Au musée d'Arsène Lupin - Hervé Lechat - E-Book

Au musée d'Arsène Lupin E-Book

Hervé Lechat

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Beschreibung

Hervé Lechat redonne vie au personnage d'Arsène Lupin dans une série d'histoires sur le gentleman cambrioleur.

Un recueil d’histoires pastiches d’Arsène Lupin. Traitées sur le mode humoristique, fidèles à l’écriture de Maurice Leblanc, ces intrigues font la part belle à l’esprit original du gentleman cambrioleur : humour, répliques théâtrales, psychologie...

« - Qu’est-ce qu’être lupinien aujourd’hui ?

Elle posait sur moi ses grands yeux en amande couleur émeraude. Troublé, je desserrai d’un doigt nerveux la cravate lavallière héritée de mon grand-père et avalai ma salive en cherchant sans espoir une réponse élégante…

Et pourtant, la réponse ne devait pas être si difficile à trouver.

Être lupinien aujourd’hui ? Qu’est-ce que c’est ?

C’est une philosophie, Madame, un art de vivre, une sorte de vocation, un apostolat, un dur combat mêlé d’une douce mélancolie. »

Retrouvez le monde d'Arsène Lupin dans des histoires pastiches et humoristiques !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Hervé Lechat est ancien Président de l’ Association des Amis d’Arsène Lupin, Régent de Thermosophie du Collège de Pataphysique, auteur d’articles sur Arsène Lupin et de préfaces pour les rééditions de l’œuvre de Maurice Leblanc.

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Seitenzahl: 192

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

Pour Julius, Nicolaï, Alexander et Sylvie bien sûr.

À la mémoire de Monsieur le ministre et de Robert le Diable.

Mes remerciements vont à Aurélius, la baronnie, Florence et Nathalie, Isidore, Maître Jacques, lady Marianne et le Provéditeur-Rogateur-Général.

Prologue

Figurez-vous, mon cher lecteur, qu’il y a quelques semaines, par je ne sais quel hasard, je dînais en ville.

Je m’étais mis sur mon trente-et-un. Je pris un bus, direction un hôtel particulier du Marais, en me promettant de dire qu’une voiture de maître m’avait déposé devant la grille. J’avais enfilé un habit de location sur une chemise blanche et propre, quoique discrètement élimée au col et rapiécée aux coudes. Le temps frais pour la saison m’obligeait à porter ma vieille redingote couleur olive. Mais je m’en débarrassai rapidement dans l’antichambre.

À table, j’eus la chance d’être placé aux côtés de la charmante baronne de C… – vous savez, cette jeune et jolie femme dont on dit que son mari est las de ses incartades sentimentales à répétition – qui, quand on servit les cailles farcies nappées de leur coulis de framboise, me posa la question suivante :

– Qu’est-ce qu’être lupinien aujourd’hui ?

Elle posait sur moi ses grands yeux en amande couleur émeraude. Troublé, je desserrai d’un doigt nerveux la cravate lavallière héritée de mon grand-père et avalai ma salive en cherchant sans espoir une réponse élégante…

Et pourtant, la réponse ne devait pas être si difficile à trouver.

Être lupinien aujourd’hui ? Qu’est-ce que c’est ?

C’est une philosophie, Madame, un art de vivre, une sorte de vocation, un apostolat, un dur combat mêlé d’une douce mélancolie.

Être lupinien en 2021 ?

C’est difficile à expliquer, c’est, comment dire…

C’est, peut-être, passer ses vacances à Étretat, sous la pluie, l’orage et la grêle, dans le vent du Nord et les tempêtes, avec un gros pull, un bonnet de marin, un ciré jaune et des bottes en caoutchouc, marcher sur les galets en se tordant les chevilles, les oreilles gelées, le nez qui coule… et se dire que c’est formidable.

C’est, pour certains, considérer Arsène comme le chaînon manquant, si l’on veut, entre Athos, Lagardère, le capitaine Fracasse et Tintin.

C’est, comme moi, choisir 813 pour code secret de son coffre à la banque, de sa carte bleue et de son téléphone portable (mais chut, ne le répétez pas, c’est entre nous !).

C’est, inlassablement, rechercher le huitième portrait d’Arsène Lupin par Léo Fontan.

C’est, pour d’autres, dans leurs rêves les plus fous, délacer le corset d’une gracieuse comtesse italienne, une coupe de champagne à la main, dans une chambre du Grand Hôtel de Cabourg (version masculine).

Ou se faire inviter à danser la valse par un mystérieux et séduisant prince russe dans la grande salle de bal du château de Schönbrunn (version féminine).

C’est sourire d’un air entendu quand un naïf confond la Belle Époque et les Années folles, l’Art nouveau et l’Art déco.

C’est lire les journaux satiriques des années 1900 et se rendre compte que Charlie Hebdo n’a rien inventé.

C’est rouler en voiture ancienne avec capote en toile beige, calandre chromée, overdrive Laycock de Normanville, boîte de vitesses non synchronisée et être heureux au ras du bitume d’atteindre les vingt lieues à l’heure.

C’est toiser, derrière son monocle, d’un air sympathique mais un peu condescendant tout de même, les pipes, les casquettes et les macfarlane des aimables membres des Sociétés (S)Holmésiennes.

C’est n’employer pour jurons que « fichtre ! » ou « saperlotte ! ».

C’est se dire qu’il était logique que la Lupinologie et la ’Pataphysique se soient rencontrées.

C’est porter un toast, un verre de vin blanc de Loire à la main, à la santé du voleur anarchiste Alexandre Marius Jacob, dans le petit cimetière de Reuilly, Indre.

C’est se dire qu’après André Brulé, Jules Berry, Robert Lamoureux, Georges Descrières, François Dunoyer, Romain Duris et Omar Sy, Fabrice Luchini ferait un Arsène Lupin bien singulier.

C’est écouter béat, sur un 78 tours crachouillant joué par un phonographe à pavillon et à aiguille (creuse), un air de Massenet chanté par Georgette Leblanc.

C’est regretter, avec un frisson rétrospectif, de ne plus pouvoir emprunter l’Escalier du Curé de la valleuse de Bénouville.

C’est, devant sa glace, s’affubler d’un monocle, porter un chapeau claque et s’habiller d’un smoking, chanter Top Hat, White Tie and Tails ou Puttin’ on the Ritz et se prendre pour Fred Astaire.

C’est faire savoir que Maurice Leblanc n’a pas écrit que les Aventures d’Arsène Lupin et proclamer bien haut qu’il faut avoir lu Voici des ailes !, Une femme, Les Heures de mystères, Ceux qui souffrent, Le Formidable Événement ou Gueule rouge, 80 chevaux.

C’est boire du cidre et croquer des caramels au beurre salé, assis à une terrasse sur le Perrey d’Étretat, entre la falaise d’Aval et celle d’Amont.

C’est prétendre que dans l’énigme policière et les romans d’espionnage, Lupin ler, Arsène Lupin 001 était bien le premier.

C’est apprendre, avec un brin de nostalgie, qu’Érik Satie, « né natif d’Honfleur », surnommait la misère, qu’il a connue toute sa vie, la Demoiselle aux yeux verts.

C’est lire des auteurs oubliés du début du vingtième siècle car Il aurait pu les lire.

C’est affirmer sans rire que Nestor Burma, s’il n’est le fils, est tout au moins le petit cousin ou le neveu du fameux Jim Barnett.

C’est, enthousiaste, planter des graines de lupin dans son jardinet de banlieusard… et ne récolter six mois plus tard que quelques mauvaises herbes.

C’est, rassuré mais pas surpris outre mesure, apprendre qu’Arsène Lupin et son biographe étaient d’ardents dreyfusards.

C’est, pour les courageux qui ont des enfants, se désoler de les voir plongés dans Harry Potter plutôt que dans L’Aiguille creuse.

C’est se croire latiniste émérite quand on peut réciter sans effort Ad lapidem currebat olim regina et In robore fortuna.

C’est se dire fièrement, alors qu’on n’y est pour rien, que sans Leblanc, pas de Dan Brown.

C’est, pour beaucoup d’entre nous, se souvenir que, dans nos jeux d’enfants, nous préférions le camp des voleurs à celui des gendarmes.

C’est, sans doute, hélas ! en 2021, continuer, comme lui, à sortir masqué.

C’est enfin constater que, puisque Maurice Leblanc a emprunté Sherlock Holmes à Conan Doyle et quelques histoires à Edgar Poe, je pouvais bien, à mon tour, tenter d’accommoder à ma façon les aventures d’Arsène Lupin.

Voilà ce qu’à peu près, mon cher, j’aurais dit, si j’avais eu un peu de lettres et d’esprit, pour répondre à cette adorable et jeune baronne.

Mais je n’ai su que bafouiller une plate réponse, du genre : une vie sans Arsène, une existence entière sans Lupin, une bibliothèque sans les œuvres de Maurice Leblanc ?

Ce serait un peu… un smoking sans sa rose blanche à la boutonnière, un haut-de-forme sans son monocle, une carafe sans son bouchon, un obus sans son éclat, un triangle sans son or, une femme sans ses sourires, un tigre sans ses dents…

Et la belle baronne continuait à poser sur moi ses grands yeux en amande couleur émeraude…

I Heureux au jeux…

L’avocat Antoine Beaulieu prêta l’oreille. De nouveau, et par deux fois, l’aboiement étouffé se fit entendre. Il posa son journal, se leva et ouvrit en grand la porte-fenêtre qui donnait sur le jardin. Le vent soufflait fort depuis la fin de l’après-midi. Des rafales de pluie s’écrasaient sur les vitres. Un faible rayon de lune éclairait la façade de l’hôtel particulier et les massifs de fleurs projetaient une ombre inquiétante sur la pelouse. Un volet claqua au premier étage. C’était lugubre. Bien que courageux, l’avocat frissonna.

Il était seul au rez-de-chaussée de la grande maison bourgeoise de Passy. Sa femme, comme à l’accoutumée, était montée dans sa chambre de bonne heure et l’homme à tout faire logeait sous les combles. Il referma vite les persiennes et retourna à sa lecture. L’orage, pensa-t-il, ne durerait pas longtemps.

Arsène Lupin ! L’ennemi public numéro un ! Les exploits de cet homme intriguaient l’avocat et l’inquiétaient à la fois. Le Gil Blas revenait une fois de plus sur les exploits du voleur, à qui, pensait l’avocat, la rumeur devait attribuer bien plus de méfaits qu’en réalité. Qu’un seul homme puisse perpétrer autant d’escroqueries et d’indélicatesses, c’était tout bonnement inconcevable ! Nul n’a le don d’ubiquité ! Dans le quotidien, le journaliste, bien malgré lui sans doute, ne pouvait cacher une certaine admiration pour ce cambrioleur. « Mais que fait donc la police ? » marmonna l’avocat.

Un courant d’air glacé tomba sur ses épaules. Sans trop savoir pourquoi, il sentait comme une présence. Agacé, Antoine Beaulieu quitta son siège, fit le tour des pièces dont il vérifia les fermetures et gagna son cabinet de travail. Il empoigna le revolver qui se trouvait dans l’un des tiroirs de son bureau.

Dans les poches de son manteau, l’avocat vérifia la présence de son portefeuille et de la liasse de billets de banque qu’il avait eu la chance de gagner au jeu dans l’après-midi. Une belle partie de cartes, un écarté d’anthologie, au cercle de l’avenue du Bois. La chance lui avait souri comme jamais : Heureux au jeu, malheureux en amour : ce vieux proverbe n’était pas fait pour lui !

Au-dessus de la cheminée, un Canaletto attirait l’œil par ses couleurs chaudes. Le soleil brillait sur la place Saint-Marc.

Grand amateur de l’art du XVIIe siècle, habitué des ventes aux enchères, Antoine Beaulieu était très fier de sa collection de petits maîtres italiens. L’avocat décrocha la Piazza di San Marco et dévoila la porte d’un petit coffre-fort scellé dans le mur. Il tira un trousseau de clés de la poche de son gilet, fit jouer la serrure et inspecta attentivement l’intérieur.

– Intact ! Tout y est… grinça-t-il entre ses dents.

Par précaution, il compta et recompta les actions de la Compagnie des Hévéas sud-africains. Avec un sourire, il referma le coffre.

C’est alors que des cris s’élevèrent dans la rue. Non, il n’avait pas rêvé… Et le chien invisible qui recommençait à gémir ! Et l’orage qui redoublait !

Un bruit de pas dans l’allée. Beaulieu tressaillit.

On frappait à la porte d’entrée :

– Police !

L’avocat n’était pas plus peureux qu’un autre. L’arme à la main, il ouvrit grand la porte d’entrée et accueillit les agents qui avaient déjà franchi la grille et envahi le perron. Sous la pluie battante, les pèlerines étaient luisantes et les képis détrempés tombaient lamentablement sur les oreilles des policiers.

– Entrez, Messieurs. Puis-je vous aider ?

– Sûreté nationale ! Inspecteur Ganimard ! Pouvons-nous fouiller la maison et le jardin ?

Antoine Beaulieu invita les policiers à visiter l’hôtel particulier. Il leur indiqua l’emplacement du garage et des écuries. Les agents s’égaillèrent dans toutes les directions.

– Que se passe-t-il ? Qui cherchez-vous ? demanda l’avocat.

– Nous sommes à la poursuite d’un voleur, et d’un vrai ! dit Ganimard en retirant son feutre gorgé d’eau. Il nous a été signalé quittant un cabaret de luxe, Le Bœuf sur le toit, rue Boissy-d’Anglas, il y a moins de deux heures. Des témoins dignes de foi l’ont vu tout à l’heure escalader le mur de votre propriété. Ah ! le quartier est cerné ! Je crois que la carrière de cet individu est bel et bien terminée ! Arsène Lupin en prison ! Enfin ! Et pour longtemps !

– Le fameux Arsène Lupin ! Celui qui confisque les gros titres de tous les journaux ! Le Gil Blas en fait ses choux gras ! Dans ma propriété ! Faites vite, Messieurs ! Mettez donc hors de nuire cet animal !

– Avez-vous remarqué quelque chose de suspect ? Ou d’inhabituel ?

– Non, répondit l’avocat après un temps de réflexion. Rien de particulier… tout au plus un chien qui hurlait à la mort. Mais le vent soufflait si fort qu’on l’entendait à peine…

– Mon cher Maître, par précaution : faites le tour de votre maison. Et, sérieusement, l’inventaire de vos biens, de vos œuvres d’art, de vos louis d’or ! Conseil d’ami !

Moins d’une demi-heure plus tard, les policiers se retrouvèrent dans le hall. Réunion au sommet… bredouilles !

Nullement découragé, Ganimard rassembla ses hommes :

– Tout a été fouillé ? Pas de pièces qui n’aient été inspectées ?

– Le secteur a été ratissé. Un homme ne peut pas se cacher ici, ou je ne m’y connais pas ! affirma l’agent Dieuzy.

– Le jardin ? s’enquit Ganimard.

– Chaque buisson a été exploré. Et Folenfant a grimpé au sommet de tous les arbres du parc.

Ganimard, anxieux, muet, marchait de long en large.

Enfin, il se tourna vers l’avocat.

– Maître, avez-vous bien cherché ? Êtes-vous sûr que l’on ne vous a rien dérobé ?

– Non, rien ne manque, répondit, l’air gêné, l’avocat. Ni argent, ni bibelot, ni tableau, ni valeur : tout est là. C’est que je ne possède pas beaucoup d’objets de valeur…

– Hum… Dieuzy ! insista l’inspecteur qui ne voulait pas s’avouer vaincu, et les étages de la maison ?

– Rien au premier ! Rien au second ! répliqua tout de suite l’agent. La porte de la cave est fermée à clé et les combles sont vides… Raymond, l’homme à tout faire de la maison, est hors de cause. Nous l’avons trouvé ivre-mort en pyjama au fond de son lit, et il n’a rien remarqué. Seule la chambre de Mme Beaulieu n’a pas été fouillée, mais Folenfant et moi avons pensé que ce n’était peut-être pas utile…

– Allons-y ! s’écria l’avocat avec emphase. Il faut en avoir le cœur net ! Pas de favoritisme… Il ne sera pas dit que Maître Beaulieu, du barreau de Paris, a des passe-droits ou qu’il n’a pas aidé la police de son pays !

La petite troupe gagna rapidement le premier étage. Isolée, la chambre de Mme Beaulieu se trouvait à l’extrémité d’un long couloir. L’avocat frappa à la porte.

– Charlotte, ma chérie, c’est moi ! Ouvre vite. La police est ici et cherche un cambrioleur ! Probablement le fameux Arsène Lupin !

Après quelques instants qui parurent interminables à l’avocat et aux représentants de l’ordre, Mme Beaulieu ouvrit la porte. C’était une belle jeune femme aux yeux brillants, un peu rêveurs, le rouge aux joues et dont les cheveux blonds défaits croulaient en cascade sur ses épaules. Elle sortait de son bain. Elle ajusta son peignoir qui laissa entrevoir des formes admirables : un sein rond et ferme s’échappa de l’échancrure de la chemise de nuit, une cuisse à la peau diaphane s’offrit aux yeux exorbités des policiers.

Essoufflée, Charlotte Beaulieu remit de l’ordre dans le désordre des draps de soie et des oreillers de dentelles qui jonchaient le sol de la chambre.

Elle sourit tristement à son mari :

– Qu’arrive-t-il ? Un cambrioleur ? Un voleur de grand chemin ? Sans doute un peu violeur ? Quelle horreur… Et moi qui n’ai rien vu, rien entendu ! Après ma toilette, je lisais dans mon lit… le dernier livre de Marcel Prévost… quel admirable romancier ! Il ne vaut certes pas les deux Maurice, Maeterlinck et Leblanc, mais quel écrivain et qui comprend si bien les femmes, leurs attentes, leurs rêves et leurs désirs…

– Ma chérie, ma chérie, l’heure n’est pas à la littérature ! Monsieur l’inspecteur et ses agents fouillent la maison. Ils ont la situation bien en main. Tu n’as plus rien à craindre. Il ne peut pas leur échapper… Toutefois, allons vérifier que rien n’a disparu dans tes affaires.

Le couple traversa la chambre et entra dans le cabinet de toilette. La pièce, toute décorée de vert pâle et de vieux rose, était charmante. De chaque côté de la fenêtre, des étagères regorgeaient de flacons de parfum et de produits de beauté. Rien d’anormal, donc, hormis quelques flaques d’eau qui s’étalaient devant un porte-manteau. Mme Beaulieu ouvrit un à un les tiroirs d’une élégante commode Louis XV.

– On ne t’a rien pris ? s’inquiéta l’avocat.

– Non, mon ami… mais vous êtes tout pâle… tranquillisez-vous ! Et rassurez-moi, vous n’imaginez pas que j’héberge un homme ici ? C’est un peu insultant, savez-vous ! Et où voudriez-vous qu’il se cache ? Enfin… tout de même… pas dans la penderie ni sous la mousse de mon bain…

– Es-tu vraiment sûre que rien ne manque ?

– Tout à fait ! Par contre, enfin, ce n’est peut-être pas le moment… mais pourrais-tu demander au plombier de réparer le robinet de mon lavabo ? Je crois qu’il y a une fuite. Regarde, on marche dans les flaques d’eau un peu partout… jusqu’à l’appui de la fenêtre. On pourrait presque croire qu’elle a été ouverte et que la pluie s’est engouffrée dans mon cabinet de toilette… Mes petits chaussons sont tout trempés…

– Un plombier ! Ce soir ! Un dimanche soir ! s’exclama l’avocat, navré de la naïveté de sa femme. La belle affaire ! Il sera toujours temps demain d’appeler un plombier… Et ton collier ? Le collier que tu as l’habitude de ranger dans la table de nuit ? Et la bague de belle-maman ? Et la médaille bénie de ma grand-mère ? Et ton porte-monnaie en argent ? Et les boucles d’oreilles que je t’ai offertes pour notre anniversaire de mariage ?

– Je vais vérifier, dit-elle, soudain inquiète, en ouvrant tous les tiroirs de la chambre, non… il ne manque rien, je te l’assure. Regarde, tout est dans la commode, dans le secrétaire, dans la table de nuit… Mais mon chéri, pardonne-moi, je me sens un peu lasse, si fatiguée tout à coup… Mes jambes me pèsent et ma poitrine semble comme oppressée par tant d’émotion… Peux-tu raccompagner ces messieurs de la police et les remercier de s’être déplacés ? Nous reparlerons de tout cela la semaine prochaine…

– Comment cela, la semaine prochaine ? La semaine prochaine ? Pourquoi la semaine prochaine ? Mais tu ne te rends pas compte de la gravité de la situation ! Et pourquoi pas dès demain matin ?

– Oh, bien sûr… Chéri amour, j’ai oublié de te prévenir que tante Agathe a téléphoné cet après-midi. Elle ne se sent pas bien et me réclame en urgence… Je n’ai pas pu refuser, tu connais ma tante aussi bien que moi. Je prends le train de bonne heure demain matin pour Rouen. Gare Saint-Lazare, express de 8h 45, changement en gare de Beuzeville. Un petit week-end sur la côte ne pourra me faire que du bien. Et ne prends pas la peine de m’accompagner, je me débrouillerai très bien toute seule… Il faut faire tant de sacrifices pour la famille…

– Ah, la tante Agathe d’Étretat… marmonna l’avocat, l’œil sombre.

L’inspecteur Ganimard jeta un dernier coup d’œil à la chambre. Près de l’appui de la fenêtre, il se pencha et ramassa machinalement un petit fétu de paille.

Enfin, il quitta la chambre en grommelant et, à mi-voix en se tournant vers l’agent Folenfant :

– On ne me la fait pas si facilement ! Trente ans dans la maison, j’ai l’expérience… Arsène Lupin dans les parages, un hôtel particulier du 16e arrondissement, un avocat plus ou moins véreux qui croule sous l’or mais qui ne veut pas l’avouer, une jolie femme couverte de bijoux et bien pressée de s’éloigner de son mari… et rien n’aurait disparu ! Ventredieu !

– Chef ! Pas de bile, vous voyez du Lupin partout…

– Oui, bien sûr, moque-toi… Et ce petit bout de paille, j’ai comme l’impression que je l’ai déjà vu… Comme un vieux souvenir qui a du mal à remonter à la surface… une réminiscence… Bref, mon petit doigt me dit que ce bourgeois-là a quand même perdu quelque chose ce soir…

Antoine Beaulieu, de son côté, poussa un soupir de soulagement et, en descendant tout ragaillardi l’escalier, ajouta fièrement à l’intention de l’inspecteur :

– Mes tableaux, mon Canaletto, mon coffre-fort, mes actions sud-africaines, mon portefeuille, les deux mille francs gagnés au cercle, les bijoux de ma femme, la bague de belle-maman, les boucles d’oreille, la médaille de mon ancêtre, le porte-monnaie en argent… Tout est là ! Tout est là ! Malgré Arsène Lupin, ou un de ses hommes de paille, qui traînait dans les parages ! Échec sur toute la ligne pour le malandrin ! Je n’ai pas l’habitude d’être grossier, mais je crois que j’ai eu, ce soir, comme on dit, une veine de cocu…

II Un trésor d’imagination

– Mon cher Lupin, vous êtes bien cruel avec moi !

Le soleil entrait dans mon bureau dont la porte-fenêtre laissait entrevoir la pergola en fleurs. L’ombre des grands marronniers s’allongeait sur la pelouse et l’air apportait une vivifiante fraîcheur marine. Mon vieil ami Arsène, assis devant la bibliothèque depuis le début de l’après-midi, feuilletait avec attention le calendrier des manifestations estivales du casino d’Étretat. Quand j’écris « vieil ami », il s’agit bien entendu d’une expression toute faite : il était jeune encore, séduisant et enjoué.

Il abandonna sa lecture et me regarda.

– Vous me surprenez… cruel, avez-vous dit ?

– Bien plus que cela ! Vous me torturez ! Vous poussez la petite porte de mon jardin, vous me parlez de la pluie et du beau temps sur la côte normande, vous me décrivez avec des yeux brillants d’admiration la soprano espagnole qui interprètera ce soir le rôle de Carmen, vous buvez mon cidre et grignotez mes gâteaux secs et… et depuis plus d’un an vous ne m’avez fait ni l’honneur ni le plaisir de me raconter une de vos aventures ! Souffrez que je sois impatient ! Pensez-vous quelquefois à mes lecteurs ? Et à vos admirateurs ? Ils en apprennent plus sur vous dans la page des faits divers de L’Écho de France qu’en lisant mes propres livres… Parfois, Arsène, vous exagérez !

– Mon cher ami, si je passe quelques jours dans la paisible station balnéaire où vous villégiaturez durant les mois d’été, c’est d’abord pour me reposer. Laissez-moi profiter un peu du charme inégalable de votre villa et de la paix de son jardin. Le Clos-Lupin ! Vous avez eu la délicatesse de choisir ce nom illustre pour ce petit coin de paradis terrestre et je vous en serai éternellement reconnaissant. Un bel hommage que vous me rendez là ! Mais le rythme de ma vie parisienne m’épuise. Vous sortez peu, mais vous n’ignorez pas mes obligations (il faut bien aller là où se trouve l’argent…) : cocktail au ministère de l’Intérieur, partie de lawn-tennis sous les frondaisons de la porte d’Auteuil, jeux de cartes à mon cercle de l’avenue Montaigne, rendez-vous galant au Jockey-Club, remise de décorations dans la cour des Invalides, permanence studieuse au siège de l’Agence Barnett et Cie, quelques pas de one step, de boston, de cake walk ou de java sur le parquet d’une guinguette des bords de Marne, five o’clock