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Certaines questions cruciales restent sans réponse. Et si nous traversions ensemble le miroir ? Tout a commencé il y a fort longtemps : Le compte à rebours était déclenché. La petite planète Élendia, qui jouissait jusqu'ici d'une profonde quiétude, s'assombrit... " Mélisse et Mani n'avaient jamais vu le ciel d'aussi près. Leurs regards conjugués plongeaient dans l'immensité gazeuse dont les limites venaient de rompre. Un horizon s'était frayé un place entre les arbres. L'immense forêt semblaient avoir reculé. C'était la première fois qu'un tel spectacle s'offrait à leurs yeux interrogateurs. " Ce premier volume des péripéties du peuple Élendoum nous plonge dans un univers aussi étonnant que captivant, dans lequel nous suivons et ressentons la puissance de leur destinée. Ce récit, nourri de messages existentiels, n'est autre que l'amorce d'un projet d'envergure cosmique, ultra secret, décidé par les Grandes Présences, un plan qui impactera la marche de l'univers et inspirera les grands mythes révélés...
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Seitenzahl: 539
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Nous sommes venus sur la Terre pour faire un voyage spirituel vers les Étoiles. Notre quête, notre promenade terrestre, c'est de regarder à l'intérieur de nous, pour savoir qui nous sommes, pour voir que nous sommes reliés à toutes choses, et qu'il n'y a pas de séparation dans l'esprit…
Amérindien Lakota
Note de l’auteur
L’horizon À découvert
Le malimbo
La vision
La mission des braves
L’annonce
La stratégie de guerre
Le message de Mélisse
Le couloir de la perdition
Le réveil
Quelques millisecondes de Trop
Le voyage subatomique
Le choix est fait
Le malisso
Le laser
L’avertissement de Maël
La dernière seconde
Le vortex de Syar
La roue arc-en-ciel
Les Douze
La damnation
Le géant Éonès
Les Alimen’irs
La lumière de l’Imana
Les annexes
Lexique
Organisation des systèmes et des peuples
Organisation de la Révélation divine
Classification du règne végétal
Remerciements
Je n’aurais pas passé une dizaine d’années à écrire l’histoire que vous avez entre les mains s’il n’y était dissimulé quelques vérités fondées sur des expériences visionnaires et personnelles. Dans cette entreprise d’écriture, divertir le lecteur n’a nullement été un leitmotiv. En fait, tout est parti d’un élan du cœur, presque irréfléchi. Une injonction s’est imposée à moi et il m’a fallu la satisfaire. J’estime qu’écrire est un vrai métier. Je ne crois pas avoir toutes les qualités requises pour être un écrivain digne de ce nom. Mais je n’ai pas trouvé de meilleure façon pour faire passer quelques messages que de choisir le roman. Je me suis ainsi efforcé de retranscrire au mieux les évidences et intuitions qui se sont dessinées en moi.
Je voulais cette histoire la plus simple possible pour être lue aussi par la jeunesse. Le résultat revêt une complexité certaine que j’ai tenté d’atténuer chaque fois que je l’ai pu. L’histoire introduit le lecteur dans des réalités extraordinaires qui touchent aux mondes spirituels et au cosmos infini. Les thèmes de la nature et de la collapsologie y sont omniprésents. Ils renvoient aux urgences des grands défis de notre temps. L’actualité nous démontre tous les jours que l’humanité est arrivée à un carrefour décisif de sa brève histoire. Ce constat pourrait sonner la fin des insouciances et conduire à de grands bouleversements existentiels1. Paradoxalement, l’histoire se déroule en des temps qui précèdent de loin l’apparition des hominidés sur Terre. Une sorte de résonance curieuse opère entre notre présent d’humain et celui du roman dans lequel je vous propose de vous immerger.
Après avoir écrit la dernière ligne du dernier chapitre, je me suis interrogé sur le registre littéraire de ce roman. La narration est fictionnelle puisque mon imagination l’a nourrie. Mais pas seulement. Le fond structurel est éminemment chamanique et fait référence à quelques vécus réels. Plantes, « extraterrestres », archétypes et esprits, divinités animées par les prêtres de l’Ancienne Égypte, mondes terrestres et mondes des étoiles, apocalypses et mutations, écologie et nature, sciences et médecines, magies et médiumnités, pouvoirs et prédations, ces thématiques se mêlent d’une façon que je juge cohérente.
Alors, de quel genre d’histoire s’agit-il ? Une fiction qui, d’un certain point de vue, n’en est pas une ? Quel est donc le registre littéraire de ce roman ? J’ai peine à le définir. La science-fiction parle habituellement d’un futur non arrivé. J’évoque au contraire un lointain passé plus futuriste que notre propre futur ! Du fantastique, oui, il y en a ! Celui-ci introduit le surnaturel dans le quotidien des lecteurs. Sauf que le quotidien auquel nous sommes habitués n’apparaît que furtivement dans cette histoire. L’existence humaine et la normalité terrestre d’un quotidien qui l’accompagne reste furtive. La fantasy propose un monde imaginaire et surnaturel. Si tout n’avait été qu’imaginé, ce roman n’aurait jamais été écrit ! Il comporte de bout en bout des faits surnaturels. Si l’on sait lire entre les lignes, le surnaturel est une réalité qui ne se laisse pas circonscrire par les normes culturelles auxquelles nous sommes habitués. Finalement, même si rien ou si peu semble humain dans cette histoire, tout y ramène et ne parle pourtant que de lui, du sens profond et ésotérique de son existence.
Parlons de l’histoire justement. Elle commence par un événement tragique, cerné par d’autres événements aux conséquences si énormes qu’il m’a fallu écrire plusieurs tomes pour en décrire le fond et la forme. Le scénario dans ses grandes lignes était déjà en mon esprit avant d’écrire la première ligne. Ce que je ne savais pas, en me lançant dans cette aventure, c’était que j’allais être guidé par mes intuitions et habité par des évidences venues de je ne sais où. Les idées et les relations découvertes au fil de ce travail se sont imposées à moi sans que je ne remette en question quoi que ce soit. C’est osé. Très osé même ! L’histoire a pris des couleurs et une profondeur que je n’imaginais même pas.
J’ai vu le résultat en accouchant chaque chapitre. Et ce qui fut tardivement découvert, c’est la manifestation, en arrière-plan, du mythe fondateur de la civilisation occidentale ! Ce n’était pas prémédité. Mais je comprends très bien comment tout ceci est apparu en moi et, dans mon vécu, j’en connais les signes. L’empreinte du mythe d’Adam et Ève est effectivement réapparue plusieurs fois. Cela s’est imposé à moi comme si la force qui me guidait en savait bien plus que moi. J’ai tout accepté pour ne rien trahir.
Un vocabulaire spécifique et inexistant dans le dictionnaire de notre langue a été introduit au fil des chapitres. C’était important pour moi. J’ai ainsi voulu signifier que les événements dont il était question se déroulaient en dehors du temps humain, dans d’autres « Ailleurs ». Difficile de raconter quelque chose à des lecteurs lorsque ces derniers n’existent pas encore et que les réalités décrites échappent à la normalité partagée dans notre présent. Vous pourrez vous reporter aux annexes. Vous y trouverez une traduction de ce vocabulaire « extraterrestre », mais aussi différentes cartes qui vous guideront dans la compréhension progressive d’une riche cosmogonie.
Bien des sujets évoqués ici mériteraient un développement et une mise en débat. Ils jalonnent l’histoire en prenant souvent l’allure de passages obligés. Chaque sujet traité participe de l’histoire en la faisant vivre et en lui apportant une profondeur particulière. Les différentes situations qui sont vécues par les principaux personnages sont mises en relation avec des technologies que l’on pourrait qualifier d’« improbables », voire de « rocambolesques ». Le côté « technologique » est très prégnant – peut-être me qualifiera-t-on de « scientiste » ? Mais, de mon point de vue, il est d’abord question d’un chamanisme incarné. La frontière entre imagination et réalité est bien ténue.
Ceux qui ont déjà vécu des expériences chamaniques et transpersonnelles en savent quelque chose. La réalité est bien plus extraordinaire qu’elle n’est ordinaire. À ce titre, la science-fiction, telle qu’elle nous est présentée par le cinéma, est très en deçà de la réalité appréhendée au travers des expériences visionnaires. Nos filtres culturels et psychoémotionnels nous trompent, sinon nous limitent.
Aux Sources d’Éden - Les Grandes Présences propose un récit qui a plusieurs niveaux de compréhension. Les Sources évoquent la vie de l’univers et les Grandes Présences incarnent Ceux qui l’anime. Dans l’invisible, une vaste existence se découvre et se matérialise jusque sur le plan tangible. Sans jamais l’exprimer directement, l’intrigue place l’humain au cœur de grands événements cosmiques. Éden, le Jardin des Délices, répondra à une crise majeure qui se révélera progressivement au fil des pages. Vous découvrirez des explications si improbables qu’elles pourraient avoir la prétention de répondre à des questions dont les réponses sont justement impossibles… Il aura fallu deux volumes pour les mettre en lumière. Vous avez entre les mains le premier.
Je vous souhaite une bonne lecture…
1 Nous pensons que ces bouleversements existentiels ont déjà commencé.
Mélisse et Mani n’avaient jamais vu le ciel d’aussi près. Ils le découvraient avec des yeux de nouveau-nés. Leurs regards conjugués plongeaient dans l’immensité gazeuse dont les limites venaient de rompre. Un horizon d’un vert juvénile, pénétré de délicates traînées vaporeuses d’un rose subtil, s’était frayé une place entre les grands arbres. L’immense forêt semblait avoir reculé. C’était la première fois qu’un tel spectacle s’offrait à leurs yeux interrogateurs.
Ils n’avaient pas de mot pour décrire ce grand ciel à découvert. Cela n’existait pas dans leur langue natale, l’élendis. Tous deux appartenaient à la petite communauté des Élendoums. Ils vivaient depuis toujours sous les grands arbres qui abritaient une végétation luxuriante et intacte. Les terres d’Élendia, leur planète, étaient en majeure partie recouvertes de forêts. À l’évidence, ils ne connaissaient de leur environnement que les grandes verdures forestières au milieu desquelles ils étaient nés. Jusqu’à ce jour, ils n’avaient jamais rien vu de tel. L’horizon ouvert avait la forme d’une grande brèche qui attirait leur attention au-delà des frondaisons. Certes, parfois des mosaïques de ciel coloré perçaient entre les cimes des grands arbres, principalement dans la région des grands rochers. Là-bas, il fallait lever très haut les yeux pour tirer son esprit au-dessus de la canopée. L’imaginaire prenait alors le relais car personne n’avait pu voyager dans les étendues mystérieuses du firmament. Certaines histoires extraordinaires, qui avaient bercé l’enfance de Mélisse et de Mani, provenaient de ce pays onirique.
La vue de cet horizon élargi avait littéralement stoppé la course des deux compagnons. Leur regard était ahuri. La scène était surréelle. Ils restèrent médusés un bon moment à hauteur d’un petit tertre sur lequel ils avaient pris appui. Leur être était comme aspiré par le vide ambiant. Leur esprit s’était reclus loin du flux de leurs pensées habituelles. Ils auraient pu s’envoler dans les airs vers un ailleurs, et cela sans effort, si la morphologie de leur corps s’y était prêtée.
Soudain, un bruit transgressif retentit dans le lointain, sortant les deux Élendoums de l’état quasi hypnotique dans lequel ils étaient plongés. Un grondement mécanique strident se fit entendre avec de plus en plus d’insistance. Jamais Mélisse et Mani n’avaient entendu sonorité plus désagréable, ou plus étrange que celle-là. Quelle incongruité ! Cela tranchait avec les mélodies qui enchantaient habituellement la forêt ! Les vibrations mécaniques qui leur parvenaient provoquaient en eux une sensation très inhabituelle. Un malaise les prenait de l’intérieur. Un mauvais pressentiment les gagna rapidement. Ils n’eurent pas besoin de se consulter pour le confirmer. Quelque chose se passait ici, quelque chose de tout à fait anormal. Difficile de parler d’inquiétude, ce mot n’avait aucun sens pour eux, ils ne l’avaient jamais connu.
Instinctivement, Mani saisit vigoureusement la main de Mélisse. Son cœur battait plus fort et ses muscles se resserraient anormalement. Il voulait se blottir contre elle, mais l’horrible bruit qui leur perçait les tympans lui fit perdre l’équilibre. Le poids de son corps le fit s’écraser sans ménagement sur son amie. Ils roulèrent ensemble sur quelques mètres dans le sens de la pente et furent stoppés net par le tronc d’un arbre nain. Sonnés, il leur fallut quelques secondes pour retrouver leur esprit et se redresser sur leurs jambes.
Ils empruntèrent la timide colline qui se dressait à quelques dizaines de mètres d’eux. C’était encore le meilleur endroit pour tenter de voir ce qui se passait. Arrivés en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, ils se jetèrent au sol, au milieu de fougères émeraude teintées de délicates touches bleutées. Ils écartèrent des mains les longues frondes et passèrent leur tête entre les formes plongeantes et élancées.
Ce n’était ni le ciel ni l’horizon qui attira leurs regards lorsqu’ils les plongèrent une autre fois loin devant eux. Le paysage était bouleversé. Le ciel et l’horizon avaient laissé place à quelque chose d’irréel. Sur une grande distance, tous les arbres avaient disparu, comme s’ils avaient été sèchement arrachés du sol, laissant apparaître partout des trous béants dans une terre meurtrie et nue. De larges coupes de troncs étaient visibles à perte de vue. Le sol semblait avoir été retourné avec violence par une force invisible. Partout, des branches de tout gabarit gisaient au sol, écrasées et démembrées. Ces restes d’arbres tapissaient une terre forestière complètement retournée. D’autres branchages, en revanche, paraissaient avoir été rassemblés intentionnellement pour constituer de gigantesques fagots.
Il ne serait jamais venu à l’idée d’un Élendoum d’abattre un arbre. Alors encore moins une forêt ! Quelle espèce de magie obscure venait d’opérer ? Qui étaient les responsables d’une telle horreur ? Et pour quelle raison un tel sacrilège ? Ce questionnement venait de se poser, mais transcrit dans la psychologie des Élendoums.
Mélisse se tourna vers Mani :
— Que se passe-t-il ? Je n’ai jamais rien vu d’aussi horrible !, dit-elle, tout éberluée.
Troublée, les yeux écarquillés, elle ne savait que penser. Cela dépassait son imagination. Elle fixait désespérément son compagnon. Elle attendait une réponse, au moins un début d’explication. Mais Mani se trouvait lui aussi démuni. Rien ne pouvait expliquer la disparition aussi soudaine d’un pan aussi grand de la forêt ancestrale.
— Regarde ! Regarde là-bas ! s’écria Mani, avec un grand étonnement. Son esprit et son corps se figèrent sur place.
Plusieurs objets volants se déplaçaient dans le ciel. Ils se stabilisèrent à une quinzaine de mètres au-dessus du sol déboisé. Les mystérieuses choses ne faisaient plus qu’un bruit sourd et étouffé, presque inaudible.
La tête de ces appareils avait la forme d’un doigt recourbé. Sur les quatre phalanges noires qui le composaient, les deux centrales étaient recouvertes de grandes surfaces vitrées et teintées. La plus petite, celle qui se situait à l’extrémité du doigt, donnait l’impression de se mouvoir et de sentir l’air ambiant comme un organe olfactif. La plus haute des phalanges s’étirait vers l’arrière et s’aplatissait jusqu’à se fondre dans une large queue qui fermait l’appareil. Un bras formant un arc de cercle aérodynamique, mais brisé en plusieurs endroits, plus large sur le dessus et plus fin en ses extrémités, enveloppait la dernière et plus grande phalange. Chaque arc de lune des engins portait de chaque côté deux avancées cylindriques capables de les propulser en avant. Un hiéroglyphe noir sur fond blanc était incrusté sur les faces latérales, bien à l’arrière des baies teintées. Des lumières toujours en mouvement clignotaient sous le dessous des ailes. Servaient-elles à communiquer quelque message que Mélisse et Mani ne pouvaient décrypter ?
Les événements se précipitèrent. Les appareils de la flottille ouvrirent en grand leur ventre. De larges pans métalliques s’écartèrent par le dessous et laissèrent apparaître une cavité. Un vent s’engouffra dans les soutes prêtes à délivrer leur contenu.
De gigantesques chenilles articulées furent déchargées. Quatre câbles massifs retenaient chacune d’elles au moyen de solides pinces disposées aux angles des cabines de pilotage. Le grand bras qui prolongeait les hublots des cockpits semblait au repos. Les curieuses chenilles noir et rouge étaient ainsi suspendues en l’air. Elles atteignirent le sol sans à-coups. Une fois stabilisées, elles furent automatiquement libérées des pinces qui les retenaient. Sans perdre un instant, les moteurs se mirent en marche. Les machines partirent toutes dans la même direction comme guidées par une même force invisible.
Mani et Mélisse ne comprenaient pas. Ils observaient, sans pouvoir parler, la scène inimaginable qui se déroulait sous leurs yeux. Ils suivirent du regard les machines chenillées qui s’éloignaient avec une assurance déconcertante. Rien de ce qu’ils avaient connu jusque-là ne ressemblait à cela. Voici qui les intrigua au plus haut point. Était-ce une nouvelle race d’êtres vivants ? Quelle idée farfelue ! Mais c’était tout de même vrai. D’où venaient-ils ? Que faisaient-ils ici ?
La quiétude qui avait régné ici depuis des temps immémoriaux semblait rompue. Cela ne présageait rien de bon. Les deux amis ne le savaient pas encore, mais ce qui venait de s’enclencher allait bouleverser leur vie au-delà de l’imaginable.
Le malimbo était très certainement l’arbre le plus imposant d’Élendia. Ses racines parcouraient de gigantesques distances dans le sol. Elles captaient et ressentaient l’Effervescence de la vie qui animait et rendait si joyeuse la grande forêt. Sensitives et douées de motricité, elles se déplaçaient en produisant des micromouvements. Les radicelles échangeaient de l’information avec leur milieu. Comme un grand poumon, le collet de l’arbre se soulevait et se rabaissait plus d’une fois dans une journée de trente-six heures.
Ainsi, tout ce qui se nouait en surface et qui était porté au jour dans la sylve séculaire était, par des voies souterraines, immédiatement connu du malimbo. Ses cellules vibraient au rythme d’Élendia et de ses cycles. Aussi, son envergure monumentale, liée à son auguste hauteur, en faisait l’arbre le plus majestueux qui soit. Cet arbre-là connaissait tout du monde, de son passé et de son présent, et peut-être même de son futur. Les Élendoums l’appelaient O Vono, c’est-à-dire « Celui qui voit ».
Mani s’était déjà connecté plusieurs fois à l’arbre. Il s’était servi pour cela d’une hampe florale du malimbo. Il était ainsi entré en contact avec la sagesse ancestrale et visionnaire de ses ancêtres. Ce privilège, dont il ne fallait pas abuser, n’était pas accordé à tous par Émaïm, le guide de la communauté reconnu comme le plus sage des Élendoums. En effet, selon la tradition, il n’était pas bon de solliciter le malimbo sans de bonnes et sérieuses raisons. Cette connexion avec l’arbre s’apparentait à un acte d’union sacrée. Les motivations du consultant devaient être guidées par l’intérêt général et le bien commun. Cette pratique de reliance avec le monde visionnaire restait ainsi exceptionnelle et réservée à quelques-uns.
Du point de vue de Mani, la situation présente exigeait une consultation. L’urgence ne lui donnait pas la possibilité de demander un avis au guide et grand Totem. Il fallait interroger l’arbre sans plus attendre. Mélisse le savait et éprouvait le même sentiment que lui. Elle approuvait sa décision sans le lui dire. Elle pouvait lire dans le cœur et les pensées de son compagnon comme s’il s’agissait d’elle. Il fallait savoir ce qui se passait. Alors, sans plus attendre, ils s’enfoncèrent dans l’épaisse forêt.
La végétation était abondante et drue. S’y perdre était inévitable pour qui n’avait pas l’habitude d’un environnement aussi entremêlé de troncs, de branches et de feuilles en tout genre. Il n’y avait aucun sentier. Les herbes folles qui se trouvaient là ne permettaient même pas de voir plus loin que le bout de son nez. C’était encore plus vrai pour les petits êtres à la peau azurée. Les imbrications des ligneux et des feuillages réseautaient de tous côtés et pouvaient sérieusement gêner toute pénétration dans la forêt. Les lianes, grosses et petites, tombantes ou nomades, formaient de longs rideaux et parfois de larges traverses capables d’ensorceler les imprudents. Mais voilà ! Pour les Élendoums, se mouvoir dans la forêt luxuriante n’avait rien de compliqué. Bien au contraire, se déplacer dans la grande végétation était d’une facilité déconcertante et avait tout d’un jeu.
Mani et Mélisse faisaient des bonds dans les herbages et glissaient sur les limbes de larges feuilles avec une agilité déconcertante. Certaines herbes pliaient jusqu’au sol sans jamais casser pendant que d’autres se courbaient à peine sous leur poids.
La fluidité de leurs mouvements était telle qu’elle s’apparentait à la douce glissade d’une goutte d’eau au creux d’une feuille nervurée. Ils se faufilaient entre toutes sortes d’arbustes, dont certains étaient fort épineux, sans jamais s’y blesser ni rester accrochés. Leurs gestes étaient innés, spontanés et doués de justesse. Tout était simple.
Les deux compagnons empruntèrent ce qui s’apparentait à un raccourci. Cela existait ! Prendre le goulet qui se profilait devant eux les aurait emmenés trop vers le nord, dans la région des étangs verts et des terres argileuses. Il était plus judicieux de passer par la grande barrière rocheuse. C’était plus étroit et périlleux, mais qu’importe ! C’était surtout plus direct et rapide. Par-delà la grande paroi, Mani connaissait un malimbo dont l’âge remontait peut-être à la création d’Élendia. L’arbre ancestral lui avait déjà accordé sa confiance lors de son initiation.
Une brume des plus agréables et parfumées adoucissait les couleurs les plus vives de la végétation. Elle semblait se mouvoir imperceptiblement entre les formes végétales les plus raffinées, les éclipsant par couches successives. Même les arbres qui plongeaient leurs hautes cimes vers le ciel effacé se retiraient au profit du souffle sylvestre enchanteur. Tout se confondait dans un même corps et une même respiration.
Les deux Élendoums ralentissaient leur course. Ils passaient entre des troncs colossaux et profondément crevassés. Cette partie de forêt était un véritable labyrinthe. Aucun repère visuel ne permettait de s’orienter. Chaque nouvelle foulée occasionnait le risque de se perdre, et même de disparaître à jamais dans l’épaisseur de la brume envoûtante. Mais ici, sur les terres d’Élendia, aucun Élendoum ne s’égarait. Aucune ténébreuse magie, aucune malédiction, ne pouvait opérer.
Mani s’arrêta un instant. Il écarta ses bras frêles et plaça ses mains ouvertes devant lui, les paumes légèrement abaissées vers le sol. Il prit une grande respiration. Il fit un demi-tour sur lui-même, d’abord vers la gauche, puis à cent quatre-vingts degrés vers la droite. Il revint ensuite sur la gauche et stoppa net son mouvement. La paume de sa main droite fit une rotation pour se rapprocher de sa poitrine, pendant que celle de sa main gauche tirait son bras devant lui. Ses doigts légèrement écartés indiquaient la direction à prendre. Simultanément, il reçut intérieurement une image mentale de la barrière rocheuse qu’il se donnait pour objectif d’atteindre. Il pouvait ainsi balayer son regard intérieur et trouver les anfractuosités qui devaient leur permettre de passer à travers la roche.
Son ressenti ne le trompait jamais. Après une marche soutenue, la paroi rocheuse apparut devant eux à l’endroit même où il l’avait vue en esprit. Son aplomb s’imposait au regard. Les frondes plongeantes de grandes fougères tapissaient la roche un peu partout. Une dorure éclatante recouvrait leurs pinnules. Les rachis qui prolongeaient les pétioles pouvaient atteindre plusieurs mètres de long. Le couvert végétal évoquait à l’évidence la longue chevelure de la Dame d’Élendia, la Terre Mère. C’était toujours un spectacle magnifique. Les rayons de lumière bleutés, qui sortaient des fissures et des cavités perceptibles dans la paroi, se mêlaient aux couleurs vives des plantes enchâssées dans la pierre. Leurs faisceaux enveloppaient les fougères d’une aura légèrement scintillante.
Mélisse pénétra la première dans la plus grande ouverture qui déchirait la paroi rocheuse. Elle s’enfonça dans les méandres d’une galerie naturellement voûtée. Le sol était incliné et conduisait progressivement dans les profondeurs de la terre. Bientôt, elle atteignit la première chambre d’une grande caverne. Elle aimait particulièrement ces endroits reclus, si majestueux, où régnaient l’eau, l’humidité et la roche. Il n’y faisait jamais vraiment noir, car dans l’obscurité, les particules d’air étincelaient d’un bleu intense lapis-lazuli. En attendant Mani, qui s’attardait derrière elle, Mélisse plongea avec ravissement ses yeux dans les particules bleutées qui papillonnaient partout dans le vide obscur.
Mani la rejoignit. Un instant, il admira Mélisse dont le corps entier baignait dans un halo de lumière de couleur rose lilas. Son aura irradiait depuis son cœur une lumière bienveillante qui se reflétait sur les parois de la roche poreuse. Sa couleur dominante se mélangea à celle de Mani. Lui aussi s’immobilisa un moment et contempla le spectacle. Une lumière d’un bleu turquoise émanait de lui et formait plusieurs spirales qui se renouvelaient sans cesse autour de lui.
— On y va ? chuchota Mani.
— Oui ! Allons rencontrer le malimbo !, acquiesça Mélisse.
Mais plutôt que d’avancer, elle resta encore un instant immobile. Une inquiétude étrange et inhabituelle la saisit soudainement.
— Je suis bizarre. Je ne me sens pas très bien, Mani. Je ressens quelque chose de… Je ne sais pas… Ce que nous avons vu tout à l’heure est sûrement de mauvais augure. J’ai le pressentiment d’un feu contraire2, oui !, lui confia-t-elle, en le fixant intensément du regard.
Une vague d’émotion lui serra la gorge. L’aura de Mélisse se ternit passagèrement. Des nuances brunâtres firent leur apparition dans sa structure énergétique, mais disparurent quelques secondes plus tard. Elle savait que les émotions négatives engendraient quelque chose d’interdit chez les Élendoums. Les maladies étaient extrêmement rares. Lorsqu’elle était toute jeune encore, ses éducatrices l’avaient encouragée à ne vivre que de sa joie naturelle. Sans jamais le dire, car il s’agissait plutôt d’une intuition forte ; cette joie naturelle, qui était cultivée, permettait de prévenir tout risque d’irritation, de crainte ou de colère. Mélisse s’excusa pour son excès soudain auprès de Mani lequel ne l’en blâma pas. Elle repensa à ces arbres disparus et aux machines volantes surgissant brusquement dans leur vie. C’était, pensa-t-elle, l’événement déclencheur de cette secousse intérieure qui agissait comme un contrecoup. C’était l’œuvre du feu contraire.
Devant eux apparut un grand précipice. Une cathédrale de calcaire se découvrit dans toute sa magnificence. Celle-ci était composée de multiples formations et concrétions. Les particules d’eau qui ruisselaient le long des rideaux blancs d’aragonite et des draperies de calcite translucides produisaient une lumière bleutée fluorescente. Les couleurs étaient vives et nuancées dans l’immense gouffre. Elles s’ajoutaient aux tonalités de couleur dégagées par les auras des deux amis.
Mélisse et Mani attrapèrent une corniche qui se profilait sur leur gauche. Elle vint à point nommé. Certains passages, très escarpés, nécessitaient une attention particulière. Le sol glissait. Mais cela ne les gênait pas. De multiples replats facilitaient leur progression. À certains endroits, ils étaient rattrapés par des stalactites suspendues au-dessus de leur tête. À d’autres, ils pouvaient admirer des fistuleuses, des touffes serpentines et des cristaux aux formes excentriques. Puis, devant eux, dans le vide immense et bleuté, de grandes coulées de stalagmites en imposaient par leur beauté. Celles-ci étaient développées en encorbellements. Elles exhibaient leurs massives colonnes qui s’élevaient depuis un sol noyé dans l’obscurité profonde.
— Mani, tu sais ce qu’il y a là-bas en bas, au-delà des deux colosses de pierre ?
La jeune Élendoum montrait du doigt une zone bien trop enfouie dans les profondeurs du gouffre pour être visible à l’œil nu. Mais le ton de sa voix, empreint de gravité et de mystère, trahissait en partie sa pensée.
— Je le devine, Mélisse, répondit Mani. Tu parles du grand Théâtre, de l’endroit où certaines choses cachées se sont produites… Nul n’a le droit d’y pénétrer, je le sais. C’est une de nos règles fondamentales qui nous interdit même d’en parler.
Mélisse acquiesça de la tête.
Intrigué, Mani tourna la tête, la regarda droit dans les yeux, et reprit :
— Comment le sais-tu ? Le lieu même du grand Théâtre est gardé secret. Très peu de personnes en connaissent l’existence. Et parmi ceux-là, rares sont ceux qui savent comment s’y rendre. Il n’y a que les dignitaires comme Émaïm qui détiennent cette information. Comment as-tu eu connaissance de cela, Mélisse ? Serais-tu une… »
Mani ne finit pas sa phrase. Son visage exprimait de l’étonnement. Ses yeux en forme d’amande s’étaient figés, grands ouverts. Sa respiration semblait s’être arrêtée et ses oreilles peltées se décollèrent largement de leur assise. Il affinait ses sens pour capter avec le plus d’intensité possible les paroles que Mélisse allait maintenant prononcer.
— Mani, commença-t-elle par dire, c’est ma regrettée marraine qui m’a confié ce secret juste au moment de son adieu. Quelque temps auparavant, des songes funestes et insistants avaient hanté ses nuits. Les ancêtres lui apparurent et lui annoncèrent quelque chose d’important qu’elle ne voulut pas me révéler. C’était trop dangereux pour moi.
Mélisse marqua une courte pause, prit une grande respiration, et continua :
— En revanche, elle m’a parlé de l’emplacement du grand Théâtre. Je devais en connaître l’existence. Elle m’a révélé que, le moment venu, le dernier des jours, je devrai m’y rendre. Pas toute seule, mais avec quelqu’un de très proche. Je compris alors que ce sera avec toi. Je ne sais pas pourquoi, Mani, mais crois-moi, insista-t-elle en soutenant le regard médusé de son compagnon, nous aurons un rôle à jouer qui nous mènera à cet endroit.
— Le dernier des jours… Qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne comprends pas, concéda Mani, interrogateur.
Affectueusement, Mélisse posa la main sur l’épaule de son compagnon. Le murmure de sa voix prit une teinte plus confidentielle encore :
— Je sens, Mani, je sens en moi que ce que nous avons vu tout à l’heure est en rapport avec les rêves de ma marraine. J’y ai pensé dès que nous nous sommes dirigés vers la barrière rocheuse. Cette caverne, c’était le meilleur endroit pour te le dire ; et le moment s’y prête bien, je trouve. Je ne crois pas me tromper.
La conviction que Mélisse plaçait dans ses mots finit par résonner en lui. Songeur, Mani plongea sa conscience en lui-même. Il se mit à l’écoute de ses propres vérités. Le frisson qui remontait le long de sa colonne vertébrale lui fit brusquement lever la tête.
— Je te crois, Mélisse. Partons ! conclut-il.
Arrivés de l’autre côté de la corniche, ils débouchèrent dans une chambre finement drapée de calcite. Les gracieuses ondulations visibles s’étaient formées au fil du temps, en suivant patiemment le cheminement de l’eau. Au sol, une grande nappe d’eau étirait la chambre toute en longueur. Des vasques apparaissaient sous la surface endormie par le temps ; d’autres, creusées plus profondément sous la hauteur d’eau, se devinaient à peine. Les plus épaisses croissaient à partir des extrémités et formaient de beaux rebords accessibles à pied. Plusieurs bassins se succédèrent ainsi avec un faible dénivelé.
Un courant d’air très frais vint soudainement glacer le visage des deux Élendoums. Une bouche se découvrait sur leur gauche. Ils quittèrent aussitôt la chambre et empruntèrent un long tunnel. Des marmites recouvraient le sol ondulant joyeusement sous leurs pas. Alertes, ils ne perdaient pas de vue la configuration du lieu qui serpentait tout en rétrécissant. Une rivière à grands flots se fit entendre ; la veine devait passer quelque part, en contrebas, dans l’un des nombreux couloirs d’un vaste labyrinthe.
Après quelques efforts, la lumière du jour fit doucement son apparition ; d’abord éthérée, celle-ci se fit de plus en plus insistante. La nuit était derrière eux. Mani et Mélisse surgirent d’une cavité qui donnait l’impression de les régurgiter d’un seul tenant comme une nourriture indigeste. Ils débouchèrent dans un cirque. Au-dessus de leurs têtes, un large trou ovale perçait la roche en forme de cloche, leur laissant entrevoir le ciel au travers d’une végétation arborescente. Face à eux se trouvait une faille à même la roche. Ils empruntèrent cette sortie sans plus attendre. D’un mouvement, ils se retrouvèrent de l’autre côté de la barrière rocheuse.
Le paysage s’ouvrit sur un canyon. Ce qui aurait pu ressembler à une vallée s’étendait loin devant eux, sous d’épais feuillages et une canopée massive des plus denses. Les espaces de circulation s’enfonçaient dans une végétation omniprésente qui laissait peu de place au grand ciel. Une large rivière courait au fond d’une gorge dont les parois étaient fortement abruptes par endroits. Des arbres de taille moyenne mais à la circonférence imposante, dispersés et situés à différentes altitudes, allongeaient leurs longs bras robustes dans les grands vides qui creusaient le lieu. C’était l’un d’eux, appelé Zara par les Élendoums, l’arbre aux grands tentacules, qui permit à Mélisse et Mani de traverser l’abîme qui les avait entourés, les séparant de l’autre rive. Ainsi, ils grimpèrent sur une grosse branche primaire laquelle offrait de multiples prises, et vagabondèrent sur une charpente basse avant de passer de rameaux en rameaux. Des lianes suspendues leur permettaient d’agrandir leurs sauts. Ils touchèrent terre une centaine de mètres plus loin.
Ils laissèrent derrière eux les falaises et s’engagèrent dans une forêt où abondaient des herbacées géantes. Certaines d’entre elles avaient l’allure du bananier, dispersant en altitude leurs énormes feuilles sculptées par les vents. D’autres appartenaient à la grande famille des fougères. Leurs longs pétioles s’élançaient depuis la terre vers le ciel avant de retomber et de se courber comme un parasol. Un feu d’artifice végétal était à l’œuvre. Des arbres au feuillage arc-en-ciel, certains dominés par un rouge vif, d’autres par un rose bleu violacé, tranchaient sur un vert partout dominant. Mais l’être le plus magnifique était incontestablement le malimbo. Ce dernier s’imposait naturellement du haut de ses quelque cent vingt mètres. Il était là, dressé devant eux, l’arbre plusieurs fois millénaire !
Les racines des contreforts du malimbo étiraient son large tronc dans toutes les directions. Elles ressemblaient à de robustes personnages qui se mouvaient sous l’épaisse écorce. Elles aimaient se gonfler et onduler à la surface du sol, comme si elles frémissaient et dansaient avant de s’enfoncer dans les profondeurs d’Élendia.
Mélisse et Mani franchirent plusieurs de ces plis boursouflés et se postèrent à quelques mètres de l’énorme tronc. Ils étaient insignifiants comparés à la masse prodigieuse qui les dominait. Le fût du malimbo mesurait bien trente mètres de circonférence. Inutile de dire que l’envergure d’un tel arbre dépassait tout ce qui existait sur Élendia. Les branches les plus basses étaient inatteignables pour les Élendoums. Et comme la planète n’accueillait pas d’autres espèces de cette nature élevée sur deux pieds et dix orteils, bien prétentieux était celui qui affirmait avoir déjà touché du regard la cime de l’arbre sacré.
Chez les siens, Mani était reconnu comme un gisag3. Ce mot peut être traduit par « Celui qui voit dans la Lumière de l’arbre ». Il avait été intronisé une année solaire plus tôt. Le grand Totem, gardien de la tradition des Élendoum, l’avait choisi et officiellement reconnu. En le sondant lors d’un jour mémorable, il lui avait découvert une prédisposition pour entrer facilement en contact avec les malimbos de la forêt ancestrale. Tout était parti de cette reconnaissance. La cérémonie officielle d’intronisation avait eu lieu au village, devant tous les membres de la communauté. Avec l’acquisition de ce statut, Mani était devenu le treizième et dernier gisag de la présente génération placée sous l’autorité d’Émaïm, l’actuel guide.
Une génération d’Élendoums se calculait sur la durée de vie du grand Totem en place. Une loi qui se perdait dans la nuit des temps imposait l’élection de treize gisags au maximum par cycle d’existence. Ce nombre ne pouvait être dépassé ni transgressé. On affirmait volontiers que seul le grand Totem connaissait la raison qui justifiait cette loi. Lorsque survenait un changement de guide à la suite d’un décès, le nouveau ne pouvait remplacer les gisags de leur vivant. Par exemple, s’il restait une place de libre pour un nouveau gisag au moment de la dernière génération, le nouveau grand Totem ne pouvait en choisir qu’un seul et n’en destituer aucun pour le remplacer par un autre. Lors d’une même génération, tout gisag disparu libérait une place qui pouvait être prise ou non sur décision du guide.
Aucun Élendoum n’ambitionnait la fonction de gisag, et encore moins ne convoitait les lourdes charges qui incombaient au grand Totem. L’envie, la jalousie, l’ambition, le crime, n’existaient pas dans leur façon d’appréhender le monde. Leur douceur naturelle les pacifiait pour la vie. La joie et la spontanéité emplissaient leur cœur dans une forme de légèreté et de naïveté quotidienne et sans défaut.
Dans leur société, il n’existait ni semaine, ni week-end, ni jour de repos, ni labeur. Chaque jour apportait ses occupations et tous trouvaient leur légitimité dans les chants des anciens temps de la grande forêt. Leurs mélodies agissaient ingénieusement sur les plantes. De leurs mains, ils adoraient s’occuper du pollen des fleurs et s’amusaient à le répandre dans mille directions. Une partie de la flore indigène avait besoin d’eux, car le vent ne pouvait, à lui seul, faire tout le travail de pollinisation. Cette occupation n’occasionnait aucune sueur ni tristesse, mais apportait la satisfaction d’être utile et de participer à l’existence d’Élendia.
Mani se posta à trois mètres du tronc du malimbo. Il reproduisit, comme le lui avait enseigné le grand Totem, les gestes ancestraux de la salutation. Ses poignets firent danser ses bras en formant des spirales sans bousculer la moindre particule d’air. Ses mains faisaient des rouleaux vers son thorax avant de repartir devant lui en direction de l’arbre. Puis il joignit délicatement les mains devant lui, paume tendue contre paume tendue, et courba légèrement la tête en signe de respect. Il resta dans cette position une trentaine de secondes. Le vide se fit en lui. Aucune pensée ne pouvait troubler sa quiétude intérieure. C’était important. Il se rendit complètement disponible à ce qui était. Sans cela, le malimbo pouvait refuser d’entrer en contact avec lui.
Mani se mit à chanter pour le malimbo. Il utilisa l’ancienne langue des Élendoums. Il appela l’esprit de l’arbre et lui demanda d’ouvrir la connexion avec lui. En psalmodiant, il vantait ses qualités en employant de multiples adjectifs de grandeur et de respect. Il l’implora afin qu’il sonde son cœur et qu’il juge par lui-même de la morale du gisag qui se présentait à lui. Mani avait confiance. Il chantait encore…
« Ginko, assamo tio. Pakenka ayam ami. Si’in akemba api… malimbo O Vono4... »
Le gisag rythmait ses intonations par des sonorités graves bien choisies. Des harmoniques passaient par-dessus la mélodie et les souffles sifflaient jusqu’à la cime du malimbo. Pour un tout jeune gisag, Mani psalmodiait avec grande justesse. Il était doué. Ses paroles se fondaient à la mélodie ; ensemble, elles produisaient une alchimie qui ravit l’âme de Mélisse. Cette dernière se tenait en retrait pour ne rien perturber. La bouche de Mani sculptait les sons comme de la dentelle fine, les transformait avec les courbures de sa langue qui frappait son palais, puis les offrait à la terre avec son souffle vital.
La végétation des alentours profitait pleinement du bienfait des chants. Des feuilles de toutes les formes, des plantes et des arbres, s’étaient redressés sur leurs racines et montraient une vigueur renouvelée. Partout les oreilles poreuses de la nature étaient grandes ouvertes. Les pétales des fleurs faisaient danser leurs pédoncules et découvraient sans pudeur leurs stigmates et leurs étamines. La sève qui coulait dans les fibres végétales était soudainement dynamisée par les vibrations sonores conçues dans l’abdomen du gisag et aiguisées dans sa bouche. C’était comme si le chant plaçait devant les yeux de chaque être l’unicité du vivant qui prévalait en tout lieu sur Élendia.
Mani avait bien chanté. Une des hampes florales du malimbo descendit des hauteurs jusqu’à lui. Elle se mouvait dans l’air en ondulant et en serpentant gracieusement. Elle ressemblait à une longue tige d’un vert foncé, nuancé de jaune et de brun. La hampe approcha du gisag avec agilité en faisant un petit bruit grave, très étouffé et métallique. Cela ronronnait. Elle fit le tour de la silhouette immobile. Son embout portait une excroissance cylindrique qui se logea directement dans l’organe situé au niveau de la nuque de Mani.
Le gisag était resté en état d’acceptation et d’accueil. Comme tous les Élendoums, il disposait d’un orifice nucal à l’aspect plissé et cranté. Le sien était ouvert depuis le jour de son initiation ; cette particularité était le propre des Gisags. L’organe nucal leur permettait de consulter le malimbo et donc s’assurer leur fonction au sein de la communauté pour maintenir les équilibres socio-planétaires. Les autres Élendoums ne pouvaient pas faire usage de cet orifice, qui restait alors endormi et obstrué.
D’un seul élan l’embout de la hampe serpentine du malimbo se relia à la nuque de Mani. Ce dernier poussa un cri bref comme s’il venait de recevoir un coup violent. Ses yeux s’ouvrirent grand comme s’ils voyaient le monde pour la première fois. Ses bras s’écartèrent l’un de l’autre pour former ce qui ressemblait à une croix. Sa tête se releva et pointa fermement en direction du ciel. Son corps entier fut soulevé du sol, porté solidement par les muscles fibreux de la hampe ligneuse. Ses genoux se courbèrent légèrement pendant que ses pieds étaient suspendus.
Le gisag pouvait maintenant communiquer avec le malimbo, l’arbre qui avait cette faculté de montrer le visible et l’invisible. Une seule question tenaillait Mani : « Que se passait-il dans la grande forêt ? »
2Le mot « malheur » n’existant pas chez les Élendoums, ils ont cette expression « feu contraire » pour désigner une situation où un événement qui survient, va à contrario du bon sens, les poussant alors au questionnement sans chercher à répondre à ce qu’ils ne comprennent pas.
3Un gisag est une sorte de chaman. Nous vous invitons à vous reporter au lexique des mots chaque fois que nécessaire pour davantage d’explications.
4Proposition de traduction : « Grand Ancêtre, Protecteur de la vie aimée du cœur, tu es Pakenta dans toutes les directions de la joie. Reçois les bénédictions d’Amour… Malimbo O Vono... ».
Un bruit indéfinissable et déplaisant écrasait sans vergogne les douces sonorités joyeuses qui habituellement traversaient la grande forêt. La musicalité de cette nature virtuose était devenue inaudible. Le vacarme dominateur renversait tout. Il bousculait l’ordre poétique de la vie installée ici depuis une éternité. Les espaces forestiers se trouvaient soudainement envahis et dérangés par une bien étrange manifestation. Le bruit semblait émaner d’une mystérieuse créature vivante à l’appétit féroce. Il se déplaçait très rapidement, d’arbre en arbre, à une vitesse étonnante. Des têtes d’abattage monstrueuses montées sur des chenilles faisaient tourner leurs grandes lames acérées à plein régime. De la sciure de bois était violemment projetée en l’air avant de se déposer chaotiquement sur un sol malmené, torturé et labouré par les effroyables engins affamés.
À travers le malimbo auquel Mani était connecté, il observait à distance l’incroyable scène qui s’imprimait sur l’écran de son esprit. Sa conscience s’ouvrit en grand, et là, grâce aux images animées et colorées qui se déroulaient devant lui, il comprit quel était le dessein des monstres machines. Les engins échauffés par tant d’activité aspiraient la vie de la forêt. Voici la vérité ! Tout se passait trop vite pour lui. Les arbres étaient ébranchés sur place et tronçonnés en billes à une vitesse record. Comment était-ce possible ? Les bras articulés des êtres machines étaient d’une redoutable efficacité. Terrifiant !
Mani pouvait sentir les odeurs de résidus et de copeaux de bois frais qui tapissaient le sol forestier. Les effluves de bois coupé ne lui apportaient que déplaisir. Les notes boisées atteignaient son système nerveux olfactif par vagues successives. Elles provoquèrent chez lui une violente migraine. Pour évacuer le mal qui le gagnait, il le rassembla en un point unique en lui à partir duquel il pouvait l’expulser de son corps. Mais plutôt que de l’extirper de ses cellules et de le projeter hors de lui par la bouche, il choisit de le retourner contre lui. Sur un plan énergétique et vibratoire, il ne voulut pas prendre le risque de blesser Mélisse, naturellement très réceptive. Le poison était comme une flèche qui cherchait irrémédiablement une cible. Il lui en fallait une pour épuiser sa virulence et se dissoudre. La force nocive vint donc toucher Mani en plein ventre, au tréfonds de ses entrailles, provoquant chez lui des spasmes enragés. Puis une puissante nausée le saisit et fit virevolter son cœur. Il vomit abondamment une substance poisseuse. Son corps se soulevait brutalement à chaque contraction. Mais jamais la hampe du malimbo, bien enchâssée dans sa nuque, ne le lâcha un seul instant. Il courait potentiellement un risque. Les consultations pouvaient être dangereuses pour les consultants imprudents. Mani le savait bien. Mais maintenant, il était trop tard. La connexion était faite. Il espérait néanmoins s’en sortir indemne. N’était-il pas le treizième gisag de la communauté ?
Une fois son ventre reposé et son cœur à peu près remis, Mani réussit à se soustraire des effluves angoissés des essences meurtries qui l’avaient assailli. Il prit de la hauteur face à la scène qui l’avait écœuré. Il vivait de l’intérieur toute la détresse de la forêt, dans la moindre de ses cellules. Son esprit se déplaça et prit un nouvel angle de vision. Il contemplait maintenant tout un pan forestier qui disparaissait à vue d’œil. Il concentra ses facultés perceptives sur l’une des machines besogneuses.
L’une d’elles, justement, se dirigeait droit sur un manini. C’était un arbre au bois d’une dureté incomparable. Nul ne pouvait lui arracher un rameau. Aucune force connue n’était assez puissante pour cela. Aucune, sauf que, maintenant, il en existait une. L’effroyable machine coupante qui fonçait droit sur lui n’avait décidément peur de rien.
Le manini avait un feuillage presque imperceptible si on ne l’approchait pas de très près. Il avait la particularité de perdre ses branches les moins robustes à la fin de chacun de ses cycles. Curieusement, elles prenaient toutes des formes d’ossements. Beaucoup ressemblaient à un tibia ou à un fémur. D’autres, plutôt à un radius ou à un cubitus. Et certains rameaux imitaient même les métacarpiens des Élendoums. Chaque nœud tenait lieu de rotule. Grâce à ses articulations et à sa capacité à pivoter sur lui-même en fonction de l’ensoleillement du lieu, le manini orientait son houppier sur trois cent soixante degrés avec une aisance et une dextérité remarquables.
Mani ne perdait rien de la scène. Une grande cabine rouge aux vitres sombres pivotait sur elle-même, montée sur des chenilles en mouvement rapide. C’était une tourelle. Derrière elle, il y avait un gros ventre rectangulaire qui concentrait en lui toute la puissance de l’engin. Sur un côté de la cabine, un mât avec un bras télescopique noir gesticulait, commandant une grosse tête d’abattage qui s’adaptait à tout type d’arbres. Tout se passait là. Les mécaniques tenaient bon. Mani enregistrait dans ses mémoires le moindre mouvement perçu par son esprit, le moindre déplacement de la chose.
La tête d’abattage se positionna à la verticale du manini. Elle adapta son écartement à la circonférence du large tronc avec une facilité déconcertante. Les couteaux mobiles et les rouleaux d’entraînement de la puissante mâchoire enserrèrent le collet pour se bloquer contre lui. La lame de scie trancha l’arbre sans que ce dernier ne puisse s’y opposer. Coupé de ses racines, l’arbre osseux se déstabilisa et bascula à l’horizontale dans un grand fracas. La machine était intelligente car elle sut desserrer ses dents au bon moment et faire avancer la victime ébranlée entre ses lames acérées. Le tronc du manini glissa sans effort dans la tête d’abattage à l’aide des rouleaux d’entraînement. Durant les quelques secondes que dura l’opération d’ébranchage, toutes les ramures éclatèrent quasi simultanément. Des sons secs se firent entendre, comme si tous les os rattachés à leur tronc venaient de se briser en mille morceaux.
La machine ne s’arrêtait pas. Aucune pause. Tous ses organes fonctionnaient en même temps avec une grande cohésion et une parfaite organisation. Les opérations de coupe se succédaient sans discontinuer, sans aucune hésitation ni imprécision. C’était radical et abominable à voir. L’ébranchage n’était pas encore fini qu’une roue de mesurage, placée au contact de la grume, étalonnait les coupes du tronc en billes de même longueur. Ainsi, la scie découpait le manini avec une justesse et une netteté remarquables. Les billes tombaient à même le sol, les unes derrière les autres. Lorsque le diamètre du tronc devint trop petit, la coupe s’arrêta et la tête d’abattage se défit de la cime inutile. Voilà comment la chose était venue à bout du manini et de toutes les autres essences ligneuses.
Mani voulait maintenant diriger son attention à l’intérieur de la cabine de pilotage de la machine. Il espérait y trouver le cerveau qui commandait tout. Mais il se sentit à nouveau mal, très mal même. Les craquements du manini avaient brisé ses propres os comme par un effet de résonance. Ses membres le lâchèrent et perdirent tout tonus, mais le malimbo retenait Mani fermement au-dessus du sol. La séance n’était pas encore finie pour le gisag. L’arbre sacré lui montrait ce qu’il avait demandé à voir, sans ménagement et sans concession. Et ce n’était pas encore terminé. Mani devait aller jusqu’au bout de l’expérience, aussi dangereuse était-elle pour lui. Il fit donc appel à sa volonté et à son courage pour dépasser les souffrances qui le transperçaient. En esprit, il traversa les vitres bombées et teintées de la tourelle.
Le gisag n’avait jamais rien vu de pareil ! Il n’existait aucun vocabulaire adéquat pour décrire ce qu’il découvrait. Heureusement qu’il n’avait pas besoin de mots pour comprendre les situations, sans quoi il aurait été grandement limité. En fait, son entendement était alimenté par une sorte de conscience intérieure affinée et hypersensible. Le malimbo aiguisait ses sens à l’extrême, au point que Mani pouvait dépasser les limites de son corps et se déplacer en esprit bien au-delà. Cette sensibilité accrue lui donnait accès à cette fameuse conscience capable de décrypter les situations à distance. Mani voyait…
Sur un tableau de bord de forme ovale se trouvait alignée une multitude de boutons lumineux et de commandes. Un ordinateur était positionné au centre, face à l’opérateur de bord. Des données diverses y étaient inscrites dans un langage inconnu. Dans la cabine, les vitres avaient perdu leur aspect sombre. Mani, coupé de sa souffrance, mais toujours concentré, pouvait suivre ainsi de l’intérieur les manœuvres terrifiantes de l’imposante mâchoire. La vitre centrale servait aussi de grand écran sur lequel était projetée une sorte de carte logicielle avec des symboles et des codes dynamiques. La carte bougeait en fonction des déplacements de l’engin et de la configuration du terrain.
Mani n’avait pas encore pris conscience de la présence de l’opérateur de bord. Alors qu’il était absorbé par les images animées qui défilaient sur la vitre principale, une voix se fit entendre :
— Zink ! Xyanx anwo w oxy Axdead ! Inx ! Xouf ax tox ? A rotx zyxo aix zox ox gonom...
Interrogateur, Mani focalisa son attention sur cette mystérieuse voix qui sortait d’une sphère vocale inanimée.
— Quelle curieuse bouche ! pensa t-il.
Instantanément, le gisag comprit le sens global des paroles prononcées. La voix grave d’un inconnu vociférait quelque part devant un micro :
— Que fais-tu donc, Zink ? Ton rendement ! Il est trop bas ! Tu es en dessous de la cible ! Vérifie la programmation de ton routeur Axdead ! Tu es en sous régime, merde ! Tu es où, là ? Tu rêves à quoi ? On ne peut pas prendre de retard sur le prévisionnel des coupes. Je risque gros sur ce coup-là ! La colonie compte sur nous !
Une main s’avança vers la sphère vocale. C’était celle de l’opérateur de bord. Elle était plutôt marron et boursouflée avec des taches blanchâtres sur la paume. Une sorte de métal très souple avec des motifs écailleux recouvrait ses doigts. Ce qui pouvait être son index appuya sur une surface plane de la sphère vocale. Un visage rude à la forme orthognathe apparut très nettement sur l’écran. La créature mécontente exhibait des mandibules hypertrophiées. Son front était très avancé par rapport à son espace buccal, plus encaissé. Ses yeux rougeoyants, plutôt ronds, sortaient de leurs orbites suppurantes. Ce qui ressemblait à des craquelures de peau était nettement perceptible sur l’ensemble du visage martelé de la créature.
L’opérateur de bord accepta sans broncher les réprimandes de son supérieur. Mani se rendait compte des rapports tendus qu’entretenaient les deux inconnus. Ces relations lui semblaient vraiment violentes et agressives, bien éloignées de celles qui avaient cours chez les siens. Peut-être était-ce à cause de ce curieux retard, notion qui n’existait pas chez les Élendoums ? Mais quelle était donc la raison de tout ceci ? À quelle fin ? Et d’où venaient ces créatures ? Le fond du discours lui échappait encore.
Après que l’opérateur se fut excusé et qu’il eut exprimé ses regrets, son supérieur lui envoya de nouvelles données informatiques pour qu’il réinitialise son routeur Axdead. Il fallait réévaluer l’optimisation de ses performances de coupe. Ainsi, des codes s’affichèrent sur l’écran de bord de la machine et une carte virtuelle de navigation se plaqua sur l’espace vitré situé face à l’opérateur. L’engin passait en mode contrôle. Les codes de décision se modifiaient en fonction de multiples paramètres, certains en rapport avec la configuration du terrain. Ils administraient sans autre moyen manuel les différentes commandes de l’engin de coupe. L’opérateur était pour ainsi dire soumis passagèrement aux décisions de l’ordinateur de bord. Son orgueil en prit un coup. Mais très sûrement craignait-il plus encore des sanctions venant de sa hiérarchie. Personne ne blaguait avec la discipline.
Les nouvelles instructions d’abattage firent tout de suite leurs effets. Bien des arbres furent démontés et arrachés de leurs racines. Toutes les abatteuses œuvraient de la même façon, avec la même efficacité, sans jamais se fatiguer. Oui ! L’horizon s’ouvrait de plus en plus grand sur les terres séculaires d’Élendia.
Dans l’état dans lequel se trouvait Mani, le temps n’avait aucune durée. Plusieurs heures passèrent avant que de gros porteurs n’arrivent sur les lieux dévastés par les coupes. Le superviseur, depuis son centre de contrôle, envoyait régulièrement un calque informatique du suivi des déplacements de ses abatteuses. Ce calque pouvait se superposer sur la carte de navigation des engins de transport et leur fournir ainsi toutes les indications nécessaires pour recueillir les millions de billes éparses qui gisaient à terre, tout comme les grumes. Tout était calculé pour optimiser les opérations et réduire le temps des relèvements.
Les opérations de débardage commencèrent très rapidement. Des chenillettes ouvrirent plusieurs traînées de circulation dans la forêt saccagée. Elles raclaient le sol de leur lame pour l’égaliser et pour rejeter sur leurs bords les terres gênantes et les restes de végétation inutile. Les porteurs les suivaient, équipés d’une grue munie d’une puissante pince pour saisir les billes. Leur rôle était de débarder des bois de petites longueurs. Quant aux gros débardeurs, équipés d’un treuil télécommandé, ils pouvaient tirer des troncs de très grandes longueurs. Tirées ou transportées, les billes et les grumes étaient empilées et stockées en divers endroits soigneusement choisis. Tous les engins étaient affairés et fonctionnaient ensemble dans une admirable synergie. Zak, le chef d’équipe des opérations de coupe et de transport, pouvait être satisfait et rendre régulièrement compte à sa hiérarchie de l’avancement des exploitations.
À la trente-sixième heure, la nuit tomba d’un coup sur le vaste chantier. La phase nocturne correspondait en fait à une période extrêmement brève durant laquelle les astres n’éclairaient plus Élendia. Elle ne durait pas plus d’une heure, juste le temps d’un silence et d’un repos pour la nature. Mais cela n’arrêta pas les engins qui se succédaient sans relâche, infatigables.
Au lever du jour, les feux du soleil rouge firent leur apparition et irradièrent la planète d’une chaleur généreuse. Les Élendoums l’appelaient Horahis, le Feu qui soulève. C’était la période rouge durant laquelle la grande forêt transformait ses eaux nourricières accumulées au cours de la période verte en une énergie capable de conduire certains végétaux à une maturité fulgurante. La période, propice au développement des fruits de toutes les formes et couleurs, correspondait plutôt à une phase végétale de mûrissement.
Mélisse n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Juste enveloppée d’un duvet de feuilles tenant au corps, elle avait résisté au sommeil, pensant à Mani qui pouvait avoir besoin d’elle à tout moment. Sur le sol herbeux, elle lui faisait face pour conserver la sensation d’être toujours à ses côtés. Au matin, occultant sa fatigue, elle s’était assise sur un rocher à quelques mètres de Mani, surveillant ses moindres gestes et paroles. Lui, il était toujours immergé dans ses visions. Elle le regardait donc. Elle savait qu’il était en prise avec quelque chose d’affreux. Elle le ressentait très fort. Elle avait bien vu comment le corps de son compagnon avait réagi. Ce n’était pas le moment de le laisser seul, même pour aller chercher du secours au village. Elle avait pris la décision de rester à ses côtés jusqu’au bout ; et même de se priver de tout, plutôt que de lui. Ne pas dormir entre deux périodes astrales ne lui était probablement jamais arrivé, car cela perturbait les rythmes biologiques des Élendoums. Même brève, la nuit lui avait semblé interminable.
La faim tirailla son estomac. Le moment était propice à la cueillette de quelques horas, un fruit succulent dont tous les Élendoums raffolaient au matin. Elle s’était donc mise en quête de l’arbuste fructifère. Très vite, elle repéra un horami qui portait de délicieux horas bien mûrs. C’était facile pour elle de le trouver car la fluorescence des fruits de l’horami trahissait sa présence à plusieurs dizaines de mètres alentours. Elle n’avait pas perdu son temps et le moment était savoureux.
L’horami était doué d’intelligence5. Le pistil de ses fleurs attirait à lui le pollen d’autres horamis par une sorte de magie naturelle. Un contact magnétique semblait se produire entre eux. Irrésistiblement, le pollen était capturé comme l’aimant attirait le fer. Il trouvait ainsi son chemin en se faufilant entre les diverses végétations sans jamais se perdre. Une fois le pistil fécondé par le pollen, le fruit apparaissait et grossissait à vue d’œil dans les dernières heures de la période verte. Après la nuit et juste après les premiers rayons solaires, l’arbuste généreux amenait les fruits à maturation. Il marquait ainsi le changement de période sur Élendia. Ses fruits se gorgeaient de jus à une vitesse fulgurante.
Et, lorsque survenait le coucher d’Horahis, à la dernière heure de la période rouge, l’horami perdait toutes ses forces vitales. À la trente-sixième heure, l’arbuste, doué d’une souplesse rare, se recroquevillait entièrement sur lui-même et prenait la forme d’une grosse balle. Lorsqu’arrivait la première heure de la période verte, l’horami se reconstituait. La période verte prenait son essor sous les auspices de la lune verte, Konshouet, dont le nom signifie Lumière de l’éternel rajeunissement. Les pluies étaient particulièrement abondantes à ce moment-là. Un nouveau cycle commençait alors sur Élendia.
Mélisse laissa un instant de côté ses préoccupations, le temps de se délecter et de se rassasier. Les horas fondaient dans sa bouche et excitaient ses papilles. Des parfums sucrés et légèrement acidulés satisfaisaient son palais. Mais, à peine venait-elle d’avaler son troisième fruit, que le gisag tressaillit. D’un bond, elle quitta le rocher sur lequel elle était assise. Le corps de Mani gesticulait par à-coups, avec des mouvements brusques et saccadés.
— Mani ! s’écria-t-elle. Mani, m’entends-tu ? Je suis là !
Le gisag ne lui répondait pas. Il n’était pas là, pas auprès d’elle, même si son corps s’y trouvait. La situation devenait vraiment critique. Cela faisait trop longtemps que le malimbo le retenait dans son monde visionnaire. La connexion aurait dû être finie depuis longtemps. Pourquoi fallait-il que le supplice continue ? Mélisse craignait maintenant pour la vie de son compagnon. Les choses allaient bien trop loin. C’était dangereux. Mais que pouvait-elle faire ? Elle était là, à ses côtés, présente, mais impuissante. Elle le savait. Aucun Élendoum n’avait le pouvoir de déconnecter un gisag ou de commander un malimbo, pas même le guide. Mani était maintenant seul face à sa destinée.
Le gisag ressentait dans ses viscères l’impact de la déforestation et le grand vide que cela provoquait. Chaque arbre avait une âme et aucun n’avait une vie négligeable. Tous étaient reliés par une plus grande âme encore. Chaque espèce, pour les plus marquées d’entre elles, avait intégré à un moment ou à un autre l’alliance faite au commencement du monde avec la Dame d’Élendia6. Aucun être ne vivait reclus dans l’ignorance de la vie des autres vivants. Élendia était une planète complexe dont les énergies interdépendantes s’équilibraient. Tous partageaient une même conscience et chacun vivait de cette unité harmonieuse. C’était ainsi et cela suffisait à tout. Oui, c’était la réalité vraie, jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à ce que des créatures inconnues viennent remettre en cause cette évidence naturelle et l’équilibre qui la sous-tendait depuis toujours. Comment en était-on arrivé là ? Élendia n’avait pu fomenter un tel projet contre elle-même. Cela ne pouvait venir d’elle ! Alors de qui ?
Les fronts de déforestation s’étaient multipliés un peu partout sur la planète. Sept équipes au sol faisaient tourner leurs engins à plein régime. Le gisag se déplaçait en esprit d’un chantier à l’autre et prenait part à un bien triste spectacle. Il avait acquis une vision globale de ce qui se jouait. Quel que soit l’endroit où il portait son regard, toutes les scènes se ressemblaient. Les mêmes techniques, imparables, étaient utilisées. Les centaines de millions de billes de bois façonnées par les lames des machines étaient rassemblées sur de grandes surfaces stabilisées. Les grandes étendues chaotiques qui se dessinaient faisaient dramatiquement reculer la forêt jusqu’à ses extrémités. Les ouvertures sur le ciel formaient des trous béants qui modifiaient complètement l’environnement.
