Aux Antipodes - Justine Sarrau - E-Book

Aux Antipodes E-Book

Justine Sarrau

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Beschreibung

Eté 1984, alors que le soleil et la bonne humeur rayonnent à Killini, les tensions avec les voisins chypriotes ne cessent de se multiplier. Une nuit, alors que tout allait pour le mieux chez les Kosta, un incendie se propage sur le port et le feu se répand dans les récoltes, mais aussi dans le quotidien annonçant une histoire pleine de rebondissements, de tristesse et de bonheur. Les deux protagonistes, Artémis et Stelios, arriveront-ils à vaincre leurs différences et à lutter contre leurs visions contraires de la société ?L'évolution touchante des deux adolescents prouvera encore une fois que rien ne sert de planifier sa vie quand nous vivons dans un monde où tout et n'importe qui peut débarquer, à tout moment et dans tous lieux. Aux antipodes est une romance qui mêle société et personnages aux caractères complexes.

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Seitenzahl: 278

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Remerciements

Chapitre 1

- Et c’est pour cela que Dickens est considéré comme l’un des plus grands auteurs anglais du 19e siècle !

C’était avec cette volonté que se terminait chacun de mes discours depuis que j’avais découvert un certain plaisir d’être écoutée, parfois même comprise. Mes auditeurs qui n’étaient rien d’autre que mes camarades et mon professeur, Monsieur Salpêtra, sans doute faisaient semblant de boire mes paroles, mais malgré cela, ils me donnaient peu à peu goût aux études. Mon école n’était guère l'une des plus reconnues ni ne me promettait un quelconque avenir, mais au moins, ici, j’avais la chance d’étudier. À Athènes, en 1984, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter pour être acceptée dans un lycée respectable qui promettrait un bel avenir. Ici, cependant, chez moi, à Killini, la vie était plus dure, plus aride et surtout moins sûre.

- Très bien, vous pouvez sortir. À demain braves gens !

Monsieur Salpêtra était un vieux professeur de géographie, âgé d’environ soixante-cinq ans, il s’était reconverti à la littérature après l’invasion de Chypre en 1974. Je ne pourrais pas dire qu’il s’agissait du professeur le plus intelligent de notre temps, mais humainement, il apportait en classe toujours une vague de chaleur, il rayonnait dans les pièces de l’école et était adoré par tous. Proviseur comme élèves reconnaissaient son don pour redonner l’espoir là où il n’y en avait pas. J’étais particulièrement proche de lui, je vénérais sa culture, comme s’il avait vécu toutes les guerres du monde et avait participé aux révolutions des trois glorieuses. Monsieur Salpêtra aimait parler, avec sa femme, ils vivaient seuls et n’avaient pas pu avoir d’enfant. C’était un homme simple, qui se contentait de peu pour être heureux et à qui la philosophie n’apprenait rien. Je me rappelle que je lui parlais souvent après les cours pendant que mes camarades partaient vers la plage se promener et passer du bon temps. Moi, je restais. J’aimais sa présence, il me rassurait, et souvent, nous discutions de livres ensemble : d’Aristote à Kant, de Ronsard à Baudelaire, de Marx à Cohen, nous balayions toute la littérature des siècles passés et débattions sur des sujets d’actualité qui nous révoltaient. Oui, le monde changeait, le numérique, la télévision plus particulièrement étaient en train de gagner une place monstrueuse au quotidien, et Monsieur Salpêtra et moi n’avions pas l’impression d’être acteurs de ses évolutions. Nous avions l’impression de grandir dans un monde où nous n’étions que de simples pions.

En fin d’après-midi, quand le soleil brûlant de septembre commençait à descendre vers l’ouest, j’allais vers la jetée. Là-bas, les vagues étaient fortes et dans mes souvenirs, les embruns me rafraîchissaient les bras et me chatouillaient les joues. Le vent doux qui soufflait apaisait mon corps, qui toute la journée n’avait cessé d’écrire, calculer, puis de nouveau écrire. J’écoutais les passants et appréciais l’énergie débordante du port. Killini était un fabuleux village de pécheurs, auquel j’étais très attachée à cette époque. La pêche, la danse et les bars étaient les trois piliers de son économie locale. Les locaux n’étaient guère les personnes les plus riches de Grèce ni même les plus aimées, vivant dans une presqu’île à des centaines de kilomètres de la capitale. Nous étions seuls au monde, entourés d’herbes hautes et de rochers.

Je me rappelle d’un jour en particulier, le vingt-deux septembre 1984. Alors que je me promenais dans le port tout en écoutant d’un côté puis d’un autre les discussions des travailleurs – « Eh p’tit ! J’te passe trois sous si tu m’aides à déplacer ces caisses ! » « Mais fichez-moi la paix, bon sang ! Les gamins sont toujours dans nos pattes ! » – j’aperçus mon père, au loin, en train de décharger des tas de caisses, sans doute remplies de poissons qu’il avait pêchés pendant la journée.

Ma robe à fleurs roses et blanches, mes cheveux châtains et ma peau bronzée avaient dû l’interpeller, car il releva sa tête comme s’il m’avait entendu l’appeler. Mon père était pêcheur, comme on peut en imaginer un des plus communs : barbu, d’une corpulence assez forte, ses traits marqués par la difficulté du métier et ses yeux noirs comme si le sel de la mer s’était introduit en eux et les avait brûlés. Il portait une combinaison bleue marine qui n’avait rien d’élégant, mais à vrai dire, ce n’était pas le but. Mon père travaillait dur. Je ne le voyais pas souvent, il partait tôt le matin à la mer, pêchait toute la journée, rentrait en début de soirée pour vendre sa marchandise et préparait ses caisses pour la journée suivante. Enfin, il rentrait à la maison, tard, épuisé par le travail, il m’embrassait et parlait de longues minutes avec ma mère puis allait se reposer, prêt à reprendre le lendemain. Quand j’arrivai enfin près de lui, je le saluai.

- Eh, s’il te plaît, tu veux bien m’aider à ranger ces dernières caisses ? Ton pauvre père a besoin de repos, de belles vacances ! Il rêvait, il aimait rêver. Nous ne pouvions pas nous offrir des vacances et il le savait parfaitement, mais c’était une façon pour lui d’oublier ces acharnements quotidiens qui nous permettaient à lui, ma mère et moi de vivre sous un toit digne et de manger à notre faim.

- Bien sûr, rentre à la maison, va dormir un bon coup.

Il n’avait pas fallu lui demander deux fois pour qu’il parte. Je n’hésitais jamais lorsqu’il demandait mon aide, au contraire, j’aimais cela. D’abord, parce que se sentir utile était un sentiment qui me rassurait, mais surtout parce que si mon père me demandait de l’aide et qu’il était aussi épuisé par son travail, c’est parce qu’il payait mes études. Nous n’étions pas pauvres, mais ma mère n’avait pas eu la chance de faire des études après la mort de ses parents pendant la guerre, et mon père était donc l’unique personne à pouvoir m’assurer un avenir différent du leur. Il m’arrivait parfois d’avoir un fort sentiment de culpabilité, mais mes parents me répétaient sans cesse qu’ils étaient fiers de moi, qu’eux auraient aimé avoir la chance que j’ai et qu’ils ne regrettaient pas leur choix de vivre en pensant constamment à l’argent, car selon eux, cela promettait un bel avenir. Je les remercie aujourd’hui d’avoir tant sacrifié pour moi.

Enfin, la nuit était tombée, je rentrais vers la maison.

Dans mes souvenirs, notre maison n’était pas vraiment à l’image de notre situation financière, elle était vivement fleurie grâce à ma mère, Hélène, qui avait une main verte fabuleuse. Elle passait des heures entières à arracher les mauvaises herbes, arroser les jacinthes et balayer la terrasse. À vrai dire, elle avait assez de temps pour tout faire, elle travaillait quelquefois pour aider à arrondir les fins de mois en faisant le ménage chez les plus riches du village, qui pouvaient se permettre de payer une femme à tout faire. Mais, le reste du temps, ma mère discutait avec les passants du beau temps et des nouvelles qui arrivaient de la capitale, elle s’occupait des chats des voisins et nous cuisinait de délicieux plats. Son favori était les feuilletés à la moussaka grecque traditionnelle. Elle en raffolait. Ma mère était très jeune, elle avait à peine seize ans quand elle m’avait mise au monde, elle m’avait dit être insouciante et naïve, elle me le rappelait souvent comme si elle avait peur que je commette la même erreur. Mon père tout aussi responsable de sa grossesse, avait assumé son rôle, il avait su l’aider et rester loyal malgré les difficultés qu’ils traversaient pour m’éduquer. Nous étions une famille heureuse, qui ne demandait rien d’autre que de l’amour et de la tranquillité.

Je pris un verre d’eau fraîche, car même si le soleil était redescendu, l’air lourd, lui, était toujours là et sa présence se faisait sentir. Je montais dans ma chambre, me dirigeais vers le bureau que mon père m’avait fabriqué – il était en bois de cèdre, magnifique et assez spacieux pour y faire rentrer tous mes cours – puis je commençais à sortir mes feuilles et me préparais pour une longue nuit de travail. Je ne m’arrêtais jamais de travailler, parce que si les étudiants des grandes villes comme Athènes ou même Larissa pouvaient accéder à de grandes facultés facilement, ici, c’était plus difficile. Il fallait être parmi les meilleurs des campagnes pour avoir la chance d’étudier en ville.

En 1984, à seize ans, j’envisageais de devenir journaliste ou économiste, je ne sais plus trop maintenant. Mon professeur, M. Salpêtra, était ferme dans sa notation, mais juste et j’étais effrayée à l’idée d’avoir une mauvaise appréciation qui me fasse perdre une école, puis une autre. En réalité, ce n’est pas que j’avais peur de décevoir mes parents, j’étais surtout effrayée à l’idée d’être comme mes parents. Ceci me paraît quelque peu égoïste maintenant, mais à vrai dire, ce n’était pas du tout de la honte que je ressentais vis à vis d’eux, non, seulement, à ce moment-là, ma force et mon souhait de réussir était trop fort pour me rendre compte que la réussite ne se trouvait pas seulement dans un diplôme ou dans une fiche de paie.

Ma mentalité n’avait jamais vraiment gêné mes parents, car au fond, ils n’avaient pu connaître cette sensation de vouloir réussir à tout prix leurs études, de toujours vouloir être la meilleure. Jamais mes parents ne s’étaient posés de questions (est-il meilleur que moi ? Mes proches, vont-ils être déçus par mes résultats ?). Moi, oui.

À ce moment-là, je me disais que l’argent, quelle que soit la façon dont il était considéré, engendrait toujours des problèmes, chaque personne était différente et chacun lui attribuait une valeur différente : certains le pouvoir, comme moi, d’autres la sécurité, comme mes parents. Mais ce qui était certain, c’est que mon rêve était de gagner de l’argent, du moins assez pour ne pas devoir y penser parce que dès mon adolescence, j’avais compris que dans le monde dans lequel nous grandissions, il était indispensable à la survie et qu’il était l’image d’une personne, de sa dignité, de son rang social. Parce que, même si les bourgeois avaient disparu, les riches continuaient à avoir le pouvoir. Et le pouvoir, moi, je le voulais.

Toutes les journées se ressemblaient ici, le soleil se levait vers six heures puis quand il était au plus haut, il réentamait sa descente pour laisser place à la lune et aux étoiles. Suzanne, qui était mon amie, écrivaine et poète à ses heures perdues, me comparait souvent à la lune. Ses mots résonnent encore dans ma tête aujourd’hui : « Mon Dieu, Artémis, tu es vraiment comme la Lune, tu as besoin du soleil pour briller – elle faisait référence à mes parents sans doute, où peut être à Monsieur Salpêtra – , mais tu es indispensable pour créer une lumière d’espoir même dans la nuit la plus sombre. Le Soleil est ta source d’énergie, mais toi, tu es notre source d’espérance et quand tu pars, quand le Soleil reprend sa place, jamais tu ne restes loin. Si l’on regarde bien dans le ciel, en plissant les yeux, nous pouvons toujours t’apercevoir, dans une sorte de nuage de fumée. Le soleil a beaucoup d’autres étoiles qui lui ressemblent, Artémis, mais la lune est bien plus que ça, elle est unique, seule la lune est capable de changer de forme chaque nuit pour à chaque fois nous surprendre. Et toi Artémis, tu es la Lune ». Évidemment, Suzanne était une amie rêveuse, au verbe poétique et je ne croyais pas vraiment tout ce qu’elle me disait, mais elle me faisait rire, beaucoup rire. Elle adorait parler à des inconnus aux coins des rues, leur chanter des chansons puis leur faire des louanges. Elle n’était pas le soleil, certes, mais elle était un rayon, celui qui éclaire la mer et la rend bleue quand tous les nuages font qu’elle serait grise. Suzanne était comme ça, elle était une de ces rares personnes solaires.

Cinq, six mois s’étaient écoulés depuis le discours de Suzanne et les tensions dans le pays commençaient à surgir de nouveau. Depuis l’invasion de Chypre en 1974, nous vivions dans l’angoisse constante que le conflit reparte d’une nuit à l’autre. Souvent, la presse locale décrivait des événements qui n’avaient pas grande importance entre des commerçants grecs et des diplomates chypriotes, turcs, mais jamais rien de grave ne s’était passé depuis dix ans. Malgré ce long temps de calme, où les vagues de la mer méditerranée ne bougeaient que sous l’effet du vent, depuis quelques semaines, nous sentions les problèmes ressurgir. Rien de grave, mais des messages à la radio annonçaient un changement, les Chypriotes menaçaient le pays sans passer à l’action et des avions douteux survolaient notre tête dans la journée. Cependant, rien de tout cela ne présageait de ce qui allait arriver…

Nous étions dans le salon, l’air s’était rafraîchi, c’était vers le début du mois de mars et le vent sur la presqu’île était plutôt fort. C’était un soir comme les autres, mon père dégustait un verre de vin rouge. Quant à ma mère, elle terminait son assiette et me faisait signe de venir l’aider à faire la vaisselle. Nous allâmes nous coucher, fatigués par le temps capricieux des jours passés et le travail qui malgré la mi-saison n’avait pas diminué d’intensité.

J’entendis plus tard dans la soirée la porte de la chambre de mes parents claquer. Venant à peine de me coucher, mon oreille était encore assez fine pour entendre une mince partie de leur conversation.

- Orion, mon amour, réveille-toi, ordonna ma mère d’un ton inquiet.

Mon père, se réveillant d’un profond sommeil, bougonnait, dérangé par cette sensation frustrante de ne pas avoir pu finir son cycle.

- Mmmh, rendors-toi, on est en plein milieu de la nuit Hélène, sérieux, nous n’avons plus vingt ans, je dois me reposer.

- Non. Écoute-moi, regarde par la fenêtre, j’ai peur. Vite.

En entendant cette phrase, je me déplaçai moi aussi vers la fenêtre et d’un coup j’eus le souffle coupé. Devant moi, des flashs de lumières au loin jaillissaient de tous les côtés, je croyais apercevoir une faible fumée grise, presque noire, comme un feu. Elle provenait du port. Mon souffle reprenait peu à peu, mais plus vite cette fois, j’entendais mon cœur battre tel un gong, je sentais la sueur coulée sur mes bras, j’avais peur. Je ne savais pas ce qui était en train de se passer, mais je savais que ce n’était rien de bon. Ne contrôlant pas la situation et ayant besoin de réponse, je décidais, comme si j’étais une enfant, d’aller voir mes parents.

- Maman, Papa, qu’est ce qui se passe ?

Mes parents étaient aussi effrayés que moi. Leur poser des questions n’allait rien m’apporter et je le compris vite quand mon père bondit de son lit, courut vers la porte d’entrée, arracha une lanterne et partit par le jardin en direction du port. Ma mère et moi, nous nous regardâmes un instant, et dans son regard, je vis une détresse que je ne connaissais pas, un sentiment de peur qu’elle ne m’avait jamais montré, elle qui se montrait toujours si forte, si souriante et si courageuse. Nous n’eûmes pas besoin d’échanger plus de regards ou même de mots pour comprendre : nous partîmes aussi vite que mon père, empruntant le même chemin, suivant au loin la fumée qui ne cessait de progresser, pour rejoindre le port.

Là-bas, je découvris mon père, en pleurs. Jamais je ne l’avais vu dans un tel état. Une boule dans mon ventre se formait puis disparaissait aussitôt, le vide s’installait en moi et jamais je n’aurai cru qu’il resterait pour toujours. Devant moi, les cargaisons du port étaient en feu, les autres pêcheurs accouraient, des seaux d’eau à la main. Comme si nous étions dans un cauchemar, les flammes s’étalaient de long en large sur les marchandises, sur tout le travail d’une vie, et les pompiers qui essayaient tant bien que mal d’éteindre le feu n’y parvenaient pas. Ma mère, mon père, étaient immobiles, ils ne bougeaient pas, par peur de rendre ce moment plus réel qu’il ne l’était déjà, par peur de se réveiller et de se rendre compte que cela n’était pas qu’un rêve mais que notre patrimoine était en train de brûler sous nos yeux. Je ne saurai décrire ce qu’a pu ressentir mon père cette nuit-là, même la colère ne le rongeait pas, un mélange de désespoir et de solitude s’emparait de lui peu à peu. Ma mère, elle, n’essayait plus de paraître forte, elle était tombée à genoux. Elle qui jamais ne m’avait montré de signes religieux, était en train de prier, de supplier – je ne savais quel dieu – pour sauver sa famille, son honneur.

Le lendemain, nous étions encore dans la rue, près du port, je m’étais endormie sur le sol. Monsieur Salpêtra était venu me réveiller. J’ouvrais à peine les yeux, ne réalisant pas ce qui s’était passé la veille, je ne comprenais pas. J’éclatais en sanglot, sans doute à cause de la fatigue.

- Mais pourquoi ont-ils fait ça, pourquoi ? La guerre est finie depuis longtemps, ces foutus types n’ont-ils rien d’autre à faire que ruiner des familles entières ? Brûler devant nos propres yeux, ces...ces années de sacrifice, je… je ne comprends pas.

Monsieur Salpêtra, qui s’était agenouillé près de moi, approchait la paume de sa main vers ma joue pour essuyer mes larmes. Il n’avait pas besoin de mots, je savais qu’il était attristé par le malheur qu’avait causé cet incendie volontaire à ma famille.

- La guerre n’est jamais vraiment finie, nous l’avons étudiée ensemble ma chère Artémis, plus un homme obtient du pouvoir, plus il veut en gagner, mais quand un homme perd du pouvoir, comme les Chypriotes ont perdu la guerre contre les Turcs, alors il perd toute rationalité. Ces hommes, qui ont saccagé notre monde, n’ont ni pouvoir ni raison. Je suis sincèrement désolé pour toi et ta famille Artémis. J’espère que vous saurez remonter la pente.

Et puis, sans rien ajouter et ne faisant aucun signe, Monsieur Salpêtra m’avait laissée seule, il ne restait que son ombre au milieu du port, comme si rien ne s’était passé. Et c’était mieux ainsi.

Je me relevais avec le peu de force qu’il me restait, mon dos me faisait mal et mes jambes tremblaient suite au manque de sommeil. Je marchais, sans regarder le soleil, il faisait frais. Il devait être six heures du matin quand j’arrivais devant chez moi. Je ne reconnaissais rien, pas même la porte d’entrée. Dehors, des cartons entassés écrasaient les fleurs, les volets étaient clos et les lumières éteintes partout dans la maison. Je ne voyais pas mes parents alors je les appelais de ma faible voix. Puis, je vis mon père débarquer une valise à la main, ma mère le suivait, elle aussi des bagages sous les bras. Comprenant encore moins la situation à laquelle je faisais face, je fronçai les sourcils et entendis la voix de mon père :

- Nous déménageons. Nous partons vivre à Patras. Nous n’avons plus rien à faire ici, m’avait-il dit sans même porter un regard sur moi.

Chapitre 2

Mai 1985, nous étions sur la route de Patras sans savoir ce que nous allions devenir. Mon père n’avait adressé qu’un regard à ma mère, un mélange d’ombre et de désespoir. Malheureusement, si l’un de nous déraillait depuis l’incident, c’était lui, mais si quelqu’un devait soutenir sa famille, avec le peu d’honneur qui lui restait, c’était lui aussi. La route, bien que la ville ne se situait pas très loin de Killini, me parût une éternité. Le soleil tapait surs les vitres de l’autobus. Celui-ci était d’ailleurs sale, les sièges sur lesquels j’essayais de dormir étaient souillés par les anciens passagers. À travers les vitres, il était impossible d’apercevoir la mer tant la poussière s’était collée dessus. L’ambiance n’était plus la même qu’à Killini, elle était pesante, lourde et désagréable.

Enfin, quand je vis le panneau à l’entrée de la ville, une sensation contradictoire m’envahit soudain, une sensation que jamais je n’avais connue auparavant. Jamais je n’avais eu peur de l’inconnu, et encore aujourd’hui, je ne le craignais pas, au contraire, l’inconnu me motivait, car ici, une vraie école m’attendait et m’offrait une véritable chance d’avoir le même avenir que les bourgeois d’Athènes que j’admirais tant. Je ne m’étais encore jamais retrouvée dans une si grande ville, une ville si cosmopolite : des Grecs, des Turcs, des Français, des Italiens. Je pouvais voir aussi des églises, comme dans mes manuels, mais aussi une mosquée, les gens riaient, ils étaient habillés de façon extravagante, portaient des chapeaux, certains même des casquettes, ils dansaient en écoutant de la musique. Quand je détournais mon regard, et le dirigeais de l’autre côté des rues, les gens paraissaient beaucoup plus sérieux, habillés en costume, ils courraient aux quatre coins de la ville, effrayés sans doute d’arriver en retard à leurs rendez-vous avec des notaires, des avocats parfois même le maire. Le paysage, lui, était beaucoup plus riche que chez moi : je découvrais ici la ville, grande et anxiogène. Alors, mon père qui n’avait vécu que quelques mois en ville tenta de me rassurer :

- Ce n’est qu’une question d’adaptation, Artémis, rien de plus. Tu dois être prête à changer encore et encore si tu veux réussir tes études. Ne recule pas devant le changement. Cette peur, toi, tu dois la prendre comme une énergie supplémentaire que Dieu t’offre, elle doit te servir à aller plus loin. Ne fais pas comme moi, chéris la ville pour qu’elle t’accueille, la ville est le berceau des civilisations et de l’avenir, tous les progrès, techniques comme sociaux ont commencé dans les villes. Toi qui veux étudier la politique, c’est une formidable chance ce malheur qui nous est tombé dessus, alors s’il te plaît, ne te morfonds pas, sors de ce bus et va visiter Patras.

Il m’avait dit cela comme s’il avait toujours été dans cette situation, comme s’il ne ressentait aucune compassion face à un départ si brutal. N’était-ce pourtant pas humain ?

Alors je l’écoutais. Après avoir dormi dans le patio d’une vieille femme, Madame Lopec, qui nous avait gentiment offert son logis après que mon père lui ait raconté notre situation, je décidais d’aller visiter la ville, d’acheter une carte postale pour l’envoyer à Suzanne puis de trouver un lycée où étudier. Dès ma sortie sur les grandes avenues, un air chaud désagréable me fit tressaillir : c’était le mélange de la pollution des voitures et des usines qui entouraient la ville. Le paysage ici qui m’était offert, bien qu’impressionnant ne me plaisait guère, il n’avait rien d’authentique, ni de charmant et encore moins de romantique. Je n’avais plus l’impression d’être en Grèce, mais au centre d’un monde qui n’était pas le mien. Enfin, après avoir traversée quatre longues avenues et longée toutes les vitrines des magasins, je me trouvai face à la mer. Cette fois-ci, j’admirais la beauté azurée. Contrairement à l’agitation de la ville, les vagues étaient bien plus calmes et m’apaisaient, il n’y avait qu’un seul couple, simple et élégant qui se prélassait sur le bord de la plage. Ils ressemblaient à mes parents et respiraient l’amour. Je m’assis sur le rebord d’un mur, face à la mer et commençai à écrire.

23 mai 1985,

Ma Chère Suzanne,

Tu me manques déjà. J’espère que ta famille et toi vous portez à merveille, que vous profitez du bon temps à nouveau, mais surtout que tu ne m’en veux pas. J’ignore sincèrement comment j’ai pu partir sans venir te dire au revoir. Le départ a été si soudain, mon père, complètement anéanti par ce malheur, ne m’a laissé le temps de te dire au revoir, ni à toi ni à Killini. Il a fermé les yeux sur notre quotidien et a fait une croix sur notre village. Je n’étais pas prête pour cela. Je suis arrivée en ville il y a maintenant un peu plus d’une semaine et nous logeons chez une gentille dame. Mon père et ma mère essaient de trouver le plus rapidement possible un nouveau travail afin de pouvoir payer la suite de mes études. Voilà le peu de nouvelles que j’ai à te donner. J’espère pouvoir t’en donner davantage plus tard.

Je souhaiterais aussi que tu remercies Monsieur Salpêtra pour être venu à ma recherche après l’incendie. Son acte me prouve encore une fois sa si belle humanité, que je ne cesse d’admirer chaque instant un peu plus.

Enfin, me voilà en train d’écrire cette lettre et je suis déjà nostalgique du temps passé avec toi.

Je ne te remercierai jamais assez, et j’espère te rendre fière d’ici. Écris-moi vite.

Je t’embrasse très fort.

Affectueusement,

Ta tendre amie, Artémis Kosta.

Je glissai la carte postale dans une enveloppe, léchai celle-ci et partis à la recherche d’une boite aux lettres. Je marchais, la tête haute, admirant les immeubles autour de moi, j’étais impressionnée et ressentais une sorte de puissance à marcher dans cette immensité. Il ne me manquait plus qu’une chose à faire : trouver un lycée où poursuivre mes études. C’est à ce moment-là que je croisai le regard d’une jeune fille qui paraissait être de mon âge. Je n’avais pas vu grand monde avec qui tisser des liens d’amitié ici. Patras, bien qu’étant une grande ville était majoritairement peuplée par des personnes âgées et des travailleurs dont les visages étaient marqués par le soleil. Cette jeune fille dût voir des traits sur mon visage qui appelaient à l’aide. Elle était blonde, assez fine et ses vêtements étaient élégants. Elle portait un pantalon et son haut dentelé accentuait sa finesse et son caractère de citadine. Elle me parût aimable alors je m’approchai d’elle.

- Bonjour, l’interpellai-je confiante.

- Bonjour, avez-vous besoin d’aide ? Sa réponse m’avait surprise, jamais personne ne m’avait vouvoyée auparavant. À Killini, tout le monde se connaissait et si ce n’était pas le cas, jamais l’idée de vouvoyer quelqu’un ne nous serait venu à l’esprit, non pas par manque de respect, mais simplement par tradition.

- Oui, je vous ai vu au coin de la rue, je cherche un lycée où étudier, j’ai déménagé il y a peu de temps et j’ai besoin de reprendre mes études au plus vite.

- Et bien, vous êtes tombée sur la bonne personne, j’étudie à l’école publique Theo Angelopoulos et depuis le retour des Chypriotes ici, beaucoup d’élèves ont déménagé vers Athènes pour éviter les ennuis. Le lycée cherche donc de nouveaux élèves qui ont un bon niveau. L’institut n’est pas reconnu comme le meilleur de Patras, mais son niveau est bon et il ne cesse d’augmenter dans les classements ces dernières années. Il est là-bas, au bout de l’avenue. Il est assez loin de la mer, mais il est au milieu du centre historique. J’apprécie la cour ombragée lorsqu’il fait chaud au début d’été. La jeune fille n’arrêtait pas de parler pendant de longues minutes, je perdais souvent le fil de ses paroles. Enfin, si vous voulez, je vous y amène, mon père vient me chercher dans plus d’une heure pour aller au golf. Elle me dit cette dernière phrase qui me fit revenir à la réalité en souriant, comme Suzanne, elle était rayonnante, le destin ne me faisait rencontrer que des femmes comme elles et je le remerciais chaque jour pour cela.

- Avec plaisir, merci beaucoup. Au fait, pouvons-nous nous tutoyer ? Osais-je demander.

- Oh ! Mais bien sûr, excuse-moi. Je t’explique, ici, la ville est très marquée par le commerce et les érudits, c’est pourquoi durant notre éducation on nous demande de vouvoyer tout inconnu.

J’étais surprise des multiples différences culturelles entre Killini et Patras, nous n’étions qu’à une centaine de kilomètres, mais les citadins et ruraux étaient séparés par des années-lumière. J’aimais découvrir toutes ces différences, mais j’espérais sincèrement m’intégrer facilement et comprendre ces mœurs si nouvelles pour moi.

C’est ainsi que je fis la rencontre d’Illyna, une amie qui encore aujourd’hui garde une grande place dans mon cœur. Illyna m’avait raconté pendant notre marche tout ce qu’il fallait savoir pour m’intégrer et ne pas me faire marcher dessus. La ville selon elle était chère, elle était un nœud de mensonges et de critiques, mais elle était aussi une source de créativité et d’imagination qui ne cessait d’évoluer et de fasciner ses habitants. Illyna avait tout juste mon âge, elle était rentrée dans ce lycée selon elle grâce à son père, qui s’entendait particulièrement bien avec le directeur.

Arrivée là-bas, je vis le lycée. Il n’y avait point d’agitation ni d’élève, car nous étions samedi, mais elle me disait que l’administration, elle, travaillait même le dimanche depuis le départ des élèves. Elle m’expliquait qu’il y avait des tensions au sein des syndicats et académies qui étaient inquiets par rapport au prestige de leur école. Elle ajouta alors que je pouvais rentrer et qu’elle était prête à m’accompagner si cela me faisait peur. Je me rappelle lui avoir souri sincèrement pour la première fois alors que mon ventre lui se serrait.

Nous ouvrîmes le portail et marchâmes jusqu’aux bureaux. Là-bas, Illyna appela un homme.

- Bonjour, je suis Mademoiselle Papoulos, je suis ici avec une amie de longue date qui est arrivée en ville il y a un mois environ. Elle aurait besoin de renseignements, elle veut étudier ici. Pouvez-vous nous aider ? À peine eut-elle fini sa phrase qu’il lui présenta sa main en signe de respect.

- Je crois vous connaître, votre père est bien le maire de Patras, n’est-ce pas ? Je suis à votre service, suivez-moi. Il ne m’accorda aucune attention et était complètement absorbé par Illyna, synonyme de pouvoir ici. Elle ne me l’avait pas dit malgré les occasions qui s’étaient présentées, alors je pensais qu’elle était mal à l’aise, qu’elle n’aimait pas ce titre ou peut-être qu’elle ne me considérait pas assez proche pour me le dire. Enfin, elle m’avait présentée comme une vieille amie et je comprenais encore moins cela.

Une heure s’était écoulée depuis notre arrivée et nous n’étions parties qu’après avoir pris et complété les papiers d’inscriptions, pour les remettre directement. Je n’avais pas pensé une seule seconde à mes parents. Après tout, l’école était publique et il ne pouvait pas s’opposer à mon choix, au contraire. Cependant, le soir, quand je rentrais, mon père avait bu, il ne buvait presque jamais et sans même me saluer ou me demander pourquoi j’étais partie toute la journée, il se leva de sa chaise et jeta son verre vide sur moi. Je ne me rappelle pas avoir criée ou même pleurée. Je l’avais regardé, sans dire un mot, je ne comprenais pas ce que j’avais fait de mal. Ma mère, elle, pleurait, mon père lui aussi était en état de choc. Je pense que lui-même n’aurait jamais pensé me faire du mal. Il ne buvait qu’une fois par semaine ou lors de la fête de village, mais jamais je ne l’avais vu boire autant. Il avait toujours contrôlé son comportement et jamais l’alcool ne m’avait fait peur, je n’avais jamais bu moi-même et les effets de l’alcool m’étaient inconnus.

- Artémis, monte dans le patio voir Madame Lopec, me dit sèchement ma mère qui jamais ne me parlait ainsi.

Je partis en courant, traversant le couloir, ouvrant la porte-fenêtre, la respiration saccadée et la vue brouillée. Quand j’arrivais dans le patio, Madame Lopec me prit dans ses bras sans même y réfléchir. Elle était le genre de femme à apporter une tendresse infinie, à aider ses prochains sans rien espérer en retour. Elle aimait la vie malgré le peu qu’elle lui avait offert. Elle avait perdu son mari, mais avait continué de disperser l’amour autour d’elle. Elle ne me demanda pas ce que j’avais, elle sentait à travers mon cœur qui battait si fort que je ne voulais pas en parler.

Le soir, quand j’allais me coucher, le soleil était enveloppé de nuages et mon corps me semblait toujours aussi lourd. Je mis longtemps à trouver le sommeil, je me demandais pourquoi il avait bu, comment ma mère avait-elle pu le laisser dans cet état sans rien dire, sans s’énerver. Elle avait l’habitude de ne pas contredire mon père, non pas qu’elle était soumise, seulement, elle n’avait jamais eu beaucoup de raisons de le faire.

Le lendemain à mon réveil, il était déjà sept heures, le jour s’était levé depuis longtemps et la chaleur commençait déjà à se faire sentir. Je descendis dans le salon et surpris mon père, sobre cette fois, discuter avec un homme élégant habillé en costard. Ils parlaient d’appartements, de logements où nous pourrions vivre pour ne plus déranger Madame Lopec. Mon père n’était pas un lâche, il n’était du genre à négocier les prix jusqu’à ce que le vendeur ne puisse gagner sa vie, mais il aimait la justice et les prix de la ville ne lui plaisaient guère.

- C’est hors de question que je dépense cent-cinquante mille drachmes pour loger ma femme et ma fille je vous dis. Vous pouvez partir.