Barranca - Michel Berberian - E-Book

Barranca E-Book

Michel Berberian

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Beschreibung

Etats Unis, fin des années 60. A la suite d'un défi de jeunesse, Victor échoue dans une incroyable communauté de marginaux, à Santa Clara, petite ville côtière du Sud des USA. Il découvre une liberté nouvelle et partage vite l'aversion pour la municipalité réactionnaire de la ville. Car derrière la façade accueillante de la florissante cité balnéaire, un lourd secret demeure enfoui. Une part d'ombre que l'oligarchie au pouvoir depuis trois générations ne veut surtout pas voir levé. Un combat commence dans lequel le sexe jouera un rôle prépondérant et inattendu, s'organise pour luter contre la plus insidieuse des résistances : Celle de la population rendue complice par son silence.

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Seitenzahl: 405

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Remerciements spéciaux pour son aide précieuse à Florence idczak

Lorsqu’on découvre le monde, il rapetisse. Il se ratatine comme un abricot séché. Le rêve s’en va et avec lui sa dimension mythique. Il fallait bien en convenir : le monde rétrécit aux voyages. ce à quoi nous n’avions jamais prêté attention m’a soudain sauté aux yeux : il fallait attraper le monde avant qu’il ne soit trop petit.

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

KING ARTHUR COLLÈGE

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

1

Un quart de seconde suffit.

Un quart de seconde et le monde bascule. J’avais déjà pressenti ce phénomène à quelques reprises dans ma courte existence, mais jamais je n’avais eu l’intuition de son inéluctabilité comme ce matin lorsque mon minibus décida de s’offrir un looping sans crier gare !

Ça faisait déjà plusieurs jours que la plupart des habitants de Santa Clara avaient décampé en quatrième vitesse. Je les avais vus partir par milliers la queue entre les jambes en direction du nord par la nationale soixante-dix-sept. Ils avaient remonté l’avenue Alameda pare-chocs contre pare-chocs, la mine déconfite. Quelques-uns étaient restés. Comme moi, ceux-là s’étaient planqués comme des misérables dans des niches improbables.

La tempête avait été violente. Les pluies ininterrompues et les bourrasques avaient causé de gros dégâts en ville. Une dizaine de palmiers sur la corniche avaient été arrachés et gisaient sur la chaussée. Depuis ce matin, le ciel se dévoilait. J’étais sorti de mon trou. En descendant Alameda vers le sud, j’étais passé devant le grand supermarché Niagara qui ouvrait tout juste ses portes. J’étais venu sur la plage et je roulais le long du rivage déserté, jonché de débris. Je cherchais la lumière. Cela faisait une éternité que je n’avais pas vu un ciel aussi limpide.

Toute cette mélasse n’avait duré que quelques journées, mais j’avais l’impression d’émerger d’une très longue hibernation. Une hibernation de dix-neuf années, en réalité. En fait, ce premier jour de soleil était plutôt le dernier d’une période probatoire. Je ne le savais pas encore. Ce fut un instant maudit, ce fut aussi un jour béni.

La plage était immense. Le sable s’étendait jusqu’à l’horizon. À l’instant qui précédait ce quart de seconde, tout baignait à peu près. À peu près, je dis bien, car dès le début cette matinée avait été plutôt délicate à négocier. J’en avais connu de meilleures. Je pensais m’y être préparé et que le plus dur était derrière moi. Rien ne laissait prévoir une si soudaine bifurcation.

Il y a des jours comme ça. Le matin encore, on est dans une existence routinière, un quotidien si bien rodé. Limé depuis des lustres. Tout y est tellement modelé qu’on ne fait plus attention aux détails. Tout est nominal, on est encastré dans ce moule sur mesure.

On chemine jour après jour, chaque matin, sans changer de trottoir, sans changer de costume, sans changer de boulot. À quoi bon ? On avance machinalement comme une ombre, les pas dans les traces de la veille. On croit qu’on avance. On pense qu’on progresse. En fait, on subsiste, plus ou moins pépère dans ce qu’il est convenu d’appeler une existence. On s’y est fait un nid douillet à force d’en repousser les limites. On en connaît les odeurs, les chaleurs, les moiteurs. On sait où trouver les gaietés, les tristesses. Au fil du temps, on oscille de l’un à l’autre au gré des événements, et c’est suffisant pour penser qu’on avance. On se laisse porter machinalement jour après nuit et voilà : la journée se débobine comme n’importe quelle journée.

Tout au plus, un petit indice vous met la puce à l’oreille. Une intuition vous saisit, fugitive, impalpable, mais rien de suffisamment sérieux pour qu’on y prête réellement attention. Alors on passe, on ne réfléchit pas et on poursuit. On pense que tout va rentrer dans l’ordre. Puis le soir, sans le savoir, on a bifurqué. Quinze degrés ou quatre-vingtdix degrés. Cent quatre-vingts degrés, un angle droit, un angle étroit ou une épingle à cheveux, qui sait ? Il suffit d’un petit truc de rien du tout : l’appréciation d’une sensation modifiée, et la perspective a changé. C’est comme ça qu’imperceptiblement on se retrouve embarqué vers une autre destination. Il faut des mois, parfois des années, pour comprendre qu’on a changé d’univers.

Parce que, pour comprendre, il faut relier les points de l’histoire entre eux, tirer les perspectives, observer les lignes de fuite, vérifier les tangentes, reprendre les chapitres, revivre les souvenirs, dérouler toute la chronologie, retracer la route pas à pas.

Mais y a-t-il seulement une histoire ? Certains avancent invulnérables et sourds. Ils ne remarquent jamais les tournants. Pour ma part, ce matin-là, mon changement de direction fut un virage en épingle. Je n’allais pas tarder à m’en rendre compte.

Je roulais mollement le long du rivage en regardant s’envoler les pélicans paresseux face au soleil couchant. Pour mon combi aussi c’était une journée d’émancipation. C’était sa première véritable sortie.

Il ondulait au gré des oscillations du volant : descendant lentement vers la mer, il remontait doucement jusqu’à la limite tracée par les détritus arrachés par la tempête, que la marée haute avait déposés. Avec lui, je glissais le long d’une sinusoïde imaginaire, épousant le va-et-vient cadencé des rouleaux tout en évitant les débris les plus gros. Après l’activité cérébrale intense de la matinée, ma tête se vidait progressivement. Machinalement, j’enclenchai la touche play du petit magnétophone à cassettes posé sur le siège passager. America de Simon & Garfunkel enveloppa instantanément la cabine.

Un pan de ma vie venait de basculer, laissant en arrière des visages, des images, des espoirs et tant de certitudes. Romane était devenue en quelques secondes ce minuscule point à l’horizon, avant de disparaître définitivement de ma vue et, qui sait, de ma vie. Elle n’était plus à présent qu’une image envolée, une réminiscence immatérielle, déjà un souvenir.

Elle avait disparu comme par enchantement sur un fond de ciel, une rayure de kérosène sur un bleu de cobalt. Ce phénomène de la vie moderne ne tenait pourtant pas d’un miracle ou d’un sortilège, il était le résultat d’une implacable logique. Sans le vouloir, Romane m’avait projeté sur cette plage à l’autre bout de la planète. Elle m’avait expédié définitivement dans ce nouveau paysage, sans le savoir, sans l’avoir programmé, sans pressentir la fin à laquelle elle nous vouait. Je disais encore « nous ».

Odeurs marines et rumeurs du ressac... Rien que le calme et une impression de glissade pour l’éternité. Bon sang que c’était bon ! Instants délectables. Je me ressourçais.

Le va-et-vient lancinant du van m’enivrait. C’était soporifique. Ce bercement languissant ne devait plus finir aussi longtemps que le rivage déroulerait son tapis de sable devant mes roues, jusqu’à m’endormir. Pour la première fois depuis belle lurette, le temps me semblait amical et sans limites.

Lorsque le volant se durcissait, je devinais les roues s’enfoncer tendrement dans le sable. Apaisé par l’effet narcotique, imperceptiblement j’amplifiais la dose. Maîtrisant un peu plus, à chaque virage la pression des suspensions à la manière de ces vieux couples tango qui oscillent dans un corps à corps, profondément enlacés, emboîtant durant un long moment leur partenaire dont ils connaissent par cœur chaque frémissement. Je ne faisais plus qu’un avec mon minibus. Je planais, sans forcer, sur l’élan du moteur en quatrième. Évitant les reprises et les à-coups incommodants. Ça roulait à l’aise !

J’étais seul avec l’envoûtement de l’écume, du vent marin chargé d’iode et les mouettes apeurées. De l’essence plein le réservoir et rien dans le crâne !

Cette baie portait le nom dorlotant de Madre Island. Somptueux décor que cette anse infinie, composée simplement de la mer sauvage, de ce sable si doux et du ciel profond. Elle ressemblait à Romane : ventée, orageuse, sauvage, incontrôlable à tout moment. Mais à présent j’étais seul, face à l’immensité embrumée de ce rivage. Face à la mer, familière amie indomptable. Face à moi-même. Je ruminais encore cet épisode de bout du monde : cet avion qui s’enfuyait. Qui s’enfuyait ? Je me raccrochais vraiment à des conneries.

Les quelques jours qui venaient de s’écouler m’avaient paru plus rapides que la foudre. Je me repassais le film pour la énième fois de la matinée : la dernière amarre avait été larguée. En quelques jours, j’avais transformé ce vieux minibus jaune en une maison ambulante à peu près potable. Je l’avais bourré jusqu’à la gueule de provisions, y compris le reliquat des emplettes faites avec Romane dans la petite épicerie au coin de la rue N, et j’avais résilié le bail de la piaule sur le haut de la ville. Mamma Gloria avait profité de l’affolement général pour me carotter la caution. Qu’est-ce qui avait merdé ?

Je n’avais pas fini de me poser cette question lorsque tout explosa soudain. Un fracas épouvantable, un soubresaut, un grondement terrible... Les cormorans s’enfuyaient, le sable tournait, les vagues divaguaient. Un fracas irréel et cette sensation incontrôlable de monter avec mon siège, comme soulevé par une main de géant. Je montais… pour redescendre aussitôt. Brutalement. Sans prévenir. Violemment. Sans ménagement.

Était-ce une houle plus violente que les autres qui m’avait obligé à remonter plus haut vers le sable sec ? Était-ce un coup de volant trop brutal ?

En tout cas, la ligne d’horizon vacilla devant le parebrise, le sol bascula. Il fit nuit, il fit sombre, il fit du bruit... Je m’écrasai méchamment sur le côté. Projeté au sol par la main du géant. Le volant m’avait échappé depuis longtemps. Les objets volaient en tous sens, comme en apesanteur.

Je n’eus pas le temps d’apercevoir quoi que ce soit de ce qui se passait, mais j’imaginai très bien la scène dans mon dos : la bouteille d’huile voltigeait par-dessus le réchaud Coleman et s’écrasait sur le sac de farine sans grumeaux. Le riz à son tour s’étalait avec délectation sur ce mélange onctueux. Tout atterrissait en désordre et avec brutalité. Le vacarme était ahurissant. Il était provoqué non seulement par les objets qui se brisaient dans leur chute, mais aussi par le long gémissement de ces dures semaines passées à économiser centime après centime et qui s’achevaient en mille éclats. La fenêtre côté conducteur semblait loin et s’éloignait encore. J’étais attiré comme par un aimant vers la place du mort.

Un quart de seconde qui semblait une éternité. Un silence intense s’ensuivit. Long, immense, désespéré.

Un chuintement rompit cette trêve. Le combi s’était immobilisé sur le flanc droit, et une roue continuait de tourner comme on le voit dans les séries B. Je me retrouvai les pieds en l’air, dans une position plus qu’inconfortable, adossé à la portière passager qui faisait maintenant office de plancher. Le minibus avait tourné d’un quart de tour dans le sens des aiguilles d’une montre puis s’était immobilisé, comme épuisé après un exercice de gymnastique éprouvant.

Moi aussi j’étais KO. Abasourdi. Étais-je blessé ? Je ne savais pas. J’avais atterri sur le minicassette qui était maintenant totalement en vrac. Mon cou me faisait mal. Enfin... il n’y avait pas de sang. À ce stade, je n’avais pas d’autre moyen de vérifier quoi que ce soit. Vue d’ici, la cabine paraissait immense. Je ne l’avais jamais imaginée sous cet angle. La portière, il y a quelques instants à portée de coude, était à présent à des années-lumière.

Il m’était impossible de bouger. Mon esprit commençait tout juste à refaire surface. Le chuintement avait cessé, mais d’autres bruits faisaient leur apparition. Petit couinement, bruit de tôle froissée, dégoulinade de fluides. À chaque fois, j’essayais d’en comprendre l’origine pour évaluer l’importance du ravage. C’était peine perdue. Je me fis une raison en me disant qu’il fallait d’abord sortir de cette gangue métallique, lorsqu’une frayeur me fit sursauter : le feu !

Il pouvait prendre d’une seconde à l’autre. Je devinais l’essence couler le long du moteur. Je la sentais. Une étincelle jaillissait de la batterie. Je la voyais. Le feu se déclenchait. Il suivait le filet d’essence qui suintait le long du carter. Comme si j’y étais. Comme une traînée de poudre. Et moi j’allais cramer, les pattes en l’air au fond de la cabine. C’était trop bête !

La clef était restée sur le contact. Il fallait la saisir au plus vite, puis sortir par la portière opposée et courir sur le sable ! La force de gravité donnait une lourdeur particulière à chacun de mes mouvements. Je me débattais sans pouvoir modifier ma position. Cela sembla durer des siècles.

Chaque seconde était de trop. Trop longue, trop lente, trop loin, trop con...

Coincé au fond de l’habitacle, je sentais le feu se déployer sans obstacle et m’envelopper. La clef était là, à quelques centimètres. Elle me narguait en gigotant comme un grelot sous le volant, là, à portée de main.

L’énergie vient d’on ne sait où. Un soubresaut plus intense, un concentré de rage, un ultime réflexe pour survivre ? D’un coup sec, je bondis et tirai sur la ferraille qui pendouillait, arrachant du même coup le porte-clés. Je retombai lourdement sur la portière en râlant comme un bœuf. La clef me narguait toujours dans le neiman. Mon cou se tordit encore une fois. Je jurai de plus belle en fixant furieusement le volant. Cette fois c’était fini.

J’allais cuire !

Mais, ce jour-là, je n’avais pas rendez-vous avec le barbecue. Je n’en crus pas mes yeux : la clef brillait encore dans l’antivol mais elle avait tourné et le contact était coupé. Je soufflai quelques instants, incapable de remuer.

Mon cou me faisait souffrir comme jamais. Les roues crissaient toujours. D’autres grincements sourds s’obstinaient à résonner dans la caisse. Il fallait s’extirper de cette carcasse. J’entrepris d’atteindre la fenêtre côté conducteur. Étrange lucarne tournée vers le ciel, d’où je voyais passer les nuages dociles. Je contemplai quelques instants ce tableau azur avant de m’extraire de ma tourelle. Je sautai à terre et m’affalai sur le dos, les bras en croix sur le sable encore tiède. Le minibus ne s’était pas embrasé. À l’évidence, je ne risquais plus grand-chose. Un hoquet me prit, je me mis à rire nerveusement. Tout était calme. Pas la moindre étincelle. J’avais paniqué pour rien et je trouvais à présent ma réaction grotesque. Les âmes anxieuses ontelles une vie plus longue que les autres ?

Autour, la plage semblait encore plus déserte. Vide de toute présence, dépourvue de tout espoir de secours. Les vagues maintenaient sans faiblir leur ballet agaçant. Le soleil poursuivait sa descente indolente vers l’océan. Pas un chat à l’horizon. Dans quelques instants, il ferait nuit. Le tableau était achevé : dehors le calme infini et dedans tout cassé.

2

Il y a des jours maudits, des jours où l’on a vraiment envie de tout laisser tomber. Depuis ce quart de seconde, cette journée était à classer parmi les pires de ma vie. J’avais cru remédier à ce sentiment d’échec qui s’était installé en moi alors que je quittais l’aéroport par la petite route qui bordait la piste. Je pensais venir impunément me ressourcer sur la plage, en m’offrant cul sec un grand bol d’air marin.

Cette fois encore, je pensais que la présence bouillonnante des flots suffirait à adoucir le mauvais coup du matin. Depuis que je suis enfant, la mer agit sur moi comme un véritable remède miraculeux, un antidote infaillible à la plupart des maux qui me frappent. Parce que je suis né au bord d’une plage immense et sauvage comme celle-ci.

Quand on vient de la mer, on retourne à la mer. Quand on vient de la plage, on n’oublie jamais le rivage. On a toujours un bout de plage dans un coin de la tête. Il surgit comme ça, au détour d’un cafard. Il vous suit partout et vous soutient dans les instants de désarroi. Tout le long de la plage de mon enfance, il y avait des paquets d’algues. Selon les jours, ils formaient, au gré de mon imagination, des forteresses imprenables, des cargos transatlantiques ou des voitures amphibies brusquement submergées par l’écume effervescente et tiède de la vague montante. Je sautais sans précaution dans le tas et m’y prélassais en rêvant, secoué par le ressac. Lorsque l’eau se retirait, ça faisait un inimitable bruit de succion sans fin, puis à nouveau l’eau tiède bouillonnante revenait, câline et amicale. Ça durait des heures, ça berçait, ça remplissait le corps.

J’ai passé ma jeunesse au bord de la mer et j’ai, depuis, conservé cette sensation d’y avoir passé toute ma vie. J’avais beau scruter, je ne me souvenais de rien d’autre. Ces heures passées dans l’écume étaient l’essentiel de mon existence. Comme je ne peux pas oublier le mouillé tiède qui montait en caressant ma peau à travers les algues, je ne peux pas oublier la place immense laissée par la vague descendante, ni le temps démesuré et généreux. Cela avait duré jusqu’à mes six ans. Six années au rythme de l’eau. Jusqu’à ce jour où il avait fallu tout quitter pour rejoindre la France.

Un paquebot aux jointures métalliques s’était chargé de transformer le paradis en enfer. Encore que je n’aie eu à l’époque aucune notion du paradis. Je n’avais tout bonnement aucun repère, aucun point de comparaison. Je n’avais connu que le nirvana. J’allais apprendre qu’il y avait un envers au décor. Le mal était fait.

Lorsqu’on a passé autant de temps hors du temps, on ne peut plus rentrer dans le rang. On est contraint de constater de l’extérieur, de s’étonner et d’observer les autres, tous ceux-là qui n’ont pas connu l’odeur du varech dans leur enfance.

On les envie pourtant. Eux qui ont appris à nager dans peu d’espace, ils savent barboter dans un mètre carré, autant dire dans un verre d’eau. J’ai toujours conservé ce sentiment d’infirmité et d’incapacité à m’intégrer. Eux, tout au contraire, ils se bousculent sans se gêner. Ils sont rangés côte à côte sans se déranger. Eux, ils craignent le large et l’espace. Ils préfèrent les rues, les feux rouges et les passages cloutés. Ils attendent sagement qu’on leur dise où ils doivent aller. Ils aiment le rangement et l’ordre.

Lorsqu’on est né avec l’immensité autour, on ne peut plus jamais nager dans un mètre carré, on a l’impression que ça n’avance pas.

D’ailleurs, on n’a jamais appris à nager, on a appris à se débrouiller pour barboter. Nuance ! Toujours. Il faut toujours se débrouiller. Tout inventer, apprendre à côtoyer, apprendre à négocier. De son coin, continuellement en retrait, sur le côté, on considère les autres. On se sent de trop dans cette bouillie. On n’est pas à l’aise au milieu du lot. On regarde autour, hébété. On les contemple, eux, toujours prêts à se chamailler, toujours prêts à se piquer un petit bout d’espace, un peu d’air qu’ils n’ont déjà pas en quantité. Ça n’a pas que des avantages, mais c’est comme ça. Eux, ils savent y faire. Ils connaissent les escaliers, les portes dérobées et les couloirs de service par cœur, ils savent les astuces pour arriver. Moi, non.

Bol d’air marin ou pas, le jour déclinait, la peur m’envahissait, et avec elle une lourde sensation d’injustice me serrait le ventre. Je sentais peser sur moi, à nouveau, le poids du fardeau que je traînais depuis la nuit des temps. Il était à nouveau là. Ce sentiment de tracter un fourbi millénaire. Une sorte de roulotte pleine à ras bord, qui me suivait sans jamais pouvoir la dételer. Elle était toujours derrière moi, mais je ne la voyais pas. Quand je tournais la tête d’un côté, elle disparaissait de l’autre. Parfois, elle se faisait discrète, quelquefois, au contraire, elle se rappelait à moi de tout son poids. Et il faut se le trimbaler, tout ce fourbi lourdingue. Un fourbi inextricable : l’entourage, la famille, les parents, les lardons, sans oublier le mobilier.

Ah, le mobilier ! La table et les chaises, le buffet Henri II, l’armoire normande de la grand-mère, le vaisselier du salon… On pensait que c’était un simple décor, installé sans précaution. On le croyait inerte, posé là pour des années... Juste pour nous servir. Juste pour grappiller dans les tiroirs et refermer leur gueule d’acajou verni. On pensait qu’on leur avait définitivement cloué le bec. Mais les meubles, ils sont têtus, ils sont faits pour durer, ils ont tout vu, tout vécu. Ils ne sont pas disposés à jouer seulement la déco. Ils s’incrustent. Ils scrutent. Ils nous connaissent par cœur. Ils sont les témoins immobiles et muets de nos petites vies rangées. Ils ont tout remarqué de notre quotidien dans leur aphasie agglomérée. Les allées et venues anodines comme les coups de genou sous la table, les coups bas, les jeux de pied, les insistances charnelles, les œillades et les nondits, les bagarres pour des petits riens. Les intolérances, les injustices du quotidien. Tout, tout, ils ont tout enregistré depuis plusieurs générations. Ils ont tout vécu et ils s’en souviennent. Ils ont conservé la mémoire et la rancœur. Prêts à nous les resservir à la moindre incartade. Ils possèdent la chronique de cet héritage et, quand on tire le fil, tout vient avec. La poussière en prime.

C’est certainement pour cela qu’on fait le ménage quotidien avec tant d’ardeur dans ces familles bien proprettes. On lustre, on polishe, on lisse, on époussette à tour de bras. On lime les angles, on coupe ce qui dépasse... En fait, sans le savoir, on gomme, on efface. On tente d’effacer ces traces insupportables des excès des uns et des scories des autres, des caprices et des déviances. Des ancêtres, comme des vivants. On frotte, on y met de l’ardeur et de l’huile de coude. Peine perdue, rien n’y fait. Rien ne se perd et il faut se rendre à l’évidence : on traîne tout cela comme si on l’avait commis. On supporte le fardeau toute la vie. Comme s’il était ancré en nous, comme la bosse au chameau, comme la coquille à l’escargot.

Des jours comme celui-là, on ne croit pas qu’ils puissent arriver tout seuls. Trop de malheurs d’un seul coup. Toutes ces misères ne peuvent pas être là par hasard. Elles ne sont pas isolées. Elles sont liées à telle ou telle portion du passé et elles en portent la cicatrice : son bonheur ou sa poisse qu’elles traînent comme un fil à la patte. Alors, à chaque fois que ça merde, on pense que c’est sûrement à cause de tout ça. Tout ce machin qu’on tire sans s’en rendre compte, tout ce fourbi, toute cette fiente. À longueur de jour, à lenteur de nuit.

Et la revoilà l’existence à laquelle on était tellement habitué. Elle se pointe à nouveau. Elle nous joue ses tours de cochon, elle nous fait payer ses additions. On se croyait pépère. Le petit lit douillet avec les coins de petits bonheurs et les recoins de petits malheurs dissimulés en dessous. On s’en était fait une raison. On pensait avoir tout planqué sous le matelas.

Nos petites misères, nos petites satisfactions, il n’y avait que nous qui savions. La souffrance, ce n’était plus de la souffrance, c’était devenu des petits plaisirs en cachette. On ne voyait plus rien, on confondait tout. Et voilà, forcément, un jour ça vous pète au nez ! Ce jour-là, on cherche le responsable.

On n’avait pourtant rien demandé à personne. On voulait seulement vivre pépère, débarrassé de tout fardeau. Sans cette roulotte. Ne plus porter le poids du passé, ne pas subir l’angoisse du devenir. Vivre sans passé ni futur. On voudrait juste vivre au présent de l’indicatif. Voilà ce qu’on voudrait, voilà ce qui serait bon. Voilà qui paraissait simple. Il suffirait que chaque instantané de présent soit détaché du précédent, sans lien, sans rapport, sans calcul, sans regret. Quelle aubaine ! Vivre dans une tranche de temps, avec un quignon de pain, voilà qui ouvrirait l’appétit de vivre. Le temps saucissonné, la voilà la liberté !

Seulement il y a un bémol : la roulotte. Elle se pointe à nouveau. Et là, c’est pas seulement les meubles qu’elle te dégueule. C’est tous les autres ! Les vivants de la souche. Un aïeul, un père, une mère, une sœur, un frère, une tante, un génocide, un exode oublié, un massacre. Tant de cadavres restés dans le placard. Et ce fourbi, ce n’est pas n’importe quel bordel. Autant de réminiscences qui plongent en nous comme des ramifications entrelacées qui poussent et te bouffent. Ces racines nous emmêlent, nous emberlificotent et pourtant, simultanément, nous nourrissent. Nous sommes comme ces bateaux à quai que l’on charge pour une longue traversée. Flottant juste au ras de la ligne de flottaison, alourdis par ces provisions qui sont aussi leur seul moyen de survie.

Alors, te voilà, toi aussi, comme un clipper flambant neuf, fin prêt à bondir à l’assaut des mers du globe. Superbe quatre-mâts transatlantique, né pour fendre fièrement l’écume et traverser les océans, te voilà arrimé au quai en attendant de pouvoir larguer tes amarres.

Car, si tu les laisses faire, les autres, surgis du fond des chairs, ils reprennent le dessus. Et il faut faire vite, parce qu’ils ne lâcheront pas le morceau. Les autres, ils te plongent la tête sous l’eau et ils appuient doucement. Tu t’enfonces et tu sens l’eau se refermer sur toi. Tout devient trouble. Tu sombres. Tu réapparais par intermittence comme un ludion. À la recherche d’un peu d’air, tu les entends, là-haut sur la berge. Ils sont là, à te contempler, à observer, à faire joujou, à attendre que tu remontes. Ils ont le temps. Ils n’ont que ça à faire. Toi, à force de te débattre, tu bois la tasse, tu bois encore, tu coules, tu hurles, tu appelles au secours. Et eux de t’apostropher :

– Alors, t’y vas ? Tu ne vas pas couler, dis ? Tu ne vas pas nous laisser comme ça en plan ? Tu vas tenir ton rôle jusqu’au bout ! C’est pour ça qu’on t’a amené jusqu’ici : école, examens, premier de classe, tableau d’honneur...

Tout le tutti quanti qu’on te serine à longueur de journée, aujourd’hui ils vont te le ressortir. Tu vas y avoir droit une fois de plus :

– C’est pas pour rien qu’on s’est fait chier ! Il faut que tu y passes aussi ! On s’est emmerdé à inventer toutes ces machines à rassurer la conscience. Il faut que tu sois dans le moule. Il faut que tu nous rassures à ton tour. On est dans la mouise jusqu’au cou, il faut que tu partages les emmerdes et que tu nous en sortes !

Ah, nous y voilà donc, c’est donc bien ça !

Tu penses bien qu’ils ne vont pas te lâcher comme ça. Ils te le sermonnent à demi-mot, mais en réalité, ils comptent sur toi pour les sortir du pétrin. L’amarre tient toujours. Tu montes, tu descends, tu les vois, tu les entends et même par instants tu te prends à les croire. « Et s’ils disaient vrai ? Et si c’était ça la destinée, le rôle de chacun : prolonger une œuvre commune, être responsable des suivants et par là même les contraindre à leur tour ? »

Peut-être un jour tu réagis : « Elle va lâcher ou pas, cette putain d’amarre ? Et ce quai, il va s’éloigner, pour que je prenne le large une fois pour toutes ? Saloperie de corde, elle tient. Elle tient même bien ! Ça ne pète pas tout seul, ce genre de ficelle. »

Et tous, là-haut sur l’embarcadère, ils s’impatientent, les lascars, depuis le temps qu’ils font du surplace en pataugeant dans la gadoue :

– Alors, petit salaud ! Je-m’en-foutiste ! Tu ne vas pas t’en tirer tout seul... Pense à nous au moins ! À nos sacrifices ! À nos nuits sans sommeil ! À ceux qui sont morts à la guerre ! À ceux qui ont tout donné pour ta liberté... Il faut que tu en baves aussi !

Tout est bon et tout y passe, les arguments éculés, la morale, les privations, la faim dans le monde, le Soldat Inconnu, la misère des petits Chinois… Ben ouais, et après, qu’est-ce que t’y peux ? Tu vas pas le refaire à toi tout seul, ce putain de monde.

Peut-être qu’à ce moment tu penses qu’il vaut mieux couler à pic une fois pour toutes. Pour leur échapper. Quelle délicieuse sortie, ce serait ! Une bonne idée. Mais l’amarre est ainsi faite : elle te maintient exactement à la surface. Juste ce qu’il faut. Suffisamment dans l’eau pour que tu coules et suffisamment hors de l’eau pour que tu ne sombres pas totalement. Suffisamment loin du quai pour que tu ne puisses pas t’y accrocher, suffisamment près de la berge pour qu’ils te voient et que tu les entendes te claironner leurs immondices. Ils ont tout prévu, décidément.

En chœur, ils reprennent distinctement :

– Espèce de lâche ! Moins-que-rien ! Marginal... C’est plus facile de couler ! Tu préfères fuir tes responsabilités, tu renonces !

Et là, tu piges. Il vaut mieux que tu comprennes, sinon tu ne comprendras jamais qu’ils te sucent ta vie, tes espoirs, tes rêves. Ils veulent y pénétrer, s’y réfugier, s’y asseoir, s’y étendre avec les doigts de pied en éventail et même ramener le restant de la famille : les cousins, les cousines, les cousins germains, les issus de germains, les voisins, les provinciaux, les coreligionnaires, les salariés, les syndiqués...

Car tu es leur espoir. Voilà : tu es leur dernier espoir.

Tu comprends maintenant que, depuis des millénaires, ils en attendent un qui les sortira de là. De ce merdier, de ce pétrin sans fond dans lequel ils se sont fourrés. Un malin, un dégourdi, un entreprenant, un guide. Ce sera le prochain de la chaîne ou le né suivant, peu importe. Que ce soit un membre de la famille, un patron ou un révolutionnaire, il leur faut un chef prémonitoire. On le guette, on ausculte, on scrute, on consulte les augures. À chaque naissance, un nouvel espoir... On attend le nouveau Mozart, le nouveau Christ. On y croit, on espère, on compte déjà sur lui.

Tout ça depuis qu’il y en a un qui, avant tout le monde, est sorti de la savane en se tenant debout sur ses pattes arrière. Il avait fière allure ! Faut voir comment il nous a toisés ! Il voyait plus loin que tout le monde. Il disait plus haut que les autres. Il avait l’air de savoir... Il avait l’air de savoir, alors on l’a suivi. Aveuglément, on l’a suivi. Depuis, on a pris l’habitude de compter sur les autres, pour une lueur d’espoir ou un morceau de pain.

À ce moment, il te faut une dose de sang-froid pour comprendre ou accepter : est-ce que ce sont des salauds ou des paumés ? Ils n’ont jamais su rêver, jamais su espérer ou seulement vivre. Ils ne savent pas ce qu’ils font là. Ils ne savent même pas qu’ils sont sortis en gueulant d’un trou bavant pour atterrir, gluants, sur une table en formica. Ils pensent qu’ils sont là comme s’ils y avaient toujours été. Comme s’ils avaient toujours ressemblé à la photo de leur première communion. Comme s’ils ne voyaient plus les points noirs sur leur pif. Comme si la Terre devait éternellement et obligatoirement les supporter. Comme si le Ciel était immobile et ne pensait qu’à eux.

Ils sont là et ils se donnent la main dans le monde entier, comme les mailles d’une nasse géante, prêts, dans l’union de tous les paumés du monde, à attraper les rêves qui passent afin d’en décortiquer les pattes, de les presser pour en sortir un peu de jus et de les mâchouiller sans fin. De s’en nourrir pour quelques heures, puis de s’endormir en rotant. Leur espoir est ainsi fait : caser leur agonie dans le désir des autres. Il faut comprendre et accepter cela.

Alors, coupe l’amarre et tire-toi, car l’eau est bonne et rien de tout ça ne t’appartient, comme tu ne leur appartiens pas. Tout ça n’est que l’idée qu’on s’en fait.

Le jour déclinait, la peur m’envahissait, elle grimpait de mes entrailles, et avec elle une lourde sensation me serrait le ventre. Décidément, je broyais du noir sur mon littoral doré. Il y avait de quoi. Un quart de seconde de trop. Je considérais le désastre qui compromettait mon projet. Tout ce qui restait de mon minibus jaune acheté quelques jours plus tôt était ce tas de ferraille anéanti. Mon rêve n’avait pas duré huit jours. Je n’avais plus assez d’argent et pas de matériel pour réparer les dégâts. Le moteur tournait-il encore et comment remettre mon malheureux combi sur ses quatre roues ?

Il y a des jours comme ça où l’on a vraiment envie de tout laisser tomber. La nuit envahissait la plage et l’obscurité me faisait peur. Il n’y avait rien à l’horizon. Je demeurai pensif et impuissant, assis sur mon monstre froid. Un long moment s’écoula. Les vagues me paraissaient hostiles à présent. Romane était vraiment très loin dans son Bœing argenté.

3

Putain de lycée ! Dans l’autobus qui me ramenait vers Clamart, je jubilais en silence. Ballotté de part et d’autre au gré des pavés. Je serrais d’une main ferme la poignée de maintien en plastique pour rester debout dans la travée. C’était un mardi ensoleillé du mois de juin, les rues étaient baignées d’une lumière éclatante et tout me paraissait béatement impeccable. J’aurais parié que les voyageurs gazouillaient d’une insouciance satisfaite, dociles sur leurs sièges thermoformés. Je transpirais à grosses gouttes dans mon blazer et je sentais chaque gouttelette glisser de mon aisselle le long de mes côtes sous ma chemise blanche. Je serrais le poing. J’étais sûr de moi. Je me sentais beau. Je dominais le monde.

Il n’y avait pourtant pas de quoi sauter au plafond. Je m’étais péniblement traîné au long de ces années, passant d’une classe à l’autre de justesse, redoublant parfois sans que je sache exactement ce qui avait foiré. J’étais ailleurs. Je n’étais pas dans les détails. Il y avait une chose dont j’étais sûr, c’est que, d’année en année, les classes étaient toujours partagées en deux. Mon intuition était simple : il y avait ceux qui allaient réussir et ceux qui allaient rester en rade. Ça se voyait sur les têtes. Les plus nombreux constitueraient le gros des troupes qui allaient irrémédiablement pédaler toute leur vie pour faire tourner la grosse machine sans aucune chance de profiter un peu et de pouvoir souffler. C’était écrit d’avance. C’était cuit pour eux, je le voyais bien. Leurs parents les avaient convaincus par avance de l’inutilité de réussir en dehors de leur propre misère. Il était plus prudent de rester dans le giron. Ils avaient tracé un cercle invisible autour de la famille. Le mieux pour la progéniture était de ne pas s’aventurer en dehors de ce périmètre identifié. Ils les avaient préparés, briefés à se soumettre, à ne rien demander, à subir leur destinée. Chacun à sa place. Pas de place pour tout le monde. Tu finiras éboueur, telle était généralement la prédiction.

J’avais bien senti que les autres n’échapperaient pas non plus à la grosse machine. Tout le monde allait y passer. Ceux-là aussi feraient tourner la bête, fût-elle immonde. Fût-elle plus conciliante, fût-elle plus douce pour eux. Eux aussi allaient trimer et courir après toutes les chimères. C’était ça son truc, à la grosse machine. Personne n’allait y échapper.

Pourtant, en cet après-midi de juin, je décidai de faire l’autruche. Au moins ce jour-là. Pour une fois, la vie m’apparaissait simple et droite. Franchement, tout semblait fastoche. Simplissime. J’avais choisi de me contenter de ça pour aujourd’hui. Il suffisait d’être nickel et sûr de soi pour posséder la planète entière. Et là, j’étais beau comme un camion neuf ! Adieu, Martinez et ses cours de physique sur les paillasses du troisième étage. Ce matin, il n’était pas question de bouder ce plaisir trop rare.

Bien mieux qu’une veste à bourrelets mous, mon blazer bleu marine à boutons dorés m’assurait une allure impeccable. Je l’avais endossé pour faire impression pour les oraux du dernier jour.

Je l’aimais bien ce blazer, carré aux épaules, il épousait mon torse dont il soulignait avantageusement la silhouette. Avec ses pans croisés sur le devant, il m’enserrait comme les plis d’une serviette fraîchement amidonnée dressée sur une table de mariage de province. Avec lui, j’étais enrobé, ceint et protégé de tout danger extérieur, tout comme croit l’être le toréador avant d’entrer dans l’arène. Tiré au cordeau. Prêt à servir, enserré dans sa protection illusoire, face au monstre de six cents kilos lancé comme une furie. C’est tout juste si je ne claquais pas les talons au rythme de « olé » imaginaires, ovationné par les usagers en liesse de l’autobus.

Je venais de passer ce dernier oral et je planais véritablement dans le bus de la ligne 179. En route vers Romane, je me demandais si elle aussi s’en était tirée. En entrant dans Clamart, l’itinéraire passait devant mon lycée. Avec sa porte principale piteusement fermée, il m’apparut abandonné. Je pensais qu’après des années de batailles le vieux bahut venait de perdre la guerre. Il gisait, abattu, le regard clos. Il était seize heures, le boulevard si fréquenté le matin était désert à présent.

Putain de lycée ! J’en connaissais par cœur tous les recoins. Depuis sept années, j’y étais entré chaque matin par la petite porte vitrée, sous l’œil blasé du pion de service. Puis je traversais le préau pour déboucher dans la cour rectangulaire au sol en bitume. De chaque côté, un auvent de plastique ondulé jaune abritait les mille élèves, les jours de mauvais temps. Les poteaux métalliques servaient de buts pour les accros de foot.

Putain de lycée ! Depuis la sixième, tout recommençait comme une moulinette sans fin : les billes dans la cour à la belle saison ; les calots que les grands nous piquaient puis que l’on repiquait aux plus petits l’année suivante pour les échanger à notre tour contre des soldats en plastique peint. Les interminables parties de paume avec Antoine, que nous achevions, après la cantine, les mains en sang. Tout cela qui avait tant compté était subitement terminé.

Le bus 179 arrivait à la hauteur de la grande place ronde dont le décor pompeux m’avait accompagné infatigablement durant années, matin et soir. Les fontaines aux allures staliniennes me tirèrent de ma rêverie. C’est là que je descendais. J’hésitai avant de poser le pied sur l’asphalte de la place. Je contemplai une dernière fois le bus et ses sièges en plastique orange. Je fermai d’un seul coup la porte de toutes ces années. Je n’aurais plus à discuter, plus à argumenter, à justifier un retard. Basta, basta, basta ! Couteau planté dans la mémoire !

Depuis le début de l’année, Romane courait de réunion en réunion, d’un préau à l’autre, d’une AG à l’autre, inlassablement insaisissable. Toujours vêtue de sa veste en toile rouge, elle ne manquait jamais un exposé sur une lutte syndicale ou un soulèvement populaire à l’autre bout du monde. Moi, je l’attendais à la sortie. Presque toujours pour rien. Elle arrivait en retard à nos rendez-vous, éternellement désinvolte et ravie de ses nouvelles batailles.

– Romane, tu sais, j’ai une idée...

– Tu n’as pas cours cet après-midi ?

– Une super-idée… Une idée furieuse…

– Victor, à deux heures trente au centre culturel Jean-Vilar, tous les mercredis, il y a une conférence sur un thème sociopolitique, tu viens ?

Romane me tirait déjà par la manche vers l’arrêt du bus.

– Je ne sais pas... Le centre culturel Jean-Vilar, c’est un nid de féministes acharnées...

Je n’avais pas envie de ça. Ces filles en petits groupes qui jouaient les indifférentes et les discours prémâchés, la gauloise au bec ou les clopes roulées entre deux doigts jaunis, les postures révolutionnaires en pulls cachemire… Je n’y arrivais pas. Je n’y suis jamais arrivé. Je trouvais ça con. Ça sonnait faux. Ce cinoche faisait certainement partie du cheminement normal vers le statut d’adulte. Il fallait en passer par là. C’était leur vision touristique de la vie. Comme on visite le Parthénon, on doit visiter son Trotski. Moi, il m’apparaissait décidément que la révolution était bel et bien une façon de rentrer dans le moule. C’était un comble. J’étais étranger à ce processus de mûrisserie artificiel. On n’était pas des bananes. Je voulais seulement me retrouver avec Romane. Rêver en tête à tête. Quitte à la regarder durant deux heures sans bouger, sans parler. Juste la regarder. J’étais amoureux. Depuis des mois, je lui courais derrière. Je ne la rattrapais jamais. Je finissais toujours par céder.

– … Évidemment que je t’accompagne. C’est quoi le sujet plus précisément, cette fois-ci ? Je te dis quand même mon idée ?

Romane était déjà en route. J’insistai :

– Voilà, on va pointer un endroit sur un globe... au hasard, et on s’y retrouve... Tous les deux... On y reste une semaine et on décide...

– Dix films sur l’émancipation féminine. C’est une rétrospective du cinéma des femmes, montée par Solange Bertrand, tu sais, la journaliste du Nouvel Obs. Ça fera du bien à ton éducation de macho.

Elle rit.

– S’il y a bien quelque chose que je ne suis pas, c’est macho, merde ! Dis-moi plutôt ce que tu penses de mon idée du globe.

Romane fit mine de ne rien entendre.

– Sinon, la conférence... Elle sortit de sa poche le programme du mois et le déplia en se tenant d’une main. C’est sur la « nécessité de lever le blocus économique, commercial et financier appliqué à Cuba par les États-Unis », il y aura des projections de films... Et qui va pointer sur le globe ?

– Heu, toi… ou moi... Peu importe, on s’en fout ! Il y a le vieux globe en bois verni dans la salle de géo au lycée, au troisième... Si on le fait, tu marches ?

– Jean-Vilar, c’est un bon centre, vachement actif, affirma Romane, délaissant le planisphère. À Clamart, ils sont un peu en retard côté planning familial, mais pour la culture, ça va à peu près...

Le bus nous déposa juste devant l’entrée du centre culturel. Romane nous avait tellement speedés que nous étions les premiers. Le trottoir était désert. Elle n’avait pas arrêté de parler de Cuba durant le trajet.

– Tu vois, c’est malin ! Jean-Vilar n’ouvre qu’à deux heures trente. Tu ne nous as pas laissé le temps de respirer et maintenant il va falloir poireauter devant les portes closes...

– Tu ne vas pas en faire une maladie ! On a à peine quelques minutes à attendre. On va discuter... Et d’abord je ne suis pas sûre d’avoir bien compris ton histoire de globe… C’est quoi, exactement, ton truc ?

Là, je jouais gros. Il fallait être convaincant. Je n’avais pas le droit à l’erreur. Je me dis que la meilleure défense était l’attaque.

– Merde, Romane, c’est toi qui répètes à longueur d’année que tu en as assez de ce monde tel qu’il est, non ?

– En tout cas, je le pense, mais quel rapport ?

– Il y a un grand globe terrestre en salle de géo des quatrièmes. Je le fais tourner, je ferme les yeux et je pointe mon doigt au hasard lorsqu’il s’arrête...

– Et alors ?

– Ben, c’est là qu’on va...

– Qu’ON va ?

Romane avait sursauté. Sa tête s’était allongée de dix bons centimètres. Elle ne s’attendait pas à ça. Je me demandai si ces mots étaient bien sortis en ordre de ma bouche, au point de faire des phrases intelligibles. Il ne fallait pas lâcher le morceau.

– On part tous les deux à l’endroit où j’aurai pointé le doigt... Tu comprends ? On s’y retrouve sans tout ça…

J’esquissai un geste large englobant le centre culturel et l’extrémité de la rue. En réalité, mon geste englobait aussi la tour du Vieux-Pont et le bahut, même s’il était maintenant hors de notre champ de vision.

– On se retrouve et on décide de ce qu’on veut faire ensemble… de ce qu’on veut faire de nos vies...

– De ce qu’on veut faire de nos vies... Victor ? Comme des petits-bourgeois ! Tu ne crois pas que c’est plus important, le blocus de Cuba ?

– Heu, je…

Là mon hésitation maladroite avait laissé une brèche ouverte dans laquelle Romane s’engouffra sans hésiter. Elle tira sur les manches de sa veste rouge pour les retrousser et redémarra au quart de tour. Elle martelait ses phrases avec ses poings fermés, sans que je trouve la moindre fissure pour l’arrêter :

– Le blocus contre Cuba équivaut, aux termes de la convention de Genève de 1948, à un crime de génocide ! C’est super primordial ! Seulement, toi, tu t’en fous…

À cet instant, je m’en foutais effectivement. Ni la convention de Genève ni le sort de Castro ne m’importaient plus que ça. Ma tête était ailleurs. Elle était plus proche du globe de la classe des quatrièmes que de la place de la révolution.

– Oh ! Romane, arrête de réciter comme un perroquet… Douze ans à faire le même chemin le matin et le soir : la rue du Vieux-Pont dans les deux sens. Le matin, jusqu’au bout, pour contourner les grandes fontaines cylindriques avant d’atteindre le lycée… Et le soir, le même sempiternel chemin dans l’autre sens, en repassant devant l’école primaire, ça ne te suffit pas ? Ça fait trop longtemps qu’on fréquente tous les deux ces ruelles mouillées... Du primaire au secondaire et je te fais grâce de mes années de redoublement ! Tout ça c’est fini, il faut passer à la suite... La tour de la rue du Vieux-Pont est devenue trop riquiqui. Romane, ça fait une décennie que je la vois se rétrécir au fil des jours... Tu le sais aussi bien que moi, alors tirons-en les conséquences !

La tour de la rue du Vieux-Pont, mes parents y étaient arrivés une quinzaine années auparavant, poussés par les événements. Des événements assourdissants. Des bruits de mitraille, d’avions et de DCA. Tout avait volé en éclats. Les murs et les hommes. J’ai brutalement appris que le sable dans lequel j’enfonçais mes orteils d’enfant depuis ma naissance n’était pas le mien. La mer n’était pas la mienne, les crabes n’étaient pas les miens. Des forces inaccessibles avaient décidé pour moi.

Depuis, les automnes s’étaient alignés comme des barres de HLM. Réguliers et monotones. Romane habitait au troisième étage, Antoine au onzième, moi, juste au-dessus, au douzième.

Le père de Romane était un ancien danseur mondain qui, arthrose oblige, avait bien réussi une reconversion tardive en vendeur de bagnoles chez Panhard, avenue de la Grande-Armée. Il était devenu d’une telle fidélité à la marque qu’il avait même baptisé son setter irlandais Dyna. La mère de Romane était une très belle femme, ancienne amazone au Moulin-Rouge reconvertie, pour sa part, en mère au foyer. Elle descendait d’une famille d’aristocrates russes blancs qui avaient fui la révolution d’Octobre. Elle reprochait à son mari, malgré une confortable situation, de ne pas lui apporter le rang social digne de sa grande famille, dont les membres étaient devenus, pour la plupart, chauffeurs de taxis à Nice. Ça gueulait souvent en bas et ça se répercutait dans les étages. Nos adolescences étaient nées de cet immeuble, dans le ronron des saisons scolaires.

Grâce à ses origines anglaises, mon père avait trouvé in extremis un emploi qui nécessitait d’être parfaitement bilingue, à la surveillance du fret à Orly. La famille avait atterri dans cette tour grisâtre. Depuis notre installation, je n’avais connu qu’elle. À notre arrivée, le bâtiment en forme de L sentait cette odeur froide du ciment brut de décoffrage, et les cages d’escalier étaient encore en chantier. Pas de peinture ni de papier aux murs. Relents de mortier et gravats à chaque étage. Les vide-ordures couinaient neuf et n’avaient pas encore le parfum de poubelles. Le jardin était en friche et le parking un terrain vague jonché de madriers de chantier. On avait finalement fait comme tout le monde. On s’était nichés là et on n’a plus bougé. J’avais grandi au sein de cette tour comme un insecte dans sa carapace.