Au Temps des Etoiles - Nicolas De Saint Nuage - E-Book

Au Temps des Etoiles E-Book

Nicolas De Saint Nuage

0,0

Beschreibung

Par un mystère extraordinaire et cabalistique, Armand, jeune homme de notre temps se retrouve catapulté en l'an 1027 à Montereau-Fault-Yonne. Troublé, il se lie néanmoins progressivement d'amitié, même d'amour avec des gens qui lui semblaient en tous points opposés. Découvrant les rouages du pouvoir médiéval, entre péripéties romanesques et introspection, le lecteur en quête d'un sens oublié au fil du temps sera porté vers un questionnement personnel face à notre époque que certains n'arrivent plus à comprendre voire à accepter. Car en mille ans tout a changé à commencer par les moeurs et la foi. Tout ? Peut-être pas tout à fait.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 344

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



À Madame Vouilloz Mon professeur de français de 1997 à 1999 à Montereau-Fault-Yonne.

Madame, vous m’avez fait aimer la littérature française et saviez inculquer la saveur du mérite.

J’aurais aimé vous offrir mon œuvre. Paix à votre âme.

Sommaire

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

EPILOGUE

CHAPITRE I

Ô lecteur, ouvre tous tes sens à cette histoire extraordinaire ! L’an deux mil et vingt, vingtième jour du mois de février. Armand Charvillon est un jeune homme français de vingt ans. Il s’apprête à vivre une aventure qui va changer substantiellement le cours de son existence. Ses espoirs, ses croyances, ses certitudes, tout va s’envoler en éclats. Et quels éclats : ceux d’une révolution de vie.

Armand ignore encore ce qui l’attend. Aujourd’hui à l’aube – moment favorable à l’observation – il vaque à son passe-temps favori, la photographie. Il lut un article dans son journal préféré quant à la nidification des chouettes-souris – cava sorex – une espèce extrêmement difficile à observer, qui l’avait résolu à enfourcher sa bicyclette et se rendre aux abords de la butte de Surville à Montereau-Fault-Yonne, là où il était né, son appareil en main, il était prêt à observer – si ce n’est par chance – à capturer l’image de ces chouettes-souris qui nidifiaient dans les caves Saint-Nicolas. L’espoir de beaux clichés et de leurs reventes possibles attisaient son intérêt.

Pour la plupart, Armand n’a rien d’extraordinaire. Il étudie à la demande insistante de ses parents, vit encore chez eux, n’est engagé dans aucune histoire sentimentale. A encore peu de projets et souhaite simplement attendre de voir sur quel quai le navire du destin le débarquera. Jeune homme de notre époque, il évolue dans un monde qu’il n’a ni construit ni choisi, mais qui pourtant marque le décor inaltérable de sa vie. Et pourtant…

En ce mois de février froid et humide nulle chouette-souris à observer. Peut-être étaient-elles tapies au creux d’un roc au fin fond des caves ? Hélas : rien de tel pour contrer l’engouement d’Armand que de solides grilles en fer forgé, clôturant l’accès aux parois rocailleuses des caves Saint-Nicolas. Armand avait fait des kilomètres, pédalé avant même le soleil tout à fait levé, afin d’être plus discret, pour se retrouver bloqué : il n’avait pas pensé à l’inaccessibilité de l’endroit qu’il approchait pour la première fois.

D’un naturel peu téméraire, il se surprit bien rapidement à observer autour de lui : personne, ni à gauche, ni à droite, aucun son n’indiquait la présence de personnes à ses côtés. Malgré les avertissements « Danger » et « Accès interdit », il se risqua à se faufiler sous l’une des grilles, à un passage où la pierre était suffisamment cassée pour s’y glisser. Il l’avait découverte facilement, en soulevant un buisson de ronces. Son cœur se mit à battre fort, jusqu’au moment du soulagement final où il pénétra assez en avant pour ne plus se faire remarquer de l’extérieur. Il souffla de soulagement. La lampe qu’il avait prise pour arriver jusqu’ici lui permit de voir où il évoluait. La cave était très sombre, à l’image d’une grotte. Les parois étaient noires. Néanmoins une sensation de douceur contrastait déjà avec l’air froid de février qu’il quittait peu à peu. Il y régnait une légère odeur de moisissures. Pas à pas, Armand marchait tantôt sur une surface dure, tantôt sur une surface inconnue où ses chaussures s’enfonçaient légèrement comme dans de la sciure de bois. Il était seul et ne se sentait pas vraiment rassuré, se demandant s’il n’aurait pas à regretter son élan de curiosité et de témérité. A son étonnement, le chemin dans cette grotte descendait de plus en plus profondément et bientôt il ne put plus voir derrière lui quelconque luminosité.

Toujours aucune chouette-souris visible. Seuls des petits cris se firent finalement entendre après quelques minutes. Armand se demandait depuis combien de temps quelqu’un ne s’était pas aventuré dans ces caves, qui lui paraissaient à la fois à l’abri du regard et de l’agitation des hommes mais aussi source d’inquiétude, de solitude et bientôt d’angoisse alors qu’il était venu en quête d’émerveillement et de sensationnel. Cette cave avait bien plus l’air d’une grotte, pource qu’une cave était ordonnée et faite pour garder parfois du vin. Ici, aucune bouteille, aucun tonneau, aucune lampe, aucune rampe, seul le nom de « cave » s’y référait en fait.

Tout à coup, un grand cri de chouette-souris vint le sortir de sa torpeur, il sentit même quelque chose frôler son oreille gauche. Armand se retourne, dirige sa lampe sur les parois hautes du rocher, sent son pied droit puis le gauche se dérober sous son poids son adrénaline monter en flèche en une fraction de seconde, puis, le noir. Le noir… si profond, si absolu.

Le noir.

Le noir…

Dors.

Dors…

CHAPITRE II

Armand se réveilla probablement quelques heures après, avec une horrible douleur à la tête et avec une nausée bien avancée. Il tremblait, sans savoir si c’était de froid ou de stupeur. Il vomit, puis se recroquevilla. Puis, il sentit sur sa peau la froideur et l’humidité d’hautes herbes. Il s’était endormi dans ce qui ressemblait à une clairière ronde et en son parfait centre. Armand comprit bien vite que s’il sentit l’humidité de l’herbe sur l’entièreté de sa peau, c’est qu’il était totalement nu. Subitement, il se mit à genoux puis arriva tant bien que mal à se lever et ses jambes à supporter son corps. Il se sentait faible et l’incertitude d’un endormissement fit alors place à la conviction d’avoir en fait perdu connaissance, dans cet endroit mystérieux et au milieu de nulle part. Il se sentait honteux d’être nu et effrayé de ne savoir où aller. Sa priorité : rechercher ses habits ; peut-être étaient-ils à côté de lui ? il les aurait volontiers revêtus même mouillés et froids, mais rien, ni près ni plus loin. Quand bien même la raconter eut pu être incongru, cette situation aurait presqu’été cocasse s’il avait pu se délester de cette état d’angoisse et d’incertitude. Où trouver « ses » voire « des » habits ? Vers où se diriger ? Combien de temps avait-il perdu connaissance ? S’était-il beaucoup éloigné des caves Saint-Nicolas ? Pourquoi n’avait-il plus d’habits : peut-être s’était-il fait dévaliser pendant son inconscience ? Plutôt que de rechercher des réponses qui n’arrivaient finalement guère, l’urgence le poussa à aller de l’avant et à marcher, au hasard, droit devant lui. Bientôt, Armand arriva en lisière de clairière et décida malgré une réticente, à s’aventurer nu, parmi les arbres. Il n’avait jamais marché pieds nus en forêt et à part le soleil, aucune indication quant à sa direction ne lui était visible. Il lui semblait à l’avancée de celui-ci dans le ciel que peu de temps avait dû passer entre son entrée dans les caves et ce moment, ce qui le rassura un peu. Armand bientôt au milieu d’une forêt qu’il ne connaissait pas hâta son pas. Etait-il perdu ? Il marcha longtemps, probablement plus d’une heure, son passage étant retardé par des ronces, quelques petits rochers, une mare à contourner et il vit peu à peu de-ci des griffures, de-là du sang sur ses jambes, même si le froid mêlé à son envie d’en finir avec cette situation diminuaient ces douleurs. Il entendit des bruits d’oiseaux, dont un le fixait du regard en chantant, sans doute venait-il troubler la tranquillité de cet espace. Armand marcha encore un peu puis décida de s’arrêter et de réfléchir. Son expérience lui rappela que parfois précipitation était mauvaise conseillère et qu’il valait mieux attendre et réfléchir. Alors non loin de là, il trouva un petit rocher assez propice à y poser ses fesses nues en ce qu’il ne semblait pas pointu ni trop rugueux. Le froid lui dicta vite de se relever, pour finalement poser les mains sous ses fesses et s’y asseoir. Que faire ? Il resta immobile et le regard absent pendant de longues minutes lorsque quelque chose d’inattendu vint à attirer son attention. C’était un bruit distant qui n’était pas d’ordre naturel. Il l’entendit une seconde fois, puis à la troisième, reconnu la musique d’une cloche. Pas une clochette de bête mais bel et bien une lourde cloche massive au loin. Il estimait que le son pouvait provenir de face à lui : la providence avaitelle bien aiguillé son chemin jusque-là ? Cette cloche allait peut-être représenter son salut, du moins était-elle sa seule piste à suivre. Il se leva et marcha droit devant lui, le cœur battant. Sa cadence s’accéléra, pour atteindre l’orée de ce qui n’était en fait qu’un petit bois. Enfin sorti du bois, Armand aperçut une bâtisse non loin de là et se dirigea vers elle. Il vit un sentier et le suivit. A l’angle du sentier il fut nez à nez avec un groupe de quelques cavaliers qui le surprirent parce ce qu’il ne les avait pas entendus. Visiblement, le premier cavalier ainsi que son cheval fut aussi surpris qu’Armand car ce dernier se cabra et hennit. Pris de peur, Armand recula et tenta de cacher tant bien que mal sa nudité en se recroquevillant mais il était trop tard : la puissante force d’un sabot du cheval qui venait de se cabrer retomba lourdement sur un coté de sa tempe : de nouveau, il s’écroula.

Lorsqu’il se réveilla, Armand était alité, seul dans une petite pièce. Le cadre était bien différent des bâtiments qu’il connaissait, les pierres des murs étaient assemblées entre elles par un beau mortier d’une couleur beige clair. Il n’y avait que peu de lumière : seul un trait sous une grande porte de bois aux gonds de fer forgé, accompagné d’un filet d’air froid qui sifflait par petites rafales et faisait vaciller par intermittence la flamme d’une lampe posée sur une pierre qui ressortait d’un pan de mur. La première impression qui vint à Armand était qu’il devait être à la campagne, dans un corps de ferme, assez semblable à celui de ses arrières grands parents qui avaient vécu dans l’Indre. Il était rassuré d’être dans un lit même si ce n’était pas le sien. Le matelas n’en n’était pas vraiment un, il avait plutôt l’impression d’être allongé sur un tas de paille recouvert d’une toile qui ressemblait à un sac à pommes de terre et donnait un bruit conséquent à chaque mouvement. La couverture était légère, sans doute en laine, mais suffisamment chaleureuse pour le rassurer. En levant la tête, Armand remarqua que son matelas était posé à même le sol. Il sentit sur lui un habit, rugueux mais cela était bien mieux que rien quelques moments auparavant. Aucun sous vêtement par contre, mais cela ne l’empêcha pas de se sentir vraiment reconnaissant et redevable de ses hôtes inconnus. Armand était tiraillé entre le côté rassurant et de cette couverture tiède et la curiosité qui l’avait déjà mené bien au-delà de son souhait. Voulant rencontrer ses hôtes et savoir où et comment il était arrivé ici, il s’assit sur son matelas qui était en fait une paillasse puis se leva, étant toujours pieds nus. Il tenta d’ouvrir la porte, celle-ci était soit dure à ouvrir soit verrouillée. Après une autre tentative, il se rendit compte qu’il était enfermé. Alors il frappa fort sur la porte. Armand entendit des pas qui s’approchaient : sans doute au moins deux personnes qui se précipitaient vers lui. Après un lourd claquement de bois, la porte s’ouvrit ; il recula d’un pas.

Devant lui, deux personnes entrèrent dans la pièce. Les deux étaient vêtus d’habits qui ressemblaient à ceux de moines : il devait être dans une abbaye. Le premier homme n’était pas très grand et devait avoir la trentaine, le second bien plus âgé environ cinquante ans passés. Les deux coupes de ces hommes étaient impeccablement taillées : pas un cheveu ne dépassait sur le haut de leurs crânes. De par leurs tonsures, Armand comprit qu’ils étaient évidemment des moines. Le premier moment sembla assez long, car ils le dévisageaient sans mot dire pendant au moins une longue minute. Armand n’osa pas engager le premier une conversation. Enfin, le plus âgé des deux hommes lui dit :

– Accueillez-vous donc les uns les autres, comme Christ vous a accueillis.

Pris au dépourvu, Armand se surprit à répondre d’un simple:

– Amen !

– Etranger, tu es reçu au Prieuré Saint-Martin-du-Tertre-lès-Monasteriolum Sancti Maurcii. Je suis le prieur Eloi et voici le sousprieur Emmanuel.

– Merci pour votre hospitalité, vraiment ! J’ignore comment je suis arrivé dans votre prieuré. J’ai dû bien m’éloigner de chez moi. A ce moment, Armand sentit une effroyable douleur au niveau de sa tempe gauche qui le lança et se tint la tête en s’asseyant sur la paillasse.

– Etranger, ma monture a été effrayée. Nous regrettons ta blessure que notre cheval t’a infligée. Nous t’accueillons en nos murs le temps que ta santé te permette de poursuivre ton chemin.

– Merci seigneur ! Euh... Votre Sainteté ! Euh… Chers moines !

– Seul le Seigneur est notre Seigneur. Etranger, adores-tu le Christ ?

– Euh. Oui ! Je suis baptisé et ai communié – répondit-il un peu sottement. Il se sentit alors gêné de la tournure vers laquelle cette discussion pouvait aboutir, n’étant pas un chrétien très pratiquant et conclut par un :

– Vous pouvez m’appeler Armand, cela me siérait mieux.

– Etranger Armand, nous accueillons en nos murs tous nos frères en la foi qui en ont le besoin.

– Monsieur Eloi, puis-je vous demander où se situe votre prieuré ?

– Notre communauté vit sur ce tertre depuis plus d’un siècle. Depuis, elle a assisté à la croissance d’une communauté de gens qui se sont établis en contre-bas de Monasteriolum. Par facilité, cette communauté est appelée Montrolium et nous en faisons partie. Mais étranger Armand, ton visage est blême. Ne préoccupe pas trop ton esprit déjà étourdi, bois un peu d’eau que voilà, prends un peu de repos et d’ici peu le frère Thibault te guidera en nos murs et en notre communauté. Tu n’assisteras probablement pas à none mais nous t’attendons pour vêpres.

En ces mots, le prieur Eloi et le sous-prieur Emmanuel quittèrent la pièce, dont ils laissaient la porte cette fois-ci ouverte.

Quelques temps après, frère Thibault frappa à la porte. Il n’était peu grand et le ventre bien rebondi. Il avait un visage rond et un sourire jovial. Armand eut rapidement un relationnel facile et franc avec frère Thibault, il lui semblait bien plus aimable que le prieur Eloi et le sousprieur Emmanuel.

– Frère Thibault, appelez-moi Armand. Vous savez, je suis un peu perdu et sans doute assez éloigné de chez moi.

– N’ayez crainte Armand, le prieur Eloi m’a missionné afin que votre séjour au prieuré soit bon. Lorsque le prieur Eloi s’est entretenu avec moi il m’avait semblé qu’il voyait en votre venue impromptue ici un signe de Dieu. Pouvez-vous marcher ? J’aimerais beaucoup vous faire découvrir notre lieu de vie et notre communauté.

– Avec plaisir frère Thibault.

Les deux compères quittèrent alors la pièce pour accéder à un sanctuaire magnifique avec une imposante hauteur sous plafond. Le clocher, jouxtant le chœur était simple mais abritait une grosse cloche de bronze, maintenue par plusieurs poutres, laquelle pouvait être activée par une simple corde. Le sol y était en terre battue et seule la lumière passait par le haut du clocher. De l’extérieur la saillie du clocher était abaissée jusqu'au rampant du toit. Continuant la visite, frère Thibault d’enchaîner :

– L’histoire de notre communauté remonte aux années neuf cents où notre petit monastère a été fondé. Nos frères se sont alors réfugiés ici pour fuir les invasions normandes et propager la bonne nouvelle. On y trouve tout le nécessaire : de l'eau, un moulin, un jardin et des ateliers pour que nous puissions pratiquer les divers métiers au sein même de notre clôture. De telle sorte que mes frères et moi-même n'avons nul besoin de nous disperser au-dehors, ce qui ne serait point avantageux pour nos âmes. Le chœur de notre église est flanqué de deux chapelles latérales, comme vous l’avez peut-être vu en arrivant, le tout repose sur la cuesta sud du plateau de la Brie. Nous faisons partie de l’ordre des Bénédictins et vénérons Saint-Martin. Maintenant nous arrivons dans l’église priorale romane. Comme vous le voyez, nous vivons et dormons dans le chœur mais notre prieur a la ferme volonté de développer une nef qui nous permettra d’y vivre en dehors et d’accueillir de nouveaux frères. Nous dépendons de l’abbaye bénédictine de Saint-Lomer à Bleis, d’où je viens comme beaucoup de nous. Sortons de cet endroit. Il fait froid je vous l’accorde, mais nous sommes presque arrivés. Une fois à l’extérieur, Armand fut surpris par l’aspect très pittoresque du prieuré.

Le frère Thibault ne sut comment interpréter sa réaction et continua : « Notre clôture est assez rudimentaire mais suffisante pour garder nos moutons, notre basse-cour, nos jardins et nous couper, plutôt symboliquement certes, de la folie du monde extérieur. La clôture est placée à mi-distance d’une ancienne nécropole de temps jadis. Nos moyens plus que limités nous contraignent encore à puiser la pierre parmi ces centaines de sarcophages restants, mais cela nous a été permis par notre archevêché à condition que nous déplacions les restes humains sous notre terre et que ces déplacements se fassent sous nos prières communes. Le comte de Champagne nous a quant à lui accordé cette terre ». Armand était impressionné par ses connaissances et ce flux continu d’informations. Intarissable, il enchaîna :

– Plus au sud, se trouve le cimetière de nos frères et une loge pour notre portier. Mais ici dans ce petit bâtiment qui est mon favori, derrière cette porte, voici notre citerne. Je ne vous recommanderais pas de descendre ces marches, car voyez-vous, vous arriveriez rapidement au niveau de l’eau. La lumière est assez faible, mais j’ai toujours admiré cette belle voûte cintrée et le clapotis de l’eau. J’aime bien m’asseoir seul à ces marches lorsque je souhaite méditer, car mes frères n’y vont que peu et cela me laisse la tranquillité dont j’ai parfois besoin. En sortant immédiatement d’ici, nous pouvons contempler l’extérieur de notre église priorale ainsi que nos deux chapelles latérales. Notre prieuré est bâti sur un ensemble de quatre cryptes où sont entreposés encore aujourd’hui plusieurs sarcophages anciens. Ici au prieuré, nous passons le plus clair de notre temps : nous y travaillons, nous y vivons, nous y prions. Nos contacts avec les étrangers sont rares. C’est bientôt vêpres. Nous allons vous habiller plus dignement puis nous irons ensuite prier.

– Je n’ai pas vraiment l’habitude de prier – annonça Armand dans une tentative vaine d’y échapper.

– Armand, la prière est simple et donnée à tous – Dit-il en lui serrant les deux mains.

– Elle fait partie de nos devoirs de chrétiens, dois-je te le rappeler ? Prieur Eloi exige que tu sois intégré à notre communauté de vie le temps de ta présence parmi nous. Et si tu ne souhaites pas prier pour tes frères, peut-être voudras-tu prier pour toi ?

– Qu’il en soit ainsi. Frère Thibault, j’aurais une requête. Auriez-vous du papier ?

***

Le lendemain au petit matin, Armand entendit à nouveau la cloche tinter et résonner au point qu’elle fasse sentir ses vibrations jusque dans la pierre du mur du prieuré. Le repas de la veille avait été assez frugal et pour cause, les moines respectaient un strict carême. La nourriture qui lui avait été servie ressemblait à une bouillie d’avoine. Il avait mangé à sa faim, mais ce n’était pas du meilleur goût qu’il eut connu. Aussitôt levé, il entendit un fort frappement à la porte et avant même qu’il eut pu dire « entrez » celle-ci s’ouvra. Un moine qu’il avait aperçu lors de vêpres et qui s’appelait frère Tibert entra.

– Bonjour, je viens vous prodiguer des soins médicaux.

– Bonjour, merci, mais êtes-vous un médecin qualifié ?

– Il n’y a pas de médecin ici votre altesse – dit-il d’un ton dédaigneux. Je peux vous laisser avec cette plaie si vous préférez. Et puis redressezvous ! La position allongée est celle des morts. C’est pourquoi votre paillasse est redressée ! L’ignoriez-vous ?

Armand n’avait jusque-là pas songé à l’étendue de ses blessures et pour cause, il n’y avait pas de miroir à sa disposition. Le fait qu’on lui parle de plaie l’inquiéta : il sentait toujours une douleur à la tête, même si moins forte que la veille, mais il se mit à l’évidence que des soins seraient sans doute si non indispensables du moins vivement requis.

– Je vous prie de m’excuser frère Tibert. Allez-y. – A ces paroles qu’il regretta presqu’aussitôt, il se demanda pourquoi personne n’avait appelé un vrai médecin ni même une ambulance.

– Ça risque de faire un peu mal – annonça-t-il en versant un peu d’un vin rouge aux odeurs de plantes aromatiques sur l’un des côtés de sa tête.

– Mais qu’est-ce que vous faites ? – dit-il après un bref mouvement de repli.

– Je vous soigne !

– Avec du vin ?

– Vous connaissez quelque chose de meilleur dans votre cas ? J’ai déjà vu cette technique employée par un guérisseur lequel était aussi barbier de renom. Faites-moi confiance, ami. Vos humeurs risquent de rompre leur équilibre après pareille blessure, avec tout ce que cela peut entrainer : fièvre, saignées. Vous m’avez l’air un peu bilieux. Il vous faudrait le contact de l’eau afin de vous rendre plus flegmatique. Buvez de l’eau en grandes quantités, cela vous aidera, d’autant plus que nous quittons l’hiver bien connu pour son humidité.

Presqu’abasourdi, Armand n’eut jamais droit à un tel diagnostic et se demanda s’il n’était pas hébergé par des illuminés, peut-être une secte ou une sous branche du christianisme qu’il ne connaissait pas. Surtout, ceux-ci avaient opté pour des soins sur place, sans appeler ni ambulance, ni médecin.

Une fois l’arrogant frère Tibert parti, Armand eut l’idée de prendre un peu l’air et d’aller chercher un peu d’eau. Après tout, avoir recommandé de l’eau à un blessé ne constituait sans doute pas une pratique réprimandable. Il poussa la porte de la citerne, elle était ouverte et il n’y avait personne. Il attrapa la corde du seau puis le ramena à lui. Il but à grandes gorgées avant qu’il ne les modéra ayant senti la grande froideur du liquide. Puis il se posa au bord d’une marche et – un peu à l’image de frère Thibault – tenta si ce n’est de méditer, au moins de s’interroger sur l’endroit où il était arrivé.

« Voyons, j’étais dans une grotte. J’ai dû glisser et tomber » se souvint-il.

« Ensuite je ne me rappelle plus de rien si ce n’est de m’être réveillé nu au beau milieu d’une clairière dans un bois. Toutes mes affaires avaient disparu, y compris mon appareil photo et mes habits. Comment cela a-t-il pu arriver ? Cela ne se peut sans l’intervention d’un tiers ou d’un évènement. La foudre ? Sans doute pas, le temps n’était pas orageux. Des assaillants ? » Cela était certainement la réalité – imagina-t-il – car on lui avait volé toutes ses affaires. Et si cette secte de moines dont il n’avait jamais eu connaissance était impliquée ? Armand n’avait jamais entendu parler de cette communauté, sans doute vivaient-ils dans le secret, car il connaissait pourtant bien la ville de Montereau-Fault-Yonne. Ces moines avaient pris soin de lui et il était libre de ses mouvements : peut-être pourrait-il même d’ailleurs bientôt quitter le prieuré. Ce qui lui semblait le plus raisonnable était donc de porter plainte pour vol, de rester encore quelques jours au prieuré, ensuite pourrait-il partir car il ne se sentait pas chez lui quand bien même la communauté l’avait bien accueilli.

Sexte arriva, le prieur Eloi avait bien insisté sur l’implication d’Armand aux prières plusieurs fois par jour : prime, sexte et vêpres. La prière commençait de la même façon : d’abord la cloche, l’arrêt du travail de chacun, le rassemblement au niveau de l’église priorale. Ensuite, tous entonnèrent ensemble des chants à l’unisson. Armand fut d’abord surpris par le silence parfait qui régnait juste avant le début des chants puis leur départ parfaitement coordonné vers les premières notes. Leurs chants n’étaient ni joyeux, ni tristes, mais très profonds, en cela qu’ils chantaient à pleins poumons et avec conviction. Les paroles chantées, Armand ne les comprenait pas. Mais elles faisaient rapidement place à des prières, tantôt entonnées presqu’en chanson par le prieur Eloi, tantôt silencieuses, de tous. Les journées étaient très organisées et semblaient assez répétitives, car à peine les prières terminées l’un des moines lisait un passage de la Bible alors les autres passaient à table après avoir fait une toilette sommaire. Pour son deuxième jour au prieuré, fut servie une soupe à laquelle s’ajouta bientôt une grosse tranche de pain. Au goût d’Armand, aussi bien le pain que la soupe manquaient horriblement de sel. Le pain calait bien au ventre, car il avait une mie bien ferme mais une croûte légèrement trop cuite à son goût. Surtout, il était rassis tellement dur qu’il crut s’y casser des dents. Pendant le repas, personne ne parlait, on entendait juste la Bible étant lue.

La première partie de l’après-midi consistait à un peu de repos, ce qu’Armand comprit vite : ils n’avaient pas dormi de la nuit, alternant entre chants et prières. Comment suivre ce rythme si ce n’est en se reposant un peu après le repas ? Armand lui était moins méritant, même si le bruit l’avait dérangé il ne s’était pas levé. L’état de santé d’Armand semblait s’améliorer : il n’avait plus autant mal à la tête et il s’imagina que cela tenait davantage du temps qui s’était écoulé depuis son accident, que des soins prodigués par le frère Tibert.

Armand avait précieusement mis de côté plusieurs feuilles et une plume que lui avait donné frère Thibault. Se sentant à l’écart, il eut rapidement l’envie d’écrire quelques lignes pour se sentir moins seul. Frère Thibault avait réussi à convaincre le sous prieur Emmanuel de lui donner des feuilles aussi chères fussent-elles, en échange de quoi, Armand avait accepté de les aider pour quelques tâches : s’occuper des moutons ou couper du bois par exemple. Et justement, son premier travail allait être cet après-midi, de nettoyer les enclos à moutons. Avant cela, il prit une feuille et écrit.

***

« Demain est le jour. Je ne resterai plus au prieuré aussi accueillant fusset-il. Je ne suis pas vraiment fait pour les règles et sans nouvelles mes parents vont finir par s’inquiéter. Il faut aussi que j’aille en ville pour porter plainte et qu’ils retrouvent ces malfrats qui m’ont dévalisé et laissé nu en pleine forêt : je veux qu’ils payent pour cela. Ne sachant pas où aller je vais sortir pendant tierce c'est-à-dire à vue d’œil un peu avant dix heures, lorsque tous les moines seront occupés à prier. Je passerai par la porterie, si je croise quelqu’un je prétexterais devoir couper du bois sur l’ordre du sous-prieur Emmanuel. Je quitterai le prieuré en costume de moine, dès que je serai en mesure, je leur rendrai l’habit. Est-ce que je suis un ingrat ? Ce n’est pas vraiment poli de partir sans prendre congé mais je préfère faire ainsi par crainte d’y être retenu plus longtemps ».

Au moment où je reprends mon écriture, je tiens à souligner que ma tentative était un échec cuisant, mais pour aucune des raisons que j’aurais pu anticiper ni même imaginer ! Je ne sais pas où je suis arrivé mais ceci n’est ni la plus profonde des campagnes, ni la France. Mon plan pour fuir le prieuré semblait bien ficelé et a d’ailleurs bien fonctionné : peu après que le clocher eut sonné tierce et que tous les moines ne se fussent rassemblés au niveau du chœur, je quittais le prieuré, ni en courant, ni en me retournant, n’espérant croiser personne. Et personne je n’eus croisé. Ma seule difficulté mineure était de réussir à ouvrir la porterie, du fait que le mécanisme d’ouverture en fer était lourd et difficile à manœuvrer. Ce fut chose faite après quelques instants, puis je me suis mis à dévaler la butte du prieuré par-delà les hautes herbes : aucun cavalier cette fois, ni autre son que le chant des moines qui s’entendait même au-delà du prieuré : mon plan avait semble-t-il fonctionné.

Mais là, après quelques minutes de marche parfois en pente très abrupte, je me suis retrouvé en bas de la butte Saint-Martin. Et malgré un brouillard encore marqué, ce que je vis me laissa sans voix. La première chose que j’aperçus fut une grande tour carrée en bois qui ressemblait à celle d’une forteresse ancienne. Celle-ci était située sur une petite île, à cheval sur deux bras d’eau. Je m’arrêtai net, le souffle cours et je me demandai où j’étais. Dans une autre ville européenne, dans un pays de l’est européen ? Non, car les moines parlaient français. Dans une région française reculée ? Dans un village médiéval ? Non. Non, il n’y avait aucune voiture, aucun bâtiment moderne, tout était ancien, aussi ancien qu’un village médiéval attirant les touristes les beaux jours de mai à ceci près que l’immersion était totale tant les parkings plein de bus touristiques manquaient à ce panorama. Les moines sur leurs chevaux, le prieuré, cette fortification d’aspect neuf, il fallait bien que je me rende à l’évidence. J’étais arrivé à un temps qui n’était pas le miens : j’étais arrivé au Moyen Âge.

Le Moyen Âge. Et j’y étais ? Aussitôt j’ai tenté d’accepter cette évidence tentée d’être acceptée par mon esprit, car c’est bien ce que je voyais de mes propres yeux et je ne pus y croire malgré tout. Alors je fis ce que l’on m’apprit lorsque j’étais enfant, je me pinçais le bras, très fort, car à ce qu’on dit, si la douleur se fait sentir cela n’est pas un rêve. La douleur était là. Le choc était là. Qu’allais-je faire ? Comment cela était-il possible ? Etais-je en train de perdre la raison ? Par dépit, je fis rapidement marche arrière, l’ascension de la butte fut plus lente qu’à sa descente. Avant d’atteindre mon objectif je me retournai une dernière fois : cette tour carrée de bois était toujours là, comme si j’avais imaginé qu’elle eut pu disparaitre entre temps, mais la situation était tellement irréaliste que sa disparition ne l’eut pas moins été.

Alors je grimpais, parfois facilement, parfois moins car je devais m’accrocher à de grosses racines pour escalader certains flancs abrupts de la colline Saint-Martin. Tout en grimpant, je n’eus cesse que de ressasser ma découverte et son étrangeté. Il fallait que je grimpe, puis que je me pose un instant pour réfléchir à tout cela. Premièrement, retourner au prieuré. Encore quelques mètres d’ascension et j’y étais. Manifestement la colline était peu pratiquée car aucun sentier et tout ce que mes pieds trouvèrent étaient d’épaisses mottes d’herbes parfois entrecoupées de petits arbres, qui malgré tout facilitaient mon ascension. Le bâtiment fut bientôt à vue. Encore un dernier effort puis j’y arrivais enfin, à un sol droit. Je pris quelques instants pour reprendre mon souffle. Respirer, profondément, puis me tourner à nouveau vers ce que je vis. De nouveau, le brouillard ne laissait rien entrevoir, si ce n’est que par une intermittence le haut de la tour, point qui semblait plus haut et qui bientôt disparu à nouveau, mais je l’avais bien vu encore une troisième fois. Je me sentais seul, dans un endroit inconnu ou plutôt aurais-je du dire dans un temps inconnu, car l’endroit semblait tout à fait similaire à celui que j’avais quitté avant de perdre connaissance : j’avais nettement remarqué le confluent de la Seine et de l’Yonne très caractéristique de la ville de Montereau. J’avais nettement remarqué le flanc de la colline Saint-Martin, qui n’était seulement qu’à quelques minutes de marche des caves Saint-Nicolas. J’étais arrivé je ne sais comment à un Montereau-Fault-Yonne, mais un peu plus ancien, oui, légèrement plus ancien. Mais comment cela se pouvait-il ? Beaucoup de questions et aucune réponse ne me vint. Alors par dépit, je me rendais à nouveau au prieuré, non pour trouver once de réponse à mes questions mais au moins par réconfort : dans une contrée hostile, mieux aurait valu de s’accrocher au peu d’hospitalité qui m’eut été offerte, pour le reste, « une chose à la fois » me dis-je.

Lorsque je me présentais devant la porterie, à ma surprise, celle-ci fut fermée. Après avoir légèrement frappé à la porte, je me mis à tambouriner de mes poings. Le premier à ouvrir fut frère Thibault. Manifestement, tierce était dite, car il fut bientôt rejoint par plusieurs frères, surtout curieux et inquiets du raffut que j’avais créé. Et là, je crois que je me rappellerai toujours de notre échange avec frère Thibault :

– Frère Thibault, nous sommes à Montereau-Fault-Yonne, n’est-ce-pas ?

– Armand, nous y sommes. Monasteriolum Sancti Maurcii. Condate Senonum, certains l’appelaient auparavant. Muntoriolum comme préfèrent dire ceux par-delà la Seine.

Je pris une grande inspiration puis ces mots sortirent de ma bouche :

– Quand sommes-nous ?

– L’an de grâce de notre Seigneur mil vingt et sept, douzième jour du mois de mars.

– Mon Dieu !

– Tu n'utiliseras pas le nom de l'Éternel ton Dieu pour tromper !

– Je ne veux pas tromper, désolé. Mil vingt et sept ? Mille vingt-sept ?

– Oui. Que la grâce de notre Seigneur nous a accordée. Pourquoi as-tu quitté notre communauté ?

– Je ne l’ai pas quittée. J’ai quitté vos murs momentanément pour prendre l’air, marcher un peu. J’aurais dû vous prévenir, je le sais mais je ne voulais pas vous déranger pendant tierce.

– Soit. Armand, peux-tu m’aider à remettre de la paille propre pour l’enclos des moutons ?

Et c’est ce que je fis. Je remis de la paille propre, enlevant d’abord les résidus de l’ancienne. Mil vingt et sept. J’y étais. Bien malgré moi, mais j’y étais. Tout en transportant la paille fraîche d’un enclos à l’autre, je continuais à songer : était-ce là une opportunité sans précédent ou bien une entière malédiction ? Qu’allais-je faire ou devenir ? Pourrais-je un jour rentrer non pas « chez moi » car j’y étais géographiquement parlant, mais « quand moi » ? « Quand moi ». Mon temps. Le miens. Je n’y étais pas et je me sentis bientôt comme un enfant perdu au milieu de nulle part et incapable de retrouver seul le chemin de sa maison. Quelle histoire cela serait lorsque je raconterai cette épopée incroyable à ma famille et mes amis. Mais seulement, ô si seulement je pouvais un jour les revoir. Car je n’avais pas d’amis « quand ici ». « Ici », oui, mais ils ne sont pas encore nés. Peut-être étais-je en train même de côtoyer leurs arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrièrearrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrièrearrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grands-parents ? Ou bien les miens, songeais-je. Avais-je seulement écrit autant de fois que nécessaire le mot « arrière » devant grands-parents ? Cela me donna le tournis.

***

Cela fait plusieurs jours que je n’ai pas continué à écrire. Peut-être voulais-je avoir l’esprit totalement libre afin de réaliser mil vingt et sept, comme me l’avait présentée frère Thibault. La vie de la communauté continue à son rythme : se lever tôt, participer à certaines prières (je me suis même surpris à comprendre quelques paroles d’un chant aujourd’hui !), aider aux tâches communes comme s’occuper des moutons, nettoyer le prieuré, manger – toujours dans le calme et la monotonie des paroles d’un frère lisant la bible – il y avait une certaine routine quand ici. Jusqu’alors je n’avais croisé aucune femme ou fille. Ma blessure semblait se résorber. Je n’avais plus de soins directement prodigués, mais frère Thibault qui était toujours rattaché – non à mon service – mais plutôt à ma surveillance m’avait donné plusieurs fois des feuilles sèches que je devais à la fois poser sur ma tempe mais aussi boire en concoction. Le goût de la concoction n’était pas mauvais, aussi bien la forme des feuilles que leur goût me faisaient penser au laurier, à cela près que les feuilles de lauriers que je connaissais – non pas jadis – mais quand moi étaient nettement plus grandes. Peut-être les feuilles d’un petit laurier ou bien d’une espèce de laurier aux feuilles plus petites. J’avais parfois encore mal au crâne.

On était en période de carême. Je l'avais bien compris grâce aux discours du prieur Eloi: le carême est une période de dévotion à Dieu. Quand ici, cela se traduit par des jours de jeûne complet et pour d'autres, à des jours d'abstinence, toujours les dimanches et les mercredis. Pour les frères, cela se traduisait aussi par l'interdiction formelle de quitter l'enceinte du prieuré, même pour fait de travaux, nous étions alors complètement coupés du monde. Avant cela, nous pouvions sortir pour le bois, pour chercher des herbes à manger (l'ortie revenait souvent en soupe et j'y avais pris goût : que je ne connaissais jusqu'alors pas mais néanmoins c’était fort savoureux). Pendant le carême, le repas se limitait au pain, à l'eau et à certains fruits secs tels que les noix et les noisettes. La faim se fit sentir à tous, y compris à moi qui n’étais pas moine. Dès lors, au cours des rares repas qui s'offraient à nous je sentis le goût décuplé de la croûte de pain et la douceur exquise de la tendre mie comme si je n'en avais jamais mangé auparavant. C'est sans doute la période de ma vie où j'ai le plus apprécié manger, du moins où les aliments trouvèrent une saveur exceptionnelle malgré qu'ils fussent les mêmes qu'avant carême. Ne pas sortir pour couper du bois ne me dérangeait point : et pour cause, le froid était glacial et les réserves de bois étaient déjà à leur maximum ou quasiment car nous en avions consommé peu avant le début du carême. Casser les noix faisait l’objet d’un rituel particulier, jamais je n’avais cassé de noix comme cela. Comme le prieuré était trop pauvre, nous cassions nos noix en nous asseyant sur une petite planchette de bois, laquelle fendait la coque grâce à notre poids. Mais le bris de noix était coordonné afin de ne pas perturber les lectures, chaque frère cassait sa noix en cadence c'est-à-dire tous en même temps. Je me rappellerai du bris de noix à tous lieux du chœur où nous prenions nos repas sur des planches maintenues par des tréteaux de bois. Il arrivait que parfois une noix se brisa quelques secondes après les autres : souvent les miennes, mais personne ne m’en tint rigueur : si je voulais me moquer, j’écrirai que cela ressemblait à une armée d’écureuils briseurs de noix. Les coques étaient ensuite jetées au feu, ce qui était assez ludique quoi qu’on puisse en penser car il fallait viser le brasier. Tout le monde restant assis sur les grands bancs, je fis bientôt de même et loupait parfois ma cible : ni vu ni connu, je m’amusais à la fin du repas à marcher autour du feu pour retrouver mes coques et j’en découvris souvent bien plus que je n’en eu loupées.

***

Ce matin je me levais plus tôt qu’à mon habitude, mon estomac m’avait sans doute réveillé en avance avant laudes. Oisif n’était pas le mot adapté à ma vie au prieuré : je savais maintenant quand et où mon aide était utile : au petit matin j’aidais souvent frère Tibert à désherber l’enceinte du prieuré et à entretenir un petit potager d’hiver où poussait semble-t-il en grande partie des herbes aromatiques – médicinales – m’avait rappelé à l’ordre frère Tibert. Ensuite j’aidais d’autres moines à l’entretien des moutons : il fallait changer la paille afin qu’elle fusse propre et sèche et parfois tailler leurs sabots afin qu’ils ne pourrissent pas : la terre était assez humide et ils avaient peu de surface dure sur laquelle se déplacer. Parfois des céréales étaient données en petites quantités surtout aux agneaux et à un vieux bélier qui était malade et mis à l’écart des autres. Frère Thomas, qui s’occupait des moutons m’avait appris les rudiments de l’élevage et son discours se résumait ainsi : « si tu t’occupes bien de tes moutons, ils ne tombent que rarement malades » et cela demandait de longs moments à s’occuper d’eux, que ce soit de couper la laine de leur arrière-train, leur enlever les tiques, leur donner une eau bien propre et être attentif aux rhumes, vers et comportements anormaux d’une brebis qui se serait mise à l’écart. J’admirais le soin que frère Thomas portait à ses bêtes, celles de la communauté. Lorsque je lui posais la question si les moines avaient parfois du mouton aux repas, celui-ci d’une première impression très calme et doux s’emporta pour la première fois : « Ils sont des animaux utiles. Si tu les tues, nous n’aurons plus de laine pour nos habits, nous n’aurons plus de lait de brebis, nous n’aurons plus leur agréable compagnie. Parfois nous en tuons un lorsque c’est jour de fête, mais cela n’est pas arrivé depuis longtemps car nous avons un petit élevage et nous n’avons pas encore à devoir réguler leur nombre ». Je découvris aussi que l’élevage des poules n’était pas principalement pour obtenir de la viande mais avant tout pour les œufs. Frère Thomas aimait vraiment ses animaux et devoir se séparer d’un lui brisait le cœur, d’ailleurs s’il les élevait, la mise à mort était laissée aux soins de frère Tibert. Frère Thomas continua : « regarde cette brebis làbas. Elle est trop vieille pour l’agnelage. Elle est boiteuse. Avant qu’elle ne tombe dans l’âge de la maladie et des souffrances, je demanderai à frère Tibert de la tuer pour Pâques. Je l’ai vue naître et vivre et sa mort aura une dernière utilité, c’est le dernier hiver qu’elle voit passer après neuf printemps où je l’ai vue gambader de joie au reverdissement de l’herbe. J’aurai de la tristesse c’est certain, mais ainsi va la vie, la sienne comme la nôtre aura une fin, je pense qu’elle a déjà trop souffert de sa jambe droite. » Sur ces mots, le frère Thomas tourna la tête et alla la voir quittant ainsi mon regard.