Blanc comme Rose - Pauline Galmiche - E-Book

Blanc comme Rose E-Book

Pauline Galmiche

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Beschreibung

Linda vient d’annoncer à sa grand-mère qu’elle allait se marier. Si elle ne sait pas encore avec qui, elle sait en revanche qu’il ne pourra s’agir que d’une femme. C’est qu’elle n’a pas vraiment le choix, elle a menti pour contrecarrer une homophobie décomplexée qui la révolte. En vérité, Linda aime les hommes. Elle est même en couple depuis quelques semaines avec un Arnaud qui lui plaît bien. Mais ce mensonge bien intentionné est sur le point de prendre des proportions qui la dépassent… Prise dans un jeu de masques où l’authenticité se brouille, elle devra faire face aux conséquences de ses principes.



À PROPOS DE L'AUTRICE

Historienne de formation installée dans la Loire, Pauline Galmiche met de côté ses archives pour plonger dans l’intimité des sentiments et ressentiments à travers ce tout premier roman.

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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Pauline Galmiche

BLANC COMME ROSE

 

À mon amie Rose, et à sa grand-mère

 

CHAPITRE 1

Un jour, on prend une décision, on ne sait pas comment, et cette décision a sa propre force d’inertie.

Milan Kundera

L’insoutenable légèreté de l’être

 

Ni l’essence de lavande, ni la tiédeur des draps, ni les bandes de lumière blanchie qui s’extirpaient des volets ne m’avaient avertie ce matin-là. L’imprévu, ça n’a rien de remarquable au premier lever de cil. Ça ne suinte pas des murs. La couette est la même, les rideaux ajourés se taisent, et le jour se glisse à l’identique chez vous.

Il est pourtant des matins particuliers. Des matins qui marquent, qui s’ancrent a posteriori. C’est le recul seul qui pousse à revenir à ces trouées de soleil, légères, venues s’écraser sur le papier peint vieilli.

À l’origine, il n’y a qu’une bouche sèche et des yeux chassieux.

C’est ainsi, du moins, que je me suis éveillée, au cœur de la grande chambre bleue que j’occupais chez ma grand-mère. Une soif à la gorge, du sommeil plein les tempes. Rien que de l’habituel.

J’ai laissé la lumière se déposer à la racine de mes cheveux. Je suis restée allongée jusqu’à ce que les couleurs se devinent. Le rose de la mousseline, le blanc cassé du plafond. La moquette elle-même se bleuissait. Il fallait au moins ça pour que j’envisage de balancer les jambes au-dehors de la couette. J’avais besoin que les choses s’allument, qu’elles prennent sens doucement. Je prenais le temps de tout distinguer. C’était ma manière de respecter les lieux, et les souvenirs.

Tout me rappelait à un autre temps. Des fleurs répliquées à foison. Sur les murs, les édredons. Des draps un peu rêches, amidonnés à l’excès. Un miroir piqué, encastré dans une commode en noyer. Une atmosphère de poussière, de vieux rires et de poings fermés.

C’était la chambre de mon oncle. Edgar. De ses un à quinze ans. Petit Edgar. Edgar à la peau lisse et au menton imberbe. C’est toujours fascinant d’imaginer les grands lucides redevenir enfants. Le barbu, un peu cynique, rapetissé sous le coup de l’imagination. Il avait dû en connaître, des réveils, dans ce lit trop grand pour sa carcasse d’enfant.

Rien n’est personnalisé. Il n’y a que des livres qui jonchent une table basse, amarrée dans l’encoignure. Edgar n’aime pas lire, il n’a jamais dû aimer.

J’ai attendu, avec ces livres près de mes pieds, que la lumière distille l’ombre. Une paire de charentaises élimée traînait sur la moquette. Encore quelques minutes, et j’y glissais mes pieds.

La maison a craqué quand je me suis levée. Les escaliers m’ont annoncée.

Je viens ici certains jeudis, quand les cours finissent tard et que je ne veux pas trop rouler. Ça, c’est ce que je dis humblement à ma grand-mère. J’aime bien la voir aussi, mais ce serait gênant de le formaliser trop brutalement. On ne se dit pas ces choses-là. J’ai essayé, les gens détournent le regard, ils fixent quelque chose et changent de sujet en aiguisant leurs syllabes. Je ne sais pas, ça dérange. Je me contente de sourire, de dire que c’est plus pratique. L’efficience, c’est un mot qu’on comprend mieux ici.

Je ne lui en veux pas. C’est une sacrée vieille femme. Affirmée, énergique dans l’action et assez peu portée à la sensiblerie. Elle parle encore assez, surtout du superflu. Elle ne serait pas d’accord avec ces mots du reste, ce sont mes essentiels qu’elle qualifierait de superflus.

 

Andrée, qu’elle s’appelle, ma grand-mère. Je l’ai rejointe en traînant des pieds. Je sais qu’elle n’a pas besoin de ça pour m’entendre, qu’elle a su au moment où je posais la main sur la rampe, mais je n’aime pas perdre mes habitudes. C’est confortable une habitude, surtout quand il est question de chaussons rembourrés.

J’ai débarqué en pyjama dans la cuisine. Cheveux probablement hirsutes, fatigue à l’œil. Elle m’a souri. C’est une petite corpulente, grisonnante, qui a l’habitude du sourire. Elle arrosait ses plantes, et le métal de l’arrosoir brillait auprès de sa peau.

Un petit pain d’épeautre m’attendait sur la table. J’ai apporté le nécessaire sur la grande table du salon. La cuisine, c’était son espace. Elle y déjeunait seule. Je n’ai jamais pu m’y asseoir. C’est ainsi, elle avait ses manies.

Je me suis assise et j’ai tourné la tête vers la véranda. C’était une maison sombre, aux murs desquels on avait eu la malencontreuse idée d’appuyer une véranda aux vitres teintées.

J’ai mis du temps à remarquer le bouquet. Même l’évidence prévient mal, surtout en matinée, quand les regards sont encore froissés.

Un beau bouquet de roses blanches, qui n’était pas là la veille.

J’ai levé les yeux vers elle. Elle était tout à ses cactus, alignés sur le rebord de l’évier.

Je me suis réfugiée auprès des pétales, des courbes immaculées. Elle avait disposé le tout élégamment, dans un joli vase en porcelaine qui avait vu un nombre incalculable de couleurs. Je me suis même levée pour deviner l’odeur. Ma chaise a crissé sur le carrelage froid. Elle s’est retournée.

– J’en ai des jolies fleurs !

Sa voix aigüe, un peu forte. Je me suis rassise, comme prise en faute. C’est idiot comme le bruit inattendu décontenance. J’en ai ri.

Elle était fière de ses fleurs. Son ton mutin, cet empressement, tout annonçait l’énigme. Elle voulait sa question.

– Elles viennent d’où ?

Elle s’est rengorgée. Ses pommettes ont rebondi, elle a laissé là ses cactus pour me rejoindre auprès de la grande table.

– Mais c’est une drôle d’histoire. Tu n’as pas entendu ?

L’arrosoir a fini brusquement déposé sur la table, quelques gouttes d’eau ont rejoint le bois. Ses yeux s’étaient grossis, elle a entrepris de s’asseoir. Elle introduisait l’affaire à sa façon, en enroulant son histoire avec des formules naturelles. Le ton de sa voix trahissait toutefois sa propre surprise.

Je la connaissais, j’ai manqué de sourire. Elle présentait toujours l’excentricité en usant du commun.

– Non, rien entendu, ai-je répliqué à son grand bonheur, en mâchonnant.

J’étais intriguée, pas non plus prête à m’estomaquer. Il faut dire que l’extraordinaire pour ma grand-mère tenait à peu de chose. Dans un quotidien aseptisé, un gâteau manqué peut devenir source d’ébahissement.

– Ils ont sonné il n’y a pas longtemps pourtant.

Ses yeux se sont baissés vers son cardigan, qu’elle a entrepris de lisser du bout de ses doigts vieillis. Je me suis focalisée sur la tache claire qui s’étalait sur son index. Dépigmentation. J’ai toujours été folle de ces écarts de peau.

Elle attendait que je la relance. A fait mine de se relever en grimaçant.

– Et ? me suis-je empressée d’ajouter.

Elle a évidemment souri.

– Ça t’intéresse ?

J’ai acquiescé en riant. Un classique de ma grand-mère : renvoyer la charge de la curiosité à ses interlocuteurs. Elle y gagnait. Elle pouvait s’épancher sans craindre l’épithète de la commère. Elle n’avait d’ailleurs qu’un mot à dire pour vous taxer d’indiscret. Elle endossait alors le rôle de la grande dame qui se fait prier, et à qui ces choses-là sont égales.

Elle s’est donc renfoncée sur son siège, a réuni ses deux mains, et a consenti à m’en dire plus. Je l’écoutais, tasse en main, l’air de rien.

– Ce sont mes nouveaux voisins.

Sa voix s’est resserrée autour du nom. Elle a presque sifflé. J’ai mis quelques phrases à comprendre ce ton à moitié conspirationniste.

– Le grand est fleuriste.

Elle hochait la tête, et ses mèches grises suivaient le mouvement. J’ai fait de même.

– C’est gentil, ai-je hasardé.

Elle a continué à hocher la tête, s’est tue quelques secondes. Je n’ai pas relancé.

– Je dis le grand, parce que je ne peux pas dire autrement. On ne peut pas dire le mari, a-t-elle ajouté en parlant plus vite, ménageant son article.

Ses lèvres ont laissé voir ses dents. Elle essayait de rire.

– Parce qu’il y a deux maris, a-t-elle encore rajouté d’un ton plus fort.

Ses petits yeux gris me scrutaient, ses sourcils s’étaient rapprochés et elle attendait mon rire.

Mon aval.

J’ai pris ma voix la plus sèche, mon regard le plus froid :

– J’avais compris, mamie.

Il ne fallait pas lui laisser d’interstice.

J’ai simplement serré la mâchoire. Ses doigts ont repris leurs va-et-vient.

– Tu te rends compte, ils sont mariés.

Elle ne pouvait pas s’en empêcher. Elle avait envie de pester. Ses rides oblongues transpiraient la nervosité, les plis tressautaient sur son front, auprès de ses yeux.

J’étais tendue de mon côté.

Ça me pétrifie d’attendre la parole déplaisante. Je ne sais pas arrêter le flux, et je reste interdite en sachant que les mauvais mots peuvent sortir. Les mots irrecevables, qu’on s’apprête tout de même à recevoir. Peut-être que j’espère au fond. Que le silence suffise à interdire. À dissuader.

Elle cherchait ma réaction. J’ai baissé les yeux. Sa voix ne me plaisait pas.

– Ma foi, ils font bien ce qu’ils veulent, hein ?

L’apostrophe m’agresse. Elle n’avait jamais aussi peu pensé ses mots, je le savais. C’était sa spécialité, l’approche doucereuse. S’attacher l’opinion des autres pour médire avec plus d’autorité.

J’opinai sans desserrer les dents. Mes mots ne devaient pas l’encourager.

– Tu as bien envie de te moquer de ta grand-mère, a-t-elle murmuré en rapprochant son buste de la table. Ça ne m’empêchera pas de dire que c’est du beau gâchis.

Voilà. Elle commençait.

J’ai fermé les yeux mais rien à faire. Personne n’écoute avec ses iris. J’ai entendu.

Elle aussi elle voyait.

Sa voix s’est faite plus forte, elle insista :

– Ils le paieront bien assez un jour.

Je savais qu’elle était convaincue. J’en ai eu mal à la gorge.

J’ai senti que les choses se bloquaient. L’air passait difficilement. C’était une colère froide qui me passait devant les yeux. Comme une plaque émaillée à la tôle glacée. Le rectangle recouvre tout. On ne voit plus qu’opaque.

Je détestais comme il lui fallait minauder. Comme elle recherchait l’adhésion jusque dans la merde.

La journée avait bien commencé, pourtant. J’ai relevé les paupières vers ces roses blanches.

Superbes. Je leur faisais honte.

Il s’en est fallu d’un sursaut. Mon visage a pâli affreusement. J’ai articulé avec peine un misérable pourquoi, davantage soufflé qu’autre chose. Elle m’a scrutée un instant. A fini par répondre.

– Mais parce qu’ils n’auront pas leur place, là-haut, et ses yeux ont accompagné sa voix radoucie au plafond.

Elle s’est relevée avec effort alors que je déglutissais encore. Ce ton paternaliste des convaincus qui ont tort… Je ne m’y ferai jamais.

J’ai commencé à trembler. Mes épaules remuaient insensiblement au gré des légers spasmes. J’ai aspiré mes lèvres. Il y avait ces mêmes roses devant mon nez. J’aime à penser que c’est la couleur qui m’a guidée. J’ai relevé le menton, reniflé bruyamment. Ma grand-mère ne s’est pas retournée, elle comptait gagner la cuisine.

C’était sans compter sur mes mots.

– Mamie, l’ai-je apostrophée d’une voix étrangement ferme.

J’y mis toute ma conviction, ma rage, et mes idéaux. Elle n’eut pas le temps de se retourner.

– Je vais me marier, prononçai-je distinctement, avec une fille.

Ma voix sonna, lisse, tenace. Il y eut un bruit de métal. La chute de l’arrosoir. Son dos laissa place à son visage, et ses yeux accusèrent l’épouvante.

CHAPITRE 2

« Au fond, vous êtes un idéaliste.

[…]

– C’est que, voyez-vous, dit Bernard avec une sorte de tristesse, le contraire d’un idéaliste c’est trop souvent un homme sans amour.

– Ne le croyez pas. »

Albert Camus

La mort heureuse

 

L’ennui principal, c’est que je suis avec un homme. Un Arnaud. Dix centimètres de plus que moi, une masse impressionnante de cheveux crépus, des yeux d’un brun noisette, et une âme de vrai gentil.

Ça va faire un mois qu’on est ensemble. Un mois que son rire m’étourdit au moindre éclat, que ses clins d’œil me grisent. Un mois que ses bras m’apaisent, et que sa barbe m’agace.

Autant dire qu’il n’a pas très bien pris mon petit jeu d’audace. Il a pris ça pour un trait d’esprit, une sorte de répartie. J’ai dû lui expliquer qu’il avait tort. Ça m’a vexée de réaliser qu’il me croyait capable d’ironiser. En d’autres contextes, j’aurais été ravie. J’aurais raffolé de l’étiquette « spirituelle ». Ce doit être une sorte d’invariant universel, personne n’aime à être trouvé plat et barbant. L’humour, c’est un point sensible dans nos sociétés. Vous pouvez gravement blesser quelqu’un en remettant en cause sa légitimité à faire rire. En l’occurrence, toutefois, il n’était même pas question de sourire. On ne badine pas avec les valeurs, enfin pas chez moi.

Pour être tout à fait sincère, je crois que sa réaction m’a décidée. Son rire. Piquant, peu élégant. Évidemment, je suis quelqu’un de têtu ; et chez les obstinés, un rire équivaut à une mise au défi. Il ne prenait pas mon cri du cœur au sérieux. À mes convictions vint donc s’ajouter le froid de la vexation. D’obstinée, je suis passée au statut d’opiniâtre vexée. L’adjectif fait la différence, j’avais la hargne en plus.

J’ai écouté son rire. Je l’ai laissé dire. Simplement, j’étais résolue.

Il me facilitait les choses. Je ne me sentais plus tellement gênée, coincée par mes propres mots. Ses éclats de rire déculpabilisaient. C’était la piqûre de bravade qu’il me manquait.

– Je vais vraiment me marier, Arnaud, ai-je clarifié d’une voix posée.

J’ai plongé mes yeux dans les siens. Ses lèvres ont recouvert ses dents. Il m’a fixée d’un air absent, sans répondre. Il me connaissait assez pour savoir quel type d’entêtée j’étais. D’ailleurs, l’ennui principal dans cette histoire, c’était moins Arnaud que mon obstination. Du moins du point de vue des autres. À mon sens, c’était une chance. Avoir la folie de son éthique, ça n’est pas donné à tout le monde.

Pour sûr, c’était dingue ; mais la folie n’a jamais prétendu frayer avec le commun.

Je ne savais encore rien. Ni comment, ni avec qui. Je ne connaissais que le pourquoi, et celui-là me suffisait amplement. Il justifiait tout le reste.

– T’es siphonnée, a-t-il fini par me dire de sa voix grave en glissant volontairement sur les voyelles.

C’était gentil dans sa bouche. Il accompagna le tout d’un geste de la main un peu taquin en direction de mon crâne. Il agrippa quelques mèches et les ébouriffa malicieusement. C’était sa manière d’annoncer la trêve. Il n’abdiquait pas, il repoussait l’échéance. J’étais impulsive, il en avait conscience.

J’imagine qu’il a cru que ça me passerait. Drôle de présomption…

 

Pour l’heure nous étions de soirée. De « corvée » soirée pour ma part. Pas pour la sienne. Il aimait les grandes fêtes, l’élégance apprêtée, les danses débridées. Ce n’était pas un fêtard à proprement parler, mais il aimait le mouvement. Les gens. La musique et les paillettes. Il aimait voir les autres rire en rouge, et danser en bleu, au gré des faisceaux mobiles. Ces spots industriels qui aveuglent en couleur.

Je n’avais rien contre les paillettes de mon côté, c’est plutôt le bruit qui m’insupportait. Le bruit et la foule. Les visages avinés, recouverts d’une pellicule de sueur. Les mentons gras et les joues luisantes. L’enthousiasme falsifié par l’alcool. N’étaient Arnaud et son entêtement, j’aurais fui les occasions festives comme la peste.

En l’occurrence, c’étaient les vingt-cinq ans d’un de ses bons amis, Victor. Inratable. Il en parlait comme de son meilleur ami, ainsi qu’il avait pris l’habitude de le faire pour tous ses amis. C’est le côté exubérant des extravertis communicatifs : ils s’enthousiasment dans la pluralité. C’était aussi sa façon de me convaincre, en exagérant le trait, en rendant l’absence immorale.

Je connaissais Victor. J’entendais du bruit rien qu’en pensant à lui.

Je l’ai néanmoins suivi. J’avais promis, et il savait y faire. J’avais assez à penser pour la soirée. Lui ne m’a pas relancée sur le sujet. Ce soir, c’était la fête.

 

Nous sommes arrivés après vingt heures, j’avais tiré mes cheveux en arrière pour l’occasion. Arnaud ne m’a pas tenu longtemps la taille. J’ai fait le tour en claquant mes talons sur le sol de la grande salle pour distribuer ma politesse. En express, il faut bien le dire.

Deux grosses enceintes noires crachaient déjà un fond de musique musclé. Je soutins les sourires tant que je pus.

Arnaud m’a appelée du bras. J’ai tourné la tête, fait mine de m’intéresser au tonneau de punch. Il discutait avec une paire de gros bras. J’entendais d’ici leurs rires.

Les robes continuaient à affluer. Je reconnaissais quelques têtes. Une blonde au nez proéminent là-bas. Une autre silhouette élancée près de la porte. Je crois que j’aurais préféré l’anonymat à cet entre-deux. Là où il faut décider du degré d’accointance. J’ai toujours eu du mal avec les nuances de la rhétorique superficielle. De la rhétorique de l’étiquette, autrement dit, des mondanités. Saluer, ne pas saluer. Faire un signe ou sourire. Répondre sans se mordre la lèvre.

Une jeune femme en pantalon à pinces est venue me parler. Une Perrine. Je ne lui ai pas dit que je me souvenais de son prénom, elle pensait manifestement ne m’avoir jamais rencontrée.

Elle était très jolie cette Perrine. Plus en chair que la dernière fois, et c’était pour le mieux. Elle irradiait comme ça, avec ses pommettes bombées et ses bras rebondis.

Elle m’a embrassée sur les deux joues, me les laissant quelque peu collantes. C’était quelqu’un de volubile, elle s’est mise à parler avec ses mains. Sa colonne oscillait entre ses phrases, elle se balançait légèrement et ses cheveux la suivaient. Ses mouvements accaparaient un peu trop mon attention, et je luttais pour suivre la discussion. Il était question de voyage. Elle revenait d’Espagne. Elle en parlait avec enthousiasme.

J’ai cru bon de rentrer dans son jeu.

– ¿Lo pasaste bien?

Son sourire s’est fendu, elle a plissé légèrement ses yeux fardés. Elle était mal à l’aise. Je me suis excusée, elle ne parlait manifestement pas un mot d’espagnol. Ses mains ont dansé plus vite à mesure qu’elle retournait la situation à son avantage à coups d’autodérision. J’ai essayé de sourire plus franchement ; tout l’enjeu était désormais de ne pas passer pour une fille hautaine. On pardonne mal à ceux qui mettent en lumière nos propres limites, même linguistiques.

J’ai voulu m’intéresser. Poser des questions. Elle ne répondait plus qu’évasivement. Son sourire s’était agrandi, je la sentais gênée. Je venais de lui confier qu’une partie de ma famille paternelle était espagnole, et elle n’osait plus me parler d’Andalousie.

Je me permis seulement de faire une remarque sur son bronzage. Je visai juste. Elle me décocha un vrai sourire, découvrant ses gencives. J’étais presque fière intérieurement d’avoir rattrapé un tant soit peu mes paroles. Ce n’était certes pas suffisant. Elle avait besoin d’en parler, de ce voyage. À des gens qu’elle pourrait émerveiller. Elle finit d’ailleurs par s’échapper. Prétexta devoir saluer une jeune femme en robe longue, postée près du buffet. Je ne voyais qu’un dos, l’échancrure de la robe laissant apercevoir deux omoplates cireuses. Je la laissai filer vers ce dos nu en souriant.

Arnaud était bien occupé, en grande conversation avec le même groupe. Je ne me suis pas approchée, j’ai même reculé. Les grands extravertis réunis, c’était quelque chose. En individuel je savais gérer. Tout se corsait quand ils se retrouvaient à plusieurs. D’ailleurs, c’était visible d’ici. Leurs visages s’animaient à l’extrême, les rires fusaient, les corps se secouaient à intervalles. Ils s’influençaient mutuellement.

Ils n’avaient même pas commencé à danser que je fatiguais déjà. J’allais saturer avant même qu’ils n’augmentent le volume sonore.

J’ai fermé les yeux une seconde, et je suis sortie. La salle donnait sur un bout de pelouse, envahie par les fumeurs de la soirée. Le contraste de température était saisissant. J’ai viré rapidement vers la gauche, dans un coin éloigné, en serrant fort mon châle un peu trop léger.

J’ai fini par m’asseoir sur un parapet, proche des cuisines. Rares étaient les fumeurs à s’aventurer jusqu’ici. La musique sonnait comme assourdie. Je respirais enfin. J’ai enlevé mes talons pour aller jusqu’au bout du cliché de la jeune femme épuisée. Mes orteils se sont déposés sur l’herbe froide avec précaution.

J’ai dû sourire sincèrement. Ça faisait un bien fou de se retirer. Peu de gens auraient apprécié le cadre, avec ces vitres grasses qui laissaient filtrer une lumière jaune. Personnellement, à choisir, je préférais ce halo jaune qui éclairait mes jambes dans la pénombre, à la lumière blanche qui se déversait sur les crânes brillants dans la salle.

Mes yeux se sont habitués. On devinait des troncs élancés plus loin. Une série de bouleaux rachitiques, je connaissais l’endroit. Ils étoffaient mal l’horizon en pleine lumière, je les préférais dans l’obscurité.

Je n’ai pas eu besoin de fermer les yeux pour m’échapper. J’avais ma grand-mère, Andrée, en tête, ressortissant sur les bouleaux. Ses petits cheveux gris s’enroulant dans la brise. Je pensais à elle, et à la tête qu’elle ferait le jour du mariage. Si elle serait seulement présente. Je ne pensais pas au reste.

J’aime bien m’emballer, voir l’après ; mais dans le fantasmé il n’y a jamais d’angoisse, jamais de scrupule. C’est comme un grand tableau, lisse et parlant. On ne réalise jamais une projection. C’est impossible, le réel est trop texturé. En revanche, on peut réaliser des principes. Mettre en œuvre des idéaux, pour l’exemple. Ce sera rugueux, mais hautement symbolique.

J’étais loin du rugueux encore. Du réel, de l’accompli. J’en étais au tableau. J’en avais besoin. Imaginer pour mieux s’affermir.

Je voyais des rangées de chaises, des fleurs à profusion, beaucoup de couleurs. Un passage à ciel ouvert. Je voyais des sourires, une écharpe tricolore, des bras nus arrosés de soleil.

J’hésitais à inviter la pluie pour faire figurer un bel arc-en-ciel, quand une ombre s’est rapprochée du parapet. Un pas léger, hésitant.

Je me suis rencognée en oubliant la lumière qui baillait dans mon dos. La silhouette s’est précisée. Longiligne. J’ai vu un profil se détacher sur l’herbe avant de lever les yeux. J’ai su qu’il avait le nez busqué avant d’apercevoir son visage dans le petit jet de lumière. Il s’était arrêté à quelques pas, sans un mot pour mon visage qu’il scrutait de ses yeux plissés. Il portait des lunettes noires qui tombaient à ses joues.

Il ne fit qu’un geste pour les replacer, du bout du doigt. Je ne me suis pas forcée à parler. Il me dérangeait, je n’allais pas me déranger moi-même pour lui faire la conversation. J’aurais voulu pouvoir lui dire que j’étais occupée, mais je crois qu’on ne peut pas dire ces choses-là. Pas quand l’occupation proprement dite vient de nos cervelles. L’occupation c’est un concept matériel. Personne n’est censé se trouver occupé dans l’inertie. Ça pourrait choquer.

J’ai pris sur moi, et j’ai remballé soigneusement mes nappes immaculées et mes dragées dorées.

Il avait des chaussures vernies, lacées avec un effort particulier. Toute sa mise avait quelque chose d’affecté. Sa chemise entrouverte, passée dans un pantalon ceinturé. Ses cheveux courts, coiffés en brosse.

J’ignore combien de temps il est resté. Combien de temps on a pu se fixer. Il s’est presque intégré au décor. Mes nappes se dépliaient, je le voyais déjà parmi les invités. La projection devait m’aider à ne pas me sentir gênée. C’était comme un hologramme, sorti tout droit de ma boîte crânienne. Il me semble que j’aurais pu l’oublier, s’il ne s’était rappelé au temps présent.

– J’ai envie de te demander du feu, m’a-t-il dit, mais je ne fume pas.

Sa voix m’a perturbée. Nappes et dragées ont disparu une seconde fois, cette fois-ci fissa. Il parlait posément, avec un ton aigu, étrangement désagréable. J’ai certainement plissé mon front. J’essayais à peine de comprendre le sens de sa phrase qu’il reprenait, moins posément :

– Tout ça pour dire, je ne sais pas vraiment t’aborder.

Ses dents sont apparues, et j’ai dû sourire avec lui.

– D’habitude on commence plutôt par un « salut », ai-je répondu, sans me départir de mon sourire.

Il ne me dérangeait plus tant que ça.

Un « salut » m’aurait ennuyée, mais je me suis bien gardée de le lui dire.

Il avait une petite fossette qui se dessinait sur sa joue gauche, éclairée par le jet qui venait de mon dos. Son profil droit restait dans l’ombre. Ses yeux s’étaient attardés sur mes pieds, qui se balançaient tout nus devant le mur.

– Tu me fais une petite place ? a-t-il avancé en faisant cligner ses yeux.

Je lui ai indiqué l’herbe devant moi. Je n’avais aucune envie de partager mon parapet. Les corps trop proches m’angoissent. Il aurait frôlé ma cuisse, j’aurais senti son souffle.

Il a hoché la tête sans trop manifester son dépit. S’est assis laborieusement. Sa chemise bâillait de part et d’autre. Je crois qu’il s’est senti petit.

– Tu t’appelles ? a-t-il hasardé en lançant sa voix à l’interrogative.

– Linda.

– C’est beau Linda, a-t-il dit simplement.

Sa voix s’est adoucie pendant qu’il s’arc-boutait sur ses mains. Effectivement, oui, j’avais un prénom littéral, littéralement beau.

C’est toujours surprenant d’entendre son prénom dans la bouche des autres. Sa voix effleura le mien avec une jolie dextérité, empreinte de délicatesse. Il y faisait attention.

Je ne lui ai pas retourné la question, je commençais à me dire qu’il n’avait rien à faire là, dans l’herbe, auprès de mes doigts de pied. Il les lorgnait sans vergogne, j’en étais gênée.

Il a fini par renverser sa tête, et c’est le regard au ciel qu’il m’a posé la question :

– En couple ?

Le tout sans sujet, sans verbe.

– En passe de me marier, ai-je surenchéri.

Il a gardé ses yeux près des étoiles. N’a pas soufflé. Je voyais sa gorge toute tendue, sans visage. Il n’a plus parlé. Je n’ai rien relancé. Je n’ai pas pu rappeler mes nappes et mes dragées. Il était trop près.

J’ai fini par lui abandonner le parapet. J’ai inspiré, et me suis redirigée vers les lumières cinglantes. Sans un mot.

CHAPITRE 3

Moi, j’aimais les végétaux, tout simplement. J’y voyais même quelquefois une preuve superfétatoire de l’existence de Dieu.

Samuel Beckett

Molloy

 

Ce soir-là, je suis rentrée sans Arnaud. Je n’ai pas dormi chez moi. Je lui ai chuchoté une explication, en l’enlevant une seconde à la piste. Il n’a même pas cherché à retenir mon poignet. Il comprenait. Ou il n’était plus en état de comprendre. J’ai laissé son front suant rougir sous la salve des projecteurs, et je suis partie.

J’ai marché en faisant claquer mes talons sur le bitume. Je suivais les ronds de lumière, ces gros cercles jaunissants qui se dégorgent des structures en fer. J’étais presque heureuse d’avoir froid. Aucun phare ne m’a perturbée, j’ai pu rallier la rue que j’attendais. Celle au rosier jaune, maintenant fondu dans le noir. J’ai reconnu l’auvent, et un jet de lumière blanche a coulé à mes pieds.

J’y étais.

 

Nul besoin de clef pour pousser la première porte, passablement abîmée. J’ai reconnu l’odeur, le remugle de tabac froid, et je me suis engouffrée dans cette cage d’escalier. J’ai tâtonné pour ne pas allumer. Senti la moquette rugueuse sous mes doigts. Frissonné. Je n’ai sonné qu’à la bonne porte. Je la savais bleue, vernie. On m’a ouvert une bonne minute plus tard. Un visage lisse, des mâchoires carrées, un regard d’implacable. C’était mon frère. Toute sa figure s’est relâchée. Ses yeux m’ont accueillie.

– Je savais que tu ne dormirais pas, ai-je chuchoté.

Ses épaules ont trahi son rire silencieux. Il s’est déporté volontairement pour me laisser passer. Je voyais d’ici le coin de la table en verre, ajustable en hauteur. Je me suis avancée jusqu’à deviner le reste. Un puzzle de plusieurs milliers de pièces. Son dada d’insomniaque.

Je n’ai même pas eu le temps de me retourner qu’il m’interrompait de sa jolie voix douce :

– J’ai du mal avec les arbres.

Je ne voyais pas son visage, mais je savais qu’il abaissait sa lèvre de manière à mimer le déconfit. J’en aurais ri en face-à-face. De dos, je souris simplement.

Diego était daltonien, et il s’évertuait à enchaîner les puzzles. Il y passait des heures, les yeux plissés, le front creusé. Personne n’y a jamais rien compris. Je crois qu’il aimait bien incarner l’original de service. L’anticonformiste. Petit, ça ulcérait les parents. Ils le suppliaient de ne pas se faire du mal, de ne pas s’entêter aussi furieusement. Quand j’y repense, il avait tout compris. Il luttait à sa manière, dans le silence et la couleur. Il réussissait à résister sans cri. En toute conscience. Les autres fulminaient, et il n’avait qu’à sourire. Je ne crois pas qu’il aurait fait des puzzles si ça plaisait à tout le monde, et je ne crois pas que je l’aurais encouragé autrement. Il m’a permis de m’asseoir et d’assembler au calme tout en faisant bouillir les autres. C’est grâce à lui que j’ai compris qu’on pouvait s’affirmer dans la réserve.

Je lui ai dit :

– C’est peut-être grâce à toi que je me marie.

Il n’a rien dû comprendre, évidemment. J’ai rejoint le canapé en vieux cuir, et je l’ai laissé dans l’entrée. Il m’a rejointe avec les sourcils collés, l’air plus qu’interloqué.

– Tu te maries ?

J’ai manqué de rire. C’était trop fort, je ne savais pas rester grave avec lui. Le moindre spasme, la moindre contraction de ses traits, et j’avais envie de relever les lèvres. Ce n’était pas tant son potentiel de comique que son statut d’acolyte. Le larron de notre enfance, si on sait le garder à vie, on ne le déliera jamais de son emprise dans le domaine de l’espièglerie. Il y avait trop autour de nous. Des masses de souvenirs accumulés, des années d’accoutumance à la bêtise. Un véritable endurcissement au rire.

Il s’est affalé sur le canapé à mes côtés, en jetant les coussins gênants au sol. Il ne tenait pas bien non plus. Ses sourcils vrillaient, ses lèvres tremblotaient, irrésistiblement attirées vers le haut.

J’ai baissé les yeux pour éviter son regard. Ai entrepris d’inspecter les pièces éparpillées sur la table. Des feuilles, des feuilles, et encore des feuilles. Des centaines de nuances de vert. Je n’ai rien pu empêcher. Mon rire a jailli, pétulant, presque agressif. C’était une cascade hystérique, entrecoupée de souffles épais. Bientôt, les heurts plus graves de la voix de Diego ont rejoint le tout. C’était un véritable fou rire d’heure indue. C’en fut presque effrayant. Nous rîmes tous deux à nous en arracher des cris de trêve. J’eus envie d’en pleurer. C’était trop convulsif.

J’avais encore une pièce dans les mains, serrée dans un poing. Je n’ai rien desserré, je l’ai sûrement broyée.

Il a attendu que je me calme, que mes muscles se détendent, que je récupère un souffle régulier.

Il s’est levé tout seul. Je l’ai entendu s’affairer en cuisine. Le thé, les infusions, c’était sa deuxième obsession.

J’ai eu subitement honte. Je crois bien que les larmes ont monté, et qu’il a dû revenir sans ses tasses. Diego, c’est un jeune homme persuadé qu’il ne sait pas consoler. Il est revenu consterné en se tordant les mains. M’a regardée en haussant ses joues dans un léger sourire. En vérité, rien ne console autant qu’un volontaire engourdi, qui ne sait plus quoi faire de ses mains et de ses mots, et qui le montre inconsciemment. Attention toutefois, le même schéma, produit de façon délibérée, n’aboutira pas au même résultat. Ce qui touche ici, c’est l’ingénuité. La volonté de bien faire, réduite à l’état brut. Ce n’est pas la compassion qui me marque avec lui. C’est l’impression que ses propres hésitations lui pèsent encore plus qu’à moi. Je n’aime pas le sentir désemparé. Je ne voudrais pas qu’il puisse s’en vouloir de se sentir indécis. Qu’il puisse seulement désirer d’être différent.

Il s’est rassis à mes côtés, a plongé la main dans mes cheveux. Je me suis excusée en chuchotant. Il m’a tapoté la joue instantanément. C’était sa manière de dire non. Je l’ai repoussé vers la cuisine. Ai séché mes joues. La pièce s’est perdue quelque part. Un coin de forêt, disséminé on ne sait où.

J’ai fini par boire son infusion quand il m’a présenté ma tasse. Avec effort, à toutes petites gorgées. Il m’observait à la dérobée, par-dessus sa tasse. L’air de rien. Il ne poserait pas une question. C’était son côté prévenant. Il ne voulait jamais rien forcer. Je concède que ce peut être agaçant. Voire insultant parfois. On s’attend à ce que les gens qui nous aiment soient curieux, montrent de l’intérêt. Lui, cet intérêt, il le gardait dans sa tête. De peur d’embarrasser.

J’ai dû me raconter toute seule. Le réveil, le bouquet, la remarque. La couleur des fleurs. Il m’a écoutée tout du long, sans oser la moindre interruption. Je voyais seulement ses yeux par intervalles. Je crois que l’histoire l’intriguait.

J’étais assise sur le bord de son canapé, les paupières encore enduites de paillettes, les pieds comprimés dans des chaussures sinistres, et lui m’écoutait vraiment. Mes phrases giclaient dans la pièce, à haut débit. Je les contrôlais mal, et tout se jetait pêle-mêle. Il y avait des idées, beaucoup de souffle, et pas mal de mots déplacés.

Il n’a rien dit. Pas esquissé un geste. Je m’organisais seule. C’était lui, après tout, le roi de l’assemblage. Il saurait y mettre de l’ordre. Retrouver la logique. Il connaissait mon cœur, et son fonctionnement.

J’ai parlé autant que j’ai pu. Le silence sonna bruyamment après. Diego est resté silencieux.

Je suis sûre qu’il sentait la chape de l’accalmie.

Mes yeux ont rejoint le tableau encadré au mur qui nous faisait face. Des silhouettes à l’encre brune. C’était joli, triste à la fois. Un trait léger, beaucoup d’élusif.

J’ai frissonné quand sa voix m’a rattrapée. Il aurait presque fait danser les ombres peintes.

– C’est génial, a-t-il murmuré, en intercalant un soupir.

Un vrai compliment d’emballé. J’ai relevé les yeux, il avait ouvert la bouche. Ses yeux gris me fixaient avec une intensité folle.

– Quoi ? me suis-je entendue lui répondre.

Il a souri sans me lâcher des yeux.

– Mais ton plan, c’est génial.

Même silence entre les mots. Il voulait les faire peser.

Je lui ai attrapé un poignet, et je l’ai bien serré. Je me suis sentie forte. Juste avec sa voix. Son enthousiasme. Je ne m’y attendais pas. Pas comme ça, aussi spontanément. Qu’est-ce que des mots peuvent faire du bien… J’en aurais ri à nouveau, dansé, repeint le quartier.

L’opinion de mon frère, c’était un bon bout de l’âme de ma vie. J’admirais sa douceur, sa rigidité dans le bonheur. Il était capable du meilleur, et il me déchiffrait comme personne. Je ne m’étais cachée de rien. Je lui avais tout dit. Mes peurs, mes doutes. Il aurait pu me dissuader. J’offrais ma défaite. C’est le seul qui aurait pu faire quelque chose, et il n’a pas réfléchi. Il a dit génial. Génial.

Le plus prodigieux, c’était cet aval. Ce naturel. Cette impulsivité dans la folie. Il avait littéralement dit trois mots, et j’étais désormais escortée d’une volonté fabuleuse. J’avais eu peur d’avoir tort et voilà que le cœur de celui que j’admirais le plus m’assurait du contraire. J’avais le bon droit avec moi. C’est irrésistible comme sensation. J’avais raison.

J’aurais pu lui attraper la nuque, enfouir mon visage dans son pull verdâtre, serrer ses omoplates à l’excès, mais Diego n’aimait pas tellement les effusions. Je me suis contentée de sourire, en tâchant de lui transmettre l’essentiel. Ses yeux brillaient toujours autant. Je ne sais pas s’il a vu mon sourire. Il l’aura senti à défaut. Les émotions ça se palpe.

Il avait l’air absent. Exalté. Il imaginait sûrement. Je l’ai accompagné, j’ai ressorti nappes et dragées. Je ne sais pas trop comment il voyait les choses. En d’autres coloris, forcément. Manifestement la vision lui plaisait. Il s’est incrusté dans le vague un moment. Ses yeux sont revenus à moi plus tard. Il riait intérieurement.

– Sacrée, sacrée Linda, lâcha-t-il en souriant démesurément.

Je faillis m’étrangler en riant entre deux gorgées. Il ironisait, mais l’admiration pointait sous la malice. J’en avais les joues roses.

J’ai repris contenance, ai fixé ses cernes immenses, et j’ai dit :

– T’es l’un des premiers au courant.

Je m’étais penchée vers lui, son sourire s’est agrandi. C’était ma manière de le remercier d’y croire. Sans lui, il n’y aurait probablement eu ni seconde, ni troisième vague. Personne à prévenir. Il n’y aurait pas eu de mariage.

Ses pommettes n’ont pas tenu longtemps. Elles se sont bientôt abaissées. Il repartait dans le vague, mais cette fois-ci avec un pli au front. J’eus furieusement envie d’y déposer une paume, de lisser cette peau creusée.

Il n’était pas du genre à rétrocéder. Sa parole valait sécurité. Je n’ai pas su comment interpréter cette mine. J’ai voulu attendre qu’il parle. Mon œil droit lui a fait un appel, qu’il a ignoré sans scrupule. Diego, c’était l’incarnation du type déphasé. Il était capable de porter ses yeux hagards sur des choses qu’il n’apercevait même pas. De fixer violemment des gens qui se décontenançaient en conséquence. Il en avait eu des mésaventures avec ses évaporations… Je m’y étais faite. Il fallait lui laisser du temps. On pouvait aussi lui toucher gentiment le bras. Il frémissait, vous regardait avec stupeur, puis se remettait. Il vous souriait invariablement juste après.

Je lui ai laissé son temps, en profitant pour balayer la pièce du regard. Il y avait toute une série de plantes vertes, installées çà et là. Toujours chéries avec soin. Mon frère ne voyait pas le vert, et s’en entourait comme à dessein. Je finissais toujours par lui donner mes plants. Ceux que