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Entre l'essai et l'autobiographie, l'auteur revient sur ses trois passions : l'aviation, dont il a fait son métier, la montagne et la musique. Amateur de jazz et lui-même musicien, il évoque ses héros musicaux, notamment Billie Holiday et Duke Ellington et dresse un éloge des big bands. Il revient également sur les réalisateurs et acteurs de son panthéon cinématographique personnel.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-François Georges se revendique aviateur. Ingénieur aéronautique, il a effectué toute sa carrière chez un grand constructeur au sein duquel il a occupé de nombreuses fonctions. La retraite ne l’a pas éloigné de ce domaine puisqu’il a présidé l’Aéro-Club de France pendant huit ans et qu’il y est encore présent et actif. Musicien amateur, pilote et passionné par le sport qu’il a toujours pratiqué avec enthousiasme dans des disciplines compatibles avec l’âge, il avoue écrire avec plaisir.
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Seitenzahl: 176
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Jean-François Georges
Blues dans les nuages
Préfacé par Brigitte Revellin-Falcoz
feuillage
« Grâce à elle, avec elle et pour elle. »
Définir Jean-François en quelques mots est juste impossible tant cet ami aux multiples facettes se caractérise par une curiosité sans limites.
Animé par un grand amour de la vie, Jean-François aime débattre, convaincre, mais avant tout partager. Et qui sait écouter le chant de son âme comprend à quel point il est avant tout un homme de passions.
Il en a même fait un art de vivre, un style de vie ; il a toujours considéré que l’on ne s’engage pas dans une activité par esprit de compétition, mais par passion : c’est une façon d’aborder la sagesse dans une approche personnelle à la recherche de moments d’exaltations et de joies profondes.
Son regard parle de lui-même et les paroles en deviennent inutiles. Plus que d’autres, Jean-François porte en lui un humanisme où l’indifférence n’a pas sa place. Ses yeux rieurs pétillants de malice, remplis d’émotions et de joie de vivre, sont vraiment le reflet de son âme.
Il ne vit pas ses passions en comptabilisant les performances, les heures de vol, les concerts ou les dénivelés, mais tout simplement en intériorisant ce qu’elles façonnent en lui.
Jean-François fait partie des belles rencontres que la vie peut offrir. Pouvoir faire un bout de chemin à ses côtés reste pour tous ses proches un privilège autant enrichissant qu’inspirant, dans le partage d’une amitié chaleureuse.
Brigitte Revellin-Falcoz
De ses débuts en aéroclub à la fonction de commandant de bord d’un A 320 d’Air France,
la carrière de Madame Revelllin-Falcoz a été exemplaire.
Elle est, par ailleurs, à l’origine d’avancées très importantes en faveur des pilotes handicapés.
C’est aussi une photographe de talent
Toute ma vie j’ai rêvé, non pas d’être une hôtesse de l’air, mais d’écrire un livre. Un rêve parmi beaucoup d’autres mais dans la catégorie des tenaces et persistants. Depuis qu’existe en moi cette velléité (intention fugitive non suivie d’acte, dixit le Petit Larousse) il y en a eu pour tous les goûts. Même le polar ! Mais rien que de très normal car le polar a fait partie de mon éducation. Pas n’importe quel polar, le vrai, la référence absolue et incontestable, la Série Noire. Ma mère, femme de goût, éprouvait la même délectation à la lecture de Peter Cheyney, James Hadley Chase et Marcel Proust. J’ai pris assez tôt le goût de ces livres noirs et jaunes et ce d’autant plus qu’ils étaient rangés dans la partie la plus haute des rayons de la bibliothèque familiale avec donc un petit parfum d’interdit. Marcel Duhamel et la NRF ont sans doute contribué plus qu’on ne l’imagine à l’éveil littéraire de nombre de mes contemporains.
Bien avant cette fréquentation, livresque, des femmes fatales et des privés au grand cœur et au gosier en pente, j’avais connu une période… mousquetaire. Le responsable n’en était autre qu’Alexandre Dumas père, l’auteur de cette extraordinaire saga historico romanesque que constituent Les Trois Mousquetaires, Vingt Ans Après et Le Vicomte de Bragelonne. Les outils de cette plongée au cœur des intrigues, des duels, des complots, des vengeances et des amours royales étaient les livres de l’irremplaçable Bibliothèque Verte (existe-t-elle encore ?) et surtout ceux de la collection Nelson dont le papier fin et doux comme celui d’un missel procurait à chaque page tournée une sensation infiniment agréable et dont j’ai pleinement conservé le souvenir.
Un livre n’est pas un objet comme un autre. Livre de poche, le compagnon des voyages, bande dessinée lue et relue, vieille reliure transmise de génération en génération, livre d’art négligemment posé sur une table basse, ouvrage de la Pléiade fièrement exhibé en bonne place dans la bibliothèque, roman à la mode, ils ont tous leur personnalité, leur caractère et font partie de notre entourage et de notre affectif. J’aime assez peu les livres prêtés et n’aime guère plus prêter les miens. Pour le livre j’éprouve un besoin de possession et de présence : il doit être visible, on doit pouvoir le feuilleter, le palper, le humer, le voir jaunir au fil des ans.
J’éprouve une sensation étrange dans ces demeures d’où les livres sont absents, cachés peut-être, cantonnés Dieu sait où, parfois même emprisonnés dans de mauvaises bibliothèques fermées à clé.
Il est par contre des librairies qui sont de véritables cavernes d’Ali Baba où la tentation est présente au coin de chaque rayon, le long de chaque étagère. On peut y passer des heures dans ces librairies de quartier ou dans ces grands magasins qui accordent encore droit de cité à la culture. Il est rare de n’en point repartir au moins avec un petit quelque chose, ce bouquin que l’on cherchait depuis des lustres ou cet autre qui fera un cadeau très apprécié. Les éditeurs ont bien du talent. Ils parviennent avec du papier et de l’encre à façonner des objets qui portent les rêves et suscitent de vrais désirs.
Le lecteur aura compris à quel point j’aime le livre, compagnon, confident, témoin de mes passions de toujours comme de mes enthousiasmes d’un jour. Le livre rassure et apaise. J’ai souvent remarqué que dans le métro seuls ceux qui ont un livre en main montrent autre chose que ces visages sinistres tout droit sortis d’une BD de Enki Bilal. Ils ont l’air vivants !… Bref ! Chaque vrai livre est un don du ciel mais le passage du statut de lecteur à celui d’auteur (je n’ose pas employer le terme trop intimidant d’« écrivain ») s’est avéré beaucoup plus difficile que je ne l’imaginais. Toujours cette question lancinante et un peu absurde : écrire… mais quoi ?
Après la période polar, dont je suis resté un lecteur constamment fidèle, vinrent les périodes Roman puis Nouvelles, toutes deux improductives ou ne dépassant pas le stade de l’embryon sans suite. Je ne saurais dire comment me vint l’idée ou l’envie de coucher sur le papier toute la passion que m’inspirait la musique de Duke Ellington. J’eus même le culot de consulter un éditeur de renom sur la pertinence d’un tel projet. J’ai conservé sa réponse qui à ma grande surprise était plutôt encourageante. Malgré cela aucun manuscrit sérieux ne vit le jour. Et le temps passait.
Mais ma vie a fini par s’organiser entre ces trois maîtresses exigeantes que sont l’Aviation, la Montagne et la Musique. Je prends bien garde de les citer par ordre alphabétique afin qu’aucune ne s’imagine être la favorite ! D’ailleurs à quelqu’un qui me posait la question plutôt banale : « quel est votre rêve le plus cher ? », j’avais expliqué que c’était tout simplement de me poser sur un des glaciers du massif du Mont-blanc en écoutant Jam A Ditty de Duke Ellington dans les écouteurs de l’avion. Et si de plus une beauté familière occupait le siège à ma droite, alors le bonheur serait total !
Bénis soient mes parents à qui je dois cet alliage précieux, ce mélange de saveurs peut-être un peu riche comme certains plats, mais tellement bon. Par chance la Chose de l’Air est devenue mon métier. Vraiment par chance puisque les vicissitudes de la fin de la guerre, la nécessité de nourrir sa famille et quelques relations personnelles ont conduit mon père dans une société de construction aéronautique où il fut chargé de la mise au point et des essais d’un moteur d’avion. Moteur qui, semble-t-il, avait un réel besoin de mise au point ! Le charmant bambin que j’étais a ainsi eu l’occasion de mettre son petit derrière dans des machines volantes exceptionnelles, FizlerStorch, Stampe,Piper Cub. J’ai d’ailleurs conservé pour ces vénérables aéronefs une véritable piété filiale. Et qui peut dire ce que ces moments tout simples ont déclenché chez l’enfant que j’étais ? Le fait est que quelques années plus tard je collais sur des cahiers des images d’avions achetées avec la monnaie des courses ou échangées après d’âpres négociations dans les cours de récréation. Un plan de vol avait été déposé…
« Jamais dans la paroisse ! » recommande la sagesse populaire. Précepte que je me suis toujours efforcé de respecter scrupuleusement. En l’occurrence et s’agissant toujours de fixer mes velléités littéraires sur un sujet, la règle m’interdisait donc l’aviation. Et c’est bien ainsi. Il a été beaucoup écrit, parfois avec talent, plus rarement avec génie (Saint Ex !), sur le rêve d’Icare. Je fuyais donc lâchement des comparaisons dangereuses.
La Musique alors ? Déjà envisagée. Mais décidément je préfère l’écouter les yeux clos ou, encore mieux, la jouer… les yeux clos également. Certes il existe et j’en connais au moins un, des musiciens qui sont aussi de vrais mélomanes et de fins musicologues. Mais je n’aurais pas la prétention de me ranger parmi eux. Mélomane sans doute, musicien plus que modeste peut-être, mais certainement incapable d’écrire sur la musique autre chose que des banalités ou des affirmations péremptoires. Restait la Montagne. Pourquoi pas ? Il est vrai que dans ce domaine la littérature n’est pas bien riche. Les étagères des librairies spécialisées sont garnies d’ouvrages qui expliquent à longueur de pages comment mettre un pied devant l’autre pour atteindre tel sommet ou escalader telle voie prestigieuse. À côté de ces bouquins qui n’ont que de lointains rapports avec la littérature on trouve surtout les récits homériques d’exploits plus fabuleux les uns que les autres mais d’où la poésie et le romantisme sont absents. La sécheresse glacée de la haute montagne semble y avoir pétrifié toute émotion. Au Panthéon des alpinistes écrivains ils ne sont pas bien nombreux autour de Samivel. Chose étrange cet homme aux multiples talents est davantage reconnu et apprécié pour ces délicieuses aquarelles et ces dessins à l’humour délicat que l’on a fini par identifier à la culture de la Montagne. Et pourtant Contes à pic et Le fou d’Edenberg ont leur place dans toute vraie bibliothèque. Ce sont bien les œuvres d’un très grand écrivain. Sous l’œil des choucas ou L’opéra de pics révèlent pour leur part un immense dessinateur aquarelliste et un véritable poète. Peut-être qu’après tout les photos de Shiro Shirahata et les aquarelles de Samivel expriment mieux que n’importe quel écrit ou n’importe quel discours la magie de la Montagne. Peut-être aussi est-il vain de prétendre écrire sur la Montagne.
Pourtant j’ai cru pendant un temps à ce projet imaginé avec un ami complice de multiples escapades et doté, comme moi, du sens de l’orientation et du goût de la contemplation. Nous voulions raconter une certaine montagne hors des sentiers battus, accessible à beaucoup et généreuse en sensations. La photographie pour laquelle nous avions quelques modestes talents devait partager avec le texte la traduction de nos émois. Hélas !… Furetant un jour dans l’une de ces librairies spécialisées que j’ai déjà évoquées j’ai découvert ce livre… tout fait… par un autre. Pire encore, il était plutôt réussi. Signe du destin ? Peut-être, en tous les cas c’en était fini. Ni l’Aviation, ni la Musique, ni la Montagne ne me serviraient à exprimer… mais quoi au fait ?
J’ai remarqué que dans toutes les passions qui m’animent, ou plutôt qui m’agitent, je retrouve parfois cette sensation étrange et délicieuse, vaguement orgasmique et souvent accompagnée de frissons. Le plaisir ? Je crois que je préfère dire qu’il s’agit d’une émotion et je crois aussi que c’est d’émotions dont j’ai envie de parler.
Le coude à la portière du Piper Cub dans l’air apaisé d’un crépuscule du mois de juin, ou les oreilles envahies par un somptueux phrasé de masse du grand orchestre de Woody Herman de la grande époque, ou encore les fesses dans la neige sur ce petit sommet tellement convoité et dont la descente promet d’être anthologique tant la neige semble idéale, légère, froide et scintillante… ce n’est qu’une seule et même sensation, mélange d’excitation et de sérénité mais qu’accompagnent parfois regret ou indignation.
Regret de ne pouvoir partager l’instant avec d’autres. On ne peut pas être vraiment heureux tout seul ! Indignation en pensant que ces autres-là, dont je regrette l’absence, perdent leur temps à trop de choses qui n’en valent pas la peine.
J’ai d’ailleurs vaguement conscience d’avoir l’indignation un peu trop facile mais l’indignation n’est pas seulement un besoin biologique (une vitamine en quelque sorte) et sa satisfaction sans doute salutaire, c’est un devoir, une dette même, surtout pour ceux à qui, à grands frais de contribuables, l’Éducation Nationale a essayé d’inculquer les rudiments de la lecture et de l’écriture.
Ce n’est après tout qu’un mode d’expression de l’esprit critique qui n’est lui-même que l’un des comportements qui nous différencient de la gent animale. Il n’y en a pas tellement ! Donc indignez-vous, indignons-nous. Ce ne sont pas les sujets qui manquent.
Malheureusement… la vraie, la belle indignation, celle qui séduit, qui émeut, qui entraîne, qui galvanise, ne peut être que spontanée. C’est une protestation de l’intelligence contre une agression, contre une évidence devenue soudain insupportable. Mais on ne peut pas s’asseoir au bord d’un torrent de montagne et se dire : « il fait bon, j’ai un peu de temps, je vais m’indigner… ». Cela ne marche pas du tout. J’ai essayé. L’indignation devant une feuille blanche ou un écran d’ordinateur, reste une pratique sportive difficile. Dommage ! On ne produit de l’indignation de bonne qualité que dans l’instantané, le temps réel en quelque sorte. Parfois je prends fiévreusement quelques notes sur un coin de papier hâtivement déchiré, je gribouille quelques mots, quelques morceaux de phrase que je crois définitifs mais qui, dès la première relecture, finissent en boulettes de papier. Cette indignation-là a fait long feu.
Malgré tout quelques-unes des boulettes de papier ont surnagé dans la corbeille et poussé par je ne sais quel remords je les ai soigneusement aplaties avec le dos de la main et rangées dans un endroit sûr en me disant : « on ne sait jamais… peut-être qu’un jour… l’âge venant… ». Je crois le jour venu mais mon Dieu que c’est difficile !
Passions, émotions, enthousiasmes, indignations, tout se bouscule, je veux en dire trop et ne sais par où commencer. J’ai besoin de souffler et, lâchement, je laisse la plume pour un temps à Tocqueville. Alexis de Tocqueville lui-même, esprit lumineux s’il en fut, et qui ramena d’une quinzaine de jours passés seul dans le Désert Américain ces quelques lignes que j’aurais tellement aimé écrire moi-même :
« … D’où vient que les langues humaines qui trouvent des mots pour toutes les douleurs, rencontrent un invincible obstacle à faire comprendre les plus douces et les plus naturelles émotions du cœur ? Qui peindra jamais avec fidélité ces moments si rares dans la vie où le bien-être physique vous prépare à la tranquillité morale et où il s’établit devant vos yeux comme un équilibre parfait dans l’univers ? Alors que l’âme à moitié endormie, se balance entre le présent et l’avenir, entre le réel et le possible, quand entouré d’une belle nature, respirant un air tranquille et tiède, en paix avec lui-même au milieu d’une paix universelle, l’homme prête l’oreille aux battements égaux de ses artères dont chaque pulsation marque le passage du temps qui pour lui semble ainsi s’écouler goutte à goutte dans l’éternité. Beaucoup d’hommes peut-être ont vu s’accumuler les années d’une longue vie sans éprouver une seule fois rien de semblable à ce que nous venons de décrire. Ceux-là ne sauraient nous comprendre. Mais il en est plusieurs, nous en sommes assurés, qui trouveront dans leur mémoire et au fond de leur cœur de quoi colorer nos images et sentiront se réveiller en nous lisant le souvenir de quelques heures fugitives que le temps n’a pu effacer… »
Mon cher Alexis, vous ne me facilitez pas la tâche ! Tout est déjà si bien dit.
Tant pis, nous verrons bien… mais sachez que ce que vous allez lire n’est :
– ni une bande dessinée
– ni un roman d’amour… quoique…
– ni une hagiographie
– ni un recueil de nouvelles
– ni une nouvelle traduction de la Bible
– ni le récit de mes aventures
Mais plutôt une compilation :
– de coups de gueule
– de déclarations d’amour
– d’indignations probablement justifiées
– de tentatives certainement maladroites et donc malheureusement vouées à un probable échec, de faire partager des émotions sincères.
Mon Dieu ! Qui tout cela va-t-il intéresser ? Je devrais en parler à mon chien et vérifier qu’il remue la queue. Mais je n’ai pas de chien…
Je devrais peut-être en parler à Sigmund. Chaque fois que le noir se fait dans la salle, enfoncé dans mon fauteuil, je retombe en enfance et ressens la même délicieuse sensation que lors de mon premier émoi cinématographique, il y a bien longtemps. C’est de la magie, tout simplement, et j’ignore pourquoi les écrans à plasma, les DVD, les vidéoprojecteurs, les écrans 4K et tout le Saint-Frusquin technologique sont loin de produire un tel effet, mais c’est ainsi. Peut-être parce que le cinéma, le vrai, celui des salles obscures, c’est tellement d’émotions, de rencontres, de découvertes, de surprises, de rires jusqu’aux larmes et de larmes mêlées au rire. Devenus plus que des souvenirs, le décor familier de toute une vie, une galerie de portraits et un très gros album de photos.
On y trouve des portraits de femmes, de celles découvertes à l’âge où il suffit d’une œillade, d’un sourire, d’un regard pour transformer l’adolescent en amoureux platonique, transi et fidèle pour les décennies à venir.
Gina et Sofia, deux italiennes resplendissantes, à la poitrine triomphante il est vrai, et j’avoue que ce détail n’est pas sans importance, mélanges exquis de féminité délicate et de sensualité rayonnante. De véritables actrices bien sûr mais surtout des femmes qui m’ont fait rêver et dont je rêve encore car des ans l’irréparable outrage n’a fait qu’égratigner leur insolente beauté.
Je n’avais qu’à peine 10 ans lorsque je découvris Silvana Mangano sur les affiches de Riz amer. Cette femme superbe à la poitrine arrogante, vêtue d’un short plutôt minimal, debout dans la rizière, quelle image ! Surtout à cette époque, pas encore vraiment libérée et à cet âge, où un tel choc laisse des traces indélébiles. Trois italiennes… sans doute responsables de mon fort penchant pour le cinéma transalpin.
À côté d’elles une Américaine que des origines très modestes et un corps parfait destinaient plutôt aux couvertures des calendriers voire aux formes les moins recommandables du 7e art. Mais la Vénus callipyge au buste de rêve a bien vite révélé d’autres talents. Comédienne, chanteuse, à la fois superbe et drôle, émouvante et rayonnante, il lui a suffi de moins de quinze films pour devenir une star éternelle. Parce que Marilyn Monroe, elle, est une vraie star. Ce mot a un sens et ne mérite pas d’être galvaudé. Une star est une star, une étoile est une étoile ! À ne pas confondre avec ces innombrables débris galactiques qui errent dans l’espace et n’existent pour nous que dans la brièveté d’un trait lumineux qui parcourt le ciel d’une nuit d’été.
Pour ce qui est des stars, les vraies, les Américains n’ont pas été chiches et dans l’impressionnant contingent d’outre-atlantique j’aime associer à la blanche et blonde Marilyn une Afro-Américaine, musicienne plus que chanteuse, même si la voix était son instrument.
« Papa et maman étaient mômes à leur mariage : lui dix-huit ans, elle seize ; moi, j’en avais trois. Maman travaillait comme bonne chez des blancs. Quand ils se sont aperçus qu’elle était enceinte, ils l’ont foutue à la porte… ».
C’est ainsi que commence l’autobiographie de Billie Holiday, morte à quarante-quatre ans ravagée par l’alcool et les drogues. Marilyn est morte, elle, à trente-six ans d’une ingestion massive de neuroleptiques. Les destins presque simultanés, en tout cas parallèles et pathétiques, de ces deux héroïnes du vingtième siècle me fascinent. Mal parties dans la vie, elles sont devenues plus qu’actrice ou chanteuse, les symboles d’une féminité qui transcende l’art et provoque l’émotion pure. C’est vrai de la spontanéité radieuse de Marilyn dans Sept ans de réflexion ou de la détresse qu’elle exprime dans Les Misfits, comme c’est vrai de Billie, un camélia piqué dans les cheveux, qui chante le ténébreux poème Strange Fruits. Il y a des chanteurs de charme. Billie était plutôt une chanteuse de sortilège, une ensorceleuse.
J’avoue avoir un peu de mal à imaginer que les jeunes gens immatures et gavés de rêves sans espoir qui hantent certaines « académies » puissent un jour leur ressembler. Mais l’illusion ne durera qu’un bref instant et c’est tant mieux car plus dure serait la chute. On ne fabrique pas les stars. Elles ont et elles sont un don du ciel.
Le fantôme de Billie ne hante pas les salles obscures. Le cinéma n’a que très rarement fait appel à elle et c’est sans doute dommage. Mais je ne peux m’empêcher d’associer Marilyn et Billie, si différentes mais toutes deux anges maudits de la culture américaine.
