Berceau - Mina Coirda - E-Book

Berceau E-Book

Mina Coirda

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Beschreibung

Déracinée de sa terre natale durant la guerre d'Algérie, elle grandit dans le Nord puis en région parisienne où la taraude l'éloignement de la mer. A vingt ans, elle s'installe dans le Sud. Elle y rencontre celui qui deviendra le père de ses enfants, l'homme responsable du séisme de sa vie. Lorsqu'il adopte une attitude perverse envers la fillette d'un couple d'amis, elle n'écoute que son instinct de mère et divorce, déterminée à protéger ses propres filles. Mais elle est loin d'imaginer ce qui va arriver. Lorsque l'ultime secret éclate enfin, sa vie s'effondre. Elle va devoir se battre sur tous les fronts, devoir transformer chaque écueil , chaque déménagement, en force en attendant le procès. Une force, une vie qu'elle va insuffler à ses enfants pour qu'elles s'épanouissent malgré tout, unies et solides. Elle va réussir à les tenir à bout de bras, puisant son énergie dans une nature qui la ressourcera et qu'elle décrit de manière si réelle. Elle n'aura de cesse de comprendre ce que la vie lui veut. Pourquoi tant de secousses, tant de rebondissements ? Cette quête va lui permettre de percevoir sa destinée. Une découverte qui va donner un sens à toute sa vie. Une histoire vraie hors du commun, une ode à la vie, avec un final aussi troublant qu'extraordinaire.

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Seitenzahl: 544

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Un jour où j’étais triste

De toutes mes forces face à la montagne

J’ai crié « La vie est méchante ! »

Et l’écho m’a répondu

« Chante… Chante… Chante. »

Remerciements

Pour la longévité de ton engagement,

Ta clarté dans les mots, ton esprit,

Merci à toi Robert !

Pour ta confiance,

Tes encouragements sans cesse renouvelés,

Merci à toi Amandine !

Pour ta chaleureuse appréciation,

Ton soutien dans les derniers mètres,

Merci à toi Luce !

« Spontanéité et beaucoup de cœur… C’est en écrivant les mots de la fin que j'ai compris combien j’en avais eu besoin… Merci à vous trois ! »

Dédicaces

Je dédie ce livre à mes enfants et petits-enfants

Je le dédie à mes guides, jardiniers du chemin

Aux acteurs de ma vie, cheminant le chemin

Et pour le chemin, à vous, mes ancêtres.

Je le dédie aussi à toutes les mères Warriors du monde

Aux enfants Warriors de ce monde

À ceux qui ne renoncent jamais, mais aussi

À ceux qui n’ont pas trouvé la force… ceux-là je les embrasse.

Et parce que tu n’as pas eu le temps de le lire, à toi Binou.

Sommaire

Introduction

Première partie

La mémoire apaisée

La révélation

Je suis née dans la mer

Lille, Milly-la-Forêt, Marseille

L’aveu

L’œil de la tourmente

L’accident

La fuite

Mambo est arrivé

Toutes les trois

Le désaveu

La vérité au grand jour

Aromatiques élixirs

Après tout ça

Deuxième partie

Le Gabian

Le pot aux roses

L’instruction judiciaire

De contraintes à évidences

Le recommencement

Le procès

Et puis la vie a avancé

Au cœur des choses

Mambo jusqu’au bout

Le dénouement

Hasard ou au-delà ?

INTRODUCTION

Quand elle se pose dans les premières pages du livre, on la découvre reprenant sa respiration dans ce qu’elle appelle, un de ses trous d’eau. Elle porte déjà la trace de quelques nœuds enroulés à la vie, le temps de la perturber, ils l’enserrent, la brident, l’essoufflent. Quand elle s’en dégage, car elle s’en dégage toujours, c’est l’accalmie des fameux trous d’eau. Des petits espaces qu’elle imagine comme ceux dans lesquels les saumons se laissent flotter afin de reprendre des forces avant de poursuivre la lutte à contre-courant.

Là, elle adore, c’est la pause, le délice de la vie puis, sans trop attendre, hop ! elle y retourne jusqu’au prochain.

Dire qu’elle aime ce combat endurant serait exagéré, elle n’est pas… un saumon !

Si elle y revient toujours, c’est contrainte, et que vivre son chemin de vie est voué à produire l’effort sans relâche.

Au moment donc où elle se pose dans les premières pages du livre, elle a déjà esquivé quelques coups de pattes d’ours dans son torrent. Un parcours ascensionnel qui, toujours, semble en vouloir plus. Pour elle aussi, l’instinct de survie guide la course jusqu’au sommet, tout là-haut, c’est le grand large, le repos mérité, le calme après les tempêtes, elle y va…

Elle, c’est moi ! Ça va tanguer ! Accrochez-vous, ça secoue, et dans tous les sens du terme. Allez ! c’est parti…

PREMIERE PARTIE

La mémoire apaisée

Alors, sur les coups de trois heures du matin, je suis rentrée. J’étais dans la seconde phase « stress » de la soirée après avoir réussi, lors, de la première à… traverser la ville sans encombre. J’implorais le ciel pour qu’il en soit de même pour ce retour, n’aspirant qu’à regagner notre colline où je serais enfin à l’abri. Celui du moindre souci émanant de ma voiture, parce que le pot d’échappement, cette semaine, m’avait lâchée.

Comme toujours, ce n’était pas le moment, je n’avais pas les sous pour réparer. Rongé par la rouille, ne tenant plus que par des morceaux troués, il s’était détaché en partie au passage d’une bosse. Traînant bruyamment sa peine sur le macadam, il alertait partout autour de moi, ce traître ! Tant que je n’osais plus avancer. L’incident eut lieu un soir où je n'avais personne près de moi pour m’aider et donc, comment faire ?

Comment faire lorsque l’on galère pécuniairement, seule dans la vie avec deux enfants, victime des braquages réguliers de sa voiture ?

Eh bien, on craque, on tranche, c’est pas le moment, faut réagir… elle me raflait tout mon salaire, ma « Titine », tout le temps, toujours une panne, toujours un échéancier en cours.

Lasse de vivoter de tout cela, j’avais, ni une ni deux, résolu, à grands coups de pied rageurs, mon ultime problème. « Voilà, maintenant je vais pouvoir circuler sans faire d’étincelles, et bim ! » Cette fois, le pot était complètement dégagé, je pourrai me déplacer demain pour aller travailler.

Travailler quoiqu’il arrive était l’appui que je devais coûte que coûte préserver. Juste, je n’avais pas envisagé le vacarme d’une voiture sans échappement… un hydravion ! Stressée est un mot faible !

Sur les coups de trois heures du matin donc, comme pour fuir la réalité de la situation, je roulais trop vite en traversant Marseille.

À cette époque, je vivais sous tension permanente, enlisée à la disette à cause des factures de « Titine ». J’étais fragilisée de surcroît par l’angoisse dévorante qui m’habitait derrière chacun de mes sourires, par le risque de me faire arrêter pour une vérification des papiers du véhicule. Je n’étais pas en règle, je n’ai pas honte de l’écrire, je me débattais dans cette vie et cette société comme je le pouvais.

Pour que mes enfants vivent bien quand même, j’avais l’obligation d’effectuer des choix et je n’avais pas d’assurance, pas de carte grise. Impossible d’alimenter la structure financière intégrale de ma petite famille, c’était toute notre façon d’exister qui en pâtissait. J’étais contrainte de décliner chaque invitation de jour, sauf pour me rendre à mon travail ou faire les courses. Lorsque je ne pouvais pas refuser une sortie telle que cette soirée en ville, j’utilisais le réseau des traverses marseillaises afin d’esquiver le risque d’un contrôle de police sur les grands axes.

Ce circuit des traverses, je le pratiquais parfaitement. Comme si je sillonnais entre les murs du château de Versailles de mon enfance, je connaissais tous les passages secrets de la « Ville du Soleil »… Marseille était mon alliée, je l’adorais.

Heureusement, pour nous ressourcer, nous avions, mes deux filles et moi, la chance d’habiter un refuge inestimable. Un endroit où toute la vie prenait le pas sur ce tracas journalier du déplacement.

Loin de tout, nous vivions sur les hauteurs de la colline du Gabian surplombant la rade de Marseille. Située au sommet d’une traverse cheminant dans le massif de l’Étoile, notre maison était construite au cœur d’un club équestre. Entre chevaux, poneys, Léon le paon, quelques chiens bancals recueillis ou bien de garde, nous adorions ce lieu où tout n’était que vie.

Ici, au-dessus de la cité phocéenne, je ne subissais plus de regards ou silences accusateurs, ne portais plus cette fausse image de moi que brodait la conjecture. Tout s’apaisait là, sous les pins, dès que je garais la voiture.

C’était une sale époque, mais je gardais la tête haute. À force de tout perdre et de tout laisser, j’avais appris à me forger une dignité. Une que je ne soupçonnais pas, pas avant que la vie ne secoue un destin qui semblait tracé. Mon destin, celui de celle que j’étais juste avant « la sonnerie du téléphone ».

C’est du fin fond d’un gouffre, dans lequel nous précipitent ces vilaines blessures de nature humaine, qu’elle se libère, cette dignité !

La vérité est qu’hier j’étais en mesure de remettre des chèques en blanc à mon assureur…

La vérité est qu’hier je ne rentrais jamais seule et tard la nuit en réveillant tout le monde sur mon passage… Le tourbillon de la vie s’était chargé de moi, désormais, je devrais garder la tête haute afin de ne pas abîmer mes enfants dans ma chute sociale.

Sociale seulement.

Sur les coups de trois heures du matin donc, je remontais au Gabian. Sortie de la ville, mon « traître » pouvait bien se plaindre à chaque accélération, ici, plus personne pour relever sa plainte. La campagne m’attendait, fidèle, dernier virage où le chemin se termine un peu plus haut, je longeais le centre équestre. Voilà j’y étais, sur la cime de notre colline, chez moi enfin, le calme absolu.

Ce soir-là, le mistral était déchaîné. Appuyée contre la portière de ma voiture, je me disais : « Une minute plus tard, j’aurais manqué tout ça. » Je fermais les yeux pour recueillir ce cadeau de la vie dont j’avais reçu tant de messages dans notre exil à Puyloubier… J’en appréciais plus encore les saveurs, les accueillais pleinement, les sens en éveil, je me tenais plantée là, dans le tumulte magistral de ce « Hurle-vent ».

Les poneys du club allaient en liberté dans le centre équestre. Une barrière avait dû céder sous les assauts du vent car il y en avait même qui mangeaient la colline de l’autre côté de la route.

Pourvu de son œil d’artiste impitoyable, le mistral assénait des rafales qui semblaient allonger les buttes de la chaîne de l’Étoile. Sous forme de dunes improvisées, il déplaçait ces ombres géantes à vitesse lumière. Une danse éolienne dans laquelle chaque morceau de nature virevoltait au clair-obscur de l’heure. Moi, comme chaque fois, je me sentais éperdument privilégiée de vivre là. Palettes de vues selon les firmaments, les couchers de soleil, la pluie et même le vent, ici j’aimais encore la vie et, cette nuit-là, le spectacle était au-dessus de toutes mes espérances.

Frigorifiée, j’ai ouvert la porte de la maison et soudain… Mambo, neuvième merveille du monde, le chien « foldingo » appelé aussi Mambolito !

La violence des bourrasques avait camouflé le bruit du moteur, donc je le surpris et le vexai dans son orgueil de gardien irréprochable ! Consterné, hors de lui, il me sautait bruyamment dessus, aboyait toute son indignation pour l’heure tardive ; il n’aimait pas que je sorte sans lui ! Un condensé de joie de me revoir et de colère parce que j’avais osé le laisser si longtemps, car Monsieur faisait dans l’outrage ! Il bavait ses humeurs sur le carrelage avec sa grosse langue qui pendillait, je devais le calmer au plus vite faute d’un ménage monumental à prévoir pour demain matin !

Voici notre superbe golden retriever, tellement beau, imposant, si rassurant avec sa tête aussi large que celle d’un lion, son pelage dense, doux et brillant à l’endroit du poitrail. Il s’adresse à nous avec ses yeux humains, comme l’incarnation d’un ange gardien qui nous protège pour la vie. Couché devant les portes, devant les lits, il monte la garde. Véritable excellence de la nature, nous avons l’honneur de partager son passage sur la terre. Nous en sommes totalement convaincues mes filles et moi, il le sait et, fort de cette conscience le concernant, eh bé, parfois il exagère ! Mon p’tit chien, je lui parlais beaucoup depuis sa naissance. C’est vrai, Mambo et moi avons toujours eu beaucoup de conversation ! Là, je devais vite reprendre la situation en main !

« Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Comment ça il est tard ! Mais dis, t’arrêtes de me surveiller hein ! »

En réponse, tout s’exprimait dans le « ouaf ! ». S’il répliquait sec et court, c’est qu’il n’était pas d’accord et là, vraiment, c’était très sec. J’avais même eu droit au regard de côté et la petite oreille qui sursaute dans un cri aigu !

Je l’ai caressé, lui ai donné sa phrase d’amour pour lui présenter les excuses qu’il attendait :

« Mais tu le sais, t’es mon joli bébé chien, ma jolie tête ! Viens là, viens… Rhô la lose ! tu m’as pas entendue rentrer ! Non, chut ! Pardon, oui t’es beau, crie pas, chut ! »

J’ai parcouru sa tête de mes mains, l’ai embrassé sur sa joue dodue puis, satisfait de ma repentance, il s’est tourné pour s’en aller dans la chambre vide des filles. Là, il s’est laissé tomber sur le carrelage, en faisant délibérément résonner tous ses os, dans un soupir de découragement absolu, un peu comme si je l’agaçais !

Je le regardais, il était comique avec sa colère de grande personne. Je l’aimais vraiment, je ne lui mentais jamais ! Depuis quatre ans, son rôle dans notre vie était capital. La mort dans l’âme, je dus confier mes enfants à sa garde bien souvent sauf que ce soir, les choses s’apprêtaient à prendre une nouvelle direction…

J’ai ouvert les volets qui donnaient sur le jardin, éteint la lumière pour me plonger dans celles de la ville puis, groggy de fatigue, me suis assise dans l’une des deux bergères de mon petit salon Louis XVI. Il est délicatesse, je l’affectionne telle une personne. De boiserie précieuse laquée et torsadée, il est vêtu d’un tissu rayé aux couleurs pastel. Allure d’un pyjama nacré du temps des rois, ce fut sans doute la douce raison pour laquelle tant de nuits d’insomnies m’auront conduite dans ses bras à lui…

Je me tiens donc au creux de ses accoudoirs et je contemple Marseille. Je la vois, je la regarde, elle est là, juste au bout de mon jardin qui la surplombe. Depuis les hauteurs du Gabian, non seulement la silhouette nocturne de la ville éblouie par les lumières du Vieux-Port nous délectait, mais aussi, blotties au fond du canapé, on pouvait partir en mer jusqu’au phare du Planier.

Le plus prestigieux de cette vue, était notre chance de pouvoir observer Notre-Dame-de-la-Garde dite la Bonne Mère que je ne quittais pas des yeux. Elle veillait comme tous les soirs, dans son éclat d’or éternel.

La vie m’emplissait totalement cette nuit-là.

Qu’est-ce que j’étais bien, quelle soirée j’avais passé ! Je crois que j’étais heureuse d’apprécier à nouveau la compagnie des autres. Ma crise existentielle semblait en passe à son trépas !

Je m’étais presque retrouvée, voire osée ce soir. J’aurais pu, à un moment des conversations, lancer la mienne. La mienne pour… reprendre le dialogue avec les gens. C’était un repas entre collègues de travail. Rien de plus commun, mais, compte tenu d’une certaine qualité de l’assistance, de ses habitudes, de son environnement dont je n’étais pas, je le prenais comme un accueil. Un véritable accueil, une occasion, quelque chose, je ne savais pas trop, c’était particulier, car je n’étais vraiment pas des leurs et je dois dire qu’ils fonctionnaient en cercle strictement fermé.

Il s’agissait des membres de la direction du palais des congrès au sein duquel je travaillais désormais. J’y tenais un rôle tout à fait mineur pour lequel seuls mon sourire et mon accueil étaient requis. J’avais dû très bien les utiliser car, étonnamment, j’étais bien, là, ce soir.

Tant mieux, je les appréciais tout particulièrement, cette invitation je l’espérais, c’était même comme un désir irrésistible en moi. Juste avant eux, j’avais essuyé un tel revers de situation sociale, doublé d’un effondrement familial, que j’avais perdu le goût des autres.

Oui ce soir, j’étais heureuse pour la première fois depuis longtemps.

Seule dans ma maison qui faisait front au mistral depuis les hauteurs nord de la ville, j’avais tout plein de bonheur dans cette vie réduite, je voulais bien que l’on m’estime, j’acceptais enfin cet échange.

J’en étais à ce stade où la mémoire apaisée permettait toute nouvelle rencontre. Aux détours de festifs repas intimes, venus de ces personnes-là, ma vie se déverrouillerait à la faveur d’un tout autre destin… J’étais loin d’imaginer celui qui m’attendait, je partais la fleur aux dents, en toute confiance.

En passant devant le bahut pour aller me coucher, je m’arrêtai sur les dernières photos de Puyloubier. Je me surpris en proie à une prostration sans résistance. Je ne pouvais pas, le souvenir était trop fort pour que je tente de lui résister. Ce que je voyais sur cette photo n’était autre que les voix, les bruits, tout ce fond sonore de notre vie là-bas.

Les filles sont au premier plan, debout, souriantes comme jamais. « C’est notre maison à nous », affichent leurs sourires, « la maison que tout le monde aime, c’est la nôtre ! C’est la plus grande de toutes et aussi notre jardin est le plus grand. On a les plus grands arbres et on vit en pleine nature, c’est NOTRE MAISON ! »

Et plus elles sourient, plus je suis rassurée. Elles ont onze ans sur la photo, elles sont jumelles aux yeux bleus métallisés, brunes et petits nez retroussés. J’ai bien peur qu’il ne s’agisse des plus jolies petites filles de la planète ! Et je suis, oui, rassurée par ce qui se dégage de leurs visages sereins.

Derrière mon propre sourire, je dissimulais tant… les leurs me paraissaient si tranquilles et sans filtres… ils m’assuraient de ma réussite. J’avais réussi à les préserver des événements. Elles le criaient au monde entier sur cette photo de Puyloubier.

Pourtant, ce ne fut pas facile, ce jour où tout a explosé.

Ce ne fut pas facile de s’en tirer, pas facile le tumulte qui a suivi, pas facile ce samedi matin-là.

Pas facile ce jour maudit où notre vie a basculé, pas facile de quitter, par la contrainte, parents, amis et Marseille.

Pas facile de ne pas céder à la dépression, pas facile de se refaire une situation, pas facile… d’affronter Mathias.

La sonnerie de ce téléphone retentira toujours dans ma mémoire dont tant de souvenirs se sont enfuis depuis…

Cette sonnerie qui nous conduira à cette image de Puyloubier. Ce lieu où les enfants et moi allions renforcer notre résilience, mais pour cela, il faut un effondrement, et pour nous, le mot cataclysme est de mise.

Je sentais la somnolence m’aspirer et mon subconscient se retenir à cette photo. À force de divaguer, des trois heures du matin de ma fin de soirée, j’étais passée à quatre et Mambo ne ferait aucune différence pour demander à sortir dès le lever du jour, je devais dormir.

Il ne me restait que peu de temps pour le sommeil, et il me semblait que je n’étais plus présente. Je glissais lentement, je ne pouvais pas m’en empêcher, elle était là cette sonnerie, je glissais vers elle, j’y retournais dans mon sommeil. Je rentrais dans cette spirale infernale, le fameux tourbillon de la vie qui me livrera dans quelques jours en pâture à mes juges.

La révélation

C’était un samedi de mars…

C’était un samedi de mars et je ne travaillais plus le samedi matin depuis deux ans. Celui-ci était particulièrement ensoleillé, il devait être huit heures, les filles avaient déjeuné. Nous étions des lève-tôt !

Mathias profitait de la terrasse qui donnait dans le jardin côté chambres. Il avait déjà mis en route la pompe qu’il avait installée dans un bassin en restanque. Une petite cascade aménagée avec de grosses rocailles, des plantes aquatiques, notre havre de paix miniature. L’écoulement de l’eau sans fin nous enchantait des premiers beaux jours à l’automne.

Nous étions prêts à remplir cette magnifique journée qui s’annonçait et, pour rendre hommage à tant de soleil, la mer s’imposait.

Soudain, elle retentit.

Retentit la sonnerie de téléphone…

— C’est tatie Janelle ! lancèrent en chœur les filles.

— Pas du tout, elle m’a déjà appelée pendant que vous dormiez.

— Je suis sûre que c’est marraine, répéta Tess.

— Ta reine ?

— Non ! Marraine ! insista-elle

— Ah c’est ça, Ta reine alors !

— Fouh, Maman, t’es jamais sérieuse !

Je décrochai rapidement en riant et reconnus à peine Estelle.

— Estelle ? Tu as une drôle de voix, qu’est-ce qui se passe ? Ça ne va pas ?

— Non pas trop. Écoute Domi, je te téléphone pour te demander de venir chez moi tout de suite. J’ai quelque chose de très grave à t’annoncer. Je ne peux plus te le cacher, Domi, monte immédiatement. Ne prends pas les enfants et ne viens pas avec Mathias. C’est à toi seule que je veux parler.

— Mais comment très grave ? Arrête, allez ! Qu’est-ce qu’il y a ? Dis-le-moi, pourquoi tu ne me dis pas ce qui se passe ?

— Je t’en prie Domi, s’il te plaît viens ici tout de suite ! C’est très sérieux, j’ai quelque chose de très grave à te dire, c’est sérieux Domi, je t’assure que je suis très sérieuse !

— Mais quoi quelque chose de grave ? Pourquoi tu me parles avec cette voix ? Tu me fais peur maintenant. En plus, tu dis que tu es sérieuse. Je ne me sens pas du tout d’attendre, tu peux bien me le dire quand même. Je vais monter, mais dis-lemoi. Tu m’angoisses Estelle !

— Pas par téléphone Domi, il faut vraiment que tu viennes. Écoute, ne t’inquiète pas, tout ce que je peux déjà te dire c’est que cela ne changera rien entre nous. Ne me demande plus rien, viens ici tout de suite Domi. Allez ! je raccroche, je t’attends.

J’étais tellement bouleversée. J’avais tellement peur. Estelle était mon amie depuis plus de dix ans. Présente à notre mariage, nos grossesses partagées, j’aimais mon amie Estelle comme je suis capable d’aimer très fort tous les amis que j’aime. La gravité de quelque chose à me dire ?

Je ne comprenais pas, je cherchais les moments vécus, il n’y avait que du bonheur. Des repas de fête, du champagne, des souvenirs, nos enfants qui grandissaient, nos maris, nos amis communs. Quoi, quelque chose de très grave ?

Je sentis que l’amitié était en jeu, je ne voulais pas, j’en tremblais, je voulais pleurer d’impatience, j’avais si peur.

J’annonçai donc aux filles que je devais partir, désolée. Elles en furent attristées parce que c’était samedi et que le samedi après-midi, c’est notre moment à toutes les trois, car Mathias reste devant la télévision et nous, on vadrouille. On prend toutes les petites routes, les chemins qui descendent vers des calanques, des criques, le bord de mer. On cherche, on part à l’aventure et on déniche des endroits nouveaux.

Pas aujourd’hui, c’était fini, elles étaient très déçues.

— Préviens-moi, dis-moi ce qui se passe dès que tu le sauras. Tu m’appelles, hein ? Tiens-moi au courant.

Mathias semblait très coopératif et lui-même soucieux par tant de mystères.

En parlant d’Estelle, je lui expliquai rapidement :

— Mais ce n’est pas ça, je l’ai sentie mal de quelque chose. J’avais l’impression qu’elle avait envie de pleurer. Bon à plus tard ! Je ferai à manger en rentrant tout à l’heure, ne t’en occupe pas, je reviens très vite.

Et je suis partie à toute allure. Je me souviens que je n’ai même pas fermé la porte de la maison. La voiture a démarré toute seule tellement j’étais pressée ! Je fonçais comme une dingue. Sortie de la ville, série de virages en lacets serpentant sur la petite route montante, je roulais au milieu, je ne croisais personne, il faisait si beau, ça sentait bon. Je gravissais tout cela machinalement, je ne voyais pas trop la nature ce jour-là.

Je me répétais tous ses mots, j’essayais de comprendre sa voix. Le fait avait-il un lien avec sa fille ? Quand on garde Pauline en leur absence le samedi soir, tout se passe bien, elle est contente de dormir chez nous avec les miennes. Elles s’entendent super bien, non ! Ça ne peut pas être ça… Mathias ? Il aurait dit une bêtise ? Il l’aurait vexée ? Mais quand ? Il ne reste jamais seul avec les enfants ?

Et je roulais de plus en plus vite quand, enfin, je fus devant sa maison. Je me souviens que mes jambes tremblaient. Je me souviens que la peur me dévorait, je me revois lever la main pour toquer à sa porte.

Je vois ma main me dire adieu, TOC ! TOC ! TOC ! Voilà… Voilà c’est fait… maintenant la porte va s’ouvrir.

« Richard ? Tu es là toi aussi ? Mais qu’est-ce que ce doit être grave ! »

Je ne sais pas pourquoi, je n’avais même pas pensé à sa présence.

Richard eut un sourire rapide, discret, contenu, inhabituel. Ce silence me pliait, je souffrais, mes amis étaient autres, je ne savais pas quoi faire, j’étais gauche.

« Je vous préviens, moi j’en peux plus, faites vite ! »

Estelle fit son apparition. Paniquée, tremblotante, les bras repliés et les mains jointes sous le menton, recroquevillée comme une vieille femme usée, je la découvris décontenancée, tout son contraire.

Elle m’enlaça comme d’habitude, mais elle me serra nettement plus fort que depuis ces dix dernières années. Certaine que personne n’était décédé dans ma famille (!) alors c’était quoi ? Je nous regardais, stupéfaite, nous étions ensemble et gênés, nous trois !

Estelle reprit sa position bloquée et se mit à grelotter de frayeur. Enfin elle me dit de m’asseoir et de bien vouloir l’écouter. Moi je ne tremblais plus. Je tremblais tout à l’heure sur la route. Maintenant j’y étais. Ils allaient vraisemblablement me démonter, tout était en place pour cela et je le voyais bien. J’étais en force à présent, j’étais prête.

Inexplicablement, Estelle prit une chaise alors que le canapé était vide. Elle s’assit de l’autre côté de la salle à manger comme pour garder une distance que les mots à dire imposaient.

Richard, lui, stationnait debout près de sa femme, très cérémonieux, obstruant le passage qui donnait sur le couloir et la porte d’entrée.

« Domi, commença Estelle d’une voix étranglée, ce que j’ai à te dire, c’est très difficile à dire. »

Je bouillonnais de toute cette mise en scène, le ton, leurs airs. Tous ces positionnements éloignés les uns des autres, l’atmosphère inquiétante, j’étais à bloc. Je me souviens que je gigotais comme une puce sur ce canapé qui m’exaspérait lui aussi.

— Domi, je ne veux pas que tu t’énerves au fur et à mesure que je vais te le dire. Il faut que tu me promettes de rester calme. Tu vas m’écouter et je veux que tu restes avec nous après, quand je t’aurai dit ce que j’ai à te dire. Je ne veux pas que tu reprennes la voiture tout de suite. Je veux que tu restes.

— Mais enfin quoi, qu’est-ce que c’est ?

— Voilà… Pauline a eu un problème avec Mathias.

Je n’ai pas eu le temps de retenir mon corps qui s’était redressé d’un bond. Je ne comprenais pas pourquoi toute cette terreur. Quelque chose de grave ? Entre chaque seconde, je m’imaginais mille gaffes de sa part. Dans tous les cas, il avait abîmé manifestement quelque chose que j’aurais du mal à faire passer.

— Non Domi, non ! s’exclama Richard, assieds-toi !

— Non Domi, je t’en prie, pleura Estelle. C’est si dur Domi, c’est trop dur, mais il faut qu’on te le dise parce que c’est trop grave.

Je ne parlais pas, juste j’arpentais la pièce, je me suis rassise.

— Voilà, reprit Estelle, le samedi où nous sommes allées faire des courses toutes les deux pour notre dernière soirée, tu t’en souviens ?

— Mmm !

— Eh bien, Mathias a gardé les enfants tu t’en souviens, on les lui a laissés pour revenir plus vite et ils ont fait des jeux. Ils ont joué au jeu des métiers.

J’avais vraiment l’impression qu’elle était en train de m’expliquer une altercation entre sa fille et mon mari, je ne voyais somme toute pas où tout pouvait me conduire d’extraordinairement « si grave » !

— Bon, et c’est quoi ce jeu des métiers ?

— Un jeu de mime Domi, c’est un jeu de mime. Pauline et Mathias ont fait équipe très souvent et à un moment, ils… ils se sont trouvés dans ta chambre.

Là, j’ai serré les dents. Oui, je me souviens très bien de l’effet que cette précision a produit sur moi, j’ai serré les dents. Je ne comprenais rien, problème grave, chambre… Je devais faire peur, car Estelle ne pouvait plus me regarder dans les yeux. J’étais contractée comme jamais, une grenade prête à exploser.

« Attends Domi, attends, oh c’est si dur ! » sanglota Estelle.

Elle paraissait rongée par l’anxiété. Je connaissais bien ses traits lorsqu’ils souffraient du manque de sommeil et là, je tournais les pages de plusieurs nuits blanches.

« Ils ont fait tous les deux un bras de fer et elle a perdu. Il lui a alors donné un gage… Le gage c’était de lui montrer sa culotte. »

J’ai eu un blanc, une absence, d’une seconde ou deux peutêtre. Rien cassé, je n’ai pas hurlé, j’ai serré les dents encore une fois. J’imaginais Pauline devant une telle proposition. J’étais clouée en fait, voilà c’est ça, j’étais clouée.

Estelle s’effondrait davantage. Elle devait, comme moi, s’imaginer son bébé de dix ans devant le gentil tonton qui désirait de sa petite fille à elle qu’elle lui montre sa culotte.

Je me disais qu’il faudrait qu’il me donne les bonnes réponses tout à l’heure en rentrant, parce que là, il était complètement dingue.

« Mais ce n’est pas tout Domi. Il lui a expliqué le mot “sodomiser”. Il lui a aussi proposé de lui montrer son sexe. Elle devait réfléchir dans le couloir pour décider si elle voulait qu’il le lui montre ou pas. Deux minutes, il lui accordait deux minutes ! Qu’au bout de ces deux minutes, si elle ne voulait pas, elle pouvait retourner au salon avec son petit frère et tes filles. Ce qu’elle a fait, elle a immédiatement rejoint Tess et Lucie, parce qu’il lui faisait peur Domi. »

Je ne comprenais toujours rien, mais je commençais à mettre les mots dans la pierre que je portais soudain autour du cou. Comme si je m’enfonçais dans l’eau, je me noierais bientôt. Car j’avais la sensation que j’étais en train de partir.

Qu’est-ce que c’était que cette histoire ?

J’étais incapable de les rassurer. Estelle qui pleurait d’un côté, Richard qui me toisait comme huile sur le feu de l’autre, je n’arrivais pas à réfléchir. Je ne comprenais rien.

Brusquement, la colère s’empara de moi, je voulais rentrer pour que Mathias me donne des explications immédiates.

Richard me retint fermement par le bras, ordonnant, les yeux écarquillés :

— Non Domi, tu ne pars pas ! Regarde dans quel état tu es. Tu nous as promis d’attendre et tu vas le faire. Tu restes avec nous et dès que ça ira mieux, tu rentreras chez toi.

— D’accord ! Je reste OK ! Ça va, regardez c’est bon, je suis calme voilà, je me calme.

Il fallait que tout le monde retrouve ses esprits. Richard n’avait pas soufflé mot durant la pénible révélation. Il paraissait très éprouvé. Nous étions tous les trois choqués. Ce qui nous arrivait était inconcevable. Estelle pleurait tellement. Elle se leva enfin en courant vers moi. Elle me prit dans ses bras pour m’étouffer je crois (!), et me dit ces dernières phrases :

« Il fallait qu’on te le dise tu comprends ? Pauline est terrorisée, elle ne veut plus venir chez toi, elle a peur de le revoir. Tu n’aurais pas compris qu’on ne te la laisse plus quand on travaille. Tu comprends Domi ? »

Elle m’embrassait, me serrait, me tenait le visage, elle pleurait tellement.

« Il fallait qu’on te le dise et puis forcément nous, on a pensé aux petites. »

Ses pleurs redoublèrent d’intensité. Elle se jeta à nouveau sur moi…

« Tu me l’aurais dit, toi n’est-ce pas ? Tu me l’aurais dit si tu avais appris la même chose pour nous ? N’est-ce pas ? »

Elle avait le regard suspendu à ma réponse, celle-ci pouvant l’anéantir si je lui disais le contraire. J’ai baissé les yeux tout en dodelinant de la tête pour la soulager, car c’était la terrible décision que j’aurais prise également.

« Bien sûr, je te l’aurais dit moi aussi, c’était la seule chose à faire. »

Délivrée, Estelle me relâcha. Elle cessa de pleurer. C’est ce qui la dévorait le plus. Me le dire.

Il me fallut aussitôt une version plus précise. La position, les mots, les filles, que faisaient les filles ? Son fils, où était-il ? Ça bouge à cinq ans, les filles ont su le garder tout ce temps sans qu’il vienne dans la chambre ? Dans le salon tout ce temps ?

Au fur et à mesure qu’Estelle me repassait l’événement, je commençais à le visualiser. À présent que je l’entendais pour la seconde fois, son impact engloutissait ma raison. La première annonce m’avait assommée, la seconde me terrassait. Le cerveau envahi, ma vie renversée, la honte foudroyait toute l’image de ma famille ; j’étais presque anéantie.

À présent, j’avais tout entendu.

Au regard de mes amis, c’était très grave, au mien, c’était Mathias

Mathias et ses lourdeurs, gaffeur, provocateur, pourtant, lui avoir proposé de lui montrer son sexe… Et s’il était désaxé ? En même temps, je me disais que douze ans de vie commune parlent aussi non ? Pourquoi eux pensaient aux petites et pas moi ? Pourquoi avaient-ils si peur de lui et pas moi ? Quoi les petites ? Non ! Il n’a rien dit aux petites, je le saurais ! Elles me disent tout, je l’aurais vu.

Je cherchais Pauline, je voulais la voir, elle se trouvait à Marseille, chez sa tante.

— Nous lui avons dit que nous t’informerions ce matin. Elle n’a pas voulu affronter ton regard parce qu’elle dit qu’elle fait des histoires. Elle t’aime tellement Domi, qu’elle n’ose plus te parler. Elle ne voulait pas qu’on te le dise, elle croit qu’on va se fâcher à cause d’elle.

— On va se fâcher Estelle ?

— Non, on ne pourra jamais avec ça entre nous.

Richard me confia que, pour se permettre de me le dire, ils s’appuyaient sur des certitudes professionnelles qu’ils avaient cherchées en consultant deux psychiatres de leur connaissance, la petite ne mentait pas. Les deux médecins avaient, par ailleurs, affirmé que Mathias avait un vrai problème et que sa première réaction serait de nier, exigeant immédiatement une confrontation avec Pauline.

J’étais choquée. L’intégrité morale de ma famille était dégradée. Deux psys pour juger de l’état mental de Mathias ?!

Et pourtant, oui bien sûr, comment ne pas envisager cet équilibre mental à présent ? Pouvais-je accorder sa dérive à son mauvais goût de la plaisanterie ? Ballottée d’une affirmation à l’autre, l’évolution des faits amplifiait les conséquences, j’étais dépassée, je voulais pleurer moi aussi. À force de parler, parler, Estelle regagnait en assurance et sa colère envers Mathias s’affichait enfin. Moi, je n’avais plus besoin de réfléchir. Tout était orchestré, voilà ce qui s’est passé, voilà ce qu’il faut faire, nous nous sommes renseignés. Au fil des secondes, ma vie se décousait. Je commençais à réaliser les changements subséquents au sein de notre existence de même que tout son fonctionnement qui en souffrirait très prochainement.

Un rendez-vous professionnel d’Estelle se présenta au domicile, elle me laissa.

Richard me proposa de patienter à l’écart dans leur chambre. Il posa sa main sur mon épaule et me fixa dans les yeux par-dessus ses petites lunettes rondes. Il adoucit son regard et m’offrit ces quelques paroles :

« Viens, tu vas t’allonger un petit peu. Je tire la porte comme ça tu es tranquille. Estelle te rejoindra dès qu’elle aura terminé. »

Il baissa la tête, ferma les yeux, exprima un court silence et poursuivit son joli cadeau de mots :

« Tu sais Domi, je voulais que tu saches que je t’estime énormément, nous t’aimons beaucoup Estelle et moi, et je tenais à te le dire. Tu pourras toujours compter sur nous, on ne te laissera pas tomber Domi, ni elle ni moi. »

Il reprit sa respiration, je le vis triste, ému.

« Ce n’était pas facile à prendre cette décision de te le dire, on le sait depuis cinq jours et vous vous êtes téléphoné tous les jours ! Chaque fois qu’elle raccrochait, elle pleurait parce qu’on ne savait pas comment faire. Quelle situation Domi ! On est tellement désolés si tu savais ! Il fallait qu’on te le dise, on a réfléchi longuement et c’était la plus sage des solutions. On ne te laissera pas toute seule Domi. Je suis à côté si tu as besoin de moi. Tu m’appelles, si tu veux, tu appelles OK ? »

Je dis « oui » machinalement.

J’étais allongée.

Un lit… le dégoût.

J’essayais de me reprendre aussitôt, je n’étais pas concernée par tout ça. Un lit est un lieu de repos, je ne devais pas me laisser envahir, il fallait que je garde la raison. Maintenant c’était à moi de jouer, mais que devais-je faire ? Que s’est-il passé sur mon lit ?

Je retenais mes pleurs, je voulais partir pour pouvoir pleurer de tout mon soûl. Je ne voulais pas que l’on m’entende, je voulais être seule. À cet instant, ma vie prenait la relève. Pour eux c’était terminé, le boomerang c’est sur moi qu’il frappait aujourd’hui, par conséquent, cela ne regardait plus personne, car je supportais tout à coup la charge d’une famille dont Mathias, l’autre pilier, était devenu dangereux.

Alors ça tombait mal ! Ce bouleversement… il arrivait trop mal. Je venais juste de donner ma démission. Je voulais monter ma propre affaire, changer de cap professionnel avec Estelle précisément. Elle était chargée de production, un métier passionnant qui avait éveillé en moi l’irrésistible attirance pour le monde de la musique.

Elle m’avait proposé de m’intégrer dans une compagnie artistique. Les cœurs emplis d’ambition, nous vivions en pleine possession de nos maturités respectives, qu’est-ce qu’on était pleins d’espoir et impatients ! Nous avions tous entre trentecinq et quarante ans, confiants et tournés vers l’avenir, fous de joie de bientôt réaliser un rêve.

Mathias m’avait donné son accord, il me fallait son accord. Trop de contraintes changeraient rapidement notre quotidien, il était concerné, je voulais qu’il soit d’accord. Il triomphait, heureux que je quitte mon boulot, jaloux de mes employeurs que je considérais comme ma première famille à Marseille. Cette famille était celle de Janelle, ma meilleure amie et également marraine de Tess. Paola, sa fille, portait en deuxième prénom le mien, et j’étais la marraine de son fils… Mathias de son côté, jalousait les relations.

J’avais vingt ans lorsque je suis entrée pour la première fois dans leur prestigieuse cristallerie après avoir répondu à une petite annonce pour un travail… j’en sortais à trente-six.

De moi, ces gens savaient tout, de moi ils avaient tout, et moi au milieu d’eux, j’étais heureuse.

De la beauté intemporelle de leur art, ils m’auront tout enseigné. Je suis devenue leur secrétaire de direction, m’occupant du musée du cristal, de l’usine de fabrication et de la très luxueuse boutique où tout n’était qu’émerveillement. Tant apprendre de cet artisanat d’exception me permit d’approcher, admirative, des maîtres verriers, des souffleurs sur verre. J’accomplissais une multitude de choses à la fois chaque jour, tous les jours pendant des années, seize années. Au fil du temps parmi eux, mes tâches évoluèrent considérablement, ce fut ma plus belle expérience professionnelle tant par l’environnement fascinant que par l’harmonie humaine.

Ils m’appelaient la « petite » ! Pendant seize ans, je suis restée la « petite ». Je crois que l’histoire de la petite Parisienne que j’étais à vingt ans, qui voulait se faire une place au soleil juste pour permettre à ses parents de revenir dans le Sud, les avait séduits. Une fois ma mission accomplie ma famille prête à descendre pour s’installer à Marseille, papa est tombé malade et il est mort. Il me semble que mon adoption au sein de la cristallerie était due à l’injustice de cette tragédie.

Accueillie à la table de cette nouvelle famille, j’étais présente aux mariages, aux naissances, aux deuils, j’ai adoré les seize années vécues parmi eux ; elles m’ont laissé une inaltérable et merveilleuse empreinte. Une empreinte qui, dès les premières années, a influencé la suite de mon éducation par certaines de leurs valeurs : apprendre le respect du travail bien fait, sourire, accueillir, prendre soin de la clientèle ! Être rapide, efficace, honnête dans le travail puis, pour la partie intime… tribu ! famille italienne donc « tribu » ! Et moi… petite pied-noir… cela ne pouvait que me parler, j’avais déjà ça dans le sang !

Des valeurs qui venaient accroître celles de mon père, les premières, ancrées au fond de moi, dont celles-ci :

recommencer – demeurer libre – écouter son cœur

Rester libre me submergeait à trente-six ans et voici que j’avais besoin de prendre le pouvoir sur mon existence, j’étais prête.

Par conséquent, était venu pour moi le temps de me porter ailleurs professionnellement, afin de m’épanouir dans ma propre passion, celle tournée vers le milieu musical.

Janelle était la plus jeune d’une fratrie de cinq. Je lui faisais du mal, je la blessais, elle n’acceptait pas ce départ qu’elle recevait comme une déchirure. Notre lien, très soutenu par nos habitudes hebdomadaires, rendait ma décision cruelle, nous vivions presque tout en commun. Après la semaine au travail, nous dînions tous les samedis soir ensemble avec nos maris et nos enfants. Les sorties du dimanche, toutes les fêtes, nous partagions tant et plus et pourtant, c’était temps pour moi d’élargir le nid des intimes. Elle resterait ma meilleure amie quoi que je fasse, où que j’aille, mais tout ça, elle n’était pas du tout prête à l’entendre. L’histoire nous engageait à la discorde et, même si nous n’étions pas systématiquement d’accord sur tout auparavant, cette situation de séparation professionnelle, doublée de l’événement « Pauline », allait chercher à nous brouiller durant une période douloureuse entre nous…

Mathias et moi avions l’intention d’acheter quelque chose à la montagne.

Au-dessus du lac de Savines, il y avait ce petit village qui se nomme Picoune… j’en rêvais !

Tous les ans, nous passions le dernier week-end avant la rentrée scolaire au sommet de la montagne sur laquelle est posé ce petit Picoune surplombant le lac. C’était comme un rituel, les filles adoraient la montagne de Réallon, le Grand Morgon et ce lac de Serre-Ponçon qu’elles connaissaient par cœur, avec ses allures de petite mer. Ma mère et papi les y conduisaient depuis leurs cinq ans, Mathias et moi les rejoignions toujours fin août. C’était là nos seules vacances, hormis mes petites escapades qu’il m’accordera sans lui à deux ou trois reprises, à Nantes ou bien Poitiers chez mes deux amies d’enfance.

Mathias n’aimait pas bouger, c’était maigre ! Mais ce weekend de fin août-début septembre me requinquait.

Ces montagnes, nous les considérions nôtres, nous en espérions un pied-à-terre pour y passer des vacances. Ce rêve était juste prêt à être concrétisé lui aussi. À la suite d’un accident de travail qui l’avait immobilisé dix-huit mois auparavant, Mathias devait bénéficier d’une indemnisation qui nous permettrait d’acheter un petit chalet. Entre projet professionnel et signature d’un petit chez nous à la montagne, notre avenir nous promettait de belles perspectives.

Désemparée, je restais bloquée sur l’événement avec Pauline. Je me demandais s’il tombait vraiment mal ou bien, au contraire, au bon moment. « Pourquoi ? Que dois-je comprendre ? Et mes enfants, et nos filles alors ? Que vais-je leur dire ? Dois-je leur dire quelque chose ? Eux semblent tellement savoir déjà... ont déjà tant approfondi... »

J’implorais, j’appelais, perdue dans les ondes « Aidez-moi ! Je fais quoi maintenant, je fais quoi ? »

J’avais froid, j’avais chaud, mon pied s’activait nerveusement, tout juste si je ne me balançais pas. Heureusement, Estelle entra dans la chambre, il fallait que je parle à Pauline.

Au téléphone, je rassurai Pauline et lui demandai de me raconter ce qui s’était passé. Et Pauline de repasser son incroyable souvenir d’une voix très assurée. Elle n’hésitait pas, les mots venaient d’un rythme soutenu et régulier, rien ne pouvait l’arrêter. Pas de doute, c’était vraiment arrivé.

Une rage monumentale s’empara de moi parce que c’était inadmissible. Dans ma propre maison, ma chambre et mon lit, par le père de mes enfants, inadmissible ! Estelle pleurait encore en écoutant sa fille me répondre au téléphone.

« Domi, les psychiatres sont formels, Mathias a un vrai problème. Il faut que tu penses à Tess et Lucie. »

Mathias ?… Un… pervers ? Bien sûr que Pauline ne mentait pas. Pauline, ma petite souris de Pauline ! « Ah mon Dieu ! Mathias, combien ton silence te condamne déjà… ça fait trois heures que je suis partie et tu ne m’appelles pas. Et tu sais… je sais que tu sais qu’ils savent, qu’elle a parlé, qu’ils me le disent, que notre couple est mort… »

Je cherchais la priorité, car tout arrivait en bloc dans mon esprit. Tess et Lucie… je ne voulais pas qu’elles restent avec lui. Plus jamais je ne voulus qu’elles restent seules avec lui. On appela Janelle pour lui demander d’aller récupérer mes filles afin de les conduire ici, chez Estelle et Richard… d’y demeurer tout l’après-midi, loin de Mathias.

Janelle, ainsi que tous nos amis communs, voyait d’un très mauvais œil mon amitié et tous mes projets avec Estelle, à la suite de ma démission de la cristallerie, décision jugée risquée. Ils la tenaient pour responsable de cette « folie » quand je désirais plus que tout aspirer à mes propres passions. J’ai appris le piano à l’âge de neuf ans et je n’ai jamais cessé d’en jouer, de l’aimer, de l’espérer différemment un jour… J’y étais, c’était le tournant inespéré… mais pour eux, cette envie viendrait distendre nos relations exclusives et assidues d’amitié depuis mon arrivée à Marseille. À mon sens, c’était plutôt élargir les bras tendus… eux non, décidément, et ce sentiment de me voir m’éloigner d’eux les ulcérait, ce monde du spectacle ne les ravissait absolument pas.

Nul doute que l’éclat de cette histoire allait appuyer l’opinion de la bande d’amis entière, opinion défavorable envers Estelle. En attendant, Janelle arriva avec les filles.

L’absence de Pauline désappointa mes enfants qui percevaient instamment que quelque chose n’allait pas. Je les envoyai jouer avec Maurice, le petit frère de Pauline. Comme d’habitude, elles ne rechignèrent pas, comme d’habitude elles ne discutèrent pas, comme d’habitude elles donnèrent le change. Ce sourire à toute épreuve.

Je vis l’œil de Janelle. Je sus qu’elle allait frapper, qu’elle allait crever le cœur d’Estelle qui l’adulait depuis sa première jeunesse, car sa famille entière comptait parmi les plus anciens clients de la cristallerie. C’est elle qui me l’avait présentée un samedi soir, au cours d’un repas où elle était venue en compagnie de Richard, lui-même cadre dans une compagnie pétrolière.

Janelle m’adressa son regard noir. Mathias était déjà malmené et cela ne lui plaisait pas du tout. D’un air courroucé, elle me confia en aparté qu’elle était au courant depuis quelques jours, qu’Estelle m’avait informée malgré sa réticence. Elle était persuadée que Pauline avait inventé cette histoire et n’aurait jamais voulu que ses parents me le disent.

Eux qui avaient pensé trouver un appui en sa personne lorsque Pauline s’était livrée, c’était tout le contraire et le début de la discorde.

Janelle ce jour-là, est repartie contrariée, en colère. Déjà, cette situation hors norme divisait les opinions parce que chacun le vivait depuis sa propre implication. Pour la famille de Pauline, c’était le choc de l’événement subi par leur petite fille, pour Janelle et son mari Daniel, c’était le doute qui venait s’opposer aux sentiments envers notre couple. Pour eux, nous avions mis des années à trouver un équilibre, cette histoire venait tout gâcher, pour rien, vraisemblablement.

Personnellement, j’étais dans l’incapacité de calmer les esprits. J’avais de gros soucis et là, comprenant toutes les émotions dissociées, cela me donnait plutôt envie de fuir ce conflit de trop que de tenir tête. J’en avais bien assez sur le dos pour l’instant et d’ailleurs, tout ce qui m’importait, était de questionner mes enfants, je voulais qu’elles se souviennent de ce jour.

Perdue dans ses pensées, Lucie planta son regard dans le ciel. Le bleu de ses yeux durci comme l’acier, elle était jolie ma fille ! Mais elle réfléchissait, c’est donc Tess qui me répondit, elle prit la parole.

— Ah oui c’est vrai, même que c’était long Maman. Ils sont restés presque tout l’après-midi dans ta chambre et nous, on était là, toutes seules avec Maurice à les attendre. On s’est ennuyés Maman.

Lucie hocha la tête pour acquiescer.

— Mais dis-moi Chérie, est-ce que tu sais ce qu’ils faisaient dans ma chambre ?

— Ah ben ils parlaient, assis sur ton lit.

— Pauline vous a raconté ?

— Non, mais elle ne voulait pas rester avec lui.

— Comment tu sais tout ça Chérie, tu les as vus ?

— Oui, parce qu’un moment on en avait marre de rester à part, alors Lucie m’a dit d’aller voir. Eh ben, papa, il m’a crié très fort dessus. Il m’a crié parce qu’il m’avait pas dit de venir et qu’on devait attendre qu’il vienne nous chercher lui.

— Oh mon p’tit cœur ! Donc ces sanglots que tu avais quand on est rentrées des courses avec Estelle, tu avais des sanglots dans ta respiration parce qu’il t’avait crié, c’était pour ça ? Pour ce motif-là ?

— Oui parce que je voulais plus jouer. Il voulait qu’on joue encore, mais pas nous. Y’a que lui qui jouait avec Pauline. Alors il m’a fait pleurer et il m’a forcée à retourner dans le salon. Après, Pauline elle aussi est revenue avec nous, alors il a dit que c’était de ma faute si elle voulait plus jouer avec lui, il était en colère contre moi.

Je compris que Tess, en s’impatientant, avait mis un terme aux fameuses deux minutes de réflexion. Je voulais le détruire là tout de suite, le détruire. À cet instant, il me fit peur.

Je laissai les enfants chez Richard et Estelle pour la nuit, car j’avais une petite discussion à avoir avec mon mari. Je descendis cette route engloutie le matin, regrettant que chaque virage me ramène déjà à un autre et me rapproche de Mathias. Il savait que je savais, il était dix-neuf heures et je ne lui avais pas téléphoné et Janelle avait récupéré les filles, oui… il savait.

Postée devant la porte de la maison, je repris ma respiration. Le souffle coupé, je dissimulai mes larmes, me frottai le visage, soudain… appel d’air d’une ouverture rapide sans avoir frappé, Mathias venait me surprendre, sûr qu’il me surveillait par le judas.

— Alors ? demanda-t-il, contrarié.

— Attends Mathias, attends. Je vais t’expliquer, mais avant, il faut que j’aille me laver parce que je me sens sale.

Il pâlit, ne posa aucune question quant à l’absence des petites, l’heure tardive. Rien ne semblait l’étonner. Il referma la porte tout en me regardant passer puis retourna s’asseoir dans le salon. D’un œil furtif, je constatai qu’il demeurait blême.

Je m’enfermai dans la salle de bains en tournant pour la première fois la clé dans la serrure. Je cherchais à m’ôter les vêtements empestant l’infection du jour et me sentais prête à me les arracher par dégoût. Je fixais, en apnée, le robinet, éprouvée, au bout du supportable, vite… vite la pression de l’eau. Il fallait qu’elle purifie mon corps de toute urgence.

Enfin sous la douche ! Je n’en pouvais plus de cette journée. L’eau coulait encore et encore. Je détestais l’événement, ses conséquences. Je valais mieux que toute cette souillure, je n’avais rien à faire dans cette histoire. Je n’en finissais pas de m’inonder. Ses mots à lui entachaient ma vie à moi, et cette douche dont l’eau froide ne lavait rien du tout…

Je me séchai, me rhabillai, Estelle m’attendait sur un festival organisé non loin de la ville, je devais la rejoindre après l’explication avec Mathias, c’était le moment…

D’un pas faussement décidé, j’avançais vers le salon en faisant le plus de bruit possible. Je faisais mine de dominer, mais j’étais terrifiée.

— Alors ? questionna Mathias d’un air préoccupé tout en regardant le programme télévision.

— Ho ! Mathias… Pauline a parlé.

J’employai un ton calme. Ce n’était pas dans ma nature, mais je ne savais pas négocier cette épreuve aussi, m’exprimais-je très doucement, d’ailleurs, la maison était particulièrement silencieuse. Je crois que les murs détenaient les secrets, je crois que les murs l’observaient, lui.

— Qu’est-ce qu’elle a dit ?

— Elle a répété ce qui apparemment te met dans cet état de nervosité Mathias.

— Répété quoi ? Qu’est-ce qu’elle a dit ? QU’EST-CE QU’ELLE A DIT ?

Il me faisait peur, je voulais lui dire de baisser le ton, mais il me faisait peur. L’espoir enfoui au fond de moi que toute cette histoire n’était qu’un cauchemar s’évanouit d’un coup. Son attitude le trahissait, Pauline avait dit vrai.

Les yeux exorbités, furieux, il exigea de lui parler, se confronter à elle. Exactement ce qu’avaient prédit les psychiatres à Estelle et Richard.

Je le lui dis, lui appris qu’ils avaient consulté deux psychiatres. Je le lui dis, tout en suppliant dans mon for intérieur qu’il ne s’énerve pas, tellement il me faisait peur avec son regard noir.

Cette annonce l’ébranla, il se radoucit, cessa de protester et reconnut qu’elle lui avait demandé la définition du mot « sodomie ». Il me dit qu’après, il ne fallait pas exagérer, d’ailleurs il ne s’était rien passé. Ce n’était que des mots et au sujet du mot « sodomiser », il avait voulu voir jusqu’où elle était capable d’aller. Il me dit qu’il lui avait fait jurer de ne rien dire. Il pensait que cela pouvait le conduire en prison.

— En prison ? Et tu affirmes que ce n’est pas grave ?! Tu as tout de suite su que ça l’était… c’est pour ça que tu lui as interdit de le répéter et que tu ne m’en as pas parlé.

— Mais je savais que ça ferait des histoires.

— Des histoires ?! Mais si tes filles t’annonçaient un truc pareil venant de Richard. Quelle serait ta réaction ?

Il ferma les yeux en baissant la tête. Il était si mal, ah enfin ! Après une journée si injuste que je ne devais qu’à lui, enfin il était mal. Je rajoutai d’une toute petite voix :

— Ce n’est pas tout, elle dit aussi que tu lui as proposé de lui montrer ton sexe.

— Mais non oh là là ! Qu’est-ce qu’elle est allée inventer !

Son air,

son malaise dans le geste,

oui, il le lui avait proposé,

je vis que c’était vrai,

je fus abasourdie.

Je suis partie, ai ouvert la fenêtre de la voiture en ralentissant sur l’autoroute où j’étais seule et, comme il faisait noir, enfin, j’ai laissé monter l’émotion retenue du jour… une pluie battante de pleurs face au désarroi inconnu… absolu…

Sur les lieux du spectacle organisé par Estelle, je vis qu’elle scrutait l’entrée de la salle depuis la régie. Me voyant arriver, elle arrondit ses yeux comme pour me demander « Alors c’est vrai, il a confirmé ? » Je baissai la tête en faisant oui honteusement. Elle me désigna du regard son verre de gin-tonic sur un guéridon où ses affaires étaient posées, je bénis ce petit remontant en l’attendant.

Richard, présent lui aussi, vint m’embrasser le premier. Je leur racontai ma conversation avec Mathias. Mal à l’aise, je voulus m’excuser, ils me répondirent par la gentillesse et surtout, ils pensaient aux filles qu’il fallait protéger de leur père.

Passé cette pause nocturne auprès de mes amis, c’est la peur au ventre et presque au bout de la nuit, que je suis revenue chez moi. Ce fut la journée des « premières fois », car voici que j’ouvrais à présent la banquette afin d’y poursuivre ce reste de nuit hors de notre lit conjugal. L’idée du moindre contact avec sa peau me paraissait soudainement insurmontable.

Le lendemain, je me levai à l’aurore. Je n’avais pratiquement pas dormi, d’ailleurs, il me semble avoir perdu définitivement le sommeil, ce jour-là.

Assise sur ma petite chaise en merisier style Louis-Philippe, je contemplais, désenchantée, notre cuisine.

Je venais juste de la retapisser. Lucie avait choisi le papier peint. Hier matin… c’était notre sujet de conversation avant que le téléphone ne sonne. On parlait de ça juste avant, heureux, fiers, on…

Lourdement affectée, j’admirais mon œuvre, la gorge nouée. Les jambes repliées sur l’entretoise avant de mon siège, emmitouflée dans ma vieille robe de chambre, je demeurais par moment prostrée, attirée par le carrelage.

Mathias fit son entrée, les traits tirés, la mine déconfite. Je pus lire en cette fraction de seconde qu’il était excessivement malheureux.

Il s’était rendu coupable de lui-même, peine à voir, pourraije lui pardonner ? Je le regardais planté là devant moi, l’âme abattue par l’incontrôlable attitude. Je savais qu’il allait redevenir celui d’avant pour s’en sortir. Ce nouveau Mathias avec qui je formulais tant de projets d’envergure, par tant de complicité enfin, n’était plus, déjà…

Devant moi se tenait celui de toujours… celui qui crierait bientôt haut et fort que cette histoire n’est qu’une histoire de filles, profitant de la mauvaise opinion de tous, pour retourner la situation sur Estelle, Pauline et moi.

Comme d’habitude, il manœuvrerait le groupe d’amis avec qui nous vivons tout, le groupe qui lui donnera raison en condamnant mon amitié, ma démission, cette « petite qui n’avait rien à faire chez nous ».

Et j’étais là sur cette chaise à le regarder… Je savais déjà que tout allait se déchaîner sur moi. Tout à l’heure ou bien demain.

Il était si faible et si coupable que mes amis à moi seront sa force à lui, le menteur, le sournois, il savait y faire.

Ne distinguant que sa faiblesse, tous le plaindront, diront que c’est un piège, l’affubleront d’une quelconque circonstance !

Et lui, d’user de sa mauvaise foi pour se défendre, comme d’habitude ; demeurer malhonnête envers autrui équivaudra à demeurer honnête envers lui-même, une méthode qu’il maîtrise parfaitement.

Les autres ? Ceux qui croiront à tort pour l’écouter lui ? Au plus près de soi, on secoue toujours du côté du plus fort et… je connaissais déjà ma meute. Une qui me viendrait d’amis intègres, mais sanguins ! Je savais que le temps me donnerait raison, juste nous n’étions pas synchros sur cet événement…

Je suis née dans la mer

Et alors tout était en place il y a douze ans pour que je le choisisse lui. J’évoluais déjà dans une fatigue, je dirais… bien avancée.

Depuis mon adolescence jusqu’à ce que j’épouse Mathias, il suffisait de se tenir tranquille auprès de moi pour que je succombe au bienfait prodigieux du calme. En proie à l’irritation instantanée face aux nuisances sonores, voire limite misophone, je retrouvais l’apaisement au contact de la douceur personnifiée. Pour cela, Mathias était parfait.

J’avais, de surcroît, un besoin démesuré de convalescence à l’abattement que provoquerait sur moi, l’éclat d’une dispute violente. Avec lui, il n’y en avait jamais, tout était placide en ce début de vie commune. Qu’est-ce que j’étais usée par tant d’aliénations, car voici ce qui m’avait séduit d’emblée chez lui, sa douceur. Une nature en laquelle je croyais suffisamment pour envisager de partager une vie tranquille, toute la vie.

Il marmonnait, moi je disais qu’il parlait délicatement, il se taisait en épiant, moi je disais qu’il était délassant et discret. Je me plantais merveilleusement bien, car il me calmait quand même sauf qu’il y parvenait avec ses défauts. Défauts que je ne discernais pas encore. Oui parfaitement, Mathias m’apaisait et, en attendant de le découvrir, j’ai aimé ça.

D’où venait cette lassitude exacerbée ? De ma naissance, puis, à cause d’elle… de ma petite enfance un moment, puis…

Il faut dire que je suis née dans la mer, ça, c’est ce que je me plais à dire !

À peine le temps de finir la période des biberons que hop ! déjà je devais partir de là… hop ou bien ouste ? Plutôt ouste !

En 1960 l’Algérie française accouchait de sa dernière génération de pieds-noirs dont je suis et dont j’allais rapidement hériter moi aussi. Tout un humus « spécial mémoire » de bruits, de cris, de pleurs du moment « fatidique ». Tout ce dont je ne me souviens pas et pourtant, tout un poids chargé et véhiculé par mon subconscient une fois passé la mer… lui ! a tout emporté dans mon bagage, et pas que…

Je n’avais que deux ans. J’étais de ces bambins allongés sur les bancs ou à même le sol, dans la chaleur écrasante d’Alger. Vous les avez découverts aux informations télévisées de l’époque, vous pouvez encore nous voir dans les documentaires de la guerre d’Algérie sur Internet. J’nous ai tellement cherchés… Il me semble avoir visionné tout ce qui pouvait exister de reportages sur le Net, cherchant le visage des miens. On y est, quelque part nous sommes là parmi la foule en détresse, ça s’appelle « les pieds-noirs, l’exil » « Les pieds-noirs quittent l’Algérie », etc. Pour une arrivée sur le sol de la mère patrie, le mot « exil » était employé… ça en dit long n’est-ce pas ?

Ma famille tout entière, comme celle du million de rapatriés quittant l’Algérie à la hâte, prenait place sans ménagement dans ce sale passage de l’histoire de France. Au moment de l’adieu, je ne sais dire ce qu’ils ont ressenti, mais je remercie ma vie d’avoir au moins échappé à cette calamité-là.

Voilà ce à quoi ressemblaient les quais de tous les ports d’Algérie à ses dernières heures de France ; des files silencieuses, interminables. Les pieds-noirs ne riaient plus, perdus, en peine, abandonnés. Dans le refus total d’un déracinement imposé sans rémission, sans alternative, sans espoir.