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En 1184, Guillaume est un jeune Champenois de dix ans curieux et intrigué par les événements qui se déroulent à Jérusalem depuis près d'un siècle : les croisades. Sa curiosité le pousse vers un convoi templier qui se rend en Terre Sainte. Il se retrouve alors accidentellement et clandestinement embarqué dans un voyage qui le mènera jusqu'aux montagnes du Liban... Sur le bateau qui traverse la Méditerranée, Guillaume découvre que le nouveau grand maître du Temple, Gérard de Ridefort, complote contre le roi de Jérusalem. Lorsque Guillaume se fait attraper, Jehan, un ami de sa famille récemment engagé par le Temple, le prend sous sa protection. Placé dans un village reculé du comté de Tripoli, il y rencontre Farah, une jeune musulmane qui vit là depuis toujours. Mais le Père Jean, le prêtre du village, va bientôt devoir révéler à Farah un secret qui mettra la sécurité du village et de la Terre Sainte tout entière en péril. L'aventure commence. Elle mènera Guillaume et Farah à Jérusalem, Tripoli, Acre et à la redoutable forteresse des Assassins : Alamut. Et si le complot du grand maître et le secret de Farah étaient liés ?
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Seitenzahl: 260
Veröffentlichungsjahr: 2025
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À mon filleul William et à Farah
Pour écrire ce livre, je me suis inspiré de diverses ambiances musicales. En voilà les principales, si l’idée vous venait de lire en musique…
✓ Kingdom of Heaven, de Harry Gregson Williams
✓ Marie de Nazareth, par le London Symphony Orchestra
✓ Gladiator, de Hans Zimmer
✓ The Armed Man, de Karl Jenkins
✓ Musique Kurde d’Iran, de Ali Akbar Moradi
✓ Le chant des Templiers, par l’Ensemble Organum
✓ Era, de Éric Levi
✓ The Cross of Changes, de Enigma
✓ Le dernier des Mohicans, de Trevor Jones
✓ Braveheart, de James Horner
À la fin du livre, plusieurs rubriques permettent d’en apprendre plus sur le roman et les croisades. Voici quelques conseils d’utilisation :
✓ Le lexique peut être consulté au cours de la lecture. Les mots qui y figurent sont signalés par un astérisque.
✓ Les cartes sont à consulter dès que vous en ressentez le besoin. Je vous conseille d’y jeter un coup d’œil avant de commencer la lecture.
✓ Les généalogies peuvent permettre de mieux s’y retrouver parmi les nombreux personnages du roman. Une chronologie concernant les chefs francs et musulmans permet aussi de mieux s’imprégner de la situation qui prévaut tout au long de cette histoire.
✓ « Ce qui est vrai, ce qui est faux » met en lumière quelques points particuliers, chapitre par chapitre. Je vous conseille de lire les articles à la fin de chaque chapitre.
✓ « Pour y voir plus clair » est une rubrique qui vous aidera à mieux comprendre les raisons profondes des événements. Au moment de la première croisade, les enjeux politiques étaient souvent complexes et variés.
✓ Vous pouvez aussi trouver de nombreuses autres informations sur mon blog ainsi que des photos de certains sites visités par les personnages : http://lecycledescroisades.wordpress.com/
Lire en musique
Avertissements
I- De tristes événements
II- Le départ pour la Terre Sainte
III- Face au Roi Lépreux
IV- Buissera
V- Le secret de Farah
VI- Sibylle
VII- En route vers Alamut
VIII- La Clef du Paradis
IX- À la recherche du médaillon
X- Les Templiers de Tortose
XI- Jocelin de Courtenay
XII- La course à la couronne
XIII- Le miroir manquant
XIV- Le sacre
Épilogue
Appendices
Carte
Généalogies
Pour être au clair
Ce qui est vrai, ce qui est faux
Lexique
Bibliographie
Remerciements
Comté de Champagne (France)
Octobre 1184
L’hiver était en avance et le château était déjà recouvert de neige. Dans la grange, les paysans se dépêchaient d’entreposer les vivres avant qu’ils ne s’abîment. Le blé devait être soigneusement mis à l’abri des vers et des autres parasites car il constituait l’indispensable ingrédient du pain.
Le seigneur Benoît de Lisle veillait et commandait à ses paysans selon les méthodes que son père lui avait transmises. Son fils de dix ans, Guillaume, regardait attentivement les hommes courir en tous sens afin de répondre au mieux au désir de leur maître. Un jour, il hériterait de ces terres et de ce château. Il devrait alors faire face aux caprices de la nature et se montrer digne de sa lignée, considérée comme la plus honnête du comté de Champagne.
Guillaume était un jeune garçon prometteur. Attentif aux moindres décisions de son père, il comptait bien administrer ses terres avec la même rigueur et la même gentillesse. Mais pour cela, il lui fallait connaître le calcul et apprendre à lire. C’est pourquoi son père avait engagé un moine qui enseignait la lecture grâce à la Bible. Les cours donnés par son précepteur lui procuraient une instruction à laquelle peu d’enfants pouvaient prétendre et Guillaume en avait pleinement conscience.
Ses cheveux blond foncé et ses yeux bleus étaient connus de tous ceux qui travaillaient au château. Tous le respectaient déjà car il savait se montrer courtois envers les villageois qui venaient chaque jour au château. C’était lui qui leur apportait les boissons entre les déchargements des charrettes. Pendant ces moments, il plaisantait et riait de bon cœur. Tout le monde retournait à son travail reposé et détendu. La journée continuait sérieusement mais dans la bonne humeur.
La nuit commençait à tomber lorsque Benoît congédia avec grands remerciements ses hommes. Quand le dernier d’entre eux passa sous la voûte de pierre qui fermait la haute cour, Jehan apparut sur son cheval. On ne pouvait distinguer nulle couleur de ses vêtements tant la neige collait et se figeait dans les mailles du tissu. Sa barbe aussi gelait et de petites stalactites descendaient de sa moustache. Plus inquiétantes étaient les deux rivières de glace qui prenaient source dans ses yeux. Benoît l’aida à descendre de cheval et on entendit craquer son manteau endurci par le froid. Il l’amena près du feu de la grande salle. Après quelques minutes, il osa lui demander :
— Mon ami, mon cher ami, quel malheur venezvous nous apprendre ? Parlez sans crainte. Cela vous soulagera.
Jehan hésita quelques instants puis il se décida à s’expliquer. Il parlait d’une voix faible, comme s’il avait été atteint par une maladie grave.
— Benoît, le malheur, comme vous dites, est sur ma famille. Ma fille Marie est tombée dans la neige il y a deux semaines. J’ai appelé mes meilleurs médecins. Ils ont tenté de calmer ses fièvres pendant dix jours mais malgré leurs efforts, j’ai enterré ma fille unique avant-hier. Elle n’avait pas cinq ans… Cinq ans !
Il fit une pause avant de conclure :
— Je ne mérite plus de vivre.
Benoît ne savait que dire. Jehan avait déjà perdu sa femme en couche et il perdait aujourd’hui sa fille. Sa famille était anéantie. Alors, sans répondre à un tel aveu, Benoît prit son ami par le bras, l’aida à se lever de son siège et le conduisit dans une chambre afin qu’il puisse y passer la nuit. Il avait besoin de repos. Le lendemain, ils chercheraient ensemble comment apaiser une telle douleur.
En refermant la lourde porte de bois de son hôte, le seigneur du château aperçut son fils se diriger à pas lourds vers sa chambre. Il le rejoignit et vit qu’il était en train de pleurer.
— As-tu entendu ce que Jehan vient d’annoncer ?
— Oui, répondit Guillaume en sanglotant.
Benoît prit son fils dans ses bras. Son fils unique qui avait survécu là où tant d’enfant avaient succombé. Il avait constaté que presque la moitié des enfants ne passaient pas l’âge de cinq ans. La maladie, la famine, la misère ou l’insalubrité avaient bien souvent raison des pauvres âmes à peine nées. Et son ami venait de lui confirmer qu’il pensait justement. Ce soir-là, Benoît se promit de travailler à la question de l’amélioration de la santé de ses villageois. Mais pour l’instant, il devait consoler son fils. Guillaume avait bien connu Marie et il s’était attaché à elle. Sa brutale disparition causerait donc des dégâts inévitables dans sa propre famille. Benoît chanta alors une chanson douce à son fils qui ferma rapidement les yeux, déjà épuisé par les pleurs.
Le lendemain matin, Mathilde avait fait préparer un petit déjeuner copieux. Elle avait aussi laissé dormir Jehan et Guillaume tandis que Benoît était parti chercher le prêtre. Il pensait qu’un homme d’église serait forcément de bon conseil. Le père Thibaut était un homme plein de ressources et plein de mystères. Il connaissait de nombreux chevaliers à travers l’Europe et pouvait accéder à tous les monastères de Champagne. Il avait rencontré ses « Frères », comme il les appelait, pendant la deuxième croisade.
Les croisades ! C’était bien le mal de l’époque. D’improbables guerres aux confins de la Chrétienté. Voilà plus de quatre-vingts ans qu’elles rongeaient l’esprit des paysans, des évêques et des rois. Et si la première expédition avait permis aux Francs de reconquérir le tombeau de Jésus Christ, confisqué par les Turcs, les conflits demeuraient nombreux. Les quatre États latins devaient se défendre et se construire face aux musulmans qui ne rêvaient que de reprendre leurs territoires. Le comté d’Édesse fut le premier à tomber. Zengi était parvenu à pénétrer ces terres avec son armée pour chasser le vassal du roi de Jérusalem. À cette époque, Thibaut était prêtre à Édesse. Il avait assisté aux combats acharnés des croisés pour maintenir le comté au sein des États latins. Mais les soldats échouèrent et Thibaut dut quitter Édesse. L’un des quatre états venait de disparaître après une courte existence. Le prêtre revint en France. C’est là qu’il rencontra Benoît. Les deux hommes s’entendirent si bien que Benoît s’arrangea bientôt avec l’évêque pour confier sa paroisse à Thibaut.
Lorsque Benoît et Thibaut arrivèrent au château, Guillaume avait déjà mangé et s’entraînait, se défoulait sur la quintaine* placée au centre de la cour. Il donnait de grands coups d’épée rageurs mais la lame de bois ne faisait que pousser le mannequin sur son axe, renvoyant dans son dos la masse d’un sac de sable. L’enfant s’écroula sous le choc mais reprit son combat contre un ennemi inexistant.
Jehan quant à lui, finissait son repas du matin, avec le même air sombre que la veille au soir. Benoît le tira de ses songes et lui présenta le père Thibaut. Tous trois allèrent s’asseoir au salon pour discuter. Guillaume, que les coups de sac avaient épuisé, ne put s’empêcher de les suivre en prenant soin de s’arrêter derrière la grande porte de bois. Il savait qu’il ne devait pas la toucher car elle grinçait au moindre mouvement.
— Benoît m’a fait part de votre grande douleur, commença le prêtre. J’espère pouvoir vous aider.
— Merci mon père mais je dois être maudit par Dieu pour avoir ainsi perdu ma famille.
— Ne dites pas cela Jehan. Sa volonté vous mène parfois sur des chemins inattendus. Vous n’êtes pas inutile. Vous avez une grande valeur de chevalier et vous avez prouvé maintes fois votre amitié au plus noble seigneur de Champagne.
Jehan ne savait quoi dire. Ce que disait le prêtre était la vérité mais ne lui redonnerait pas le goût de vivre.
— Je comprends votre silence, continua Thibaut comme s’il lisait dans les pensées de son interlocuteur. Aussi vous proposerais-je une mission des plus délicates. Si vous acceptez…
— Tout ce qui pourra distraire mon désespoir sera le bienvenu.
— À la bonne heure ! Voici donc ce que je vous propose ; comme vous le savez sûrement, notre bon pape Lucius III promet le pardon de toutes les âmes qui prendront la croix. Alors à votre tour, laissez vos biens à l’église et partez défendre nos états. Le sultan d’Égypte Saladin tente de réunir tous les musulmans autour d’une même cause. S’il y parvient, c’en est fini du Royaume de Jérusalem. Et pour plus de sécurité, je peux vous conduire jusqu’à un ami de Gérard de Ridefort.
— Qui est ce Ridefort ? demanda Benoît.
— C’est un de mes amis personnels. Il est le premier frère d’un seigneur flamand. Lorsqu’il comprit que celuici ne lui cèderait aucun pouvoir sur ses terres, Gérard se joignit à la croisade pour libérer Édesse. C’est là que je fis sa connaissance et que nous nous liâmes d’amitié. C’était alors un tout jeune garçon. Or, je viens d’apprendre qu’il appartient désormais à l’ordre du Temple, dont il est sénéchal, et qu’il pourrait succéder à Arnaud de Toroge, le Grand Maître brutalement décédé sur les routes de Rome en septembre.
— Vous voulez que je devienne Templier ? interrogea Jehan.
— Oui, vous réunissez toutes les conditions familiales, hélas, et votre rang vous promet sécurité et avenir. Vous verrez, la Terre Sainte est un nouveau monde pour l’homme qui a tout perdu.
— Qu’en pensez-vous, Benoît ?
— J’ai une confiance aveugle en notre prêtre, même si cela me chagrine de ne plus vous revoir sur mes terres, répondit le maître des lieux.
— Mais je reviendrai mon ami, je vous le promets.
— Ne promettez pas ce que vous ignorez. Si vous parvenez, comme je vous le souhaite, à obtenir un nouveau fief, vous aurez de bien trop lourdes charges pour revenir me saluer.
Jehan accepta alors de bon cœur et demanda à rencontrer l’ami de Gérard.
Guillaume vit partir le chevalier et l’homme d’église sur leurs chevaux d’un pas pressé. Il questionna son père sur ce qui pouvait bien avoir redonné cette fougue à son ami. Benoît lui expliqua longuement l’entrevue à laquelle il venait d’assister. Guillaume se montra alors très curieux et voulut savoir pourquoi les royaumes latins si lointains étaient tellement défendus.
— Pourquoi tant de nobles chevaliers acceptent-ils de mourir pour un royaume dont le roi n’est pas leur suzerain ?
— Le roi de Jérusalem est plus qu’un suzerain. Il est le gardien du Saint-Sépulcre et défend le droit des pèlerins d’aller se recueillir sur la tombe de Jésus Christ.
— Qui les en empêche ?
— Aujourd’hui, plus personne car nous avons repris la ville aux Turcs depuis le début du siècle. Mais Saladin aimerait beaucoup nous la reprendre.
— Pourquoi, puisque le Christ n’est pas de sa religion ?
— Jérusalem est une ville sainte pour les chrétiens, mais aussi pour les juifs et les musulmans. Et depuis la fin de l’Empire Romain, la Terre Sainte appartenait aux musulmans.
— C’est compliqué, conclut Guillaume. Je vais retourner m’entraîner sur la quintaine dit-il en quittant la pièce.
Mais sur le seuil de la porte, il lança à son père :
— Crois-tu que je deviendrai un jour chevalier et que je pourrai défendre les royaumes latins ?
Un mois plus tard, Jehan revint au château, vêtu d’une grande cape blanche cousue d’une grande croix rouge. Son cheval était lui aussi protégé d’un manteau à croix rouge.
— Voilà, dit-il à Guillaume et Benoît, c’est tout ce qu’il me reste après mon vœu de pauvreté. Ma demeure, mes biens et mes terres appartiennent désormais au Temple qui a décidé d’y établir une commanderie. J’embarque dans une semaine à Marseille. Le reste du convoi m’attend à l’entrée du château. Je l’ai détourné pour te remercier une dernière fois et vous saluer tous : ton épouse Mathilde, ton fils Guillaume et toi. Merci pour tout ce que tu as fait pour moi, merci de m’avoir offert une nouvelle vie.
— Je t’en prie, répondit Benoît, ému. Je suis heureux pour toi et j’espère, sinon te revoir, obtenir des nouvelles régulières d’Orient. Sache enfin que tu seras toujours le bienvenu ici.
— Merci. Que Dieu te bénisse !
Son cheval nerveux avait déjà fait demi-tour alors même que son maître lui demandait d’avancer d’un pas vif. Benoît serra Mathilde dans ses bras et chercha du regard son fils qui avait manifestement quitté la haute cour.
En effet, Guillaume, à l’approche de Jehan, avait immédiatement remarqué la présence des autres Templiers qui attendaient hors des murs. Il contourna l’entrée de la haute cour par les remparts et n’en descendit qu’à la hauteur de la barbacane. Là, il passa le pont-levis et fit mine d’aller vers les bois. Quand il arriva à proximité d’un des trois chariots que conduisaient deux soldats templiers, il entra pour voir ce qu’ils pouvaient bien cacher à l’intérieur. Il y découvrit des couvertures, des gourdes, des dizaines d’épées avec leur fourreau et quelques écus accrochés aux parois de bois du chariot. Soudain, Guillaume reconnut la voix de Jehan :
— C’en est fait, j’ai salué mon ami. Nous pouvons partir. En route pour Marseille !
Le sergent ordonna de mettre le convoi en marche avant que Guillaume ne pût sauter. Dans un moment de panique, le jeune garçon revint à l’endroit où il était entré en sautant par-dessus les sacs de matériel. Mais en s’approchant du bord du chariot, il s’agrippa à l’un des boucliers. Celui-ci se détacha et s’écrasa de toute sa lourdeur sur l’enfant qui gisait maintenant inanimé.
France
Novembre 1184
Guillaume se réveilla brutalement. Les secousses du chariot provoquaient des cahots insupportables. Il regarda à l’extérieur comme s’il pensait identifier un endroit qu’il connaissait. Mais rien ne lui rappelait sa Champagne. Où était-il ? Combien de temps était-il resté inconscient ? Peu, car il n’avait pas encore été remarqué par les Templiers. Suffisamment pour que le Soleil commence à décliner. S’il sautait maintenant, il ne saurait pas quelle direction prendre. Il risquerait surtout de se faire remarquer par les soldats qui n’auraient aucune envie de faire demi-tour pour ramener un enfant. Mais que feraient-ils de lui au moment de sa découverte ? Ils le confieraient certainement à une famille noble locale à qui la mission serait confiée de le retourner sain et sauf à sa famille. Les frais de l’expédition incomberaient à son père et la honte s’abattrait sur lui. Guillaume se sentait prisonnier de lui-même, incapable d’agir car aucune solution ne lui convenait.
Il y avait pourtant une raison qui, s’il ne savait comment revenir en arrière, le poussait à aller de l’avant : la curiosité. Il connaissait la destination des chevaliers et il voyait là l’unique occasion de rejoindre la Terre Sainte et de faire, à sa manière, le pèlerinage des chrétiens. On racontait tant d’histoires à propos de cette ville campée en plein désert qu’il était difficile de résister à la tentation de la voir de ses yeux. Son roi, disait-on, avait contracté la lèpre. Baudouin le Lépreux était devenu son nom. Le malheureux n’avait que vingt-trois ans et portait sur son dos la fragilité du royaume que Saladin mettait à l’épreuve.
À cette pensée, Guillaume se dit qu’à l’image des comtes de Champagne, il se devait d’honorer le blason bleu, blanc et or que son père arborait avec fierté. Il s’assit donc dans un coin du chariot, se couvrit avec une couverture qui traînait parmi les autres et se cacha au mieux.
La nuit était tombée mais l’expédition templière avançait encore. Guillaume avait remarqué un arrêt pendant lequel les conducteurs des chariots avaient quitté leur poste. Des Templiers étaient sortis des deux autres chariots et avaient remplacé les cochers. Quelques chevaliers étaient descendus de leur monture et les avaient attachées au convoi avant d’aller se reposer. Ainsi, en changeant les cochers et les chevaliers, le convoi était toujours prêt à poursuivre sa route. Guillaume se dit qu’il devait y avoir moins d’armes dans les autres chariots et davantage de nourriture. Et de la place pour allonger ses jambes !
Un jour passa, puis deux. La température montait mais Guillaume n’avait pas mangé. La faim commença de le tirailler et il se dit que s’il devait encore fournir un effort pour attraper discrètement de quoi manger, il valait mieux le faire tant qu’il lui restait quelque force. Il se trouvait dans le chariot qui fermait la marche. Comme il n’y avait personne derrière, il avait pu à loisir contempler le paysage changeant du duché de Bourgogne. Le décor se faisait plus vallonné, les rivières étaient plus sauvages et coulaient dans d’étroits et petits canyons, les champs se clôturaient par des haies… Au fur et à mesure, les collines se faisaient montagnes mais il y avait toujours une vallée qui permettait de passer sans trop élever le convoi en altitude.
Si le paysage était magnifique, Guillaume n’en demeurait pas moins affamé. Sa faim grandissait avec les montagnes. L’obligation de monter dans les autres chariots le menaçait de plus en plus. Après tout, il ignorait la durée de ce voyage. Il convint que le meilleur moment pour dérober un peu de nourriture était celui du changement d’équipage nocturne. Il se souvint alors ce qu’on faisait aux voleurs et se dit qu’il valait mieux ne pas être pris. Le pilori* qui se dressait sur la place de son village avait maintes fois démontré l’efficacité du supplice. Et Guillaume ne désirait pas en faire l’expérience dans un village local.
Lorsque les soldats arrêtèrent leur caravane une fois de plus, Guillaume descendit de son chariot, vêtu de sa couverture sombre qui recouvrait tout son corps. Les Templiers s’affairaient déjà. L’un d’eux mettait en place un petit autel de fortune sur lequel il dressa une croix. Deux autres ramassaient du petit bois tandis qu’un troisième disposait des bûches dans un cercle de pierre. Le reste des Templiers s’agenouillait face à l’autel et entamait une prière. Aucun cuisinier ne semblait appartenir à la troupe.
Guillaume attendit une demi-heure. Il se demandait pourquoi ce long office n’avait pas été célébré les jours précédents. Il eut la réponse lorsqu’un homme conduisant une petite charrette apparut devant le sergent.
— Voilà de la soupe et du pain tout frais monseigneur, dit le paysan avec respect.
— Merci brave homme. L’hospitalité de ton village ne se dément pas. Ni ta ponctualité. Voilà deux jours que nous n’avons pas eu de repas chaud. Avec un bon feu, nous pourrons nous restaurer dignement.
— J’ai pensé qu’un morceau de porc plairait à vos hommes. Faites-le cuire en morceau dans la soupe. J’ai découpé moi-même cette bête tantôt. Vous ne serez pas déçu !
Le sergent remercia de nouveau le paysan et l’invita à partager la messe et le repas. Ce qui fut accepté avec joie.
Les Templiers construisaient de cette manière des liens d’amitié qui pouvaient un jour ou l’autre servir leur cause.
Jehan prépara le feu et bientôt, pendant que le chaudron chauffait, tous les Templiers se retrouvaient dans un intense recueillement. Guillaume pensa que Jehan devait certainement prier pour sa pauvre petite fille. Puis il se dit que le moment était venu de d’inspecter un autre chariot. Il se dirigea rapidement vers le plus proche en veillant à marcher dans l’herbe qui longeait la route sur laquelle ils avaient fait halte. Il monta par le siège du cocher. L’espace était vide. Seules quelques couvertures repliées marquaient les emplacements de couchage des moines soldats. Il enjamba le siège et mit le pied sur une petite caisse qu’il n’avait pas remarqué. Elle était rangée à moitié sous le siège du conducteur. Devant la seule solution qui s’offrait à lui, Guillaume ouvrit la caisse. Elle était presque aussi vide que le chariot mais sentait une odeur de légume et de viande salée. Il ne restait des jours précédents qu’un morceau de pain rassis et un ultime morceau de viande séchée, suffisant pour nourrir quatre personnes. Il découpa avec ses mains ce qu’il estimait pouvoir nourrir trois personnes. En en laissant un morceau, les soldats ne remarqueraient peutêtre rien, surtout après leur festin de ce soir. Tout à coup, en remettant en place le linge qui contenait la viande, il vit au fond de la caisse un papier. Une carte plutôt. Elle dessinait les contours des royaumes latins, le long de la mer. Mais elle s’étendait étrangement loin vers l’est jusqu’à un point nommé Alamut, lui aussi près d’une mer.
Jamais Guillaume n’avait entendu parler d’une cité de ce nom. Même la carte ne semblait pas prétendre qu’elle appartienne aux Francs. Les Templiers étaient véritablement des personnes pleines de secrets. Pour l’instant, Guillaume avait surtout faim…et soif. Il remarqua que chaque couverture cachait une gourde. Il s’approcha du bout du chariot et prit la gourde qui se trouvait au plus près du bord. Ainsi, quand le soldat ne la trouverait plus, il pourrait imaginer qu’elle était tombée. Après une vérification méticuleuse de l’état de la chambre roulante, le retour vers le chariot d’armes fut entrepris avec succès. Les Templiers étaient toujours en prière, ce qui facilitait une traversée discrète parmi les herbes.
Guillaume coupa le pain et la viande de manière à obtenir trois parts égales. Cela devait lui permettre d’atteindre Marseille sans avoir à lutter trop farouchement contre la faim. La gourde contenait quant à elle suffisamment d’eau pour tenir ces quelques jours. Une fois le rationnement effectué, il dégusta avec un plaisir intense la viande salée qui s’avérait être du bœuf et un morceau de pain qui retrouvait un peu de moelleux avec quelques gouttes d’eau. Puis il se mit à surveiller ceux qui l’avaient hébergé sans le savoir, espérant qu’aucun d’eux ne viendrait dans sa direction. Le repas des soldats terminés, ceux-ci se répartirent selon leurs différentes fonctions et le convoi se remit en route. Le sommeil envahit alors le jeune garçon dont la recherche de nourriture avait mis son cœur à rude épreuve.
Trois jours plus tard, Guillaume se réveilla avec une forte odeur d’iode qui lui parvenait aux narines. Cette odeur salée qu’il ne connaissait pas, pas plus que l’immense étendue d’eau qui la portait. La mer ! Il était arrivé. Cela signifiait aussi que sa cachette serait bientôt visitée. Il vérifia d’un œil discret s’il était toujours en dernière position avant de sauter par-dessus bord. Comme l’ordre du convoi n’avait pas changé, il attendit qu’il entre dans une petite rue déserte et descendit rapidement. Pour ne pas perdre de vue les seuls hommes qu’il connaissait, il remit son capuchon et suivit les trois chariots à pied. Les Templiers s’arrêtèrent devant un porche de bois marqué de la croix pattée. Les portes s’ouvrirent et d’autres hommes en blanc manteau indiquèrent un endroit où ranger le matériel et les chevaux. Guillaume n’en vit pas plus car les portes se fermèrent dès que les trois chariots furent à l’intérieur.
Il était temps de voir la mer et de se laver ! Guillaume s’approcha du littoral et arriva bientôt sur une plage. Les odeurs nouvelles envahirent son esprit et la vue de cette étendue d’eau sans fin lui paraissait bien dangereuse. Il savait qu’une fin existait, même si elle était invisible. De l’autre côté, il y avait la Terre Sainte, puis Jérusalem.
Il était à présent entré dans l’eau et frottait ses vêtements avec une pierre. La température était tout juste suffisante pour supporter un tel bain mais la nécessité l’emportait sur le confort. Il oublia bien vite ce problème lorsqu’il vit une dizaine de bateaux quitter le port, à quelques kilomètres de lui. Tous portaient le signe de la croix et se dirigeaient vers l’horizon. Ils étaient probablement remplis de soldats du roi Philippe, d’hommes d’églises, d’Hospitaliers ou de Templiers. Et peut-être aussi de quelques riches pèlerins.
Le soir venu, Guillaume se nourrit de coquillages et s’endormit dans les vêtements propres qui avaient séché tout l’après-midi. La nuit devait lui paraître douce après cinq jours de secousses permanentes. Le sable lui faisait un excellent matelas.
Le lendemain, il se dirigea vers le port dans l’espoir de retrouver Jehan et ses amis Templiers. Des centaines d’hommes se pressaient en tous sens. Les bateaux étaient chargés de caisses d’armes. Les nobles qui avaient pris la croix se hâtaient vers leur embarcation. D’autres hommes, moins fortunés, mendiaient en espérant profiter de la miséricorde des seigneurs densément regroupés pour l’occasion. D’immenses tablées voyaient s’asseoir chevaliers, écuyers, seigneurs, pèlerins et autres manants pour un ultime repas avant le voyage. Sitôt qu’une place se libérait, un homme venait la prendre. En passant près d’une de ces tables, Guillaume entendit la conversation de trois hommes, visiblement prêts à partir.
— Croyez-vous que nous reviendrons un jour ici ? demanda le premier.
— Crois-tu que nous arriverons un jour là-bas ? interrogea son ami.
— Nous naviguerons sur un bon bateau, assura le troisième. Son capitaine est un ami et il m’a assuré que sa cogue* n’avait jamais subi d’avaries.
— Mais a-t-elle navigué aussi loin et aussi longtemps que nous le ferons ? Les tempêtes sont fréquentes et de nombreuses épaves tapissent aujourd’hui le fond de la mer.
Guillaume ne voulait pas en savoir plus. Il avait compris le plus important : tout le monde n’arrivait pas en Terre Sainte. Les prières ne suffisaient pas pour arriver à destination. La fortune, ou l’infortune, semblait y être pour beaucoup. Dans tous les cas, c’était aujourd’hui la voie la plus sûre, et surtout la plus rapide pour atteindre le Saint-Sépulcre. Les voies terrestres étaient progressivement abandonnées car les attaques de pèlerins étaient nombreuses et les chevaliers ne pouvaient défendre l’ensemble de la population. De plus, la marche était longue et périlleuse en raison de certains états traversés. L’Empire Byzantin voyait d’un mauvais œil les expéditions franques depuis un demi-siècle. Seules les expéditions militaires venues des pays nordiques s’autorisaient le passage par voie terrestre.
Sur une tour flottait le drapeau du Temple. Un quai privé possédait des navas* et même trois galères. Tous les navires se chargeaient par les allers et retours incessants d’une centaine de soldats. Guillaume vit alors Jehan monter sur l’une des navas en compagnie d’un Templier vêtu d’un manteau à col d’hermine. Si les hauts dignitaires de l’ordre embarquaient, c’est que l’heure du départ avait sonné. Guillaume courut vers le quai et plongea dès qu’il fut à l’abri des regards. À la nage, il parvint au bateau et s’agrippa à un lourd cordage qui pendait côté mer. Il escalada la coque, passa en revue le pont et attendit que le passage des soldats cesse pour se diriger vers la cale. Une fois à l’intérieur, il lui fut facile de se cacher encore une fois. Et encore une fois, il dut mettre ses vêtements à sécher. Quelques minutes plus tard, il entendait le son lourd de l’ancre qui remontait contre la coque. Les amarres étaient larguées. Un autre voyage commençait.
Dès la première nuit, la faim se fit sentir. La semaine passée éprouvait à présent les intestins qui n’avaient pas eu leur compte de nourriture. Guillaume entreprit donc de sortir de la cale par le petit escalier de bois qui menait au pont. Sa tête apparut timidement à la sortie de l’écoutille, guettant les faits et gestes des hommes à bord du vaisseau. Quelques-uns étaient à la proue, surveillant les écueils que la coque pourrait heurter, un autre veillait depuis la vigie tandis que les trois derniers mesuraient la profondeur des eaux et dirigeaient la barre. La nuit était sans lune, ce qui permit au jeune garçon de se diriger facilement vers les cabines. Guidé par l’odeur, il se trouva vite face à un véritable banquet. Il était dans une cuisine spécialement aménagée pour les hôtes prestigieux que le bateau abritait. Sur la table se dressaient des plats desquels émanaient des odeurs douces et chaudes. Gigot au miel et aux amandes, saumon à la crème, truites au citron, cailles aux petits pois, poires aux épices, jus et vin… tout semblait d’une telle fraîcheur. Devant la quantité impressionnante de nourriture, Guillaume subtilisa une caille en prenant soin de rendre à nouveau le plat présentable. Il opta aussi pour une poire et un verre de vin. Les cuisiniers ne tarderaient sûrement pas à revenir. Aussi lui fallait-il quitter la pièce au plus vite. D’autant qu’un bateau n’offre pas une infinité de cachettes ni une multitude de chemins. S’il devait être découvert, il ne pourrait pas s’enfuir.
Il passa de nouveau devant les cabines. L’une d’entre elles était à présent entrouverte et on entendait quelques hommes discuter avec enthousiasme mais avec discrétion également. Il était clair qu’ils ne souhaitaient pas être entendus, même par l’équipage. La nuit permit à Guillaume de se cacher dans un recoin à l’écart du passage des hommes. Il mangea tout en écoutant ces mystérieux moines.
L’un d’eux prit la parole :
— Une fois l’œuvre achevé, il ne sera plus possible à quiconque d’en deviner l’existence. Il nous suffira d’attendre le moment opportun pour récupérer l’or avec l’ensemble de nos hommes. Il sera alors immédiatement utilisable, au cœur même du pouvoir.
— Avons-nous la clef, maître ? demanda une voix.
Guillaume reconnut celle de Jehan. Son ami était donc impliqué de près dans les affaires du Temple.
