Avant de partir - Marc Rebetez - E-Book

Avant de partir E-Book

Marc Rebetez

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Beschreibung

« Je me souviens de mon professeur de philo qui nous mettait en garde contre les dangers du relativisme : il fallait éviter d’y « sombrer ». Aujourd’hui, je lui pardonne. Je pense que Monsieur Lutaplaz ne s’est jamais bronzé le cul sur une plage déserte de l’archipel de Wakatobi en méditant les textes de ses maîtres anciens. »
Laurent, lui, n’a jamais été un grand philosophe. Pourtant, quelques mois de voyages en compagnie des bonnes personnes suffisent parfois à poser un regard nouveau sur le monde qui nous entoure.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Marc Rebetez est né en 1988 au coeur des montagnes valaisannes, à Sion. Expatrié à Neuchâtel où il suit des études de Lettres, il entrecoupe ces dernières de nombreuses vadrouilles plus ou moins lointaines. L’écriture lui apparaît depuis peu comme le seul moyen de voyager à l’oeil, lui permettant de recréer avec délice certaines atmosphères rencontrées sur la route. Dans le monde réel, il enseigne au centre professionnel du littoral neuchâtelois.

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Seitenzahl: 252

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Marc Rebetez

Avant de partir

 

 

« Y a que les routes qui sont belles

Et peu importe où elles nous mènent. »

 

J.J.G.

 

« J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles

Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :

– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,

Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? »

 

A.R.

 

« Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »

 

F.M.A.

Laurent

J’ai abandonné depuis longtemps : inutile d’essayer de comprendre ce qu’il se passe sur le petit écran à une dizaine de mètres de moi. De toute façon, au vu des goûts du coin, il s’agit soit d’une histoire à l’eau de rose, soit d’un film de baston. Non seulement des types n’arrêtent pas de s’agglutiner entre le téléviseur et mon siège, mais en plus la bande-son du film est quasi intégralement recouverte par du reggaeton qui tourne en boucle. En plus il fait chaud, et humide, et chaud surtout. Mon t-shirt détrempé colle à mon dossier. Pour couronner le tout, des effluves de poulet frit m’agressent constamment. Au moins, elles ont l’avantage de prendre le dessus sur l’odeur âcre de transpiration produite par la cinquantaine de personnes entassées dans cet autobus. Des fois, il y a des jours comme ça, tu en as juste marre. Marre de l’inconfort quotidien, des heures, voire des journées entières passées dans des transports en commun. Marre d’être sale, marre du pays que tu visites, marre de ton pote, marre de tout.

Ma tête bascule, mon regard croise celui de Zian. Ses yeux m’interrogent, je lui réponds par un soupir appuyé et mime le geste de me tirer une balle dans la tête. Il se marre, puis me demande si je sais où on en est. Qu’est-ce que tu veux que je lui réponde ? « On traverse actuellement le sud du Nicaragua dans un tacot qui flirte avec les trente kilomètres à l’heure. » Je ravale mon sarcasme et fais un effort de mémoire pour ressortir le nom de la dernière ville traversée : « Masada » ? « Masaya » ? Je ne sais plus bien. Ne pas prêter attention à la toponymie des lieux que tu traverses est généralement un signe plutôt inquiétant. Mais à cet instant, peut-être un peu naïvement, je me suis pardonné cette marque de dédain en la classant dans la catégorie des effets secondaires de mon coup de blues passager.

Perdu dans ses calculs, Zian murmure qu’il doit bien rester trois ou quatre heures mais que ça va « peut-être » vite passer. Pour sublimer toute son ironie, notre voisine du siège de devant, qui était pâle depuis un bon moment, vomit dans une gerbe immense ; je serre les dents. Au cocktail d’odeurs déjà présent dans le bus vient s’ajouter la pire de toutes : le doux fumet du dégueulis. J’ai envie de pleurer. Je rabats mon capuchon sur mes yeux, mets en place mes écouteurs, et me laisse bercer par les mélodies au combien réconfortantes de Simon and Garfunkel. Parfois, ça ne sert à rien de lutter contre le désenchantement à grands coups de chansons motivantes et rythmées. Dans ces cas-là, mieux vaut se pelotonner dans un drap de mélancolie pour tenter d’en ressortir plus tard.

 

« Hello darkness, my old friend,

I’ve come to talk with you again,

Because a vision softly creeping,

Left its seeds while I was sleeping,

And the vision that was planted in my brain

Still remains

Within the sound of silence »

 

L’excitation tangible qui gronde dans l’autobus me tire de mon sommeil. Dehors, la nuit est tombée. Par la fenêtre embuée, je perçois des halos de lumières qui défilent, signe que nous venons d’entrer dans une ville. Je me tourne vers Zian, il est en train de s’adresser à un gars debout à ses côtés pour lui demander si on est arrivé à Léon ; la réponse est affirmative.

Finalement ! Ce trajet reliant San Jose à la capitale culturelle du Nicaragua ne me laissera pas un souvenir impérissable. Heureusement, on y est. Là, tout de suite, ce qui est un peu moins cool, c’est que l’on s’aperçoit que le ciel est en train de s’effondrer sur la ville. Des litres d’eau tambourinent sur les toits puis s’accumulent sur la chaussée. Quitter le relatif confort du bus pour aller se faire agresser par des taximen en tout genre dans une gare routière n’est pas vraiment mon moment préféré de la journée. Alors, le faire sous la flotte et dans la nuit… Un regard vers Zian me confirme que l’on va s’en tenir à notre plan d’action habituel.

Notre tactique est plutôt simple mais diablement efficace : primo, dès qu’on sort du bus, à nous de tout faire pour garder nos sacs bien ancrés sur nos dos. Un instant d’inattention, et quelques secondes plus tard un quidam sans scrupule pourrait s’en emparer et les jeter dans le coffre d’un ami taximan. S’ensuivent alors généralement de longues négociations pour arriver à se mettre d’accord sur un prix vaguement correct. Deuxio, tenter de baragouiner quelques mots d’espagnol avec le sourire, en espérant ainsi faire comprendre aux curieux que nous avons plutôt l’habitude de ce genre de situations, et que nous savons où et comment nous allons joindre notre destination finale. Tertio, repérer la sortie de la gare routière en suivant les locaux, marcher la tête bien droite en ne montrant aucune hésitation et enfin tenter de trouver un taxi dans une rue parallèle. D’expérience, c’est en procédant ainsi que nous avons la meilleure chance d’obtenir un tarif « local ».

Ça, c’est dans la théorie. À peine sorti, Zian se rend compte qu’il a oublié son livre sur un siège, il me demande de surveiller son sac pendant qu’il court récupérer son bouquin. Trois gaillards s’approchent de moi. Alors que le premier m’apostrophe et que je me retourne pour lui parler, les deux autres s’emparent du bagage de Zian. Je me retourne et ne peux que constater ma naïveté. Les deux se fendent d’un énorme sourire et m’expliquent qu’ils possèdent des taxis, et que ça tombe bien, ils sont garés juste là. J’en peux plus, je n’en peux vraiment putain de plus. Je suis partagé entre l’envie de les étriper et celle d’abdiquer et de tout faire pour être au sec le plus vite possible. La fatigue l’emporte. De guerre lasse, je me laisse convaincre et commence à les suivre. Zian arrive, il me traite de loser en s’esclaffant. Je ne sais pas si je le hais ou si je l’adore, mais à cet instant, je ne peux pas m’empêcher de sourire. Il n’y a rien pour ma défense, je suis encore loin de posséder les réflexes nécessaires qui m’éviteraient de tomber systématiquement dans tous les pièges à touristes. Avant d’embarquer, plus par rhétorique que par réelle conviction, nous demandons au chauffeur combien va nous coûter le trajet pour se rendre à la tortuga loca, un hospedaje1 que nous avons repéré sur le site du Lonely Planet. Il me répond en riant de ne pas m’inquiéter, que ça ne va pas dépasser cent cordobas. Nous nous regardons tous les deux, incrédules. Le total représente à peu près trois dollars, je m’attendais à en débourser facilement le triple. Vamos ! Il y a des surprises comme ça : un petit quelque chose contribue à te redonner la pêche. Rencontrer des gens sympas quand tu ne l’es pas toi-même fait partie de ces moments où le sourire s’impose. Dix minutes plus tard, Engel nous dépose en face de ce qui semble être notre hostel. Après une franche poignée de main, nous poussons la porte grillagée et entrons dans la tortuga loca.

Comme d’habitude, nous n’avions pas pris la peine de réserver, mais comme d’habitude, ou presque, la chance nous sourit : il reste deux places dans le grand dortoir. Soulagés d’apprendre que nous n’allons pas devoir parcourir la ville pour trouver un plan B, nous signons pour les deux places vacantes avant même de demander le prix de la nuitée. Après une douche réparatrice et quelques mots échangés avec les autres voyageurs de passage, nous nous retrouvons dans le patio. Des plafonds hauts soutenus par d’élégantes colonnettes en bois, des murs aux couleurs chantantes, une cour intérieure dans laquelle s’épanouissent des plantes tropicales, des hamacs de tous types et de toutes formes qui s’étirent un peu partout : l’espace commun ne manque décidément pas de charme. En début de soirée, nous nous affalons sur les canapés de la pièce principale. Pendant que Zian va chercher une grande Tona que nous nous partagerons dans deux petites chopes, je remarque l’imposante carte du monde qui se trouve derrière moi. J’ai toujours été sensible aux atlas, les dimensions titanesques et la qualité de celui-ci m’impressionnent. Nul doute que cette fresque a déjà dû alimenter bien des discussions sans fin. Un « santé » guttural me fait sursauter. Je me retourne et découvre avec plaisir Zian qui amène deux verres de bière. Avant qu’il ne dise quoi que ce soit, je tiens à m’expliquer.

– Écoute je suis désolé si j’ai un peu eu une attitude de chiotte aujourd’hui. C’est cette saison des pluies, on nous avait tellement promis qu’on ne la remarquerait même pas, que ce serait que quelques averses en fin d’après-midi. Mais là après quatre jours de flotte consécutifs, je n’en pouvais juste plus. Alors en plus ce trajet en bus, c’était vraiment la goutte d’eau !

Un sourire en coins vient illuminer le visage de mon ami. À deux doigts d’éclater de rire, il me réplique que malgré mes figures de style boiteuses, il m’aime bien quand même. Et que par ailleurs, la scène où mon visage s’est décomposé après que la fille devant nous ait commencé à vomir valait son pesant d’or ! C’est exactement pour ça que j’ai autant de plaisir à voyager avec lui. Peu importe ce à quoi nous serons confrontés, il semble toujours parvenir à relativiser.

– N’empêche, ajoute-t-il, tu as raison sur un point. Toute cette pluie, ce n’est pas exactement ce pour quoi on a signé en venant au Nicaragua… Ça risque même de pas mal contrarier nos plans de balades sur les volcans. Et si c’est comme ça ici, on doit peut-être s’attendre à ce que ce soit pire dans les montagnes du Nord.

– Mouais, je ne sais pas, peut-être qu’il faut aussi apprendre à être patient, on n’a aucune raison de tirer un sprint, on peut peut-être s’adapter.

Ma phrase reste en suspens. Je remarque que depuis quelques instants, notre attention à tous les deux n’est plus vraiment centrée sur notre discussion, mais se fait peu à peu envouter par l’énorme représentation du globe qui trône derrière le canapé. Mes yeux s’écarquillent, une idée vient de faire son nid dans un tréfonds de ma cervelle. Impossible de la retenir, alors autant la jeter sur la table :

– Toi, en fait, t’as encore beaucoup de fric sur ton compte ?

Première partie

 

Mia

Avant de partir, tout est abstrait. On essaye d’anticiper ce qui va se passer, d’imaginer nos premières heures, nos premiers jours, nos premières rencontres. Étrangement, toutes ces images rayonnent. Je ne sais pas trop comment l’expliquer, mais les scènes qui défilent dans ma tête semblent peintes à l’aquarelle : tout y est lumineux et doux. Pour les transcender, j’attache une importance toute particulière aux morceaux que j’écoute. Non seulement ceux-ci ont le pouvoir de m’emmener plus loin dans mes fantasmes, mais je sais d’expérience que les quelques chansons que je sélectionne aujourd’hui feront partie de ma routine pour les mois à venir.

Si je venais d’un autre pays, je pourrais vous dire que le grésillement du haut-parleur annonçant l’arrivée du train en gare vient interrompre mes réflexions. Je trouve l’image jolie et elle dépeint ce moment avec un certain romantisme. Mais, je ne viens pas d’un autre pays, je viens de Suisse. Le haut-parleur de la gare d’Aigle est parfaitement réglé ; l’annonce résonne dans un son cristallin, quoiqu’un peu robotique. Elle m’arrache à cet univers imaginaire qui me rattrape de plus en plus depuis que j’ai décidé de partir seule, encore une fois. Avant de monter dans le wagon, je regarde le quai désert baigné d’une lumière de fin de journée. Derrière lui trônent ces montagnes qui vont bientôt me manquer. Tout est calme, tout est beau, tout est propre. J’aime mon coin de pays. Je sais depuis longtemps que ce n’est pas de ce côté qu’il faut chercher pour tenter de comprendre ce besoin qui me pousse, année après année, à partir à la découverte de pays lointains. Je monte, m’assieds du côté gauche du train – condition sine qua non pour pouvoir plus tard admirer au mieux les rives du Léman –, et repositionne mes écouteurs. Cette chanson de Broken Back m’envoûte déjà ; des fois tu choisis des morceaux, d’autres fois t’as plutôt l’impression que c’est l’inverse.

 

« We are the young souls and proud to be so, every day,

Tell them we are, tell them we are,

We’re on the way »

 

Pourtant, malgré l’adrénaline du départ, je ne suis pas certaine de savoir ce que je fais ici. À bientôt trente ans la tentation est grande de se laisser glisser dans un rythme de vie qui ne laisse que peu de place aux impulsions romantiques et à toutes les merveilles qui en résultent. Quitter mon job de RH chez Nestlé n’a pas vraiment été un crève-cœur, je crois même que j’attendais depuis plusieurs mois une bonne excuse pour fuir cette pieuvre qui chaque jour m’étouffait un peu plus. Depuis j’ai l’impression que beaucoup de monde me vantent constamment les bienfaits d’une vie rangée. Bon, honnêtement, je m’en fiche pas mal des considérations de la plupart des gens. J’aurais même plutôt tendance à les voir comme une incitation à faire l’opposé de ce que l’on attend de moi. Mais il y a les autres, mes amis, ma famille, et Gilles, surtout Gilles. Je sais que je l’aime et que c’est réciproque. Mais je sais aussi que ses sentiments ne sont fidèles qu’à une certaine image qu’il a de moi, et que ses yeux pétillent davantage lorsque je me réalise complètement. Voilà l’un des grands paradoxes de notre couple ; pour maintenir nos sentiments sur une pente ascendante, il faut que nous puissions nous émerveiller de la ténacité de notre conjoint à voir ses rêves devenir réalité. Et dans mon cas, le rêve qui m’obsède depuis quelques mois, c’est de repartir. D’abord en Indonésie, et après on verra.

 

« A thousand miles away

We’ve traveled to, so far to play,

We’ve put our fears aside »

 

Cette chanson résonne dans ma tête : elle me pousse vers l’avant au même rythme que l’interregio avale les kilomètres. Par la fenêtre, le lac Léman a déjà sa teinte bleu nuit. Des vaguelettes rajoutent à sa prestance. Je me réjouis tellement de retrouver l’immensité de l’océan. Les grandes forces de la nature m’ont toujours envoutées ; si j’ai été sous l’emprise de la montagne d’aussi loin que je puisse m’en souvenir, je dois bien admettre que celle-ci cède de plus en plus de terrain face aux vastes étendues d’eau salée. J’essaye de me plonger un maximum dans le spectacle qui défile de l’autre côté de la vitre et profite des morceaux de musiques qui s’enchainent et me bercent ; je fais tout pour vivre cet instant intensément. Si je me donne tant de mal pour ancrer ce moment précis dans mes souvenirs futurs, c’est que je sais qu’au bout du lac le train s’arrêtera et que je me retrouverai seule, seule face à l’imposant panneau d’affichage des vols de l’aéroport de Genève. À cet instant, mes choix ne seront plus que dictés par ma volonté du moment.

 

Une petite heure plus tard, je franchis les portes coulissantes du bâtiment de Cointrin. Au loin, une ligne rouge sur le tableau des départs attise ma curiosité. Emirates/ vol 934857/ Genève-Dubay/ Delay. Merde. Bon, pas d’informations supplémentaires disponibles, ça me laisse en tout cas le temps d’aller boire un Latte Machiatto. Vu que c’est la dernière fois avant un très long bout de temps que je vais me faire extirper plus de cinq francs pour un café, il n’y a pas de quoi culpabiliser. Une fois installée, il ne me manque plus qu’un 20 minutes. Je ne suis pas spécialement avide des « nouvelles » dont nous abreuvent les journaux gratuits, mais à nouveau, je ne vais certainement plus rien lire de ce genre durant des mois. Je fais taire ma conscience en considérant cette constatation comme une excuse valable pour me ramollir l’intellect à grands coups de faits divers plus crétins les uns que les autres. Quoi de neuf en Helvétie ? « Record de froid à la Brévine en plein mois de mai », ouais, « déclaration choque de la branche UDC de Schwitz, les requérants d’asiles devraient être stockés dans une porcherie désaffectée », okay…, « scandale dans les chantiers des stades de la coupe du monde 2018 au Qatar », sans déconner ? Quelle idiotie sans nom d’aller organiser la prochaine worldcup là-bas. C’est quand même dingue le fric qu’ils ont réussi à sortir ces pays du Golf, des villes ultramodernes, des compagnies d’aviation, des… Mais non, qu’est-ce que je suis nulle ! Mes billets, je les ai mis où ? Alors… Mouais, c’est bien ce qu’il me semblait, j’ai une escale à DOHA et je vole avec QATAR ! Je ne sais pas pour vous, mais je n’ai jamais réussi à faire la différence entre Emirates et Qatar. Tant pis pour le reste du café, il faut que je file au panneau d’affichage.

 

Qatar/ vol 837463 / Genève-Doha/ Boarding. Woaw. Dans trente-cinq minutes il décolle. Il vaudrait mieux ne pas trop trainer. Le bon côté de la chose c’est qu’il n’y a quasiment plus personne à l’enregistrement. Après m’être fait remonter les bretelles par une employée du nom de Marianne qui prenait, à mon avis, son job un peu trop à cœur, je peux enfin laisser s’enfoncer mon sac à dos dans l’inquiétant labyrinthe de tapis roulants. Je m’excuse platement une dernière fois et promets à Marianne que la prochaine fois, juré, je ne prévoirai non pas une, mais bien deux heures de marge (comme, me le rappelle-t-elle, la compagnie le précise dans mon e-mail de confirmation de vol). Oui, ok, d’accord. Maintenant il faut que je rush jusqu’à l’étape suivante. Il ne me reste plus que quinze minutes avant qu’ils ne ferment l’embarquement. Je m’engage directement dans la file du contrôle de sécurité. Heureusement les quatre douaniers ont l’air super-efficaces, dans cinq minutes au maximum je devrais être de l’autre côté. Après, vu la taille de l’aéroport, ça ne devrait pas être un trop gros problème pour arriver avant la fermeture de la porte. Mais là, tout de suite, je suis obligée de voir les minutes s’égrainer. C’est une sensation bizarre d’être aussi passive alors que l’on est autant pressée. Je me rappelle, il y a un peu plus de deux ans, c’était plutôt l’inverse.

En 2012, après bien des hésitations, je m’étais décidée : je partais seule à « l’aventure » pour la première fois, direction le Costa Rica. Je n’avais pas prévu de voyager trop longtemps : mon billet de retour était déjà fixé, je rentrais en Suisse un mois plus tard. Seulement, dans ma tête et à cet instant, ce petit mois représentait une parcelle non négligeable de ma vie. Pour mon départ, Gilles et moi avions décidé de concert qu’il fallait qu’il vienne me dire au revoir à l’aéroport. Je ne sais toujours pas si c’était une énorme erreur ou plutôt l’inverse. À peine après avoir enregistré mes bagages, nous avions fondu tous les deux en larmes. Pour bien comprendre, il faut savoir qu’en deux ans de relation, je n’avais encore jamais vu mon homme pleurer. Et là, en face de moi, se tenait bien droit une sorte de volcan de larmes qui explosait en sanglots silencieux. Par fierté, je préfère ne pas décrire la tête que je faisais, mais ce n’était pas glorieux non plus. De plus, le pire restait encore à venir. Lors d’un au revoir traditionnel, j’entends par là n’importe quel au revoir en dehors de ceux des aéroports, les deux personnes pleurent, puis en quelques secondes, l’être aimé disparaît dans un train ou un bus. Ici, ce n’est pas la même chose. Après les dernières embrassades, je m’étais éloignée sans me retourner (comme on le dit dans les chansons), et avais gaillardement parcouru trois mètres avant de me retrouver… bloquée par la file d’attente du contrôle de sécurité. Très vite des inconnus se sont agglutinés derrière moi, rendant tout retour en arrière impossible. Alors ont commencé les dix minutes les plus longues de ma vie : avançant petit à petit, le visage trempé et bouffi, j’apercevais au loin la tête dévastée de mon amoureux qui s’efforçait tout de même de sourire. Je me retrouvais amputée d’une partie de moi et avais tout le loisir de ressentir la lame d’angoisse qui me labourait le cœur. Le souvenir des longues minutes passées dans cette queue me fait encore frissonner. Voilà pourquoi, deux ans plus tard, la séparation que nous redoutions tant eut lieu sur le pas de notre porte, à l’abri des regards indiscrets.

Suivant ! Ah oui, mon bagage de cabine, mon portable, mon porte-monnaie, ok tout y est. Pas de sonnerie inopportune, un sourire du douanier, c’est presque trop facile. Je récupère mon bric-à-brac et vérifie plusieurs fois que je n’ai rien oublié, que mon ticket se trouve toujours coincé derrière la première page de mon passeport. À cet instant retentit dans l’entier du couloir une annonce que toute personne ayant déjà voyagé en avion connaît bien : « Derniers appels pour les passagers à destination de Doha, prière de vous présenter au plus vite au comptoir de la porte A7. » Un shot d’adrénaline percute mon corps. Je fonce au travers du long couloir bordé de magasins « duty free », me retrouve dans le hall principal, tourne d’instinct à gauche et commence à compter les numéros des portes d’embarquement. Arrivée à la A6, je distingue deux hôtesses vêtues d’un élégant tailleur mauve foncé fermer le guichet voisin. Je hurle comme une dératée que je suis là, et que, par pitié, il faut m’attendre. Elles doivent trouver la situation plutôt comique et en rien inhabituelle. Avec un sourire discret et dans un anglais parfait, la plus grande des deux me demande mon billet, tandis que l’autre ouvre à nouveau le portillon qui me permettra de rejoindre l’Airbus A340 tant désiré. Leur classe contraste (et c’est peu dire) avec mon air d’Américaine moyenne qui va faire ses courses au Wallmart du coin. Car oui, pour les longs vols, je privilégie toujours le confort à l’esthétique. J’ai conscience qu’il s’agit là d’une bien pauvre excuse pour expliquer mes grosses chaussettes en laine fermement maintenues par mes sandales de treks, elles-mêmes surplombées par un legging zébré de violet et de blanc. Ajoutez à cela un visage ruisselant de transpiration sur lequel se collent quelques mèches blondes qui s’échappent du capuchon de mon sweat vert « Nike », et vous pouvez obtenir une idée assez précise de mon look. J’essaie néanmoins de ne pas perdre la face, tends mon billet à l’hôtesse, et bredouille tout sourire un « thanks a lot, this time it was pretty short ». Elle me rend mon sourire accompagné du talon de mon billet, et ajoute « well, be sure to hurry up during your stopover in Doha. Anyway, we wish you a pleasant flight miss Mia2 ».

Quelques minutes plus tard, je suis bien installée dans mon siège, et ne peux m’empêcher de déjà explorer le mini-ordinateur qui me fait face. La sélection de films est énorme et je sais que cette compagnie me servira des verres de vin à volonté. Aucun doute, ce vol va être agréable.

Zian

Cette fois, je crois que nous tenons notre revanche sur la météo nicaraguayenne. Voilà trois jours que le temps est au beau fixe. Petit bonus, la température s’est passablement rafraîchie grâce aux pluies de la semaine passée. Quand on sait qu’à Léon les moyennes en cette saison se situent aux alentours des 38 degrés pour près de cent pour cent d’humidité, ce genre d’amélioration ne passe pas inaperçue. Hier matin, Laurent et moi avons décidé de tirer pleinement parti de cette accalmie bienvenue. Les alentours de la ciudade de la revolucion sont connus pour l’accès aisé qu’ils offrent à certains volcans toujours très actifs. Or, quelques jours plus tôt, nous nous sommes laissés séduire par des récits de backpackers décrivant le spectacle fascinant de jets de lave en fusion faisant « voler la nuit en éclat ». N’ayant jamais eu l’occasion d’admirer du vrai magma, nous avions décidé à cet instant de faire de Léon notre prochaine destination. Après une rapide pêche aux informations dans un cybercafé, nous découvrions que le volcan Telica est considéré comme le lieu le plus propice pour nous garantir l’accès à ces feux d’artifice naturels. Cependant, nous nous sommes vite rendu compte que notre budget quotidien ne nous permettra en aucun cas de nous offrir le luxe d’un guide pour nous aider à fouler le sommet du cratère. Entre nous, cela nous arrange aussi bien de ne pas se faire trimballer à gauche et à droite au milieu d’un troupeau d’autres gringos armés de leurs selfiesticks. Peut-être un peu téméraires mais pas complètement cons, nous avons tout de même commencé par aller poser quelques questions au bureau d’excursions pura vida. En prétendant être deux clients potentiels très intéressés à tenter ce trek cette semaine, les guides de la compagnie nous ont vite confirmé que la faible activité sismique de ces derniers jours ne posait aucun problème majeur vis-à-vis de l’ascension du pic. Toutefois, les chemins d’accès risqueraient d’être très boueux en pleine saison des pluies. L’étape suivante consistait à se trouver une moto à louer, une carte des environs, et, bien sûr, de l’eau et des vivres pour tenir entre deux et trois jours. Si l’emploi de l’adjectif qualificatif « boueux » pour les routes d’accès s’est révélé être un doux euphémisme (comme l’a si bien dit Lorenzo, un canoë aurait été plus propice que notre vieille Honda), nous sommes finalement parvenus sans trop de problèmes au départ du sentier. Comme nous l’espérions, les premiers pas de l’itinéraire étaient clairement balisés. Ce que nous n’avions par contre pas prévu, c’était la présence d’un garde à l’entrée du parc naturel. Bien que très sympathique, ce dernier n’en démordait pas : la Vierge Marie lui en est témoin, jamais il ne nous laisserait nous aventurer sur les pentes vertigineuses du Telica, à moins de revenir accompagné d’un guide. Il fallut lui expliquer avec diplomatie que je venais d’une ville de France appelée Chamonix, et que celle-ci représente pour beaucoup La Mecque de l’alpinisme mondial. En outre, j’étais en train de finaliser ma formation de guide de haute montagne et jamais je ne me permettrais de prendre le moindre risque, surtout accompagné d’un ami. Il rétorqua que derrière nous ne se dressait non pas une montagne de gringos, mais un volcan actif et donc potentiellement dangereux. Sur le moment, je n’ai rien trouvé à lui répondre. J’étais en plein tort et je le savais, mais c’était sans compter sur mon entêtement à gravir ce volcan par nous-même. Il fallut trouver quelque chose d’autre pour l’impressionner. Je sortis alors mon ultime atout : des photographies souvenirs que je garde toujours au fond de mon sac à dos. Sur l’une d’elles, on me voit accompagné de deux amis accrochés à un majestueux éperon de granit au sommet des Drus. Je crois que les clichés ont fait forte impression, puisque peu de temps après, le garde cédait. Il nous laissa la voie libre en nous souhaitant bonne chance, non sans toutefois nous donner son numéro de portable en cas de pépin.

Nous suivons un sentier qui se fraye un passage aux travers d’une végétation dense. Il est seulement dix heures du matin, mais la chaleur nous écrase déjà. Heureusement, un toit de verdure nous protège des rayons acides du soleil. La pente est abrupte ; après des semaines sans exercice, nos cuisses souffrent le martyre. Parfois, les rampes boueuses sont tellement raides que nous nous hissons à leur sommet à l’aide des racines et des lianes qui s’offrent à nos mains. Nous progressons ainsi silencieusement, tressaillant lorsque des plaintes lugubres de singes hurleurs retentissent du fond de la forêt. Puis, sans aucune prémisse, la jungle s’arrête net. Le contraste est si brutal qu’il nous faut quelques secondes pour ne pas être complètement aveuglés. Alors seulement, nous distinguons le Telica se dresser face à nous dans toute sa splendeur. Si la cime de l’imposante pyramide semble encore lointaine, les hauts plateaux où nous avons prévu de bivouaquer sont eux relativement proches. Malheureusement après quelques mètres, la déclivité du chemin qui nous autorisera l’accès à ces balcons s’intensifie encore ; nous nous autorisons donc une petite pause boisson. Quelques minutes plus tard, nous reprenons notre ascension. Laurent m’apostrophe :

– Hey Zian, tu ne m’avais jamais dit que t’étais guide ? J’ai toujours cru que t’étais charpentier en été et prof de ski en hiver ?

Maintenant que je commence à mieux connaître mon compagnon de voyage, je m’étonne que cette question ne soit pas venue plus tôt.

– Non, c’est vrai… Mais tu sais, c’est un projet seulement. Enfin, j’ai déjà fait presque la moitié de la formation cet hiver. Et justement, à la fin de ces trois premiers modules j’étais vraiment complètement rincé. D’ailleurs, je crois que j’ai décidé de partir un moment un peu à cause de ça.

– C’est fou, je savais que t’aimais bien être en montagne, mais je pensais pas que tu voulais y passer ta vie.

– Tu sais, quand tu es né dans une famille de montagnards à Chamonix, tu es tellement imbibé de tout cet univers de haute montagne, qu’à un moment ou un autre dans ta vie, ça devient presque évident d’entamer ta formation de guide.

– Ok, je crois que je vois ce que tu veux dire, ça ressemble à l’appel de l’océan chez nous… L’environnement où l’on a grandi laisse des traces, juste ?

Je n’avais jamais envisagé la comparaison. J’imagine que les grands espaces maritimes exercent aussi une sorte de magnétisme. Un peu comme la montagne en fait. Il relance par la question que je commençais à redouter :

– Et tes potes qui t’accompagnent sur la photo, c’est qui ?

Aie, difficile de botter en touche maintenant. Heureusement, Laurent se trouve derrière moi, il ne peut voir ni mon visage, ni mon expression.

– Le gars c’est Alex, un de mes meilleurs amis, avec qui je fais ma formation d’ailleurs. La fille c’est… c’est ma copine avec qui je suis resté longtemps, mais… mais c’est malheureusement fini maintenant. Enfin, depuis quelque temps déjà.

Le silence retombe. Je crois qu’il a compris que je ne souhaitais pas vraiment en dire beaucoup plus. Tant mieux, tant mieux et merci. Même si cela fait déjà trois ans, la plaie est encore douloureuse. Avec finesse, il relance notre échange dans une autre direction.