Bohémond et Isabelle - Sébastien Gall - E-Book

Bohémond et Isabelle E-Book

Sébastien Gall

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Beschreibung

En 1103, c'est le temps des croisades. La Chrétienté a conquis Jérusalem. En Pologne, la jeune Isabelle n'a que 11 ans lorsqu'elle doit fuir son village natal après une attaque de nobles en quête de pouvoir et ivres de jalousie. Elle rejoint la Syrie, emmenant avec elle son père blessé et sa mère. Pour sauver son père, elle doit se rendre à Mossoul pour trouver une mystérieuse liste. Là, elle se noue d'amitié avec Begüm, une jeune Turque en manque de reconnaissance. En Europe, le comte de Champagne prépare son voyage en Terre Sainte en compagnie de son vassal Hugues de Payns. Un message énigmatique confié au jeune moine Bernard de Fontaine est délivré à Bohémond, l'écuyer de Payns. Pour en comprendre la teneur, ils devront traverser la Méditerranée, jusqu'à Antioche, où l'on tente d'assassiner Hugues de Payns. La rencontre entre Bohémond et Isabelle révèlera bien des mystères et des dangers. Entre Ismaéliens, Seldjoukides et Francs conquérants, les deux adolescents iront de Mossoul à Alep, d'Antioche à Apamée, affrontant les complots de Damas et la guerre sainte. Quel secret cache en réalité le message de Bernard ? Bohémond et Isabelle, avec l'aide précieuse de Begüm, feront tout pour le découvrir.

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Seitenzahl: 345

Veröffentlichungsjahr: 2025

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À Jason, Camille et Melina

Écrire et lire en musique

Écrire en musique me permet de m’immerger dans une ambiance particulière, parfois même dans une autre époque. Peut-être ces musiques auront- elles le même effet sur votre lecture.

Kingdom of Heaven

(avec les musiques additionnelles), de Harry Gregson Williams

Gladiator

, de Hans Zimmer

Robin des Bois

, de Marc Streitenfeld

Marie de Nazareth

, par le London Symphonic Orchestra

Arn, chevalier du Temple

, de Tuomas Kantelinen

Le roi Arthur

, de Hans Zimmer

Le sang des Templiers

, de Lorne Balfe

The Bible

, de Hans Zimmer

Adiemus – The Armed Man – Requiem

, de Karl Jenkins

Niyaz - Nine Heavens - Sumud

, de Niyaz

From Night to the Edge of the Day

, de Azam Ali

Avertissements

À la fin du livre, plusieurs rubriques permettent d’en apprendre plus sur le roman et les croisades. Voici quelques conseils d’utilisation :

Le lexique peut être consulté au cours de la lecture. Les mots qui y figurent sont signalés par un astérisque.

Les cartes sont à consulter dès que vous en ressentez le besoin. Je vous conseille d’y jeter un coup d’œil avant de commencer la lecture.

Les généalogies peuvent permettre de mieux s’y retrouver parmi les nombreux personnages du roman. Une chronologie concernant les chefs francs et musulmans permet aussi de mieux s’imprégner de la situation qui prévaut tout au long de cette histoire.

« Ce qui est vrai, ce qui est faux » met en lumière quelques points particuliers, chapitre par chapitre. Je vous conseille de lire les articles à la fin de chaque chapitre.

« Pour y voir plus clair » est une rubrique qui vous aidera à mieux comprendre les raisons profondes des événements. Au moment de la première croisade, les enjeux politiques étaient souvent complexes et variés.

Vous pouvez aussi trouver de nombreuses autres informations sur mon blog ainsi que des photos de certains sites visités par les personnages :

http://lecycledescroisades.wordpress.com/

Tables des matières

Lire en musique

Avertissements

Prologue

I- La fuite de Jaworzno

II- La conquête de la Djézireh

III- Le message

IV- L’usurpateur de Damas

V- La liste de Mossoul

VI- Un voyage discret

VII- Tughtekin le Bouride

VIII- Le siège de Mossoul

IX- L’Orfèvre

X- La bataille de Tizin

XI- Le retour de Gibuin

XII- Apamée

XIII- Un nouveau refuge

XIV- Le moulin

XV- La révélation du feu

Épilogue : Le premier Templier

Appendices

Cartes

Généalogies

Pour être au clair

Ce qui est vrai, ce qui est faux

Lexique

Bibliographie

Remerciements

PROLOGUE

Au début du XIIe siècle, le royaume de Pologne était en proie à la jalousie. Deux demi-frères s’affrontaient pour le trône, chacun contrôlant plusieurs régions du royaume. Boleslas III, le fils légitime de Ladislas Ier et héritier de la couronne vouait une haine féroce à Zbigniew l’illégitime.

Pour éviter une guerre sanglante et fratricide, l’archevêque Martin de Gnèze parvint à partager le royaume. Boleslas en reçut la plus grande partie. Et pour assurer une paix durable avec les Russiens, il épousa la fille du duc de Kiev, la jeune Zbislawa. De cette manière, il espérait que son demi-frère cesserait de monter contre lui les provinces russes et ses propres vassaux.

Mais Zbigniew vit au contraire une occasion de s’emparer de toute la Pologne. Le 16 novembre 1102, pendant la cérémonie du mariage, emmenant avec lui les troupes de Bohême, il tenta d’envahir les terres du roi, pensant que celui-ci serait trop occupé à la fête pour se préoccuper d’autres événements. Mal lui en prit !

Boleslas, apprenant la nouvelle, abandonna son épouse et se lança à la tête de son armée vers ses ennemis. Mais plutôt que d’affronter les soldats et comprenant que le duc de Bohême avait été manipulé, il préféra utiliser la cupidité qui régnait en chaque souverain. Il envoya donc son grand-général auprès du duc.

— Sa Majesté vous présente ses respects, commença l’émissaire du roi avec la plus grande politesse possible.

Face à lui, le duc et deux de ses ministres qui l’accompagnaient toujours étaient assis à une table de fortune établie à la hâte. Dans le campement, les soldats installaient leurs tentes car ils savaient que les négociations commençaient et que cela pourrait durer longtemps.

— Nous vous écoutons avec attention, dit le duc en autorisant ainsi le début du dialogue.

— Nous savons que vous n’êtes pas à l’origine de cette attaque mais que c’est bien l’infâme Zbigniew qui prépare l’invasion de notre royaume. Sa Majesté, le roi Boleslas, vous demande donc de ne pas prendre part à ce conflit. Nous n’avons aucun motif pour nous faire la guerre alors autant rester en paix.

Le grand-général laissa un temps de silence et observa les visages des Bohémiens. Ils restaient impassibles mais ne manifestaient aucune hostilité. Il était temps de donner l’argument qui mettrait fin à cette rapide négociation.

— Et afin de vous prouver son amitié, sa Majesté vous offre ces mille marcs d’argent.

La somme était importante. Le duc ne put contenir son plaisir et offrit un sourire en guise de réponse.

— C’est entendu, dit l’un des ministres en se levant. Nous quitterons vos terres dans les prochains jours.

Le roi éprouva un grand soulagement à l’issue favorable qui venait d’être trouvée. Mais sans le savoir, la somme d’argent qu’il venait de donner allait bientôt déclencher un événement imprévu.

Dans le camp arriva une nouvelle armée, celle du duc de Moravie. Il se nommait Swientopelk et avait formé une alliance avec son voisin de Bohême. Il devait également participer à l’invasion mais la route étant plus longue, il n’avait pu assister aux récentes tractations. Néanmoins, il ne lui fallut que peu de temps pour découvrir que le duc avait offert cinq cents marcs à chacun de ses ministres, oubliant la venue de son allié. Dans le camp, il n’y avait plus personne pour revenir sur les décisions du partage. Il ne restait plus que quelques lieutenants qui préparaient le retour dans leur pays.

Irrité par cette iniquité, Swientopelk décida d’entrer en guerre contre le duc de Bohême mais aussi contre le roi de Pologne. Après tout, n’était-ce pas la mission qu’on lui avait confiée ?

Pendant toute l’année 1103, il fit de la terre de ses ennemis des zones désolées, répandant la peur et le malheur. La région de Silésie en Pologne, car elle était proche de la Moravie, était devenue l’une de ses cibles préférées…

CHAPITER I

LA FUITE DE JAWORZNO

Jaworzno

Septembre 1103

La douceur de la fin de l’été se faisait encore sentir sur les rives de la Przemsza*. Les senteurs de bois sec se dégageaient de la forêt qui étendait son emprise au plus près de l’eau. Mais en direction du Sud, une clairière se faisait jour pour abriter le petit village de Jaworzno où, à la lisière des arbres, de petites maisons formaient une rue. Cela ne ressemblait pas aux rues des villes, comme à Cracovie, avec des pavés, des édifices serrés et des échoppes nombreuses. C’étaient plutôt de sobres maisons de bois qu’on avait pris soin d’aligner et de mettre face à face de chaque côté d’une allée de terre. La moindre pluie transformait le terrain en une boue collante. Mais les constructions étaient solides et entretenues. Il suffisait d’observer les portes pour vérifier leur solidité. Plusieurs couches de lattes de bois disposées en biais étaient attachées les unes sur les autres par de grands clous qui parsemaient la surface. Au-dessus, de manière plus décorative, des planches finement travaillées étaient maintenues par des chevilles de bois coiffées par des petites pyramides qui donnaient un ensemble puissant et une impression de défense. Parmi ces maisons se trouvait celle de Gibuin Joinville, un homme né dans les Flandres près de Bouillon, au milieu d’une famille de paysans mais qui avait été vendu comme serf auprès du comte Robert Ier. Durant sa jeunesse, il se fit remarquer par la qualité de son travail au château comtal, ce qui lui valut d’accompagner Robert dans son pèlerinage vers Jérusalem, en 1085. Et alors qu’il revenait six ans plus tard, portant avec lui une lettre de détresse de l’empereur byzantin qui ferait bientôt grand bruit et sonnerait le début de la croisade, Gibuin fut blessé au moment où son expédition traversait une rivière à gué. Afin d’aider un cheval entravé par une lourde pierre au fond de l’eau, il fit levier avec une poutre tandis que ses camarades se préparaient à dégager la jambe de la bête. À peine l’animal fut-il libéré qu’un violent coup de sabot projeta Gibuin dans l’eau. Le soir, il n’avait toujours pas repris connaissance. Les hommes de Robert le laissèrent dès le lendemain matin à l’hospice aux soins de ceux qui pourraient l’aider. Il se réveilla trois jours plus tard en se demandant ce qu’il faisait dans cet endroit. Puis il reprit ses esprits et organisa son retour en Flandres. Le chemin le plus rapide, en conséquence des passages marchands dans la cité, n’était praticable qu’en traversant la Bohême et le royaume de Pologne. Sans autre solution, Gibuin prit place parmi les marchands et parcourut le centre de l’Europe. Plus les jours passaient, plus il aidait au chargement des chariots, à l’installation des étals, et même à la vente.

Agnieska était plus jeune que lui et finissait son apprentissage auprès d’un maître épicier. Elle avait parcouru des centaines de kilomètres pendant les cinq dernières années, peut-être même des milliers. Elle avait appris à négocier le prix et la qualité des épices : la cannelle de Ceylan, la casse, le poivre d’Inde, la muscade des îles Banda, le safran de Mésopotamie, le Galanga du Sud de l’Asie… Son maître opérait la liaison entre les marchés byzantins ou seldjoukides et ceux de la côte de la mer Baltique où commençaient à s’établir des marchands de plus en plus riches car, pour la première fois depuis de nombreuses années, les villes grandissaient et le commerce s’organisait. Il pouvait échanger ses produits jusqu’à Bergen, une ville nouvelle voulue par le roi de Norvège et espérait ainsi s’enrichir à son tour. Agnieska l’avait bien aidé durant les longues séances de marchandages avec les Turcs. Il fallait parfois beaucoup de patience avant de conclure un accord. Et depuis que Jérusalem était fermée aux pèlerins chrétiens, obtenir un prix convenable relevait de la prouesse. Mais il suffisait de laisser Agnieska parler pour adoucir les regards et les exigences des vendeurs.

Au fil des jours qui menaient la caravane vers le Nord, Gibuin et Agnieska apprirent à se connaître et à s’apprécier. À l’heure où Agnieska devait s’arrêter à Jaworzno, son village natal, pour y reprendre sa place, Gibuin prit la décision de la suivre. Personne ne l’attendait à la cour du comte et par ailleurs, on le croyait certainement mort.

Les deux amants emménagèrent dans cette belle et neuve demeure que la famille d’Agnieska avait aidé à bâtir et y installèrent une échoppe d’épices. En 1093, la petite Isabelle voyait le jour et son avenir apparaissait plus radieux que jamais.

Dix ans plus tard, dans la maison de Gibuin, toute la famille s’affairait aux tâches quotidiennes. Un doux effluve de malt s’échappait par l’ouverture du comptoir de l’échoppe. Agnieska s’était fait une spécialité de fabriquer la bière qu’elle vendait en plus des épices. Cet après-midi, elle en était à une étape importante car c’était elle qui permettait de donner l’arôme voulu au futur breuvage. L’orge qu’elle avait transformée en malt l’an dernier, afin de le conserver, venait d’être concassé et plongé dans l’eau bouillante pour y être infusé. Pendant ce temps, elle préparait un filtre qui lui donnerait le moût, un liquide prêt pour la fermentation. Et comme rien ne devait être gâché, le résidu de malt, qu’on appelait la drêche, serait donné aux éleveurs pour le bétail.

Isabelle allait à son tour entrer en apprentissage pour apprendre la couture mais également la broderie. Il lui fallait encore attendre un an du fait de sa jeunesse mais aussi parce que son futur maître terminait la formation de sa précédente élève. Cependant, dès aujourd’hui, Isabelle et son père avaient rendez-vous avec le soltys*, celui de qui on pouvait toujours espérer le meilleur conseil, pour conclure la rédaction du contrat. Il s’appelait Bogdan et, comme de nombreux soltys en Pologne, c’était un homme âgé en raison de la sagesse que tous attendaient de lui. Depuis plus de trente ans, il avait assisté à toutes les naissances, aux mariages et aux obsèques et naturellement, puisqu’il était l’un des rares habitants à savoir lire, il avait conseillé l’ensemble du village, que ce soit à propos de la couleur d’un volet ou de la semence à mettre dans un champ cette année-là. Pour Isabelle, c’était sa première rencontre avec le sage. Elle avait entendu parler de sa pertinence et de son savoir et c’est justement ce qui l’inquiétait. Elle avait peur de se sentir bien trop naïve face à lui, d’autant que son avenir professionnel était en jeu. Alors, sur le chemin qui menait à Bogdan, elle tint la main de son père en la serrant fort et réalisa qu’elle n’avait plus fait ce geste depuis plusieurs années. Gibuin sentit bien la tension qui s’emparait de sa fille et tenta de la rassurer :

— Ne t’inquiète pas Isabelle, Bogdan est un homme gentil. Jamais je n’ai eu à me plaindre de son avis. Je suis sûr que tu peux avoir confiance en son jugement. Le maître qu’il t’a choisi te traitera bien et t’enseignera tout ce dont tu as besoin pour devenir une véritable artisane.

— Mais je vais devoir quitter la maison, répondit Isabelle d’un air inquiet.

— Oui, mais nous serons toujours là pour t’aider. Et n’oublie pas qu’il m’a été difficile d’obtenir cette place en ville pour toi. Auprès de ce maître, tu auras la meilleure formation du pays. Et puis tu pourras toujours revenir ici quelques fois dans l’année.

Cela n’avait pas l’air de déranger Gibuin. Isabelle se disait qu’avec les aventures de sa jeunesse, quelques années d’apprentissage lui paraissaient bien dérisoires. Mais pour elle, c’était toute une vie qui commençait, avec une immense incertitude sur la réelle efficacité de ce qu’elle apprendrait. Et puis elle avait entendu parler d’étranges histoires sur de jeunes apprentis qui volaient ou frappaient leurs maîtres pour se venger de mauvais traitements. Quelques-uns s’étaient même enfuis sans jamais terminer leur apprentissage. Plus elle se remémorait ces anecdotes, plus elle sentait monter en elle une angoisse irrépressible. Et tandis qu’elle était plongée dans ses pensées, son père frappait déjà à la porte et une voix fatiguée leur dit d’entrer.

Dans la salle principale, un homme quitta la table où il était assis et vint saluer Gibuin : — Bonjour, je suis maître Jacek Taroski, de Cracovie.

À l’évocation du nom de la capitale, Isabelle faillit tressaillir. C’était donc là qu’on voulait l’envoyer, loin de sa campagne. Elle répondit tout de même par une petite révérence, tel qu’on le lui avait appris, mais son cœur se serrait encore plus, au point qu’elle se demandait s’il n’allait pas s’arrêter.

De l’autre côté de la pièce, le vieux Bogdan que les nouveaux arrivants n’avaient pas remarqué, se retourna, salua ses hôtes et les invita à s’asseoir.

— Gibuin, dit-il d’une voix usée, j’ai rédigé pour vous le contrat d’apprentissage. J’aimerais que nous le lisions tous ensemble afin que chaque partie sache ce qu’elle doit respecter.

Puis il ajouta avec une fermeté appuyée d’un lourd regard qui balaya les trois visages assis face à lui : « Et que chacun respectera… »

Et la lecture commença. Isabelle ne comprenait pas tous les mots écrits dans un langage juridique et technique qui ne lui était pas familier. Elle guettait avec appréhension les sourcils de son père qui, souvent, exprimaient de la satisfaction mais qui aussi, parfois, se fronçaient. Était-ce pour lui la même incompréhension que pour elle ou une marque de désapprobation ? Le soltys acheva en énonçant l’essentiel du contrat :

« C’est à savoir que ladite Isabelle Joinville doit demeurer avec ledit Jacek Taroski et son épouse ladite Katarzyna Taroski, couturiers, six ans de suite, à compter de l’an de grâce mil cent quatre. Ledit Jacek Taroski doit assurer le boire, le manger, le coucher à ladite Isabelle et doit enseigner le métier de brodeuse et de couturière, peut l’envoyer partout en ville et au dehors. Ledit Gibuin Joinville doit fournir sa fille en vêtements et chausses. Si ladite Isabelle manque une journée, elle la rattrapera au bout des six ans. »

Il marqua une pause avant d’ajouter :

— Cela vous convient-il ?

— Je vous fais toute confiance, répondit Gibuin.

— Je suis certain, pour ma part, ajouta Jacek, que tout se passera bien. Je vois combien l’affection s’est emparée de ma jeune apprentie et je la comprends. C’est pourquoi j’ai voulu lui laisser du temps entre cette annonce et le début du contrat.

Puis il regarda Isabelle avec insistance pour obtenir son attention et lui parler sans faire intervenir une tierce personne.

— Isabelle, en ce qui concerne la broderie, tu seras placée sous la responsabilité de mon épouse car c’est elle qui détient ce savoir. Mieux que moi, du moins. C’est une femme aimable et patiente avec qui tu pourras discuter sans peur. Et si cela peut te rassurer, chacune de mes élèves a brillamment terminé son apprentissage. Avec moi, tu apprendras la couture et le tissage.

— Sois sans crainte, conclut le vieux Bogdan tandis qu’elle sentait les mains rassurantes de son père sur ses épaules, je connais bien les ouvriers de Cracovie et jamais je ne te laisserais quitter le village si je n’avais pas quelque assurance de la qualité de ton maître.

Ces dernières paroles résonnèrent toute la soirée dans la tête d’Isabelle mais la tristesse de la séparation avec sa famille et l’inquiétude d’une nouvelle vie dominaient largement le peu de réconfort que fournissait le soltys. Le sommeil vint pourtant rapidement tant l’émotion de la journée avait été vive.

Le lendemain, elle aida ses parents en faisant le pain, comme elle le faisait deux à trois fois par semaine. Elle se rendit chez le blatier* pour acheter un peu de farine qu’elle ramenait à la maison en portant le sac sur son épaule droite. Tous étaient impressionnés par la force qu’elle pouvait montrer en soulevant des quantités souvent importantes, malgré sa frêle silhouette. Elle mettait un point d’honneur à s’habiller avec autant d’élégance qu’elle le pouvait et aimait par-dessus tout les robes à carreaux verts et blancs, ce qui appuyait la couleur de ses yeux bleus très clairs et ses cheveux blonds légèrement ondulants. C’est dans cette robe qu’elle confectionnait la pâte, la mettait en boule et prenait soin d’en fendre lentement le sommet. Elle se rendait ensuite au four seigneurial construit sur la place pour la faire cuire et observer comment la croûte la plus dure se formait autour de la cicatrice. Mais après ça, il fallait attendre un long moment avant que la cuisson se termine. Elle discutait avec les autres villageois qui attendaient eux aussi et parfois, lorsqu’ils étaient peu nombreux, sortait deux dés, s’asseyait hors de vue des fenêtres et jouait pendant les longues minutes. Elle désignait un villageois pour surveiller le passage près du four car si le prêtre venait à apprendre cela, ils seraient tous accusés de pactiser avec le démon. Isabelle ne voyait pas le mal dans ce passe-temps salutaire. C’était au contraire un moyen de se distraire tout en se racontant les dernières nouvelles.

Et ce jour-là, malgré l’envie de se taire, elle avait de quoi discuter. Elle annonça la nouvelle à ses trois amis présents au four. Anna, plus âgée d’un an, dut s’asseoir sur le banc qu’on avait placé là dans l’attente de la cuisson et resta silencieuse, comme abattue par un coup de masse. Elle comprenait parfaitement l’angoisse d’Isabelle car ses parents avaient eux aussi tenus à la mettre en apprentissage mais ils négociaient encore avec Bogdan une place de tisseuse. Piotr, un vieux paysan invalide depuis qu’il avait reçu un soc de charrue sur la jambe droite, la prit dans ses bras en lui disant que tout cela n’était pas bien grave et qu’elle s’en amuserait dans sept ans. Et puis c’était une chance inespérée pour elle d’être au contact de ces talents de la ville en ces temps où le commerce urbain se reconstituait. Elle pourrait facilement travailler dans un atelier et participer aux foires.

Lucjan devait avoir un peu plus de vingt ans et était forgeron avec son père. Aujourd’hui, c’était à son tour d’assurer le guet. Il s’était adossé au chambranle de la porte, écoutant avec attention ce qu’Isabelle racontait. Il ne parvenait pas à comprendre la fébrilité de son amie. Son apprentissage à lui s’était très bien passé et il était fier de son métier, ce dont il s’empressa de témoigner en espérant calmer cet excès d’émotion.

— Évidemment, pour toi c’était tranquille, ton maître était ton père ! rétorqua Isabelle.

— Et tu crois que parce que c’était mon père, il était moins exigeant ? répliqua Lucjan d’un ton irrité. Ce n’est pas un ouvrier de la ville avec l’expérience des apprentis. Je ne l’ai jamais vu plus sévère que pendant ces huit dernières années. Ne va donc pas te plaindre d’être envoyée auprès d’un des meilleurs ouvriers de Cracovie pour apprendre la broderie.

Devant les yeux remplis de larmes d’Isabelle, Piotr sortit les dés, demanda à Lucjan de surveiller dehors et s’installa avec Anna à la table d’attente.

— Allons mes enfants, oublions un peu nos soucis et jouons !

La partie s’engagea et permit en effet aux participants de mettre de côté leurs soucis.

Quelques dizaines de minutes plus tard, le pain commençait à dorer et Isabelle jeta une dernière fois les dés avant d’avancer vers le four. Elle avait appris à contrôler la cuisson en se fiant à son odorat qui s’était considérablement développé.

— Alors, ça y est ? demanda Piotr qui savait qu’Isabelle ne se trompait jamais. Tu vas nous quitter pour aujourd’hui ?

— Oui, il est temps que je retire ma boule du feu. Je reviendrai dans trois jours. Soyez-là !

— Comme toujours, lui répondit Anna… et ne t’inquiète pas trop. Je suis sûre que tout ira bien.

Mais dès que la petite fille voulut sortir du four, un paysan entra tout essoufflé. Il tenta de parler mais dut reprendre sa respiration tant il avait couru depuis son champ.

— Venez voir… Vite ! Des cavaliers… Il y a des cavaliers partout… à l’entrée du village.

Tout le monde se précipita sur la place et aperçut au loin la silhouette d’une cinquantaine de chevaux. Ils n’avaient pas bougé. Cela n’augurait rien de bon. Les hommes et les femmes rentraient chez eux et fermaient solidement leur porte. Piotr demanda à Isabelle de rentrer immédiatement chez elle et de se cacher comme les autres.

Le duc Swientopelk se tenait droit sur son cheval. On aurait dit qu’il contemplait le paysage. Ses yeux d’un bleu intense mais vides et sans expression lui donnaient une froideur qui confinait à la cruauté. Une barbe fournie couvrait entièrement sa bouche comme s’il refusait de laisser échapper ses pensées. Devant lui s’étendait le village de Jaworzno et une plaine à perte de vue. Derrière lui, ses cavaliers attendaient un geste de sa main.

Jaworzno n’avait aucune importance stratégique. Elle était seulement située, pour son plus grand malheur, sur les terres du roi Boleslas III, en Silésie. C’était la vengeance qui brillait dans les yeux du duc depuis la trêve conclue entre le roi et le duc de Bohême.

C’était donc au tour de Jaworzno de payer ses dettes. Mais avant d’attaquer, Swientopelk se remémorait toujours les raisons qui le poussaient à être à l’endroit où il se trouvait. Cela ne lui procurait que davantage de hargne.

Ses yeux se fixèrent sur les maisons de bois, retrouvant toute leur vigueur. Et la haine qu’il avait accumulée se déchaîna lorsqu’il ouvrit les lèvres. Le bras levé, l’épée à la main, il hurla le signal de l’attaque et se jeta le premier dans la cavalcade. La terre trembla sous les pas lourds des destriers et le bruit sourd des sabots se mêlait à celui, plus aigu, des pièces d’armures que portaient hommes et chevaux.

Gibuin travaillait à l’étable, de l’autre côté du village, lorsqu’il entendit les premiers pas de la charge. Il lâcha son écuelle et courut car il savait que la seule issue était la fuite. Dès qu’il fut hors du bâtiment, il s’immobilisa et tourna son regard vers la horde qui s’avançait à grande vitesse. Il tenta d’identifier l’ennemi mais aucun étendard ne le lui permit. Sa pensée se tourna immédiatement vers sa famille. Il fallait la retrouver au plus vite et la mettre en sécurité.

Il courut en longeant les murs pour se faire le plus discret possible. Il croisait les regards apeurés de ses amis qui se dépêchaient eux aussi de rejoindre leur foyer. Au moment de traverser la place, il vit les premiers hommes du duc y poser pied à terre. Impossible de passer ! Il fit demi-tour et contourna les maisons en espérant ne plus croiser personne. Les cavaliers se réunissaient autour du puits et ne tarderaient pas à se mettre en action même si pour l’instant, ils restaient calmes, ce qui permit à Gibuin de franchir les rues sans encombre et d’arriver devant chez lui. Dès qu’il ouvrit la porte, un soulagement bref mais salvateur s’empara d’Agnieska tandis qu’Isabelle se jeta dans les bras de son père en le serrant très fort et en tremblant.

— Venez avec moi, dit-il. Il faut se cacher, mais pas dans les maisons. Ils vont probablement commencer par toutes les fouiller. Allons dans les bois.

Sur la place, les cavaliers sortaient les épées de leurs fourreaux et avançaient à pas métalliques vers les portes qui venaient de se fermer. La petite famille, au contraire, ouvrait à nouveau la porte de son foyer et Gibuin voulut voir qui étaient ces visiteurs. Il fit avancer Isabelle et Agnieska dans l’église qui se trouvait à une rue de la sienne et s’installa dans un angle sombre d’un contrefort extérieur pour observer. Un homme était en train de courir lorsqu’un cheval lui barra le chemin. Son cavalier assena sans réfléchir un lourd coup de masse d’arme dans la tête du villageois qui s’écroula instantanément. Le soldat à la masse rit brusquement en voyant le corps gésir à ses pieds. Manifestement, c’était pour lui plus un jeu qu’une véritable guerre. Il était clair que cette horde n’aurait aucune pitié. Gibuin n’attendit pas d’en voir plus et s’éloigna du centre du village. Il revint auprès d’Isabelle et Agnieska, s’assura qu’à l’extérieur la voie était libre, puis s’en alla avec elles en direction de la forêt. Mais en passant devant leur maison, il eut soudain une idée.

— Restez là ! Je vais aller chercher une fourche à l’intérieur. Elle pourra toujours nous aider si on est attaqué.

— Non, n’y va pas ! Ne perdons pas de temps, implora Agnieska.

— Ils peuvent nous chercher dans la forêt. Il nous faut une chance de nous défendre. Ça ne prendra que quelques instants.

Et il joignit le geste à la parole. Il jeta un œil sur la ruelle puis se précipita à l’intérieur de chez lui. Il ne fit pas attention à la porte ouverte et se retrouva plongé dans l’obscurité des quatre murs. Dans le plus grand silence, il s’approcha de la cheminée, prit la fourche qui lui servait habituellement à remuer le foin et entreprit de ressortir. Il se retourna et fut pris de stupeur quand un grand bruit de métal s’avança vers lui. Un cavalier était entré avant lui et fouillait sa maison. Il leva son épée et l’abattit sur Gibuin qui n’eut que le temps de redresser sa fourche dans sa main gauche. Mais la lame trancha le métal des pointes de l’outil et rentra profondément dans son épaule. Le soldat voulut recommencer, encore plus fort, et leva une nouvelle fois son épée. Mais pendant ce temps, Gibuin changea son arme de main et enfonça ce qu’il en restait à travers la cotte de maille qui couvrait la poitrine de son adversaire. Le soldat tomba dans un fracas qui pouvait alerter les autres. Il sortit de la maison rapidement, saignant abondamment, et se dirigea vers les arbres en criant à sa famille : « Courez ! Courez vite ! ». En voyant la blessure de son époux, Agnieska pleura. Gibuin, qui était de plus en plus pâle, voulait poursuivre sans apitoiements car il imaginait déjà les intrus en train de fouiller les alentours du village à la recherche d’éventuels fuyards. Il y avait dans leur attitude bien peu de place pour le hasard et la clémence. On aurait dit qu’ils appliquaient une stratégie déjà maintes fois éprouvée.

Agnieska souleva Gibuin par l’épaule droite encore intacte et avança tant bien que mal pour atteindre enfin le couvert des premiers arbres. De là, ils seraient bien vite cachés par les broussailles volumineuses et sombres que personne n’entretenait. Mais maintenant, que faire ? Agnieska reposa au sol le corps de moins en moins alerte de son mari dans l’espoir de trouver une solution avant que la forêt ne soit explorée par les pillards. Isabelle, entre peine et panique, regarda ses parents qui n’étaient plus en mesure de prendre les décisions et se dit que leur survie à tous dépendait peutêtre d’elle seule. Elle prit la main de sa mère qui sursauta à son contact et lui montra la direction de la rivière.

— Il y a deux barques là-bas, lança-t-elle. Je les ai vues l’autre jour. Prenons-en une et laissons-nous porter par le courant.

L’idée paraissait bonne. Et en l’absence de toute autre, la meilleure. Agnieska, aidée de sa fille, aida Gibuin à se relever pour parcourir la distance qui les séparait de la rivière. Les premières feuilles mortes s’étalaient déjà au sol et crissaient sous les pas. Ce bruit empêchait de savoir si on était suivi ou pire encore, si on éveillait l’attention d’un ennemi. La marche accélérait à chaque craquement, les têtes tournaient en tout sens pour observer le moindre mouvement. Mais tout paraissait calme.

Les deux embarcations étaient là, comme prévu. Ils choisirent la plus grande. Gibuin s’installa s’allongea et laissa le reste de la place à sa famille. Après avoir poussé l’esquif sur l’eau, les filles grimpèrent à leur tour, dégagèrent les rames du fond pour atteindre le milieu de la Przemsza et s’étendirent elles aussi afin d’éviter d’être vues.

CHAPITER II

LA CONQUÊTE DE LA DJÉZIREH

Carrhes

7 mai 1104

Bohémond de Tarente observait sa cible avec délectation. La cité de Carrhes, située dans la Djézireh, était prise au piège des armées franques qui tentaient d’ouvrir la route vers Mossoul et, si Dieu leur venait en aide, vers Bagdad, la cité califale qu’ils feraient tomber, écrasant l’Islam à la source même de son pouvoir. Les princes francs s’étaient réunis et entendus pour mettre au point leur avancée au-delà de l’Euphrate, au-delà de leurs frontières actuelles, au-delà d’Édesse. Et pour cela, le comte Baudouin du Bourg, le cousin du roi de Jérusalem lui-même, usait d’une technique imparable et cruelle, à l’image de sa gouvernance. Depuis plusieurs années déjà, il menait des incursions régulières dans la Djézireh, une région extrêmement fertile et où les musulmans vivaient en nombre. L’irrigation de Carrhes avait la même origine que celle d’Édesse : l’Euphrate. Il était canalisé pour fournir aux populations les besoins en eau des cultures et des habitants. Le comte d’Édesse se livrait au pillage, prenait les récoltes pour Édesse, saccageait les champs, terrorisait la cité en espérant qu’un jour, le seigneur de Carrhes se rendrait et livrerait la ville. Les habitants avaient résisté jusqu’à ce jour de mai. Ils avaient aussi anticipé cette attaque en écrivant à tous les princes d’Orient pour demander un soutien autant militaire que sanitaire. Malheureusement pour eux, aucun n’avait répondu. Et aujourd’hui, les Francs avaient l’air déterminés à avancer, coûte que coûte. Ils en avaient eu la certitude en voyant arriver les étendards de leurs plus farouches ennemis réunis. Baudouin du Bourg s’était en effet adjoint les services de son cousin, Jocelin de Courtenay, du prince d’Antioche, Bohémond de Tarente et du neveu de ce dernier, le redoutable Tancrède de Hauteville. À ces seigneurs s’ajoutaient les hommes d’église tels que Bernard, le patriarche d’Antioche, Daimbert de Pise, le patriarche traître et exilé de Jérusalem ou encore Benoît, l’archevêque d’Édesse.

Bohémond sentit soudain la fraîcheur de la nuit tomber sur ses épaules. Le fier Normand, héritier d’une lignée redoutée depuis Hastings, n’aimait pas avoir froid car il voulait garder la santé pour combattre au mieux ses adversaires. Et des adversaires n’étaient pas tous musulmans. Il pénétra sous la tente de Baudouin qui l’attendait, assis à une table montée sur des tréteaux, le regard noir dirigé contre l’homme qui venait d’entrer sur son territoire.

— Le temps nous est précieux Bohémond, lâcha-t-il énervé et impatient. La ville est à notre merci et tu nous fais attendre encore une nuit. Une chance que Carrhes n’ait pas d’alliés !

— Ne te hâte pas trop Baudouin ! La patience est une vertu chez un homme de commandement. Et tu sais qu’il nous faut discuter d’un point essentiel.

Le prince d’Antioche était beaucoup plus détendu que son voisin d’Édesse. Il comptait sur cet avantage pour obtenir ce qu’il espérait.

— Un point que nous allons vite régler. Cela fait bientôt trois ans que je m’acharne sur cette cité. Ce sont mes hommes qui ont conduit la victoire qui nous attend. Le droit me revient d’y planter ma bannière le premier et d’en revendiquer l’administration. Jocelin sera parfait pour cette tâche.

— Jocelin est un lâche ! s’écria Bohémond pour montrer sa supériorité. Crois-tu que la conquête d’Antioche fut aisée ? Je ne l’ai pas prise en brûlant des terres. Je me suis battu, j’ai affronté mes ennemis, comme ceux qui se dresseront bientôt devant nous. Carrhes a besoin d’un homme fort à sa tête, pour protéger Édesse et nos terres. Tancrède sera celui-là.

La discussion dura finalement plus d’une heure avant que Baudouin n’autorise le prince à s’emparer de la ville. Il pensait aussi que ce conflit pourrait se régler plus tard et par d’autres moyens.

Au matin, Bohémond fut éveillé par un homme de la garde. Le visage plein de poussière et la voix haletante, il arriva à peine à prononcer son message.

— Mon prince… les musulmans… ils arrivent.

— Et bien quoi ? S’ils courent au suicide, c’est leur droit.

— Non… les renforts musulmans arrivent.

— Les renforts ? s’exclama soudain Bohémond qui se réveillait enfin. Quels renforts ? Leurs alliés sont en guerre entre eux.

— Ils ne le sont plus mon prince, continua le messager qui avait repris son souffle. Jekermish a réuni trois mille hommes et Soqman environ sept mille.

— Alors ils ont peur ! Peur au point de s’unir dans leur haine l’un de l’autre. Cela nous donne un avantage. Soldat, rejoins la troupe et transmets-leur cet ordre, dit Bohémond en lui tendant un papier plié qu’il avait préparé la veille.

L’homme sortit de la tente et croisa Baudouin qui arrivait comme une furie.

— Je te félicite Bohémond. La ville pouvait tomber hier sans le moindre effort et voici qu’aujourd’hui, dix mille Turcs nous attendent.

— La victoire n’en sera que plus grande. Ne t’inquiète pas Baudouin, nous vaincrons.

Quelques instants plus tard, les deux hommes montaient à cheval devant leurs armées qui se préparaient. Bernard, Daimbert et Benoît passaient en revue les lignes de chevaliers et de piétons* qui se formaient. Ils exhortaient les hommes au plus grand courage et au respect de la volonté de Dieu mais leurs discours se perdaient dans le bruit de l’acier et le hennissement des chevaux. Les soldats, eux, n’avaient pas la même assurance que leurs chefs lorsqu’ils voyaient s’étendre l’ennemi au loin et leurs drapeaux flotter un peu partout sur les collines, dans les vallons, près de la rivière. Les discours religieux perdaient beaucoup de leur grandeur quand il était l’heure de mourir.

Le comte et le prince donnèrent le signal de l’assaut et l’armée se mit en marche. Deux colonnes se formèrent, l’une était constituée de l’armée d’Édesse, menée par Baudouin et Jocelin, l’autre venait d’Antioche et obéissait à Bohémond et Tancrède. La première avançait droit sur l’ennemi tandis que la seconde se cachait derrière une colline pour prendre les Turcs à revers. La stratégie porta ses fruits. Les troupes musulmanes firent demi-tour et coururent aussi vite que possible. Sans attendre, Baudouin donna l’ordre de les poursuivre mais un doute surgit dans son esprit ; une troupe musulmane restée en retrait entrait à présent dans la ville avec des bœufs, des chameaux chargés et des armes. Il n’y avait que bien peu d’hommes pour accompagner le convoi.

— Ils approvisionnent la ville ! Ils amènent des vivres dans la cité ! Leur fuite n’est qu’une diversion, lança Baudouin. Tancrède, prépare tes cavaliers.

Les hommes d’Antioche s’acharnaient sur un groupe de musulmans qui n’offrait pas beaucoup de résistance. Il leur fut aisé de franchir leurs lignes après avoir tué presque cinq cents hommes. La stratégie des Francs fonctionnait. Ils pourraient bientôt refermer les deux corps d’armée sur les renforts ennemis. Mais il ne fallait pas laisser s’échapper trop d’hommes sous peine de les voir revenir. Baudouin se lança lui-même à la recherche de son armée, suivi de Jocelin. Ils ignoraient que derrière les collines qui les séparaient des Turcs, un piège se refermait sur eux. Mais il était déjà trop tard. Les Turcs venaient de faire volte-face car ils avaient rejoint les soldats restés cachés depuis le début de la bataille. Dix mille piétons accompagnés des cavaliers chargèrent sans délai l’armée franque. Comme à leur habitude, ils formaient d’abord un cercle et tiraient leurs flèches pour abattre un maximum d’hommes. Ensuite, épée au poing, ils n’avaient plus qu’à fondre sur ce qui restait de la troupe et achever les survivants. Baudouin et Jocelin ne comprirent pas tout de suite ce qui se passait. Un de leurs soldats, fuyant sans ses armes et courant à perdre haleine, reconnut son maître et lui hurla de faire demi-tour. Baudouin, prit d’une soudaine panique, suivit le mouvement. Il galopa avec à bride abattue, revenant sur ses pas en espérant atteindre Bohémond avant qu’il ne soit impossible de retourner la situation. Sans discernement, il jeta son cheval dans les eaux peu profondes mais boueuses du Balikh qu’il avait franchi sans problème quelques minutes auparavant. Mais cette fois-ci, l’animal s’embourba. Jocelin arrivait juste derrière et Baudouin lui fit signe de s’arrêter. Rien n’y fit ! Jocelin criait à sa monture d’avancer aussi fort que possible. En un instant, lui aussi se trouva immobilisé. Tous deux regardaient autour d’eux à la recherche d’un moyen de s’échapper mais le désordre et le manque de lucidité les bloqua sur place. Il ne fallut pas attendre longtemps pour voir arriver les Turcomans de Soqman. Baudouin hurlait de fureur contre le cours d’eau tout en donnant des coups d’épée à son cheval en le frappant avec le plat de la lame. Sans succès. Les sabots des animaux se soulevaient avec bien trop de peine pour avancer. En face, Soqman se présenta sur la rive et ordonna qu’on mette les deux hommes aux fers sous sa tente.

Et déjà, l’armée turque se mettait en marche vers les soldats francs qui menaient le siège de la ville. Bohémond et Tancrède, face à l’évidence de leur défaite, enfourchèrent leur monture et détalèrent à bride abattue. Les gens d’Édesse vaincus, ceux d’Antioche ne pourraient plus faire face. Il ne restait qu’une issue, le repli vers Édesse. De nombreux cavaliers furent tués par les flèches de leurs ennemis qui les poursuivaient avec la volonté d’un tigre en colère. Le désordre se transformait en débâcle, les chevaux couraient à travers champs, grimpaient sur les collines, cherchaient les vallons et les recoins. Mais les Turcs ne laissaient aucun survivant et aucune chance. Seuls les hommes plus importants pouvaient espérer être capturés car une rançon serait demandée. C’est ce qui arriva à Benoît, l’archevêque d’Édesse. Dans son ignorance des choses de la guerre, il ne put rester bien longtemps avec le groupe de ses amis. Isolé avec quelques hommes, les musulmans eurent tôt fait de tirer leurs flèches sur ses protecteurs et de mettre à terre l’homme d’église. Il fut mis aux fers et emmené vers Carrhes.

Bohémond et Tancrède arrivèrent à se frayer un chemin, protégé par leurs soldats, jusqu’aux portes d’Édesse qui se refermèrent sans tarder.

La tente de Soqman était grande et confortable. Et bien qu’ouverte en toute direction, elle offrait une chaleur réconfortante à la nuit tombée. Baudouin et Jocelin, les deux prisonniers, se trouvaient au centre, entourés d’une dizaine de soldats bien armés. Ils avaient même eu droit de s’asseoir dans les moelleux coussins brodés du chef de guerre en attendant son retour de la cité. Soudain, les gardes s’agitèrent comme si un intrus pénétrait sous la tente. Il s’agissait en effet de Jekermish, en armes, escorté de ses hommes. Il fit signe aux gardes de s’écarter et s’assit face à Baudouin.

— Monseigneur, je suis venu pour vous. Vous allez me suivre.

— Pourquoi vous suivrais-je ? répondit le comte d’un ton péremptoire. Je suis le prisonnier de Soqman, non le vôtre.