Bal musette 1961 - Pierre-Jean Susini - E-Book

Bal musette 1961 E-Book

Pierre-Jean Susini

0,0

Beschreibung

Chacun des mots composant ce titre a une symbolique particulière. Bal renvoie aux couples, aux filles, aux bons et aux mauvais garçons, à un milieu plus ou moins fréquentable. Musette, pour sa part, raconte la vie d’un passionné d’accordéon qui se rend bien compte dans les années 60 que sa musique ne résistera pas longtemps à la vague du rock’n’roll venue d’outre-Atlantique. 1961, enfin, pour évoquer une époque charnière, où les valeurs de sacrifice, d’abnégation, propres à l’après-guerre, commencent à voler en éclat comme la société tout entière sept ans plus tard. Ce roman est une histoire d’amitiés qui nous emporte du quartier de la Bastille à Paris jusqu’à New York, en passant par l’Auvergne, la Côte d’Azur, la Corse et l’Italie du Sud. Bal Musette 1961 est à la recherche d’un tempo, comme si l’amour était une valse.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Musicien, accordéoniste, grand amateur de jazz, Pierre-Jean Susini s’est aussi découvert une passion pour l’écriture de pièces de théâtre en langue corse et pour le roman. Bal Musette 1961 lui donne l’occasion de rappeler la place que mérite la musique en tant que fait de société.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 237

Veröffentlichungsjahr: 2022

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Pierre-Jean Susini

Bal musette 1961

Roman

© Lys Bleu Éditions – Pierre-Jean Susini

ISBN : 979-10-377-4966-6

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Valse musette

Paris XIe arrondissement, avril 1961

Passer mon samedi soir rue de Lappe au Balajo était devenu une habitude, un rituel même, comme figé dans le marbre d’une tradition. Si d’aucuns préfèrent aller à la messe le dimanche, à la pêche dans la Manche, à la chasse en Sologne ou au bistro en Catalogne, personnellement venu le samedi, je m’enquille à la Bastille, je m’esbaudis de valse musette non loin de la rue de la Roquette.

Ah, la valse ! la valse à trois temps, ce qui est un pléonasme d’ailleurs, une valse est toujours à trois temps, sauf quand elle est à mille temps mais tout le monde n’est pas Jacques Brel.

J’ai réfléchi et je sais ce qui me plaît dans le rythme à trois temps, c’est le pas de côté. Dans un monde où tout va si vite aujourd’hui, où l’on enseigne l’art d’aller le plus rapidement possible d’un point A vers un point B, dans une société où il n’y a d’autre alternative que de suivre un chemin tout tracé, je pense qu’il est nécessaire de savoir prendre un temps, un sur trois donc, pour se regarder vivre.

Si j’osais, je dirais qu’il faut introduire le pas de côté dans la dialectique du marcher droit.

Allez, j’ose ! Cela doit être mon côté un peu décalé qui me pousse à dire des choses bizarres.

Cela dit, nous sommes en 1961 et, même bien planqués derrière les banquettes en moleskine de leurs dancings favoris, les amoureux de la valse musette pourront-ils tenir très longtemps face à la vague du rock’n’roll venue d’outre-Atlantique ? Que dis-je la vague, la déferlante !

Chuck et Elvis ont commencé à creuser leurs microsillons jusqu’au fin fond de nos terroirs et nul ne pourra les arrêter. Sam va devenir notre oncle à tous !

C’est inéluctable, la machine est en route, le moteur est lancé et en allumant votre poste radio le matin, prenez bien garde au retour de manivelle qui a balayé « le retour des hirondelles », cette si jolie valse que l’on n’entendra plus.

Alors nous pouvons bien tenter de tirer les dernières cartouches de nos arguments symboliques, dire que le musette est un formidable moyen de communication pour le peuple, car il lui permet de faire résonner sa gouaille contre la musique trop classique en particulier, contre l’ordre trop établi en général. Nous pouvons dire que le soufflet de l’accordéon remplit nos poumons de l’air dont on nous a privés en polluant notre humeur, nous pouvons dire que le musette est l’expression de la mélancolie des hommes au même titre que le blues dans les champs de coton de la Louisiane au début du siècle ; dire que même en mode mineur nos javas représentent une mode majeure, et enfin que le musette est la musique des faubourgs et nul besoin de valse à Vienne pour faire de la rue un palais.

Oui, nous pouvons tout dire, sauf que John Lee a mis le Hooker en route, que Little Richard n’a de petit que son surnom et que Bill Haley a déjà déboulé de sa comète.

Be bop ! Ouh là là que ça fait mal ! C’est un choc que le rock, le choc des civilisations entre une musique de bastringue et une sonorité de dingue, la confrontation entre le trémolo d’un accordéon et le hurlement produit par le vibrato d’une pédale wah-wah et l’on ne peut que constater les dégâts causés par la dissonance anachronique. L’ambiance est électrique !

En parlant d’anachronisme d’ailleurs, je me pose là ; qu’est-ce que peut bien faire un gars de trente ans dans un endroit pareil alors que tous ses potes vont danser le madison au Palladium ?

Voilà ce qui arrive lorsque l’on est nourri à la graine du musette depuis tout petit, avec un paternel qui écoutait la « reine de musette » ou les « espoirs perdus » du matin au soir sur son « teppaz ».

Ah, papa ! il aurait tant aimé que je joue de l’accordéon. Il m’a même donné un prénom d’accordéoniste célèbre, Fredo comme Fredo Gardoni, enfin Frédéric pour l’état civil.

Sur le choix de mon prénom, maman n’avait pas eu voix au chapitre, le grand jury des légendes de l’accordéon que présidait papa avait déjà pris la décision, mais question autorité, il faut dire que ma mère eut bien le temps de se rattraper sur d’autres aspects de leur vie commune.

Bien, mais finalement tout cela pour rien, j’ai rompu les liens sacrés des fonts baptismaux et je n’ai jamais persévéré dans l’accordéon, au grand désespoir de papa.

En fait, je ne comprenais pas que l’on puisse me confier un instrument si grand, si lourd qui me labourait les cuisses à chaque mouvement de soufflet. Et puis j’avais des difficultés avec le solfège, alors je me suis vite persuadé que je n’étais pas doué pour la musique, c’était la meilleure raison que je trouvais pour arrêter ; et surtout, il était impensable, pour le gamin que j’étais, de critiquer les méthodes d’enseignement et de remettre ainsi en cause l’autorité d’un adulte.

Toutefois, je me suis interrogé a posteriori sur les qualités intrinsèques de mon professeur, je trouvais qu’il me criait beaucoup dessus quand même ; il s’agissait pourtant d’un monsieur très gentil en dehors de cela, ami de papa, excellent accordéoniste, mais quelque chose ne passait pas.

Évidemment, je vivais très mal cette situation d’échec, moi qui étais plutôt habitué à avoir de bons résultats, voire de très bons résultats scolaires. J’allais même jusqu’à imaginer que mon prof ne supportait pas mon côté « premier de la classe » à l’école et qu’en me criant dessus, il se vengeait de toutes les brimades qu’il avait dû lui-même subir pendant sa propre scolarité ; ce qui peut se passer dans la tête d’un enfant tout de même !

C’est ainsi que bon an mal an, j’ai mené une vie d’usurpateur de prénom. Dommage ! sans doute suis-je passé à côté d’une belle carrière. Qui sait ? J’aurais pu devenir le nouvel André Verchuren.

Bon, ma grande carrière était une chose, mais je n’avais pas encore vu Gisèle ce soir.

Ah, la voilà qui arrivait :

— Alors, Fredo, cela fait longtemps que tu es là ? demanda-t-elle tout en m’embrassant et en prenant place à la table.

— Non, non, je viens d’arriver, lui répondis-je alors que j’étais là depuis une heure.

Qu’est-ce que tu veux boire, Gisou ?

— Une Suze, comme d’habitude, s’il te plaît.

Je me dirigeai vers le comptoir. Attendant que l’on me serve les boissons, je me posai pour contempler mon samedi. La piste de danse du Balajo n’était pas très remplie ce soir ; quelques couples virevoltaient joyeusement, des femmes entre elles surtout. Les femmes adorent danser, elles viennent pour cela ; les hommes, c’est moins évident.

Et puis mon regard se tournait inévitablement vers Gisèle ; je connais des épreuves plus pénibles que celle de poser ses yeux sur Gisou ; elle offrait un si joli tableau dans sa belle robe vichy et elle n’avait nul besoin d’agrémenter cette scène de geste délicat comme sortir le poudrier de son sac ou ajuster les bracelets à son poignet, si ce n’était pour rajouter de l’élégance à sa beauté.

Ses cheveux blonds très courts lui donnaient un faux air de l’actrice Jean Seberg, disaient ses amies ; moi je pense qu’elle en était le sosie.

Le temps que mettait le barman à casser ses glaçons me permettait de vérifier l’effet « Gisou » auprès de la gent masculine, c’est qu’elle attirait les regards, ma Gisou.

Mais en fait, elle n’était pas à moi, nous n’étions pas ensemble même si nous étions souvent ensemble ! Nous nous étions connus à l’école primaire ; à l’époque, j’habitais au 56 de l’avenue Ledru Rollin avec mes parents ; Gisèle demeurait au 52 ; la même école, la même rue, nous étions faits pour être amis. La seule chose qui nous séparait était que nous n’étions pas dans la même classe, lorsque je suis arrivé au cours préparatoire Gisèle était déjà au cours élémentaire première année ; un autre monde !

En fait, Gisou était la grande sœur que je n’avais pas eue, elle venait à la maison, nous faisions les devoirs ensemble et ma scolarité est passée comme une lettre à la poste. C’est pourquoi j’ai fait carrière à la Poste.

Je n’avais jamais vu un barman qui mette autant de temps pour casser les glaçons, si cela continuait j’allais remonter mon arbre généalogique et retracer l’historique de mes ancêtres.

— Une Suze et un Gin limonade, voilà pour toi Fredo, ça fait un franc quatre-vingts !

— Merci, Alain, tiens, et garde la monnaie.

Pendant qu’Alain me servait, je vis que Lætitia avait pris place à notre table et je fis rajouter un Coca-cola à ma commande.

Lætitia était une jolie brune aux cheveux couleur corbeau ; voici un coloris d’oiseau très utile pour désigner à la fois une teinte dont on pense qu’elle est au maximum de sa nuance et pour donner un côté mythologique qui conviendrait à une déesse antique.

Si la jeune corse était là, Régis ne tarderait pas à apparaître, lui qui la suivait comme un aimant, dans les deux sens du terme.

— Bonjour Lætitia, je t’ai pris un Coca, ça va ? dis-je en regagnant notre table avec le plateau, car j’étais un peu comme chez moi au Balajo, jusqu’à faire le service moi-même.

— Oui, merci beaucoup, Fredo, c’est parfait !

— Et Régis ?

— Tiens, quand on parle du loup, me répondit Lætitia en voyant arriver son compagnon.

Régis rejoignait notre table, tout sourire, la démarche féline, toujours sûr de lui, on ne pouvait que le remarquer. Il possédait l’aura naturelle de ces personnes qui attirent immédiatement l’attention sur elles ; cela se ressentait à la manière dont le volume des conversations baissait d’intensité quand il pénétrait dans une pièce. Le fait qu’il soit toujours tiré à quatre épingles, costume clair impeccable, cheveux bruns plaqués, chaussures vernies, rajoutait à son charme personnel.

Malgré tous mes efforts vestimentaires, je parvenais tout juste à faire office de garçon d’honneur, mais je savais accueillir :

— Salut mon Régis, nous n’attendions plus que toi.

— Salut Fredo, bonjour les filles, dit Régis en faisant la tournée des bises. Oui, tout le quartier de la République était bloqué, c’est à propos de l’Algérie ; alors je n’ai pas réussi à savoir si c’était pour ou contre l’indépendance ou je ne sais pas trop…

— Non je crois que c’est suite à la manifestation de la semaine dernière… oui vous savez quand la police elle a tiré sur la foule, c’était pour protester contre cela, enfin voilà, poursuivit Gisèle.

— Bon, les enfants, on ne va pas parler des manifs toute la soirée. Allez, Fredo, invite-moi, il y a un tango, allez ! proposa Lætitia qui devait probablement se sentir mal à l’aise au regard de la situation de son père qui était précisément le directeur de cabinet du préfet de police de Paris.

— Oui mais après, Régis, qu’est-ce qu’il va dire, Oh ! plaisantais-je sachant que Régis ne voyait aucun inconvénient à ce que je danse avec Lætitia.

Et me voilà enrôlé dans un tango langoureux, « Yo no se » : je ne sais pas. En tout cas, moi je sais qu’il n’est pas besoin de mots pour exprimer les émotions comme le fait le bandonéon. Quelle douce mélancolie ! Quel instrument ! La manière sensuelle qu’il a d’alanguir les notes, de faire vibrer ses lames, donnerait presque l’impression qu’il pleure. Il n’y a nul doute qu’une partie de l’âme humaine est contenue dans les plis de ce coffret si savamment étirés par les bras du musicien.

Et puis, j’ai le sentiment que ce genre de musique rend tout le monde beau ; bon, je ne suis pas laid, je serais même plutôt beau gosse d’après ce que l’on dit, mais voilà… et alors danser dans les bras d’une fille comme Lætitia ; tiens, elle a presque le type argentin finalement.

— Tu as l’air dans tes pensées, Fredo.

— Oui Lætitia, j’étais en train de penser que l’on pourrait te prêter le type argentin.

— Ah oui, oh tu sais, le type, les origines, c’est un peu bizarre tout ça. Regarde ton père, il était italien et puis…

— C’est vrai, tu as raison, cela ne veut pas dire grand-chose.

Effectivement, papa était d’origine italienne et il était blond aux yeux bleus. Ses camarades d’école à Naples l’avaient surnommé « l’Austriaco », l’Autrichien, c’est dire.

D’ailleurs cela lui est resté, ses plus vieux copains qui avaient immigré d’Italie comme lui dans les années 1900, l’appelaient encore ainsi, Aldo Bellocchio l’autrichien. Cela ne le gênait pas, papa.

Il n’y a pas grand-chose qui le gênait… C’était un homme tranquille, comme disait maman.

Je pense qu’il avait eu une enfance heureuse malgré les conditions de vie difficiles de l’époque et qu’il s’était construit dans un climat d’affection au milieu de cette compagnie italienne débarquée à Paris au début du siècle ; si bien que mon père, je l’ai toujours connu heureux.

Il m’arrivait de m’arrêter certains soirs dans son atelier de ferronnerie, je commençais à faire mes devoirs tranquillement dans un coin avant d’aller à la maison quand maman rentrerait du travail.

Le vendredi soir, c’était souvent la fête quand ses copains débarquaient avec une bonne bouteille de Chianti. Ça riait, ça chantait les vieilles chansons napolitaines avec Costantino à l’accordéon ; la fisarmonica, comme ils l’appellent en Italie. Il me manque tant, papa !

****

La musique s’arrêta, et avec elle le tempo de la vague argentine qui avait si délicatement déferlé sur le rivage du Balajo.

— Merci mister Fredo, tu danses de mieux en mieux.

Je répondis à Lætitia par un sourire amusé, sachant qu’il ne s’agissait dans sa bouche que d’un demi-compliment ; j’étais loin d’être le meilleur danseur de la piste.

— Oh là là, c’était un vrai tango endiablé, plaisanta Gisèle quand nous regagnions la table.

— Alors le diable, ce n’est certainement pas Lætitia et si c’est moi, il faudrait vraiment qu’il apprenne à danser, le diable !

Alors que chacun riait de ma bonne blague, Régis qui avait toujours les idées en mouvement se proposa de remplir notre dimanche :

— Bien, les amis, si vous voulez, demain pour notre pique-nique, je connais un magnifique endroit au bord d’un lac.

— Ah, là j’y vois un signe ! lançais-je.

— Un signe, mais où donc vois-tu un signe, Fredo ? me demanda Régis.

— Eh bien dans le lac, « le lac des cygnes » !

— Oh mais dis, il est en forme, le Fred ! commenta Régis dans l’hilarité générale. Non, sérieux, c’est à Enghien-Les-Bains, c’est vraiment beau. Et en plus, il y a un casino pas loin, nous pouvons y faire un tour si vous voulez.

Je soupçonnais Régis de connaître très bien l’endroit, non pas pour son côté bucolique mais pour son casino où il avait dû plus d’une fois assouvir sa passion du jeu.

— Ah, c’est une bonne idée ça, seulement il faut que je voie si papa peut me prêter l’Aronde demain, proposa Gisèle.

— Ouais ! C’est chouette ça, je pense qu’en voiture nous en avons pour une heure trente tout au plus, se réjouissait Régis.

Je ne connaissais pas Enghien mais j’en avais entendu parler comme d’une commune plutôt huppée, un petit Deauville pour les Parisiens. Régis semblait tout heureux de nous emmener « sur ses terres ». Il adorait ce genre d’endroit, où il y avait du « beau linge » comme il disait.

Notre dernière sortie dans le genre nous avait conduits à l’hippodrome de Longchamp. Tout y était, le dimanche ensoleillé, la voix du speaker qui assurait l’ambiance, les jolies toilettes des dames aux visages ambrés sous leur capeline, les moustaches bien lissées des messieurs, le frisson à l’arrivée des chevaux, enfin tout ce qui plaisait à mon ami Régis et qui n’était pas vraiment ma tasse de thé, même à quatre heures de l’après-midi.

J’avais connu Régis par l’intermédiaire de Lætitia qui était la meilleure amie de Gisèle.

C’était un garçon éminemment sympathique qui séduisait tout le monde, les filles, les garçons, les grand-mères, tout le monde. En fait, il me rappelait un peu mon père, c’est-à-dire une personne qui s’accommode de tout, pour qui la vie semble parfaitement lisse et qui avait l’art de rendre les choses belles autour de lui, une crème d’homme en quelque sorte. Comment ne pas devenir ami avec ce genre de personnage, comment ne pas s’attacher à quelqu’un qui vous rend meilleur ?

Il était solaire, de jour comme de nuit.

Mais, il y a forcément un mais, un aspect mystérieux émanait de sa personne. Nous pouvions même dire qu’il avait une face cachée ; ainsi nous nous demandions de quoi il pouvait bien vivre, quel était son métier. Lorsqu’on lui posait la question, il répondait sur un ton de plaisanterie qu’il était rentier, ou, sur un mode à peine plus sérieux qu’il était mannequin, sans que nous n’ayons jamais vu la moindre de ses photos dans les magazines de mode où il se vantait de paraître.

Alors nous avons continué comme cela, à faire semblant de rien ; à profiter de Régis au gré de ses apparitions et à ne rien chercher à savoir d’autre que nous ne savions déjà. Nous avions l’impression qu’à trop tenter de rompre le mystère, nous allions briser le charme propre au personnage de roman qu’il représentait à nos yeux.

****

Nous poursuivions la soirée à parler de choses et d’autres. Lorsque nous parlions de choses, c’était de l’actualité de la semaine, des derniers événements. Nous sommes passés, sans prendre garde à l’atterrissage, du cosmonaute Youri Gagarine dans l’espace au dernier match de l’équipe de France au stade de Colombes.

Nous nous inquiétions du phénomène des « blousons noirs » qui semaient la panique pas seulement aux yeux de la bourgeoisie et nous ajoutions que nous étions nous-mêmes parfaitement embourgeoisés, bien calfeutrés dans notre dancing d’un autre âge, alors que la mode était de casser les fauteuils dans les concerts de Johnny Halliday.

Nous nous demandions s’il n’y avait pas une meilleure symbolique que la construction d’un mur à Berlin pour représenter l’antifascisme.

Nous trouvions Régis et moi que les filles attachaient bien trop d’importance à John Kennedy qui venait d’être élu.

Lorsque nous parlions d’autres choses c’était de notre propre actualité, de mon travail de caissier à la Poste qui parfois me pesait, car brasser autant d’argent c’était tout d’abord une responsabilité par rapport à la sécurité, à la crainte des hold-up et ensuite, cela pouvait donner le tournis de manipuler tant de gros billets et…

Lætitia nous fit part de son chagrin d’avoir enterré son grand-père qu’elle aimait tant dans son village de Petreto Bicchisano et de son regret de ne retrouver ses proches qu’au moment des enterrements.

Nous faisions semblant de croire à l’histoire de Régis à qui l’on avait proposé un rôle au cinéma, aux côtés de Jean-Paul Belmondo.

Et Gisèle ne nous dit pas qu’elle allait remplacer Jean Seberg dans son prochain film et elle avait tort, car nous aurions pu la croire, elle.

Casino

Il pleuvait en ce dimanche d’avril lorsque nous démarrions du boulevard Richard Lenoir où était garée la voiture du père de Gisèle, une Simca Aronde P60 à la carrosserie bleue rutilante. Les filles avaient préparé le panier de pique-nique, Régis et moi nous étions chargés des boissons, lourde tâche.

La circulation était fluide, Gisèle conduisait prudemment, il n’aurait plus manqué qu’elle cabosse la voiture de son père, disait-elle. Régis et Lætitia discutaient sur la banquette arrière, je ne faisais pas la conversation à Gisou, de peur qu’elle cabosse.

Paris était désert, pluvieux ; je n’aimais guère le désert ni les jours de pluie ; soit une bonne dose de désamour pour un seul matin.

Pour mettre un peu de gaieté, un concert d’avertisseurs sonores était organisé à chaque feu rouge lorsque Gisou ne démarrait pas assez vite ; Régis répondait aux automobilistes par un geste croisé des deux bras qui collait moyennement au personnage stylé qu’il donnait à voir habituellement.

Nous avions l’impression qu’il ne pouvait pas nous arriver grand-chose avec Régis à nos côtés ; il ne nous arriva pas grand-chose.

— C’est dommage qu’il pleuve pour le pique-nique, s’inquiétait Lætitia.

— Peut-être que la météo est meilleure à Enghien. Et puis si jamais, nous pouvons toujours nous rabattre sur le Casino, n’est-ce pas, Régis ? plaisantais-je.

Régis se contentait d’un sourire amusé et d’un son guttural en guise de réponse.

La dernière virée que nous avions faite nous avait conduits dans la forêt de Fontainebleau ; j’avais trouvé l’endroit triste comme… un jour de pluie. Il s’était agi d’une grande étendue sablonneuse entourée de rochers ; en fait, je me demandais si j’aimais la campagne :

— Cela vous avait plu la forêt de Fontainebleau ? demandais-je à la cantonade.

— Oh oui, le sable pour bronzer ; je pense même qu’il y avait la mer à l’ère quaternaire ou… répondit Lætitia.

— Ah, les filles ! commenta Régis en tapotant de sa main sur mon épaule.

Un peu plus loin, nous fûmes ralentis à cause d’un accident qui venait d’avoir lieu. L’un des policiers présents sur les lieux se rapprocha de Gisèle et lui demanda de se rabattre sur la droite ; apercevant Régis dans le rétroviseur central, je le vis montrer quelque trait de nervosité.

Une fois le barrage passé nous franchissions la limite des boulevards extérieurs porte de Clignancourt et nous engagions sur la D14 en direction d’Enghien-les-Bains.

La circulation devenait de plus en plus fluide en ce dimanche pluvieux ; les concerts de klaxon avaient cessé aux croisements, mais Régis veillait.

Nous approchions d’Épinay lorsque je vis Gisou donner des signes de crispation qui n’avaient rien à faire sur un si joli visage,

— Cela ne va pas, Gisou ? lui demandais-je.

— Je ne sais pas trop, j’ai comme l’impression que le moteur est en train de chauffer.

— Eh bien, arrêtons-nous, regarde il y a un renfoncement plus loin.

Et me voilà, la tête sous le capot de l’Aronde P60, feignant de m’y connaître en moteur de voiture alors que ce n’était pas vraiment le cas, mais un homme doit s’y connaître en mécanique.

Pendant que Lætitia et Régis faisaient une pause cigarette, je m’efforçais de chercher la pièce qui pouvait dysfonctionner, touchant du bout des doigts parce que c’était très chaud, ce qui pouvait ressembler à des bougies, à un carburateur… sous les yeux de Gisou qui attendait impatiemment le verdict.

— Bon, écoute, je ne vois rien qui cloche Gisou, tout à l’air normal.

— Ah bon d’accord, me répondit Gisèle qui avait quand même l’air contrarié.

La voyant ainsi, je lui proposais de prendre le volant. « Non » me répondit-elle « car mon père ne prête sa voiture qu’à moi ».

— Mais quand même, il me connaît ton père, allons Gisou !

— Bon… alors d’accord, tu peux conduire, me dit-elle en ayant hésité quelques secondes.

Et après un jeu de chaises musicales gagnant pour tout le monde, nous voilà repartis !

Gisèle était plus tranquille ; ce n’était pas l’automobile qui était en panne mais sa confiance en elle. Je regrettais qu’elle n’ait pas osé me demander de prendre le volant à cause de son obstiné de père.

****

Le temps était plus clément lorsque nous arrivions à Enghien-les-Bains. L’endroit était beau comme une gravure, de ces beautés ordonnées où chaque élément du tableau est à sa place.

Des massifs de fleurs parfaitement circulaires se détachaient de manière symétrique de l’immense tapis vert formé par des pelouses coiffées au peigne fin, et de grands arbres à la coupe irréprochable trônaient fièrement de part et d’autre du lac qui faisait la fierté de la commune.

Il s’agissait simplement de tenter de s’émouvoir à la vue d’un lac où quasiment rien ne bouge et rien ne frémit, une petite mer intérieure qui ne veut pas faire de vagues de peur de modifier notre champ pictural.

Une armée de canards défilait en rang d’oignons, empruntant à l’humain sa manie de l’ordre établi.

Les collines aux alentours osaient à peine s’élever, nous étions dans une Suisse qui ne voulait pas l’être et nous avions sous les yeux la définition imagée du calme et de la tranquillité ; heureusement les cris de quelques gamins qui avaient échappé à la surveillance de leurs parents, venaient rompre les certitudes de cette douce monotonie.

L’endroit me paraissait mal choisi pour un pique-nique, mais je ne disais rien pour ne pas contrarier Régis. À la vue d’un panneau, Gisèle nous donna confirmation :

— « Pique-nique interdit sur les pelouses », nous voilà bien !

Nous n’avions pas l’autorisation de faire partie du tableau, même s’il s’agissait d’un « déjeuner sur l’herbe ».

Qu’à cela ne tienne, un grand banc de pierre près d’un arbre serait notre cantine.

Nous installions la nappe couleur vichy sur le banc, un peu comme le vichy que portait Gisou la veille, mais en beaucoup plus terne bien sûr.

Régis se proposa de couper le saucisson, il avait le geste élégant, même à propos d’une saucisse.

Je débouchais le rosé frais qui ne l’était plus trop et les filles installaient le couvert sur la table en granit ; déjà découpé en tranche le rôti ne risquait plus rien, nous ne savions plus si nous avions une salade de tomates ou des tomates en salade tellement il y avait de tomates !

— Alors, on n’est pas bien là les amis ! lança Régis sur un mode clairement affirmatif.

— Oui, on est très bien. Et tant pis pour la bronzette, cela sera pour une autre fois, se plaignait gentiment Lætitia.

— Mais tu sais, trop de soleil ce n’est pas bien non plus, prévenait Gisèle.

— Oui bien sûr, je sais. D’ailleurs, mes grand-mères en Corse, Dieu sait s’il y a du soleil là-bas, et bien elles sont toujours couvertes. Bon, elles sont un peu trop habillées de noir à mon goût mais…

— Et pourtant vous avez des plages à perte de vue chez vous, non ? demandais-je.

— Oui, mais c’est un phénomène assez récent tu sais, avec le tourisme et tout ça. Les anciens, ils n’allaient pas à la plage, précisa Lætitia.

Le déjeuner fut joyeux, souvent en mouvement à cause de la pierre froide du banc qui nous gelait les fesses.

Lætitia ne pouvait s’empêcher de s’allonger dans l’herbe en tant qu’adoratrice du soleil qu’elle avait beau chercher à travers les nuages.

Régis était souvent debout ; la seule entorse vestimentaire qu’il avait faite en ce dimanche de pique-nique est qu’il avait changé ses souliers vernis contre des chaussures en cuir souple ; disons qu’il n’était tiré qu’à trois épingles.

Gisèle se tenait assise sur un coin du banc, les jambes croisées et les mains délicatement posées sur ses genoux, le regard clair et le sourire probable sur son visage lisse ; je n’étais pas spécialiste de littérature romantique, sinon j’aurais dit qu’elle eut pu inspirer Lamartine ou Chateaubriand ou Gérard de Nerval, voire les trois réunis.

Personnellement, je passais mon temps à respirer ce moment, à regarder les uns, à converser avec les autres.

Le vin rosé nous rendait encore plus gais que nous ne l’étions. Nous parlions de choses et d’autres comme la veille, mais y a-t-il de plus beaux moments dans la vie que celui de parler de choses et d’autres entre amis ? Je ne crois pas.

— Alors, il n’est pas beau mon Enghien-les-Bains ? demanda Régis.

— Si, si, mais personnellement je me contenterai d’Enghien, je n’irai pas jusqu’aux bains, dis-je.

— Ouh là là ! tu parles comme l’eau elle doit être froide ici, ajouta Lætitia.

— Ah, c’est sûr que par rapport à ta Méditerranée, conclut Gisèle.

****