Horizons obscurs - Caroline Le Rhun - E-Book

Horizons obscurs E-Book

Caroline Le Rhun

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Beschreibung

Qu'a-t-il pu arriver à Céline Marrec ? Ronan, détective amateur, parviendra-t-il à résoudre ce mystère ?


Ronan, qui vit maintenant à Cork avec Mary, est de passage en Bretagne pour valider un examen afin de devenir convoyeur de bateau professionnel. Son ami Erwan, qui vient de lancer à Brest son activité de détective privé, se retrouve dans l’impossibilité d’enquêter sur la disparition d’une jeune femme dans l’archipel de Bréhat. Ronan lui propose alors son aide.
Donner un coup de main est une chose, mais mener des investigations comme le ferait un pro en est une autre… Ronan arrivera-t-il à découvrir ce qui est arrivé à Céline Marrec dont on a retrouvé le kayak vide ? Sur le littoral de la Manche, les tensions s’exacerbent au sujet des énergies marines renouvelables. La disparition de cette océanographe qui travaille au Japon a-t-elle un lien avec les conflits qui se jouent en Bretagne ?
À l’heure où la société doit faire ses choix pour le futur, de la Cité du Ponant au Pays du Soleil Levant, l’horizon peut parfois se révéler particulièrement obscur…


Un nouveau roman sous la plume pleine de suspense de Caroline Le Rhun !


À PROPOS DE L'AUTEURE


Caroline Le Rhun est née à Lesconil dans une famille de marins-pêcheurs du Pays bigouden. Elle passe son enfance sur les rochers et les plages de son petit port natal.
Début 2020 paraît son premier roman, intitulé Sombres dérives. Elle puise son inspiration dans cet environnement maritime qui a façonné sa personnalité et lui a donné l’envie d’écrire. Elle aime passer du temps en mer, pour pêcher ou pour le simple plaisir de naviguer.
Amoureuse des grands espaces, elle ne se lasse pas d’arpenter la Bretagne, le sud-ouest de l’Irlande et de découvrir de nouveaux horizons.
Elle vit désormais à Penmarc’h.



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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

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CE LIVRE EST UN ROMAN. Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant

1

Erwan Le Tallec noua ses chaussures de running et enfila un harnais équipé d’une lampe. Il ferma la porte de son appartement, glissa ses clés dans la poche zippée de sa veste en lycra puis descendit les trois étages de son immeuble.

Le jour se levait à peine sur Brest, les lampadaires étaient encore bien utiles pour éclairer les trottoirs. Il inséra ses Airpods dans ses oreilles et ajusta la lampe sur sa poitrine. Il l’alluma, vérifia son orientation et le halo de lumière éclaira la plaque nouvellement fixée au mur, près du digicode. Les lettres noires sur fond bleu marine de son entreprise s’affichèrent devant lui, Trident investigations. Erwan se félicita de son logo design, un trident à l’horizontale aux pointes orientées vers la gauche. Un sourire sur le visage, il passa la main dessus comme pour s’assurer qu’il était bien réel.

Enfin, il venait de concrétiser son vœu le plus cher, créer sa propre société d’investigation. Après avoir travaillé dans la sécurité informatique pendant plusieurs années à Paris, il s’était orienté vers une carrière de détective privé. Il avait acquis les bases du métier dans une grande agence de la capitale et après quatre ans d’expérience, avait déposé un dossier de validation des acquis de l’expérience. L’agrément de la Commission Nationale de Certification Professionnelle lui avait permis de se lancer de ses propres ailes.

Natif du Sénégal, Erwan Le Tallec avait été adopté par un couple du nord-Finistère, des maraîchers de Moguériec, un petit port situé à une dizaine de kilomètres de Saint-Pol-de-Léon. Son nom breton et sa peau noire n’avaient jamais représenté un problème pour lui. Parfois, à l’annonce de son patronyme on ne peut plus breton, il distinguait une surprise certaine dans les yeux de ses interlocuteurs. La plupart du temps, cet étonnement furtif était propice à plaisanter. Rares étaient les réflexions de mauvais goût, heureusement. Toutefois, dans son enfance, alors qu’il était encore démuni de toute repartie, il se souvenait avoir été blessé par les remarques indélicates de certaines personnes. En grandissant, il avait volontairement décidé de ne pas leur donner prise et cette attitude avait contribué à forger son caractère. Il avait construit sa personnalité de Léonard et de Breton comme tous les petits gars de Mogué et éprouvait une fierté non dissimulée pour son identité singulière.

Erwan était ravi d’avoir trouvé cet appartement qui bénéficiait d’une vue imprenable sur le cours Dajot et sur le port de commerce de Brest. De ses fenêtres, il y avait toujours quelque chose à observer. L’activité des navires marchands et le ballet des grues métalliques, les allées et venues des bateaux de pêche, des navettes à passagers et des remorqueurs. Mais aussi les couchers de soleil au-delà de l’arsenal qui mettaient en valeur la silhouette crénelée du Château. Il en était persuadé, jamais il ne se lasserait de cet endroit.

Depuis qu’il y habitait, il avait pris l’habitude de courir tôt le matin. Avant que la ville s’éveille, il avalait quotidiennement ses six kilomètres, de quoi le mettre en forme pour la journée. Il lança sa playlist, traversa la rue de Denver et pénétra dans l’espace paysager du cours Dajot. Ce parc emblématique de la ville de Brest était édifié sur plus de cinq cents mètres de long, en surplomb du port. Il s’engagea sur la voie bitumée qui divisait la surface dans toute sa longueur et, à petites foulées, parcourut la distance nécessaire à l’échauffement de ses muscles et de ses articulations. Par chance, l’iPhone lui proposa une chanson en parfaite adéquation avec son allure. Wonderful life, du groupe Black, l’accompagna donc tandis que deux rangées de platanes défilaient de chaque côté. Arrivé au bout de la longue allée, il fit face au château puis tourna sur la gauche, où il continua jusqu’au parapet qui dominait les voies d’accès au port. Il longea le jardin d’enfants pour remonter vers le Naval Monument. La tour de granite rose d’une trentaine de mètres de haut avait été élevée en hommage à la marine américaine qui avait œuvré en Europe pendant la Première Guerre mondiale. Avant d’arriver au monument, il prit à droite pour emprunter l’escalier en pierre qui menait au port.

L’escalier de Jean Gabin, comme il l’appelait. Lorsqu’il le foulait de ses pas, il revoyait la scène en noir et blanc du film Remorques, tourné par Jean Grémillon. L’acteur descendait les marches, seul, dans la nuit. La pluie et le vent enveloppaient le personnage dans une ambiance esthétique qui avait autrefois gravé la mémoire du jeune Erwan.

Après la première volée de marches, l’escalier se scindait en lui offrant deux options, la droite ou la gauche. Depuis qu’il l’empruntait, il choisissait toujours de bifurquer à droite pour mettre ses pas dans ceux de Gabin. Ce jour-là, il eut envie de rompre avec ses habitudes.

— Le Tallec, tu commences à t’engluer dans la routine… Un peu de changement ne te ferait pas de mal. Dis, tu m’en voudras pas, hein, Jean Gabin ? dit-il tout haut.

Et il décida de prendre à gauche. Il traversa ensuite les voies de circulation de l’avenue Franklin Roosevelt, avala les marches d’un autre escalier, et se dirigea droit vers le port. Des bâtiments gris de trois étages défilèrent puis le quai Malbert apparut devant lui. Il continua sur le quai de la Douane pour longer le bassin portuaire et d’un coup d’œil, aperçut l’Abeille Bourbon amarré au bout du quai. Un vrai baromètre, ce bateau. Quand il était là, c’est que le temps n’était pas trop mauvais. Sinon, le remorqueur était à poste à Camaret ou aux abords d’Ouessant, prêt à intervenir en cas d’avarie majeure sur un navire croisant au large du Finistère.

La lueur du jour commençait à pointer au-delà des grues du port. Quelques averses tombées en milieu de nuit avaient mouillé le bitume, mais le ciel s’était dégagé et la journée s’annonçait sans nuages, à en croire les étoiles encore visibles au-dessus de la cité du Ponant. La circulation était pratiquement nulle, seule une voiture se garait sur le parking de la compagnie Penn ar Bed.

Erwan passa devant les bars et restaurants encore fermés. Le tabac, lui, était ouvert et les lumières qui se diffusaient au-delà de l’établissement rayonnaient à l’angle de la rue Porstrein.

Décidément, la playlist était raccord avec son rythme de course, se félicitait le joggeur. Bruce Springteen entonna Dancing in the dark, lui donnant le tempo idéal pour augmenter un peu son allure après ce premier kilomètre d’échauffement.

« Il y a des jours comme ça où les choses se présentent bien », pensa-t-il.

Après avoir passé le bâtiment du Grand Large, il monta sur un trottoir. Quelques centaines de mètres plus loin, une benne verte remplie de ferraille se présenta dans sa ligne de mire. Pour éviter l’obstacle qu’elle représentait, il fit un écart et empiéta sur la voie de circulation.

Erwan n’eut pas le temps de réaliser ce qu’il se passait. Un choc violent le terrassa au niveau des jambes. Il fut projeté sur le capot d’une voiture puis retomba face contre le bitume. Allongé au sol, il entendit le véhicule faire marche arrière et contourner son corps. Le bruit du moteur monta en puissance puis s’éloigna rapidement.

Sonné, Erwan ne parvenait pas à relever son visage qui semblait collé à l’asphalte. Un filet de sang coula dans son œil et troubla sa vision alors qu’une douleur se diffusa dans toute sa poitrine, le faisant souffrir à chaque inspiration. Il pensa à sa lampe, probablement écrasée sous le poids de son corps. Il perçut un grésillement lointain et vaguement musical, ses écouteurs gisaient au sol à quelques mètres de lui. Quelques instants plus tard, une voix féminine s’adressa à lui et il perdit connaissance.

2

Ronan quitta le bâtiment de l’UCEM1 de Nantes, enfourcha sa Triumph Bonneville et se mêla au flux de la circulation. Il s’engagea dans la rue Meuris, déboucha sur le quai de la Fosse et prit la direction du centre-ville. La silhouette grise d’un navire de la Marine nationale, le Maillé-Brézé, apparut dans son champ de vision. L’ancien escorteur d’escadre de la Marine nationale, amarré de longue date sur les bords de la Loire, finissait sa carrière comme musée. Le véhicule qui se trouvait devant lui s’arrêta et il dut mettre pied à terre. De l’autre côté de la Loire, la grue jaune des chantiers Dubigeon trônait de son profil massif comme un symbole du passé maritime et industriel de la cité ligérienne. Juste à côté se trouvait le chapiteau métallique du Carrousel des mondes marins où les visiteurs pouvaient découvrir tout un univers fantasmagorique. Jules Verne était natif de Nantes. L’écrivain visionnaire avait indéniablement marqué la ville de son empreinte et continuait d’inspirer les artistes contemporains. Ronan redémarra et dix minutes plus tard, il se gara rue de Strasbourg, près d’une petite place qui donnait face à son hôtel. Il pénétra dans l’établissement et monta les deux étages qui menaient à sa chambre. Après avoir déposé son blouson de cuir sur le dossier d’un fauteuil et enlevé ses bottes de moto, il s’allongea sur le lit. Un sourire s’affichait sur son visage.

Ronan se réjouissait d’avoir passé la totalité des épreuves de son examen. Le Bigouden venait de passer l’oral et était satisfait d’avoir pu démontrer ses connaissances. Mieux que ça, lors de l’entretien qui s’était déroulé en anglais, langue que Ronan maîtrisait parfaitement, il avait été capable de décrire en détail la procédure à mettre en œuvre lors d’un incendie à bord d’un navire. Le seul bémol qui le préoccupait concernait les épreuves écrites. Il redoutait d’avoir fait une erreur dans les calculs de stabilité et espérait que le préjudice ne serait pas trop grand et qu’il pourrait valider le Capitaine de yacht 300. Ce diplôme lui ouvrirait de nouvelles perspectives. Skipper et convoyer des bateaux, voilà le métier qu’il voulait exercer. Où, il l’ignorait encore, mais peu importait, naviguer sur les océans était tout ce qui comptait pour lui.

La pression de ces deux jours d’épreuves allait désormais pouvoir retomber, se dit-il. L’idée d’une bière fraîche s’imposa dans son esprit. Il passa dans la salle de bains pour se rafraîchir le visage d’une giclée d’eau au lavabo, remit ses bottes et son blouson et quitta l’hôtel.

Ronan arpenta les ruelles du quartier du Bouffay. La concentration nécessaire à son examen ne lui avait pas permis d’apprécier l’environnement jusqu’alors. L’examen désormais derrière lui, il pourrait profiter de la soirée pour flâner et se détendre. Il s’engagea dans une rue étroite bordée d’immeubles anciens. Certaines boutiques d’un autre âge arboraient des devantures en bois d’une autre époque. Plus loin, il arriva face au fronton d’un édifice qui fut autrefois une église. Au-dessus du porche sculpté se trouvait une enseigne aux lettres lumineuses, Le Cinématographe. Une affiche attira son regard et Ronan reçut un coup au cœur en lisant le titre du film : Mary de Cork. Dessous, la photo en noir et blanc d’un couple, cheveux au vent, se donnant la main.

Il pensa immédiatement à sa Mary de Cork, qui tenait une galerie d’art dans la ville irlandaise et habitait Kinsale. Il prit une photo de l’affiche et la lui envoya par message. Au mur, le programme des séances du cinéma de quartier annonçait une rétrospective de films des années 60. Il lut les différents résumés et découvrit que Mary de Cork, réalisé en 1967 par Maurice Cazeneuve, était tiré d’une nouvelle de Joseph Kessel.

Son téléphone vibra et il décrocha.

— Tu m’invites au cinéma ? demanda Mary.

— Tu connais ce film ?

— Non, jamais entendu parler…

Les amoureux se firent la promesse de le regarder un jour ensemble, en France ou en Irlande.

— Et ton examen ?

— Enfin terminé, y a plus qu’à attendre le verdict.

Ronan expliqua brièvement le contenu de ses épreuves et avoua à Mary qu’il se sentait confiant. Ils échangèrent quelques minutes et elle demanda :

— Tu rentres quand ?

— Samedi matin, comme prévu. Je prends le ferry vendredi soir et je débarque à dix heures à Ringaskiddy2.

— J’y serai ! promit Mary. Et samedi soir, je nous prépare un dîner en amoureux !

Après avoir raccroché, Ronan prit un instant pour réfléchir. Quelles étaient ces coïncidences qui jalonnaient sa vie ? Depuis quelque temps, il avait l’impression que son existence était guidée par autre chose que sa volonté. Comme si les événements se présentaient à lui naturellement et qu’il n’avait qu’à suivre leur déroulement. Il n’arrivait pas à se le formuler vraiment, mais il se voyait s’engager sur un parcours qu’il ne maîtrisait pas, porté par un mystérieux courant. L’image de son arrière-grand-mère lui racontant des légendes bretonnes apparut dans ses souvenirs. Les aventures de ses personnages étaient souvent à la limite du surnaturel, leur destin balisé par des signes que seuls certains savaient reconnaître. Des croyances qui, la plupart du temps, mélangeaient le mystère et le sacré. Était-ce une réminiscence de ce passé lointain qui remontait à la surface de sa mémoire ? Cette idée n’était pas pour lui déplaire. La présence de cette affiche en était une parfaite illustration. L’idée de ne rien contrôler lui plut et cette pensée irrationnelle et fugace s’éloigna naturellement quand la soif se rappela à lui. « Une bière fraîche, voilà ce qu’il me faut avant de manger un morceau. » Son regard tomba sur les enseignes de deux bars qui se faisaient face de chaque côté de la rue de Strasbourg, Le Cochon qui fume et Le Chien stupide. Il sourit à l’idée de choisir entre les deux animaux et opta pour le canidé idiot.

1. Unité des Concours et Examens Maritimes

2. Port de Cork.

3

Ronan quitta Nantes dans la matinée, prit la RN 165 et arriva à Saint-Guénolé, en Pays Bigouden, peu avant midi. Il gara sa Triumph dans la cour, à l’arrière de la maison familiale.

Une dégradation était annoncée dans l’après-midi, mais Ronan le Penmarchais savait bien que la météo prévue arrivait souvent en avance à Saint-Gué. Comme si la pointe de Penmarc’h, première terre que rencontraient les nuages en provenance de l’océan, se trouvait plus à l’ouest encore qu’elle l’était réellement.

Quand il pénétra à l’intérieur de la maison, il fut saisi par une odeur de renfermé. Il fit le tour de toutes les pièces pour ouvrir les fenêtres afin de renouveler l’air avant que la pluie n’arrive.

Il rentra quelques bûches dans le panier en osier, près de la cheminée, et prépara une flambée qu’il allumerait dans l’après-midi. Au-dessus de l’âtre, son regard s’attarda quelques instants sur le portrait de ses parents. Robert et Mona étaient décédés dans un accident de voiture une dizaine d’années auparavant. Ronan, leur fils unique, n’avait plus de famille. Cette maison sur la côte était sa dernière attache avec le Pays Bigouden. Bien que le temps ait fait son œuvre, leur présence était encore palpable. Tout à l’intérieur se rapportait à eux et lui donnait l’impression que sa mère ou son père pourraient apparaître à chaque instant. Il savait qu’il lui faudrait faire le vide et changer la déco s’il voulait un jour se sentir à l’aise dans l’habitation, mais il n’était pas encore prêt. Son téléphone, posé sur la table de la cuisine, vibra : Erwan.

— Hello, l’ami, comment tu vas ? fit Ronan

— Ça pourrait aller mieux… mais ça pourrait être pire, se ravisa Erwan. Je suis à l’hosto.

— Non…

— Une voiture m’a renversé alors que je faisais mon footing. Tibia cassé, traumatisme crânien et quelques contusions…

— Tu es où ?

— À la Cavale Blanche. Et toi, tu es en Irlande ?

— Ben non, à Saint-Gué, je viens de rentrer de Nantes.

— Mais oui, bien sûr ! J’avais oublié que tu passais ton exam… Faut dire que j’ai été un peu secoué ces dernières heures.

— Je vais venir te voir, annonça Ronan.

— Pas la peine, t’embête pas.

— Je ne pars que vendredi soir. Ça me donne le temps de faire un saut à Brest.

— Ok, avec plaisir.

Il réfléchit un bref instant et ajouta :

— Et puis, je te donnerai la clé de mon appart. Si tu peux nourrir mon animal, ça m’arrangerait. Je vais probablement rester à l’hôpital un jour encore.

Les deux amis raccrochèrent et Ronan fouilla dans le placard de la cuisine.

Il trouva une boîte de langue de bœuf, la réchauffa au micro-ondes et la mangea rapidement. Il fit le tour de la maison pour fermer les fenêtres, prépara un sac avec quelques affaires de rechange au cas où la pluie ferait son apparition. La flambée attendrait…

Il verrouilla la porte d’entrée et voulut faire un détour par le garage, indépendant de la maison. Il prit la clé dans sa cachette habituelle, un pot de fleurs. Après un léger coup d’épaule contre le montant gonflé par l’humidité, le vantail en bois s’ouvrit. Il jeta un coup d’œil à l’intérieur. Rien n’avait bougé depuis plusieurs années. Outils de jardin, matériel de pêche et de bricolage. Seule la Ford Mondeo était absente. Celle à bord de laquelle les parents Kerloch avaient perdu la vie.

Ronan referma la porte, démarra sa moto et prit la direction du port. Le quai face à la criée était vide car à cette heure de la journée, les chalutiers côtiers étaient en mer. Quatre hauturiers de l’armement La Houle étaient amarrés devant le bâtiment blanc et rouge de leur compagnie.

Au quai des sardiniers, une dizaine de bolincheurs étaient présents. Les membres d’un équipage s’affairaient autour d’une senne, aiguilles de ramandage à la main.

Ronan quitta l’espace portuaire et, en apercevant l’enseigne du magasin la Compagnie Bretonne, décida de s’arrêter. Il acheta un assortiment de conserves qu’il fourra dans son sac. À peine eut-il quitté Saint-Guénolé qu’une pluie fine commença à tomber. Il devrait rouler dans des conditions qu’il n’aimait pas, mais pour son ami Erwan, il était prêt à quelques efforts.

Ronan avait connu Erwan à la STA, une société d’assurance pour laquelle il travaillait. Tous deux occupaient un poste dans la sécurité informatique. Les deux Finistériens s’étaient vite liés d’amitié mais ce que Ronan gardait par-dessus tout en mémoire, c’est qu’Erwan avait été le seul à lui témoigner son soutien. En effet, Ronan avait été accusé d’avoir mis en danger la société et suspecté d’avoir détourné des fonds. Erwan avait été appelé à témoigner au tribunal et avait assuré l’assemblée de sa probité. Et ça, Ronan n’était pas près de l’oublier.

Une heure plus tard, le motard gara sa machine devant la façade de l’hôpital de la Cavale Blanche. Après avoir pénétré dans le hall, il se dirigea vers les toilettes, attrapa quelques feuilles de papier dans le distributeur et épongea l’eau qui ruisselait de ses vêtements. Il n’était pas question de laisser des traces de son passage dans les couloirs de l’établissement.

Ronan frappa doucement à la porte 242. Il entra sans faire de bruit et aperçut Erwan à moitié allongé dans son lit, occupé à lire un magazine. Il passa devant le voisin de chambre endormi pour se rendre devant le lit de son ami, près de la fenêtre.

— La pluie ne t’a pas arrêté on dirait…

— Ben non, et pourtant, il faisait si beau à Penmarc’h ! Je te dis pas…

— Non, ne me dis pas, répondit Erwan, pas dupe de la plaisanterie du sud-Finistérien.

— Te voilà bien !

— Comme tu dis, la poisse ! Enfin, ça pourrait être pire…

Ronan sortit l’assortiment de verrines entouré d’un filet aux mailles bleues.

— Voilà de quoi faire une cure d’oméga 3, c’est bon pour les os !

— Génial, dit Erwan en détaillant les étiquettes. Émietté de maquereau au kombu royal, j’adore ! Tu es vraiment un chic type, Ronan Kerloch ! J’en garderai pour le jour où je quitterai mon plâtre, on fêtera ça ensemble !

— Quand tu l’enlèveras, je ne serai plus là. Je pars en Irlande, je te rappelle.

— Ah oui, c’est vrai…

Le regard de Ronan se porta sur le bandage autour du crâne de son ami et glissa jusqu’à sa jambe plâtrée.

— Drôle de façon de commencer ton activité, toi qui viens de te lancer…

— M’en parles pas… Juste au moment où je devais rencontrer ma première cliente.

Un ronflement se fit entendre dans le lit voisin.

— Viens, on va prendre un café, fit Erwan à voix basse.

Ronan approcha le fauteuil roulant d’Erwan et celui-ci s’y glissa. Ils quittèrent la chambre et se rendirent dans un petit salon au bout du couloir. Dans l’espace détente se trouvaient une bonbonne d’eau et un distributeur de boissons chaudes. Ronan y inséra des pièces, attendit les deux cafés et s’installa dans un fauteuil face à Erwan.

— Alors, ta cliente ?

— J’avais rendez-vous près de Paimpol, demain matin, figure-toi, annonça-t-il en secouant la tête. Je vais devoir prévenir madame Marrec que je ne pourrai pas étudier son affaire. La pauvre… ajouta-t-il d’un air dépité.

— De quoi s’agit-il ?

— Sa fille a disparu il y a une dizaine de jours. Elle naviguait en kayak dans l’archipel de Bréhat et n’est pas rentrée. On a retrouvé son embarcation qui dérivait à l’envers.

— Il y a une enquête de gendarmerie, je suppose ?

Erwan hocha la tête.

— Qui n’a rien donné pour le moment. Aucune trace de choc sur le kayak. Le temps était beau, la mer calme, et sa fille connaissait l’endroit comme sa poche. Les enquêteurs pensent que la fille Marrec aurait chaviré et se serait noyée.

— Qu’en dit sa famille ?

— Madame Marrec ne croit pas du tout en cette hypothèse. L’enquête de gendarmerie est toujours en cours, mais les premières conclusions tirées ne la satisfont pas.

— Et que pense-t-elle qu’il soit arrivé à sa fille ?

— Justement, elle n’en a aucune idée.

— Faut dire que ça doit être difficile d’accepter la mort de son enfant… Surtout si on a aucune preuve.

Erwan acquiesça.

— Elle a vu un article du journal qui évoquait mon installation il y a peu, voilà pourquoi elle m’a contacté. Elle espère que je découvre une autre explication que celle envisagée par les enquêteurs. Je lui ai promis de m’y atteler, sans toutefois lui garantir de trouver une éventuelle autre piste.

Il passa sa main sur son front et ajouta :

— Quand elle va apprendre que je ne peux pas enquêter… Tous ses espoirs reposent sur moi.

Ronan écoutait son ami tout en touillant son café.

— Je pourrais peut-être la rencontrer à ta place ?

Erwan lui lança un regard plein d’étonnement.

— Tu ferais ça pour moi ?

— Il me reste deux jours avant de quitter la Bretagne, ça me laisse le temps de la rencontrer.

Pourquoi pas, après tout… pensa Erwan.

Il regarda Ronan droit dans les yeux.

— Tu dis ça parce que tu te sens toujours redevable de moi ? Je t’ai déjà dit que tu ne me devais rien, je vais encore devoir te le répéter ?

— Oh si, je te dois beaucoup… mais c’est pas pour ça que je te propose mon aide.

Alors que Erwan pensait que Ronan lui parlerait amitié et entraide, celui-ci avoua :

— J’ai peur de m’emmerder avant de repartir. Tout seul dans cette grande maison à Saint-Gué… Une escapade à Paimpol ne serait pas pour me déplaire !

Cet argument fit sourire Erwan. Il savait que Ronan n’en dirait pas plus et qu’il pouvait toujours courir pour connaître sa réelle motivation. Le sens de l’amitié et une pudeur déguisée derrière une dose d’humour, voilà qui définissait bien son ami.

— T’es un mec en or, vraiment !

— Oh pas si vite ! Je ferai ce que je peux ! tempéra Ronan.

— T’inquiète, je vais tout t’expliquer. Comment aborder ce genre d’entretien, quelles questions poser, ou ne pas poser. Tu vas voir, je vais te briefer comme un pro ! se réjouit Erwan.

Les deux amis évoquèrent les aspects de l’affaire en détail et regagnèrent la chambre 242. Une infirmière changeait la perfusion du voisin d’Erwan. L’accidenté se glissa prudemment du fauteuil dans son lit. Malgré tout, le mouvement lui tira une grimace de douleur.

— Avant que j’y aille, tu m’expliques pour ton animal ? C’est quoi, un chien, un chat ?

— Heu, non, répondit Erwan d’un ton hésitant. C’est un lapin.

— Quoi ? Un lap… un rabbit ? dit Ronan en écarquillant les yeux.

— Désolé, je sais bien que tu es un marin et que cet animal n’a pas bonne réputation dans ton milieu1. J’ai craqué en passant devant sa cage à l’animalerie. Il est si mignon… il s’appelle Hercule.

Ronan soupira en entendant l’admiration que ressentait le maître pour l’animal.

— Et qu’est-ce qu’il faut lui donner à cet Hercule ?

— Tu lui remplis son abreuvoir d’eau fraîche et tu lui donnes un bol de granulés. Le sachet se trouve dans la cuisine, le placard à gauche du frigo.

Erwan ouvrit le tiroir du chevet et attrapa un trousseau de clés qu’il lança à son ami.

— Qu’est-ce qu’il faut pas faire… conclut Ronan dans un sourire.

Ronan gara sa moto face à l’immeuble d’Erwan. La pluie avait cessé mais le ciel était toujours complètement bouché. Il ôta son casque et entendit le son d’une corne de brume. Il mit la béquille, traversa la rue Denver puis la totalité du cours Dajot et s’accouda contre le mur qui donnait sur le port. La timonerie de l’Abeille Bourbon dépassait le toit des bâtiments mais on ne voyait guère plus loin. La rade était plongée dans un brouillard dense. La corne de brume retentit à nouveau sans que Ronan puisse distinguer le bateau qui l’émettait. La provenance du son lui indiqua qu’il se dirigeait vers l’ouest.

Il retourna vers l’immeuble du n° 1, rue Neptune et lança :

— À nous deux, Hercule !

1. Les marins ne prononcent habituellement pas le mot « lapin » à bord d’un bateau car la superstition, bien que très ancienne, est toujours tenace. Elle daterait de l’époque où les navires embarquaient des animaux vivants pour disposer de nourriture fraîche à bord. Les lapins qui arrivaient parfois à s’échapper de leur cage, grignotaient l’étoupe de chanvre qui calfatait la coque des navires, provoquant ainsi une voie d’eau et donc le naufrage du bateau. Certains marins, même à terre, refusent de prononcer le mot « lapin ».

4

Ronan passa la nuit sur le canapé et se réveilla avec l’impression de n’avoir presque pas dormi. Erwan n’avait pas prévenu son ami de l’intense activité nocturne de l’animal. Ronan l’avait enfermé dans sa cage et l’avait exilé dans la cuisine mais, malgré la porte fermée, le ramdam d’Hercule avait gâché son sommeil.

Il jeta un coup d’œil par la fenêtre, le temps était plutôt sec mais les nombreux passages nuageux l’incitèrent à emprunter la voiture d’Erwan pour se rendre dans les Côtes d’Armor.

La Golf noire quitta Brest vers 8 h 30 et Ronan roula plus d’une heure trente avant d’arriver à Paimpol. Il prit la route de Ploubazlanec et bifurqua à droite vers Pors Even. Le GPS lui indiqua la rue de la Cité Fleurie, l’adresse où il avait rendez-vous avec madame Marrec. Il monta jusqu’en haut de la rue et se gara devant le numéro 12, affiché sur le pilier d’un mur en pierre. Une longue allée bordée d’hortensias roses menait à une grande maison moderne. Ronan se dirigea vers la porte d’entrée et sonna. Une femme d’environ cinquante-cinq ans lui ouvrit. Élégante et décontractée, la femme brune, vêtue d’un jean et d’un long cardigan gris qui recouvrait une chemise blanche, l’invita à entrer. Ronan se présenta et lui tendit sa pièce d’identité ainsi qu’un ordre de mission rédigé par Erwan. Madame Marrec n’y accorda pas une grande attention. Il la suivit vers le séjour, une vaste pièce au décor épuré dont les baies vitrées donnaient sur la baie de Paimpol. Ronan fut captivé par le panorama qui s’étendait au-delà du jardin.

— Quelle vue exceptionnelle vous avez là… La côte est très belle.

Madame Marrec se sentit obligée d’expliquer la géographie locale du panorama qui se dévoilait devant eux.

— Nous habitons un très bel endroit, en effet. À droite, vous pouvez apercevoir le port de Paimpol, la pointe du Guilben, et plus loin, la pointe de Plouezec. L’île que vous voyez plus à gauche, c’est Saint-Riom. Le littoral est encore plus beau du côté de Bréhat, précisa madame Marrec. C’est au nord de la maison, là où Céline a l’habitude de naviguer.

Ronan nota que madame Marrec parlait de sa fille au présent. Il en déduisit qu’en l’absence de preuve, elle la pensait toujours en vie.

Ronan s’installa dans un confortable canapé en cuir et Catherine Marrec dans un fauteuil qui lui faisait face, de l’autre côté de la table basse. Il sortit un carnet à spirale de sa poche et expliqua à son interlocutrice qu’il serait amené à prendre quelques notes pendant la conversation. Catherine Marrec comprenait parfaitement.

— Votre fille a disparu le samedi 14 novembre, c’est bien cela ?