Bleus profonds - Caroline Le Rhun - E-Book

Bleus profonds E-Book

Caroline Le Rhun

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Beschreibung

Quoi de plus beau que les Bahamas, cet archipel paradisiaque, pour passer quelques jours en amoureux ? Après avoir convoyé avec Mary un voilier de l’Angleterre aux Caraïbes, Ronan se réjouit d’y prolonger son séjour en compagnie de celle qu’il aime. Mais alors qu’il profite des joies de la plage près du Trou Bleu de Dean, un site d’une beauté exceptionnelle, le couple est témoin d’un dramatique accident de plongée. Puis c’est Ronan qui se volatilise mystérieusement… Richard, le père de Mary, la rejoint sur place pour enquêter, tandis qu’Erwan, l’ami détective de Ronan, se renseigne sur les Maréchal, la famille du plongeur décédé. Bien connue à Doëlan, celle-ci possède l’entreprise Celtimar, leader européen dans la transformation d’algues, et son patriarche est à l’origine d’une véritable success story. Mais ne cacherait-elle pas certains secrets enfouis ? Et la découverte récente dans l’archipel des Bahamas d’une épave gorgée d’or n’aurait-elle pas un lien avec la disparition de Ronan ?


Dans ce quatrième tome, en parallèle d’une passionnante intrigue bourrée de suspense, Caroline Le Rhun aborde la question des nouveaux matériaux, de leur fabrication, de leur utilisation… Un récit une nouvelle fois très instructif !


À PROPOS DE L'AUTEURE


Caroline Le Rhun est née à Lesconil dans une famille de marins-pêcheurs du Pays bigouden. Elle passe son enfance sur les rochers et les plages de son petit port natal. Début 2020 paraît son premier roman, intitulé Sombres dérives, suivi depuis par trois autres polars. Elle puise son inspiration dans cet environnement maritime qui a façonné sa personnalité et lui a donné l’envie d’écrire. Elle aime passer du temps en mer, pour pêcher ou pour le simple plaisir de naviguer. Amoureuse des grands espaces, elle ne se lasse pas d’arpenter la Bretagne, le sud-ouest de l’Irlande et de découvrir de nouveaux horizons. Elle vit désormais à Penmarc’h.

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Seitenzahl: 250

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Couverture

Page de titre

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CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existantou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Chapitre 1

Une sirène. Il n’y avait pas d’autre mot, Mary était une véritable sirène. Y avait-il quelque chose de plus beau au monde que d’observer son corps onduler dans les eaux turquoise de cette île paradisiaque ? Non, vraiment pas, pensa Ronan, touché par la grâce qui se dégageait de sa compagne. De temps en temps, elle reprenait son souffle, puis, d’un coup de palmes, glissait de nouveau vers les profondeurs, les bras tendus en avant.

Mary découvrait avec un plaisir évident la faune et la flore de ces latitudes tropicales. Long Island, la longue île étroite posée dans les eaux chaudes de l’archipel des Bahamas, dévoilait ses charmes sous-marins multicolores.

Ronan retint sa respiration et plongea à son tour pour la rejoindre. Un banc de petits poissons roses serpentait tranquillement entre les branches dentelées des coraux. La troupe agile s’éloigna dans un mouvement rapide et saccadé, sans doute effrayée par les deux nageurs.

Un peu plus loin, Mary fit de grands signes à Ronan pour qu’il s’approche. Dans le renfoncement d’un rocher, il découvrit la tête d’une murène qui, bouche ouverte, les fixait du regard. Mary mima une mine dégoûtée devant le faciès verdâtre peu avenant du poisson.

Le couple remonta à la surface pour reprendre sa respiration.

Ronan releva son masque sur le haut de son front.

Les nuages cotonneux présents au début de leur baignade avaient disparu et laissé place à un ciel complètement dégagé. Une incroyable palette de bleus tapissait le paysage. L’eau de mer était cristalline, se déclinant dans des tons plus soutenus à mesure que le regard de Ronan filait vers l’horizon.

— Quel dégradé incroyable… Et le ciel, comment qualifier ce ciel ?

Qu’il soit azur, cobalt ou outremer, difficile à dire, mais Ronan se régalait de toutes ces nuances que lui offrait la nature. Ce décor emplissait son esprit de bonheur et de sérénité.

Alors que Mary était repartie explorer les profondeurs, Ronan laissait flotter son corps à la surface de l’eau. La chaleur des rayons du soleil chauffait sa peau et lui procurait une sensation de bien-être. Il ferma les yeux pour se concentrer sur le seul son perceptible : le clapotis de l’eau qui claquait à ses oreilles et caressait son visage.

Au paradis avec la plus belle des sirènes.

Il ne s’était pas senti aussi bien depuis longtemps, son corps et son esprit en totale harmonie. Il ressentait une réelle satisfaction à profiter de l’instant présent sans se soucier de l’avenir.

Le bonheur c’est bel et bien ici et maintenant, pas la semaine prochaine ni dans dix ans. Et si ce moment ne finissait jamais ? Oui, des moments comme celui-ci, j’en voudrais bien tous les jours… Et si je m’en lassais ? Non, impossible. On ne peut se lasser d’un bonheur absolu…

À ces pensées, un souvenir lui revint en tête. Sonia, une amie d’enfance un peu borderline et provocatrice, disait toujours que « le bonheur, c’était chiant ». Ronan n’avait jamais été de son avis. D’ailleurs, il préférait largement être à sa place qu’à la sienne. La pauvre était décédée d’un cancer foudroyant à l’âge de vingt ans. Elle avait vécu peu mais intensément, en se laissant guider par un mystérieux instinct qui lui avait dicté sa vie, comme si son inconscient avait deviné que son existence serait brève. De temps à autre, le souvenir de Sonia faisait irruption dans sa mémoire et disparaissait comme une étoile filante. Une image qui définissait bien ce qu’elle avait été, lumineuse et éphémère.

Désormais, Mary s’amusait à plonger pour rapporter des poignées de sable qu’elle dispersait sur le torse de son compagnon.

— Je n’ai jamais vu du sable aussi blanc, c’est magnifique ! s’extasia-t-elle.

Ronan tourna légèrement la tête vers elle et lui répondit dans un sourire :

— Je suis d’accord, le sable est très beau… mais toi, tu es magnifique.

Ils échangèrent un regard complice puis Mary plongea de nouveau. En émergeant, elle redéposa du sable sur Ronan.

— Tu veux me faire couler, c’est ça ?

— Exactement, répondit-elle de son air rieur.

Elle appuya légèrement sur les épaules de Ronan. Sa tête disparut et il but la tasse. Mary éclata de rire et nagea à toute vitesse pour fuir vers le large. Ronan cracha un jet d’eau et la prit en chasse dans un crawl rapide. Au bout de quelques secondes, il attrapa sa cheville, la tira en arrière, et elle but la tasse à son tour. Après un long fou rire en duo, leur souffle retrouvé, les deux amoureux s’enlacèrent et s’embrassèrent tendrement.

Ils sortirent de l’eau et remontèrent sur la plage, main dans la main. Malgré le temps splendide, la longue bande de sable fin était presque déserte. Ronan et Mary faisaient partie des rares baigneurs en maillot, car l’endroit était beaucoup plus fréquenté par les plongeurs en bouteille qui y venaient pour découvrir un site tout à fait exceptionnel.

À l’extrémité nord de l’anse se trouvait un trou bleu des plus impressionnants, nommé le Dean’s Blue Hole1. D’environ trente mètres de diamètre et descendant à deux cent deux mètres de profondeur, il représentait l’une des cavités marines les plus profondes au monde et l’une des plus fréquentées par les plongeurs en recherche de sensations. Cette originalité géologique résultait d’une érosion des roches calcaires datant de l’ère glaciaire qui avait formé ce vaste gouffre désormais rempli par les eaux bleues des Caraïbes. Une doline devenue un spot de plongée incontournable dans les Bahamas. De nombreux apnéistes, avides de verticalité, s’y aventuraient aussi régulièrement.

Avant de se baigner, Ronan et Mary s’étaient rendus sur la corniche rocheuse qui dominait l’endroit. Ce gouffre bleu dévoilait des nuances d’une beauté incroyable. Le bord surplombant le sable était vert clair et se dégradait vers un bleu de plus en plus foncé à mesure que la profondeur augmentait.

Ils avaient observé un long moment des équipages pourvus de combinaison et de bouteilles qui se préparaient à descendre explorer le site. Ronan les admirait, lui qui pour rien au monde n’aurait pu les accompagner. Imaginer cet abîme de deux cents mètres à la verticale l’effrayait.

Le Breton, qui vénérait pourtant le milieu marin et était aussi à l’aise dans l’eau qu’un poisson, reconnaissait volontiers que la plongée n’était pas sa tasse de thé, n’appréciant pas les abysses pleins de mystère. Il aimait l’océan pour bien des raisons : sa beauté chaque jour différente, la sensation de liberté qu’il ressentait lorsqu’il naviguait, mais préférait assurément évoluer en surface.

Mary non plus n’aurait jamais osé s’aventurer dans cet environnement vertigineux. Comme son compagnon, l’Irlandaise aimait l’océan et adorait se baigner, mais elle n’avait jamais pratiqué la plongée.

Par ailleurs, elle avait tiré un grand bénéfice des bains de mer chez elle dans le West Cork. Cela faisait quatre ans qu’Éric, son ancien compagnon, avait été assassiné et qu’elle avait été kidnappée et séquestrée. S’en était suivie une longue période de dépression. Elle avait réussi à remonter la pente grâce à sa thérapeute, mais aussi grâce à ses baignades symboliques qui avaient été un véritable rituel salvateur pour sa santé mentale. L’océan avait un pouvoir purifiant sur son corps et soignait ses blessures invisibles. Pendant de longs mois, elle s’était rendue presque quotidiennement sur la plage de Barleycove pour s’asseoir sur le sable à marée montante. Petit à petit, les vaguelettes ou les véritables vagues, selon l’état de la mer, atteignaient ses pieds et venaient recouvrir son corps, la rapprochant chaque jour un peu plus de la guérison.

Mary se sentait bien avec Ronan ; toutefois, elle se savait toujours fragile et redoutait que tôt ou tard, le malaise ne la rattrape. Bien consciente que le traumatisme vécu aurait des conséquences sur sa vie à tout jamais et que ce drame avait ouvert des failles en elle, elle n’était pas certaine que ses angoisses l’aient complètement quittée, et malgré la confiance qu’elle éprouvait envers son compagnon, elle n’avait jamais voulu lui faire part de ses doutes, persuadée que le temps parviendrait à guérir ses blessures.

Ronan, désormais allongé sur la plage, sentait la chaleur du sable rayonner dans tout son corps, mais ce n’était rien comparé à l’effervescence qu’il ressentait au contact de la peau de Mary, assise à califourchon sur lui.

Les doigts fins de la jeune femme se faufilaient dans sa chevelure et ses lèvres effleuraient sa bouche, ses joues, ses paupières son front, tandis que les mains de Ronan caressaient son dos jusqu’à la naissance de ses fesses.

— Je pourrais rester ici pour l’éternité, murmura-t-elle.

Ronan ferma les yeux et un sourire de satisfaction s’afficha sur son visage. Lui aussi pourrait y passer le restant de ses jours. Après tout, pourquoi ne pas vivre dans cet environnement exceptionnel avec celle qu’il aimait ?

— Être avec toi pour toujours ? Un programme qui me tente bien…

— On n’a pas besoin de grand-chose pour vivre ici. Une cabane près de la plage, un petit bateau pour pêcher un peu de poisson et des langoustes…

— J’adore ta vision simple de la vie… chuchota Ronan.

Les baisers de sa compagne s’étaient transformés en légers coups de langue ; désormais elle s’amusait à lécher le sel que la mer avait laissé sur la peau de son visage en séchant. Ronan sentit des frissons parcourir son corps tout entier.

Était-ce un avant-goût du paradis ? Était-il digne de tout ce bonheur ? Il l’ignorait. Mais Mary, après avoir traversé des moments difficiles, méritait pleinement d’être heureuse. Et tout ce qu’il souhaitait était de contribuer à son bien-être. Il comptait bien profiter au maximum de ces moments, sans perdre une miette de tous ces plaisirs qui s’offraient à lui.

Le duo avait traversé l’Atlantique pour convoyer un voilier de Portsmouth, au sud de l’Angleterre, jusqu’aux Bahamas. Ronan, qui avait été mandaté par un couple de Britanniques résidant à Long Island, avait proposé à Mary de l’accompagner. Elle qui n’avait jamais traversé l’Atlantique en bateau avait trouvé l’idée géniale. L’embarcation livrée, ils avaient prévu de rester deux ou trois jours sur Long Island, puis de découvrir les îles alentour, Crooked Island et les Exumas, avant de rentrer à Kinsale, en Irlande. Mais l’idée de prolonger leur séjour s’imposa dans leur esprit.

— On pourrait reporter notre départ, lança Ronan. Il me reste plus de trois semaines avant le prochain convoyage, ça laisse un peu de marge…

Mary, elle, avait confié les clés de sa galerie d’art située au centre-ville de Cork à une fidèle amie.

— Excellente idée, je vais demander à Bridget de me remplacer encore quelques jours, répondit-elle sans cesser d’embrasser la peau de Ronan.

— L’hôtel est loin d’être plein, on va garder notre chambre et je décalerai notre billet d’avion, fit-il en poursuivant ses caresses.

Mary lui répondit par un large sourire et posa sa tête sur son torse pour apprécier les va-et-vient de ses mains.

Au moment où ils envisageaient ces jours de volupté supplémentaires, une voix masculine retentit au loin et sortit le couple de sa bulle délicieuse.

— Help, help !

Puis la voix se fit plus forte encore.

— À l’aide, au secours !

Mary se redressa et tourna la tête vers l’endroit d’où provenaient les cris. Tous deux se levèrent d’un bond et scrutèrent la plage.

Un plongeur en panique à la surface du Blue Hole venait d’arracher son masque alors qu’un autre plongeur nageait vers lui pour lui porter assistance.

1Trou Bleu de Dean.

Chapitre 2

Après une course folle sur le sable, Ronan et Mary arrivèrent à proximité d’un homme d’une trentaine d’années, en combinaison de plongée, qui sortait de l’eau et essayait d’ôter son gilet stabilisateur. Un autre homme, lui aussi en tenue de plongée, le tenait par le bras et, dans un anglais au fort accent allemand, lui demandait ce qu’il lui arrivait.

Ronan et Mary, au bord de l’eau, se présentèrent devant eux pour essayer de les aider.

Le plus jeune laissa tomber ses deux bouteilles de plongée sur le sable et se frotta les yeux.

— Mon oncle… il a disparu dans une cavité, expliqua-t-il en anglais.

— Disparu ? Comment ça ? s’étonna l’Allemand.

— Il est entré dans une galerie et n’en est pas ressorti.

— Il a pénétré dans une des grottes ? À quelle profondeur ?

— On n’était même pas à dix mètres…

— Et vous l’avez suivi ? intervint Ronan.

— Non, jouer les spéléos, c’est vraiment pas mon truc… Je ne comprends pas pourquoi il s’est engouffré là-dedans. Il me suivait, et quand je me suis retourné, il n’était plus là. J’ai bien vu plusieurs entrées de boyaux creusées dans la paroi, mais je ne sais pas dans laquelle il s’est engagé. J’ai attendu un peu, je pensais qu’il allait ressortir… mais je ne l’ai pas revu. J’ai commencé à paniquer et j’ai décidé de faire surface.

Le regard inquiet, il s’adressa à l’autre plongeur :

— J’ai peur qu’il ne soit resté coincé et qu’il n’arrive pas à remonter.

— Je vais aller voir avec mes amis, déclara l’Allemand en désignant deux autres personnes qui se trouvaient sur un bateau au mouillage à la périphérie du Trou Bleu.

Le jeune homme acquiesça, l’autre retourna à l’eau et nagea pour rejoindre ses coéquipiers. Arrivé à l’embarcation, il expliqua brièvement la situation à un homme et une femme qui s’équipèrent immédiatement et disparurent vers les profondeurs.

Le jeune homme s’assit sur le sable, visiblement accablé. Ronan, qui avait décelé son accent, s’adressa à lui en français.

— Ces personnes vont faire tout leur possible… tenta-t-il.

Après s’être présentés, Ronan et Mary discutèrent avec lui en attendant le retour des plongeurs.

Chris Maréchal avait trente-deux ans et était originaire du Morbihan. Il était venu spécialement aux Bahamas de Bretagne pour accompagner son oncle, Alban, qui rêvait depuis longtemps de découvrir le Blue Hole.

— C’est le frère de ma mère. C’est lui qui m’a appris à plonger quand j’étais ado, précisa Chris. J’en ai passé du temps sous l’eau avec lui, à Groix. Qu’est-ce qu’on a pêché comme araignées…

Il détailla leur périple. Un vol pour Nassau, un bateau loué, du cabotage entre les îles pendant quelques jours où ils avaient flâné dans les eaux tropicales. La visite à un ami installé dans l’île voisine de Great Exuma, et aujourd’hui cette plongée qui était le but véritable de leur voyage.

Mary scrutait la surface du Dean’s Blue Hole et espérait voir le trio allemand réapparaître au plus vite avec l’oncle de Chris. Mais le temps passait et personne ne remontait. En secret, elle appréhendait de plus en plus la suite des événements.

Ronan avait lui aussi expliqué la raison de son voyage avec Mary. La traversée de l’Atlantique à bord du voilier qu’ils avaient convoyé jusqu’à Clarence Town, le port voisin situé à quelques kilomètres de la plage, et leur souhait de prolonger leur séjour sur l’île avant de rentrer en Irlande. Le jeune homme écoutait sans mot dire, mais son regard perdu en disait long sur son état de stress. Il vérifia sa montre. Il savait bien que les chances de son oncle diminuaient de minute en minute.

Ronan ne savait plus que dire devant la mine dépitée du jeune homme. Complètement déstabilisé, il échangea des regards pleins d’interrogations avec Mary.

Elle aussi semblait prise au dépourvu par cette situation inattendue qui s’imposait à eux.

Quelques minutes plus tard, les trois plongeurs refirent surface et nagèrent vers la plage. Alors qu’ils ôtaient leur matériel, Chris, Ronan et Mary aperçurent immédiatement la déception qui s’affichait sur leurs visages.

— On n’a rien vu. Rien du tout… annonça l’Allemand.

— Il faut appeler les secours, lança Mary. Ils ont sûrement des moyens d’explorer ces cavités, non ?

Chris secoua la tête de gauche à droite.

— Même si on le retrouve, ce sera trop tard…

Mais Mary avait déjà commencé à courir vers une paillote qui se trouvait en haut de la plage. Elle demanda au serveur de donner l’alerte, ce qu’il fit immédiatement à l’aide de son téléphone portable.

Une vingtaine de minutes plus tard, une Jeep apparut sur le chemin d’accès et deux policiers en uniforme arrivèrent auprès d’eux.

— Police royale des Bahamas, sergent Brown, que puis-je pour vous ? se présenta le plus gradé.

Chris expliqua la situation en détail. Le policier bahamien, sans étonnement, répondit que le Blue Hole était malheureusement le théâtre de nombreux accidents de plongée.

— Un panneau d’information a été installé sur le site, il invite à la plus grande prudence, indiqua le sergent en montrant du doigt la signalétique en question.

— Mais que comptez-vous faire ? s’exclama Mary.

— Nous ne sommes pas équipés pour explorer cet endroit, madame, répondit-il sèchement.

Il lui demanda dans la foulée de décliner son identité et d’expliquer la raison de sa présence sur l’île. Elle obtempéra tout en précisant qu’elle trouvait scandaleuse leur absence de volonté de rechercher le disparu.

— Les touristes plongent à leurs risques et périls, annonça le deuxième policier en soutien à son supérieur.

Les deux hommes en uniforme étaient visiblement excédés par le nombre d’accidents qui avait lieu sur ce site. Leur ton plutôt brutal s’adoucit néanmoins pendant la conversation et ils exprimèrent leur regret de ne rien pouvoir faire de plus. Avant de quitter la plage, ils demandèrent à Chris de venir au poste de police de Clarence Town pour déclarer l’accident. Le village n’était qu’à environ sept kilomètres de la plage.

Chris s’assit sur le sable et resta sans voix pendant un long moment, perdu dans ses pensées.

— On va l’accompagner chez les flics, on ne peut pas le laisser seul comme ça… lâcha Mary à Ronan, qui acquiesça.

Chris semblait désorienté, mais un soupçon de lucidité fit surface.

— Il faut d’abord que je ramène le bateau au port, je ne peux pas le laisser au mouillage, fit le jeune homme en désignant une grosse vedette ancrée à quelques dizaines de mètres de la plage.

Constatant son abattement, Ronan déclara :

— Je vais m’en charger. Tu n’as pas la tête à ça, mon gars. Mary va t’accompagner au poste de police, pendant ce temps-là, je ramènerai le bateau à la marina de Clarence Town.

— C’est plus raisonnable, en effet, acquiesça Mary.

Chris ne trouva rien à redire. Il se contenta de donner quelques précisions à Ronan concernant le démarrage du moteur. Celui-ci se mit à l’eau et nagea jusqu’au bateau de location. En se hissant sur la plage arrière, il lut le nom : Coral Paradise, Nassau. Il se sécha rapidement avec une serviette qui se trouvait sur une banquette, puis entra dans la timonerie. Il mit en marche le moteur, actionna le treuil électrique pour lever l’ancre et s’approcha du rivage pour beacher le bateau sur le sable. Chris monta à bord pour enlever sa combinaison Néoprène et enfiler un short et un tee-shirt secs. Pendant ce temps, Mary retourna récupérer leurs affaires restées sur le sable après leur baignade. Lorsqu’elle revint près du bateau, Chris enjamba le bastingage pour la rejoindre, et Ronan déclara :

— On se retrouve tout à l’heure au port, OK ?

Mary leva un pouce, puis, alors qu’elle allait s’éloigner, se ravisa :

— Attends, prends ton téléphone, on ne sait jamais.

Ronan gagna l’étrave du bateau pour saisir l’appareil que lui tendait Mary et lui fit un clin d’œil avant de retourner à la barre.

Mary et Chris gravirent le chemin de la plage et se dirigèrent vers le parking où le couple avait garé la Jeep qu’ils avaient louée.

Mary démarra la voiture et prit la direction du poste de police de Clarence Town.

Ronan quitta l’anse du Blue Hole à faible allure puis longea la côte sauvage pendant quelques minutes avant d’apercevoir la courte jetée faite d’un long amas de pierres empilées qui abritait le port de Clarence. En doublant l’éperon rocheux, il jeta un regard à l’hôtel où il résidait avec Mary ; un bâtiment ocre d’un étage qui surplombait le port. Les infrastructures de la marina étaient succinctes, se limitant à deux pontons. Plusieurs grosses vedettes de pêche au gros et des voiliers s’y trouvaient, mais quelques places étaient encore disponibles pour y amarrer le bateau. Après avoir disposé des pare-battages contre la coque en plastique, Ronan accosta et noua les aussières aux anneaux métalliques.

Il coupa le moteur puis éteignit les appareils de navigation.

Par curiosité, il ouvrit le seul tiroir qui se trouvait près de la barre. Il y découvrit deux passeports ainsi que les téléphones des plongeurs.

Assis sur le fauteuil de pilotage, Ronan détailla les papiers. Christopher Maréchal, né le 10 avril 1989 à Lorient, domicilié dans la même ville au 13 quai des Indes. L’autre passeport était au nom d’Alban, Pierre, Maréchal, né le 22 octobre 1962 à Lorient, domicilié au 16 parc de la Citadelle à Larmor-Plage.

Tous deux affichaient le même tampon du département des douanes des Bahamas daté du 21 mai, jour de leur entrée sur le territoire. Il les reposa dans le tiroir et attrapa une pochette en cuir noir qui contenait les papiers du Coral Paradise. Les caractéristiques du bateau, de la documentation technique, les papiers d’immatriculation et le contrat de location étaient également présents.

Ronan referma le tiroir et resta quelques instants pensif en imaginant Chris retourner en France sans son oncle.

Partir en vacances à deux et revenir seul…

Et si cela devait lui arriver… Partir avec Mary et revenir sans elle… Il chassa immédiatement cette pensée, cela ne servait à rien d’imaginer ce genre de choses. Il se remémora cependant ce que sa compagne avait vécu. Elle avait embarqué avec Éric sur leur voilier pour rallier La Rochelle à Schull, en Irlande, et ils n’étaient jamais arrivés à destination… Elle avait donc fait face à un drame similaire, à la différence qu’elle n’avait non pas perdu un oncle, mais son compagnon. Il essayait depuis de lui faire oublier cette période dramatique de son passé, mais y arrivait-il vraiment ? Il l’espérait…

En ce moment, Chris Maréchal doit être en train d’expliquer en détail le déroulement de sa plongée… Heureusement qu’il n’est pas seul, se consola-t-il. Elle est vraiment admirable, ma Mary…

Alors qu’il était perdu dans ses réflexions, un bruit derrière lui le fit sursauter. Il se retourna ; deux hommes occupaient l’entrée de la timonerie. Un grand type roux, les bras écartés sur les montants de la porte, barrait intégralement la sortie de son corps massif. L’autre, plus petit, le braquait de son pistolet et lui fit un signe sans équivoque pour l’inviter à les suivre.

Chapitre 3

Le sergent Brown avait accueilli Chris et Mary dans le hall du poste de police, situé non loin du port de Clarence Town, puis les avait accompagnés dans une pièce voisine. Ils prirent place devant le bureau du policier pendant que l’adjoint s’installait derrière le clavier d’un ordinateur posé sur une table voisine.

Chris avait détaillé le déroulement de la journée aux deux policiers. Le mouillage du bateau dans l’anse du Dean’s Blue Hole, la préparation du matériel de plongée et leurs intentions. Descendre à cinquante mètres, puis remonter le long de la paroi en prenant le temps d’observer les anfractuosités de la doline et la faune des lieux. Il détailla la mise à l’eau avec Alban, leur nage tranquille jusqu’aux abords du trou. Comme à chaque fois qu’ils plongeaient ensemble, ils s’étaient mis d’accord sur leur façon de procéder. Leur plongée devait durer trente minutes au maximum et ils feraient deux paliers de décompression – le premier de deux minutes à six mètres de profondeur et le deuxième de neuf minutes à trois mètres – avant de refaire surface. Alban, largement plus expérimenté que son neveu, faisait office de responsable de la palanquée.

Mary, en simple accompagnatrice, n’intervenait pas dans la conversation. Elle espérait que l’entretien ne durerait pas trop longtemps afin de retrouver Ronan au plus vite. Elle se réjouissait à l’avance du dîner qu’ils allaient prendre au restaurant de l’hôtel. Ils avaient prévu de goûter les brochettes de barracuda à l’ananas que le cuisinier leur avait vantées. Chassant cette réjouissante idée, elle prêta de nouveau attention au récit de Chris.

— Une fois passé le goulot du trou, on se rend compte de la largeur véritable du gouffre. Impressionnant… J’avais vu des photos et des vidéos, mais s’y retrouver pour de vrai, c’est autre chose, croyez-moi. Et imaginer le fond deux cents mètres plus bas, qu’on ne distingue pas bien sûr, est vraiment vertigineux…

Mary décela une pointe d’agacement chez le sergent Brown. Visiblement, ce n’était pas ses impressions personnelles que le policier attendait du plongeur, mais des faits concrets. Chris sembla le remarquer et recadra son discours :

— À quelques mètres de profondeur, on a découvert l’entrée de plusieurs galeries horizontales dans les parois de pierre. J’ai passé la tête à l’intérieur de l’une d’elles, mais il n’était pas question que je rentre là-dedans, même si la largeur du boyau me l’aurait permis. Alors j’ai continué à descendre. Alban semblait lui aussi intrigué par ces couloirs, mais j’étais persuadé qu’il allait me suivre. Lorsque je me suis retourné, il n’était plus là.

— Il s’est engouffré à l’intérieur ? demanda le policier.

— Oui, je ne vois pas d’autre explication…

— Vous n’avez pas essayé de le rejoindre ?

— Sûrement pas, fit Chris en secouant la tête. De toute façon, il y avait plusieurs entrées. Comment aurais-je pu savoir laquelle il avait choisie ?

L’adjoint précisa :

— Ces galeries sont un vrai labyrinthe, il vaut mieux ne pas s’y aventurer. En plus, certaines deviennent très étroites, y pénétrer avec un équipement de plongée est très risqué.

Mary imagina le plongeur s’engager dans un conduit et rester bloqué dans les roches ou d’éventuelles stalactites… Elle frissonna. Pour rien au monde, elle serait rentrée dans une galerie sous-marine.

Mary pensa qu’il n’y avait plus grand-chose à ajouter, l’entretien allait se terminer et les policiers demanderaient sûrement à Chris de signer ses déclarations. Son regard oscillait entre les deux policiers et l’affiche de recrutement collée au mur derrière eux. Le flic tapotait le bureau de son crayon d’une façon mécanique, ce qui commençait sérieusement à l’énerver.

— Et vous, madame… ?

— Mary Brennan.

— Oui, madame Brennan. Que faisiez-vous dans le secteur ? demanda le joueur de batterie.

Mary sursauta, surprise par la question. Il n’y avait rien à dire d’elle, elle était étrangère à ce qui s’était joué dans le Trou Bleu.

— Je me trouvais sur la plage avec mon compagnon, Ronan. Nous avons entendu crier et avons couru pour apporter notre aide, tout simplement.

— De quelle nationalité êtes-vous ?

— Irlandaise.

— Et votre compagnon ? Il est français, non ?

— Exact.

— Connaissiez-vous monsieur ? demanda-t-il en désignant Chris d’un mouvement de tête.

— Absolument pas, affirma Mary, qui se demandait où le policier voulait en venir.

— Deux Français se retrouvant au même endroit, ici, sur une plage des Bahamas, ce n’est pas si courant…

Mary ne répondit rien.

Elle se contenta de hausser les épaules pour signifier qu’elle n’était pas choquée par cette coïncidence. Évidemment que Ronan ne connaissait pas Chris. Toutefois, il aurait pu. Deux Bretons, un du Finistère et l’autre du Morbihan. Mary ne précisa pas la proximité de leur origine géographique, persuadée que le Bahamien n’avait aucune notion de l’identité bretonne. Sans compter qu’avec les flics, il valait mieux en dire le moins possible. Et puis, qu’est-ce que ça pouvait bien faire qu’ils aient la même nationalité ? Les hasards de la vie, tout simplement.

— Vous ne vous étiez jamais croisés avant aujourd’hui ?

— Non, affirma Chris. Hier, j’étais avec Alban sur l’île de Great Exuma et les jours précédents, nous naviguions depuis Nassau.

— Ronan et moi sommes arrivés à Long Island il y a deux jours après avoir convoyé un voilier depuis Portsmouth, en Angleterre. Nous allons probablement prolonger notre séjour, car nous adorons cette île.

Elle faillit ajouter que la sérénité qui se dégageait de l’endroit était idéale, mais elle se ravisa par égard au drame qui venait de secouer Chris.

Une fois les déclarations signées, le policier demanda à Chris de revenir rapidement pour présenter ses papiers d’identité ainsi que ceux de son oncle.

Ils quittèrent le poste de police et Mary mena la Jeep jusqu’au port, quelques rues plus loin. Elle se gara sur le parking de l’hôtel qui donnait devant la marina. Le Coral Paradise était bien là. Mary et Chris empruntèrent le ponton en bois pour se rendre jusqu’au bateau. Chris ouvrit la porte coulissante et entra dans la timonerie, suivi de Mary. Puis il descendit dans l’habitacle mais remonta immédiatement.

— Il n’y a personne.

Mary, étonnée, ne répondit pas. Son regard se porta sur les quais et les pontons à la recherche de la silhouette de Ronan. Où pouvait-il bien être ?

Puis elle saisit des jumelles posées devant la barre. D’un mouvement panoramique, elle détailla toute la baie de Clarence. Au-delà du port de plaisance, un dock en béton permettait d’accueillir de gros navires de ravitaillement, mais il était désert. Puis la baie se prolongeait par une longue plage de sable blanc qui s’étalait au pied de quelques villas cossues, dont celle des Britanniques à qui ils avaient livré le voilier. Toujours pas de Ronan.

Chris attrapa les deux passeports demandés par le sergent Brown et les glissa dans la poche arrière de son jean.

— Il est sans doute rentré à l’hôtel, murmura Mary.

— Sûrement.

Tous deux quittèrent le bateau.

— Attendez-moi à la voiture, Chris, le temps que je prévienne Ronan que je dois vous ramener à la police présenter votre passeport.

Le jeune homme acquiesça et continua vers le parking.