Symphonie écossaise - Caroline Le Rhun - E-Book

Symphonie écossaise E-Book

Caroline Le Rhun

0,0

Beschreibung

"Ronan a navigué tout l’été sur un vieux gréement afin de faire découvrir la côte ouest de l’Écosse à des touristes. Il met le bateau à sec sur l’île de Kerrera pour hivernage. Sa compagne Mary doit l’y rejoindre, mais alors qu’elle arrive à Oban, une terrible explosion secoue le port. Mary, indemne, porte secours à une femme blessée.

Le lendemain, lorsqu’elle se présente à l’hôpital pour rendre visite à celle-ci, elle apprend avec stupéfaction que Lucie Sinclair, la jeune victime, a été assassinée. Par ailleurs, Patricia MacDonald, une célèbre violoncelliste qui vit près de chez Lucie, reçoit elle aussi des menaces. L’île, terrain apprécié des randonneurs, est d’ordinaire pourtant très calme : un pub, une ferme, un élevage de saumons, un chantier naval, quelques maisons…

Qui pouvait en vouloir à cette fille appréciée et sans histoire ? L’île de Kerrera cacherait-elle des secrets ? Mary est bien décidée à le découvrir. Mais à vouloir percer les mystères des uns et des autres, ne risque-t-elle pas de se mettre en danger ?

Dans ce cinquième tome, Caroline Le Rhun rend hommage

à la beauté spectaculaire des paysages de l’ouest écossais, et à la spiritualité qu’ils peuvent inspirer…"

À PROPOS DE L'AUTRICE 

"Caroline est née à Lesconil dans une famille de marins-pêcheurs du Pays bigouden. Elle passe son enfance sur les rochers et les plages de son petit port natal.

Début 2020 paraît son premier roman, intitulé "Sombres dérives", suivi depuis par quatre autres polars. Elle puise son inspiration dans cet environnement maritime qui a façonné sa personnalité et lui a donné l’envie d’écrire. Elle aime passer du temps en mer, pour pêcher ou pour le simple plaisir de naviguer.

Amoureuse des grands espaces, elle ne se lasse pas d’arpenter la Bretagne, le sud-ouest de l’Irlande et de découvrir de nouveaux horizons.

Elle vit désormais à Penmarc’h."

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 267

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

CHAPITRE 1

Au large de l’Écosse, l’étrave de l’Endurance fendait la surface des eaux azur et sa proue dressée vers le ciel s’élevait et plongeait avec la régularité d’un métronome. Ronan, penché sur le bastingage de la goélette, observait sa progression avec délectation. Un coup d’œil en l’air lui permit de constater que les voiles blanches, bien tendues, étaient parfaitement réglées pour faire marcher le deux-mâts en harmonie avec les éléments. Colin, le skipper du bateau, était vraiment un marin d’exception. Le Britannique de Portsmouth connaissait son navire par cœur et possédait le savoir-faire pour optimiser sa progression à toutes les allures, par vent faible comme dans le gros temps. Ce matin-là, un léger clapot faisait frémir la mer et la longue ondulation de la houle qui accompagnait le bateau créait un roulis à peine perceptible. La navigation avait été agitée pendant plusieurs jours à cause d’un vent d’ouest soutenu, mais plus le vieux gréement descendait vers le sud, plus la météo devenait calme.

La croisière se terminait après un périple de huit jours sur les côtes ouest de l’Écosse. Plusieurs escales avaient ponctué le voyage, Lochinver, Stornoway sur l’île Lewis, Uig et Armadale, l’île de Skye et l’île de Tiree. Le lendemain, Colin et Ronan débarqueraient leurs passagers à Oban, dernière escale qui marquerait la fin de la croisière et de la saison pour les deux hommes.

L’Endurance, goélette de 21 mètres de longueur, était la propriété d’une société britannique spécialisée dans les croisières sur des bateaux traditionnels. La panoplie de leur catalogue allait du cotre aux deux-mâts, la promesse d’un voyage à la voile sur des bateaux en bois, à l’opposé des paquebots grand format en vogue dans l’industrie du tourisme.

La goélette avait embarqué des clients pendant toute la période estivale pour des séjours à thème. Kayak, photographie ou musique avaient rythmé les stages proposés aux voyageurs. Cette dernière navigation, orientée vers la musique traditionnelle, comptait onze passagers. Les sessions organisées dans les pubs avec des musiciens locaux ponctuaient le périple et se déroulaient toujours dans une convivialité sans pareille.

L’Endurance avait quitté le mouillage de Tiree tôt le matin et mis le cap sur l’île de Staffa. Environ deux heures de navigation, avait estimé Colin. Les passagers attendaient tous avec impatience de découvrir le caillou qui s’annonçait être le clou de leur voyage, c’est du moins ce que le capitaine leur avait promis.

Pour Ronan, la saison se terminait après plus de quatre mois de navigation. Ce parcours lui avait beaucoup plu. Colin partageait ses compétences avec générosité et Ronan, qui avait peu d’expérience dans la voile traditionnelle, avait énormément appris. Par-dessus tout, la variété des paysages écossais l’avait littéralement subjugué. Il était déjà venu à Édimbourg dans sa jeunesse, mais il ne connaissait pas l’ouest du pays. La côte sauvage et parsemée d’îles, les montagnes verdoyantes, arides et toujours majestueuses, l’accueil des Écossais lors des escales, tout l’avait séduit. Un seul mot lui venait à l’esprit pour définir ce qu’il ressentait : ce voyage était grandiose. Il allait partir à regret.

Devant la proue se profilait l’île de Staffa, un des derniers joyaux écossais qu’il aurait l’occasion de voir avant la dernière escale du soir à Iona et leur retour à Oban.

Le bip de la borne d’entrée avait eu l’effet d’une libération pour Mary. Enfin, elle venait de pénétrer dans le musée, après une heure et demie d’attente. Elle se réjouissait d’avoir pu réserver sa place en ligne et ne l’aurait échangée pour rien au monde. Mary s’intéressait au monde de l’art sous toutes ses formes. Elle avait créé la Lee Gallery de Cork à l’automne 2019 et son établissement était devenu un lieu d’exposition prisé des artistes de tous horizons. Mary aimait le mélange des genres et n’avait pas voulu se spécialiser dans un domaine précis. La sculpture y côtoyait la peinture, le graff et tout autre type d’installation. Pour son plaisir personnel aussi bien que pour ses besoins professionnels, elle était à l’affût d’expos en tout genre à découvrir. Il n’était pas question qu’elle manque l’événement de l’année au Modern Museum of Art de Glasgow, Run and cut de l’incontournable star du street art, Banksy. L’artiste était mondialement connu pour ses dessins réalisés au pochoir qui s’intègrent à leur support ou le complètent. Banksy gardait volontairement l’anonymat, mais plusieurs indices laissaient supposer qu’il était originaire de Bristol. Cette identité mystérieuse participait à l’aura de ses œuvres sur tous les continents. Ses fans suivaient ses créations au fil de leurs apparitions ici ou là, disséminant sur la planète sa critique de la société de consommation, de l’absurdité de notre monde actuel. L’artiste, peu friand des expos officielles, avait toutefois accepté d’exposer au sein de cette véritable institution culturelle qu’est le GoMa. Mary l’avait lu dans la presse. Devant ce bâtiment historique de facture classique dont la façade était ornée de colonnes trônait une statue équestre d’un personnage illustre de l’histoire britannique, le duc de Wellington. Depuis de nombreuses années, la tête du duc est étrangement coiffée d’un cône de chantier orange et blanc. Dès que les services de la ville ôtaient l’objet, un autre cône y retrouvait sans délai sa place. Cette irrévérence des Glaswégiens envers l’autorité représentait pour l’artiste rebelle une véritable bonne raison de choisir ce lieu afin d’y exposer.

Mary quitta le vaste hall d’entrée baigné de lumière et pénétra dans la première salle de l’exposition. Ses yeux mirent un long moment avant de s’adapter à la faible luminosité ambiante. Elle découvrit la reconstitution de l’atelier de l’artiste avec un patchwork de pochoirs entouré de bombes de peinture et de matériel divers. Puis s’étalèrent des photos de rues où s’affichaient ses créations. Elle poursuivit dans une salle où le casque d’un policier transformé en boule à facettes reflétait la lumière sur les murs sombres. Plus loin, elle découvrit d’autres œuvres illustrant les idées pacifiques et antimilitaristes de l’artiste. Dans chaque création transpirait son regard à la fois poétique et indigné. Mary était admirative des messages délivrés, simples et percutants.

Son téléphone vibra, elle s’isola du mieux qu’elle put et répondit.

— En pleine expo au GoMa, chuchota-t-elle.

— Tu veux que je te rappelle ? demanda Ronan.

— Non, attends un peu, je vais te donner un aperçu.

Mary se plaça au centre de la pièce, positionna son téléphone en l’air et tourna lentement sur elle-même de façon à faire découvrir à Ronan l’environnement, tout en essayant de ne pas gêner les autres visiteurs.

— Pas si vite, tu me donnes le tournis.

Mary ralentit l’allure, puis repositionna l’écran devant son visage.

— Je ne vois pas vraiment les œuvres d’art derrière toi, mais ça me va, je me satisfais de ton sourire au milieu de l’écran. Pas sûr de comprendre ton univers, mais si ces œuvres tournent autour de toi, eh bien alors, j’aime bien ton système solaire ! Parce que c’est bien toi qui es au centre, non ?

Mary pouffa de rire aussi discrètement qu’elle put.

— Ronan Kerloch, tu es un véritable artiste qui s’ignore ! Et moi, tu sais, ce que j’aime, c’est que tu me surprennes toujours. Et toi, tu es où ?

Ronan tendit à son tour son téléphone à bout de bras et pivota à 360 degrés, montrant le pont du bateau, les voiles bordées et la mer.

— Ah ouais, pas mal non plus… et bien plus lumineux qu’ici !

Le paysage maritime dévoilait une véritable palette de nuances allant du vert au bleu avec un ciel ponctué de nuages blancs potelés. Le contraste entre les deux endroits était total et cette vue océanique conforta Mary dans son choix de rejoindre Ronan sur la côte ouest après sa visite urbaine de Glasgow. Ils raccrochèrent en se donnant rendez-vous le lendemain au port d’Oban.

Staffa n’était plus qu’à quelques centaines de mètres du bateau. Colin se pencha à la descente et cria aux passagers restés à l’intérieur :

— Tout le monde sur le pont, il est temps de venir profiter du spectacle !

Le couple de retraités américains et leurs deux filles surgirent sans délai du ventre du navire, ne voulant pas manquer une étape importante du voyage. Le père, Gregg, qui jouait du bodhrán dans un groupe de Boston, avait convié sa famille pour la musique, mais surtout pour découvrir l’île Lewis, la terre de leurs ancêtres. Ils rejoignirent les autres, qui avaient déjà tous le regard braqué à bâbord.

L’île, haute et massive, était comme posée sur la mer.

— Voici la grotte de Fingal, annonça Colin d’un ton presque théâtral.

Les colonnes de basalte surgissaient de l’eau pour s’élancer vers le ciel étaient recouvertes d’une couche de pierres brunes volcaniques de plusieurs mètres d’épaisseur, elle-même coiffée d’un épais tapis verdoyant qui débordait sur les falaises. La vision du site était stupéfiante. Le minéral et le végétal semblaient s’accorder pour donner naissance à une créature à l’allure assoupie.

Au fur et à mesure que le bateau avançait, l’ouverture de la grotte se révélait. Au cœur de la bête, dans une bouche béante, s’engouffraient les vagues venues de l’ouest.

Colin avait posé une enceinte sur le pont et paniota sur son téléphone portable pour y diffuser de la musique. Tous les regards étaient fixés sur Staffa lorsque l’appareil commença à jouer un morceau de musique classique. La mélodie, douce et lente, se fondit parfaitement dans le moment présent, apportant un lyrisme inattendu au paysage.

Était-ce un rituel pour lui de passer cet air à ses passagers à l’approche de Staffa ? Comme si Colin avait entendu l’interrogation de Ronan, il lui glissa à l’oreille :

— À chaque fois que j’arrive à proximité de l’île, je mets ce morceau. Symphonie no 3 de Mendelssohn, la symphonie écossaise. C’est l’ouverture des « Hébrides », inspirée de la grotte de Fingal. Ça fait toujours son petit effet… Puis il se tut pour laisser place à la musique.

Le rythme s’accordait à l’ondulation de la légère houle qui allait mourir au loin contre les flancs de l’animal. Soudain, l’entrée de cuivres surprit Ronan. Une puissance latente se développa et prit de l’ampleur. Le crescendo devenu menaçant provoqua chez lui des frissons. Le capitaine restait immobile, accroché à un hauban, le regard tourné vers l’île et un léger sourire sur le visage. Il semblait apprécier pleinement ce moment de la symphonie.

La bête pourrait-elle se réveiller ? Une vague plus forte que les autres pénétra dans la grotte et provoqua un tel vacarme qu’il couvrit presque la musique diffusée par l’enceinte.

Les sons plus légers des instruments à vent succédèrent aux cuivres. Ils arrivèrent au bon moment pour accompagner et illustrer le vol des oiseaux marins qui virevoltaient devant la falaise anthracite. La nature s’unirait-elle au compositeur pour créer une mélodie inédite ? Cette idée plut à Ronan et il regretta de ne pouvoir partager cet instant avec Mary.

Puis vint un passage où les violons étaient si rapides et si puissants que leur son pénétra au plus profond de chacun. L’émotion, presque palpable, fit frissonner les corps et tira des larmes à certains.

Lorsque le morceau se termina, un long silence solennel flotta autour des voyageurs. Personne ne voulut rompre ce moment de grâce où la magie du lieu avait été sublimée par l’œuvre musicale.

Quelques instants plus tard, l’Américaine, le regard émerveillé et les yeux humides, se tourna vers Colin, pleine de reconnaissance.

— Vous avez raison, c’est bien le clou du spectacle. Merci, souffla-t-elle, émue.

Colin adorait ces parenthèses enchantées où la surprise laissait place à l’émerveillement. L’ouverture des « Hébrides » faisait toujours cet effet, sur tous les passagers sans exception. Une ouverture en guise de clôture du voyage, c’était sa façon à lui de fermer la dernière page de l’album des vacances. Il pouvait terminer sa croisière, satisfait.

CHAPITRE 2

Mary avait passé la nuit dans un hôtel du centre-ville et avait pris le premier train pour Oban à la station de Queen Street. La ville de Glasgow baignait toujours dans la nuit lorsque le train avait quitté le quai. Il avait longé un bon moment la Clyde avant de bifurquer plein nord dès les premiers contreforts des Highlands. C’est après l’arrêt de Tarbert que l’Irlandaise prit la mesure des paysages rudes et grandioses de l’Écosse. Le soleil se levait et éclairait de sa lumière rasante les flancs des munros, ces montagnes aux formes incurvées, façonnées par les glaciers, caractéristiques de l’Écosse. La végétation verte et le fond des vallées boisées des Lowlands avaient laissé la place aux couleurs brunes et jaunes qui tapissaient les flancs rudes et chauves des montagnes exposées aux vents. Elle eut l’impression de pénétrer dans un autre monde, dans un univers qui ne pouvait exister qu’en ce seul lieu et nulle part ailleurs. Les rails suivaient en grande partie la route principale, un long ruban d’asphalte qui sinuait au cœur des glens. Au fur et à mesure que le train avançait, une montagne différente apparaissait, avec son relief et sa stature unique, comme un individu à part entière. Cette découverte progressive des Highlands lui donna le sentiment d’être accueillie par les membres gigantesques et immobiles d’une véritable famille. Elle les observa avec respect et gratitude à la manière d’une voyageuse reçue en territoire inconnu.

Mary, envoûtée, ne quittait pas des yeux le paysage et le décor qui défilaient. Elle avait prévu un livre très en lien avec son voyage pour meubler les quelques heures de train, mais La Trilogie écossaise de Peter May resta dans son sac, car elle ne voulait rien manquer du spectacle qui se déroulait devant elle. De toute façon, elle n’était pas pressée de s’y plonger, elle aurait tout le temps de la déguster sur l’île de Kerrera, et elle s’imagina dans le cottage qui l’attendait, le roman ouvert devant un feu de cheminée.

Le train arriva à Oban peu après 8 heures du matin. Les rails s’arrêtaient net au bout du quai, Oban était bien la destination d’un voyage, un terminus, et pas un endroit où l’on ne fait que passer. Quand elle quitta le hall de la gare, elle découvrit à sa gauche le port de pêche et le quai des ferries de la Caledonian McBrayne, la compagnie qui assurait le lien avec les grandes îles de l’ouest de l’Écosse. Des maisons victoriennes de trois à quatre étages s’étalaient sur le front de mer. Au rez-de-chaussée, commerces et restaurants donnaient sur la longue rue qui surplombait une grève. Tout au bout, face à la mer se trouvait un restaurant dont le toit en bardage rouge pétant se détachait de l’atmosphère grise des nuages et de la mer. Juste à côté, l’imposant Columba hôtel, édifice de pierre rose, trônait sur le port.

La ville se réveillait à peine, la circulation était presque nulle et seuls deux taxis venaient de quitter leur stationnement après avoir pris en charge des passagers.

Elle avait quelques heures à occuper avant que Ronan à bord de l’Endurance n’accoste au port. À huit heures du matin, les pubs seraient tous fermés. Un petit-déjeuner dans un hôtel lui ferait du bien, elle pourrait y déposer sa valise pour passer une partie de la journée à découvrir la ville. L’hôtel Columba semblait parfait. Elle emprunta le trottoir du côté mer, bien plus large que celui du côté ville et donc plus adapté pour y tirer sa valise à roulettes. Au pied de la promenade, des vaguelettes venaient lécher les blocs de pierre recouverts d’algues vertes. Du côté ville, les devantures défilèrent, boutiques de souvenirs, de vêtements, tour operator d’excursions en mer, pub, pharmacie, banque, quincaillerie… Oban avait vraiment tout ce qu’il fallait. Elle jeta un coup d’œil vers le large. De l’autre côté de la baie, à un peu plus d’un kilomètre, se trouvait l’île de Kerrera. Cet après-midi-là, Ronan et Colin mèneraient le bateau au chantier naval situé à la marina de l’île. L’Endurance y subirait un carénage et y passerait tout l’hiver avant d’enchaîner sur une nouvelle saison de navigation dans l’Ouest écossais au printemps suivant. Ronan, qui avait accepté de réaliser lui-même la peinture de la coque, avait réservé un cottage sur le port de Kerrera et Mary se réjouissait à l’avance de goûter au charme de la vie insulaire pendant ce séjour. Elle avait prévu de se reposer et de faire des randonnées. De loin, la vue du relief accidenté ainsi que la couleur verte des collines lui faisaient déjà envie.

Alors que ses pensées étaient braquées sur les jours suivants, une explosion retentit non loin d’elle. Un souffle violent percuta son corps. Par réflexe, elle lâcha sa valise et se jeta au sol face contre terre. Une fois la tourmente passée, elle leva la tête. Un brouillard de poussière se répandait dans la rue et un silence soudain succéda au vacarme. Les vitrines des commerces environnants avaient explosé et du verre jonchait la rue et les trottoirs. Une personne était allongée devant le pub Cuan Mor dont la devanture n’était plus qu’un amas de matériaux déchiquetés. Mary reprit ses esprits, se leva et accourut vers elle. Son visage était ensanglanté, mais elle était consciente.

— Madame, vous m’entendez ?

La jeune femme d’une trentaine d’années, sonnée, ne parvint pas à répondre immédiatement. Ses yeux étaient ouverts, mais dans le vague. Mary eut un moment de panique. Que faire ? Secours, protection du lieu… aider la victime. Elle fit appel à ses lointains souvenirs de cours de secourisme qui dataient de bien longtemps.

Elle attrapa son portable et composa le 112.

— Avez-vous mal quelque part ?

La jeune femme murmura :

— Mon dos, j’ai mal au dos.

Une opératrice décrocha, demanda la raison de l’appel, et Mary expliqua ce qui venait de se passer. On lui indiqua que les secours étaient déclenchés et qu’ils allaient arriver sur place sous peu.

Mary n’avait jamais été confrontée à une telle situation, elle se sentit perdue. D’autres personnes arrivaient, restaient en retrait et semblaient ne pas vouloir s’impliquer. Et cette fille, gisant au sol… que faire pour elle ? Les bribes des gestes nécessaires pour venir en aide revinrent petit à petit. En cas de choc, immobiliser la tête de la victime pour éviter toute lésion au niveau de la nuque. Elle s’agenouilla près de la jeune femme, cala ses coudes au sol et posa les paumes de chaque côté du crâne. Entre-temps, d’autres personnes étaient arrivées et avaient demandé si elles pouvaient aider. Mary demanda à l’une d’elles de surveiller la circulation pour protéger la zone, car la chaussée était toute proche.

— Mon bras, je n’arrive pas à le bouger.

— Restez immobile, les secours vont arriver sous peu.

Mary voyait son visage à l’envers, ce qui lui donnait une vision étrange. Elle y décela de l’incompréhension, puis elle y perçut une certaine lucidité. La jeune femme chercha le regard de Mary, comme si elle voulait y trouver du réconfort. Mary ne se déroba pas, au contraire, compatissante, elle voulait la rassurer.

— Ne vous inquiétez pas, l’ambulance est en route. On va s’occuper de vous.

Mais qu’est-ce qu’elle faisait là ? Plongée au cœur d’un événement improbable dans un lieu où elle n’était jamais venue. Et dire que, si elle avait emprunté le trottoir d’en face une minute avant, elle aurait pu, comme la jeune femme, être soufflée par l’explosion. Le destin se joue à peu de chose. Mary regarda dans l’établissement à travers la façade éventrée.

— Il y a quelqu’un à l’intérieur ?

— Non, j’étais seule. J’ouvrais, dit-elle en économisant ses mots, toujours en fixant Mary dans les yeux.

Mary était extrêmement tendue et stressée par la situation. Ses bras commençaient à être tétanisés par sa position inconfortable. Elle réalisa qu’elle serrait peut-être trop fort la tête de la jeune femme, elle relâcha légèrement la pression de peur de lui faire mal. Elle eut le sentiment que la vie de cette fille tenait entre ses mains, au sens propre comme au figuré. Son regard lui confirma ce qu’elle pensait. Mary était garante de sa vie, une bouée de sauvetage. Elle ressentit un vertige et une responsabilité énorme peser sur elle.

— Comment tu t’appelles ?

— Lucie.

Par moments, elle refermait ses paupières, sans doute pour essayer de contrôler sa douleur. La longue chevelure châtain clair de la jeune femme était légèrement collante par endroits à cause du sang, mais l’hémorragie semblait être de faible ampleur, provoquée par des éclats de verre. Le reste de son corps ne montrait pas de signe superficiel de blessure. Ses jambes étaient mobiles et sa respiration régulière. Au bord de la route, un homme se chargeait d’organiser la circulation.

— Avancez, ne restez pas là, il n’y a rien à voir. Faites place pour les secours !

Au loin, le son d’une sirène approchait. Lucie, qui devait avoir une bonne dizaine d’années de moins qu’elle, plongea profondément ses yeux dans le regard de Mary. Mais ce n’était plus de l’incompréhension que l’Irlandaise y lut, mais de la peur.

— Ne vous inquiétez pas, les secours arrivent, répéta Mary.

L’expression de son visage ne s’apaisait pas et une peur incontrôlable s’empara d’elle. Mary se demanda ce qui pouvait provoquer cette soudaine panique.

L’ambulance se gara et un homme et une femme surgirent du véhicule.

Lucie, toujours accrochée au regard de Mary, murmura un « reste avec moi » à peine audible. Devant l’incompréhension de Mary, elle répéta plus fort :

— Reste avec moi !

Mary sentit ses larmes monter. Le secouriste indiqua qu’il allait placer un collier cervical à la jeune femme, en remplacement de ses mains.

— Ce que vous avez fait est très bien, madame.

— Je veux qu’elle reste avec moi, répéta Lucie au médecin.

— Vous êtes de sa famille ?

— Non, je passais sur le trottoir d’en face.

— Désolé, mais vous ne pouvez pas l’accompagner dans l’ambulance.

En quelques mouvements, les secouristes sécurisèrent la victime, l’installèrent sur le brancard et se déplacèrent à l’arrière du véhicule.

— On a voulu me tuer.

Sa phrase, bien qu’inattendue, ne choqua pas les secouristes, qui empoignèrent le brancard pour le glisser dans l’habitacle.

— Comment ça ? lança Mary, estomaquée, qui n’avait pas envisagé autre chose qu’une explosion accidentelle.

Lucie n’eut pas le temps de répondre.

— Je viendrai à l’hôpital, Lucie, promit-elle.

Les portes arrière de l’ambulance claquèrent et Mary alerta les policiers.

— Vous avez entendu ? Elle dit qu’on a voulu la tuer !

— Ne vous inquiétez pas, madame, elle est entre de bonnes mains. Laissez-nous l’évacuer rapidement, s’il vous plaît. Ne craignez rien, la police est avertie.

Ces mots rassurèrent à peine Mary, qui restait choquée de l’affirmation de la jeune femme. Le véhicule partit en trombe, sirène hurlante, vers l’hôpital d’Oban.

CHAPITRE 3

L’Endurance avait passé sa dernière nuit au mouillage devant l’île d’Iona. Les passagers avaient visité l’abbaye pendant que Colin et Ronan étaient restés à bord pour discuter du travail que Ronan devrait réaliser sur le bateau, un nettoyage et la peinture de la coque. Colin, qui avait des obligations familiales, ne pouvait rester pour l’accompagner. Le bateau passerait l’hiver au chantier de Kerrera, son moteur serait révisé et, après l’avoir remis à l’eau fin avril, Colin en reprendrait le commandement pour une nouvelle saison de croisières.

Le vieux gréement effectuait ses dernières heures de navigation dans les eaux écossaises. La mer calme et le vent faible mais régulier donnaient une touche très agréable à l’ultime étape. Les croisiéristes allaient tous regagner leur foyer et cette aventure partagée ne serait bientôt plus qu’un souvenir. Des liens forts s’étaient créés pendant ces huit jours de navigation. Certains allaient se promettre de rester en contact. Les réseaux sociaux étaient souvent d’une grande aide, mais, une fois rentrés, qui allait vraiment respecter ses engagements ? Les destins se croisaient, les moments passés ensemble étaient appréciés, puis la vie continuait ailleurs avec d’autres visages et d’autres personnes.

Sur le pont, les passagers profitaient de ces ultimes moments pour observer les dernières vues de la côte occidentale. Patrick, un musicien-photographe, avait remballé son reflex dans une grande sacoche noire et pianotait sur son téléphone portable, comme s’il voulait se reconnecter à la civilisation après une longue parenthèse hors du temps. Soudain, son visage prit une expression de gravité. Ronan remarqua son trouble et attendit qu’il s’exprime.

— Une explosion a eu lieu à Oban.

Tout le monde se tourna vers lui en attendant la suite.

— Ce matin.

— À Oban ? répéta un autre homme.

Immédiatement, en pensant à Mary, qui venait d’y arriver, Ronan ressentit une frayeur et ses mains se crispèrent sur la barre.

— Dans un pub du front de mer. Des dégâts matériels et une femme blessée, d’après les nouvelles.

Ronan demanda à Colin de prendre sa place et il s’isola à l’étrave pour contacter Mary. L’appel tomba aussitôt sur sa messagerie. Il essaya deux autres fois, sans résultat, puis revint aux commandes du bateau. Pour éviter que Ronan n’en tire des conclusions trop hâtives, Colin annonça :

— Le réseau téléphonique ici est souvent capricieux. Je peux garder la barre, si tu veux.

Colin sentait l’angoisse de son second.

— Oui, merci.

Ronan laissa passer quelques minutes, puis retenta de joindre Mary sans y parvenir.

— Je vais essayer d’appeler la police, ils pourront peut-être me renseigner.

Colin approuva, puis son regard se porta vers son cap à suivre. Ronan s’isola à nouveau. Il discuta quelques minutes avec son interlocuteur et revint près de Colin, soulagé.

— L’explosion a fait une blessée qui a été transportée à l’hôpital d’Oban. Il s’agirait de la patronne du pub où a eu lieu l’explosion. Pour l’instant, ils ignorent ce qu’il s’est passé.

Après son arrivée mouvementée dans la ville, Mary entra à l’hôtel Columba. On lui proposa un petit-déjeuner complet, mais, encore sous le choc de l’explosion, elle se contenta d’un café, car elle n’avait aucun appétit. Le personnel accepta sans difficulté qu’elle laisse sa valise quelques heures dans l’établissement.

Elle déambula dans la ville, passa près de la distillerie de whisky, puis gravit la colline pour rejoindre l’édifice qui dominait toute la ville. Le monument ressemblait à un colisée de pierre grise. Elle eut confirmation en lisant le panneau qui se trouvait à l’entrée du site. L’édifice avait été construit à la fin du XIXe siècle par un certain John Stuart McCaig, riche philanthrope écossais, admirateur de l’architecture romaine. Le colisée écossais devait bien mesurer une cinquantaine de mètres de diamètre pour une bonne dizaine de mètres de hauteur. Le centre de l’arène était garni d’un espace de pelouse ornementé de plantes et d’arbres. De l’esplanade qui se tenait devant les deux étages d’arches ouvertes sur la ville, Mary observa un long moment le paysage qui donnait sur l’ouest. La vue était panoramique, elle s’étendait du port, juste en contrebas jusqu’à l’île de Mull, au loin, dont le sommet des montagnes était masqué par les nuages. Entre les deux, l’île de Kerrera, posée devant Oban, représentait une protection naturelle aux vents d’ouest. Ses pensées revenaient sans cesse vers l’explosion du matin et vers Lucie. Elle n’espérait qu’une seule chose, que la jeune femme ne soit pas trop gravement blessée. Après plusieurs tentatives, Mary avait réussi à joindre Ronan pour lui faire part des événements. Ronan, soulagé d’entendre sa compagne, n’éprouvait qu’une seule envie, la retrouver sans délai.

À quelques encablures de là, un bateau à deux mâts ornés de voiles blanches naviguait en plein milieu du vaste estuaire de Lorne. L’Endurance était en approche, il était temps de descendre au port. La vue du bateau à voiles lui rappela un épisode de la mythologie grecque, la légende de Thésée. Richard, le père de Mary, lui avait offert un beau livre, La Grèce antique racontée aux enfants, et aimait le lui lire. Thésée, parti combattre le Minotaure, avait dit à Égée, son père, de guetter son retour. Si son bateau arborait une voile blanche, cela signifiait la victoire, a contrario, une voile noire indiquerait la défaite. Égée, posté sur son promontoire, aperçut au loin la voile noire. Dépité, il se jeta dans la mer et périt. Mais il ne pouvait deviner que Thésée avait simplement oublié de changer sa voile. Celles de Ronan étaient bien blanches et Mary s’en réjouit, comme un signe annonciateur des bons moments à venir pour ce séjour écossais.

Elle passa près du pub de Lucie, deux véhicules de police étaient sur place et la devanture avait été cernée de barrières métalliques pour en interdire l’accès. Puis elle arriva au quai nord. De l’autre côté du front de mer, quai sud, le Clansmans venait d’appareiller et quittait le quai des ferries, pour rallier l’île de Mull. Il croisa l’Endurance au moment où le vieux gréement passait le feu de Kerrera, situé à l’extrémité nord de l’île et qui marquait l’entrée dans le chenal d’Oban. Quelques minutes plus tard, la goélette affala ses voiles à l’approche du port pour continuer au moteur et accoster au quai nord.

Ronan fut le premier à monter l’échelle de quai pour amarrer le bateau. Une fois l’opération achevée, il s’approcha de Mary et la serra longuement dans ses bras. Cela faisait maintenant presque cinq mois qu’ils ne s’étaient pas vus, depuis que Ronan avait commencé la saison avec Colin.

— Enfin, lâcha Ronan. J’avais si hâte de te revoir.

Pour réponse, sa compagne lui rendit d’abord un sourire à mi-chemin entre bonheur et soulagement.

— Oh, moi aussi, si tu savais…

— Tu t’es remise de tes émotions ?

— Je suis encore sous le choc, je crois.

Elle tourna la tête vers le Cuan Mor qu’on distinguait à environ 150 mètres de là. Ronan plissa les yeux.

— Ah ouais, quand même ! fit-il, perplexe, en apercevant le trou béant qui défigurait la façade.

Colin arriva à son tour sur le quai. Ronan fit les présentations, puis il retourna à ses obligations. Le photographe fut le premier à déposer ses sacs sur le quai. Ronan reprit son rôle d’équipier et aida à porter les plus lourdes valises. Une fois tous les passagers descendus, Ronan fit le tour des cabines et des parties communes du bateau pour s’assurer que rien n’avait été oublié et ce fut l’heure des au revoir. L’équipage remercia les voyageurs, qui remercièrent à leur tour l’équipage pour ce périple qui leur en avait mis plein les yeux, « et les oreilles », compléta l’Américaine qui avait été ravie des escales musicales, mais surtout subjuguée par la mise en scène de Colin devant l’île de Staffa.

Chacun se dirigea à son rythme vers la gare qui se trouvait près du quai sud, à trois cents mètres de là.

— Voilà une belle aventure qui s’achève, fit Colin, un brin nostalgique. Pas tout à fait pour toi, tu vas encore passer un petit moment à t’occuper de la vieille dame !

— Ouais, avec grand plaisir ! Je vais la bichonner, ta lady.

Ronan regarda sa montre.

— Il est temps d’y aller, la marée n’attend pas, faudrait pas qu’on échoue cette valeureuse vieille dame sur un banc de sable.

— Juste un moment, demanda Mary. Il faut que je récupère ma valise à l’hôtel.

La traversée jusqu’à l’île de Kerrera fut rapide. Colin mena le bateau au moteur jusqu’à la marina, car hisser les voiles pour une distance si courte était inutile. L’anse d’Ardantrive abritait une marina faite de quatre pontons pouvant accueillir une bonne cinquantaine de bateaux. Sur le quai en béton, un type leur fit des signes et Colin suivit les instructions qu’il mimait pour le diriger derrière un quai en béton. Ronan, par précaution, avait déjà positionné des pare-battage contre la coque du bateau. Le gars d’une bonne quarantaine d’années annonça :

— Hello, guys ! On va le monter tout de suite, il y a encore suffisamment d’eau.

L’Endurance était attendue et, déjà, l’élévateur à bateaux, piloté par un employé du chantier, était positionné au-dessus de l’espace destiné à sortir les bateaux, sangles immergées.

Colin descendit du bateau et serra la main du gars.

— Gordon Ross, se présenta le patron au fin collier de barbe tirant sur le roux.

— Colin Bray. Ravi de faire enfin ta connaissance, après ces nombreux échanges au téléphone. Ronan Kerloch, mon équipier, et voici Mary, sa compagne.

Ils se saluèrent à distance.

— Mike va se charger de remonter votre bateau.

L’employé, les commandes accrochées autour du cou, leva le pouce en l’air.