Bingdào yù - Shanti - E-Book

Bingdào yù E-Book

Shanti

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Beschreibung

Cet ouvrage réunit une série de témoignages de passagers d'un soir recueillis par Joa, chauffeur de taxi. Chacun exprime de façon singulière son opinion sur sa perception de la Chine d'aujourd'hui. D'informations confidentielles au partage de vécus, les intervenants se livrent le temps d'un trajet sur les nombreuses thématiques relatives à la Chine émergente, et en particulier au système idéologique communiste chinois. De l'économie au développement militaire, de la conduite sanitaire à la pollution mondiale, des droits de l'homme à la préservation de notre environnement. Cet essai commence sur le récit d'un cauchemar de Zlav, journaliste sportif et ami de Joa, telle une projection dans le future, en 2053, sur les terres islandaises. Bingdào yù, le titre du livre, signifie en chinois: Islandaise ou Islandais. L'Islande est un pays développé, démocrate où le peuple est uni. Si un malheur venait le frapper, leur proximité culturelle et géographique nous ferait-elle réagir plus vigoureusement?

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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« Ni Dieu ni loi »,

la doctrine du Parti communiste chinois.

Ce livre est dédié aux victimes

des idéologies fanatiques.

Le rêve de Pékin,

le cauchemar de notre siècle.

Table des matières

1 Voyage à l’intérieur d’un cauchemar

2 Ma première rencontre

3 Une longue confession

4 Les passagers d’un soir

5 Mon taxi au féminin

6 Demain. Un jour sombre

7 Pékin. L’épicentre

8 Frontal échange

9 Notes et brouillons

10 Annotations… sans fin. Annotations …sans fin

.

1

Voyage à l’intérieur d’un cauchemar

Nous sommes en 2053. Reykjavik, le 15 juin.

Discours officiel du président chinois à vie.

« L’année 2053 nous a vus obtenir d’importants résultats grâce aux nombreux efforts réalisés à la sueur de notre front, qui nous ont permis d’avancer d’un pas affirmé. Nous avons progressé de manière volontaire en matière de développement et de qualité.

Notre monnaie est stable. Elle est le marqueur d’une économie juste et solide. Elle a acquis la confiance internationale, dans la réalisation et l’échange économique. Le Yuan est fort. Il est la réserve mondiale des banques centrales. Notre produit intérieur brut, estimé en milliards de yuans, est cinq fois supérieur à celui des États-Unis. Notre PIB annuel par habitant est six fois plus élevé que la moyenne mondiale des nations.

D’importants progrès ont été accomplis à travers nos trois grands combats. Notre place dominante de puissance mondiale militaire et économique s’en retrouve confortée. Notre station lunaire fonctionne depuis dix ans. Nous sommes fiers de nos cosmonautes communistes chinois. Notre expansion territoriale doit s’affirmer dans le temps.

Cette année est charnière, elle marque un jalon dans notre Histoire. L’Islande et la Chine ont fait preuve de solidarité et d’entraide au cours des années écoulées. Nous avons tracé un chemin dégagé, gagnant-gagnant. La Chine, fidèle au principe de sincérité, recherche le bien des Islandais dans un esprit d’unité et d’égalité. Nous restons à l’écoute de l’Islande et nous l’aimons. Fidèles à nos engagements, nous respectons les valeurs de non-ingérence, de transparence dans nos aides économiques et de valorisation des échanges. Nous avons d’abord donné, plus, et sans contrepartie. Personne n’a pu empêcher l’Islande et la Chine d’aller vers une loyale et entière coopération. Nous sommes attachés au pragmatisme, à la volonté des peuples. Tout ce que nous avons promis a été réalisé. Le renouveau de l’Islande a été possible grâce à notre participation dévouée. Notre soutien a permis de développer les infrastructures portuaires et routières sur le territoire islandais, d’améliorer le secteur de la santé avec la construction d’hôpitaux, d’assurer la protection militaire du pays pour lui garantir une sécurité contre des attaques extérieures.

Aujourd’hui, il existe une situation nouvelle. Force est de constater que plus de la moitié de la population ici, sur tout le territoire, est d’origine chinoise. Nous avons décidé, dans le cadre du maintien d’une cœxistence pacifique des peuples, de nommer un gouverneur qui assurera la sécurité de toutes les communautés présentes sur le territoire islandais, de fournir tous les moyens nécessaires afin de créer un espace de paix. La loi de la République populaire de Chine est la référence.

Je vous encourage à travailler dur pour assurer un avenir radieux à la République populaire de Chine et à ses nouveaux territoires.

Camarades, courage. »

Après ce discours, les membres officiels les plus importants sont retournés en Chine. À huis clos, Monsieur l’ambassadeur chinois de Reykjavik déclarait : « Il est l’heure de récolter ce que nous avons semé. De fait, l’Islande est un territoire chinois. Par le nombre d’habitants, par l’activité financière et économique. Le temps des bateaux de bois est révolu. »

Année 2057. Spectateur désarmé d’un désastre

Je suis Zlav, journaliste sportif. Depuis de très nombreuses années, je m’intéresse aux causes perdues. Au sportif qui, après le succès, connaît la déchéance affective et matérielle ; aux petites associations auxquelles j’apporte un soutien pour payer un ballon ou un maillot. C’est un choix de vie, ma façon d’exister. Il en va de ma responsabilité, servir autrui. Je ne suis pas un intellectuel, je ne conceptualise rien, sinon une simple envie de résister aux oppressions quotidiennes sur le terrain. Je ne suis pas un héros. La peur m’envahit souvent. Celui qui se bat pour la liberté est fiché, surveillé et menacé. Je n’ai pas de théorie affirmée, ni suivi un chemin de vertu. Faut-il pour cela être vertueux ? Je n’éprouve aucun goût pour la violence, encore moins pour la mort. Une seule certitude m’anime : le sentiment d’être un spectateur désarmé devant lequel se joue une dramaturgie. Match après match. Mes amis disent de moi que je suis devenu fou : « Regarde ce que tu mets en jeu. Tu mènes une vie paisible, ta femme est charmante. Pourquoi être du mauvais côté ? ». Impuissants, ils assistent à un jeu de massacre.

Il y a quelques saisons. Un sportif professionnel islandais m’alerta. Il eut de la sympathie pour moi. Je le notais, dans mes articles, sans trop de sévérité. Pourtant, ses mauvaises performances se succédaient. Il m’expliqua et détailla l’enfer sur son île. Pour le commun des mortels, ce n’était qu’un « fait divers ». Je fus réticent à intervenir. Après de nombreuses lectures et recherches. La réalité s’imposait à moi.

Le sommeil m’a quitté. Je ne vois que des barreaux aux fenêtres. Des mendiants sont postés à chaque coin de rue. Je me rends, comme convenu, sur le lieu du rendez-vous. J’attends le réfugié politique. À présent, je suis accoudé au bar, un discret hôtel. Sur une fiche, ma main griffonne la somme de mes interrogations.

Un improbable entretien. Jamais je n’ai envisagé l’impensable, rejoindre un « terroriste islandais ». Étrangement réel. Il ne s’agit pas de recevoir des confessions, ni d’autocritiques, mais d’être présent à ses côtés.

Un homme assez âgé s’approche dans ma direction. Il se présente sans me dire son nom. Je suis surpris. Au cours de notre conversation, je sais lui donner un âge. Les embruns de la mer, une colle de peau saline, les luttes armées et la vie de clandestin lui ont buriné le derme, blanchi les cheveux. En réalité, il est beaucoup plus jeune. Je l’écoute attentif.

— Nous n’avons rien vu venir. Pas de chaos, ni de manifestations, ni de combats de rue. Personne n’a crié « À bas la Chine ! ». Nous sommes un peuple fier. On ne se plaint pas. Je me souviens d’une phrase restée gravée dans ma mémoire, la théorie toute personnelle d’un professeur en sciences humaines. « Une famille de Chinois s’installe sur le territoire. Les autochtones que nous sommes les accueillons à bras ouverts. Un moment, le balancier penche du côté de ces nouveaux arrivants. Il nous est défavorable. Là, les tensions sont réelles. Voilà le schéma classique de la haine et du racisme », il ajoute, « cherchez toujours le nombre. Quand se fait la bascule vers l’affrontement civil ? Après une succession traumatique », a-t-il conclu.

— Dans quel état d’esprit étiez-vous, trente ans plus tôt ?

— Pas pire, pas mieux. Un solitaire. Quand vous êtes en mer, la vie de la grande cité n’est pas votre préoccupation principale. Malheureux ! Ne laisse jamais ta maison inoccupée, tu la retrouveras habitée à ton retour.

— Quels sont les fautifs ?

— À ceux qui ont délégation pour agir en votre nom, la déshumanisation du système politique et administratif. L’anonymat des décisions bancaires. Peu à peu, notre gouvernement a perdu la capacité de superviser, d’exécuter les responsabilités et les tâches que le peuple lui a confiées. Les défaillances des contrôles institutionnels sont multiples. L’Islande est désormais externalisée. Des infrastructures parallèles chinoises ont pris le pouvoir. Nous aussi, les gens ordinaires, avons failli. Le murmure des faibles résonne à mes oreilles. J’entends leurs arguments dans ma propre famille. À la fin, nous sommes tous des irresponsables : « J’ai un supérieur, je dois obéir. Tu comprends… Je n’ai pas le choix ».

— Quel est le rôle des intellectuels, économistes et financiers islandais ?

— Tous ont attaché le boulet de la misère à leurs chevilles. Chacun a son mot en bouche. Pour les premiers, l’impuissance des faibles. Le verbe « faire » qu’ils conjuguent à tous les temps. Il faut, il faudrait… Les autres, « croissance » ; enfin, les derniers, « profit ». Ils ont oublié que nous sommes dans un monde clos. Comment peut-on offrir une parcelle de pouvoir à des paranoïaques psychorigides et mégalomanes ? Les plus grands penseurs et décideurs sont le plus souvent des petits hommes. Ils se retirent du monde pour se réfugier derrière des mots ou des livres comptables. Ont-ils seulement connaissance du prix à payer de la réalisation nébuleuse de leurs pensées, écrits, décisions ? Ce sont des prêteurs sur gages, qui font l’apologie du silence. On retrouve les mêmes à la manœuvre, des déconnectés de la realpolitik, des fous furieux de la crise des subprices, des pseudo-démocrates favorables à la déréglementation de l’économie. Pour bon nombre d’entre eux, les libertés individuelles sont inutiles tant que les affaires sont fructueuses. Dans leur modèle économique, ils intègrent l’équation suivante : liberté des marchés, conjuguée au contrôle politique dictatorial. La répression envers les peuples est indispensable. Il faut éliminer les opposants, rééduquer les dissidents. Manifester devient un crime économique, surtout depuis que Pékin assure la garantie de recouvrement de la dette islandaise. L’argent coule à flots, les profits aussi.

Je lui demande alors avec une pointe d’humour, qui n’a aucun effet sur lui :

— Le panier de la ménagère islandaise est rempli, tout va bien ?

Sa réponse est tranchante, glaciale.

— Il faut déconstruire la consommation de masse, non pour éduquer de la volaille, mais pour instruire les consciences ! Ils pensent au prix, jamais au coût.

Il sort de sa poche intérieure une feuille de papier journal pliée en quatre et me la tend tout en déclarant :

— Je conserve précieusement cet article. Le seul journaliste ayant osé, a aujourd’hui disparu. On n’a jamais retrouvé son corps.

Je commence par lire le titre, qui ne me laisse pas indifférent : « Moins le monde est pacifique, plus il est profitable. »

Puis je parcours la suite : « L’idéologie du communiste chinois est de se purifier de ses crimes par l’économie de marché. Il se tient loin des sphères d’obligations et des responsabilités humaines. Il n’y a qu’une ligne, celle du Parti. Pendant des dizaines d’années, les communistes ont multiplié les erreurs. Le cauchemar de Pékin. La chute du mur de Berlin. Leur objectif : le désastre du modèle capitaliste. Les dirigeants chinois veulent un marché sauvage. Ils sont les donneurs d’ordre des médias serviles à la propagation de la sous-culture. Les individus non communistes sont soumis à l’enfer de la consommation. Une toile est tissée. Le pillage des ressources mondiales est organisé afin de gagner la paix sociale intérieure en attendant la grande purge. Le “capitalo-communisme” naît dans les chaînes esclavagistes des usines, de la privation des libertés civiles, de la répression et de l’emprisonnement des Chinois démocrates qui ne sont pas des “terroristes”. Le Politburo chinois a peur de la contestation de ses peuples. Il veut conserver un monopole d’État dans son intégrité, sans altération. Toute opposition est broyée. Les droits de l’homme sont face à des apparatchiks de fer. Ceux qui représentent des obstacles à la réalisation de leur projet militaire et économique sont emprisonnés. Parmi les contestataires, peu sont politisés. Les syndicalistes, les partis démocrates nationaux sont surveillés, voire interdits. Effacer les ethnies des mémoires, s’inscrire dans un système planifié afin de faire disparaître en priorité les groupes et non un ensemble d’individus disparates, tels sont les objectifs du Parti. Pourquoi prendre le risque d’une démocratie ?

La Chine est une dictature. Le Parti communiste chinois est arrogant et corrompu. Un président à vie. Les membres les plus hauts gradés possèdent les actifs publics, reversés dans le secteur privé. Les instances gouvernementales dirigent et organisent les échanges économiques. La privatisation de l’économie chinoise profite aux “milliardaires rouges” qui sont à quatre-vingt-dix pour cent des cadres du Parti. Milieux d’affaires et élite politique sont unis. Tous des usurpateurs ! Le profit naît d’un massacre.

À quand la découverte des comptes bancaires des dirigeants communistes dans les paradis fiscaux ? Pourquoi les gouvernements des pays développés gardent-ils le silence ? »

Je n’ai pas le temps de lire le nom de l’auteur qu’il me reprend le bout de papier imprimé des mains, comme une sainte relique. Je me souviens néanmoins de la dernière phrase : « Toi le lecteur, quand tu liras ce texte, tu le trouveras collé à mon cadavre. »

Je l’interroge alors :

— Quel est le souvenir indélébile qui vous vient en tête ?

— Une nébuleuse. Vous savez… les contrats bilatéraux. Les communistes nous ont vendu du rêve. Un rêve qui était réalité pendant quelques années. Tout le confort moderne. Il n’y a pas eu de choc collectif ni de coup d’État. Aucun bruit de mitraille, pas d’effondre-ment de notre économie. Au contraire, tout allait bien. Nous étions maîtres de notre destin. Nous vivions un conte de fées. Le consensus entre l’Islande et la Chine communiste était solide. Les richesses étaient redistribuées dans le cadre d’un budget national maîtrisé. Le pain frais était en abondance. Nous sommes devenus des déracinés de la nature. Nous sommes des poissons d’élevage que l’on gave avant de finir enfumés.

— Les autres, vos concitoyens, dans quel état d’esprit sont-ils ?

— Beaucoup sont apaisés, « tout va bien ». Le miracle chinois nous a permis de diminuer la rudesse de nos vies. Le béton et le ciment ont remplacé la maison d’herbe.

Il hausse la voix, décroise les bras et de sa main frappe le comptoir. Embarrassé, peu désireux d’attirer l’attention sur nous, je m’exprime à voix basse, comme pour lui signifier que nous ne sommes pas seuls. Je lui fais remarquer.

— Dans mes souvenirs, il y a eu quelques mouvements sociaux.

— Nous sommes dans un suicide programmé. Cela se fait en plusieurs étapes. Les protestations se durcissent. Des grèves passives sont organisées. L’administration fonctionne au ralenti. Les cadences sont moins soutenues. La loi martiale est promulguée. Les tanks de l’armée chinoise de libération sont déployés sur toute l’île.

Son visage blêmit. Il laisse échapper une suée en abondance. Quelques gouttes franchissent la barrière de ses sourcils et tombent sur le comptoir.

— Une armée de racistes, endoctrinée, formatée dès son plus jeune âge. Des tueurs idéologiques qui obéissent aux ordres. Le libre arbitre n’est plus. Ils se sont forgé leur propre code moral. Les parfaits salauds. Brutes stupides. Nous sommes la cible d’une bataille démographique.

Maladroit, il renverse son verre du revers de la main. Je rattrape le mien au vol.

— Islande, Islande… Tu es devenue bipolaire organique, molle, pétrifiée par ta rigidité squelettique. La tétanie de ton cerveau te porte à la soumission. Quand ils ont hurlé : « C’est la faute des communistes. C’est la faute des Islandais qui nous ont trahis ! », il était bien trop tard. Le triptyque de l’ignominie, indifférence - passivité - refoulement, s’est formé.

— La situation actuelle est désastreuse.

— L’Islande est l’éloge de la table rase de son passé, de la page blanche à la terre brûlée. La terreur fait son œuvre. Nous subissons un apartheid. Quand la paix devient obsolète, que reste-t-il ?

— Les premiers signes du changement ?

— À se tordre les boyaux. Une communauté invisible domine sur l’île, elle détient le pouvoir. Les seuls qui n’ont pas besoin d’un chausse-pied. Il faudrait exiger qu’ils s’expliquent ?

— Mais vous, vous vivez la vie au jour le jour.

— Combien de fois, en gardant tête baissée, est-ce que je pense m’adresser à un Islandais alors que c’est un étranger qui me répond ? L’érosion commence par un trou de svartrotta, avec le petit commerce de détail, puis avec les services. Je me suis rendu compte de leur pesante présence, le jour où je me suis rendu à la banque, pour la demande d’un prêt. La rénovation de mon bateau. Le directeur de l’agence qui m’a reçu avec amabilité était chinois, il parlait ma langue. Une gageure. Pas de réponse dans l’immédiat. Phrase après phrase, devant moi, il a fait défiler ma généalogie. La bonne gestion de chef de famille, celle de mon père, les aléas de ma vie professionnelle, le prêt accordé pour la scolarité de mon fils. J’ai ressenti quelque chose d’impalpable. À n’en pas douter, cet homme était bon au jeu de go. Il consultait frénétiquement des tableaux. À mes yeux, son attitude était absurde, son comportement rusé et cynique. Il guettait mes moindres faiblesses. J’arrivais à saturation, mes lèvres, mes paupières tremblaient légèrement, ma gorge s’était nouée. Le directeur prenait exemple sur mon concurrent, M. Dai, le patron de pêche chinois. J’ai souvenir d’une concurrence déloyale. Ce dernier était venu chez nous comme un misérable, depuis, il possède la plus importante flottille. J’ai travaillé aussi dur que lui, mais la différence, c’est qu’il fait partie de la famille communiste. Il possède le soutien de Pékin. Ainsi, le banquier a continué à articuler un discours moralisateur tel un maître à son élève, un parent censeur. Puis, il m’a tendu une feuille de papier et un stylo à bille en me demandant d’écrire mes erreurs.

— Et alors, votre prêt ?

— Refusé. Je me suis senti humilié, rabaissé. Pour lui, je n’étais qu’un poids mort. Il était le chasseur et moi, le trophée. L’homme est une proie pour l’homme. Je lui ai serré le cou, la police est intervenue. Le banquier était en colère, il m’a insulté dans sa langue natale tout en faisant les cent pas, en me montrant du doigt. Comme si une confusion était possible ! Il a perdu la face devant ses employés. Dans l’agence, un policier islandais, un ami de ma famille m’a dit : « Je ne peux rien pour toi. Tu vas être convoqué au tribunal. Le juge est chinois ».

— Vous avez été condamné ?

— La sentence, cinq années d’emprisonnement. Ils m’ont envoyé dans un camp de travailleurs. Chaque pièce de ce bagne a été transportée, assemblée par les prisonniers. Les journées s’étiraient en longueur avec plus de quinze heures de travail. Je participais à l’installation, tous les vingt mètres, de très hauts poteaux métalliques avec, à leur sommet, une puissante lumière. Celle-ci effectuait un tour complet sur son axe. Des détecteurs de mouvements et de chaleur étaient fixés au sol. J’étais affecté au quartier des prisonniers politiques. Un grand carré jaune était cousu au dos de mon uniforme gris. Il constituait une cible par mauvais temps. Une puce de géolocalisation était implantée dans mon avant-bras. Un jour, ils ont coupé le bras gangrené d’un camarade. L’origine de cette ablation, une microcapsule de mauvaise qualité.

— Vous étiez assigné à des travaux forcés ?

— J’intervenais sur des chantiers routiers. Je réparais des pylônes électriques. Les tâches les plus dangereuses nous étaient confiées. Je passais mes journées à creuser, parfois à mains nues dans une terre gelée. De temps à autre, je disposais de quelques heures de répit. J’assurais la maintenance dans des centrales géothermiques. La priorité était donnée à la distribution de l’électricité et de l’eau aux bâtiments publics communistes, aux logements chinois. Leurs écoles étaient chauffées. Les nôtres bénéficiaient de rares bûches faites de jouets, meubles en bois cassés, de bouses séchées pour alimenter les cheminées. Les autorités veillaient à ce que les prisonniers chinois, présents en minorité, ne croisent jamais notre chemin.

— Qui étaient-ils ?

— Des délinquants de faits divers. Là où il y a une armée, des abus sont commis. Alcoolisme, bagarres, agressions, viols, jeux d’argent, racket. Le bordel n’est jamais loin de la caserne. De jeunes femmes se sont prostituées en pensant un jour gagner leur liberté. Canular ! Devant le téléviseur, la guerre est propre. Le bureau de la censure a toujours une bonne raison pour légitimer ses décisions.

Je m’abstiens de l’interroger sur ses conditions de détention. Il observe le reflet de son visage sur le grand miroir fixé sur le mur du bar, puis tourne la tête vers moi. Ses sourcils se froncent, spontanément, il reprend son récit d’un ton sec :

— Il fallait demander l’autorisation de parler, d’aller aux latrines, de chercher un outil. Toujours la tête baissée, les deux mains dans le dos.

Il marque une pause, perdu dans ses souvenirs.

— Vous avez réussi à vous échapper ?

— La seule erreur qu’ils ont commise a été de me désigner à la réparation des coques. Je suis accastilleur de formation.

— Comment l’expliquez-vous ?

— Je suppose que les fichiers scolaires, les traces de nos diplômes professionnels ont été volontairement détruits de l’intérieur par des résistants islandais. Cela ne vous viendrait pas à l’esprit de donner une allumette à un pyromane communiste qui tient une bouteille de gaz entre les mains. Moi, le marin, j’ai sauté dans toute chose qui flotte.

— Ils ne savaient pas. Vous ne formiez qu’un avec la mer ?

Ses yeux pleins de malice me dévisagent.

— Durant une journée entière, je suis resté caché sous les cales des bateaux. Je me suis fait une entaille à l’avant-bras, avec un clou de charpentier rouillé, pour retirer, détruire ma capsule de géolocalisation. La nuit, j’ai accroché une longue corde au pont arrière d’un petit patrouilleur militaire chinois. Il mesurait vingt mètres de long. Il supportait un équipage de quinze marins ainsi qu’une mitrailleuse à la proue. À deux heures du matin, il reçut enfin son ordre de mission. Dans des tourbillons de fumées gazeux, il appareilla. Des chiffres lumineux, sur le haut de la façade de la capitainerie, affichaient l’heure locale et celle à Pékin. Loin du rivage, je me suis détaché. Des heures d’affilée, je suis resté immergé dans l’eau froide d’un bouillon de sel. Le temps qui passe, c’est la vie. Un petit chalutier m’a ensuite embarqué.

— Vous êtes un miraculé.

Mon ton est enthousiaste. Je me reprends, faire intervenir Dieu est hors de propos.

— Vous êtes encore en vie.

— Dans cette affaire, j’ai tout perdu, déclare-t-il. Ma femme, mon fils. Aujourd’hui, tout cela me semble si lointain.

Je me dispense de le questionner sur sa vie privée ou de lui rappeler que le monde entier a connaissance du « problème nordique ». Les populations islandaises sont confinées. Des lieux de culte ont été détruits. En cas de déplacement professionnel à l’étranger, la famille est retenue en otage.

— J’ai souvenir du journaliste que l’on a dit « assassiné ». Qu’en est-il ?

— Je l’ai secrètement rencontré au cours d’une nuit. Il m’a expliqué que son enquête le poussait à s’intéresser à la plateforme de stockage d’informations. Un immense cube noir-gris perdu au milieu d’un plateau désertique, fait de cendre, d’herbes rases, dans lequel travaillent exclusivement des électroniciens et informaticiens chinois. Pour y accéder, il faut franchir des barrages routiers. Le nombre de contrôles, un pari perdant, pour toute tentative de comptage. Avant son arrestation, un jeune pirate en informatique islandais avait alerté le journaliste d’investigation : « Il faut faire vite, ils transfèrent le tout au Tibet à Lhassa. Les bases de données seront hors d’atteinte ». Il lui avait alors confié une valise remplie de liasses de papier, ainsi que des listes de codes d’accès.

— Le contenu était-il sensible ?

— Plus que cela. Il renfermait la cartographie des réseaux de vidéosurveillance. Plus de deux millions de caméras sur une île qui compte quinze habitants au kilomètre carré, la population chinoise comprise. J’ai pris connaissance de tous les rapports. À chaque Islandais correspond une fiche de renseignement individuelle. Des applications d’espionnage sont installées sur notre téléphone mobile. La reconnaissance faciale et les données biométriques sont intégrées dans le système d’exploitation. Il faut ajouter la retranscription, l’archivage de vos conversations privées, à l’intérieur de chaque habitat. Diverses études viennent grossir les fichiers. Nos déplacements sont tracés. Un croisement est effectué entre notre ADN et nos empreintes digitales. Même, le dentiste chinois devient un ennemi potentiel. Un implant scélérat, dans votre mâchoire. Notre vie, la plus intime est exposée, utilisée par des étrangers. Bienvenue à « Icelandic Park ». Pas de pleurs ni de grincements de dents. La rage m’envahit. Il n’existe qu’une seule solution : mourir pour sa terre et la liberté de notre peuple.

— Je sais, vous êtes resté des années à vous battre.

— Une armée de cinquante mille civils contre un détachement communiste de trois cent mille hommes. Tous endoctrinés, le cerveau manipulé avec une idéologie carnassière. Nous sommes cernés de tous les côtés. Un lacet de strangulation. Nous vivons un blocus militaire. Notre seule protection, le froid de l’hiver, les petits îlots isolés, les champs de lave, les émanations de soufre, l’acide bleu-vert.

— Je vous ai organisé des rendez-vous. Je ne connais toujours pas votre nom.

— Maôurinn, comme cela se prononce !

Je ne pose pas de questions. S’agit-il de son vrai nom ou d’un nom de code ?

— Que souhaitez-vous ?

— Des armes, des explosifs, des brouilleurs de signaux. Rien de plus. L’Islande est un laboratoire ; les Islandais, des cobayes. Qui voudrait déclencher une troisième guerre mondiale pour nous ? Mon remords, c’est de ne pas avoir été vigilant dès la première heure, le premier jour.

Un homme et une femme nous rejoignent au comptoir. Lui est carré, de petite taille. Je lui demande son nom. Il me répond que cela n’a aucune importance de le connaître. Après réflexion, il sort de son manteau une carte plastifiée.

— Mon identité. C’est le CSP (Centre de Sécurité Populaire) qui l’établit. À la périphérie de la capitale, se trouve un vaste immeuble administratif dans lequel travaillent cinq mille fonctionnaires. Ils sont responsables du contrôle de l’information politique, économique, de l’évolution statistique sociale.

Elle, est naturellement belle. Impassible. Je ne sais comment définir mon ressenti. Une colère sourde gronde en moi. Il me faut quelques minutes pour en déterminer l’origine. Je fais un transfert sur ma mère. C’est elle que l’on a torturée.

Je ne suis pas un voyeur. Il est inutile d’ajouter de puériles émotions. Leur drame est bien réel. Je ne veux aucun détail sur la souffrance physique qu’ils ont pu subir. Mes yeux voient. Leur chair lacérée, entaillée et creusée en témoigne. L’enveloppe du partisan : « Imagine le pire, tu seras encore loin de la réalité, mon pauvre Zlav ». Les heures à venir viendront, avec force, affirmer ce que j’avais appréhendé.

L’homme qui vient de nous rejoindre prend la parole avec virulence. Je ne peux soupçonner sa violence.

— Derrière toutes les idéologies, il y a un débile mental qui sommeille. Je voudrais tous les crever. L’humanité a vécu, vit toujours à travers le mensonge. Si tu n’es pas capable de donner, va en enfer ! Dieu, l’amour, l’argent ? On tue en leur nom. Je préfère le salaud. J’y vois plus clair avec lui. Les crevards politiques, les crève-la-faim de la finance, les prêcheurs de la morale, je m’essuie les pieds sur eux. Bordel ! Qu’ils mettent de l’ordre dans leur vie de merde ! Aux autres, à leurs maîtres, je leur dis : « Sortez de votre cercueil et fermez vos gueules ! »

Maôurinn lui demande de se calmer alors qu’il continue sur sa lancée.

— Toi, je sais que tu as regardé tes bourreaux dans le blanc des yeux. Est mort ce qui est mort. Moi, je suis juste bon à tenir une mitraillette. Nous avons détruit tous les cairns.

Je lui demande le sens de ce mot.

— Maisons de pierres, un abri, pour se repérer.

Il continue sans jamais me regarder.

— Rappelle-toi quand nous avons attrapé un officier de leur armée. Pékin l’a laissé crever. On lui a tout fait, coupé un doigt, une main… Ils n’ont pas bougé. Son œil pendait, aucune réaction de ses chefs. Pas une photo ne les a émus. Ce fils de pute était un proxénète qui aimait violer les blondes. En baiser une, c’était un trophée. Je l’ai fini au couteau. Entre nous, on l’appe-lait « Sunday », son jour de repos préféré pour agresser les femmes. Sa farce sanglante. Ils crèveront tous dans leur quartier, loin de chez eux. Nous avons jeté ses tripes aux requins. Un gars de notre troupe a gueulé en jetant des morceaux du haut de la falaise : « Aujourd’hui, pas de viande islandaise. Vous mangerez du canard laqué ».

Décidé à quitter ce lieu public, je les invite à mon domicile afin de prendre discrètement des notes. Lorsque nous arrivons chez moi, le petit homme tire sur les pans des rideaux. Il n’allume qu’une seule lampe puis s’avance vers moi, l’air menaçant.

— Tu veux notre mort ? Il n’y a pas de volets pour nous protéger. Tu as l’intention de te débarrasser de nous ?

Placide, je garde le silence le temps qu’il se calme. Je leur propose une boisson chaude. L’homme sans nom veut de l’alcool, de préférence fort. La femme me demande la même chose.

La soirée est silencieuse, seulement ponctuée de brefs échanges. Je perçois qu’une part de « la femme, l’homme social » a disparu. Beaucoup de mots sont devenus insignifiants : l’amabilité, la courtoisie, le vivre ensemble. Leurs yeux n’expriment aucune émotion, semblables à des forêts d’acier. Je leur demande de dire tout ce qui leur passe par la tête. Les deux hommes se taisent. Le poids du verbe. Les mots tuent les mots. La femme sort de sa poche des feuilles froissées qu’elle lit à voix haute :

« Être nationaliste, c’est être traqué. Ceux qui ne réussissent pas à s’exiler résistent face à l’oppresseur dans le but de rester en vie et libre. »

Elle marque une pause, son regard se perd au-dessus de ma tête.

« Les femmes qui résistent aux communistes chinois sont capturées. La torture est utilisée comme thérapie. Nous sommes des contre-révolutionnaires, des ennemies du Parti. Il faut extirper, laver les cerveaux des Islandaises. Nous sommes la gangrène du corps social communiste. Nos tortionnaires, qui se donnent l’air de cliniciens, sont en réalité de sombres idiots psychopathes. Comment peuvent-ils penser que les sévices les plus odieux sont la réponse d’une politique thérapeutique ? Nous servons tous les jours de cobayes. Je suis contrainte d’avaler des capsules de toutes les couleurs, avec l’interdiction de les recracher ou de les dissimuler. Une séance de bastonnade et d’isolation est la peine encourue. Parfois, je suis dans un état végétatif. D’autres fois, je me griffe la peau jusqu’au sang. Les murs gardent l’empreinte des sillons de mes ongles. Les unités les plus récalcitrantes sont cagoulées, aspergées régulièrement d’eau afin de les asphyxier. Leur résistance diminue. Elles doivent rester debout, dans une cellule étroite, elles perdent peu à peu la notion du temps, de l’espace. J’ai vu des femmes se comporter comme des enfants, devenir amnésiques, ne sachant plus comment manger à table ou utiliser des couverts. Omniprésente est la peur de mal faire. Les plus dociles prennent leur repas dans un réfectoire ou dans des baraquements de chantier. La nuit, elles dorment dans un dortoir. Les draps sont changés une fois par mois. Pour les plus productives. »

La femme se tait pour récupérer son souffle.

— Un soir, un tiers des prisonnières de ma section B056 sont mortes asphyxiées par du dioxyde de carbone échappé d’une canalisation, déclare-t-elle avant de reprendre sa lecture. « Dans les espaces communs, de grandes fresques murales glorifient l’amitié qui lie l’Islande et la Chine. Des messages sonores diffusent en boucle la propagande du Parti communiste : “La chambre de commerce est honorée d’accueillir un contingent d’inves-tisseurs chinois. Les tonnages de la production de l’aquacul-ture sont en progression.”

Celui qui n’est pas communiste est déclaré atteint de maladie mentale. Son état nécessite un traitement. L’électricité est l’acte rédempteur. La tête est maintenue, la mâchoire fermée par des sangles, les dents mordent une plaque qui vous électrocute. Les muscles se rigidifient, des névralgies vous paralysent le cerveau. Ces traitements sont parfois mortels. Les plus fragiles, je les ai vus, sont les femmes enceintes, les personnes âgées, les enfants. »

— Que font-ils des corps ? m’exclamé-je à voix haute, interrompant sa lecture.

— Chaque nuit, un hélicoptère auquel est accroché un filet déverse les cadavres au-dessus du cratère d’un volcan. Lequel ? Je ne le sais pas. Il y en a plusieurs dizaines. Une nuit silencieuse, sans le bruit des rotors et des pales… Les ténèbres sans victimes, déclare-telle, avant de poursuivre sa lecture. « Nos tortionnaires ont pour mission de trouver le maillon faible parmi les prisonnières. Ils doivent briser la solidarité entre nous. Il n’est pas rare que des couples de femmes se forment. Elles sont déclarées : “complices, de propager des actes anti-sociaux”. Les interrogatoires sont sans fin. Une femme qui fait la forte tête punit l’ensemble de sa section. On doit rester à l’extérieur, poser les genoux à terre, garder les yeux baissés pendant des heures devant nos baraquements. Les mêmes phrases sont hurlées par les sadiques responsables de notre rééducation. La propagande chinoise tient en quelques mots : “Nous devons isoler, éliminer celles qui ne veulent pas du progrès social. Vous, les Islandaises, vous avez la tête dure. La peur, le désordre doivent vous faire plier. Le progrès, c’est nous. C’est notre lutte.” Après la séance de brimades, un autre homme intervient. Il est le plus gradé. Il avance un siège, me donne à boire, me propose une cigarette avant de me chuchoter à l’oreille : “Vous comprenez, vous êtes une unité révoltée. Écrivez vos confessions, indiquez les personnes de votre entourage que vous soupçonnez d’être des conspiratrices, des terroristes. Je ferai une enquête minutieuse. Vous êtes une bonne mère de famille. Vos camarades vous apprécient.” Par la suite, je deviens un légume. Je raconte tout, j’invente des réseaux clandestins. Les interrogatoires se succèdent. Les fois suivantes, j’ai affaire à une femme, une ombre en uniforme. On l’appelle la “hyène rouge”. Elle prend plaisir à me pincer, me tordre la peau. Elle aime proférer des insultes. Sa façon de se rassurer, justifier ses monstruosités. Une cravache lui sert de défouloir. Un jour, elle est calme et me dit : “Vous, les Islandaises, vous êtes notre main-d’œuvre économique, ce qui ne veut pas dire droit au sol et citoyenneté. Vous l’avez toutes oublié et perdu. La terre est plus importante que la vie. Si vous avez faim, que les mères mangent leur enfant”. Ces femmes communistes sont des arrivistes, des ambitieuses. Elles veulent de la reconnaissance, du pouvoir. Elles sont pleinement conscientes, responsables de leurs actes. Un autre jour, alors que je travaillais dans la zone sale de la blanchisserie, la “hyène” me frappe sur les épaules en criant : “Améliore tes cadences, je n’ai pas encore tué d’Islandaises aujourd’hui. Je vais t’envoyer nettoyer les excréments gelés des bouffeurs de harengs.” Je me suis évanouie. Je n’ai plus de souvenirs. Je suis vide de toute substance. Plus aucune information à m’arracher. Trahir, je l’ai fait. »

Je suis surpris tandis qu’elle sourit et lui en demande la raison.

— Un jour, j’ai vu la « hyène » pétrifiée de peur. J’ai compris bien plus tard que son supérieur lui avait dit qu’infliger une souffrance trop grande amenait à un rendement de travail trop faible. Il lui a rappelé que sa formation militaire était aussi une valeur éducative. Qu’il fallait discuter, ne pas toutes les anéantir. Elle a obéi.

Le silence retombe un instant dans la pièce. La tête baissée, ses yeux sont verrouillés sur les pages qu’elle tient entre les mains.

— « Je suis une femme, reprend-elle. J’ai vu leurs agissements pour rendre les femmes islandaises stériles. Le vol d’enfant, une habitude du système communiste chinois. Tout le monde a oublié l’instauration de l’enfant unique en Chine, les avortements forcés, la vente de nourrissons, la maltraitance des jeunes filles mères. »

La femme marque une pause. Elle semble chercher ce qui lui vient plus aisément à l’esprit.

— Il y a eu d’autres événements dramatiques. Le jour hebdomadaire des visites. Des familles de prisonniers ont spontanément manifesté contre le nouveau règlement. Il limitait les aides aux détenus, colis, argent. L’interdiction de visite, pour une durée de cinq ans. Nous savions, nous les résistants, la réception de ce courrier judiciaire signifiait la condamnation à mort pour l’emprisonner. Des brigades anti-émeutes ont cerné la prison. La petite troupe s’est dispersée à coups de matraque. Emprisonnements et exécutions sommaires en ont découlé. La mission de ces pelotons : éliminer ce que nous sommes, « la lie de la société ».

L’homme qui s’est évadé par la mer ajoute :

— J’ai bien cru mourir, à plusieurs reprises, avec leurs simulacres de ma mort annoncée. La première fois, ils me pendent dans ma cellule. La corde a été préalablement effilochée par les geôliers rouges. Elle se rompt. Leur mise en scène suivante, je suis sanglé à un lit, au milieu d’une salle chirurgicale. Ils m’injec-tent des liquides de différentes couleurs. La dernière injection, de couleur verte, signifie un arrêt cardiaque dans les minutes qui suivent. L’ultime épreuve, vers cinq heures du matin, ils me transportent hors du camp. Je me retrouve devant un peloton d’exécution puis un chiffon noir recouvre mes yeux. Des détonations résonnent. J’entends rire. L’officier me dit : « Vous restez en vie. Nous avons besoin d’un électricien qui n’a pas peur d’avoir les pieds dans l’eau ». Je garderai à jamais en mémoire, en toute circonstance, son sourire collé à son visage. Un masque sans émotion. Il avait raison. Qui oserait risquer sa vie sur des sols détrempés après des jours de pluie ? Les lignes électriques traînaient au sol. Des éclairs tourbillonnaient dans l’air. J’ai vu des camarades mourir électrocutés. Les bottes usées offraient un laissez-passer pour l’au-delà. Elles étaient distribuées à des prisonniers que l’on n’estimait pas suffisamment productifs. Quelques jours avant mon évasion, nous avons été réunis devant nos baraquements. Sur un podium cubique, un officier rappelait le règlement intérieur, en s’exprimant dans un micro. « Toute tentative d’évasion sera punie par la mort. Une balle dans la tête. Votre rééducation se fera par le travail. Votre ration alimentaire sera fonction des objectifs qui vous sont donnés et atteints ». Je ne l’écoutais plus. Je regardais le ciel, en particulier un vol d’oiseau en forme de V qui migrait vers le sud. Des détonations retentissaient au loin, sur le champ des fusillés. Un gradé était passé par les armes. Son crime : ne pas avoir enterré suffisamment profond des cadavres qui réapparaissaient à la surface suite aux torrents de boue qui venaient se déverser dans la mer. Nous, Islandais, nous savions qu’il ne fallait rien enterrer dans cette zone. Cet homme était accusé de négligence. De donner une image négative, c’est-à-dire trahir et affaiblir les directives du Parti.

La femme sort de son sac un sachet en plastique qu’elle déplie. Il protège un cahier. Elle semble avoir perdu l’habitude de s’exprimer, ce qui la rend un peu timide. Sa voix est chevrotante. Son corps est un indice de tremblement sur l’échelle de la souffrance.

— Je lis quelques pages de mon amie Yrja, déclare-t-elle. Nous acquiesçons en silence. « Oddny, je suppose que si tu as ces lignes manuscrites entre les mains et que tu les parcours, c’est que le bibliothécaire te les aura confiées, sur mes recommandations. On l’appelle « la Bible ». Son nom de code dans notre réseau clandestin. Demande-lui de te remettre les pochettes d’ar-chives qui concernent les projets de recherche sur les armes biologiques et chimiques des communistes chinois. Des cartes montrent la localisation des vastes zones de stockage. Certaines sont au cœur des villes. Il y a vingt ans, j’avais participé à valider un agent neurotoxique, évaluer sa robustesse sur une grande amplitude de température. Ce que tu tiens entre les mains, jamais ne le confie. À l’avenir, ne fais confiance à personne, pas même à moi. Demain, je serai ta pire ennemie. Dans quelque temps, je n’aurai aucun souvenir de ce bloc de papier. Je constituerai un danger pour vous tous. Mon amie, j’aurais aimé parler de tout cela avec toi. Mon cœur se souvient des temps heureux, petites, ta mère venait nous chercher à l’école. Elle nous servait une tasse de chocolat chaud, avec une part de tarte à la rhubarbe. Malheureusement, la vie réserve ce qu’elle a de plus laid. Maintenant, la mort m’accompagne. Comment coucher l’innom-mable par écrit ? Ma formation de médecin m’avait doté d’un caractère bien trempé, d’une volonté à toute épreuve. Toute jeune, rappelle-toi la cuisse blessée d’Ida sur le terrain de sport. J’avais pris le commandement alors que l’équipe était sous le choc, tétanisée, envahie par l’émotion. Certaines filles étaient hystériques à la vue du sang. J’ai fait un garrot à notre