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Après un long voyage en Méhari sur les routes et les pistes de la Provence au Népal, la famille Eriksen découvre Katmandou. En l'absence de ses parents, Martha, adolescente aventureuse, se lie avec un jeune Tibétain qui, ami fidèle et voyou, l'entraîne dans un trek vers une haute vallée himalayenne entre l'Annapurna et le Daulaghiri. Leur rencontre génèrera l'histoire de leur vie.
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Seitenzahl: 188
Veröffentlichungsjahr: 2020
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À Isabelle avec amour et gratitude
Voyager à l’intérieur du Népal est sans doute l’une des expériences les plus fortes qu’il soit donné de vivre en cette région. Un trek hors de la vallée de Katmandou est dans tous les sens du terme une véritable expédition.
« A tiger for breakfast »
Michel Peissel (1966)
Un projet de grand départ
La famille Eriksen
Arrivée de cousine Hortense
Journal de Martha (première partie)
Journal de Martha (suite et fin)
La famille Eriksen à Katmandou
Départ en Takhola
Karma Tsering
Les fêtes de Dasaïn
Au camp Tibétain
Sur la piste
A cheval dans la vallée
La Danse des Lamas
L’enquête du Capitaine
Le combat de Martha
Une heureuse fin
Katmandou, le 20 décembre
Ménerbes, le 25 décembre
Épilogue
Appuyé à la ligne inégale des cyprès, le mas, portes et fenêtres closes sur la cour ensoleillée, semble désert. Cependant, quelques livres épars sur un banc et dans l’ombre mince d’un amandier une chaise longue renversée montrent que quelqu’un vient d’interrompre le plaisir de longues heures consacrées à la lecture. Seule une chatte bigarrée, rousse, blanche et noire, veille, les yeux largement ouverts sur un vol de moucherons…Un timbre retentit trois fois et elle s’évanouit derrière un pot de lauriers roses tandis que, dans un bruit ferraillant, une fillette juchée sur un vieux vélo s’arrête devant la porte grande ouverte. C’est une longue enfant très brune, d’environ 14 ans, vêtue d’un bermuda effrangé et d’un polo orange, qui regarde sa montre et soupire :
— Oh la la ! Encore dix minutes de retard. Je vais être punie.
Elle abandonne son vélo contre le mur, jette un coup d’œil sur le désordre de la cour, met deux doigts dans sa bouche et module un sifflement suraigu. Un grand chien roux surgit au coin de la maison, tourne autour d’elle en bondissant, puis se précipite à la rencontre de la jeune femme qui apparaît, chargée de deux arrosoirs.
— Alors, Martha, où étais-tu encore ?
— Maman, je viens du ranch où j’ai aidé Rémi à panser les chevaux et je me suis arrêtée chez Madame Scott pour manger des mûres.
— Tu vas tout de suite continuer l’arrosage, les belles de nuit, les gaillardes et les dahlias ont particulièrement besoin d’eau. Je file m’occuper du dîner. Ton père vient de téléphoner, il a invité le secrétaire de son éditeur.
Avec un soupir de soulagement – elle n’a pas été grondée – Martha prend les arrosoirs et se dirige vers le bassin qu’alimente une source capricieuse. C’est parmi les nécessaires corvées de vacances celle qu’elle préfère, celle qu’elle accomplit avec soin et plaisir. Jouissant de l’odeur puissante exhalée par les plantes – géraniums, menthe poivrée et tubéreuses – sous la pluie bénéfique que l’arrosoir verse généreusement, Martha enfouit ses pieds nus dans la terre humide, les traîne dans l’herbe mouillée, débusque la chatte craintive et douche Rhum, le grand chien roux.
Enfin elle range son vélo dans l’appentis, regarde ses pieds très sales qu’elle n’a pas le temps de laver et rejoint sa mère qui enroule avec précaution, autour de son index, un morceau de sparadrap.
— Je viens encore de me blesser. Veux-tu bien ouvrir les cinq boites posées sur l’évier ? Nous mangeons « chinois » ce soir. Le pain qui nous manque sera remplacé par du riz, ainsi je n’aurai pas à cuisiner.
Martha sourit à son incorrigible maman qui, très heureuse d’avoir réglé commodément les problèmes culinaires, fredonne en mettant la table ; elle a vraiment l’air d’une très jeune fille, petite avec des cheveux fauves coupés courts, des taches de rousseur et une parfaite inaptitude à tout travail domestique. Ses mains, si malhabiles quand il leur faut laver la vaisselle, se servir d’un ouvre-boîte, sont d’une adresse inégalable pour confectionner un bouquet, soigner plantes et bêtes. Pendant les vacances, c’est donc très souvent qu’incombent à Martha certains travaux dont généralement les enfants de son âge sont dispensés et qu’elle accomplit avec compétence mais en rechignant. Enfin, la préparation de ce dîner impromptu ne sera ce soir ni une corvée, ni une cause de mauvaise humeur et de discussion, les boites providentielles sont ouvertes, leur savoureux contenu réchauffé et bien présenté régalera la famille et son invité.
Gaiement Martha et sa mère s’affairent ; l’ordonnance de la table fleurie est parfaite, des odeurs appétissantes et exotiques se répandent dans la cuisine, un gros poêlon de terre déborde de la blancheur du riz cuit à point.
Enfin prêtes, comme deux sœurs semblablement vêtues d’un pantalon beige et d’un chemisier vert, elles s’asseyent sous l’amandier. Muettes, elles contemplent le mince croissant de lune qui prolonge le plus haut des cyprès et les couleurs du soleil couchant qui s’estompent et se dissolvent dans le bleu unique de la nuit tombante. Grillons et crapauds entonnent leurs chants nocturnes. L’encombrant Rhum couché au pied de ses maîtresses dresse les oreilles et agite frénétiquement son moignon de queue ; il a perçu un bruit de moteur.
— Les voilà, dit Martha.
Elle se lève, prend la main de sa mère qu’elle entraîne en courant à la rencontre de la voiture dont les phares sont maintenant visibles. C’est presque un jouet qui apparaît au tournant, une Jeep miniature qui bondit de pierre en pierre et s’arrête dans un nuage de poussière. En descendent un homme vêtu d’un costume d’été qu’il époussette soigneusement et un géant blond et barbu qui referme ses bras sur Martha et sa mère et soutient sans broncher les assauts affectueux de Rhum.
— Bonsoir, mes chéries. Voici Monsieur Reynard avec qui j’avais rendez-vous à Avignon, il a bien voulu passer la soirée chez nous.
Monsieur Reynard, éprouvé par la chaleur et quelques kilomètres de mauvaise route parcourue à grande vitesse en Méhari, a juste la force de prononcer une phrase banale :
— Quel isolement !
Il fait quelques pas et ajoute :
— Vous avez une vue magnifique sur Gordes, le joyau du Vaucluse.
Abandonnant la Méhari sur le chemin, le petit groupe monte vers le mas faiblement éclairé qu’on devine derrière les cyprès.
Après le repas, apprécié ironiquement par le maître de maison : « les légumes du potager que tu soignes si bien sont comestibles aussi, tu sais ? ». Et poliment par Monsieur Reynard dont l’estomac fragile supporte mal l’exotisme culinaire : « le riz était délicieux, sa cuisson parfaite, ce qui est, en France, assez rare ».
Martha débarrasse la table et prépare une tisane de thym en cachant l’ennui que lui procurent les discussions des grandes personnes. Tandis qu’elle ébouillante la tisanière et qu’elle met silencieusement au point son emploi du temps du lendemain – « une promenade à cheval suivie d’un bain dans la piscine de Madame Scott après ma leçon d’anglais » -, son attention est attirée par une exclamation de sa mère :
— Recenser et photographier les pièces d’art que les Lamas tibétains réfugiés au Népal gardent dans les monastères des hautes vallées, c’est un travail merveilleux, Karl. Tu aurais l’occasion de passer quelques mois dans un pays inconnu et de découvrir ce Katmandou dont tout le monde parle sans jamais y être allé.
— J’hésite, Stéphane, à accepter ce travail, parce que tu viens d’entendre Monsieur Reynard nous le dire, le voyage et le séjour sont à mes frais et que mon absence risque d’être longue, oui, j’hésite beaucoup à moins que …
Martha apporte le plateau chargé de tasses odorantes et, ayant oublié ses projets du lendemain, ne perd pas un mot de la conversation.
— A moins que d’y aller en voiture.
Un silence suit cette déclaration et Monsieur Reynard sirote d’un air amusé sa tisane en attente, semble-t-il, d’un coup de théâtre. Stéphane se redresse brusquement, renversant sa tasse, et s’exclame avec véhémence :
— Karl, tu n’y penses pas. Je mourrais de peur qu’il ne t’arrive un accident au cours de ce long voyage. Les pays qu’il faut traverser ne sont pas sûrs. N’y a t-il pas des nomades rapineurs, des bandits ? J’ai lu, je ne sais plus où, une horrible histoire à ce sujet. Et puis, où t’écrire ? Je te croirai en Turquie. Tu seras encore en Bulgarie ou déjà en Iran, non vraiment, c’est impossible.
— Ne t’emballe pas. Laisse-moi t’expliquer. Des amis de Monsieur Reynard ont fait ce voyage en 2 CV très confortablement, n’est-ce pas ?
— Absolument, dit Monsieur Reynard, à qui Stéphane lance un regard noir.
— Les routes et les pistes sont dans l’ensemble suffisamment bonnes pour que j’envisage ce périple transcontinental comme une longue randonnée en famille : Martha et toi, vous m’accompagnerez.
Stupéfaite et sans voix, Stéphane se laisse tomber dans un fauteuil tandis que Martha bondit vers son père qu’elle saisit à plein bras.
— Papa, quand partons-nous ? Serons-nous de retour en France pour la rentrée du lycée ? Emmènerons-nous Rhum et Câline ? Prenons-nous la caravane ?
— Du calme, du calme, ma petite fille, quelle avalanche de questions ! Nous partirons certainement à la fin du mois d’août, ce qui nous permettra d’éviter les fortes chaleurs. Nous ne rentrerons que pour Noël. Tu manqueras le premier trimestre au lycée, mais tu es assez raisonnable pour travailler seule avec l’aide de ta mère - du moins, je l’espère -. Pas question de prendre la caravane qui nous ralentirait beaucoup sur les pistes de montagne. J’équiperai la Méhari le mieux possible.
Évidemment, nous laisserons Rhum et Câline. La cousine Hortense à qui je téléphonerai demain acceptera sans doute de s’installer chez nous pendant notre absence.
— La cousine Hortense, proteste Stéphane, qui reprend ses esprits ; la dernière fois que nous lui avons confié le mas, elle a essayé de le transformer en serre, et j’ai dû passer plusieurs jours à nettoyer notre salle de séjour où des plantes trop arrosées pourrissaient. Nous chercherons et trouverons une autre personne de confiance.
— Ne nous attachons pas maintenant à résoudre certains problèmes absolument secondaires. Tu sembles comme Martha, gagnée à mon projet. Plus d’objections ?
— Si, une foule d’objections…Mais - et Stéphane murmure rêveuse - voir Istanbul, traverser l’Afghanistan… Je vais tout de suite chercher le planisphère dans la chambre de Martha.
Karl la retient fermement par le bras.
— Non, pas ce soir. Tu oublies que Monsieur Reynard a eu une journée fatigante. Je vais le reconduire maintenant. Nous avons un mois exactement pour organiser notre voyage.
Monsieur Reynard se lève, remercie ses hôtes de leur bon accueil, renouvelle ses regrets de ne pouvoir se retirer lui aussi en Provence et, accompagné de Karl, marche vers la Méhari.
— C’est une bonne petite voiture, dit Monsieur Reynard, mais il semble que vous ne la ménagez guère dans les chemins accidentés du Luberon. N’oubliez pas qu’elle doit rester en excellente condition pour affronter les pistes du Moyen Orient.
— Bah, répond Karl, en souriant, elle est robuste et souffre moins que vous des cahots !
Martha, suivie de Câline, la chatte brusquement réapparue, monte dans sa chambre. C’est une grande pièce mansardée blanchie à la chaux, au mobilier sommaire. Une longue planche, posée sur deux tréteaux sert de bureau et de table à dessin ; le lit ancien disparaît sous un amoncellement de livres, d’animaux en peluche et de coussins multicolores. Aux murs sont punaisés des peintures abstraites, œuvres de Martha, des posters et un grand planisphère.
La fillette se hausse sur la pointe des pieds et fredonne : Italie, Bulgarie… Turquie… Inde. Son doigt glisse sur la carte, hésite et s’immobilise.
— Katmandou, c’est ici…Tu vois Câline, c’est ici. ICI !
Mais sur le lit, la chatte, lovée entre deux coussins, s’est déjà endormie.
C’était en 1950, au hasard d’une étude sur l’art roman provençal, que Karl Eriksen avait rencontré Stéphane Martigue, étudiante aux Beaux-Arts d’Aix-en-Provence. La jeune fille avait servi de guide et d’interprète au photographe norvégien dont les connaissances en français étaient très sommaires. Maintes églises, abbayes et musées reçurent la visite de ce couple disparate : lui, grand, placide et déjà mûr – elle, menue, pétulante et très jeune. La lumière provençale autant que la présence de Stéphane furent bientôt indispensables à Karl. Leur mariage se décida très vite. Karl renonça à retourner à Oslo où il ne pouvait envisager d’exiler la jeune femme inséparable de son pays natal. Le couple s’installa donc dans le mas plus que délabré que Stéphane avait hérité d’une grand’tante et le restaura avec passion. La première année fut assez pénible : ils campèrent dans l’unique pièce d’habitation dépourvue d’eau et d’électricité, se mirent en quête de matériaux traditionnels de l’architecture provençale - pierres brutes et tuiles romanes -, exercèrent leur patience à attendre les maçons occasionnels aux horaires de travail fantaisistes.
Stéphane et Karl Eriksen aiment souvent évoquer la période pendant laquelle ils édifièrent ensemble leur foyer.
Martha les écoute toujours avec beaucoup d’amusement, imaginant son père aux prises avec une bétonneuse, tandis que sa mère, au volant d’une camionnette poussive, recherchait ici et là dans le département des chaises d’églises. Elle était connue sous le nom de la petite brocanteuse et les villageois du Lubéron lui cédaient facilement, en raison de sa gentillesse et de sa douce insistance, les meubles démodés mis au rebut dans leur grenier.
Martha est, autant que ses parents, attachée à la Bastide ancienne reconstituée. Cette longue maison basse, assez sévère, avec des ouvertures étroites tournées vers le Sud et une façade aveugle opposée au mistral, est un asile de fraîcheur en été et un abri très sûr en hiver. Le confort pourtant y est réduit à sa plus simple expression : eau courante, électricité d’une qualité douteuse que des bougies suppléent bien souvent, et buanderie servant de cabinet de toilette.
La maison comprend au rez-de-chaussée la salle de séjour-cuisine, le laboratoire où Karl développe ses photos et la salle d’eau. Un escalier conduit au premier étage qui compte trois pièces : l’atelier lumineux où Stéphane a installé son métier à tisser et sa collection de disques, et les deux chambres. La plus grande des fantaisies en a présidé l’aménagement et la décoration : les meubles rustiques de la région s’accordent aussi bien qu’il est possible avec les nattes japonaises, le hamac brésilien et les sculptures africaines que Karl a rapportés de ses lointains voyages. Seule la salle de séjour avec un sol dallé, une haute cheminée de pierre, des solives noircies où pendent des tresses d’ail, conserve l’ambiance d’une cuisine provençale traditionnelle. C’est la pièce que Martha préfère bien qu’elle ne dédaigne pas en hiver rejoindre sa mère dans l’atelier plus ensoleillé où, assise sur de moelleux tapis, elle examine d’un œil connaisseur des échantillons de tissus, donnant son avis avec beaucoup d’autorité. Stéphane discute volontiers de son travail avec sa fille dont elle accepte parfois le choix. A partir d’échantillons retenus, seront tissés, coupés puis assemblés, les quelques jupes, tuniques et pantalons dont la vente est assurée par un commerçant avignonnais.
Par contre, c’est sans enthousiasme que Karl reçoit Martha quand elle se hasarde dans le laboratoire. La pièce, fraîche en été, glaciale en hiver, est obscure en toutes saisons. C’est pourtant là qu’il passe le plus clair de son temps, agrandissant certains clichés, les travaillant jusqu’à ce que l’effet souhaité soit obtenu : tristesse d’un champ d’amandiers couverts de neige, ondoiement des canisses sous le mistral…
Pendant plusieurs années, Karl fut le reporter photographe de deux grands hebdomadaires européens qui l’envoyèrent aux quatre coins du monde en quête de photos illustrant les mariages princiers, les cataclysmes et même les guerres.
Marié, fixé en Provence et père d’un enfant, il a préféré reprendre son indépendance, se consacrer à certaines recherches et décider de choisir lui-même le sujet de ses reportages qui sont, en général, toujours favorablement accueillis par un éditeur parisien.
La proposition que Monsieur Reynard lui avait faite était arrivée fort à propos, alors que son travail sur les oiseaux migrateurs de Camargue était presque terminé et qu’il n’avait encore aucun projet précis en vue. D’autre part, sa pratique de l’anglais, les recherches personnelles qu’il avait entreprises sur le bouddhisme et les civilisations d’Extrême-Orient lui faciliteraient ce reportage au Népal. Une remise au point de ses connaissances, un bon interprète tibétain lui permettraient de mener à bien son travail. C’est précisément ce qu’il est en train d’expliquer à sa femme et à sa fille, toutes deux très attentives.
— Je ne possède que trois livres sur le Népal et le Tibet : une relation de voyage passionnante mais fort ancienne et les études de deux ethnologues français et anglais. C’est tout à fait insuffisant. Je vais être obligé d’aller à Paris compléter ma documentation et j’en profiterai pour obtenir le carnet de passage en douane de la voiture, des cartes routières détaillées et les visas nécessaires au voyage.
Martha, qui feuillette distraitement un volume rédigé en anglais, demande :
— Papa, qu’est-ce qu’un visa ?
— C’est en quelque sorte l’autorisation écrite sur ton passeport qui te permet d’entrer dans certains pays.
— Quels pays ?
— Va chercher le planisphère, je vais te montrer notre itinéraire. Stéphane, m’accompagnes-tu à Paris ?
— Non, j’ai trop à faire. Il faut que je termine l’ensemble que Madame Scott m’a commandé et que je trouve quelqu’un pour s’occuper de nos bêtes et de nos plantes.
— Mais, nous allons téléphoner à cousine Hortense !
— Je t’ai déjà dit que je ne voulais pas. Il n’est pas question que je confie ma maison à une excentrique de la sorte.
— Allons, allons, cousine Hortense adore notre propriété et nos animaux. Ne lui reproche pas sa fantaisie, tu lui ressembles tant.
— Moi, ressembler à cousine Hortense, explose Stéphane.
— Mais oui, répond placidement son mari. Et c’est normal. Vous avez passé de longues années ensemble, tu es comme elle désordonnée, maladroite, distraite mais aussi d’esprit curieux et imaginatif ; une fleur qui éclot, un chaton qui joue vous captivent tant que vous en oubliez l’heure des repas, n’est-ce pas vrai ?
— Bien, capitule Stéphane, je téléphonerai aujourd’hui même à cousine Hortense.
Et elle ajoute, en prenant la main de son mari qu’elle presse contre sa joue : « Je ne suis pas rancunière et j’oublierai vite tes compliments empoisonnés ».
Martha a attendu en souriant la fin de l’escarmouche familiale pour étaler le grand planisphère sur la table. Ses parents s’en approchent et silencieusement le regardent. La route est longue, bien longue jusqu’à Katmandou. Quels risques, quels dangers leur réserve-telle ?
Enfin, Karl redresse sa haute taille et déclare :
— Les autoroutes italiennes et yougoslaves nous conduiront jusqu’à la Bulgarie dont la traversée est très courte. Tu vois, Martha ? En Turquie et en Iran, nous aurons sans doute de fort mauvaises pistes sur un millier de kilomètres selon les renseignements que m’a donnés Monsieur Reynard. Mais la Méhari est robuste, elle arrivera en bon état en Afghanistan où nous attend la merveilleuse route asphaltée conduisant au Pakistan. Il ne restera plus ensuite qu’à suivre la vallée du Gange jusqu’à Katmandou.
Les yeux de Stéphane restent fixés sur l’itinéraire que son mari vient de marquer au crayon rouge et elle murmure :
— A t‘écouter, nous y sommes déjà ! Je crois que tu minimises vraiment les difficultés d’un voyage qui durera… ?
— Qui ne durera qu’un mois. Faute de temps, nous ne pourrons jouer aux touristes et nous éloigner de ce grand axe, dit Karl, en déplaçant son doigt sur la carte, mais nous visiterons Venise, Istanbul, Mashed, Kaboul et peut-être Bénarès. Ne t’inquiète pas, Stéphane, ces routes sont meilleures et plus fréquentées que tu ne l’imagines.
— Je les espère surtout bien fréquentées, frissonne Stéphane.
— Faut-il un visa pour chacun des pays que nous traverserons, demande Martha, qui ne laisse jamais une question sans réponse.
— Non, seuls l’Inde, le Népal et l’Afghanistan l’exigent. Certains pays n’en demandent pas. D’autres l’accordent sans difficultés à leur frontière. Range ton planisphère, Martha. Allons faire une promenade pendant qu’il fait encore frais ; les cigales commencent déjà à chanter, la journée sera chaude.
Au mot promenade, Rhum qui était sagement couché sous la table, indifférent à la discussion, se lève et s’ébroue. Câline s’étire et quitte le tabouret paillé.
Précédée des deux bêtes, la famille Eriksen escalade le raidillon qui, à flanc de vallon, conduit à la colline. Karl pose la main sur l’épaule de sa femme et dit :
— Pendant que je serai à Paris, tu convaincras Martha que des vaccinations sont indispensables, et comme deux grandes, vous irez vous faire faire les injections à l’hôpital d’Avignon.
— Tu me réserves là une détestable corvée, soupire Stéphane.
— Ce sera la seule. Ah, dresse aussi la liste des vêtements, des livres et du matériel de camping que nous emporterons.
Stéphane se retourne et regarde en contrebas le mas dont on aperçoit le toit beige rosé. L’ombre se raccourcit au pied du cyprès dont l’odeur âpre monte et se mêle à celle des plantes aromatiques, thym et romarin sauvages.
— Rentrons maintenant, il faut téléphoner à cousine Hortense. C’est le dernier arrivé qui le fera !
Et Stéphane dévale le sentier pierreux, se retenant ici à une touffe de ciste, là à une branche de romarin, suivie de près par Karl dont les longues foulées entraînent des petites avalanches de cailloux ronds et de feuilles sèches.
Du sommet de la colline, Martha suit la course effrénée de ses parents ; sa mère conserve une légère avance jusqu’à ce qu’elle trébuche, le temps de reprendre l’équilibre et elle est dépassée. La fillette crie à pleins poumons :
— Hourra, papa…
Puis Rhum et Câline bondissant sur ses talons, à son tour elle descend avec l’agilité d’un cabri vers le mas.
Dans la fraîcheur de la salle de séjour, ses parents, effondrés sur le divan, reprennent souffle.
— Nous sommes fous de courir par cette chaleur, halète Stéphane.
— A qui la faute ? Qui m’a provoqué et qui a perdu ?
La sonnerie du téléphone interrompt Karl. Stéphane étend paresseusement la main vers l’appareil.
— Allo, oh, bonjour, cousine Hortense, j’allais justement t’appeler…Non, je ne pleure pas, je suis simplement essoufflée. Mais non…Écoute…
Stéphane excédée éloigne l’écouteur de son oreille, Karl le saisit doucement.
— Bonjour cousine Hortense. Non, non, ne vous inquiétez pas. Stéphane va très bien. Nous voulions vous dire que nous allons partir pour cinq mois au Népal.
Il crie.
— Au Népal… C’est ça, à Katmandou… Non, nous ne sommes pas devenus hippies, enfin pas complètement…Vous emmener ? Hélas, non, nous ne le pouvons pas. Mais voudrez-vous, pendant notre absence, vous installer chez nous, comme d’habitude ?
Le visage de Karl exprime une stupéfaction croissante, tandis qu’il écoute l’intarissable cousine Hortense.
— C’est très gentil à vous, nous vous embrassons.
Reposant l’écouteur, il reste un moment silencieux, puis il éclate de rire.
— Mais enfin, qu’y a-t-il ? demande Stéphane.
