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Avril 2022. Entre les deux tours de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron se voit impliqué dans un énorme scandale par une puissance étrangère déterminée à empêcher sa réélection.
Un visiteur lui apportant les preuves destinées à l’innocenter est assassiné à l’Élysée.
Embarqué dans une affaire qui le dépasse un jeune couple, en possession d’une copie du dossier, tente d’échapper aux services secrets qui le traquent.
Parviendra-t-il à révéler la machination visant le président français avant le second tour ?
Bons baisers de Moscou entraîne le lecteur dans un voyage agité entre la France, la Russie et l’Ouzbékistan. Au-delà de l’intrigue policière c’est, sur fond d’analyse géopolitique, une plongée stupéfiante au cœur des services secrets. Dans un monde parallèle où d’étranges officines œuvrent à manipuler l’opinion internationale.
De Paris à Tachkent en passant par Saint-Pétersbourg, réalité et fiction s’entremêlent sous les plumes complices d’
Hélène Blanc, politologue-criminologue reconnue qui a signé une vingtaine de documents sur l’URSS, la Russie post-soviétique et de
Claude André, fin observateur du monde russe.
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Seitenzahl: 214
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Nous dédions cet ouvrage à nos amis trop tôt disparus, humanistes fidèles à leurs convictions, inlassables défenseurs de la liberté contre les dictatures et autres totalitarismes :
la dissidente moldave, Renata LESNIK, flamboyante politologue aux fulgurances de génie ;
la passionnée, si généreuse, Nathalie PASTERNAK, à l’Ukraine chevillée au cœur ;
le dissident Vladimir BOUKOVSKY, l’une des grandes consciences russes auquel l’Occident doit tant ;
le diplomate Richard BACKIS, ambassadeur honoraire de Lituanie en France, grand ami des Français et des Européens ;
l’intègre Henry BOGDAN, l’un des meilleurs historiens français ;
Yolande BLANC, à l’hospitalité légendaire ;
Et aux courageux résistants de Memorial.
Puissent leurs vies exemplaires, sans compromis, ouvrir les yeux de nos contemporains...
Ces belles âmes nous manquent tous les jours !
Hélène BLANC — Claude ANDRÉ
BONS BAISERS DE MOSCOU
GINKGOéditeur
© Ginkgo éditeur, 2021
Ginkgo éditeur
33, boulevard Arago
75013 Paris www.ginkgo-editeur.fr
ISBN: 978 2 84679 495 4
Paris, le 13 avril 2022, tôt le matin.
L’homme jeune, aux faux airs de Boris Vian, se lève pour arpenter le vaste bureau de long en large... Soucieux, il s’arrête un instant devant une haute fenêtre pour suivre des yeux un petit écureuil roux qui, fébrile, traverse la pelouse. Inondé par le soleil matinal, le parc est splendide.
« Il fait beau. Enfin une bonne nouvelle ! » se dit-il comme pour conjurer le sort. Il consulta sa montre. L’heure approchait. À quelques jours du second tour, le chef de l’État attendait un visiteur du matin.
Rendez-vous de la dernière chance. Après de nombreux démentis face à des informations mensongères, diffamatoires, le dirigeant constatait, amer, sa chute inéxorable dans les sondages. Ce visiteur représentait peut-être une planche de salut. La seule, à vrai dire.
Le président soupira.
« L’avenir s’annonce sombre : Poutine à la manipulation, les Européens dans les choux et moi au tapis. Sans compter la Chine, la Turquie, le Liban, l’Afghanistan... Seul point positif : l’élection de l’Américain Joe Biden avec qui l’Europe et la France ont entrepris de reconstruire une relation normale. Enfin terminés, les tweets vengeurs, l’agressivité, les mensonges éhontés, la grossièreté systématique... »
D’une main distraite, Macron tapota Nemo, son labrador, qui dormait à pattes fermées.
La porte s’ouvrit brutalement.
Échevelé, livide, Alexis, le secrétaire général, groggy, bredouilla :
— Il... est... mort !
— Qui ?
— Ton... rendez-vous... Il est mort !
— QUOI ???
Du bureau feutré, l’exclamation présidentielle se répercuta dans « les allées du pouvoir ».
— Je lui apportais un café. Et je le trouve, là, derrière le divan du Salon des Ambassadeurs. Étranglé !
Sous le choc, Emmanuel pâlit.
— Assassiné, à l’Élysée ! C’est dingue !
— Je n’ai rien trouvé sur lui, ni papiers d’identité, ni documents.
— Et merde... Il m’apportait des infos vitales.
— On fait quoi ?
— D’abord, on sécurise la scène de crime. Et on convoque une réunion de crise...
Coudes appuyés sur le bureau, tête dans les mains, le président murmura :
— À part toi, personne ne savait que je devais le recevoir. Soit il y a une ou plusieurs taupes dans l’équipe, soit on entre ici comme dans un moulin !
En moins d’un quart d’heure, la formidable machine élyséenne, parfaitement huilée, s’était mise en marche. Le président, ses proches collaborateurs, l’état-major au grand complet et des hommes de l’ombre — en principe dignes de confiance, mais l’étaient-ils encore ? — se trouvèrent confinés dans la pièce sécurisée du sous-sol, le « Bunker » ou la salle Jupiter, pour une réunion secrète.
Macron ouvrit la réunion.
— Surtout, pas de fuites ! J’exige le black-out. Personne ne quitte le « château ». Et pour les médias, opération de diversion : accident, crise cardiaque ou suicide, je m’en tape ! Attal va s’en charger. Mais on garde le contrôle.
Le chef de l’état-major particulier donna quelques ordres secs, précis. Puis, se tournant vers le président et son équipe :
— On est vraiment dans la merde! Monsieur, il faut nous faire confiance : qui est ce type, quelles sont les raisons de sa présence ?
Geoffroy d’Audignon, le « conseiller spécial Russie » de l’Elysée, s’avança, ouvrit la bouche. Mais avant que son jargon « énarchisantt » ne se fasse entendre, le militaire l’arrêta du geste.
Le général Philippe Masson, nouveau chef de l’étatmajor particulier, était bel homme. Une silhouette de jeune homme, sans une once de graisse, et un regard sombre qui lui mangeait le visage. Il ne supportait pas d’Audignon et ses maladresses sémantiques. Petite rivalité de palais. En privé, le militaire le traitait volontiers de « connard incompétent ». En public, il prenait un malin plaisir à lui couper la parole. L’armée ne reste pas toujours muette...
Sourcils froncés, le général insista :
— On est vraiment dans la merde. Jusqu’aux yeux. Et c’est un euphémisme. On est tombés dans une fosse septique et on va boire le bouillon !
Faisant mine de ne rien entendre, le président poursuivit :
— Comme vous le savez, début avril, j’étais parti pour refaire le coup de 2017. Tout allait bien. Enfin. Après tant de tempêtes, les indicateurs étaient au vert, les sondages me plaçaient en tête avec une belle avance. Sans préavis, il y a trois jours, une série d’articles me met soudainement en cause dans le cadre d’une vaste opération de blanchiment. Le Monde, Le Figaro, Libération et même Mediapart divulguent un énorme scoop: mes campagnes présidentielles 2017 et 2022 auraient été financées par le Kremlin! Comme des moutons de Panurge, toutes les chaînes d’infos, les radios, les télévisions, leur ont emboîté le pas en relayant ces absurdités. Dans l’heure, les réseaux dits sociaux se sont déchaînés, semant la calomnie et la haine. Les documents en circulation sont des faux, hélas, plus vrais que nature. Calomnies impossibles à prouver. Parole contre parole. La presse internationale renchérit, insinuant que je suis une marionnette du Kremlin. Et Poutine, d’habitude si prompt à réagir ou à se victimiser, garde le silence. Étrange. Il est pourtant le mieux placé pour savoir qu’il s’agit d’une immonde machination. Tel que je le connais, il doit boire du petit lait : il se venge de ma conférence de presse de mai 2017, à Versailles. Vous vous souvenez de ma réponse cinglante à une prétendue « journaliste russe » qui se plaignait de ne pas avoir été accréditée auprès de mon QG de campagne ?
« J’ai toujours eu une relation exemplaire avec les journalistes étrangers. Russia To-day et Spoutnik ne se sont pas comportés comme des organes de presse, mais comme des organes d’influence, de propagande et de propagande mensongère, ni plus, ni moins ! » Bien envoyé non ?
Ce jour-là, le président russe en a pris pour son grade. Il a serré les mâchoires sans rien répliquer. Mais je sais qu’il s’est juré de me faire payer ce crime de lèse-Poutine. Et au sein de l’UE, certains populistes se réjouissent probablement de me voir patauger...
D’Audignon réussit enfin à placer quelques mots :
— Je ne crois pas Poutine si susceptible. C’est notre allié...
Pour toute réponse, Macron haussa les épaules.
— Depuis, je cristallise les mécontentements, les frustrations, toutes les haines. Ces accusations visent manifestement à torpiller ma réélection. Or, ce second tour est d’autant plus crucial que certaines puissances étrangères veulent imposer à la France un président de leur choix. Le pays est mal parti. Sans parler du climat international : les bras de fer entre l’Iran et l’Arabie Saoudite – impliquant USA et Russie –, et entre la Chine et l’Amérique, qui mettent en danger la paix mondiale. Sans compter les insultes frontales, grossières, de dirigeants populistes. On veut aussi empêcher la réunion de conciliation que j’ai tant de mal à mettre sur pied. Une tentative de la dernière chance.
Emmanuel Macron balaya de l’index l’arête de son nez. Geste récurrent.
— La classe politique française, tous partis confondus, s’est emparée de l’affaire, la transformant en affaire d’État. Des troubles secouent le pays. Les grèves générales se multiplient. Partisans et opposants de Poutine s’invectivent en pleine rue. Le chaos est total. Du jour au lendemain, ma position est devenue intenable face aux Le Pen, Zemmour et autres populistes ! L’ensemble des élites et des institutions réclame ma démission et mon renoncement à un second mandat.
Même le parti présidentiel m’a lâché sans état d’âme, les ministres démissionnent en cascade.
Alexis intervient :
— Et maintenant ce meurtre. L’élection est foutue...
— J’ai perdu tout crédit à l’intérieur comme à l’extérieur. Hier, enfin, continue le président, un interlocuteur sérieux a pris discrètement contact. Yaroshenko. Il a proposé de me démontrer la manipulation du Kremlin. Preuves à l’appui. Et on le bute à quelques mètres de mon bureau! Plus de doute, on veut vraiment ma peau !
Le général Masson coupa la parole au président.
— Deux questions se posent: qui et qui ? Qui est la victime et qui, chez nous, a été téléguidé ou acheté. Je doute que l’assassin soit venu de l’extérieur. Première chose à faire : garder le silence total le plus longtemps possible. Et passer au crible le personnel : curriculum vitæ, emploi du temps, comptes bancaires, fréquentations, etc. Nous avons très peu de temps avant que l’affaire ne s’ébruite. Quelques heures, au mieux deux-trois jours. Il faut sauver le second tour !
Tirant nonchalamment sur sa vaporette, le conseiller d’Audignon posa la question qui le taraudait :
— D’abord la victime. Qui est-ce ?
— Vlad Yaroshenko, troisième génération d’émigrés ukrainiens, une vieille connaissance. Je l’ai côtoyé dans une autre vie quand il gravitait autour de Paul Ricœur. Comme moi passionné de littérature et de philosophie, il envisageait d’écrire. Ça nous a rapprochés. Mais nous nous sommes perdus de vue. Bien plus tard, j’ai appris qu’il avait choisi le journalisme d’investigation. C’est l’un des meilleurs. Ennemi impitoyable des dictateurs et autres corrompus. Il figure en tête de leur liste noire. Nous sommes très peu à connaître son visage. Si j’ai bien compris, c’était un simple messager, un intermédiaire entre la véritable source de l’information et moi...
— On l’aurait supprimé à cause de ses origines ukrainiennes ? tenta d’Audignon pour se faire mousser.
Macron soupira :
— Aucun rapport! Il allait me transmettre de précieuses informations pour me sortir d’affaire. Non, pour moi, c’est clair : on l’a tué pour l’empêcher de me remettre les preuves de la machination montée contre moi.
Ghislain Bonnier de Villeneuve, patron de la DGSI, esquissa un profil — plutôt flou — de la présumée source anonyme, dont nul n’avait réussi à percer l’identité.
— Elle pourrait être de nationalité russe. Homme ou femme, on l’ignore. On suppose que l’activiste, probablement opposant au régime, aurait infiltré une très étrange entreprise : The Agency, une officine médiatisée par le New York Times après les soupçons de collusion avec Moscou impactant l’élection de Trump. Située à Saint-Pétersbourg, la structure a pignon sur rue. Cette usine à trolls, qui emploie des dizaines de collaborateurs, est passée maître dans l’art de la désinformation et de la propagande. Ses informaticiens manipulent à leur guise leaders politiques et opinions publiques mondiales afin d’influencer la politique intérieure ou étrangère de nombreux pays.
— Mon ami Yaroshenko devait me transmettre un dossier complet prouvant leurs agissements. Sans doute une clé USB. Et voilà. Il est mort... Par amitié.
— Plus aucun lien avec la source. On est vraiment mal ! Dans la semi-obscurité du Bunker, deux hommes suivaient ces échanges. L’Agence, ils ne la connaissaient que trop. Et s’il n’y avait qu’elle là-bas !
L’un d’eux intervint :
— Chez nous, les activités toxiques de cette officine font des ravages. D’habiles fake news, de vraies fausses nouvelles crédibles, constituent sa grande spécialité. Officiellement ou pas, elles s’appuient sur des élus, des écrivains, des journalistes, des hommes d’affaires, de grandes fortunes et de « fervents poutinolâtres » comme le PN, le Parti National, tous passés à « l’est ». On pourrait presque les poursuivre pour « intelligence avec l’ennemi ». Croyez-vous qu’ils se vendent par amour de la Russie ? Bien sûr que non. Pour satisfaire leurs petites ambitions, leurs intérêts personnels. Booster leur carrière, leur compte en banque...
L’autre agent prit le relais :
— Ces « auxiliaires » constituent des réseaux organisés pour instiller à la population l’idée que la France et les États européens sont des dictatures. Aberrant, non ? En France, l’infiltration, les manœuvres de L’Agence sont soutenues par deux médias influents, bras armés du Kremlin en « terre ceinte » : Russia-To-day et Spoutnik, directement financés par le Kremlin.
Vous savez, l’influence de L’Agence ne se limite pas au conflit russo-ukrainien. On la retrouve, par exemple, derrière le référendum italien qui entraîna la démission de Matteo Renzi, derrière les partisans du Brexit britannique ou encore les tentatives de déstabilisation des Pays baltes. En France, elle a instrumentalisé le mouvement des gilets jaunes.
Elle a également joué un rôle capital dans les raids informatiques contre l’Estonie ou TV5 Monde, à Paris. Sans compter les centaines de cyber-attaques contre les institutions stratégiques américaines révélées fin 2020. Les objectifs visés par le Kremlin se situent dans toute l’Europe, France en tête. Il veut instaurer, en Occident, une nouvelle société en faisant disparaître tous les repères démocratiques afin de mieux le phagocyter. Son champ d’action ? La planète. L’Agence, elle, ne s’interdit rien car elle vise régulièrement des organes gouvernementaux ou des fleurons de l’industrie mondiale.
Les deux experts du Renseignement avaient étudié en profondeur les méthodes peu orthodoxes des sbires du super-tsar de Moscou qui, tout à son ambition névrotique de construire une Grande Russie, rêvait de faire exploser l’Union européenne. Et de neutraliser l’influence des États-Unis. Le but final de Poutine ? Installer des dirigeants à sa botte dans les États-membres de l’échiquier européen.
Le premier agent poursuivit :
— Président, vous incarnez le leadership démocratique de l’Union européenne, donc un obstacle majeur. Toute cette agitation permet surtout, aux yeux du « Patron », de masquer à la face du monde la misère d’une partie de la population russe, une espérance de vie en berne et le délitement de son économie. En fait, la Russie tient surtout grâce aux importations car son industrie ne produit plus grand-chose. Le pays ne survit que grâce aux rentes pétrolières, gazières, à la vente d’armes et de matières premières, soumis qu’il est à la toute-puissance du complexe militaro-industriel.
« L’URSS du pauvre » en quelque sorte.
— Oui, oui, s’impatienta Macron. Je sais tout ça ! L’agent insista :
— Certes, les Chinois enracinés en Asie centrale et en Sibérie mènent la vie dure au dirigeant russe mais, là encore, Vladimir Poutine ne désespère pas de jouer puissance contre puissance en empereur de la manipulation. Grisé par son impunité totale, le leader se croit tout permis : de l’élimination systématique des contestataires et des opposants, qu’ils se trouvent en Russie ou à l’étranger, souvent internés en asile psychiatrique comme au bon vieux temps –, jusqu’au meurtre commandité, si nécessaire, « des traîtres à la Patrie ». Crimes sans châtiment! Et dire que la Fédération de Russie est membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU !
Le président reprit :
— La société française, elle, reste convalescente. L’épisode des gilets jaunes, les grèves massives dirigées contre la réforme des retraites, la tragédie de la Covid-19 qui a provoqué une régression économique, les offensives terroristes, ont laissé de profondes blessures non cicatrisées. Nous avons plus ou moins réussi, quoi qu’il en coûte, à maintenir à flot l’économie. Et plus ou moins à contenir la pandémie. Ma cote avait remonté. Peu à peu, le pays s’apaisait. Et voilà qu’on cherche à le fracturer de nouveau par un scandale d’État. Et à saboter ma réélection !
Le premier agent tenait à terminer son exposé :
— Bien sûr, le Kremlin possède un énorme arsenal d’outils plus innovants que ce centre de désinformation. Et plus radicaux. Entre autres, un atelier top-secret de toxicologie camouflé sous l’appellation de « Laboratoire N° 12 de l’Institut des nouvelles technologies spéciales du KGB ». Cette fabrique de « cadavres en série » perfectionne, depuis des décennies, non seulement des milliers de poisons mais aussi leur mode d’ingestion. Les experts affirment que les services secrets russes utilisent de puissantes molécules qui pénètrent dans l’organisme par le nez, les yeux ou la bouche. Très adaptable, le poison peut rester actif quelques minutes ou plusieurs heures. L’une des dernières inventions de ces scientifiques en uniforme serait un « sérum de vérité » que le FSB utiliserait massivement. Sur les huit millions d’éléments de synthèse classifiés, environ 100000 sont des poisons. Ainsi, pour identifier lequel a pu donner la mort, il faut d’abord savoir ce que l’on cherche. Mission quasi impossible car, si l’amateur utilise un seul et même poison, le professionnel, lui, préfère administrer à sa victime un savant cocktail.
Le second agent précisa :
— Pourtant, quand il s’agit de thèses complotistes, le nouvel opium des peuples, l’Agence reste l’outil le plus efficace. Redoutable. Et son existence quasi normale, de notoriété publique, son apparente transparence — l’adresse est connue de tous — permet à Poutine de se dédouaner aux yeux du monde et de certains médias. Il n’a pas peur de clamer haut et fort : « Influence, manipulation? Je n’y suis pour rien puisqu’il s’agit d’une entreprise indépendante! En Russie, la désinformation est privée! Je n’ai aucun contrôle sur elle ! » Brillant! Hélas, certains esprits sont dupes. Ou feignent de l’être...
Le président conclut la réunion d’une voix plus ferme :
— Assez parlé, place à l’action ! On commence par identifier l’assassin. Et on enquête à fond sur cette agence. Go !
Resté seul dans le huis clos de son bureau, le chef de l’État mesura toute la folie de l’entreprise...
Saint-Pétersbourg
Île Vassilievski.
« Cela fait plus d’une heure qu’il aurait dû appeler. Qu’est-ce qu’il fabrique ? » Attablée dans la cuisine de son petit deux pièces, Natalia Riasanova (diminutif de Natacha) fixait la pendule. De plus en plus nerveuse, elle consulta son mobile pour la énième fois. Pas de SMS. Rien. L’attente devenait insupportable...
En fond sonore, La Prière (Molitva) également connue sous le nom de François Villon, chanson douce-amère interprétée par le barde1 russe Boulat Okoudjava, berçait mélodieusement son angoisse. Elle aimait tant cet auteur-compositeur-interprète, opposant pacifique au totalitarisme soviétique depuis les années 1950, qu’elle se « shootait » littéralement à son œuvre. Sa drogue douce. La Prière fut remplacée par la Chanson de l’Arbat où Okoudjava exprime sa passion pour ce quartier, incarnation même de Moscou. Le poète ne se console pas de la disparition du vieil Arbat, avec ses maisons de bois si pittoresques. Natacha partageait pleinement sa nostalgie...
« Dans quelle galère me suis-je fourrée ? Pourquoi ce silence ? Déjà 13 h 30. »
Soudain une terrible pensée lui vint en tête : « Et s’il lui était arrivé quelque chose? Et si... » La jeune femme interrompit sa réflexion pour jeter un œil par la fenêtre.
« Non, raisonne-toi. Respire lentement. Tout est calme, l’avenue Pribaltiskaya est déserte. Pas de limousine noire en bas. À l’horizon, le majestueux golfe de Finlande, les limites de la ville impériale. Mais le ciel est aussi sombre que mon âme... »
Après avoir avalé une gorgée de thé fumant, la jeune femme poursuivit sa conversation intime : « Pas de doute : l’appel ne viendra plus ! Ils vont remonter jusqu’à moi. Simple question de temps. Je suis en danger... Je ne peux pas rester là ! »
Natalia se leva. Sa décision était prise : retourner immédiatement à l’Agence. Elle n’était pas de service, il faudrait donc trouver un prétexte. Pas le choix : vérifier d’urgence qu’elle n’avait laissé aucune trace, aucun indice compromettant. Si elle n’avait pas été repérée, copier une dernière fois le dossier représentait sa seule planche de salut, son « assurance-vie ». Avant de s’évanouir dans la nature. Ou pas. « Car disparaître serait se faire remarquer, éveiller les soupçons... »
C’est ainsi qu’à 3 500 kilomètres de Paris, dans un modeste logement des faubourgs de Piter (diminutif de Saint-Pétersbourg), le destin de Natalia bascula. À 14 h 47 précises. Après un tendre câlin à sa chatte Kissia, elle se dirigea vers la station Primorkskaïa, au bout de la ligne de métro. Tout un symbole... Direction : l’Agence, le « nid des trolls ». Un immeuble discret. Presque anonyme. Seule une plaque à l’entrée indiquait The Agency : E-communication et E-promotion.
Natalia y travaillait depuis dix mois. Personne ne faisait attention à elle. Petite femme discrète à la natte dorée, dont le charme pénétrant irradiait par son regard myosotis. Bizarrement, sa beauté semblait comme fluctuante, on pourrait dire « à éclipses » : ravissante certains jours, à d’autres moments elle pouvait paraître fade, effacée, presque insignifiante. Pourtant, en dépit de sa réserve naturelle, un brin naïve, toujours spontanée, elle se révélait très souvent lumineuse, presque solaire.
Comme des centaines de ses collègues, elle officiait sur Internet. Son travail consistait à diffuser largement la propagande du Kremlin sous couvert de communication. Et surtout à manipuler les opinions publiques. Pour mieux les influencer. La méthode de ces fourmis laborieuses, cyber-soldats du Renseignement intérieur était simple : inonder les réseaux sociaux, les blogs, les sites et l’ensemble des médias étrangers d’articles bidonnés, de commentaires habilement dirigés, émaillés de messages subliminaux et de fausses nouvelles glissées parmi les vraies.
Pour remplir leur mission, Natalia et ses collègues endossaient des centaines d’identités différentes. Du professeur d’université au poivrot, du vendeur au patron de start-up, de l’étudiante à la vieille babouchka, de la mère au foyer à la chef d’entreprise ou encore l’actrice. Un travail plutôt bien rémunéré et, somme toute, amusant. Les employés de l’Agence laissaient une multitude de commentaires sur les forums de discussion, faisant naître des polémiques qu’ils entretenaient en faisant monter la mayonnaise.
En fait, il n’y avait qu’un seul mot d’ordre : célébrer Vladimir Vladimirovitch, sa personne et sa politique, accuser l’Occident de tous les maux, critiquer l’Union européenne, manipuler dirigeants et opinion mondiale, rendre crédibles les pires des fake news. Sans oublier de pister les opposants au régime...
L’Agence représentait un formidable instrument de propagande et de désinformation. Rien à voir avec la communication. Les techniques mises en œuvre étaient parfaitement rodées : un « méchant » lançait la discussion, adoptant une opinion critique. Après quoi intervenaient deux ou trois contradicteurs, des « gentils ». Et c’était parti : arguments, contre-arguments, pseudo-« preuves » les hackers de l’État n’étaient jamais à court d’idées, de répliques, d’affirmations péremptoires, de documents compromettants! Tout paraissait plausible au citoyen moyen. Les interlocuteurs, des « Russes comme les autres », semblaient avoir pourtant accès à des sources fiables. L’accumulation de « témoignages », de prétendus justificatifs, finissait par avoir gain de cause. La voix, la pensée unique du commanditaire — si discret — avait toujours le dernier mot sur la Toile.
Fine mouche, Natalia avait vite remarqué que beaucoup d’informations provenaient des Services secrets de l’État : FSB, GRU, SVR... Derrière tout ce cirque, c’étaient eux qui alimentaient cette désinformation dont l’objectif principal visait à fragiliser les démocraties occidentales.
Coincée dans le métro entre une dame âgée et un ouvrier ventripotent au teint rouge brique, Natalia poursuivait sa réflexion. « Répandre toute cette merde, inventer tous ces mensonges, certains s’en accommodent sans état d’âme. Money is money. Pas moi. Je n’en peux plus. Tant qu’il s’agissait de s’ingérer dans les présidentielles américaines, d’écorner l’image de cette pimbêche d’Hillary Clinton ou de promouvoir les « talents » de ce bouffon de Trump, aucun problème. C’était même plaisant. Le plus grand pays du monde dirigé par un clown, il y avait de quoi rire ! Avec Biden, désinformer était devenu plus compliqué. Un vrai challenge. »
La crise ukrainienne qui s’était vite transformée en conflit armé, l’annexion illégale de la Crimée après un pseudo-référendum, cette guerre, due à l’impérialisme militaire russe, avaient cristallisé le profond malaise de Natalia. Obligée d’alimenter en fake news réseaux sociaux et médias étrangers, elle était devenue, à son corps défendant, un agent accompli au service du Kremlin. Démentir, argumenter, se lamenter, convaincre? Tout ça finissait par l’écœurer... Sa prise de conscience tournait à l’obsession. La guerre russo-ukrainienne par « séparatistes » interposés avait finalement provoqué son retournement. Elle avait basculé dans le camp de la sédition...
« Car la Russie de Vladimir Poutine, elle, n’avait rien d’un théâtre ou du cirque de Moscou. L’autocrate du Kremlin ne ressemblait pas au grand Popov, ce clown de légende. Son scénario, ses répliques, ses déclarations cyniques ne faisaient rire personne... mélange de Machiavel et Staline. Même s’il n’arrivait pas à la cheville de « l’homme d’acier » ! La Fédération de Russie ? Un régime Potemkine. Cette dictature cathodique n’était rien d’autre qu’une démocrature comme disent les Russes eux-mêmes, autrement dit une dictature camouflée en démocratie. Donc, soluble dans la morale internationale... »
L’histoire familiale de Natalia ressemblait à celle de millions de Russes. Après avoir perdu sa mère à cinq ans, elle avait été élevée par sa babouchka, Anna, aujourd’hui âgée de quatre-vingt-onze ans. Sa grand-mère avait traversé les heures sombres et les horreurs du XXe siècle, connu le glacis stalinien, perdu son amoureux, déporté au Goulag. Comme beaucoup, la vieille dame avait d’abord cru en un avenir radieux pour se retrouver dans un présent irradié. Le père de Natalia, militaire, envoyé à la mort pour la gloire du Parti et la bonne conscience de l’URSS en 1986, avait été l’un des liquidateurs de Tchernobyl. Il connut une mort rapide mais atroce. Face à cette nouvelle épreuve, Anna, en grand-mère-courage avait, comme toutes les femmes russes, pris les choses en main. Légèrement sourde, fatiguée, elle gardait pourtant un moral d’acier. Écœurée par le mirage Gorbatchev, Janus au double visage, elle avait espéré un miracle de Boris Eltsine. En vain. Depuis l’arrivée de Poutine, Anna souffrait pour sa mère-patrie en pleine re-soviétisation. Tombée du totalitarisme à la dictature...
Après des études de philologie et de littérature à l’université Lomonossov de Moscou, Natalia s’était installée à Saint-Pétersbourg. Par hasard, elle avait trouvé du travail à l’Agence
