Au royaume des indifférents - Bernard-Olivier Posse - E-Book

Au royaume des indifférents E-Book

Bernard-Olivier Posse

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Beschreibung

« Un roman ?
- Pas le moins du monde.
- Quoi alors ?... Un essai ?
- Rien de cet ordre-là, quoiqu’il y soit question de tentative.
- Ce ne peut être qu’un récit !
- Un récit, peut-être, mais en peau de chagrin.
- Si tu tiens cet objet dans tes mains, c’est qu’il est quelque chose, mais quoi donc ?
- Une expérience de pensée. Où deux cerveaux ont pris propriété de leur corps… »


À PROPOS DE L'AUTEUR


Bernard-Olivier Posse est docteur en littérature française, auteur d’une thèse de doctorat sur Samuel Beckett ( Samuel Beckett dans les marges du surréalisme. Ou l’écriture du rocking chair ; parue aux éditions Brill, 2021). Enseignant en Valais et vivant à Vevey ; également auteur d’un recueil de poésie à paraître aux Editions des Sables.

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Seitenzahl: 213

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Bernard-Olivier Posse

Au royaume des indifférents

 

 

« Penser suscite l’indifférence générale », Gilles Deleuze

 

« L’indifférent seul est admirable », André Breton

À Sabina et Aelys

 

parce que je vous ai écrit un jour :

 

ce matin qui s’offre

dans un sourire de soleil

après la promesse heureusement bafouée d’un orage

 

voilà ce que je voudrais vous confier

à chaque regard.

 

Ce roman est la perpétuation de chaque regard que je vous ai porté.

 

et à Thomas, pour la redéfinition constante de l’amitié que chacune de tes visites m’offre, non pas l’onde superficielle du ruisseau, malgré les étincelles qui s’y déploient, mais son lit enté et sûr grâce auquel peuvent s’épanouir toutes les possibles étincelles.

 

I

Un livre était ouvert sur sa table de travail. Un vieux livre d’école. Un de ceux dont les pages écorchées témoignaient moins de l’assiduité de son précédent propriétaire que du trajet, chaque matin de cours renouvelé, qui avait assailli la couverture d’infimes coupures. À quel moment, d’ailleurs, ce livre avait-il commencé à devenir ce vieux livre ? À partir de quelle coupure infime l’écolier avait dû regarder ce livre et se dire à quel point il l’avait tout compte fait étudié ? Comme si l’esthétique de l’objet avait fait croire à la connaissance du sujet.

Maintenant il avait pris le goût des vieilles choses, cette odeur qui rappelle l’ouverture d’une armoire où trainent depuis tant d’années des habits imbibés de l’humidité ambiante. Le livre, lui, pour qui a déjà fréquenté les bouquineries, ne refoule pas le rance militaire des manteaux paternels ; le livre, lui, tient enfermé entre ses couvertures la subtilité de ce qui ne s’envole pas, même lorsque celle-ci s’effrite bel et bien à la lecture.

Tout s’effritait justement à mesure que laissait se déployer ce vieux manuel d’histoire ; la pensée s’abandonnait, en proie à un court-circuit. Finalement le rance paternel des manteaux militaires imbibe aussi les pages de certains livres jusqu’à l’effritement.

Pourtant ce qu’il voyait lui était commun : rien de plus que l’arbre généalogique d’une succession royale. Une image qui a façonné chaque écolier et leur a rendu sensible le besoin de chef en même temps que le désir frustré de ne jamais pouvoir l’être. Moins que ce constat c’était un malaise différent qui le travaillait. Inexplicable car inexpliqué. L’évidence est toujours ce qui s’offre à soi sans explications et qui se refuse à l’autre par manque de celles-ci. Et lui-même se sentait l’autre à ce moment, refusé dans l’appréhension de sa propre étrangeté.

Calmement il refermait le livre, posait une de ses mains sur la couverture et grattait, avec son autre main, le revers du décollement de son oreille comme en un geste compulsif qui l’aidait à poser son attention sur une idée. Ou peut-être était-ce simplement la volonté de trouer qui le poussait au frottage de son doigt contre sa chevelure, trouer et tirer hors de sa tête cette idée qui lui échappait ?

Il reposait sa main après avoir abandonné l’intention d’outrepasser sa peau, regardant avec détachement les quelques bouts de peau morte qui s’étaient étalés entre les plis de son pantalon ; un geste désinvolte à la conviction de caresse plus que de grattage chassait les squames encombrant ses vêtements pour les donner en pâture aux insondables petits riens qui peuplent le sol comme le silence le vide. Son sentiment d’étrangeté s’était évanoui, avalé par l’oubli.

Demeurait toujours un questionnement – en témoignait son visage qui avait défini un point de gravité au niveau de l’intersection de ses sourcils et du haut de son nez vers lequel toute la peau de son front semblait se décider à vouloir prendre la taille d’un point géométrique. Tout en ressentant le vide du livre contenu devant lui prenait forme l’existence d’un autre homme. Qui était-il, ce jeune garçon dont la témérité l’avait envahi au point où la tentation d’une humiliation académique longtemps endurée avait finalement abouti à ce manuel ? Un manuel dont la seule prouesse aurait été d’avoir pu faire émerger, par sa médiocrité, le sentiment présent, celui de se fondre avec assez d’empathie dans les motivations d’un autre, celui de faire sentir qu’un autre est également travaillé par des souvenirs, torturé par des inquiétudes et des besoins, achevé par des reproches et des colères, accompli en jouissances et épanoui en tendresse.

Qu’un autre est également celui qui s’est énervé ce matin pour une cause qui lui échappe et dont, de sa douceur et sa jovialité coutumière, le « bonjour » normalement lancé au voisin avec un sourire initiateur s’est agrippé au bitume en même temps que son pas sec. Qu’il est ce même être qui tousse sans savoir si une poussière, enfilée dans un de ses tubes que tout son être (enfin sa tête) s’échine à ne pas vouloir imaginer jusqu’à la possible existence, titille une minuscule alvéole avec suffisamment de dextérité pour que l’ensemble de son corps (donc sa tête) soit secoué par un spasme aussi désagréable qu’anodin, ou si ce spasme est le résultat d’un plus infime organisme venu déloger cette même poussière qui le faisait tousser il y a quelques instants encore, afin de l’aliter pour quelques jours, période durant laquelle la conscience de son propre corps (bel et bien corps) augmentera en suivant le degré d’intensité de la maladie. Qu’il est cet être également dont l’ennui scolaire le faisait dégainer son stylo transformé en une pointe vaguement acérée et graver, dans le vieux bois mort du bureau qui soutenait un manuel d’histoire, ancêtre de celui que ce petit écolier écrira plus tard mais qui à ce moment précis n’en considérait pas même l’idée, des lettres dont l’insignifiance n’égalait que le plaisir d’avoir tout à la fois bravé l’institution par un geste d’une outrecuidance telle que chaque fronton de table était lacéré ; et d’avoir maîtrisé le temps par l’inscription de ce qui restera estampé sur cette table certainement jusqu’à la fin des temps. Qu’il est cet être qui entretient avec son anatomie un rapport particulier, d’une beauté acceptée tantôt avec malice et culpabilité, tantôt avec un orgueil si intense qu’une fois passé le cap du contentement, cet ancien attrait pour soi se désagrège jusqu’au dégoût jamais total mais infectant petit à petit une fois le nez, une fois la courbure légèrement trop affaissée du sourcil droit, une fois un genou cagneux, une fois une ligne musculeuse où manque une sécheresse athlétique ; autant de contrats passés avec soi-même qui peuvent générer une gêne ou une soudaine force secrète qui le poussera jusqu’aux confins de ces afféteries qu’on appelle le charme. Qu’il est cet être encore dont on dit qu’il a un caractère, sans que soit comprise la portée d’un jugement qui n’exprimera jamais s’il ressort de son comportement un tranchant colérique – devenu évident dès lors que formulé en sacré caractère – ou intransigeant, par lequel le plus têtu et le plus buté sera admiré pour sa faculté à tenir ses opinions fausses pour inébranlables, renversant avec cette sagesse populaire cette autre sagesse toute aussi populaire de la fable du chêne cassant sous l’invisibilité du vent ; car peut-être il est celui qui en est dénué, de ce caractère, lui le facile à vivre, lui le mou, lui le gentil, lui le roseau ployant, excluant empathie, altruisme, sensibilité comme des attitudes elles aussi fondatrices d’un caractère. Qu’il est cet être, peut-être et finalement, qui ne possède pas l’assurance de sa propre individualité et qui doute, non de l’autre – sinon devant les autres –, mais de lui, jusqu’à la fin des temps où son doute s’annihilera en même temps que l’inscription immortelle du petit écolier sur le vieux bois mort de son bureau.

*

Dans un salon illuminé par quelques braises de cheminée se découvrait son regard suspendu à un vertige. Il luisait d’une lumière dont on n’aurait pu dire si elle avait été générée par la torpeur d’un sentiment de compréhension soudaine pour cet autre ou par la complaisance d’une émotion si gratuite mais si juste. Se calmaient doucement en lui l’émotion du premier choc d’étrangeté ainsi que la découverte de cette intense sympathie. D’une évidence à l’autre le mouvement le plus ambigu était bien celui créé par son retour à l’état antérieur ; une fois passé l’enthousiasme de l’expérience, sa normalité demeurait entachée du souvenir de celle-ci, comme la peau qui se souvient de la blessure par la persistance de la cicatrice.

Afin de retrouver un peu de son calme routinier il se mettait sur la pointe des pieds puis, dans un roulement mille fois ressassé, poussait de ses mollets encore capables de contraction le reste de son corps vers l’arrière. Doucement la chaise sur laquelle il était assis faisait crouler le bois du parquet à la manière d’un sparadrap enlevé trop lentement ; de ce brouhaha involontaire, c’étaient encore les cris des locataires de l’étage inférieur qui en cachaient le mieux la stridence désagréable. Si aucun cache n’avait été posé sous les pieds de la chaise, ni aucun tapis ne venait, comme une couverture, réchauffer le son diffus dans le sol, c’est que l’époque où avait été aménagé son bureau était loin d’être celle de ce présent qui voyait la compréhension de l’autre s’agrandir momentanément.

Lorsque la chaise avait reculé à distance adéquate du bureau pour que les jambes ne soient plus prisonnières de l’armature en bois, il lui suffisait, par un mouvement de balancier initié par ses bras jetés de droite à gauche du dossier de la chaise, de se laisser glisser et tomber de son côté droit. L’y attendait, placé de la manière la plus appropriée pour sa légère chute, un canapé dont le rembourrage conséquent était encore soutenu par une masse de coussins : toute égratignure était prévenue. Le moindre mal l’aurait extrait de cette coquille si fragile, de cette seule barrière entre sa tranquillité et les aléas d’un mortel quelconque. Car lui qui était entretenu dès son plus jeune âge dans la croyance en l’existence, chez certains êtres, d’une singularité géniale, si infime mais si qualitative qu’il fallait toute la masse moyenne des autres pour supporter ces rares bulles quasi divines dans l’horizon humain, il se tenait aussi malgré son farniente pour un de ceux dont la paresse les hissait au rang des élus. Une paresse bienvenue puisqu’elle l’autorisait à s’observer dans l’état le plus simple du génie créateur ayant fini son œuvre sans pour autant en avoir construit une, sinon l’œuvre de sa paresse ; une paresse qui empêchait toute action dont la conduite aurait certainement abouti à un pitoyable échec et à la brisure de l’illusion dans laquelle on l’avait enfermé. Autant dire que l’empathie ne faisait pas partie de ses affects. Bien au contraire. En cela, la possibilité d’une telle expérience, pour anodine qu’elle était, avait valeur de révélation, de miracle. La Vierge eût apparu devant lui, enceinte et l’hymen intact, qu’il n’y aurait pas pour autant vu un phénomène aussi religieux que ce lien à l’autre qui l’unissait de lui à lui désormais.

Il prenait légèrement ses aises entre les coussins qui, malgré leur confort suffisant pour accompagner avec douceur les courbes du corps qu’ils accueillaient, n’avaient pas encore la faculté de corriger la manière indéterminée que la chute, de la chaise au canapé, et l’impact final semblaient vouloir suivre. Aucune considération pour un quelconque repos n’était de mise.

La jambe gauche sortait hors des coussins, non pas dans cette posture agréable de celui qui s’est affalé volontairement, mais avec la souplesse et le malaise d’un papier chiffonné lancé dans une poubelle. Son mollet gauche chevauchait, pour une partie, le coin de l’assise, tandis que, de l’autre, le muscle semblait se fissurer dans le vide. Sa jambe droite, relevée par l’accoudoir (son élancement n’avait pas eu la force de le poster au centre du canapé), le tenait dans l’anxiété que son genou se brisa sous les affres d’une gravité si puissante qu’il pensait que le complexe de ses tendons, de ses muscles et de tous ces petits riens qui font qu’un être vivant ne s’étiole face à la moindre résistance plus ou moins soutenue allait lâcher. Conséquence malheureuse qui, si elle l’avait astreint à perpétuer pour un temps et avec bonheur son passe-temps de paresse, ne lui aurait pas laissé l’occasion d’en profiter encore plus que de quelques semaines. Mais son réel inconfort se logeait tout entier dans l’imagination d’un hypothétique spectateur observant la manière dont ses bras s’étaient entortillés autour de son corps. Le mouvement de balancier que ses deux membres supérieurs lui avaient procuré au début de son déplacement ne s’arrêtait jamais en plein vol et, achevant son atterrissage, continuait de s’enrouler en même temps que le frottement entre son corps et la mollesse du canapé freinait sa chute. La torsion d’un bras était à peine rendue possible par le relâchement de l’autre qui, par malchance, s’était coincé entre ses côtes et les coussins. À voir le drapé artistique que sa peau dessinait dans le clair-obscur, seul un Laocoon statufié par la douleur serait venu à l’esprit pour décrire ce corps à la limite de la déchirure. Comme une toupie dont la ronde aurait été interrompue par le rebord d’un trottoir, sa tête s’était retrouvée dans la position peu enviable d’un affaissement entre deux plis de son épaule, ce qui l’avait obligé, afin de libérer ses voies respiratoires, de la repositionner dans un axe tout sauf naturel.

C’était dans une position parfois aussi incommode qu’il passait la majorité de ses veilles – position qu’il acceptait sans rechigner tant qu’elle l’éloignait le plus possible d’une posture fœtale car, s’il y avait une chose qu’il redoutait plus que toutes les autres, et que le mouvement de repli des bras et des jambes sur le ventre lui rappelait avec une précision mémorielle sans autre mesure, c’était cette dépendance du nourrisson à l’égard de sa mère ; non pas dépendance matérielle – celle-ci était obligatoire et il le savait – mais dépendance affective sans laquelle aucune survie possible : or sa survie était son seul souci.

Alors qu’il était ainsi installé, situation dont il était très fier puisqu’elle lui semblait défier toute imagination – sinon la sienne –, comme un moyen de s’extraire de sa condition d’homme au profit de celle d’un être à part car unique et sans commune mesure, inégal envers ses condisciples darwiniens, il s’interrogeait en fin de compte sur la possibilité d’une compatibilité apaisée entre l’urgence empathique qu’il venait de subir et l’indépendance affective qui gouvernait jusqu’alors une grande partie de ses gestes. Ce qu’il entrevoyait avec toute la finesse et la sensibilité acquises au gré des années endurées et jouies dans ce canapé était la problématique nouvelle de son imagination. Si celle-ci s’était activée afin de construire et d’instituer un mode d’être qu’il croyait éminemment nouveau et à la hauteur de sa différence, elle ne l’avait encore jamais surpris à se dérober et se déborder vers un souci si inhabituel.

L’un de ses doigts grattant à nouveau avec frénésie le décollement de son oreille, il se rappelait son désintérêt monumental autant des histoires des autres, si décousues et au crédit si mince offert uniquement par une manière enjouée et enjolivée – accordée à tous ceux qu’une forme positive de sociabilité avait auréolés depuis le plus jeune âge – de présenter des faits, soit de ces rumeurs colportées qui paraissent donner au conteur un plaisir aussi égal que l’anxiété qu’elle procure à l’auditeur, soit de cette intimité anecdotique qui fait les échanges amicaux ou banals, que des narrations de livres où il ne trouvait rien qu’un discrédit des mots, de ces mots dont l’écriture se paie pour divertir et gonfler le magma des colportages sur lesquels ces autres auront tout loisir encore à discourir. Car l’un et l’autre étaient finalement le fruit de l’imagination.

Au même titre que l’imagination s’insinuait non seulement dans n’importe lequel de ces amas de traits crayonnés, que toujours la politesse se permettait de qualifier de dessins et que parfois la réalité unique de l’artefact, mais non sa valeur, correspondait au mot pour le définir, mais également dans le regard de l’observateur qui tentait de donner une signification à chacune de ces lignes grâce aux rapports entretenus avec ses voisines – plus le talent de qui tient le crayon décroît, plus l’imagination du spectateur se devant d’atteindre un seuil critique élevé en deçà duquel celle-ci cesse de voir le symbole pour ne plus qu’attester du réel dans toute sa sécheresse : une fibre cellulosique recouverte d’un peu de traces de carbone. Et pourtant cette sécheresse était également celle qui caractérisait la force imaginative d’un calcul mental dont la précision avait fait inscrire dans presque chaque esprit l’indubitable objectivité et ténacité, sans apercevoir à quel point les chemins possibles pour aller d’un nombre à un autre ne sont pas loin d’englober l’infinité même de ces nombres et que le plus tortueux est parfois le plus beau. Ainsi que cette imagination se faufilait – jusqu’à en définir l’apparition, le geste et son achèvement – dans la manière qu’un balayeur de cour, d’intérieur ou de stade, avait de frotter le sol par petits coups brefs et énergiques, par de grands ovales nonchalamment tracés ou par une myriade de huit cerclés anarchiquement, et ceci sur l’entier d’une surface dont il fallait encore et toujours définir s’il était préférable de commencer par les bords et se retrouver, cercle après cercle, au centre de la salle, de longer l’un des murs par la création d’une première ligne suivie par le nombre adéquat d’autres lignes pour atteindre le mur opposé ou de ne suivre que l’instinct d’une conduite assurée par des années d’expérience et de repérage mécanique de la saleté. Que cette imagination était aussi tout entière mobilisée dans la représentation spatiale qui permettait à n’importe qui de se mouvoir dans un n’importe quoi sans trébucher à tout instant contre une table, une commode ou un bord de tapis pernicieusement relevé par un précédent marcheur grâce à l’anticipation qu’elle procurait de voir ce qui pouvait exister tout autant que ce qui pouvait n’être qu’une vue de l’esprit. Que cette imagination était primordiale encore pour qui, à court de lumière ou de chaleur, déciderait d’empiler des bûches afin d’allumer un feu qui requerrait toute son attention, du moment où une flamme brûlerait avec trop d’intensité un bout d’écorce, tandis qu’à l’opposé de ce foyer l’intact des rainures rendrait le spectacle aussi triste que l’écoute d’un morceau de musique inachevé, dont la beauté cachée et gâchée par cet arrêt soudain aurait pu révolutionner l’histoire de l’entendement humain, jusqu’au moment où les deux côtés du feu auraient pris avec une virulence telle que ne demeurerait par la suite que cette cendre, trace d’un dessin conquis reléguant la main de l’homme à sa maladresse première face à la sûreté du tragique de cette esquisse : le périssement de toutes choses.

Autant d’exemples démontrant que penser équivaut à imaginer et inversement, sans distinction aucune entre intellectualisme et artisterie. Seul trait humain dont le bon fonctionnement n’exigeait aucun ressort d’imagination, la respiration était auréolée selon lui de la grâce de cette singularité ; il consentait à occulter, pour le bien-fondé de sa démonstration, ces jeux d’enfant, mais parfois d’adulte, dont la superstition engage à se couper le souffle pour observer si un désir se réalisera bel et bien une fois que la limite tantôt des une minute, tantôt des deux minutes, tantôt des trois minutes, est dépassée.

Sa tête dodelinait de droite à gauche sans trop s’attarder sur la gauche puisque l’axe choisi ne lui permettait que de respirer au minimum de ses besoins vitaux. Dodelinement subi plus que rendu conscient par la simple pensée que le mouvement empathique qu’il venait de vivre n’était à envisager que comme un sursaut d’imagination ; et la surface entière de sa peau se mettait à frémir de ce tremblement d’effroi ressenti face aux événements dont l’incertitude du danger se manifestait avec suffisamment de véhémence pour refuser l’enclenchement des fonctions primaires du cerveau qui l’aurait fait s’extraire de cet engourdissement. Il demeurait dans cette posture d’une agitation contrôlée comme un Christ crucifié sur un canapé.

À force de ce désarroi le frémissement s’était mû en un léger tremblement puis en un spasme répété à court espacement ; ses mains et ses doigts se désunissaient à l’unisson tandis que sa nuque se raidissait ; la contraction des muscles, tendus jusqu’à l’explosion, se relâchait momentanément afin de permettre la continuation de la contraction, repos qui contraignait la tête à un balancement plus prononcé. Plus le temps passait – mais aucun indice dans la pièce, ni horloge, ni lumière venant de l’extérieur, à peine la combustion des dernières braises, ne permettait de mesurer l’écoulement, même de manière vague, de ce moment blanc qui aurait pu durer une journée entière ou n’aurait pu s’étendre que sur quelques secondes – plus le corps se relâchait, acceptant les nouveaux enchainements de sa logique intime. Le calme ne suivait pas la belle courbe d’une asymptote négative, mais de nombreux sursauts de résistance avaient ralenti le retour d’une certaine quiétude. À ces moments l’intensité des spasmes reprenait exponentiellement pour continuer ensuite la baisse de ces dernières émotions.

Moins que l’atteinte du degré zéro de son détachement, ce qui l’avait finalement poussé à détourner son esprit de cette réflexion était la protestation momentanée de son estomac. La faim, au même titre que la fatigue, la maladie ou l’envie de soulager le trop-plein de sa vessie ou de son rectum, détient ce pouvoir de ne rendre son corps présent qu’à l’unique endroit où elle s’affirme. Comme si l’esprit n’avait pas cette force de gestion de ses besoins dès lors qu’ils ne sont pas ceux d’un désir demeuré désir. Cette gestion avait toujours représenté pour lui l’un des problèmes fondamentaux de son existence. Au-delà de la perte de temps que semblait lui imposer la préparation d’un quelconque plat, le simple acte de consommer un aliment, du geste qui l’accompagnait à la bouche jusqu’au masticage puis à sa déglutition finale, constituait tout l’indépassable d’une inutilité. Jamais le plaisir du goût fortifié par l’intensité de l’odorat ne lui avait procuré l’extase qu’il retrouvait dans une pensée suivie jusque dans ses tréfonds les plus secrets.

À ce moment où la décontraction suivait la remise en cause de sa perception imaginative, il s’interrogeait sur le possible lien unissant cette faculté à l’activité culinaire. Au vu de l’ébranlement qu’il venait de vivre, pouvait-il encore nier en bloc ce qui constituait pour les autres leur quotidien le plus rugueux ? Du cru au cuit et du cuit à l’épicé, de l’épicé au tendre et du tendre à l’aigre, il se prenait à voir, images décomposées de son enfance, ces saveurs et ces textures mijotées et apprêtées jusqu’à leur explosion dans le palais.

Malgré ces souvenirs il refusait à se nier au point de balayer jusqu’à son hygiène alimentaire. Si la tradition érige cette barrière entre son goût et les moralisateurs de la fourchette, c’est que les habitudes du manger sont ancrées dans les réminiscences familiales. La madeleine eût été interdite, Proust n’aurait-il pas resquillé pour s’en procurer ? Rien de plus intime que l’assiette, elle est le sexe du goût.

Loin de ne détester que ce qui entourait l’ingestion de tout solide, il y avait également le plaisir du boire qui l’empêchait malgré tout de penser avec contentement à toute nourriture. Pourquoi continuer à contraindre une partie de son corps à un exercice quotidien tenu par toute la force d’un rejet ? Du plus loin qu’il se rappelait, le boire lui offrait amplement l’assouvissement dont il avait besoin. Sa relation à la boisson – à toute boisson – participait d’un réel supplice : aucune restriction à n’avaler qu’à petite quantité ce qui pouvait lui être proposé. La seule mesure qu’il se connaissait – toute licence de métrique et de limite – était le litre. Que ce soit d’eau ou de sirop, de café ou de bière, aucun liquide ne franchissait le seuil de ses lèvres sans l’assurance que la première goutte serait suivie d’une infinité de ses jumelles. Comme si le goût trop imparfait de cette première lapée allait trouver dans les suivantes son apogée et sa maturité ou comme si la perfection de cette première gorgée allait se renouveler indéfiniment jusqu’à la dernière, sans anticiper la fenaison qui s’ensuivrait. Malgré ce qui aurait pu l’amener à une détestation de la boisson, sa consommation s’était réglée, non sur une quantité en attente de qualité, mais sur la quantité pure de liquide ingéré. Ceci n’était vrai que pour le temps où il n’avait pas encore pris conscience de l’inutilité simple de manger.

Tout en continuant à trifouiller son oreille il tirait avec avidité sur une paille nonchalamment posée sur sa lèvre inférieure d’où coulait un ruisseau blanchâtre assez épais pour s’interroger sur sa réelle texture mais pas assez pour y voir un liquide caillé et se remémorait les appétits à l’origine de son mode de sustentation actuel. (La paille, comme en une réponse matérielle à l’entortillement de son corps, suivait un chemin anguleux entre les pieds des meubles, les ondulations des rideaux, les franges des tapis, jusqu’à atteindre une rondeur infinitésimale au coin de la porte d’entrée, interstice qui lui permettait d’avoir un contact avec l’extérieur. Elle était d’ailleurs la seule et unique chose qui avait pu – d’une manière toute superficielle puisque la porte, loin de s’ouvrir sur une cour ensoleillée, un jardin herbeux et luxuriant, ou même un puits grâce auquel un peu d’un ciel inédit s’apercevait, ne donnait que sur un palier fermé – s’extraire, durant toutes ces années, de la clôture incarcérant jusqu’à la moindre poussière voletant entre les murs rendus cependant les plus agréables pour ressentir le moins possible le poids de l’enfermement.) Comme un refus à tout déploiement, sinon à celui qui gouvernait sa vie mentale, la claustration était le moyen le plus sûr d’une concentration optimale. C’était à l’image de cet appartement cloîtré que son estomac s’était refusé à toute nourriture.

L’apparition d’une vie sans souci de sustentation lui était parvenue par l’observation, un matin de mai, l’un de ceux où l’été point avec toute sa candeur, perçant dès le plus rose du ciel les collines encore groggy sans une once d’inquiétude et de remords face aux orages qui brisent le calme imposé par lui, de nourrissons s’abreuvant à leurs mamelons de vie. Et toutes ces mères de s’extasier devant la manière dont leur enfant mangeait, sans accepter le fait qu’il buvait. Ce simple glissement lui avait permis l’approche de tout l’impensable entourant le lait maternel.