Avenida Vladimir Lénine - Constance Latourte - E-Book

Avenida Vladimir Lénine E-Book

Constance Latourte

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Beschreibung

Clémence, une jeune cinéaste française, part au Mozambique pour réaliser son premier documentaire. Seule, sans expérience ni budget, elle veut recueillir le témoignage de Chiliens qui, exilés de la dictature de Pinochet dans les années 1970, sont allés se mettre au service de la révolution dans cette ancienne colonie portugaise et ont participé à la construction du jeune État indépendant.

À travers le récit de cette quête parsemée d’embûches digne de Lost in la Mancha, Constance Latourte brosse un portrait haut en couleur de Maputo et du Mozambique. Elle retrace aussi l’histoire méconnue d’une génération d’idéalistes qui a fui une dictature pour traverser les rêves et les désillusions suscités par la révolution mozambicaine.

Avenida Vladimir Lénine est son premier roman.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

« un roman bien agréable sur la gestation d’un documentaire en zone si ce n’est hostile au moins difficile » Lyvres.fr

« le premier roman de Constance Latourte prend l’allure d’une leçon de vie, avec ses difficultés inattendues et ses moments d’intense joie, vécue presque aussi loin que possible de l’Europe occidentale, à la rencontre de gens et de moments passionnés. » Daniel Fattore

« la narratrice expose avec humour… les aléas de la colocation, les procédures interminables pour obtenir les autorisations de tourner, le  making-off de son film et la vie quotidienne au Mozambique. » Notes bibliographiques

À PROPOS DE L'AUTEURE

Lors de recherches sociologiques réalisées au Chili en 2006, Constance Latourte effectue un travail de documentation approfondi sur la dictature de Pinochet et les trajectoires d’exil des militants de la gauche chilienne (1973-1990). Elle recueille alors le témoignage d’anciens réfugiés politiques ayant vécu au Mozambique pendant leur exil et se passionne pour ce sujet. En 2008 et 2009, elle séjourne à Maputo pour approfondir ses recherches sur le Mozambique postcolonial et part à la rencontre de ceux qui, malgré le retour de la démocratie au Chili, ont décidé de s’installer durablement dans leur pays d’accueil. Mue par le désir de faire connaître cette histoire singulière, elle réalise Khanimambo Mozambique (L’Harmattan Vidéo, 2009), un documentaire dont le tournage inspire le récit d’ Avenida Vladimir Lénine.

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Seitenzahl: 285

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Couverture

Page de titre

À Andrea

Avenida Vladimir Lénine

Matinée ensoleillée. Mes pieds foulent les feuilles mortes sur les trottoirs parisiens. La brise semble hésiter entre la douceur de l’été et la fraîcheur de l’automne. J’avance d’un pas léger, ma veste à la main. L’impatience me pousse dans le dos. Je descends la large avenue, puis tourne à gauche. Mon regard guette les numéros des immeubles. Numéro 76, 78, 80, 82. Je pousse la lourde porte bleue, traverse une cour intérieure et entre dans des locaux à la moquette épaisse.

Une dizaine de personnes patientent dans une chaleur étouffante, le regard dans le vide. Certains agitent des éventails improvisés ; d’autres essuient leur front couvert de sueur. Je m’installe sur l’unique chaise inoccupée. En quelques instants, je me mets à transpirer à grosses gouttes. Le radiateur à côté de moi est brûlant. Des voix râlent dans le bureau du fond. Des gens soupirent. Une femme élégante regarde sans cesse sa montre et finit par lever les yeux au ciel. Un jeune homme, environ mon âge, tape nerveusement du bout du pied, le regard rivé sur son téléphone. Au-dessus du radiateur sont sobrement punaisées des notes informatives sur du papier jauni. La typographie vieillotte me rappelle la machine à écrire de mon enfance. Informações do visto. Visto de longa permanência : visto de estudante — visto de trabalho — visto para profissionais de jornalismo — visto de residência — visto de imigrante — visto por casamento. Je ne rentre véritablement dans aucune case, pourvu que ça passe. Vacinas obrigatórias. Febre amarela — febre tifóide — hepatite A — hepatite B. Tratamento contra a malária recomendado. J’espère ne pas tomber malade là-bas. Sonnerie de portable sur ma droite. Le jeune homme décroche avec empressement ; tous les regards se tournent vers lui. Il se lève, les lèvres serrées, et avance jusqu’à la fenêtre. La voix étouffée de son interlocuteur brise le silence de la salle d’attente. Le jeune homme commence à piétiner d’un bout à l’autre de la pièce, peinant à contenir le volume de sa voix. « Je pars dans deux jours, il me faut absolument ce document sinon… Je sais, je leur ai déjà expliqué mais elles ne veulent rien entendre. » Son regard traduit autant l’inquiétude que l’exaspération. Je ne peux m’empêcher de laisser traîner mes oreilles. Il part travailler dans une scierie du centre du pays, mais au train où vont les choses, il risque de rater son avion. Heureusement que les délais ne sont pas aussi serrés pour moi. Lorsque le jeune homme raccroche, son regard croise le mien. Je me mets à transpirer de l’intérieur. Et si ma demande n’était pas acceptée ? J’ouvre ma pochette et passe en revue la liste des documents à fournir. Formulaire, billets d’avion, photographies. Mes photos, où est-ce que je les ai mises ? Je vide ma pochette, fouille entre les documents, regarde dans mon sac à main, dans mon portefeuille. J’étais sûre de les avoir emmenées. Une dame me fait signe de regarder sous ma chaise. « Ah, merci. »

Après plus d’une heure d’attente, l’employée de l’ambassade me reçoit enfin, le visage fermé, les lèvres pincées. Je lui explique que je pars dans son pays dans le but de faire un documentaire. La simple évocation du mot documentaire illumine son visage. « Ah, un film ! Ma fille est comédienne, vous savez ?

— Non, je ne savais pas, c’est bien, ça. Elle fait du théâtre ou du cinéma ?

— Du théâtre ! » Lueur de fierté dans le regard. Un sourire franc se dessine sur ses lèvres. « Dites-moi, que puis-je faire pour vous ? » C’est bon, on dirait que je l’ai dans la poche. Je prends mon air de petite fille gênée de demander une faveur et je me lance. « Pour faire mon documentaire, je souhaite rester six mois sur place, mais les visas touristes sont de trois mois maximum. Comment est-ce que je peux obtenir un visa de six mois, sachant que je vais faire mon documentaire toute seule ? Je veux dire, je n’ai aucune entreprise, association ou ONG pour m’appuyer. » L’employée me fixe d’un air embêté. « Aucun papier justifiant de votre projet ?

— Non, aucun… Enfin si, cette lettre de mon ancienne université, mais je ne sais pas si ça peut servir. » Je glisse ma lettre devant elle et guette sa réaction. Elle la lit attentivement, marmonnant des bribes de phrases inaudibles. Pourvu que ça passe. Elle lève les yeux vers moi. « C’est très bien, cette lettre convient parfaitement. » Soupir de soulagement. Je n’aurais pas dû m’en faire. L’employée vérifie les différentes pièces de mon dossier, tandis que j’extirpe à contrecœur une fine liasse de billets de mon portefeuille. « C’est bon, tout est en ordre. Votre visa sera prêt dans une semaine.

— Obrigada. »

Une semaine plus tard. Porte bleue. Cour intérieure. Moquette épaisse. Je traverse la salle d’attente et file directement dans le bureau du fond. Pensée compatissante pour les personnes qui doivent patienter. Je ressors au bout de quelques minutes, mon passeport à la main, le sourire aux lèvres. Tout en me dirigeant vers le métro, j’ouvre mon passeport à la page du visa. Je le caresse du bout des doigts, rêvant du jour où je foulerai pour la première fois les rues de… Mais ! Les dates sont fausses ! Je m’arrête brusquement, lâche un juron malgré moi et cours en sens inverse. Porte bleue. Cour intérieure. Moquette. Je déboule dans le bureau du fond. « Ah oui, effectivement, il y a eu une erreur. Repassez dans trois jours, on va vous le refaire. » Je tente une nouvelle fois mon sourire de petite fille gênée. « Vous ne pouvez pas le faire maintenant ? J’habite de l’autre côté de Paris, je mets une heure pour…

— Non, repassez dans trois jours. Au revoir. »

Trois jours plus tard. Porte bleue. Cour intérieure. Moquette. Dans son bureau surchauffé, Madame Visa me tend à nouveau mon passeport. Avant de sortir, je vérifie qu’il n’y a pas d’erreur. On ne sait jamais. Le premier visa est barré d’un tampon Cancelado. À la page suivante, le nouveau visa que je lis attentivement. C’est bon, les dates sont bonnes cette fois-ci. Soupir de soulagement. « Mais ! Il y a encore une erreur, ce visa ne me permet de rester que trente jours sur place !

— Mais non, Madame, c’est un visa de six mois.

— Bah, regardez ici, c’est inscrit : Autorizado a permanecer pelo período de 30 dias a partir da data de entrada.

— Mais non, vous n’avez pas compris, le…

— Vous vous moquez de moi ? Mon niveau de portugais n’est pas excellent, mais faut pas exagérer ! »

La secrétaire me lance un regard froid. « Calmez-vous, ce visa est bien valable pendant six mois mais vous devez aller à la frontière au moins tous les trente jours. Sortir et entrer à nouveau. Entrée multiple signifie que vous êtes obligée de sortir régulièrement du territoire, même si ce n’est que cinq minutes. »

Je marque un petit temps d’hésitation, sonde la femme du regard. Est-elle en train de se moquer de moi ? C’est absurde. À quoi bon sortir, si ce n’est que pour cinq minutes ? Je décide de laisser mon amabilité de côté et de me montrer ferme. « Non mais vraiment, vous croyez que je vais gober ça ? Cent soixante euros, en plus. Vous croyez que je n’ai que ça à faire de traverser Paris d’est en ouest ? J’ai un tournage à préparer, moi. » Une voix s’élève du bureau derrière moi et me confirme les dires de Madame Visa. J’écoute, essayant de me calmer, mais la logique de ce visa m’échappe complètement. Autant me donner un visa de trente jours que je renouvellerais à la frontière tous les mois. Visage fermé des employées. « C’est comme ça, c’est obligatoire pour tous les étrangers. Suivant ! »

Premier contrôle à l’aéroport Charles de Gaulle. On me fait vider l’intégralité de mon sac à dos. Caméra, micros, ordinateur portable. Des personnes s’impatientent derrière moi. Cassettes, câbles, disque dur, accessoires. Trois grands bacs en plastique remplis de matériel avancent sur le tapis roulant jusqu’à disparaître dans le scanner à rayons X. Un agent scrute son écran pendant que son collègue me passe au détecteur de métaux. « C’est bon, vous pouvez passer. » Les objets reprennent place, un à un, dans mon sac.

À Londres, première escale, c’est à deux reprises que je dois vider le contenu de mon sac, toujours sous le regard pressé des voyageurs. Moi-même, je m’agace quand les agents manipulent mes affaires sans précaution. Mais mon anglais n’est pas très bon et ils me toisent avec condescendance. Enfin débarrassée de ces formalités sécuritaires, je traverse un hall immense, regardant distraitement dans les vitrines les produits duty-free et les souvenirs à l’effigie de Big Ben. Dans la salle d’embarquement, je songe au long voyage qui m’attend et un vertige m’envahit. Je sors un sudoku pour m’occuper, ou plutôt pour arrêter de penser, mais les pensées se bousculent dans mon esprit.

Je pense à Célia. Si seulement elle pouvait être là aujourd’hui pour partager cette aventure avec moi. Je revois notre rencontre, il y a deux ans, dans cette petite salle de projection de Paris. Générique de fin. Les lumières se rallument. « Tiens, Clémence, je te présente Célia. » Regard enjoué. Sourire jusqu’aux oreilles. Nous engageons la conversation tout en suivant nos amis communs vers une terrasse de café. Une parole simple, fluide, naturelle. Une complicité immédiate. Nous parlons de tout, de rien. Du film. De nos familles. De nos études. Deux heures à parler sans nous arrêter, vidant quelques verres, oubliant presque la présence de nos amis. Assise face à mon sudoku, les souvenirs refont surface. L’enthousiasme de Célia. Nos rencontres dans les cafés de Belleville ou au parc des Buttes Chaumont. Les après-midi ensoleillés. Ces conversations sans fin où nous refaisions le monde, où nous parlions de cinéma, où nous rêvions de mille projets. Le rire de Célia. Et me voici, deux ans plus tard, assise en face d’un couple en uniforme Décathlon. Chaussures de marche, pantalons modulables en shorts, coupe-vent, chapeaux en tissu beige avec cordelette ajustable autour du cou.

Je me souviens des deux loupiottes qui se sont allumées au fond de ses pupilles, le jour où je lui ai parlé de mes recherches sur les exilés chiliens. « Ah bon, tu as passé six mois au Chili pour ton mémoire de sociologie ? Comment as-tu trouvé cette idée de recherche ? » Au fur et à mesure que je lui racontais ce que j’avais découvert, Célia me bombardait de questions. À l’évidence, cette histoire la captivait autant que moi. Je l’entends me poser la question, comme si c’était hier. La question qui me trottait alors dans la tête depuis des mois. « Tu n’as jamais pensé à faire un documentaire pour raconter cette histoire ?

— Si, mais franchement, je ne m’en sens pas capable. Partir à l’autre bout du monde alors que j’ai si peu d’expérience… Toute seule, en plus.

— On pourrait faire équipe ! On écrirait le projet ensemble. Moi, je m’occuperais du son, toi de l’image. On pourrait rester plusieurs mois et faire aussi des films pour des ONG. Quitte à aller à l’autre bout du monde, autant partir longtemps, non ? »

En quelques instants, l’enthousiasme de Célia avait balayé mes doutes. Toutes les difficultés, réelles ou fantasmées, s’étaient évanouies pour laisser place à une volonté implacable de découvrir ce pays dont on m’avait tant parlé et de transmettre cette histoire méconnue.

Là, assise dans cet aéroport londonien, sans Célia pour partager cette expérience avec moi, l’évidence semble s’être envolée. Quelle ironie. C’est sa présence à mes côtés qui m’a donné la force de monter ce projet, et finalement, je vais le réaliser seule pendant qu’elle consultera spécialiste après spécialiste pour combattre sa maladie. Partir. Six mois. Toute seule. Au Mozambique. Et dire qu’il y a trois mois, nous avions nos billets d’avion, tout était prêt pour qu’on parte ensemble. Je me laisse envahir par la nostalgie des souvenirs. Ces après-midi pendant lesquels nous rêvions ensemble du Mozambique, en essayant d’imaginer la vie là-bas.

Peut-être que j’aurais dû renoncer. C’est vrai ça, qu’est-ce que je fabrique toute seule dans cet aéroport ? Votre projet est intéressant, mais vous n’avez aucune expérience professionnelle. On ne va pas prendre le risque d’envoyer deux jeunes filles fraîchement diplômées pour réaliser un film au fin fond de l’Afrique. Et puis, votre sujet est trop spécifique. Les exilés chiliens au Mozambique, cela ne fera pas d’audience. Vous avez des contacts là-bas ? Comment ça, vous n’y êtes jamais allées ? Vous ne vous rendez pas compte de la difficulté de votre projet. Si aucun producteur n’a accepté de financer le documentaire, c’est peut-être qu’effectivement il ne tient pas la route.

Le grésillement de la voix d’une hôtesse me sort momentanément de mes pensées et me ramène à l’ambiance du grand aéroport londonien. « Le vol BA55 en direction de Johannesburg est retardé de trente minutes. » Et si ça se passe mal ? Et si je ne trouve personne pour témoigner dans mon documentaire ? Et si je ne m’habitue pas à la vie mozambicaine ? Et si, tout simplement, je ne suis pas à la hauteur ?

Grésillements dans les haut-parleurs. « Les passagers du vol BA55 en direction de Johannesburg sont invités à se présenter à la porte d’embarquement. » Mes pensées se mélangent. Je range mécaniquement mon sudoku dans mon sac. Je me lève, vérifie distraitement les informations sur le panneau d’affichage. Mes pas me mènent au bout de la file de voyageurs qui s’est formée devant la porte d’embarquement. Devant moi, le couple Décathlon épluche un guide touristique tout neuf. Je patiente. Les passagers autour de moi semblent d’une tranquillité presque insolente face à la panique qui bouillonne en moi. J’avance vers le comptoir d’embarquement. Je me sens comme anesthésiée. Je n’arrive plus à penser. Je tends mon billet et mon passeport à l’hôtesse de l’air. Je monte dans l’avion.

Arrivée à l’aéroport de Johannesburg. Tampon du service d’immigration. Des familles entassent leurs bagages sur des chariots pendant que je patiente devant le tapis roulant où tournent valises, sacs de voyage et autres colis. Une grosse dame me bouscule pour attraper une énorme valise. J’espère que mon sac n’a pas été égaré. Cinq fois que je le vois passer, ce carton, ce n’est pas bon signe. Ah, ouf. Je récupère mon bagage et le tire vers la sortie. Service des douanes. J’emprunte un air décontracté et avance en regardant droit devant moi. Rien à cacher, mais pas envie de déballer encore tout mon matériel. Le flot de voyageurs et de chariots me guide jusqu’à une porte automatique qui coulisse devant moi, laissant apparaître le tumulte du hall des arrivées. La moiteur de l’air me rappelle immédiatement la sensation éprouvée lors de mes premiers voyages. Une foule de personnes attendent leurs proches. Embrassades, cris de joie, sollicitations de chauffeurs de taxi. « No, thanks. » Je scrute la foule, guettant une pancarte à mon nom. Ah, la voilà ! Monsieur Frédéric me salue, attrape la poignée de mon sac à roulettes et me guide à travers les couloirs de l’aéroport. Je n’arrive pas à croire que je suis à Johannesburg. Mon regard est happé par tout ce qui m’entoure. Escalators. Couloirs. Parking. Tout me semble à la fois familier et différent.

Tandis que la voiture s’élance à toute allure sur des routes à l’asphalte bien lisse, j’explique que je viens non pas visiter les réserves naturelles sud-africaines, mais que je me rends à Maputo pour faire un documentaire. Monsieur Frédéric a l’air déçu. « Je ne connais pas le Mozambique, mais c’est bien dommage de ne pas visiter les parcs animaliers d’Afrique du Sud, ils sont ma-gni-fi-ques. » Je hausse les épaules. « Peut-être une autre fois.

— Et vous partez quand à Maputo ?

— Demain matin, mon bus est à sept heures. Vous pourrez m’emmener à la gare routière, n’est-ce pas ?

— À la gare routière ?

— Euh, oui…

— Ah, non, ça ne va pas être possible, vous allez devoir prendre un taxi, c’est trop risqué, on pourrait me voler ma voiture. »

Je sens l’angoisse monter en moi. C’est donc vrai ce que j’ai lu sur internet ? En trois clics, j’avais glané des dizaines d’histoires glauques : touristes agressés, volés, poignardés. La gare routière est décrite sur le web comme l’un des endroits les plus violents de Johannesburg, qui est elle-même l’une des villes les plus dangereuses de la planète. Quelle idée de passer par Johannesburg et de finir mon voyage en bus. Tout ça pour économiser quelques centaines d’euros. Si on me vole ma caméra, je n’aurai plus qu’à rentrer en France, et ces économies n’auront servi à rien.

Quand mon réveil sonne, il fait encore nuit. J’ai l’impression de ne pas avoir fermé l’œil et d’avoir ressassé en boucle mes angoisses. Je me prépare en vitesse dans la maison d’hôtes endormie. Une seule idée en tête, m’éloigner au plus vite de cette ville dangereuse. Lorsque le taxi passe me prendre, les rues sont parfaitement désertes. Obscures. Le grognement du moteur au démarrage semble résonner dans le quartier assoupi. La radio émet un programme d’informations, mais je ne parviens pas à me concentrer pour les écouter. Le chauffeur, le coude dépassant par la fenêtre ouverte, ne m’adresse pas la parole. Ses phares illuminent la chaussée vide. Je reste silencieuse, observant rêveusement les lampadaires qui défilent au bord de la route. Je ferme les yeux, juste quelques instants, pour me détendre. Je sens la lumière intermittente à travers mes paupières, puis je sombre dans le sommeil.

À mon réveil, un panneau indiquant la gare routière, je prépare mentalement une phrase pour demander au chauffeur de me déposer le plus près possible de l’entrée. Il faut que je trouve la bonne formulation pour qu’il ne me prenne pas pour une poule mouillée. Allez, je me lance. « Could you drop me near the entrance, please ? My luggage is heavy you know. My back hurts… » Mon accent français n’a pas l’air de l’attendrir. Il s’arrête à cent cinquante mètres de l’entrée, ouvre le coffre, m’aide à hisser mon gros sac caméra sur mon dos et me tend la poignée de mon sac de voyage. J’aimerais lui demander de m’accompagner jusqu’au bus, de me tenir par la main et de ne pas la lâcher avant que je sois installée dans le car. Mais je suis tout de même assez grande pour prendre un bus toute seule. Je m’éloigne du taxi à contrecœur, tirant mon sac derrière moi. Je regarde anxieusement tout autour, prête à voir surgir de l’ombre à tout moment le poignard d’un agresseur. Quand j’entre dans l’enceinte de la gare, la présence de policiers en train de faire des rondes me rassure un peu. Je m’empresse d’acheter mon billet, m’installe rapidement dans le cocon de l’habitacle et m’assoupis avant même le départ.

C’est le froid qui me réveille au bout de quelques heures. La climatisation souffle un vent hivernal alors que le soleil brille derrière la vitre du bus. Mes mains sont gelées. Je regarde ma montre. Encore cinq heures. C’est peu et beaucoup à la fois. Tous les passagers ont le visage tourné vers l’écran de télévision, mais moi, je suis absorbée par le paysage. Il est beau. Sec. Ah, mais qu’est-ce qu’il fabrique, ce chauffeur, à doubler par la droite ? Je cherche du regard une mine horrifiée, mais on dirait que je suis la seule à me formaliser de sa conduite sportive. Les gens sont vraiment zen, ici. Encore un dépassement par la droite. Ça ne va pas la tête ? Ah non, c’est vrai, quand on roule à gauche, on dépasse par la droite. Logique. Il va falloir que je m’habitue sinon je vais faire une crise cardiaque avant même d’arriver au Mozambique.

Lebombo Border. Un sourire s’étire sur mon visage tandis que le bus s’immobilise sur le parking. Je descends avec mon gros sac à dos. Pas question de m’éloigner de mon précieux matériel. À peine dehors, je savoure la sensation enveloppante de l’air chaud. Le ciel est d’un bleu intense. J’emboîte le pas à quelques femmes qui étaient dans le bus avec moi. Nous faisons la queue au poste de frontière sud-africain. Les ventilateurs s’agitent au-dessus des employés. « Good morning. » Tampon. « Good bye. » Jusqu’ici tout va bien. Je parcours quelques centaines de mètres jusqu’au poste mozambicain, en essayant de ne pas perdre de vue les femmes du car. Je ne voudrais pas que le bus reparte sans moi. Je refais la queue, toute transpirante. Mon sac pèse lourd. J’ai mal au dos, je suis fatiguée et j’ai hâte de rejoindre le bus. Pourvu qu’il n’y ait pas de problème avec mon visa. Le fonctionnaire attrape mon passeport, me glisse quelques mots en français. Petit clin d’œil. Tampon. « Até logo. » Je sors, je souffle. Tout va bien. Me voici au Mozambique. Encore deux petites heures de bus et j’arrive à Maputo.

En ressortant du poste frontière, mes yeux mettent quelques instants à se réhabituer à la luminosité extérieure. J’accélère le pas pour rejoindre au plus vite le bus et son air climatisé. Sur le parking, à quelques dizaines de mètres, deux cars identiques ronronnent au soleil. Gris avec une rayure bleue. J’avance d’un pas hésitant, à la recherche d’un indice me permettant de savoir lequel des deux est le mien, lorsque derrière moi, une voix décidée interrompt ma marche. « Mam ! Mam ! Maaaam ! » Je reconnais l’employé de mon bus qui s’avance vers moi d’un pas déterminé, puis s’arrête à ma hauteur pour m’offrir un conglomérat de syllabes dans lequel je ne distingue guère plus qu’une interrogation finissant par your luggage. « Euh, qu’est-ce que vous lui voulez à mon bagage ? » Je me concentre pour comprendre ce qu’il me dit dans un anglais sud-africain. « Comment ça, la douane a un problème avec mon sac ? Oui, j’ai beaucoup de cassettes vierges, c’est pour faire un documentaire, c’est interdit ? »

Un douanier mozambicain engoncé dans son uniforme s’approche de nous et commence à me parler en anglais. Sans m’apercevoir tout de suite de l’absurdité de ma question, je lui demande s’il parle portugais, langue avec laquelle je me sens plus à l’aise. Ce ne sont pas les cassettes qui l’intéressent, mais le trépied.

« Avez-vous la facture ?

— Euh, non, pourquoi ?

— C’est de l’importation : vous devez payer une taxe.

— Comment ça, de l’importation ? Je n’ai pas de facture parce que j’ai acheté ce trépied en France. Ce n’est pas de l’importation, je repartirai en France avec. Je ne comprends pas pourquoi je devrais payer quoi que ce soit. »

Mon t-shirt trempé de sueur me colle au dos. Je me mets à transpirer d’autant plus en pensant que le douanier pourrait également me chercher des noises pour la caméra et l’ordinateur que je transporte avec moi. Je m’applique donc à rester face à lui, bien droite, afin qu’il ne remarque pas la taille imposante de mon sac à dos et qu’il ne puisse pas imaginer son contenu. Dès qu’il fait un pas de côté, je me tourne légèrement pour dissimuler mon bagage. Derrière lui, des dizaines de visages sont collés à la vitre du bus. Un enfant me montre du doigt et jette un regard interrogateur à sa mère. Le chauffeur désigne sa montre et lève la main au ciel avec énervement. Tout le monde m’attend pour pouvoir repartir.

Le douanier mozambicain ne décroise pas les bras. Je continue à me défendre, faisant celle qui ne comprend rien. Il me répète plusieurs fois la même chose, adoptant un ton tantôt menaçant, tantôt autoritaire. Je ne sais pas quoi faire pour m’en débarrasser. Il ne fait aucun effort pour comprendre ma situation. Je tente une mimique de petite fille innocente : sourire timide, yeux plissés, tête légèrement inclinée et mains jointes. Ma voix part dans les aigus. Voyant ma prestation peu convaincante, j’emploie ce que je crois être une attitude déterminée : buste droit, regard perçant, ton tranchant et doigt menaçant. Le douanier reste toujours aussi buté, sourd à mes talents de comédienne. Au bout de trente minutes de pourparlers, il me lance un regard noir et me tourne le dos, sans même me dire au revoir. Je reste quelques secondes, les bras ballants, sans comprendre que le douanier vient de déclarer forfait, jusqu’à ce que le klaxon et les gestes impatients du chauffeur me confirment que je peux reprendre ma place dans le bus.

Le bus fait son entrée dans Maputo. Défilé de hauts immeubles décatis, placardés d’immenses affiches publicitaires. Les façades sont noires. Sales. Ternes dans la lumière pourtant chaude et rasante de la fin d’après-midi. Le bus remonte une avenue bordée de magnifiques flamboyants dont les fleurs rouges égayent l’atmosphère. J’essaie de lire les noms des rues. Avenida Joaquim Chissano. On doit déjà être dans le centre. Les trottoirs grouillent de monde, mais enfermée dans mon bus climatisé, j’ai l’impression d’assister au film muet de mon arrivée. Chemises blanches, t-shirts élimés, capulanas colorées, souliers cirés, uniformes repassés, tongs abîmées, corps mutilés, coiffures apprêtées, marchandises à vendre, démarches assurées, mallettes élégantes, poches trouées.

Le bus s’immobilise enfin. Un groupe compact se forme autour du véhicule, cous et regards tendus vers les fenêtres, dans l’attente de la descente des voyageurs. Tout en avançant vers la porte, je cherche des yeux Alberto, le futur colocataire brésilien qui doit venir me chercher. Je l’avais identifié sur une photo avant mon départ ; son visage pâle ne tarde pas à se détacher dans la foule. Je descends, me fraie un chemin jusqu’à lui. Tout sourire, il me serre dans ses bras puis se retourne vers un chauffeur de taxi qui attrape mon sac de voyage, part devant nous à grandes enjambées et disparaît rapidement dans la cohue. J’emboîte le pas à Alberto qui le suit d’un air décidé. Nous montons dans le taxi. Le chauffeur s’installe derrière le volant, à droite du véhicule. Alberto, à moitié retourné sur son siège, me demande si j’ai fait bon voyage. J’acquiesce et alors que je m’apprête à lui raconter l’épisode du douanier, le chauffeur de taxi engage la conversation. Alberto l’écoute poliment, tout en me jetant des coups d’œil. « … avec les mesures du gouvernement, le prix du carburant a beaucoup augmenté ces derniers mois. Forcément, ça a une répercussion sur les tarifs proposés aux clients… » Alberto acquiesce aux propos du chauffeur d’un air grave. Je l’imite, soucieuse de prouver ma compassion, sans que le chauffeur ne prête la moindre attention à mes réactions.

Le taxi se gare au bord d’une large avenue. Sur ma gauche, se dressent quatre immeubles identiques, droits, presque sévères. Du haut de leurs douze étages, ils surplombent un quartier constitué essentiellement de maisons et petits immeubles. Alberto paie le taxi, sort mon sac de voyage du coffre et le porte péniblement jusqu’au pied de l’un des hauts immeubles. Deux gardiens en uniforme nous accueillent chaleureusement. Alberto leur serre la main. Je l’imite. Il me désigne. « É a Clémence. Vem da França e vai morar aqui com a gente. » Larges sourires. « Seja bem-vinda.

— Obrigada. »

Nous montons dans un vieil ascenseur qui grince et se balance dangereusement tout en progressant vers le huitième étage. Alberto m’apprend qu’il y a un deuxième ascenseur. « Il est en panne depuis des années, mais il ne sera jamais remis en état parce que personne dans l’immeuble ne veut financer sa réparation. Tu sais, ici, j’ai une amie qui habite au seizième étage sans ascenseur.

— Au seizième, mais comment fait-elle ?

— Eh bien, elle oublie rarement quelque chose chez elle, et si tu veux la voir, il vaut mieux la prévenir avant qu’elle ne soit rentrée du travail parce que rien ne peut la convaincre de ressortir. »

Le bouton lumineux du huitième étage clignote. L’ascenseur s’immobilise, hésitant. La porte s’ouvre dans un gémissement plaintif. Sur le palier, quatre portes se font face, chacune renforcée d’une grille aux barreaux protecteurs. La nôtre se trouve à gauche. Tout en continuant de parler, Alberto défait un minuscule cadenas pour ouvrir l’imposante grille et tourne la poignée ronde de la porte d’entrée.

L’appartement est clair, spacieux, presque vide. Deux canapés en cuir tournés vers une table basse en bois. Au plafond, un lustre d’une autre époque. Dans un coin, un vieux vaisselier en bois. Contre un mur, une guitare avec un autocollant du PSG. « Il y a un Français dans l’appartement ?

— Non, cette guitare est à moi. En tant que bon Brésilien, j’adore le foot et le Paris-Saint-Germain est une bonne équipe ! » Il disparaît d’un bond souple et dynamique, revient avec un verre d’eau et commence à m’assaillir de questions. Je résume mon projet de documentaire sous son regard intéressé.

« Et toi, qu’est-ce que tu fais ici ?

— Je viens de São Paulo. Je suis arrivé à Maputo il y a neuf mois, pour un échange universitaire. Il me reste quelques examens, et ensuite, j’aurai deux mois pour voyager dans la région. J’ai prévu de rentrer au Brésil après les fêtes de fin d’année. Mais ne t’inquiète pas, tu ne seras pas toute seule, il y a un troisième colocataire dans l’appartement. »

Alberto m’invite d’un geste à passer dans le couloir. « Là, c’est la chambre de Boris, mais il dort à cette heure-ci. Ici, c’est ta chambre. » Je passe la tête dans une grande chambre au lit double. « Voici la salle de bains. Et ma chambre. » Alberto regarde sa montre. « Je suis désolé, il faut que je file. Des amis de la fac m’attendent pour une partie de foot. Installe-toi bien. Je te retrouve pour le dîner. »

La nuit est tombée d’un coup. Ma respiration semble résonner dans le silence de l’appartement. Des ombres s’agitent sur le plafond de ma vaste chambre. J’allume la lumière. Clic. Murs blancs. Il manque une ampoule au plafonnier cuivré. De lourds rideaux bleu clair, retenus par des cordelettes à pompons, sont assortis au couvre-lit. Je dépose mon sac caméra sur une coiffeuse assortie. Frottements étouffés sur la surface vernie. Un grand placard en bois sombre occupe l’intégralité du mur du fond. Les portes coulissent difficilement, émettant un raclement sourd. Je colle mon front à la fenêtre pour observer les lumières de la ville en contrebas. Dehors, l’animation n’a pas cessé. Le va-et-vient des phares des véhicules donne une lueur étrange à la nuit mozambicaine. Le bruit de la circulation, des alarmes de voitures et les aboiements de chiens se mêlent en une cacophonie lointaine qui accentue le calme qui règne dans l’appartement. Je sors mon téléphone de ma poche et compose un numéro. Les tonalités déchirent le silence pendant de longues secondes. Répondeur. « Coucou, c’est moi, je suis bien arrivée à Maputo. Tout va bien pour le moment. Je rappellerai demain pour donner des nouvelles. »

Je hisse mon sac de voyage sur mon lit. Le son de la fermeture Éclair brise momentanément le silence de l’appartement. Une fois le trépied et les cassettes sorties, mon sac semble presque vide. Je fais glisser avec difficulté les lourds montants en bois du placard pour y pendre mon pantalon, mon pull, ma polaire. Je glisse mes sous-vêtements dans un tiroir, pose une fine pile de t-shirts sur une étagère, dépose à côté un sac plastique plein de médicaments. J’accroche quelques photos sur le mur à côté de mon lit. Mes livres et mon ordinateur prennent place sur l’affreuse coiffeuse qui va me servir de bureau. En quelques instants mon sac de voyage est vide, mais cette immense chambre demeure toujours aussi impersonnelle.

Dans la salle de bains, ma serviette et ma trousse de toilette prennent place à côté des affaires de mes colocataires. Le robinet ne libère rien d’autre qu’un gargouillis sourd. Près du bidet, se trouvent de gros bidons d’eau. J’en hisse un pour me mouiller les mains et le visage.

De retour dans ma chambre, quelques moustiques rôdent autour de moi. L’une des deux fenêtres a un carreau cassé et une partie de la moustiquaire de fenêtre est arrachée. J’entreprends de plaquer le lourd rideau contre la fenêtre à l’aide de mon sac de voyage pour bloquer l’accès aux moustiques. Peine perdue. D’ailleurs, il faut que j’installe ma moustiquaire au-dessus de mon lit. Voyons ces crochets que j’ai apportés. Ah, mais ces murs sont vraiment durs. Il faudrait une perceuse. J’observe ma chambre quelques instants et finis par monter sur mon lit, accrocher une ficelle au plafonnier, en coincer une autre dans la porte du placard. Après quelques gesticulations, ma moustiquaire finit par tenir. Parfait. J’entends alors la porte de l’appartement s’ouvrir.

Mon nouveau colocataire réchauffe des restes de riz et de haricots rouges pour le dîner. Je me sens gauche dans cette cuisine inconnue. Alberto m’interdit de l’aider, me sert une bière bien fraîche et s’active derrière les casseroles. Il m’explique comment s’organise la cohabitation, m’indique où se trouvent les ustensiles de cuisine. « Au fait, l’alimentation en eau se fait à partir d’un réservoir commun à l’immeuble. Il se remplit tous les jours, mais en général, à partir de seize heures il est déjà vide, donc après il faut se débrouiller avec les bidons. Il faut penser à en remplir tous les matins. Au fait, j’oubliais, demain, tu rencontreras Léontine. Elle vient ici trois fois par semaine pour s’occuper des différentes tâches ménagères. Tu verras, elle fait partie de la famille. Bon, ça va, tu te débrouilles plutôt bien en portugais. Ah, tu as vécu pendant un an avec des Brésiliens. Muito bem ! »