Sombres dérives - Caroline Le Rhun - E-Book

Sombres dérives E-Book

Caroline Le Rhun

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Beschreibung

Richard se demande où est passée sa fille, dont le voilier a fait naufrage et le mari a été assassiné. Tandis qu'il se met à sa recherche, il croise la route d'une mystérieuse embarcation.

Qu’est devenue Mary ? Il y a trois mois, elle naviguait avec Éric, son compagnon, entre La Rochelle et Cork, en Irlande. Mais leur voilier a fait naufrage sur les côtes bretonnes. À l’intérieur du bateau gisait le corps d’Éric, assassiné. Aucune trace de la jeune femme. Le père de Mary, Richard, ne peut se résoudre à attendre des nouvelles de la police. L’Irlandais emprunte un yacht pour mener ses propres recherches. Il va alors faire la connaissance de Ronan, un Bigouden en quête de liberté. Ensemble, ils vont traquer un mystérieux voilier, dans une odyssée qui leur fera explorer les divers rivages européens et leurs dangers. Mais jusqu’où les mènera-t-elle ?

Que réservent les flots à Richard et son nouvel acolyte Ronan ?

EXTRAIT

Richard mit le cap plein est et peu de temps après, il aperçut une tâche grise sortir de l’horizon et grossir à vue d’œil. Il saisit sa paire de jumelles et la pointa dans sa direction. Un homme en short et tee-shirt et une jeune femme en paréo et haut de maillot de bain se trouvaient à bord. La coque du bateau était très effilée, visiblement taillée pour la vitesse. Richard l’estima d’une douzaine de mètres de long. Son nom était inscrit en lettres noires sur la coque, Gulf Stream. Richard baissa la manette des gaz pour amorcer son accostage. Un petit coup de marche arrière suffit à stopper l’erre de la puissante vedette.
Il se positionna à couple du Gulf Stream avec précision, s’amarra par l’avant et par l’arrière, puis éteignit le moteur. L’homme avait pris la précaution de positionner des défenses afin que les deux coques ne se heurtent pas.
— Alors, un problème technique, jeunes gens ? lança Richard.
 — Oui. Je n’arrive plus à relancer le moteur. Saleté de machine !
Richard enjamba le bastingage et rejoignit le couple. À l’arrière du Gulf Stream, un grand panneau blanc s’ouvrait sur les entrailles du bateau : deux volumineux moteurs inboard montés en z-drive.
— Dites-moi, ce n’est pas un petit jouet que vous avez-là… constata Richard en se penchant au-dessus des moteurs.
Au même moment, il sentit un objet métallique se poser dans son dos.
 — En effet, deux fois trois cent cinquante chevaux. Et ce que je tiens dans la main n’est pas non plus un jouet.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Caroline Le Rhun est née en 1972 à Lesconil dans une famille de marins-pêcheurs du Pays bigouden. Elle passe son enfance sur les rochers et les plages de son petit port natal. Sombres dérives est son premier roman. Elle puise son inspiration dans cet environnement maritime qui a façonné sa personnalité et lui a donné l’envie d’écrire. Elle aime passer du temps en mer, pour pêcher ou pour le simple plaisir de naviguer. Amoureuse des grands espaces, elle ne se lasse pas d’arpenter la Bretagne, le sud-ouest de l’Irlande et de découvrir de nouveaux horizons. Elle vit désormais à Penmarc’h.

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Veröffentlichungsjahr: 2020

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Couverture

Page de titre

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CE LIVRE EST UN ROMAN. Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

À Monique et Xavier Guirriec, mes parents, Régis, mon mari,

1

Vous êtes sur France Radio, il est midi, l’heure de retrouver la météo marine. Une voix féminine annonça : « Nos prévisions pour le dimanche 13 août. Situation générale et évolution : une dépression de 980 hectopascals au nord des Pays-Bas se décale lentement vers le sud-est en se comblant. Un anticyclone de 1 035 hectopascals est quasi-stationnaire sur les Açores. Voici les prévisions par zone pour les prochaines vingt-quatre heures. Pour Viking et Utsire, vent de secteur nord quatre à cinq beaufort mollissant en fin d’après-midi. Mer forte avec houle de trois à quatre mètres. Forthies, Cromarty, Forth, vent de nord-ouest… »

Le bulletin détailla les conditions météorologiques pour la Mer du Nord, avant d’évoquer la Manche, l’Atlantique et la Méditerranée.1

Dans le golfe de Gascogne, au large de l’Espagne, une élégante vedette blanche était immobile, posée à la surface de l’océan amorphe.

Seul à bord, Richard lisait en plein soleil, allongé sur un confortable matelas à l’avant du bateau. L’homme d’une soixantaine d’années, torse nu, portait un short kaki et un chapeau australien.

Une fenêtre de la timonerie qui donnait sur l’avant du bateau était grande ouverte et laissait s’échapper la radio. D’une oreille distraite, il écoutait la météo en attendant la zone qui le concernait.

Sud Irlande, Sole, Nord Gascogne…

Il reprit brièvement sa lecture et quelques instants plus tard, après avoir évoqué les zones de l’Atlantique nord, la voix détailla les prévisions plus au sud.

… pour Sud Gascogne et Cap Finisterre, vent faible à nul, pas de houle, la mer est belle.

Richard posa son livre à l’envers, se leva et observa autour de lui. En effet, la mer était belle et pas un souffle d’air ne ridait sa surface. Une légère brume masquait la ligne d’horizon et le bleu du ciel se mêlait à celui de l’océan sans qu’on puisse en distinguer la limite.

Il reprit la lecture de Une descente dans le Maelstrom. Son esprit replongea en compagnie des marins dont le bateau était piégé dans une tempête infernale. Un terrible tourbillon qui se forme parfois près des îles Lofoten, en Norvège, aspirait le navire dans les profondeurs de la mer. Plus il avançait dans le récit, plus Richard se laissait absorber par la fureur de l’océan qui avale petit à petit les personnages. La description de cette tragédie maritime était si apocalyptique qu’il en ressentit un frisson. Lorsqu’il arriva à la fin de la nouvelle, il fut déconcerté par l’incroyable contraste qui se dégageait de la scène terrifiante qu’il venait de lire et du calme absolu qui régnait autour de lui. La chaleur l’accablait et la sueur perlait sur son front, bien loin des eaux froides et tourmentées du récit d’Edgar Allan Poe.

Il enfila un tee-shirt car sa peau commençait à brûler. Puis il entra dans la timonerie, coupa la radio et vérifia que la VHF était en état de fonctionner.

— Parfait, dit-il.

Il retourna tranquillement s’allonger en pensant que ce qu’il attendait ne tarderait pas à arriver. Il fit glisser le chapeau sur son visage et ferma les yeux.

Quelques minutes plus tard, le haut-parleur du récepteur VHF grésilla et la voix d’un homme rompit le silence :

— Gulf Stream, Gulf Stream, Gulf Stream, nous sommes en panne de moteur et demandons assistance.

Richard regagna le poste de pilotage et répondit en français avec un léger accent anglophone.

— Ici Glor na Mara, quel est le problème Gulf Stream ? À vous.

— Je suis en panne de moteur. Pouvez-vous m’assister ? Voici ma position, 44° 37’ 63 nord, 3° 56’ 45 ouest. À vous.

Il nota rapidement la position sur un bout de papier et se mit devant l’écran de l’ordinateur de bord. Il saisit les coordonnées dans le logiciel de navigation et l’appareil calcula la distance qui séparait les deux bateaux : 3,8 milles2 nautiques.

Après un court instant de réflexion, il annonça :

— Je suis à moins de 4 milles à l’ouest de votre position. Je mets en route et vous m’apercevrez d’ici quelques minutes. Terminé.

— Merci beaucoup Glor na Mara, terminé.

Richard mit le cap plein est et peu de temps après, il aperçut une tâche grise sortir de l’horizon et grossir à vue d’œil. Il saisit sa paire de jumelles et la pointa dans sa direction. Un homme en short et tee-shirt et une jeune femme en paréo et haut de maillot de bain se trouvaient à bord. La coque du bateau était très effilée, visiblement taillée pour la vitesse. Richard l’estima d’une douzaine de mètres de long. Son nom était inscrit en lettres noires sur la coque, Gulf Stream. Richard baissa la manette des gaz pour amorcer son accostage. Un petit coup de marche arrière suffit à stopper l’erre de la puissante vedette.

Il se positionna à couple du Gulf Stream avec précision, s’amarra par l’avant et par l’arrière, puis éteignit le moteur. L’homme avait pris la précaution de positionner des défenses afin que les deux coques ne se heurtent pas.

— Alors, un problème technique, jeunes gens ? lança Richard.

— Oui. Je n’arrive plus à relancer le moteur. Saleté de machine !

Richard enjamba le bastingage et rejoignit le couple. À l’arrière du Gulf Stream, un grand panneau blanc s’ouvrait sur les entrailles du bateau : deux volumineux moteurs inboard montés en z-drive.

— Dites-moi, ce n’est pas un petit jouet que vous avez-là… constata Richard en se penchant au-dessus des moteurs.

Au même moment, il sentit un objet métallique se poser dans son dos.

— En effet, deux fois trois cent cinquante chevaux. Et ce que je tiens dans la main n’est pas non plus un jouet.

Richard resta immobile et silencieux.

L’homme s’adressa à sa compagne :

— Fouille le yacht pour voir s’il est seul.

— Du bout de son arme, il lui fit signe de s’asseoir sur la banquette arrière.

La femme disparut quelques minutes dans le Glor na Mara, inspecta rapidement toutes les pièces, puis ouvrit des placards dans la cuisine. Elle y choisit quelques provisions et bouteilles d’eau qu’elle glissa dans un sac de sport. Un sweat-shirt traînait sur une banquette, elle l’enfourna aussi.

— Tout est clair, annonça-t-elle.

À la poupe3 du Glor na Mara, elle libéra l’embarcation pneumatique qui était fixée sur ses bossoirs.4 Elle la mit à l’eau et vérifia que le niveau d’essence dans la nourrice était satisfaisant. Tous ses gestes étaient précis et semblaient être rodés par l’expérience. Elle se déplaçait calmement et avec beaucoup d’assurance.

Elle revint à bord du Gulf Stream et largua les amarres. L’homme au pistolet monta dans le Glor na Mara.

— Allez, montez, votre nouveau yacht vous attend, ordonna-t-il en montrant le pneumatique du bout de son arme.

Sans broncher, Richard s’exécuta et embarqua dans la petite annexe blanche.

— Mettez le cap au sud et dans quelques heures vous serez à Santander devant une assiette de tapas et une bonne cerveza. Buvez-en une à notre santé.

— You bastard ! laissa échapper Richard.

La fille balança le sac de sport à ses pieds.

— Ces quelques victuailles pourraient vous servir, si vous n’êtes pas trop gourmand.

Elle referma le capot sur les deux moteurs, se mit aux commandes et démarra. Les machines du Gulf Stream rugirent, visiblement tout à fait en état de fonctionner. Son compagnon, lui, s’apprêtait à démarrer à son tour le Glor na Mara.

L’Irlandais, qui essayait pourtant d’arrêter de fumer, demanda :

— Vous pourriez au moins me passer mes cigarettes ? Si ce n’est pas trop vous demander…

L’homme saisit le paquet et le briquet qui se trouvaient devant la barre. Il les lui jeta en lançant :

— Adios !

Les deux jeunes gens se firent un clin d’œil et mirent les gaz simultanément en direction de l’ouest, chacun dans son embarcation.

Richard s’assit calmement sur le banc de son annexe, regardant les deux bolides s’éloigner à pleine vitesse. Sans même chercher à démarrer son moteur hors-bord, il alluma une cigarette et en tira une bouffée ou deux. Il jeta un coup d’œil à sa montre et releva la tête. Le Glor na Mara ralentit brusquement et l’étrave retomba lentement sur l’eau. Quelques secondes plus tard, la fille diminua sa vitesse et amorça un large demi-tour pour le rejoindre. Richard vit de loin le jeune homme s’énerver, ne comprenant pas ce qu’il se passait. Il avait beau tourner la clé du démarreur, le moteur ne repartait pas. Cette fois-ci la panne n’était pas simulée.

Sur l’écran de l’ordinateur de bord, un message clignotait : « Please enter password ». Il tapa sur les touches du clavier « Glor na Mara », sans résultat. Il recommença en minuscules, sans plus de succès. De rage, il frappa du poing sur le tableau de bord, puis il sortit de la timonerie et fixa Richard au loin sur son annexe.

Ce dernier démarra calmement le moteur hors-bord et se rapprocha tranquillement.

Arrivé à quelques mètres du yacht, il s’adressa à eux avec un léger sourire.

— Alors, un problème technique jeunes gens ?

— Donnez-moi le code !

— Décidément, vous n’avez pas de chance avec les bateaux, vous.

— Donnez-le moi ! répéta le type, en le braquant de son arme.

— Sinon quoi ? Vous ne feriez pas de mal à une mouche.

— Qu’en savez-vous ?

— Oh, je vous connais assez pour pouvoir affirmer ça, vous savez.

Le jeune homme, déconcerté, se tut et observa Richard.

— Ouvrez le tiroir de gauche, près de la barre et regardez dans le dossier vert, dit celui-ci.

L’homme retourna dans la timonerie et trouva le dossier en question. Il contenait plusieurs coupures de presse issues de différents journaux et des articles imprimés. Il les parcourut rapidement. Un article en espagnol, un en anglais, deux en français et un autre en portugais. Tous relataient des actes de piraterie qui avaient eu lieu à divers endroits de la façade atlantique. Dans chaque article, il était question du vol d’un luxueux yacht à moteur. Les malfaiteurs simulaient une panne pour demander assistance à d’autres plaisanciers. Ils s’emparaient du bateau des bons samaritains qui les secouraient et faisaient embarquer les occupants sans violence dans leur annexe avec suffisamment de carburant et de nourriture pour assurer leur survie.

L’homme comprit qu’il venait d’être piégé. Dans son esprit, la colère succéda à la surprise. Comment avait-il pu se laisser avoir si facilement ? Richard devina sa nervosité intérieure car les coupures de presse tremblaient légèrement dans ses mains.

— J’ai équipé ce bateau d’un coupe-circuit dont je suis le seul à connaître le code, bien sûr. Au cas où je tomberais sur des plaisanciers malveillants. C’est rare, mais on ne sait jamais par les temps qui courent, fit-il ironiquement.

Un silence s’installa et ils s’affrontèrent du regard pendant de longues secondes.

— Qui êtes-vous et que faites-vous ici, seul, en haute mer ? lança sèchement le jeune homme.

— Mon nom n’a aucune importance. En fait je vous cherchais. Je voulais vous demander un renseignement.

— Un renseignement. Ici ? En plein Atlantique ? Vous en avez de bonnes, vous !

— D’abord, il fallait vous mettre la main dessus, se défendit Richard. Vous devriez peut-être baisser votre arme, cela faciliterait la discussion. Il faut vraiment que je vous parle, annonça-t-il sérieusement. Puis-je monter ?

Sur la défensive, le type hésitait. Il ne savait plus comment réagir. Il se trouvait en position de faiblesse, mais sentait qu’il n’avait rien à craindre de cet homme-là. Il baissa alors son arme.

— Je vous ai trouvés au port des Minimes à La Rochelle, si vous voulez savoir.

Tout en parlant, Richard avait positionné son annexe entre les deux bateaux et s’était amarré à la plage arrière du Glor na Mara.

— Mais avant que j’oublie, il faut que je récupère quelque chose qui m’appartient.

Il interrogea la jeune femme du regard pour lui demander s’il pouvait monter.

Il n’attendit pas de réponse. Il enjamba le bastingage pour grimper à bord du Gulf Stream, souleva un coffre situé à l’arrière du bateau et y glissa profondément son bras. Il en sortit un boîtier noir équipé d’une ventouse.

— J’y tiens, dit-il. Pour vous montrer ma bonne foi, je ne vous suivrai pas plus loin.

Il descendit à nouveau sur l’annexe gonflable, puis remonta sur le Glor na Mara par la plage arrière.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda la femme. Un émetteur ? Vous avez placé ça dans notre bateau ? Depuis quand est-il là ?

— Exactement. Je l’ai caché hier soir, quand vous étiez en escale à La Rochelle. À la nuit tombée, je me suis glissé à bord et j’ai fixé l’émetteur dans le fond du coffre. Ce matin, quand vous êtes sortis du port, je suis passé à quelques dizaines de mètres de votre bateau pour vous appâter. Ensuite j’ai mis le cap au sud-ouest pour vous attirer vers une zone idéale et vous inciter à passer à l’action. Bien sûr vous pensiez que je ne vous avais pas repérés. Vous me suiviez de loin, sans me perdre de vue. Pour moi, vous n’étiez qu’un petit point gris sur l’horizon, mais mon émetteur m’indiquait aussi votre position sur l’écran de l’ordinateur de bord. Je vous ai attirés au large et quand vous avez jugé que nous étions assez loin des côtes et des autres navires, vous avez lancé votre appel à la VHF, comme je m’y attendais.

— Flic ? ou…

— Vous n’avez rien à craindre de moi, le coupa-t-il.

— Comment connaissez-vous nos méthodes ? Et comment nous avez-vous identifiés ?

— J’ai tout simplement enquêté et observé… et eu beaucoup de chance aussi. Je me suis renseigné sur des faits maritimes qui ont été commis sur la façade atlantique de l’Europe ces derniers mois. J’avais de bonnes raisons de le faire, dit-il d’un air évasif. Voilà comment j’ai pris connaissance de vos actes de piraterie. J’ai étendu mes recherches au-delà des frontières, recoupé toutes les informations et j’ai supposé qu’il s’agissait à chaque fois des mêmes auteurs. Votre rayon d’action est très large. Il s’étend des îles britanniques, à l’Espagne et au Portugal, n’est-ce pas ? Mais aussi de temps en temps aux Antilles… C’est très ingénieux… Agir dans les eaux internationales et dans différents pays, c’est moins risqué pour vous. Il faudrait que tous les pays concernés établissent le lien avec les vols commis hors de leurs frontières pour vous inquiéter. Les enquêtes internationales, c’est toujours compliqué. Et comme vous agissez très peu souvent et que vous ne faites pas de blessés, vous ne dérangez pas grand monde. Vous repérez vos victimes au port ou en mer, et vous les suivez discrètement jusqu’à ce que l’endroit vous convienne. Pas trop de trafic maritime, assez loin des sémaphores et autres centres opérationnels de surveillance et de sauvetage. Vous réglez la puissance d’émission de votre VHF au minimum afin que seuls les navires proches puissent capter votre appel et vous demandez au plaisancier que vous avez ciblé s’il peut vous porter assistance. La solidarité des gens de mer joue en votre faveur, vos interlocuteurs n’hésitent pas une seconde car vous êtes à proximité. Et là, vous subtilisez leur navire. Vous faites en sorte que vos victimes s’en sortent toujours bien en leur laissant de quoi manger, boire et rejoindre la côte.

Les jeunes gens écoutaient attentivement Richard sans interrompre sa démonstration. Juste pour avoir une idée précise de tout ce qu’il savait à leur sujet. Ils gardaient leur calme en apparence, mais intérieurement, une certaine angoisse montait en eux.

— Toujours des vedettes haut de gamme pour filer rapidement et les revendre à très bon prix. Vous maquillez votre bateau avec une fausse immatriculation et vous changez régulièrement de modèle.

Ils le laissèrent encore parler.

— Je pense que vous devez vivre soit sur votre bateau, soit dans un endroit retiré à l’abri des regards. Mais vous êtes certainement discrets et bien organisés.

Le duo échangea un regard plein d’interrogations.

Richard continua :

— Il se trouve que j’ai eu connaissance du témoignage précis de vos dernières victimes. Un couple d’Anglais sur un Chris-Craft de seize mètres, ça vous rappelle des souvenirs sans doute ? Vous les avez dépouillés à l’ouest de Guernesey. J’ai un ami dans la police britannique. Il m’a donné les caractéristiques de votre bateau, un Hornet d’environ douze mètres immatriculé en Belgique. Mais aussi votre description physique : un homme d’environ trente-cinq ans, brun, cheveux courts, yeux bleus. Une femme du même âge environ, cheveux foncés longs et ondulés. C’est en apprenant vos agissements qu’une idée a germé dans mon esprit et ne me quitte plus depuis plus d’un mois. Il fallait que je vous trouve.

— Pourquoi vouliez-vous nous trouver ?

— Des personnes comme vous qui sillonnent l’Océan Atlantique pourraient m’être très utiles. Car vous êtes souvent en haute mer et certainement bien placés pour me renseigner. Le problème était de vous trouver. Vous pouviez être n’importe où et je n’avais aucune information pour m’aiguiller. La seule chose que je supposais était que vous n’aviez pas agi depuis quelque temps et que vous étiez peut-être sur le point de récidiver. Alors je sillonnais les côtes françaises de la Manche au golfe de Gascogne, sans aucune certitude… Par un incroyable hasard, alors que je me trouvais hier en escale au port des Minimes, j’ai remarqué à trois pontons de mon emplacement le même type de bateau que celui figurant dans le rapport de la police britannique. Il n’était pas de nationalité belge comme dans le témoignage, mais français. Puis je vous ai vu monter à bord. La description des Anglais était parfaite. J’ai su tout de suite que c’était vous. Il a fallu un coup de chance extraordinaire pour que nous nous trouvions au même moment dans le même port. Et j’aurais pu malgré tout ne jamais repérer votre bateau.

Un soupçon de tristesse se fit entendre dans sa voix.

— Mais dans mon esprit, il s’agit plutôt d’un coup de pouce du destin que de la chance proprement dite. Je crois aux signes du destin. Pas vous ?

— En effet, c’est plus que de la chance… confirma le jeune homme.

La fille fixait des yeux le pavillon irlandais qui flottait sur le toit de la timonerie.

— Vous êtes un flic irlandais ? demanda-elle.

— Irlandais, oui, mademoiselle. Mais je ne suis pas flic.

— Alors qu’attendez-vous de nous ?

— Écoutez, votre business ne m’intéresse pas. Je garderai le silence sur vous et vos activités. Je cherche des informations sur un bateau particulier.

Il prit alors un ton plus sérieux.

— Connaissez-vous un voilier à deux mâts nommé Lady Liberty ? Pavillon néerlandais.

Les jeunes gens cherchèrent chacun dans leur mémoire.

— Non, dit l’homme. Jamais entendu parler.

La femme secoua la tête pour signifier que ce nom lui était également inconnu.

— Je me disais que vous auriez pu avoir l’occasion de le croiser, en haute mer ou dans un port. Le jeune homme s’étonna :

— C’est le seul moyen que vous avez trouvé pour vous renseigner ?

— La police le recherche, mais sans résultat pour le moment. Moi aussi, je le cherche, mais avec mes propres moyens. C’est pour ça que je voulais vous contacter…

— Vous nous avez piégés uniquement dans ce but ? Pour avoir des infos sur ce voilier ? Et si nous ne vous aidons pas, vous pensez nous donner aux autorités, je suppose…

— Et bien, vous supposez mal. Je pensais réellement que vous auriez pu me renseigner sur ce navire.

— Les voiliers ne nous intéressent pas.

— Oh, je le sais bien. Il vous faut des bateaux très rapides pour fuir. Vous ciblez des yachts à moteur, des bateaux faciles à revendre sur le marché de l’occasion. Ça doit rapporter pas mal tout de même votre petit trafic ?

— Assez pour vivre libre.

— Voyez-vous, ceux que je recherche trafiquent certainement ou ont des choses à se reprocher. Alors peut-être les avez-vous vus ou fréquentés ?

— Nous, on travaille en duo. On ne connaît personne d’autre.

— Oui, bien sûr… de vrais Bonnie & Clyde des océans, si je comprends bien ?

— C’est un peu ça, dit la jeune femme en souriant à son partenaire.

— Et puis l’océan est grand. Même si ce bateau fréquente les mêmes zones que nous, il est très possible qu’on ne l’ait jamais vu, ajouta l’homme.

— En effet, acquiesça Richard. Dans ce cas, je n’ai plus qu’à continuer mes recherches. Même s’il me faudra du temps et compter sur une bonne dose de chance pour retrouver ce ketch…

— Seul sur votre bateau ? Le reste de votre vie n’y suffirait pas.

— Peut-être bien. De toute façon, ils m’ont déjà volé le reste de ma vie, soupira-t-il, saisi par l’émotion.

Un silence pesant s’installa. Puis la jeune femme demanda :

— Qu’est-ce qu’il a bien pu vous faire, ce voilier ?

— Ceux qui naviguent à son bord sont responsables de la disparition de ma fille Mary et de la mort de son compagnon.

1. La météorologie marine lors des bulletins classe les différentes zones géographiques en commençant par citer celles de la mer du Nord (Viking, Utsire, Forthies…), puis la Manche, la mer d’Irlande, l’Atlantique et termine par les zones de Méditerranée.

2. Le mille marin ou mille nautique est une unité de mesure de distance utilisée en navigation maritime et aérienne. Un mille nautique correspond à 1,852 kilomètres. Ici, 3,8 milles nautiques représentent environ 7 kilomètres.

3. Partie arrière d’un navire.

4. Dispositif de levage utilisé sur les navires pour une ancre, une embarcation de sauvetage ou une annexe.

2

Richard invita le couple à l’intérieur du Glor na Mara. Ils entrèrent par une large porte coulissante vitrée. À droite, un vaste carré pouvait recevoir six personnes au moins autour d’une table en bois verni. À gauche, un écran de télévision s’intégrait dans un aménagement de placards et de rangements. Le poste de pilotage occupait l’avant bâbord de la timonerie. Un fauteuil en cuir très confortable était fixé devant la barre. Un PC portable était posé sur le tableau de bord, entouré d’une multitude d’appareils de navigation. Côté tribord, un fauteuil en cuir monté sur un pied en inox permettait de s’orienter vers le carré mais aussi vers l’avant du bateau.

Les aménagements dégageaient une belle qualité de finition, aussi bien dans les bois que dans les cuirs.

Un escalier descendait à droite vers une cuisine équipée et une salle de bains. En face, une porte s’ouvrait sur une couchette garnie de deux lits superposés. Au niveau de l’étrave se trouvait une vaste couchette double.

Richard prépara du café et le couple s’installa dans le carré.

— Je m’appelle Richard Brennan.

— Ronan Kerloch, répondit l’homme en lui serrant la main.

La jeune femme enchaîna :

— Julia Azevedo.

La tension entre les trois interlocuteurs avait complètement disparu.

Comme le soleil faisait face à Ronan et Julia, Richard tira un rideau avant de s’asseoir face à eux.

— Ma fille Mary et son compagnon, Éric, un Français, ont quitté La Rochelle voici trois mois à bord de leur voilier pour me rejoindre en Irlande. Ils ont fait escale au port de Loctudy le 12 mai dernier. Le lendemain, ils ont repris la mer en direction des îles Scilly, en Cornouaille anglaise, où était prévue leur deuxième escale. Mais ils n’y sont jamais parvenus. Ma fille m’envoyait tous les jours des e-mails pour me tenir au courant de leur navigation.

Il saisit son téléphone portable et chercha dans sa messagerie.

— Vers midi, ce 13 mai, j’ai reçu ce dernier message :

« Cher Papa, tout va bien à bord,

Comme prévu, nous avons quitté Loctudy ce matin, une petite brise d’est nous fait remonter vers le nord sans problème. Nous venons de passer Penmarc’h, la mer est calme et le soleil au rendez-vous.

Je profite d’un petit break dans notre navigation pour t’envoyer ces quelques mots. Nous sommes stoppés, à couple d’un joli ketch en bois, Lady Liberty, pavillon néerlandais. Ils vont aussi vers le nord et ont un problème de gouvernail, Éric les aide à réparer. J’espère que ça ne va pas être trop long car il faut que l’on passe le raz de Sein à la bonne heure, avec la marée montante ! Ils sont bizarres ces Hollandais, pas causants et pas très outi » Le message est inachevé. Elle l’a probablement envoyé dans l’urgence. Ils venaient de passer la pointe sud-ouest de la Bretagne.

Ronan connaissait parfaitement la pointe de Penmarc’h, car c’était sa ville d’origine. Il n’en dit rien et laissa Richard continuer.

— Le fait que le message soit interrompu m’a un peu étonné, c’est pourquoi j’ai essayé de la joindre rapidement par téléphone. Mais elle ne répondait ni aux appels, ni aux e-mails. Plus les heures passaient, plus mon inquiétude grandissait. Mon ex-femme, qui habite Dublin, a aussi tenté de l’appeler, sans résultat. Alors nous avons contacté la Garda, la police irlandaise, pour lui faire part de nos craintes. Les policiers ont cherché à nous rassurer mais se sont quand même mis en rapport avec les autorités françaises. Rien d’anormal n’avait été signalé dans ce secteur. La météo était excellente et ne laissait pas présager une quelconque avarie.

Ronan écoutait attentivement le récit de Richard en tournant sa cuiller dans la tasse de café. Il se demandait s’il allait pouvoir finir le breuvage qui ressemblait plus à de l’eau qu’à du café.

— Le lendemain, un coup de téléphone de la Garda m’annonçait que leur bateau s’était fracassé contre les falaises de Plogoff près de la pointe du Raz, un peu plus au nord de Penmarc’h. Le corps d’Éric gisait à l’intérieur, une plaie à la tête. Mais aucune trace de ma fille, Mary avait disparu. J’ai pris le premier vol pour venir sur place. J’ai vu le bateau mis à sec sur le quai du port d’Audierne, mais je n’ai pas pu monter à bord, à cause des investigations, bien sûr. La gendarmerie française avait déjà effectué des prélèvements et commencé à enquêter. Je leur ai fait part du dernier message reçu. Ils se félicitaient d’avoir quelques informations pour commencer leur enquête. Ils m’ont conseillé de retourner en Irlande et de patienter jusqu’à ce qu’ils aient du nouveau car ma présence en France n’était pas nécessaire. Alors, je suis retourné chez moi, à Schull, dans le comté de Cork.

— Sont-ils sur une piste particulière ? demanda Ronan après avoir vidé sa tasse.

— Rien de concret pour l’instant.

— La police n’a pas retrouvé ce ketch ?

— Non, aucune trace de lui. Ni en mer, ni dans les ports français, ni dans les pays voisins. D’après les premières recherches, aucun voilier néerlandais de ce type ne serait immatriculé au nom de Lady Liberty. Il s’agit certainement d’un faux nom et peut-être aussi d’une fausse nationalité. Finalement, les quelques indices dont je disposais n’ont mené à rien. Je ne me fais pas beaucoup d’illusions sur l’issue des investigations. On n’a même pas idée d’où venait ce bateau ni où il se rendait. Le corps d’Éric a été autopsié et la cause de sa mort identifiée. Ce n’est pas le naufrage qui a causé son décès. Il a reçu un choc très violent sur le côté du crâne. Lors des premières constatations faites par la police, un élément a tout de suite attiré l’attention des enquêteurs. Le coup a forcément provoqué des projections de sang. Or, aucune trace n’a été retrouvée à bord de leur voilier. Il a donc été frappé hors de son bateau et son corps déplacé à l’intérieur après sa mort. En revanche, pas d’indice concernant Mary. On ne sait rien de ce qui lui est arrivé. La seule chose que je redoute, c’est qu’un jour on découvre son corps à la côte, ajouta Richard, la voix tremblante.

Cette pensée et ces mots troublèrent son regard et firent frémir Ronan et Julia.

— Je suis rentré chez moi, mais je ne pouvais pas me résoudre à attendre sans rien faire. Impuissant, je tournais comme un lion en cage. Alors j’ai emprunté à un ami ce bateau, un Seabird 50, pour essayer de faire avancer les choses. J’ai pris la mer il y a un mois et demi et depuis, je sillonne l’Atlantique à la recherche de ce voilier. S’il existe une chance de retrouver ces salauds, il faut que je la saisisse. Voilà le but de ma présence ici, dans le golfe de Gascogne.

Ronan était profondément touché par l’émotion de ce père anéanti.

— Ce bateau de quinze mètres de long est rapide et confortable. Il me permet d’être autonome pour naviguer en haute mer. C’est le moyen le plus adapté pour mener à bien mes recherches.

— En effet, c’est une belle unité, confirma Ronan.

— Je navigue au large des côtes françaises, je parcours les ports, les marinas, et je suis à l’écoute permanente de la VHF au cas où j’entendrais quelque chose au sujet du Lady Liberty ou d’un ketch en bois.

— Sans résultat ?

— Pour le moment, non.

Ronan avait pensé avoir affaire à un plaisancier fortuné, mais ce n’était pas du tout le cas. Il faisait face à un père ravagé par l’angoisse de ne pas savoir ce qui était arrivé à sa fille. Jamais cette hypothèse n’aurait pu lui effleurer l’esprit. Richard poursuivit :

— Mary et Éric ont eu le malheur de croiser la route de ce voilier. On les a probablement fait disparaître pour qu’ils ne puissent reconnaître ni le bateau ni ses occupants. Peut-être ont-ils remarqué quelque chose qu’ils n’auraient pas dû voir ? Je ne peux pas continuer à vivre sans savoir ce qui est arrivé à Mary…

Les jeunes gens se rendaient compte que Richard était prêt à tout pour savoir ce qu’il s’était passé. Il avait un bateau très performant et extrêmement bien équipé. Mais Ronan estimait qu’il comptait trop sur le hasard pour repérer ce voilier et que les chances de le retrouver étaient très limitées. Julia demanda :

— Quelles zones sillonnez-vous ?

— Pour l’instant, je me contente de l’Atlantique. De la Galice au nord de la Bretagne.

— C’est si vaste ! Vous êtes seul et vous ne pouvez pas tout voir, surtout la nuit. Ils pourraient très bien passer à quelques milles de vous sans que vous les repériez. Vous faites du quart1 toute la nuit ?

— Oui, c’est vrai… Je ne peux pas voir tous les bateaux qui y naviguent.

— Ils peuvent aussi avoir quitté le secteur et ne jamais y remettre les pieds, non ?

— Bien sûr, c’est possible. Mais si ce sont des trafiquants, ils peuvent aussi y être encore présents, répondit-il pour garder un certain optimisme.

— Peut-être… mais vous n’en savez rien.

Ronan contrait la logique de Richard comme pour lui démontrer que ses arguments ne reposaient sur rien de concret.

Richard en était conscient. Il n’était pas naïf et savait bien que ses chances de trouver ce bateau étaient infimes. C’était pour lui une quête pleine d’incertitudes, mais c’était aussi sa seule option, car rechercher la vérité était tout simplement vital pour lui.

Ronan songea qu’il ne pourrait pas tenir très longtemps à ce rythme, à dormir d’un œil à la barre de son bateau et à monopoliser son esprit dans cette traque improbable. Toutefois, il ne voulait pas être trop pessimiste pour ne pas contrarier ni décourager Richard. Il ne se sentait pas le droit de casser son espoir.

— Je pense qu’ils pratiquent un trafic, un business probablement lucratif puisqu’ils n’hésitent pas à tuer…

— De quoi s’agirait-il ? demanda Julia.

— Je n’en ai aucune idée, répondit Richard. Sur les côtes européennes depuis longtemps ont lieu des trafics en tous genres. Alcool, autrefois, drogue maintenant. Des réseaux sont régulièrement démantelés. Parfois, des cargos transportent des chargements de stupéfiants et ravitaillent des bateaux plus petits à proximité des côtes. Parfois ce sont des voiliers en provenance d’outre Atlantique qui importent de la drogue en Europe… on peut imaginer quelque chose de cet ordre-là…

— Mais aussi quelque chose de complètement différent… avança Ronan. Le mieux serait de n’avoir aucun a priori pour ne pas fausser notre jugement, car nous ignorons tout de leur identité et de leur activité.

Richard fut surpris d’entendre le mot « nous » dans la bouche de Ronan. Celui-ci se sentait visiblement concerné par la situation.

— Vous avez raison, Ronan, il faut garder l’esprit ouvert et ne rien envisager qui puisse nous guider vers une fausse piste.

Après un instant de silence, le jeune homme s’adressa à lui avec franchise :