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Jamais réédité en France depuis 1911, immense classique en Bulgarie,
Baï Gagno conte les aventures comiques et désopilantes d'un Bulgare, marchand d'huile de rose, parti de sa patrie nouvellement indépendante pour explorer l'Europe et ses mœurs et faire profiter ses concitoyens de ses lumières à son retour.
Traduction de Matei Gueorguiev et Jean Jagerschmidt, 1911
EXTRAIT
Le train s’engouffra sous l’immense voûte de la gare de Pest. Nous entrâmes, Baï Gagno et moi, dans le Buffet. Comme je savais que nous avions une grande heure à attendre, je m’installai tranquillement à une table et je commandai de la bière et de quoi manger. Autour de moi la foule grouillait. Une vraie fourmilière. Et du beau monde, ma foi ! Les Hongrois, vous savez, je ne les porte pas dans mon cœur. Mais les Hongroises... c’est une autre affaire. Tout étourdi par le bruit, je ne m’aperçus pas que Baï Gagno avait filé sans rien dire en emportant sa besace. Où est-il passé ? Son verre est vide. Je regardai tout autour de moi, je parcourus des yeux le restaurant. Pas de Baï Gagno.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Aleko Konstantinov est un écrivain bulgare qui s'est rendu célèbre avec le personnage de Baï Gagno, un des personnages de fiction les plus populaires de la littérature bulgare.
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Seitenzahl: 254
Veröffentlichungsjahr: 2018
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BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE
— LITTÉRATURE BULGARE —
Aleko Konstantinov
Алеко Константинов
1863 – 1897
BAÏ GAGNO
Бай Ганьо
1895
Traduction de Matei Gueorguiev et Jean Jagerschmidt, 1911.
© La Bibliothèque russe et slave, 2015
© Matei Gueorguiev et Jean Jagerschmidt, 1911
Dessin de couverture de l’édition originale de 1911, Baï Gagno, le Tartarin bulgare, Paris, Ernest Leroux.
Chez le même éditeur — Littérature russe
1. GOGOLLes Âmes mortes. Traduction d’Henri Mongault
2. TOURGUENIEVMémoires d’un chasseur. Traduction d’Henri Mongault
3. TOLSTOÏLes Récits de Sébastopol. Traduction de Louis Jousserandot
4. DOSTOÏEVSKIUn joueur. Traduction d’Henri Mongault
5. TOLSTOÏAnna Karénine. Traduction d’Henri Mongault
6. MEREJKOVSKILa Mort des dieux. Julien l’Apostat. Traduction d’Henri Mongault
7. BABELCavalerie rouge. Traduction de Maurice Parijanine
8. KOROLENKOLe Musicien aveugle. Traduction de Zinovy Lvovsky
9. KOUPRINELe Duel. Traduction d’Henri Mongault
10. GOGOLLe Révizor — Le Mariage. Traduction de Marc Semenoff
11. DOSTOÏEVSKIStépantchikovo et ses habitants. Traduction d’Henri Mongault
12. Les Bylines russes — La Geste du Prince Igor. Traductions de Louis Jousserandot et d’Henri Grégoire
13. PISSEMSKIMille âmes. Traduction de Victor Derély
14. RECHETNIKOVCeux de Podlipnaïa. Traduction de Charles Neyroud
15. TOURGUENIEVPoèmes en prose. Traduction de Charles Salomon
16. GONTCHAROVOblomov. Traduction de Jean Leclère
17. GOGOLVeillées d’Ukraine. Traduction d’Eugénie Tchernosvitow
18. DOSTOÏEVSKIMémoires écrits dans un souterrain. Traduction d’Henri Mongault
19. KOUPRINELe Bracelet de grenats — Olessia. Traduction d’Henri Mongault
20. GOGOLTarass Boulba. Traduction de Marc Semenoff
Cette traduction est publiée avec l’autorisation
du
Comité
CHEZ les Bulgares, comme chez certains peuples congénères, la renaissance politique a été précédée par la renaissance littéraire. Le précurseur fut un moine du Mont Athos, Païsii, qui termina vers 1762 un ouvrage intitulé Histoire slave-bulgare du peuple, des tsars et des saints bulgares, compilation écrite dans une langue incertaine, mélange de slavon d’église et d’idiome populaire.
Après lui un prélat, Sofroni, évêque de Vratsa, écrivit en simple bulgare des ouvrages de théologie ou d’édification et des mémoires fort curieux dont j’ai donné jadis la traduction1. Après ces deux précurseurs sont venus d’abord des publicistes et des historiens comme Rakovski et Veneline, puis des écrivains originaux comme Liouben Karavelov qui écrivit d’intéressants tableaux de la vie nationale, comme Vazov qui est le Sienkievicz de la Bulgarie renaissante et qui dans un roman célèbre en partie traduit en français2, a retracé les douloureuses épreuves de la Bulgarie renaissante. Les publicistes, les poètes ne manquent pas à la Bulgarie contemporaine et l’auteur de Baï Gagno tiendrait une place éminente parmi eux si une mort tragique prématurée ne l’avait pas enlevé à l’âge de trente-quatre ans.
L’œuvre qui a surtout rendu son nom populaire est celle dont M. Jagerschmidt nous présente aujourd’hui la traduction. M. Jagerschmidt est l’un de ces Français assez nombreux qui sont venus apporter à la jeune Bulgarie le concours de leur science théorique et de leur expérience professionnelle. Il est forestier comme son illustre prédécesseur La Fontaine, mais il sait mieux que lui distinguer :
le bois de grume
Du bois de marmenteau.
Quand Peau d’Âne lui est contée il y prend comme le bonhomme un plaisir extrême et ce plaisir il ne veut pas le garder pour lui tout seul. Les aventures de Baï Gagno sont aussi classiques et populaires en Bulgarie que chez nous celles de Tartarin ou de M. de la Palisse. Baï Gagno symbolise une bonne partie du peuple bulgare arraché tout à coup à la vie grossière qu’il menait avant l’émancipation et mis brusquement en contact avec cette civilisation européenne qui l’éblouit et le déconcerte. J’ai encore rencontré ce type à Paris même, sur le boulevard Saint-Michel. Il devient de plus en plus rare au contact de l’Occident et il ne sera bientôt plus qu’un souvenir. Raison de plus pour remercier M. Jagerschmidt de nous avoir fait connaître cette œuvre singulière et piquante qui rappelle tour à tour la manière de Daudet, de Rabelais... et même de Paul de Kock.
LOUIS LÉGER.
1.La Bulgarie, Paris, Cerf, 1885.
2.Sous le Joug, traduit par Andreev (Paris, Fontanaz, sans date).
ALEKO IVANITSOV CONSTANTINOV3 est né à Sistovo, près de Roustchouk, sur les bords du Danube, le 1er janvier 1863. Son père était l’un des plus intelligents et des plus cultivés des Bulgares de sa génération. Il possédait à fond, en dehors de sa langue maternelle, l’italien, le grec, le roumain et le turc.
À l’âge de onze ans, Aleko fut envoyé au Gymnase de Gabrovo, où il resta jusqu’à la guerre de l’Indépendance en 1877. Son père, qui l’avait fait alors revenir auprès de lui à Sistovo, le confia au Gouverneur de la ville dont il était l’ami. Et, par une curieuse coïncidence, Aleko se trouva placé dans le même bureau que deux « rimailleurs » qui sont devenus célèbres : Nicolas Jivkov, l’auteur du chant national bulgare, Choumi Maritsa, et le grand poète Vazov. Les appointements que le jeune Aleko touchait alors — un rouble par jour — lui servaient à s’acheter des paquets de tabac et des cahiers de papier blanc sur lesquels il griffonnait des vers, à la manière de son compagnon Jivkov.
Après la guerre, en 1878, Aleko part pour la Russie, où, comme beaucoup de ses compatriotes, il va compléter son éducation. Pendant les sept années qu’il passa au pays du Tsar libérateur, il fit un peu de droit et beaucoup de musique et de littérature. Il écrivit à cette époque quelques petites pièces de théâtre, un poème comique qui fut publié en 1882, et rédigea, en collaboration avec quelques amis, une gazette humoristique.
Cependant en 1885 il termina ses études de droit et rentra dans son pays. Quelques mois plus tard Aleko Constantinov est nommé Juge au Tribunal d’arrondissement à Sofia et peu de temps après Substitut du Procureur à la Cour d’appel.
Mais bientôt une série de malheurs viennent l’accabler. Dans l’espace de cinq ans, il perd toute sa famille. Successivement il voit disparaître son père, sa mère et ses trois sœurs. Le sort s’acharne sur l’homme public aussi bien que sur l’homme privé : Aleko Constantinov, dont le caractère indépendant déplaisait à Stamboulov, est brusquement révoqué pour les plus misérables des motifs politiques.
Seul et sans ressources, le pauvre Aleko essaie d’abord de gagner sa vie au barreau.
« Devant la porte de sa maison, raconte M. Pentcho Slaveikov, il cloue un petit écriteau : Aleko Constantinov, avocat. Le soir même, quelques amis se réunissent et vident un verre de bière en lui souhaitant bonne chance. Et Aleko attend les clients. Au bout de quelques jours, une vieille femme vient le trouver, mais elle meurt avant qu’il ait pu lui faire gagner son procès. Une semaine, deux semaines se passent. Un jour un Chop4 jovial et rusé frappe à sa porte. Aleko lui fait avoir gain de cause. Notre Chop en remerciant son défenseur promet de lui envoyer ses honoraires « la semaine prochaine », mais jamais Aleko ne voit arriver cette fameuse semaine. Un beau jour, longtemps après le Chop, il reçoit la visite d’un de ses parents. Il lui fait encore gagner son procès. Mais l’autre n’avait pas été sans remarquer que la jaquette de son défenseur était percée aux coudes ; il jugea donc inutile de le rémunérer pour sa peine... Aleko était trop fier pour courir après lui. »
Il se consacre alors à la littérature et va chercher ses modèles parmi les auteurs russes et français. C’est de cette époque que datent ses traductions des poèmes de Pouchkine, de Lermontov, de Nekrassov, du Pater de François Coppée, et de Tartufe. Il écrit en même temps des articles de critique.
Avec les quelques billets de cent francs que lui rapportèrent ces traductions et grâce à un emprunt qu’il fit à la Banque Nationale Bulgare, en mettant en gage des bagues et des bijoux ayant appartenu à sa mère, il put enfin réaliser un projet qu’il caressait depuis longtemps : visiter l’Exposition de Paris en 1889 et celle de Chicago en 1893.
Le pauvre Aleko crut même un instant qu’il devait renoncer à aller à Paris : il comptait sur sa traduction de Tartufe pour lui permettre de faire ce voyage. Mais au moment où celle-ci allait paraître, son éditeur, compromis dans l’affaire de l’assassinat du ministre Beltchev, est arrêté. Adieu la traduction ! Adieu les beaux « napoléons » qui allaient lui permettre de faire un voyage tant désiré ! Un ami intime, Golovanov, le tira d’embarras et lui fournit les fonds nécessaires pour aller à Paris d’abord, en Amérique ensuite.
C’est après avoir parcouru l’Europe et l’Amérique que de retour à Sofia, Aleko commença à produire ses œuvres vraiment personnelles. Entouré de quelques amis, le soir, devant des verres de bière et dans un nuage de fumée il racontait gaiement ce qu’il avait vu, ce qu’il avait entendu, il comparait la vie des peuples occidentaux à celle de ses compatriotes. Et réunissant des idées éparses et des remarques jetées un peu à tort et à travers dans la conversation, il créa, sans même s’en rendre compte, une figure qui allait devenir plus populaire dans son pays que celles de tous les héros et de tous les Tsars, Baï Gagno.
Baï Gagno5 est un paysan bulgare rusé et finaud, mais à peine dégrossi, qui part pour l’Europe, la ceinture bourrée de petites fioles d’essence de roses qu’il va offrir comme échantillons dans les diverses capitales.
Aleko, s’aidant de ses propres souvenirs, l’imagine au milieu d’une civilisation qu’il s’assimile mal et dont il n’apprécie souvent que les mauvais côtés.
Née dans ce milieu d’étudiants pleins de gaieté et d’insouciance, l’idée de Baï Gagno se précisa peu à peu dans l’esprit plus mûr et plus sérieux d’Aleko. En publiant les aventures de son héros, il eut pour but de contribuer à l’éducation populaire. Il voulut montrer à ses compatriotes leurs défauts et leurs travers. Il fit œuvre de moraliste.
Les premiers chapitres Baï Gagno part pour l’Europe, Baï Gagno à l’Opéra, au bain, à Dresde, à Prague, parurent sous forme d’articles séparés dans le journal l’Idée (Misseul) en 1894.
Aleko qui n’avait pas grande imagination et qui était encore assez inexpérimenté, puisque Baï Gagno n’est que son second essai en prose, conserva à ses articles la forme d’une conversation dialoguée entre étudiants, ce qui ne fait qu’alourdir le récit.
Il s’aperçut certainement d’ailleurs de ce défaut, puisque dans les derniers chapitres, Baï Gagno fait les élections et Baï Gagno journaliste, l’introduction est à peu près ou même tout à fait supprimée et l’auteur entre immédiatement au cœur de son sujet. On sent aussi que, depuis le début jusqu’à la fin de l’œuvre, l’auteur s’efforce de creuser toujours plus profondément l’âme de son héros. Il abandonne la manière anecdotique pour faire de plus en plus œuvre de psychologue.
Le type de Baï Gagno ne se fixe pour l’auteur lui-même qu’au fur et à mesure qu’il publie ses aventures. Dans les premiers articles, il s’amuse à nous en montrer des esquisses de profil ou de trois quarts. Baï Gagno n’est vraiment bien campé, ne devient réel et vivant que dans les derniers chapitres.
Et lorsque Aleko vit ses articles réunis en un seul ouvrage, il en saisit lui-même les imperfections et les faiblesses. Il se proposa de refondre son œuvre, de la reprendre depuis le début, mais la mort vint trop vite et il ne put mettre son projet à exécution.
Ses amis publièrent après lui La correspondance de Baï Gagno, mais d’autres articles comme les Principes de morale de Baï Gagno qui avaient été lus un soir par l’auteur à un groupe d’étudiants ne purent être retrouvés.
Bien qu’imparfait sous sa forme actuelle, Baï Gagno est et restera une œuvre nationale, au même titre que chez nous Tartarin de Tarascon ou Joseph Prudhomme.
Aucune autre production littéraire n’a été plus utile à la conscience bulgare que ces esquisses négligemment écrites. « On dirait, selon la charmante expression de M. Slaveikov, les morceaux de quelque grand et précieux miroir que l’artiste insouciant aurait brisé avant de le mettre dans son cadre. »
C’est en 1894, à l’époque des élections au Sobranie qu’Aleko Constantinov se mit à faire de la politique active en se lançant dans les rangs du jeune parti démocratique dont le chef était Karavelov6 et il se révéla tout de suite journaliste de premier ordre. Il écrivit alors ses admirables Feuilletons qui ont été réunis et publiés en volume. Comme beaucoup de mots pris aux langues occidentales, le mot « feuilleton » n’a pas en bulgare le sens que nous lui attribuons. Les « feuilletons » d’Aleko Constantinov sont de simples articles politiques. Il les signait Chtastlivetz, ce qui signifie heureux, veinard, bien qu’à la même époque, dans une de ses lettres, il écrivît à l’un de ses amis ; « Que je suis un veinard, cela, toute la Bulgarie le sait. Mais ce que tout le monde ignore, c’est que je n’ai pas aujourd’hui 45 stotinki7 pour m’acheter du tabac. » Et pourtant il était sincère en se disant heureux, car il était devenu maître de sa pensée et de sa plume. Les idées les plus généreuses le hantaient et il les exprimait harmonieusement. Il connaissait les joies pures du lutteur consciencieux et convaincu. « Seuls le caractère et les qualités morales de l’homme public, écrivait-il, donnent une signification et une valeur à ses idées et à ses principes. »
Les « feuilletons » d’Aleko eurent un succès énorme en Bulgarie. Non seulement son nom devint populaire, mais ses mots à l’emporte-pièce, mais ses formules hardies coururent de bouche en bouche. Il avait commencé une série d’articles intitulés Divers hommes, divers idéals, où il faisait défiler un cortège de politiciens et où il dévoilait la corruption nationale de l’époque. La grande autorité qu’il avait peu à peu acquise inquiéta les hommes au pouvoir. On décida sa perte. Il le savait mais ne s’en troubla pas.
Le soir du 11 mai 1897, Aleko s’en revenait de Pechtera, près de la frontière de Macédoine, en compagnie de M. Takev8. Le même soir, à Sofia, on recevait un télégramme ainsi conçu : « Aleko mortellement blessé », et peu de temps après un second : « Aleko est mort ».
À l’endroit où fut frappé l’auteur de Baï Gagno s’élève un monument sur lequel est gravée l’inscription suivante :
« Passant, transmets à la génération future qu’ici est tombé, assassiné par des meurtriers mercenaires, le poète-écrivain Aleko Constantinov, le 11 mai 1897. »
3.Œuvres d’Aleko Constantinov, livre premier, notes et souvenirs, par M. Pentcho Slaveikov, librairie Oltchev, Sofia, 1901. Pour l’étude de la renaissance de la littérature bulgare, nous renvoyons les lecteurs français à l’ouvrage, malheureusement devenu très rare, de M. Louis Léger, membre de l’Institut, La Bulgarie, Paris, 1885.
4. Les Chops sont les paysans des environs de Sofia.
5. Nous dirions en français : « Le Père » Gagno. Baï est une abréviation du mot Bachta qui signifie père.
6. C’est ce même parti démocratique qui est arrivé au pouvoir en 1908, après la chute du ministère stambouloviste, et qui a proclamé l’indépendance de la Bulgarie. Si le pauvre Aleko avait vécu, il serait devenu l’un des chefs de ce parti. Quels services un homme d’un caractère si droit, d’un jugement si sûr et d’un esprit si fin n’aurait-il pas pu rendre à son pays !
7. Centimes.
8. M. Takev était ministre de l’Intérieur dans le cabinet Malinov (1908-1911).
ON aida Baï Gagno à se débarrasser de son « iamourlouk9 » d’esclavage ; on jeta sur ses épaules un manteau venant de Belgique — et tout le monde déclara que Baï Gagno était devenu un véritable Européen10.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
— Et maintenant chacun de nous va raconter quelque chose sur Baï Gagno.
— Très bien !
— Je demande la parole !
— Attends un peu. J’en sais bien plus long que toi...
— Non, ce n’est pas vrai. Toi, tu ne sais rien du tout.
Le bruit devint assourdissant. Enfin l’on se mit d’accord pour laisser Stati commencer. Et il commença.
9. Manteau en laine épaisse et rude que les bergers bulgares mettent sur leur dos dans la montagne.
10. La Russie et l’Europe, veut dire Aleko Constantinov, ont aidé la Bulgarie à secouer le joug turc. Le jeune pays a pris à l’Occident et en particulier à la Belgique sa Constitution et son organisation politique. Et l’on s’est imaginé que, par ce seul fait, la Bulgarie était devenue un pays occidental.
LE train s’engouffra sous l’immense voûte de la gare de Pest. Nous entrâmes, Baï Gagno et moi, dans le Buffet. Comme je savais que nous avions une grande heure à attendre, je m’installai tranquillement à une table et je commandai de la bière et de quoi manger. Autour de moi la foule grouillait. Une vraie fourmilière. Et du beau monde, ma foi ! Les Hongrois, vous savez, je ne les porte pas dans mon cœur. Mais les Hongroises... c’est une autre affaire. Tout étourdi par le bruit, je ne m’aperçus pas que Baï Gagno avait filé sans rien dire en emportant sa besace. Où est-il passé ? Son verre est vide. Je regardai tout autour de moi, je parcourus des yeux le restaurant. Pas de Baï Gagno.
Je sortis sur le quai. Je le cherchai vainement de tous les côtés. « C’est curieux, me dis-je. Il a dû aller jusqu’à son wagon pour voir si on ne lui avait pas chipé sa couverture. »
Je rentrai dans le restaurant. Il y avait encore plus d’une demi-heure avant le départ du train. Je me remis à siroter tranquillement ma bière. Toutes les cinq minutes, un employé entrait, agitait une cloche, et d’une voix dolente annonçait la direction des trains : « Heu-Gueuch-Feu-Keu-Teu-Hê-Gui... Kich-Keu-Reuch... Szé-Gué-Din... Ouï-Vi-Dek. » Quelques voyageurs anglais l’ayant considéré avec stupéfaction, il ne s’en troubla point. On voyait qu’il était habitué à épater les gens par l’originalité de sa diction. Il se mit à sourire, en ouvrant la bouche jusqu’aux oreilles, et d’une voix encore plus haute et plus enrouée, il continua : « Ouï-Vi-Dek... Kich-Keu-Reuch... Heu-Gueuch-Feu-Keu-Teu-Hê-Gui » en accentuant avec conviction chaque syllabe.
Il y avait encore dix minutes avant le départ du train. Après avoir payé ce que je devais, ainsi que la bière de Baï Gagno, je sortis sur le quai avec l’espoir de retrouver mon compagnon. À ce moment un train entrait lentement en gare. Et savez-vous qui je vois apparaître, penché à une portière, la moitié du corps en dehors ? Baï Gagno.
Il m’a aperçu, et le voilà qui se met à me faire des signes avec son kalpak11 et à me raconter de loin une histoire que je ne peux entendre qu’à moitié à cause du bruit que fait la locomotive. Je finis pourtant par comprendre ce qui lui était arrivé.
Aussitôt que le train fut arrêté, il s’élança sur le quai, courut à moi et me raconta, en émaillant son discours de jurons énergiques (qu’avec votre permission je ne vous répéterai pas) l’histoire que voici :
— Ah ! ne m’en parle pas, mon vieux ! Je suis en nage, tant j’ai couru...
— Pourquoi donc as-tu couru, Baï Gagno ?
— Ah ben ! Pourquoi j’ai couru !... N’est-ce pas, pendant que tu bayais aux corneilles, là-bas, dans le restaurant...
— Eh bien, et après ? répondis-je.
— Eh bien... pendant ce temps-là, comprends-tu, voilà le type qui était près de la porte qui se met à sonner... j’entends la locomotive siffler... je sors, sans même avoir le temps de t’appeler... je regarde. Notre train partait. Sapristi ! Et ma couverture ! Alors je me précipite. Plus le train file, plus je cours après lui... Ah ! ne m’en parle pas. Mais voilà qu’à un moment donné, le train s’arrête et hop ! je saute dedans. Un individu me crie après — il bafouille quelque chose, je ne sais quoi — mais moi, tu sais, je ne me laisse pas faire. Je le regarde dans le blanc des yeux. Je lui montre ma couverture. Enfin il a l’air de comprendre et me laisse tranquille. Et même il se met à rire. Est-ce que je pouvais savoir, moi, que nous reviendrions en arrière ! Ah ! ces Hongrois !
Et moi aussi, je l’avoue, j’ai bien ri en moi-même de l’aventure de Baï Gagno. Le pauvre ! Le train manœuvrait pour changer de voie, et mon bonhomme a couru après ! Le malheureux ! Il a fait trois bons kilomètres pour le rattraper... Après tout, sa couverture était dedans !...
— Mais, dis-moi donc, Baï Gagno, dans ta précipitation, tu as oublié de payer ta bière...
— En voilà une affaire ! Est-ce qu’ils ne nous plument pas assez, ceux-là ? répondit Baï Gagno sur un ton qui ne supportait pas de réplique.
— C’est moi qui l’ai payée.
— Eh ! si tu l’as payée, c’est que tu avais de l’argent. Allons, monte, monte vite, pour que nous ne soyons pas encore obligés de courir après le train.
Nous montâmes dans notre wagon. Baï Gagno s’accroupit devant sa besace en me tournant le dos. Il en tira une moitié de kachkaval12, s’en coupa avec soin un tout petit morceau, se tailla une large miche de pain et commença à faire travailler ses mâchoires avec un merveilleux appétit, gonflant ses joues tantôt à droite, tantôt à gauche, puis tendant le cou pour faire passer le morceau de pain sec.
Baï Gagno a assez mangé. Après avoir fait entendre un ou deux hoquets, il ramassa les miettes dans le creux de sa main et les avala. Puis il murmura entre ses dents : « Ah ! si quelqu’un pouvait m’offrir maintenant un petit verre de vin... » Il s’assit en face de moi, se mit à sourire avec un air de satisfaction, et après m’avoir regardé pendant une bonne minute :
— Dis donc toi, l’ami, est-ce que ta seigneurie s’est promenée un peu à travers le monde ?
— J’ai pas mal voyagé, Baï Gagno, oui.
— Ah ! moi, combien de pays j’ai parcourus ! Combien !... Je ne parle pas d’Andrinople ou de Constantinople... Mais la Roumanie, par exemple, Giurgevo, Mogureli, Ploïesti, Pitesti, Brada, Bucarest, Galatz, — attends, que je ne te raconte pas de balivernes... Galatz, je ne me rappelle pas bien si j’y ai été — mais enfin, j’ai été partout par là.
Notre voyage jusqu’à Vienne fut assez monotone. J’offris à Baï Gagno un de mes livres pour passer le temps. Mais il me remercia aimablement, en me disant qu’il avait « bien assez lu dans le temps ». Et il trouva plus pratique de faire un petit somme. Pourquoi donc resterait-il éveillé ? Il a donné, n’est-il pas vrai ? bien assez d’argent au chemin de fer pour avoir le droit de dormir un peu. Et il s’assoupit. Bientôt même il ronflait si fort qu’on aurait cru entendre rugir le lion de l’Atlas.
Nous arrivâmes à Vienne et nous descendîmes au traditionnel hôtel de Londres. Les domestiques prirent dans la voiture mon sac de voyage. Ils voulaient prendre aussi la besace de Baï Gagno. Mais lui, par délicatesse peut-être (est-ce qu’on sait ?) ne voulut pas la leur donner :
— Comment veux-tu que je leur confie ça, mon vieux ! c’est de l’essence de roses. Il ne faut pas blaguer avec ça. Ça sent très fort. Ils seraient bien capables de me chiper un moskal13, et alors, tu pourrais courir après !... Je les connais, ces gaillards-là ! Il ne faut pas te laisser prendre à leur air... « mielleux ». (Baï Gagno voulait dire « poli », mais ce mot-là est encore nouveau dans le vocabulaire bulgare, et il ne vient pas sur ses lèvres.) Il faut les laisser tourner autour de toi sans te troubler. Et pourquoi donc tournent-ils autour de toi ? Crois-tu qu’ils te veulent du bien ? « Eins, zwei, gût’morgen ». Et ils ne pensent qu’à te chiper quelque chose. S’ils ne peuvent rien attraper d’autre, au moins un peu de bakchich ! Voilà pourquoi j’ai toujours soin de filer des hôtels sans tambour ni trompette... Espèces de mendiants ! À celui-ci, un kreutzer. À l’autre, un kreutzer. Ça n’en finit plus !
Comme l’essence de roses que portait Baï Gagno avait réellement une assez grande valeur, je lui conseillai de la donner à garder à la caisse.
— À la caisse ? s’écria-t-il sur un ton qui voulait dire qu’il avait pitié de ma naïveté. Vous êtes épatants, vous autres, les savants ! Mais sais-tu seulement ce que c’est que les gens qui sont à la caisse ? S’ils prenaient ton essence, s’ils te la subtilisaient... Après ? Qu’est-ce que tu ferais ? Va, laisse-moi tranquille. Vois-tu cette ceinture ? — et Baï Gagno relève son large gilet — tous les moskals, je vais les fourrer là-dedans. C’est peut-être bien un peu lourd, mais c’est ce qu’il y a de plus sûr.
Et Baï Gagno me tourna le dos... « Vaste est le monde, pensait-il, il y a des gens de toute espèce. Qui sait ce que c’est aussi que ce blanc-bec-là ? » Et il se mit à empiler les moskals dans sa ceinture.
— Veux-tu que nous allions déjeuner ? dis-je à Baï Gagno.
— Où ça ?
— En bas. Au restaurant.
— Merci. Je n’ai pas faim. Ta seigneurie peut y aller. Je t’attendrai ici.
Je suis bien sûr qu’à peine ai-je été sorti de la chambre, Baï Gagno a ouvert sa besace. « Il a de quoi déjeuner... Pourquoi donc jetterait-il son argent par les fenêtres pour manger chaud ? » Ce qui est sûr, c’est qu’il ne mourra pas de faim.
Après avoir conduit Baï Gagno dans les bureaux d’un commerçant bulgare, je le laissai et je pris un tramway pour aller à Schœnbrunn. Je montai à l’Arc de Triomphe pour contempler Vienne et ses environs, je me promenai à travers les allées et le Jardin zoologique, je regardai les singes pendant une grande heure, et vers le soir je m’en retournai à l’hôtel.
Baï Gagno était dans sa chambre. Il aurait voulu me cacher ce qu’il était en train de faire, mais il n’en eut pas le temps, et je remarquai qu’il était occupé à coudre une nouvelle poche à l’intérieur de son « antéria14 ». En homme pratique qu’il était, il portait l’été une « antéria » sous ses habits à l’européenne. « L’hiver, emporte du pain, et l’été, des vêtements », disent les vieux de chez nous. Et Baï Gagno suit ce conseil.
— Je me suis assis pour recoudre quelque chose, dit-il tout confus.
— Tu te couds une poche ? Tu dois avoir roulé quelqu’un avec ton essence de roses, lui dis-je en blaguant.
— Qui ça ? Moi ? Tu n’y es pas ! Tu veux savoir pourquoi j’ai une poche ici ? Des poches, j’en ai bien assez ! C’est de l’argent qu’il me faudrait ! D’ailleurs, ce n’est pas une poche, ça. Ce n’est rien du tout. Mon gilet était un peu déchiré. J’y ai cousu un bout d’étoffe... Mais où étais-tu, toi ? Tu te promenais ? Tu as eu raison.
— Et toi, Baï Gagno, tu n’as pas été te promener pour voir Vienne ?
— Qu’est-ce qu’il y a à voir à Vienne ? Une ville, c’est une ville. Des gens, des maisons, du luxe. Et partout où tu vas, on te dit toujours : « Gût morgen », et puis on te demande de l’argent. Pourquoi donnerions-nous notre bonne galette aux Allemands ? Chez nous aussi il ne manque pas de gens pour la manger...
11. Bonnet en peau de mouton.
12. Fromage de brebis.
13. Petit flacon d’essence de roses.
14. L’antéria est une sorte de veston court doublé de laine.
JE proposai à Baï Gagno d’aller nous promener jusqu’à l’Opéra et de prendre des billets pour le soir. On donnait le ballet « Puppenfee » et je ne sais plus quoi encore. Après être passés devant le café grec, nous nous dirigeâmes vers le café Mendel, où se réunissent les Bulgares, puis vers l’église Saint-Étienne. Là, sur la place, j’invitai mon compagnon à entrer dans une pâtisserie. J’étais loin de me douter que Don Juan pût se glisser dans la peau de Baï Gagno ! Quels miracles la civilisation ne peut-elle donc pas accomplir ! Il faut que je vous dise qu’à cette époque je faisais mes études à Vienne. J’étais venu passer les vacances dans ma famille, et pendant le voyage de retour j’avais fait la connaissance de Baï Gagno. J’étais allé souvent dans cette pâtisserie, et je connaissais fort bien la caissière, une fille aussi belle que gaie, gaie mais de très bonne tenue et ne permettant pas qu’on prît avec elle trop de libertés. Représentez-vous alors la scène, mes amis !
Nous entrons, Baï Gagno et moi, dans la pâtisserie. Nous nous approchons du comptoir. La jeune personne me souhaite aimablement la bienvenue. Je lui réponds quelques paroles enjouées et je me retourne pour choisir un gâteau. Au même instant, une exclamation furieuse fait sursauter le magasin tout entier...
— Qu’est-ce qui est arrivé, Baï Gagno, est-ce toi qui lui as fait quelque chose ? m’écriai-je sur un ton plein de reproche.
— Mais non, ce n’est pas moi, mon vieux. Qu’est-ce que je lui ai fait ? répondit Baï Gagno d’un air embarrassé et d’une voix qui tremblait un peu.
Rouge de colère, la petite me raconta tout haut que Baï Gagno s’était permis de l’offenser. Il l’avait pincée. Et il ne s’était pas contenté de la pincer, il lui avait aussi tordu le bras en serrant les dents ! Elle voulait appeler la police. Enfin, un vrai scandale !
— Fiche-moi le camp d’ici, Baï Gagno, lui dis-je, et rapidement ! Si tu te faisais cueillir par la police, ce serait une belle affaire ! Suis cette rue qui monte. Je te rejoins.
