Au crépuscule - Anthony Boulanger - E-Book

Au crépuscule E-Book

Anthony Boulanger

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Beschreibung

L’équilibre d’un monde finit toujours par être bousculé par l’avidité de pouvoir…

Dans le monde de Firnen, les hommes et femmes à même de contraindre la magie à leur obéir sont regroupés en Guildes. Ces associations sont les garantes de la sécurité des pays dans lesquelles elles sont implantées. Elles veillent à ce qu'aucun de leurs membres ne soit tenté de sombrer dans une folie destructrice et de traverser le voile entre les mondes pour rejoindre les Chemins Obscurs.

Toutefois, quand Mim, Rucina et leurs compagnons de la Guilde du Feu sont attaqués par des créatures issues de ce sombre royaume, ils devinent qu'une Guilde, quelque part, a failli à cette mission et a laissé naître un terrible adversaire.

Pour espérer vaincre l'Arpenteur des Chemins Obscurs, les deux amis devront affronter leurs malédictions respectives. En plongeant au cœur des batailles, des secrets de Firnen et de ses Phoenix sauront-ils ranimer les anciennes alliances continentales et entrevoir une chance de triompher ?

Avec Au crépuscule, premier tome de la trilogie  La Guerre des Arpenteurs , Anthony Boulanger pose les jalons d’une aventure fantasy pleine de rebondissements.

EXTRAIT

— Je ne pensais pas rencontrer un Enfant des Ténèbres un jour.
La réflexion laissa Mim de marbre. Devait-il répondre quelque chose à cela ? Cet homme avait bien de la chance qu'il se soit déplacé, lui, plutôt qu'un sorcier ordinaire…
— Si cela vous dérange, Maître Itsder, je peux demander à la Guilde qu'elle envoie quelqu'un d'autre, répondit-il finalement.
— Pardonnez-moi si je vous ai offensé. Non, vous pouvez procéder… Vos sorts valent bien ceux d'un autre. Je vous présente mon fils, Telmas, ajouta l'homme pour changer de discussion. Il désirait voir un sorcier à l'œuvre.

A PROPOS DE L’AUTEUR

Né en France le 5 juin 1985, Anthony Boulanger est un ingénieur de AgroParisTech, chercheur en sciences environnementales. Il vit à Paris, en compagnie de sa muse et de leurs jeunes fils.
Depuis 2007, il écrit des nouvelles et des romans de science-fiction, de science fantasy et de fantasy noire, ainsi que des enquêtes policières du genre steampunk.

Il a reçu plusieurs récompenses :
– En 2010, le prix Merlin pour sa nouvelle "La Descente aux Enfers d'Orphée et Eurydice" dans l'anthologie Les Héritiers d'Homère aux Éditions Argemmios.
– En 2011, le prix Zone Franche pour sa nouvelle "Meurtre à Provins", dans le webzine Mots & Légendes spécial Fantasy.
– En 2014, à l'occasion du Salon Fantastique de Paris, il reçoit le prix du jury pour sa nouvelle "Manifestation de la Quintessence" dans l'anthologie Ex Machina aux Éditions Elenya.

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Veröffentlichungsjahr: 2016

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AU CRÉPUSCULE

Anthony Boulanger

Pour Marion, avant toute autre personne, qui suit cette aventure depuis son grand commencement,

Pour Lisa, Elora et Elsa, en espérant que ce livre leur transmette une certaine flamme,

Pour Valérian, lecteur de la première heure, en attendant Gauldoth,

Pour Cécile Duquenne : regarde, capitaine, comme ce navire prend son envol !

Pour Jean Bury, en souvenir de nos discussions toujours passionnées, un petit coin de fantasy.

Merci à tous ceux qui ont rendu ce livre possible !

Un homme qui fuit sa peur peut bien découvrir qu'il n'a fait qu'emprunter un raccourci pour la retrouver.

Les enfants de Húrin, J.R.R. Tolkien

CHAPITRE I : CHEMINEMENTVERSLES TÉNÈBRES

1.

Une tempête menaçait. Malgré la tourmente, un aigle survolait cette région désertée des Terres Éteintes. Bravant les courants aériens, il dépassa un homme qui se tenait immobile sur la crête.

Erli'ec Marth tourna la tête vers la flèche de plume, mais reporta très vite son attention sur la grande silhouette à une dizaine de mètres de lui. Il plongea ses yeux dans ceux de son frère Tren'ec. Tandis qu'il détaillait sa face bleuie par les coups et le froid, il se revit avec lui dans leur village de montagne, où, enfants, ils partageaient la même chambre, discutant des heures de leurs rêves, de ce qu'ils allaient faire de leur vie. Chacun d'eux voulait réaliser de grandes choses, devenir soldat dans le Fort de la Première Passe, explorateur, traverser les treize pays, découvrir les merveilles que renfermait Firnen…

Erli'ec se corrigea. En vérité, Tren'ec parlait et Tren'ec rêvait. Erli'ec suivait et admirait ce frère qu'il aimait tant, ce frère qui remplaçait leur père disparu. Puis un sorcier de Pyrique avait décelé en eux le potentiel d'user de la Contrainte et les avait emmenés à la Guilde de Magie. Une nouvelle vie s'était ouverte aux deux frères et ils l'avaient embrassée ensemble. Ils étaient partis à la découverte des quartiers de Pyrique, des plus luxueux jusqu'aux autres, où l'on menait des vies que les deux jeunes frères ne s'étaient jamais imaginés. Ils avaient appris les secrets de la Contrainte au sein de la Guilde. Ils avaient tous deux progressé et Tren'ec était devant, toujours, ouvrait la voie, avançait sans peur.

Enfin, advint ce fameux voyage de Tren'ec jusqu'à l'île de Tresk, duquel il avait été ramené, pieds et poings liés, condamné pour traîtrise.

— Je reviendrai, et ce jour-là, je te tuerai, dit Tren'ec, tirant son frère de ses pensées. Tu le sais parfaitement. C'est la seule occasion que tu as, alors obéis à ton supérieur ! Exécute-moi !

Erli'ec ne répondit pas immédiatement. Il détailla davantage le visage de son frère pour graver une dernière fois ses traits dans sa mémoire. Sous les blessures infligées lors de sa capture, on percevait encore les joues franches, dessinant un visage triangulaire. Malgré les cernes on distinguait ses yeux enfoncés dans leur orbite, malgré la crasse, le châtain des cheveux. Erli'ec toucha son propre visage. Dorénavant, leur ressemblance n'était plus que physique.

Dans l'obscurité des montagnes des Terres Éteintes, les deux hommes se faisaient face. L'un devait vivre, l'autre mourir, les rôles étaient déjà distribués, les ordres clairs. Pourtant, une ombre passa sur la résolution du bourreau.

— Non, mon frère… Je vais te laisser partir, je vais te laisser une dernière chance. Je fais peut-être une erreur, mais je continue à croire, je veux croire que le Feu de notre Guilde brûle encore en toi, Tren'ec, qu'il peut détruire les racines des Chemins Obscurs. Je ne veux pas admettre que tu aies pu tomber aussi bas. Pas toi !

— Sous tes belles paroles, tu ne fais que dissimuler ta lâcheté, encore et toujours. C'est parce que tu es faible que tu ne m'as pas suivi sur ces Chemins ! C'est là-bas qu'est la véritable magie, une magie qu’on peut dompter et apprivoiser, non pas contraindre, une magie avec laquelle on peut vivre et respirer, sans violence !

— Il n'y a rien d'autre là-bas que la corruption de l'esprit. Regarde ce qui est advenu de toi, Tren'ec ! Tu as tué des gens pour cette soi-disant magie véritable, sans violence. Tu es un criminel, un Arpenteur !

— Et sachant cela, persuadé du bien-fondé de ta position, tu m'épargnes ? Pourquoi ? Seulement parce que nous sommes du même sang, parce que nous avons grandi ensemble ? Imbécile, si j'étais à ta place, je n'hésiterais pas une seconde ! Sers-toi de ta Contrainte et qu'on en finisse, délivre-moi de cette déchéance que tu me décris !

Erli'ec Marth n'avait jamais vu une telle rage dans le regard de son frère, pas même lorsqu'il avait été capturé et ramené à la Guilde ou lorsqu'il avait été reconnu coupable d'être un Arpenteur puis condamné à mort par les Hauts Mages.

— Tu as peur, petit frère, reprit Tren'ec en voyant le trouble s'accentuer dans les yeux de son vis-à-vis. Dis-toi bien que si tu me laisses partir, cela ne fera que commencer. Tu vas m'oublier pendant des années, puis un jour, tu réaliseras qu'un serpent rôde en Firnen, et tu sauras que c'est moi. Ne meurs pas avant de me revoir, petit frère, oh non, ne meurs pas avant que je ne sois débarrassé de la Contrainte que vous m'avez apposée et qui me coupe de ma propre magie. Ne meurs pas avant que je revienne vers toi !

Tren'ec recula, son regard dément rivé dans celui de son frère. Dans la paume d'Erli'ec apparut un globe de flammes, créé par la Contrainte qu'imposait l'esprit du sorcier sur la magie de Firnen. À la lumière de ce feu, les deux hommes se dévisagèrent une dernière fois. Ils étaient tous deux des jeteurs de sorts, parmi les plus aptes de leur génération, mais l'un d'entre eux était un Arpenteur des Chemins Obscurs, l'autre un adepte du Feu.

Les Arpenteurs devaient mourir. Telles étaient les lois des Guildes.

Le sorcier corrompu tourna le dos à son frère et s'engagea sur le sentier.

— Ta dernière chance ! lança l'Arpenteur par dessus son épaule, arrogant. Si tu me laisses passer le virage, il sera trop tard. Ne crois pas que la faim ou les bêtes seront en mesure de me terrasser !

La boule de feu contrainte par Erli'ec fila et frôla sa cible pour s'écraser sur un bloc rocheux.

— Quand tu reviendras, mon frère, souviens-toi que pendant quelques instants, j'ai eu ta vie entre mes mains. Souviens-toi que je serai également prêt à t'accueillir les bras ouverts si tu te repens.

— Lâcheté, toujours, murmura l'Arpenteur.

Tren'ec se déroba bientôt aux yeux de son frère, passant derrière un contrefort proéminent. Erli'ec resta de longues minutes sans bouger, contemplant la trace noire qu'avait laissée son sortilège sur la pierre. Il cherchait à envisager toutes les conséquences de son acte. Dans l'immédiat, il lui fallait mentir à la Guilde, mentir et prier pour que Tren'ec ne tienne pas parole et ne revienne jamais.

2.

Sans jamais se retourner, Tren'ec marcha. Une nuit, une journée, une nouvelle nuit, ne s'arrêtant que pour boire aux  ruisseaux. Il était seul, sans arme, sans provision, à la limite de l'épuisement, dans la grisaille de ces Terres Éteintes qui n'avaient jamais si bien porté leur nom. Pourtant, le sorcier déchu ne désespérait pas. Il ne devait pas mourir. Il ne pouvait pas mourir. Lui, un Arpenteur, élu parmi tous les sorciers disséminés à travers Firnen, comment avait-il pu se laisser démasquer et capturer avant d'appréhender toute la connaissance dissimulée dans les Chemins Obscurs, avant de s'approcher de la Vérité ? Le Roi des Sentes Noires lui avait promis une destinée extraordinaire, il ne pouvait pas mourir !

Une nouvelle aube pointait à l'horizon. Tren'ec trébuchait à chaque pas. Sa volonté et sa colère ne le portaient plus, il devait s'arrêter malgré le dégoût viscéral que lui inspirait son pays natal. Il marcha en direction d'un bosquet. Écartant les ronces, il aperçut un massif de baies. Bras et mains griffées par les épines, Tren'ec s'avança jusqu'à pouvoir en cueillir les fruits. Ceux-ci étaient rouges et sucrés, ils le revigorèrent quelque peu. Ménageant un espace autour de lui, il s'assit à même le sol en soufflant.

Les mains sur les genoux, Tren'ec envisagea les possibilités qui s'ouvraient à lui. Depuis qu'Erli'ec l'avait laissé filer, il avait marché plein sud, pour s'éloigner de ce pays dans lequel les sorciers connaissaient son visage et son nom. Il lui fallait fuir, se faire oublier avant de pouvoir revenir : il n'était pas encore de taille, seul contre le Feu, comme le montrait sa capture à Tresk.

Dans quel territoire se terrer ? Il lui fallait un pays où les conditions de vie étaient simples. Tren'ec exclut d'emblée le désert des Sables Morts, à quelques jours de marche encore. L'Océan Vert, plus loin au sud, n'était pas trop peuplé et la forêt géante qui donnait son nom à la région le nourrirait aisément. Il devait rejoindre une caravane pour pouvoir traverser le désert avant tout. Mais pour se faire engager, il lui faudrait retrouver la pleine maîtrise de son Don. Non, c’était inutile. S'il pouvait de nouveau faire appel aux Chemins Obscurs, Tren'ec n'aurait pas besoin de se coltiner d'autres hommes pour affronter les dunes gigantesques de ce territoire. Le sorcier mobilisa ses pensées, cherchant à plier la magie de Firnen à son service, mais la Contrainte des sorciers de Pyrique était encore virulente. Néanmoins, le sortilège n'avait été lancé que pour permettre à Erli'ec d'exécuter sa tâche. Il n'était pas conçu pour durer indéfiniment et ne devrait plus tarder à se déliter…

Tren'ec força un peu plus sur son esprit, cherchant à rejoindre les Chemins Obscurs. Il sentait le Royaume s'ouvrir devant lui, palpiter à la limite de sa perception, mais il ne pouvait s'y aventurer pour le moment. Bientôt… Oui, bientôt… S'enfonçant un peu plus dans le sous-bois, l'Arpenteur dégagea les feuilles mortes au pied d'un arbre puis appuya son dos contre le tronc. Epuisé, il ne tarda pas à s'endormir.

Deux nuits plus tard, les Sables Morts s'étendaient devant Tren'ec. Si ses vêtements étaient sales, si son visage et ses bras étaient crasseux et blessés, son regard ne reflétait en rien son état physique. Depuis sa première tentative pour rejoindre les Chemins, il avait usé et ébréché la Contrainte de ses anciens frères de Guilde. Il ne restait que de faibles filaments qui pesaient encore sur son esprit,  le maintenant éloigné de la source de son pouvoir. Il allait les briser sur-le-champ pour pouvoir jouir à nouveau de son Don.

Levant les yeux sur l'horizon, Tren'ec crut apercevoir une ligne sombre à la limite entre la terre et le ciel. Étaient-ce les arbres de l'Océan Vert qui miroitaient sous la lumière de Firid, étaient-ils aussi près ? Non, ce devait être l'autre chaîne de montagnes qui fermait les Sables Morts au sud. Le jeteur de sorts entama sa descente, suivant une ancienne coulée d'avalanches. Il progressait vite, d’une démarche assurée de montagnard. Il y avait plusieurs centaines de mètres de dénivelé encore. Quelques heures avant qu'il ne soit hors des frontières des Terres Éteintes.

Tren'ec foula les premières dunes à la nuit tombée. Au firmament, Firid se couchait, laissant la place à Firiel. La lune faisait miroiter les crêtes des monticules. Tren'ec contempla cette terre qui s'ouvrait devant lui, l'esprit étrangement calme. Lentement, savourant cet instant, le sorcier leva les bras et ferma les yeux. Il se concentra sur les fourmillements qui parcouraient son corps, les picotements qui envahissaient ses doigts et se répandaient sur son visage. La Contrainte répondait à son esprit, à portée de main. Tren'ec sentit l'enchantement des Enflammés résister dans un dernier effort, puis, tandis qu'il forçait sur les rets, céder dans un flamboiement. L'Obscurité déferla soudain à l'intérieur du sorcier, inondant ses veines, ses muscles, ses organes. Baissant brusquement les bras, Tren'ec rejoignit les Chemins Obscurs. L'air se déchira sous ses doigts comme des serres et une faille noire apparut devant lui. La balafre s'étendit jusqu'à devenir aussi haute et large que deux hommes. Un sifflement rageur sortit de cette bouche noire et deux pattes griffues prirent appui sur les bords du portail, s'extirpèrent de cette frontière qui accoucha finalement d'un lézard horrible et gigantesque.

La bête était un camaïeu noir, parcourue de reflets améthyste tandis que ses muscles puissants jouaient sous les écailles. Son corps était boursouflé d'appendices, sa face couturée de cicatrices. Pourtant, aux yeux de Tren'ec, cette bête immonde était l'une des plus belles choses qu'il n’ait jamais vue. Cette créature était la preuve de sa maîtrise des Chemins Obscurs, il l'avait domptée et la tenait en son pouvoir. Flattant le museau du reptile, Tren'ec s'approcha de son flanc. La bête siffla d'impatience et fouetta l'air de sa queue.

— Marth… lâcha soudain une voix surgissant du portail. Je ne pensais pas vous revoir.

À côté du sorcier, le lézard avait immédiatement plié les pattes en un simulacre de révérence. La bête jeta un coup d'œil de côté lorsqu'elle sentit l'humain agripper une de ses écailles et se hisser sur son dos. Elle siffla d'indignation, outrée de voir que son cavalier ne s'était pas agenouillé en retour.

— Je suis plein de surprises, comme vous le savez, dit Tren'ec, une ombre de sourire sur le visage.

— Certes… Et que comptez-vous faire à présent ?

— Me faire oublier, me terrer dans l'Océan Vert le temps de me reposer et de réfléchir. Vous qui me surveillez, vous savez combien je suis passé près de la mort. Ensuite, je reviendrai dans votre Royaume. M'approcher toujours plus de la Vérité, cela a toujours été mon but.

L'atmosphère de Firnen se mit à ronger les bords du portail, comme pour annihiler cette intrusion et la faire disparaître, comme si le Chemin Obscur était une blessure à panser au plus vite.

— Mon fils vous attend.

Ce furent les derniers mots de l'entité invisible. Lorsque les ténèbres eurent disparu, le lézard se redressa et siffla avec véhémence. Tren'ec talonna sa monture et le duo s'enfonça à travers les dunes. La créature galopait et la Contrainte affluait à l'esprit de l'Arpenteur, toujours plus puissante. Il se délectait du pouvoir qui était sien et qu'il possédait de nouveau. Le contact avec la bête avivait ses sensations, détruisait les dernières brumes magiques des Enflammés. Les effluves du monstre ne faisaient qu'accroître la volonté de destruction et de vengeance de Tren'ec. Il ne lui fallait plus seulement réduire la Guilde du Feu en cendres et éliminer ses sorciers, il lui fallait dévaster son pays natal dans son ensemble, imprimer sa marque sur ce monde. L'idée que seul le sang pouvait laver l'humiliation que ses anciens maîtres lui avaient infligée se cristallisait en un noyau de colère. Ah, la pitié qu’Erli'ec avait témoignée à son égard…

Durant quelques instants, Tren'ec repensa à son frère, à la façon dont il lui avait tenu tête dans les montagnes. Jamais de toute leur vie ils ne s'étaient ainsi dressés l'un contre l'autre. Une image de leur enfance ressurgit en Tren'ec : la nuit où tous deux s'étaient perdus dans une tempête de neige. L'Arpenteur crut à nouveau sentir la morsure du gel, les mains d'Erli'ec, si jeune alors, le tirer sur des centaines de mètres, le frictionner pour le réchauffer, jusqu'à ce que lui aussi tombe. Tren'ec repensa à ce qu'avaient dit les villageois qui les avaient trouvés : qu'une lumière soudaine, comme un feu follet, était apparue au-dessus du bosquet dans lequel s'étaient égarés les enfants. Qu'était cette lumière ? La Contrainte d'un des deux Marth, ou les Chemins Obscurs qui veillaient déjà sur lui ? D'autres souvenirs revenaient, se faisant bientôt plus rares. Les cendres des Chemins Obscurs les recouvraient et ne laissaient en exergue que de sombres sentiments.

Tandis que la course se poursuivait, Tren'ec se laissait bercer, replongeant dans ses souvenirs plus récents.

Il avait été à Tresk. Il y avait trouvé les ruines de la demeure du Nécromant et sa cave. Là-bas, quelque chose l'attendait et connaissait sa soif de connaissance mêlée de pouvoir. Elle lui avait montré des bribes de savoir, des éclats du passé, des filaments cosmogoniques dans lesquels des oiseaux rouges et bleus se pourchassaient inlassablement. Il n'y avait qu'un moyen pour s'abreuver à cette source : faire un pas dans les Chemins Obscurs.

Tren'ec l'avait fait. Il avait arpenté la sente noire qui s'ouvrait à lui.

Le sorcier avait dû payer un tribut à son nouveau seigneur, à ce Roi, maître des Démons qui détenaient les clefs de la vérité sur Firnen et la Contrainte. Tout comme l'avait fait le Nécromant six siècles avant lui, pour montrer qu'il était digne de cette chance qu'on lui offrait, Tren'ec avait attaqué les représentants locaux de la Guilde du Feu. Bardé de ces bribes de magie noire, il n'aurait dû en faire qu'une bouchée, les ensevelir sous un tombereau de Contraintes plus meurtrières les unes que les autres. Mais ce qu'ignorait alors Tren'ec c'est que, toute la nuit durant, il avait été surveillé. La Guilde ne laissait jamais sans gardien un lieu comme l'ancienne demeure du Nécromant, si profondément marquée par les Chemins Obscurs. Tren'ec avait été vu franchissant le portail vers le Royaume Obscur, se muant en Arpenteur. Dès lors, sa capture avait été ordonnée.

3.

Le lézard siffla furieusement. Tren'ec secoua la tête, chassant le souvenir de sa capture. L'homme et sa monture se trouvaient dans une dépression entre deux collines de sable, si bien que le sorcier ne pouvait estimer la distance qu'ils avaient parcourue depuis les contreforts des Terres Éteintes. Le Démon des Chemins Obscurs ralentit son allure, passant de son galop heurté à un trot maladroit, puis s'arrêta.

— Avance, stupide créature ! cracha Tren'ec en ponctuant son ordre d'un coup de poing. Crois-tu que je n'ai que cela à faire, t'inculquer le respect que tu me dois ! Je t'ai vaincu dans les Chemins Obscurs, tu me dois obéissance ! Voudrais-tu me défier, petit reptile ? Ou que j'en réfère au Roi ?

Le Démon siffla à nouveau, mais son souffle était laborieux. Il passa sa langue sombre sur ses pupilles jaunes fendues de noir pour les débarrasser du sable charrié par le vent. Malgré la nuit et les ombres des dunes sous la lumière de Firiel, Tren'ec aperçut une fine poussière s'élever des écailles qu'il venait de frapper. Y passant sa main, il la découvrit noircie par une suie de mauvais augure.

— Je vois… Je suis encore bien faible si je ne peux même pas t'invoquer assez longtemps pour me porter jusqu'à l'Océan Vert.

Le sorcier mit pied à terre et s'approcha de la tête de la créature. Sa décomposition commençait. Il posa à nouveau sa main contre les excroissances écailleuses du Démon et y découvrit la même pulvérulence.

— Dis-moi, petit lézard… Sens-tu d'autres hommes à proximité ? Pour que je puisse te nourrir ?

Le reptile leva la tête et darda sa langue fourchue plusieurs fois de suite, captant les effluves que lui seul pouvait sentir dans le vent du désert. Un rictus de contentement tordit sa face. Tren'ec se hâta de remonter sur le dos de la bête. Déviant sa route vers le sud-est, le Démon reprit sa course, sa queue laissant un sillage de poussière noire dans le sable.

La créature jeta ses dernières forces dans sa course, menée par l'espoir de ne pas être détruite par ce monde étranger pour elle. Le reptile s'arrêta une fois de plus derrière une dune. À quelques foulées, des feux de camp lançaient leurs flammes vers Firiel.

Tren'ec mit pied à terre et dépassa sa créature, marchant courbé vers la crête de la dune.

Aucune route commerciale ne passe à proximité. Impossible de circuler par ici avec des chariots. Des nomades… Exactement ce qu'il nous fallait, une troupe d'hommes et de femmes qui ne manquera à personne et sur qui nul ne se posera de questions dans les Terres Éteintes s'ils viennent à disparaître. Parfait pour le lézard !

L'homme passa de l'autre côté de la dune. Le vent lui apporta le son de flûtes jouant une triste mélopée, comme si les musiciens se trouvaient inspirés par un sombre présage. Tren'ec se plaqua contre le sable et drapa sa tête dans le tissu de sa robe de sorcier. Lentement, il se redressa jusqu'à pouvoir contempler ses proies, trois couples. Aucun n'avait l'air d'un jeteur de sorts de la Guilde du Sable. Le sorcier déchu attendit quelques instants. Il insinua doucement sa Contrainte dans les braises et flammes du foyer. Elles attendaient son bon vouloir, elles étaient lui et il était elles. Une femme s'approcha d'un des feux, deux petits oiseaux du désert plumés à bout de bras. Elle s'accroupit, embrocha le gibier puis, d'une main, installa les montants pour maintenir les oiseaux en hauteur.

Tren'ec relâcha soudain le maléfice tapi dans le feu, une gigantesque flamme s'éleva, engloutissant le bois, la main de la femme et la viande. La nomade hurla, serrant son avant-bras carbonisé contre elle et tomba en arrière. Quatre des Sableux se saisirent immédiatement de lances. Le dernier homme rugit d'une voix aux inflexions rocailleuses. Tren'ec vit le sable autour du foyer s'élever et s'abattre sur les braises pour les éteindre.

Un autre jeteur de sorts… Je n'aurais pas perdu mon temps finalement.

L'Arpenteur abandonna les flammes de sa Contrainte et seule la lumière de la lune éclaira les dunes.

Le sorcier sableux s'entretenait avec le reste du groupe. Tous balayaient les alentours du regard. Ils étaient conscients du danger qui les menaçait, conscients qu'un autre sorcier les assaillait. Tren'ec voulait les faire mourir de peur, leur inspirer une crainte démesurée. Insinuant sa Contrainte à travers le sable, il la dirigea vers le groupe. Tout comme sa Contrainte avait été les flammes, tout comme son corps avait été le feu, il devint la dune et se dirigea sous les Sableux. L'Enflammé sentit son ennemi entrer en jeu, enfouissant sa propre Contrainte pour le trouver. Tren'ec accepta immédiatement la confrontation, portant son pouvoir au devant de celui de son adversaire et la déception s'empara de son esprit. La magie lui faisant face n'était qu'un souffle devant son propre don. Surgissant à découvet, il se dressa à une vingtaine de pas du groupe, contraignant un globe de flammes dans chacune de ses mains. Pendant quelques battements de cœur, Tren'ec hésita, surpris par cette Contrainte qu'il appliquait spontanément sur la magie de Firnen : la même que celle d'Erli'ec le jour de son bannissement. La lueur des brasiers diminua tandis que le doute envahissait l'Arpenteur, jusqu'à ce qu'un sifflement surgisse dans son dos. Le lézard des Chemins Obscurs venait de le rejoindre et apportait avec lui la corruption du royaume dont il était issu.

Les boules de feu quittèrent les mains de Tren'ec et le Démon ne tarda pas à se régaler de chair et de sang.

La créature sustentée, Tren'ec se jucha de nouveau sur elle et reprit sa route. Il avait annoncé au Roi qu'il le rejoindrait dans les Chemins Obscurs, mais devait-il le faire immédiatement ? Sa Contrainte corrompue ne pouvait venir à bout du Feu s'il restait seul. Les Enflammés étaient difficiles à abattre, Marth était bien placé pour le savoir. Même avec le concours de plusieurs créatures telles que le reptile, la lutte était perdue d'avance.

Quelles stratégies avait-il à sa portée ? S'allier à d'autres Arpenteurs ? Impossible. S'il y avait des sorciers à qui il ne pouvait faire confiance, il s'agissait bien de ses semblables… Quoi d'autre ? Il y avait les Primitifs, les Démons les plus puissants des Chemins Obscurs, ceux qui ne se laisseraient jamais contrôler par un humain, au contraire de son lézard. Eux pouvaient balayer les Enflammés, mais il fallait leur fournir tellement de sang pour qu'ils daignent écouter. Dans ce cas… Une armée… Oui, une armée. De la piétaille qu'il pourrait commander à sa guise et lancer contre Firnen. Les Terres Éteintes n'étaient pas un pays guerrier, elles ne pourraient jamais mener deux batailles de front, l'une contre des soldats et l'autre contre un Arpenteur, surtout si ces soldats en question étaient utilisés en dernier recours pour attirer les Primitifs.

Tandis qu'il en arrivait à cette conclusion, Tren'ec Marth aperçut les contreforts rocheux bordant l'Océan Vert et l'Arrogance se dessiner à l'horizon. L'Arpenteur n'avait pas compté les journées depuis le début de sa cavale. Ce qui était sûr, c'est que devant lui se dessinait une terre dans laquelle il pourrait affiner son stratagème sans crainte.

Le Démon porta l'Arpenteur jusqu'au pied des premières montagnes. Arrivé à ce point, Tren'ec décida de continuer seul. Progresser avec le reptile devenait impossible : de l'autre côté de la chaîne veillait le légendaire Eldthellion, le Gardien de la Forêt. Celui-ci sentirait la présence du Démon dès qu'il poserait une griffe entre les arbres de l'Océan Vert et condamnerait le sorcier à coup sûr. Mettant pied à terre, Tren'ec renvoya le reptile dans les Chemins Obscurs.

Il lui fallut une dizaine de jours pour atteindre l'orée de la gigantesque forêt qui avait donné son nom à cette région du continent.

4.

— Salutations !

La voix surprit Tren'ec. Il se retourna immédiatement, en position de combat, sa Contrainte prête à entrer en action. Il se trouva face à un jeune homme. Celui-ci tendit les mains devant lui en un geste d'apaisement et recula de quelques pas.

— Je m'excuse si je vous ai surpris, ce n'était pas du tout mon intention !

L'Arpenteur se reprit, adoptant une attitude plus innocente, tout en se maudissant de s'être ainsi laissé approcher. Il détailla celui qui lui faisait face. Il ne devait pas avoir plus d'une vingtaine d'années, faisait approximativement sa taille et sa carrure. D’après ses vêtements bruns et verts, il était natif de la contrée. Sur la figure constellée d'éphélides, une ébauche de sourire se dessina. Tren'ec estima qu'il n'avait rien à craindre d'une personne qui approchait un inconnu tel que lui, malgré la dégaine crasseuse qu'était la sienne.

— Je ne m'attendais pas à rencontrer quelqu'un sur ce chemin, dit Tren'ec.

Le jeune homme s'approcha, tendant sa main droite en avant. L'Arpenteur s'en saisit et la serra brièvement.

— Je m'appelle Malmen, fils de Hadren !

— Urlan Remond, répondit Tren'ec, donnant le nom d'un autre sorcier de Pyrique.

— Je vais au village de Caeltharion, reprit Malmen de sa voix insouciante. Comme il n'y a qu'un chemin et que nous allons vraisemblablement dans la même direction, accepteriez-vous que nous fassions un bout de route ensemble ?

Tren'ec s'apprêta à répondre qu'il n'en voyait pas l'utilité, lorsqu'il se ravisa. Parler ne lui coûtait rien et pouvait lui rapporter beaucoup. Et vue la façon d'être de ce Feuillu, soutirer des informations serait aisé. Il ne restait à l'Enflammé qu'à trouver une histoire cohérente pour justifier sa présence dans l'Océan Vert et son état vestimentaire lamentable.

— Allons-nous vraiment dans la même direction ? s'informa Tren'ec. Je souhaite rejoindre le port le plus proche pour remonter jusque dans les Terres Éteintes…

— Dans ce cas, je vous confirme que vous allez passer par Caeltharion pour rejoindre Paralne, notre port principal. Il faut suivre les routes qui vont vers l'ouest, vous ne pourrez pas manquer la ville.

— Eh bien, c'est avec plaisir que je voyagerai avec vous jusqu'à votre destination, répondit Tren'ec, de la voix la plus enjouée qu'il pouvait produire. Je cherchais justement un village pour pouvoir me reposer et me procurer de nouvelles affaires. Comme vous pouvez le voir, mon voyage ne s'est pas déroulé comme je l'espérais.

— Que s'est-il passé ? demanda Malmen en fouillant dans son sac.

Le jeune homme sortit une miche de pain noir qu'il rompit et tendit à Tren'ec. Celui-ci accepta avec un signe de tête.

— La caravane de marchandises à laquelle j'appartenais s'est faite attaquée dans les montagnes, quelque part dans l'Arrogance. J'ai fui. Et me voilà perdu ici…

— Des Nuageux reconvertis en bandits de grands chemins ? Cela ne m'étonne qu'à peine. Leur territoire ne jouit pas d'une grande richesse avec Uyrthar Drakôn au pouvoir. Il est encore plus extrémiste que ne l'était son père !

— Et vous-même, que faites-vous ici ?

— Oh, eh bien je vais m'établir à Caeltharion. Je suis délégué par la Guilde des Feuilles pour être le sorcier référent de ce village et de ses environs. Il y a un phénomène étrange à élucider.

— Vous êtes un jeteur de sorts ?

— J'ai en effet ce don.

— J'ai toujours été très impressionné par ces pouvoirs que vous parvenez à mettre en œuvre. Pourriez-vous me faire une démonstration ?

— Oui, si vous voulez ! s'empressa de répondre Malmen, ravi d'être ainsi le centre de l'attention, même si son public ne se réduisait qu'à une unique personne. Je vous montrerai en route, il nous reste encore un bon bout de chemin.

Malmen se remit en marche, imité par l'Enflammé. Tren'ec vit le jeune homme tendre les mains devant lui et remuer les lèvres. Quelques secondes plus tard, un serpent traversa le chemin, ni de chair ou d'écailles mais de bois et de feuilles. Il précéda les deux hommes puis des pattes jaillirent bientôt de son corps sur lesquelles il se dressa. Le varan continua sa course, son corps enfla, ses pattes se redressèrent et ses feuilles se muèrent en poils. Les deux sorciers furent bientôt précédés par un louveteau, puis un loup, une biche et, pour finir, par un oiseau végétal qui s'envola par-dessus les frondaisons.

Malmen relâcha ses muscles et abaissa les bras. Il secoua ses mains, puis se tourna vers Tren'ec, un sourire au coin des lèvres.

— Et voilà, une petite Contrainte !

— Intéressant, répondit Tren'ec en dissimulant un rictus de contentement. Très intéressant…

Les deux hommes marchèrent durant tout l'après-midi. Ils discutèrent longtemps. Tren'ec confirma ainsi ses informations sur l'Eldthellion et la Guilde des Feuilles. Il apprit également, en filigrane, les véritables raisons du voyage de Malmen. Le jeune homme quittait Malcar, la capitale où sa famille était installée, à cause de sa sœur Shalraen, anormalement douée pour la Contrainte. En s'éloignant, il gardait une once de crédibilité vis-à-vis de son père Hadren, un dignitaire de ce pays et de la Guilde des Feuilles. La vacance de sorcier de la Guilde dans la région de Caeltharion lui fournissait un excellent prétexte et il comptait y couler des jours tranquilles, à faire le strict minimum pour le village et ses environs.

À la nuit tombée, les deux hommes s'arrêtèrent et établirent un camp sobre : un foyer au-dessus duquel Malmen fit bouillir un assortiment de racines et de viande séchée, des couches aménagées dans l'herbe du sous-bois avec leurs manteaux. La nuit promettait d'être calme et sereine sous le ciel vierge de tout nuage.

— Je vais prendre le premier tour de garde, dit Marth.

— Il n'y a pas besoin d'un tel dispositif, Urlan, je vous l'assure. Les bêtes ne s'attaquent pas aux sorciers.

— Bien, répondit Tren'ec. Je n'en suis que plus heureux de vous avoir trouvé ! Je vous souhaite une bonne nuit, Malmen.

— À vous également, Urlan.

Les deux hommes s'installèrent sur les couchettes improvisées, séparés seulement par le foyer mourant. Des brandons brûlaient encore, teintant les feuilles des arbres d'une couleur rubis. Tren'ec s'abîma dans la contemplation de la voûte végétale, attendant que le sommeil gagne son compagnon. Les tremblements agitant les feuilles donnaient l'impression qu'une rivière rouge s'écoulait au-dessus de l'Arpenteur et lui évoquèrent quelques secondes l'émerveillement qu'il avait éprouvé en découvrant la Guilde du Feu. Agacé par cette pensée, il la balaya. Le passé était à condamner : seul comptait le chemin qui lui restait à parcourir jusqu'à la Vérité, jusqu'à la véritable magie que recelaient les Chemins Obscurs. Dans l'immédiat, ce chemin le menait jusqu'à Caeltharion, en passant par la mort de Malmen. Il devait le tuer, un excès de prudence ne pouvait nuire.

Tren'ec ferma les yeux et se tourna vers le Feuillu. La respiration du jeteur de sorts était à présent plus profonde, plus régulière. L'Arpenteur hésita. Le moment semblait tout indiqué pour passer à l'acte et éliminer Malmen. Il ne devait pas laisser de témoins de son passage, mais une inconnue restait : l'Eldthellion… Le sorcier savait que la créature végétale veillant sur le pays était en mesure de repérer les Démons des Chemins Obscurs. Pourrait-elle reconnaître un Arpenteur usant de sa simple Contrainte ? La tentation de faire ramper les flammèches du foyer mourant vers le jeune homme fut grande, brûler son visage et son corps, sentir l'odeur de chair consumée et voir les cendres s'élever dans l'atmosphère, mais par précaution, Tren'ec changea ses plans. À la lueur des brandons, il se leva, ramassa son manteau et marcha dans l'herbe, attentif à n'écraser ni feuille ni branche. Il s'approcha de Malmen et s'agenouilla. Les yeux rivés sur le visage de sa victime, guettant le moindre signe d'un éventuel réveil, il cala ses genoux dans le sol et enroula son manteau de façon à n'en faire qu'une longueur de tissu grossière. Il colla alors son arme improvisée contre la bouche de Malmen. Celui-ci se redressa immédiatement et porta ses mains à son visage mais Tren'ec ne lui laissa pas la moindre liberté de mouvement. Il se plaqua sur lui, resserrant un peu plus son emprise. Le combat se déroulait dans un silence prodigieux. Le jeteur de sorts tenta de se cabrer, de se retourner, de frapper à l'aveugle. Tren'ec restait hors d'atteinte des coups maladroits. Après quelques instants, Malmen ne se débattait déjà plus. Après avoir vérifié le pouls, Tren'ec se releva, déroulant son manteau dans le même mouvement et traîna le corps dans les fourrés proches.

— Demain, en route pour Caeltharion, puis de là, pour Paralne… murmura l'Arpenteur.

Il prit soin de brûler les vêtements nauséabonds de son compagnon, puis, comme si de rien n'était, retourna se coucher.

5.

Tren'ec suivit le chemin de terre deux jours encore. Le troisième crépuscule, il aperçut enfin plusieurs colonnes de fumée s'élever dans les cieux. L'homme vérifia une dernière fois sa tenue : il avait pris dans les affaires de Malmen une tunique de rechange qu'il s'était empressé de passer, faisant disparaître ses oripeaux. À son côté, les sacoches du Feuillu, une dague neuve et sur ses épaules, son manteau complétait sa tenue.

Devant l'Enflammé, les arbres s'éclaircissaient et annonçaient une clairière. Sans être un forestier aguerri, Tren'ec remarqua que malgré l'espacement des arbres, l'herbe ne se faisait pas plus présente. La terre sous ses pieds était poussiéreuse, asséchée. De grandes craquelures apparaissaient, courant sur quelques pas de long. Tren'ec dû descendre dans une faille pour continuer sur le chemin tant la zone devenait accidentée. La rupture était trop brusque, était-ce là le phénomène évoqué par Malmen ? Le sol devenait toujours plus stérile. Bientôt les arbres disparurent. Entre les accidents de terrain, des toits se dessinèrent. Caeltharion.

Une perception déjà ressentie auparavant le prenait au cœur. Un nouveau chemin apparut devant ses yeux, se superposant à celui qui le menait vers le village, une sente noire et cendreuse, bordée d'arbres morts. Tren'ec secoua la tête. Les Chemins Obscurs l'appelaient, ils étaient virulents en ce lieu. Virulents ? En plein milieu de l'Océan Vert, d'un territoire contrôlé par l'Eldthellion ? Il avait peine à croire que l'Arbre, connu pour être le premier né des légendaires Phœnix, ne puisse être capable de s'opposer à une implantation du Royaume Obscur et à son maintien.

Perdu dans ses pensées, Tren'ec ne remarqua pas immédiatement les deux silhouettes sur le bord du chemin. Il les vit enfin lorsque l'un d'eux cracha par terre.

— Salutations, lança-t-il, tel que Malmen l'avait abordé.

L'Enflammé hésita quelques instants. Les Feuillus avaient-ils une manière particulière de se saluer ? Se serraient-ils la main, l'avant-bras ?

Le premier homme cracha de nouveau et toisa l'inconnu.

— Je suis Malmen, fils de Hadren, dit enfin Tren'ec. Je viens de Malcar pour…

— Nous savons c' que vous venez faire. Vous venez réparer vos erreurs.

Tren'ec resta de marbre. Son usurpation ne commençait pas réellement comme il l'avait imaginée. Mais les deux Feuillus semblaient bien le prendre pour un compatriote, c'était toujours une menace en moins. Tentant le tout pour le tout, Marth répondit :

— Je viens étudier la terre et les changements qui se sont opérés en ce lieu.

— Ouais, c'est encore vot' Contrainte là ! Vous avez contraint l'Eldthellion à déserter not' village et ses environs. Y a pas de mystères pour nous.

Le premier Feuillu tourna les talons et partit vers Caeltharion. Le second homme le regarda s'éloigner puis s'approcha de l'Arpenteur.

— Ne faites pas attention à Keren, c'est un vieux râleur. Je suis Ocelen. Nous sommes heureux que vous soyez enfin arrivé. Comme vous le voyez, notre village est en piteux état et malgré cela, nous ne pouvons nous résoudre à l'abandonner.

— Je peux le comprendre.

— De plus, ajouta Ocelen, ne prenez pas ses paroles pour argent comptant. Il est le seul à penser que les sorciers ont provoqué ce phénomène. Nul ne peut contraindre l'Eldthellion, nous le savons bien. Venez donc, Malmen, fils de Hadren. Je vais vous montrer la chaumière que nous vous avons prévue.

Les deux hommes prirent la route du village et Tren'ec en profita pour détailler son escorte. Ocelen était un homme fort doté d'un visage jovial. Le genre d'homme à s'imposer dans une assemblée de village davantage par sa bonhomie que par la colère. Également le genre d'homme à vouloir être le premier au courant de tout ce qu’il se passait.

Un mouvement à la limite de la perception de Tren'ec attira son attention. Une ombre qui passa d'un monceau de terre à un autre. L'Arpenteur se tourna vers le phénomène, trop tard.

— Tout va bien, sire Malmen ? s'enquit le Feuillu.

— Oui… Oui, merci.

Pendant quelques secondes, Tren'ec hésita. Les villageois de Caeltharion lui avaient préparé une résidence au hameau. En endossant le rôle de Malmen, n'avait-il pas agi trop vite ? Initialement, il avait voulu se procurer une identité de Feuillu et un statut dans ce pays pour le traverser, non pas hériter d'une mission quelconque ordonnée par la Guilde de l'Océan Vert. D'un autre côté, il avait besoin de passer quelque temps à se reposer et à réfléchir à la meilleure façon de retourner voir son frère et de détruire Pyrique… Pourquoi ne pas se faire dorloter dans cette bourgade et donner le change ?

Derrière Tren'ec, l'ombre reparut quelques instants et plongea bien vite en terre. Les deux hommes atteignaient déjà les premières maisons.

Tren'ec eut vite fait le tour de Caeltharion. Il n'y avait qu'une trentaine de demeures, pour une vingtaine de familles. Ocelen, qui apparaissait être réellement le bourgmestre, présenta le faux Malmen à chacun des Feuillus tout en narrant les conditions dans lesquels les malédictions avaient touché la zone. Les trois puits s'étaient asséchés, simultanément. Puis la forêt, jouxtant les maisons les plus extérieures, avaient commencé à pourrir sur pied. Les arbres furent abattus, les souches arrachées. Le village envoya alors un message à Malcar pour quérir l'aide d'un jeteur de sorts protégé de l'Eldthellion. Aucune explication naturelle n'expliquait, aux yeux des forestiers, l'état des arbres. Aucune maladie ne provoquait cela, et l'Eldthellion n'aurait pas laissé une épidémie se répandre parmi ses fils. Dans le laps de temps jusqu'à l'arrivée de Tren'ec, le gibier avait déserté les lieux et la terre s'était gondolée…

Ocelen racontait ces évènements d'une voix presque nonchalante qui laissa pour un temps Tren'ec perplexe. L'Enflammé mit finalement cela sur le caractère des natifs de la région. Les gens de la terre restaient humbles devant les maux qui les touchaient et les acceptaient. Ils ne pouvaient faire autrement.

Il réfléchissait encore aux paroles de son accompagnateur, lorsque les deux hommes s'arrêtèrent devant une petite maison, à l'écart des autres bâtisses.

— Je suis désolé, Malmen, mais voici la seule demeure dans laquelle nous pouvons vous loger. Son ancien propriétaire est mort il y a peu et y vivait seul. Vous comprendrez que nous ne pouvons vous prêter les maisons des autres villageois partis, ne sachant pas s'ils vont revenir… Elle est petite, mais je pense qu'un jeteur de sorts comme vous aimera l'intimité qu'elle procure.

— Oui, tout à fait, acquiesça Tren'ec. Merci d'y avoir pensé, ajouta-t-il.

Ocelen poussa la porte du plat de la main et entra dans la maison.

— Je vous laisse vous installer. Je vais ouvrir les volets, demander à ma femme de venir nettoyer la poussière et de vous préparer un repas. Pendant votre séjour, nous nous occuperons de votre pitance. Vous pourrez vous concentrer à loisir sur notre problème. Enfin, nous ne vous empêcherons pas de chasser si l'envie vous prend, mais comme je l'ai déjà dit, le gibier est rare…

Tren'ec hocha la tête, déposant les sacoches de Malmen près d'une commode. Il détailla l'antre qu'on lui offrait, simple et rustique. À côté de la porte, un meuble de rangement, une table et une chaise dans un coin, près d'une cheminée en pierre, le seul élément dans cette matière. Un lit, enfin, dont les draps avaient du connaître de meilleures nuits. Quel dénuement, pensa-t-il. Quepeuvent donc faire les gens de leur temps ? Se nourrir, dormir, et après ? À quoi bon fouler le sol de Firnen si ce n'est pour y laisser une trace ? Quel réconfort que d'être sorcier, d'être un Arpenteur et d'avoir un but pour me guider !

Alors qu'il évoquait en pensée les Chemins Obscurs, Marth ressentit à nouveau cette sensation familière de se trouver dans l'autre Royaume. Quoi qu'il puisse se passer ici, il y avait un lien avec les Sentes Noires…

— Je vais vous laisser à présent, dit le Feuillu sur le palier. Ma femme viendra dans quelques instants.

— Très bien, maître Ocelen, répondit Tren'ec. Dites-moi. L'homme qui habitait ici… Quand est-il mort ?

— Je dirais… À peu de choses près au moment où les premiers arbres ont commencé à moisir. Vous pensez qu'il y a un lien ? demanda Ocelen, une once d'agitation dans la voix. Dois-je prévenir le village ?

— Non, non, inutile d'inquiéter les autres familles pour si peu, il ne doit s'agir que d'une coïncidence…

Ocelen sortit après un regard intrigué sur le visage de Marth. La lumière de Firid jaillit dans la maison, révélant les particules de poussière en suspension et dissipant les ombres. L'une d'entre elles, cachée derrière la table, ne disparut pas aussi vite qu'elle aurait dû et n'échappa pas à Tren'ec cette fois-ci. Le regard du sorcier resta les yeux fixés sur les lattes du plancher sous la table, tandis qu'Ocelen finissait d'ouvrir les volets depuis l'extérieur. Oui, là-dessous, il y avait quelque chose…

Tren'ec sortit de la maison et s'en éloigna de quelques pas. Mains sur les hanches, il contempla le village, ignorant les quelques habitants qui discutaient devant les paliers, puis se tourna pour faire face à son nouveau logis. Peut-être semblait-il plus sombre que les autres en vérité… Il vit Ocelen rejoindre sa propre demeure. Une femme fluette en sortit bientôt, un jambon à bout de bras et portant un panier contenant une flasque et des fruits.

— Je suis Cielen, Seigneur, se présenta-t-elle à Tren'ec en baissant les yeux.

Le sorcier ne répondit pas et se contenta d'incliner la tête. La femme d'Ocelen déposa les provisions devant la porte puis fit demi-tour et revint avec un balai. Lorsqu'elle eut fini et quitté la demeure, l'Enflammé y entra à nouveau. En déballant les victuailles, Tren'ec trouva un lot de chandelles qu'il contraignit à s'enflammer. Puis amenant la chaise près de la porte, il s'installa, bras croisés, jambes tendues. À vrai dire, il ne savait pas trop ce qu'il attendait. Il n'avait pas plus idée de ce qui pouvait causer le phénomène dont il était témoin… Mais comme il refusait de dormir immédiatement, il avait un peu de temps pour la réflexion.

Tout d'abord… L'Eldthellion a déserté cette région… Ou plutôt, les arbres du coin sont morts malgré l'Eldthellion. Personne ne peut être assez puissant pour user de la Contrainte contre l'Arbre et le plier à sa volonté… Si ce n'est pas un sortilège, il me reste les moyens… rustiques. Tout Eldthellion qu'il soit, il ne peut empêcher la foudre de s'abattre, le feu de se répandre ou la pluie de tomber. Ocelen m'a certifié qu'aucune maladie n'avait pu causer le pourrissement… Il n'y a pas que les arbres, il faut que je garde en tête l'assèchement des puits et les reliefs qui sont apparus…

Tren'ec gardait les yeux fixés sur les chandelles. Les fenêtres étaient closes, les volets fermés, ainsi que la porte. Pourquoi les flammes tremblaient-elles ainsi ? Tren'ec contraignit une flammèche dans sa main. L'ancien propriétaire de cette maison était mort en même temps que les premiers arbres, lui avait dit le Feuillu. La flamme vacilla soudain, happée par un courant d'air, tandis que le jeteur de sorts passait près de la cheminée. Délaissant son sortilège pour une bougie, l'Arpenteur s'accroupit près du foyer. Celui-ci semblait à première vue banal, aménagé à même le sol, entouré d'un cercle de pierres… À première vue seulement puisque le sorcier remarqua de grands interstices à intervalles réguliers. La terre avait été remuée. Tren'ec déblaya la cheminée. Un puits, grossièrement masqué par les planches, avait été creusé ici.

6.

Tren'ec marchait dans une atmosphère moite, les pieds empesés par la terre. Plusieurs feux follets le précédaient et dissipaient à peine les ténèbres du souterrain. Il hésitait à contraindre davantage la magie ambiante. L'odeur de soufre qui empuantissait l'air le laissait circonspect.

L'Arpenteur avait à peine été surpris en découvrant une échelle dissimulée sous la cheminée. Après une descente de quelques mètres, il s'était enfoncé dans une galerie, étayée par des planches. Combien de temps avait donc été nécessaire à l'ancien Feuillu pour creuser cela ? Des mois ? Il avait fallu sortir la terre et faire rentrer le bois sans attirer l'attention du reste du village… Mais dans quel but ? Quel était le rapport avec la mort des arbres et l'ombre fugace qu'il avait entraperçue auparavant ?

Tren’ec révisa son jugement. Il foulait des sortes de plaques rigides, luisantes d'humidité. Il n’y avait aucun doute, il marchait sur des écailles. Leur taille n'annonçait rien de bon. Les parois et le sol avaient ici été durcis par une substance étrange. Dissipant quelques une des flammes, Tren'ec avança prudemment. Tandis que l'ombre grandissait et récupérait ses droits sur ces lieux, la lumière se faisait dans l'esprit de l'homme. Ici, la corruption des Chemins Obscurs s'était mise en branle, un vieux maléfice, très ancien, qui avait contaminé l'esprit du Feuillu le précédant dans la maison. Le vieil homme n'était pas un jeteur de sorts. Il ne pouvait rejoindre l'Autre Royaume. Trop faible, il avait dû tomber sous la coupe de la créature, reptilienne à coup sûr, qui sommeillait ici.

Viens plus vite, petit humain, viens me montrer tes tours de passsse-passsse !

Un sourire s'installa sur le visage de l'Enflammé tandis qu'il débouchait, au détour d'un virage, dans une vaste caverne. Il ne vit tout d'abord que des plaques jaunes succéder à des noires, glissant sur elles-mêmes puis des éclats d'émeraude enchâssés dans une face d'onyx.

Lové sur lui-même, un gigantesque serpent fixait de ses yeux inhumains la mince silhouette. Les flammes ensorcelées illuminaient le corps et la gueule métalliques de la créature. Des spasmes parcouraient ses écailles.

— Je suis Tren'ec Marth. Je suis un Arpenteur.

— Je ssssais, tu portes l'odeur des Autres Oiseaux ssssur toi.

Le serpent cracha sur le mur à côté de Tren'ec et un nuage jaunâtre s'en éleva. De l'acide… Ces exhalaisons étaient certainement responsables de la mort des arbres en surface. Pas étonnant que l'Eldthellion n'ait pas réussi à lutter…

— Ssssers-tu le Roi ou sssson filssss ? reprit la créature.

Tren'ec hésita. Était-ce un piège ? Pourquoi la bête l'interrogeait-elle ainsi au lieu d’attaquer ? Il lui fallait réfléchir vite… Le serpent se maintenait hors des Chemins Obscurs sans que du sang ne lui soit versé en tribut. Il était là depuis longtemps à n'en point douter et devait avoir été réveillé d'une manière ou d'une autre. Comment faisait-il ? Tren'ec pouvait-il s'en faire un allié ? Un Démon de cette taille à ses côtés serait un atout de poids contre les Terres Éteintes.

— Ni l'un ni l'autre, répondit finalement l'humain. Je ne cherche que la Vérité.

Ce fut au tour du serpent de rester silencieux. Quelles pensées pouvaient donc s'agiter derrière ses prunelles ? Quelles intentions nourrissait-il ?

— Tu es ssssûr de cccela ? Ssssi oui, tu m'intéresssses, petit humain. Rares ssssont cccceux qui se disent Arpenteur et qui pourssssuivent de tels buts. Généralement, vous ssssombrez vite dans la folie et êtes plussss attirés par la desssstruction pure et ssssimple.

— Je n'ai pas dit que la destruction ne m'intéressait pas. J'y accorde même une grande importance.

— Tu es au bord de la folie alors. Tu m'intéresssses déjà moins…

— Pourquoi et comment êtes-vous arrivés ici ? demanda brusquement Tren'ec, décidé à reprendre la discussion en main.

Le serpent ne répondit pas, se contentant de darder sa langue entre ses crochets.

— Vous avez parlé des Autres Oiseaux, que sont-ils ? insista le sorcier. Sont-ce les Alcyons ? Existent-ils vraiment ?

— Ssssi tu doutes de leur exisssstencccce, alors tu es bien loin de ton but… Et Firnen a conssssidérablement régressssé…

— Vous n'êtes pas un Démon des Chemins Obscurs, n'est-ce pas ?

— En effet… Je ssssuis beaucoup plus que çççça. Je ne suis pas corrompu comme ccccertains de mes frères qui errent là-bas. Je ssssuis allé sssur ccccces sssssentes, j'ai visité cccces terres et j'en ssssuis revenu.

— Pourtant, vous me donnez le sentiment d'appartenir au Royaume. Toutes ces impressions qui m'ont frappé depuis que je suis dans ces environs, ce sont les mêmes que sur les Chemins.

Une fois de plus, la créature garda le silence. Une sensation de danger imminent inonda les pensées de Tren'ec, l'oppressant. Il lui fallait quitter ce lieu dans l'instant. Non, se reprit-il, il suffirait au serpent de le charger dans le couloir pour l'écraser contre la paroi.

— Pourquoi me parlez-vous ? demanda Tren'ec, tentant le tout pour le tout.

— Je ne sssais pas. Peut-être que cccccela m'amuse… Je suis un sssspectateur qui vient de ssssse réveiller et qui attend sssson heure. Je ssssuis curieux des changements en cccce monde, moi qui ai assssissssté à votre naisssssance, petits humains.

La créature sortit sa langue et l'approcha de Tren'ec. L'acide goûtait de l'organe bifide et s'enflamma. Les yeux du serpent devinrent feu à leur tour et les coins de sa gueule se soulevèrent, comme sur un sourire de contentement.

— Vous êtes une Salamandre !

— Finalement, il ressste encore des humains qui se souviennent des ancccciennes créatures…

La Salamandre cracha contre le plafond de sa caverne et la vapeur issue de son venin traversa la voûte.

— Laisssse-moi à présent. J'ai eu les réponsssses à mes questions. Je ne te tuerai pas.

Tren'ec resta muet de stupeur. La Salamandre le congédiait ! Alors qu'il avait craint pour sa vie depuis le moment où il était descendu dans le tunnel, qu'il avait cru avoir signé son arrêt de mort par ses questions, voici qu'il était libre de rebrousser chemin.

Le sorcier attendit que la faim se fasse sentir. Ses Contraintes se tarirent les unes après les autres. Tren'ec entendait la lente respiration de la Salamandre, le crissement des écailles contre la pierre. La créature était vieille, Firnen ne l'intéressait plus. Pour le moment en tout cas. Mais le jeteur de sorts allait s'intéresser de très près à elle.

Il tourna finalement les talons. Quelle incroyable découverte, songeait-il toujours en s'asseyant sur sa chaise, l'esprit obnubilé par le reptile. Quelle splendide redécouverte plutôt ! Et puisque les Salamandres existent… Puisque cet être parle des Autres Oiseaux, des Alcyons, exactement comme le Roi l'a laissé entendre tant de fois, les Phœnix existent forcément.

Le lendemain, il fallut la matinée à Tren'ec pour réduire en cendres tous les corps des villageois… Il n'avait pas de temps à perdre avec eux : ils n'étaient que des gêneurs. Malheureusement pour eux, il comptait rester plus longtemps que prévu dans cette région.

Marth revint souvent auprès de la Salamandre. Elle ne se réveilla que les premières fois, curieuse de voir ce que faisait l'importun. Lorsqu'elle vit que l'Arpenteur ne cherchait ni à lui parler ni à lui nuire, elle referma les yeux et ne les rouvrit plus malgré l'abondance de Contraintes que Tren'ec déchaînait dans la caverne. Jour après jour, le sorcier s'entraînait, plongeant un peu plus dans les Chemins Obscurs, en corps comme en esprit. À proximité de la Salamandre et de son venin, l'Eldthellion ne pouvait le voir arpenter les Sentes Noires. Tren'ec pouvait s'y rendre physiquement de plus en plus longtemps : le chemin apparaissait devant lui et il progressait toujours plus à travers les arbres noirs de la forêt qui en bordait la route, passant clairière après clairière, se rapprochant du palais du Roi.

Il gardait à cœur de ravager les Terres Éteintes et mûrissait son plan en conséquence, une étape après l'autre, traquant la moindre faille. Il lui manquait son armée. Il était temps pour lui d'aller la chercher. Il fallait un pays où la magie n'était pas bien considérée pour qu'il puisse s'installer sans craindre la Guilde locale. Cela ne laissait que le Brumempire ou les Plaines Centrales. Le second était trop au centre de Firnen pour qu'on le laisse se préparer en paix.

7.

Après plusieurs jours de marche, Tren'ec rejoignit les faubourgs de la cité portuaire de Paralne. La transition entre la forêt et la ville était douce. L'édification et l'agrandissement des quartiers se faisaient en harmonie avec les arbres. Plus les frontières progressaient, plus les bosquets se faisaient rares, limités à quelques parcs, bien que leurs représentations ornassent les façades des maisons, les enseignes, les habits. Le sorcier était soûl de cette abondance de vert et de symboles. Pour lui, ancien Enflammé des Terres Éteintes, le bois n'était bon qu'à brûler, pas à être adoré.

Demandant son chemin plus d'une fois à travers le dédale des rues serpentines, Tren'ec rejoignit le port. La brise marine qu'il rencontrait enfin au détour d'un pâté de maison était la bienvenue après la traversée des rues étouffantes. Les embruns chassaient les senteurs des feuilles et de l'humus. L'Arpenteur jeta un œil sur les installations portuaires devant lui, impressionné malgré lui par le spectacle. Les ports qu'il avait connus dans les Terres Éteintes ne ressemblaient aucunement à ce qu'il avait sous les yeux. Les jetées étaient ici constituées d'énormes racines qui sortaient de la rive pour s'étendre sur l'eau. À l'extrémité sud-est de la ville, un phare veillait, éteint à cette heure. Il ressemblait à un arbre gigantesque dont le sommet du tronc évidé accueillait les flammes guidant les navires jusqu'à Paralne. Une embarcation arrivait justement, fendant tranquillement les flots et escortée d'une foultitude d'oiseaux. Tren'ec resta à contempler l'entrée au port. Lorsque le bateau de pêche fut à proximité d'une jetée, l'appendice végétal se souleva au-dessus des vagues et en agrippa le bastingage. Lentement, il le tracta jusqu'à un embarcadère.

Tren'ec se détourna de la jetée et remonta la rue bordant l'océan, en quête d'une auberge où passer la nuit. En échange d'une pièce ramassée sur Malmen, l'Arpenteur se trouva une chambre dans un établissement qui devait s'appeler "À l'Arbre Bleu" d'après l'enseigne piquetée par le sel marin. Avec une seconde pièce, il paya les services de l'aubergiste pour l'aider dans sa quête. Il avait dans l'idée de se mêler aux marins pour trouver un pêcheur ou un capitaine de navire qui accepterait de l'emmener jusque dans le Brumempire.