Belle de vie - Sarah Poulain - E-Book

Belle de vie E-Book

Sarah Poulain

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Beschreibung

Entre la douleur du deuil et la nécessaire découverte de la sexualité, l'adolescence de l'héroïne se révèle être une période unique.

Texte d’autofiction, « cette promenade sinueuse et hâtive dans les chairs d’une jeune femme aux abois », raconte avec fraîcheur et naïveté les tribulations d’une adolescente qui a grandi dans le Perche au sein d’un lotissement pavillonnaire. L’essentiel du récit se déroule au cœur d’un chef-lieu de canton rural, où son père est cantonnier, sa mère femme de ménage. L’année de ses quatorze ans, tout bascule : son frère meurt ; elle découvre les strass de la Côte d’Azur. Entre humour et violence, dans un style acéré, la narratrice relate un deuil impossible, la déflagration d’une cellule familiale, mais aussi l’apprentissage sauvage du sexe et de la politique. Malgré les années S.I.D.A, la jeune fille explore des corps à corps de plus en plus tordus affectivement et sexuellement. Elle affronte aussi et tente d’assumer sa condition de prolétaire provinciale en jouant toutes les gammes émotionnelles et charnelles d’une partition que seule l’adolescence autorise. Entre souffrance et curiosité littéraire, parviendra-t-elle à conjurer l’ordalie qui caractérise sa jeunesse ?

Découvrez, au travers d'une autofiction originale, le récit d'une jeune fille qui découvre la sexualité en même temps que les déchirures d'une famille en deuil.

EXTRAIT

Cet été-là, j’ai quatorze ans et tout bascule. Je séjourne à Grasse chez tata Gertrude et oncle Smirnoff. Ils ont la gentillesse de m’accueillir dans leur pavillon de location qu’ils appellent villa. De ma Normandie natale, j’imaginais une maison énorme, une piscine et des palmiers. C’était sans compter sur l’univers de tata Gertrude, spécialiste de la double vie. La sienne ne lui suffit pas, alors elle s’arrange avec son passé, gomme ses origines et se soustrait à la réalité. Pour entretenir un bronzage permanent, tata Gertrude s’expose sans crainte au soleil et se dandine en string le plus souvent possible. La nocivité des rayons U.V ne l’atteint pas.
Tata Gertrude, il faut l’imaginer revenir dans sa ferme natale, les cheveux blonds bouclés à la Polnareff, le teint hâlé de Dalida, vêtue de cuir, toute son élégance juchée sur des talons-aiguilles, au bras d’un ami qui a traversé la France pour lui permettre de revoir sa famille. Une fois sur deux, l’ami est un amant qui renouvelle sa garde-robe. C’est pourquoi chaque année, elle se déleste de vêtements dont elle nous fait cadeau dans une valise aux allures de coffre-fort. Tailleurs, bustiers, jupes, pantalons en cuir, chemisiers en dentelle, mais aussi bijoux en or ornés de saphir, d’émeraude ou de rubis, ce butin nous fait oublier Eram et Pantashop.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Sarah Poulain est née en 1973 dans le Perche, où elle a choisi de rester vivre. Auteure de nouvelles, amatrice d’ateliers d’écriture et animatrice de cafés-littéraires, Belle de vie est son premier roman, après la participation en 2017 au roman collectif Le dernier voyage du Lancastria.

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Seitenzahl: 136

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Table des matières

Résumé

Préface

1989

L’été Azur

Like a virgin

Chanel N° 5

Le sourire de Djamila

Références de la bande-son

Index des surnoms

Remerciements

Dans la même collection

Résumé

Texte d’autofiction, « cette promenade sinueuse et hâtive dans les chairs d’une jeune femme aux abois », raconte avec fraîcheur et naïveté les tribulations d’une adolescente qui a grandi dans le Perche au sein d’un lotissement pavillonnaire. L’essentiel du récit se déroule au cœur d’un chef-lieu de canton rural, où son père est cantonnier, sa mère femme de ménage. L’année de ses quatorze ans, tout bascule : son frère meurt ; elle découvre les strass de la Côte d’Azur. Entre humour et violence, dans un style acéré, la narratrice relate un deuil impossible, la déflagration d’une cellule familiale, mais aussi l’apprentissage sauvage du sexe et de la politique. Malgré les années S.I.D.A, la jeune fille explore des corps à corps de plus en plus tordus affectivement et sexuellement. Elle affronte aussi et tente d’assumer sa condition de prolétaire provinciale en jouant toutes les gammes émotionnelles et charnelles d’une partition que seule l’adolescence autorise. Entre souffrance et curiosité littéraire, parviendra-t-elle à conjurer l’ordalie qui caractérise sa jeunesse ?

Sarah POULAIN est née en 1973 dans le Perche, où elle a choisi de rester vivre. Auteure de nouvelles, amatrice d’ateliers d’écriture et animatrice de cafés-littéraires, « Belle de vie » est son premier roman, après la participation en 2017 au roman collectif « Le dernier voyage du Lancastria ».

Sarah Poulain

Belle de vie

Roman

ISBN : 9782378736088

Collection Blanche

ISSN : 2416-4259

Dépôt légal : février 2019

© couverture Annabel Peyrard pour Ex Æquo

© 2019 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de

traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Éditions Ex Æquo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières les Bains

www.editions-exaequo.com

Préface

Déluge, cascade, haute voltige, un flot de mots se déverse et raconte une vie en accéléré, commente, décrit, s’insurge ou s’extasie… Nous n’avons pas le temps de nous poser dans l’interstice des classes sociales, de réfléchir aux rejets, d’analyser le gouffre familial… Peu importe… Cette promenade sinueuse et hâtive dans les chairs d’une jeune femme aux abois vaut le détour.

Sans réserve, libérée de tous scrupules, la narratrice avide de reconnaissance nous propulse avec fougue dans les méandres de son enfance puis de sa vie d’adulte blessée. Tout va très vite.

Un vertige nous surprend. La crainte de ne pas avoir tout perçu de cette fulgurance de douleurs et de solitude extrême. Sans doute nous faudra-t-il revenir en arrière, prendre le pouls de cette jeune fille malmenée, l’écouter mieux et la comprendre enfin…

Dans l’atmosphère fluorescente d’une Beat Génération à la française, d’un « Bonjour tristesse » ou d’un « Vernon Subutex » revisités, nous déambulons au sein d’une bourgade normande métamorphosée en terre d’exil, entendons un cri de liberté, des spasmes de jouissance, un appel au secours et pénétrons les secrets de l’insolence par les chemins éclairés d’une belle écriture solitaire… Lame vengeresse, larmes de détresse…

Ce récit écrit à l’encre des veines est bouleversant.

1989

« Je suis fait de morceaux de moi-même éparpillés puis recollés ensemble n’importe comment, parce qu’il faut bien avoir l’apparence d’un corps. »

Cyril Collard, Les nuits fauves

Longtemps j’ai cru que j’allais mourir jeune, mais c’est ma jeunesse que j’ai suicidée. Habituée depuis la petite enfance à me frotter aux questions existentielles, j’ai scarifié mon adolescence sur l’autel de la gravité. Très tôt, j’ai porté le deuil d’une insouciance interdite. Conçue à l’arrière d’une voiture de stock-car, sport mécanique réservé aux prolos dans les années soixante-dix, mes géniteurs n’imaginaient pas que leurs ébats couverts par les décibels des moteurs les amèneraient en neuf mois à se marier, s’installer dans un logement H.L.M et abréger le salon de l’auto pour m’accueillir. J’aurais pu naître à Paris, de l’autre côté du tunnel de Saint-Cloud. Pas de chance, ce sera Mortagne au Perche. Encombrés d’un paquet de langes, mes jeunes parents me confient à ma grand-mère paternelle pour égayer sa retraite. Heureusement, mémé jette son dévolu sur mon berceau. Elle s’octroie la mission de me protéger et en même temps, elle m’inocule son penchant pour la dépression. Chaque matin, la bicoque toilée dès l’aube, mémé se rend « en commissions ». Chez le boucher, quand la viande n’est pas tendre, elle dit :

— On n’est pas des Parisiens, mais on n’est pas des chiens non plus !

Son unique folie consiste à s’offrir un lot de torchons à la Farfouine. Chaque nuit, elle espère mourir d’une belle mort dans son sommeil, mais au réveil, faute d’être exaucée, elle revendique le droit à l’euthanasie.

— On pique bien les vieilles bêtes !

La maintenir en vie me demande beaucoup d’énergie. Mémé n’aime pas les curés, mais elle affectionne la Vierge Marie, destinataire de mes prières pour que mémé m’accompagne jusqu’à l’âge adulte.

J’ai cinq ans lorsque j’intègre l’idée que naître fille de parents ouvriers sera une lutte acharnée contre les autres, un combat pour s’affirmer, une guerre civile interne. À la maternelle, je sais lire et écrire, mais ni mes camarades de classe ni les enseignants n’y prêtent attention. Les graphismes avec des cotons-tiges trempés dans l’encre de Chine, les traits et les points sur une feuille blanche, je n’en peux plus. L’exercice me semble dénué d’intérêt à côté des séances d’écriture improvisées chez ma grand-mère. Mémé n’aimait pas l’école. Elle y a beaucoup souffert. Les pieds gelés dans ses godillots, elle parcourait pourtant des kilomètres à travers champs pour s’y rendre. La maîtresse d’école éduquait les enfants de paysans à coups de règle, de torgnoles et de piquet. Affairée à désherber ses parterres de fleurs, quand je lui demande de m’apprendre à écrire, elle rechigne. Puis, elle abandonne son jardinage, ouvre un tiroir dans la cuisine, celui qui contient les enveloppes usagées rangées en petits tas pour rédiger la liste des courses. Sur la table en formica, mémé commence par la lettre A. Elle dit :

— Tu montes, tu descends, un trait au milieu, ça fait A.

Mémé guide mes débuts dans l’écriture, mais c’est la honte d’aimer sa mémé à l’époque des centres de loisirs et des colonies de vacances. Rester accrochée aux jupes de mémé fait de moi une enfant trop sensible. Un matin, un cow-boy du bac à sable se charge de me faire taire. Au fond de la cour de récréation, il me plaque contre un mur. Ses mains serrent mon cou, ma tête cogne contre le béton. L’absence de réaction des autres me sidère. Même la directrice me prend en grippe. Refuser l’initiation au graphisme, quel affront ! Perturber le déroulement de la sieste, un comportement intolérable ! Un après-midi, mon corps dit « non ». Tétanisée par la peur du noir, prise de convulsions, je sens mes membres se raidir et ma tête basculer en arrière. À l’hôpital, dans ma chambre avec vue sur la ville, je dévore les aventures de Yok-Yok, joyeux lutin né dans une coquille de noix. Ni l’école, ni mes parents ne me manquent, juste ma mémé. L’entrée à l’école primaire est un véritable soulagement. J’y tiens ma place et je perçois ce qui me différencie des enfants de notables. Quoi que je fasse pour tenir mon rang, je demeure deuxième de la classe, après le fils ou la fille de.

En sixième, ma mère m’amène à la librairie pour choisir un cartable. Devant le peu de choix, j’hésite. Je quitte l’endroit munie d’un cartable de cuir à bretelles qui résistera à mes quatre années de collège. Mes contemporains porteront des sacs U.S kaki sur une épaule. Tant pis pour leur colonne vertébrale ! Ils grandiront asymétriques.

En cinquième, mon père se dévoue pour assister à une rencontre au collège. Et là, parce que je suis une élève brillante, on m’impose l’allemand et le latin alors que j’avais coché la case espagnol.

En quatrième, je rencontre un prof de français aux allures de vieux garçon coincé qui habite chez sa mère. Boudiné dans son pantalon moule-burnes et ses cols roulés, ses yeux bleus pétillent lorsqu’il nous emmène au musée des arts africains à Paris. C’est la première fois que je reviens à la capitale depuis le salon de l’auto dans le ventre de ma mère. Le nez collé à la vitre du car, tandis que je regarde les mouvements de la ville, les garçons commencent à s’intéresser à moi. Ils me proposent leurs cassettes de hard-rock, des barres de Mars et me charrient. Dans les allées du musée, je rêve de cette vie urbaine et légère. L’aisance verbale de notre professeur me séduit. C’est ça que je veux être, une intellectuelle, une chercheuse, une curieuse. Encouragée par toutes ces découvertes, je vire mon manteau de timidité. J’en ai marre de rougir à chaque fois qu’on m’accoste. Soutenue par les profs d’arts plastiques et d’anglais, je quitte le monde des invisibles juste avant le lycée.

L’année de mes quatorze ans, mon père est cantonnier. On dit employé communal. Pour un salaire minimum, il se rend à son travail en mobylette, brave le froid, entretient la commune, jardine, terrasse, peint, répare et nettoie le fumier des agriculteurs en colère. Sa chance, c’est l’humour, il tient ça de pépé. Chez nous, on est tous affublés d’un surnom loufoque. Il y a mémé Gazou, oncle Smirnoff, cousin Tonio, la mère Cajoui, Bita, Jojo, Bijou, le maître d’école, Bébert, Docteur Ferry-Boat, notre médecin de famille et Professeur Couché-Milou, mon prof principal. Ma mère se prénomme Bébé Lune et moi je deviens Pépito, Cerisette alias la Taupe. Couturière de métier, ma mère est femme de ménage dans une école. On dit agent d’entretien. Plus tard, on dira employée technique de collectivité. Son rôle consiste à surveiller la garderie matin et soir, la cantine le midi, la cour de récréation pendant que les instits déjeunent, et entre deux, assurer toutes les tâches ménagères. Chaque fin de journée, elle met les chaises sur les tables, balaye, lessive les tableaux noirs, vide les poubelles et passe la serpillière. Quand un enfant vomit ou souffre de diarrhée, c’est la femme de service qui s’en charge. Pourtant, elle a des mains de fée qui n’ont rien à faire dans la cuvette des chiottes. Ni manifestation ni encartage, un pavillon et des vacances satisfont l’ambition de mes parents. Ils m’ont offert un bureau pour l’entrée au collège. Leur seule exigence est de me voir réussir, mais chaque jour, entre nous, un fossé se creuse. Mes quatorze — dix-huit ans prennent l’allure d’une véritable tranchée. Voilà, en quelques années d’éducation nationale, tiraillée entre les miens et le Savoir vers lequel ils me poussent, je deviens transfuge sous leur toit. J’ai quatorze ans l’année de la chute du mur de Berlin, des jambes immenses et des seins encombrants. Perchée sur des échasses, harnachée de mes armatures, je me déplace suivie du cortège de fantasmes des garçons de mon âge. J’ai consacré mes week-ends à réviser pour obtenir le brevet des collèges avec une petite mention. La révolution d’octobre n’a plus de secrets pour moi. Lénine est mon Mickaël Jackson. Intriguée par la bravoure de l’étudiant chinois seul face aux chars de la place Tian’anmen, j’essaie de comprendre les déviances du communisme. Prolétaire de souche par les liens du sol et du sang, j’arbore dans l’échancrure de mon cache-cœur, une faucille et un marteau dorés à l’or fin, bijou rapporté de la fête de l’Huma par une amie. En cours, mes voisins de table se moquent de cet insigne soviétique. Qu’ils se masturbent les mains dans les poches de leurs survêtements ou qu’ils s’approchent de ma copie pour s’en inspirer, je les effraie.

L’été Azur

Cet été-là, j’ai quatorze ans et tout bascule. Je séjourne à Grasse chez tata Gertrude et oncle Smirnoff. Ils ont la gentillesse de m’accueillir dans leur pavillon de location qu’ils appellent villa. De ma Normandie natale, j’imaginais une maison énorme, une piscine et des palmiers. C’était sans compter sur l’univers de tata Gertrude, spécialiste de la double vie. La sienne ne lui suffit pas, alors elle s’arrange avec son passé, gomme ses origines et se soustrait à la réalité. Pour entretenir un bronzage permanent, tata Gertrude s’expose sans crainte au soleil et se dandine en string le plus souvent possible. La nocivité des rayons U.V ne l’atteint pas.

Tata Gertrude, il faut l’imaginer revenir dans sa ferme natale, les cheveux blonds bouclés à la Polnareff, le teint hâlé de Dalida, vêtue de cuir, toute son élégance juchée sur des talons-aiguilles, au bras d’un ami qui a traversé la France pour lui permettre de revoir sa famille. Une fois sur deux, l’ami est un amant qui renouvelle sa garde-robe. C’est pourquoi chaque année, elle se déleste de vêtements dont elle nous fait cadeau dans une valise aux allures de coffre-fort. Tailleurs, bustiers, jupes, pantalons en cuir, chemisiers en dentelle, mais aussi bijoux en or ornés de saphir, d’émeraude ou de rubis, ce butin nous fait oublier Eram et Pantashop.

Entre deux visites, tata Gertrude téléphone de sa Côte d’Azur. Sa vie chic et dorée nous fait tellement rêver que lorsqu’elle nous confie travailler à mi-temps dans un casino, nous l’imaginons reine de la Roulette, répéter des soirées entières : « Faîtes vos jeux, rien ne va plus » ! Il suffit que l’une de ses sœurs revienne d’un séjour à la villa pour briser le mythe. Tata Gertrude est vendeuse au rayon charcuterie dans un supermarché Casino. Cela ne l’empêche pas de fréquenter les meilleures tables de la Côte. Le Carlton et le Negrescone lui résistent pas, les hommes non plus.

Tata Gertrude a eu deux maris. Le premier était une erreur, elle n’a gardé que le deuxième, oncle Smirnoff. C’est lui qui l’a arrachée au cul des vaches pour lui offrir les paillettes et les lumières de la ville.

L’érudition de mon oncle Smirnoff me fascine. Conseiller financier dans une agence bancaire, il tente de m’initier au fonctionnement de la bourse, au cas où je serais orientée vers un bac sciences économiques après la seconde. Loin de ne s’intéresser qu’aux variations du C.A.C 40, oncle Smirnoff est avant tout un grand lecteur. Quand je lui parle des Ritals de François Cavanna, il se précipite dans sa bibliothèque pour me prêter les Russkoffs. J’évoque alors mon attrait pour la Russie et il m’incite à lire Anna Karénine. Passionné par la randonnée, oncle Smirnoff m’autorise à le suivre à contre-courant dans les rivières ou sur les chemins de montagne. Retors, il teste mes idéaux marxistes et ma culture littéraire dans ces moments d’effort physique.

Sans l’altruisme de tata Gertrude et d’oncleSmirnoff, mes quatorze ans auraient eu le goût du cidre et les pommiers pour horizon. Tous deux m’ont offert la démesure, la saveur des gambas et la fragrance du jasmin. Et c’est aussi chez eux que j’ai rencontré mes premiers amoureux, d’abord Félix, puis Stanislas.

Félix habite dans une vraie villa avec une vraie piscine. Il s’emmerde alors il m’invite à venir me baigner. Je découvre la maison de vacances d’un couple de diplomates ivoiriens, un palace composé d’une dizaine de pièces et d’un jardin luxuriant, entretenus par du personnel. Chacun de ces serviteurs m’évoque l’image de mes parents. Tata Gertrude, elle, se réjouit pour moi d’un tel succès. Elle m’a toujours dit que j’avais les mensurations d’un mannequin. C’est bon signe d’être sollicitée par un gosse de riches. Elle m’imagine déjà à Abidjan, en robe de mariée, dans une Mercedes ou une B.M.W. Puis, elle se ravise, reprend ses esprits et me met en garde :

— Ta virginité est un bien précieux. Prudence, n’offre pas ton corps au premier rendez-vous.