Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Avril 2024. Bonnier, patron du Renseignement français, vient d’être informé que deux puissances étrangères, l’Iran et la Russie, planifient des attentats bactériologiques pendant la
cérémonie d’ouverture des JO de Paris.
Doubinine, l’ancien général du FSB (ex-KGB), pilote ce sinistre projet. Bonnier, Romain, jeune diplomate et son épouse Milena, se trouvent alors engagés dans une course folle à l’issue incertaine…
Agents secrets, écologistes, mafieux et terroristes prennent vie sous les plumes complices d’
Hélène Blanc et
Claude André, dans ce roman sur fond de géopolitique. À travers un récit intense, fertile en rebondissements, au style direct, précis et non dénué d’humour, "Bons baisers de Paris" entraîne le lecteur de Moscou à Téhéran en passant par Paris
et les plaines du Kazakhstan. Il nous plonge, sous couvert d’une fiction dans une réalité opaque, parfois terrifiante, où s’activent d’étranges hommes de l’ombre.
Fiction ? Mais l’est-elle réellement ?
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 181
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
À nos inoubliables amies Renata Lesnik et Nathalie Pasternak, femmes d’honneur, combattantes de la liberté ;
À l’historien Henry Bogdan ;
À l’ambassadeur Richard Backis.
À Alexeï Navalny, assassiné par le Kremlin.
À Youlia Navalnaya.
Et à tous ces opposants courageux qui, du fond de leur prison ou depuis l’étranger, tentent de donner enfin aux Russes l’espoir de temps nouveaux.
Hélène BLANC — Claude ANDRÉ
BONS BAISERS DE PARIS
GINKGOéditeur
© Ginkgo éditeur, 2024
Ginkgo éditeur
33, boulevard Arago
75013 Paris www.ginkgo-editeur.fr
ISBN: 978 2 84679 570 8
Avril 2024, Paris.
Le patron des Services français, Ghislain Bonnier de Villeneuve, repose son téléphone. Une ride soucieuse lui barre le front. Il ne peut masquer l’inquiétude qui lui creuse le visage : « Des attentats en préparation durant les JO de Paris ? … Et merde, il ne manquait plus que ça ! »
Sverdlosk, 1979.
Le superviseur semblait vraiment pressé. Chapka bien vissée sur la tête, lourd manteau sur les épaules – il faisait encore froid dans l’Oural en cette fin avril – Evguénïi s’apprêtait à quitter son petit bureau. Il avait promis à sa femme d’arriver tôt en ce vendredi soir pour ensuite gagner directement la datcha. Franchir les différents portails de l’« Usine » prenait du temps. Le site 19 faisait partie du complexe militaro-industriel soviétique. Situé à Sverdlovsk, alors ville fermée ne figurant sur aucune carte, il produisait des chars et des armes nucléaires. Les contrôles s’avéraient drastiques, les procédures aussi longues qu’inefficaces.
Iouri venait tout juste de lui passer une note. Il y jeta un œil distrait…
« Haute importance : sécheuses à l’arrêt, filtres encrassés, je les ai démontés, remplacement demandé en priorité. »
La fiche fut déposée sans autre forme dans la corbeille des affaires en cours. Et la porte claqua sur le week-end.
En prenant son poste le lundi suivant, Viktor, le binôme d’Evguénïi, découvrit la note avec stupéfaction. Rien n’avait été noté sur le livre de bord.
« Tout un week-end perdu. C’est une catastrophe ! » Il se précipita vers le bureau du colonel Oustinov.
Nikolaï Oustinov dirigeait ce site secret de Biopreparat, l’un de ces innombrables laboratoires sans existence officielle dédiés aux recherches sur les armes biologiques. Dissimulé au cœur même de l’usine, ce laboratoire travaillait dans le plus grand secret sur la variole, la peste et autres virus de fièvre hémorragique. Du vendredi 30 avril au lundi 3 mai, les broyeuses et sécheuses du site 19 qui produisaient la poudre mortelle – la maladie du charbon ou anthrax – avaient fonctionné sans aucun filtre. Désignée sous le nom de code 83G, cette souche s’était avérée particulièrement agressive. Et sa dissémination dans l’atmosphère allait se révéler terrible. Le Tchernobyl bactériologique de l’Oural.
Moscou, la Loubianka, siège du KGB
Département B de la 15e section du Ministère de la Défense.
Il est à peine 7 heures du matin et le téléphone n’en finit pas de sonner. Avec une insistance inhabituelle.
La fonctionnaire de garde comprend immédiatement la gravité de la situation. Elle se précipite vers le second téléphone, posé face à elle, sur le bureau qu’occupe ordinairement le lieutenant-colonel Vitali Doubinine, responsable de la surveillance et du contrôle du site 19.
Irina détestait viscéralement ce Doubinine qu’elle avait affublé du surnom ironique de Dourakine qu’il allait traîner derrière lui durant toute sa carrière. Dont la racine, dourak, signifie idiot.
Doubinine, maître-étalon de la stupidité. Et s’il était juste con, ce serait un moindre mal. Mais non, il était aussi d’une obscénité dépassant les bornes, graveleux en toutes circonstances. En sa présence, – c’est-à-dire chaque jour – Irina se sentait constamment déshabillée par le regard concupiscent de ce bonhomme mal embouché, à l’œil torve. Ses fesses que son supérieur nommait avec délicatesse « grosses pommes » aimantaient les « paluches » de Doubinine. L’homme, il faut reconnaître, cultivait à merveille son côté moujik. Il étaitpar ailleurs réputé pour sa brutalité et son absence totale d’empathie. Aucune morale, mais une fidélité sans faille au système. Fier d’appartenir au KGB, il incarnait le parfait kagébiste, un robot sans état d’âme. Ses remarques, ses gestes déplacés envers Irina, faisaient partie d’un jeu pervers dont il se délectait. Une partition parfaitement orchestrée qui avait instauré ce climat malsain dans lequel il se complaisait. Il inspirait la peur et c’est exactement ce qu’il cherchait.
Irina tressaillit au son de la voix de Doubinine. Cette voix rouillée due à l’alcool et à l’abus de cigarettes. Les cheveux ultra-gominés, l’homme ne suscitait pas le respect.
Irina, à 7 heures du matin ? Ce devait être très important !
Doubinine comprit immédiatement. Pas de temps à perdre.
« Quel merdier, pisda, gavno ! » Selon son habitude, un chapelet de jurons fusa, signe d’une fureur non contenue.
— Passez-moi Oustinov.
Nikolaï lui fit un résumé succinct de la situation et surtout des terribles conséquences à venir.
— Oui, c’est une catastrophe. Cela fait plusieurs heures qu’on rejette des spores dans l’atmosphère. Sans filtres. J’ai tout mis à l’arrêt, mais trop tard !
Et Nikolaï avait raison. Hélas.
Les premières victimes furent les ouvriers de l’usine de céramique toute proche. Le bilan officiel fit état en tout et pour tout de 18 morts, victimes d’un banal accident industriel. En réalité, plusieurs centaines. Et surtout, cette défaillance humaine révéla au reste du monde l’avancement et l’importance du programme de guerre bactériologique mené en secret par l’URSS depuis les années 1950 malgré la signature, par Moscou, de la Convention de 1972 sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication et du stockage d’armes bactériologiques ou à toxines et sur leur destruction…
Ce n’était pas d’hier que la Russie développait des armes biologiques. On peut même affirmer qu’il s’agit là d’un des fondements de la doctrine militaire russe.
Dès les années 1920, confronté aux ravages des maladies infectieuses dans l’armée, le Conseil militaire avait commencé à utiliser le typhus comme arme de guerre. Ce programme, dirigé par le Gépéou (ancêtre du KGB et du FSB) avait marqué la naissance d’un programme qui se poursuit aujourd’hui encore.
Dans les années 1930, des prisonniers servirent de cobayes. Après guerre, la récupération, en Mandchourie, des archives japonaises portant sur leurs propres recherches, permit le développement accéléré du programme soviétique. Dès 1946, fut créée la base de Sverdlovsk. Par la suite, plus de quarante sites émaillèrent le territoire de l’URSS.
Relancé en 1973 (après un long sommeil dû à l’influence des thèses de Lyssenko1 qui décapitèrent la recherche biologique soviétique des années Staline) par Léonid Brejnev, le programme secret permit la modernisation de l’arsenal et la création d’agents hautement pathogènes. Virus Ebola ou de Marbourg modifiés génétiquement, aérosol aux molécules mortelles et autres « facéties » constituaient le menu alléchant proposé par l’Agence Biopreparat (rattachée au Ministère de la Santé) et dont le site 19, l’une de ses entités, était dirigé par Nikolaï Oustinov en ce jour de mai 1979.
Doubinine avait immédiatement réagi en imposant le silence total sur l’affaire, y compris au sein du service. Et, comme à l’ordinaire, il prit des décisions rapides, aussi brutales qu’efficaces.
Moscou nia, évidemment, avec la plus grande vigueur, l’épidémie d’anthrax et l’existence d’un laboratoire militaire secret. Le pouvoir en place fit tout pour effacer les traces du forfait et neutraliser les protagonistes de l’histoire.
Pour plus de sécurité, les trois employés concernés, Evguénïi, Iouri et Viktor, furent victimes d’un mal foudroyant. Mais leurs veuves se trouvèrent largement indemnisées. Quant au colonel Oustinov, le chercheur, il sera envoyé sur l’île de Vozrozhdeniya (Ile de la Renaissance) en mer d’Aral pour mettre en place et superviser le futur programme d’essai des armes bactériologiques. Temporairement…
Par la suite, muté dans l’Oural, il sera victime d’un triste « accident ». Une banale expérimentation des effets du virus de Marbourg sur des lapins de laboratoire. Une malencontreuse piqûre et les honneurs posthumes de la nation reconnaissante. Fin de l’histoire…
Désert d’Aral. Kazakstan Aralsk, avril 2024
Timour Massaev, dans l’attente de son rendez-vous, traîne sa solitude angoissée dans les rues poussiéreuses d’Aralsk.
De son glorieux et lointain passé de ville portuaire, la ville a conservé sa pittoresque mais incongrue rue du Port, et celle de La Mer. Mais au bout de celles-ci, nul quai d’embarquement, plus de conserveries, plus de cris d’oiseaux marins. Le silence du désert a remplacé le bruit des vagues. Et pourtant Aralsk semble renaître. L’hôtel du centre accueille de nouveau des commerçants, des hommes d’affaires. Le poisson revient, du moins du côté kazakh. Avec la construction du barrage de Kokaral, la petite mer d’Aral a retrouvé un peu de surface. Et le retour d’une fragile industrie de pêche. Aralsk n’est plus qu’à une vingtaine de kilomètres des flots, plus de cent il y a peu, et un équilibre instable semble gouverner la petite bourgade. Restent, témoins du désastre, des quais à l’abandon, vestiges d’une industrie disparue, des bateaux morts, échoués dans le désert, et des grues rouillées.
Timour, reste épouvanté par ce qu’il a découvert. Militant écologiste de longue date, il se sait surveillé.
Par ses origines ouzbèques, ses contacts avec de nombreuses ONG, il est depuis des années dans le viseur des services de renseignement. Et la bête noire des compagnies pétrolières. Il faut dire que l’homme a été, dans une vie antérieure, un géologue réputé qui travaillait pour KazMunayGas, le géant pétrolier du Kazakhstan.
Tout a commencé des années plus tôt. Timour Massaev venait de rejoindre la Compagnie. Il travaillait dans le cadre d’un consortium international sur la possibilité d’exploiter un important gisement au bord de la mer d’Aral. À Tastoubek, petit village désolé sur les rivages de cette mer quasi morte. Sa mission : évaluer le potentiel du site, effectuer des prélèvements géologiques et déterminer la faisabilité du projet. C’est là qu’il avait entendu parler, pour la première fois, de l’île de Vozrozhdeniya. Pour lui, jusqu’ici, il s’agissait d’un simple îlot dont la seule particularité était d’être traversé en son milieu par la frontière séparant deux pays, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan qui, il n’y a pas si longtemps, faisaient partie intégrante de l’Empire soviétique. Une rencontre allait faire basculer Timour de l’autre côté du versant. Son chauffeur.
Nurzhan, la bonne cinquantaine, petit homme discret, un peu rond, dont le visage buriné et rieur affichait les cicatrices du temps. À l’implosion de l’URSS, tous avaient perdu leur emploi. Lui, commençait tout juste à travailler lorsque l’Empire disparut. Depuis, comme beaucoup, il se débrouillait. Seuls les rares fonctionnaires bénéficiaient d’un vrai revenu. Aujourd’hui chauffeur, demain trafiquant de métaux avec la Chine. Nurzhan était originaire d’Aralsk. Son père avait travaillé à la conserverie, comme beaucoup de gens d’ici. Soudain, au milieu des années 1980, tout s’est brutalement arrêté. La mer s’était retirée tout comme les emplois et la vie se trouva comme engourdie. La ville sembla entrer en léthargie. Seule la présence d’un fort contingent militaire continuait à animer les rues de l’ancienne cité portuaire. Lui aussi se retira.
À la fin des années 1980, de drôles de convois contenant de mystérieux fûts traversaient la ville, en direction de la presqu’île de Koulandy. De là, embarquement pour Vozrozhdeniya où officiait un certain Doubinine.
Dans les bars, les militaires parlaient. La mauvaise vodka aidant, ils révélaient les expériences sur les animaux et les condamnés à mort. Ils racontaient l’horreur des lentes agonies et surtout comment, sans aucune précaution, tout avait été enseveli. Vozrozhdeniya, le tombeau de la mer d’Aral. Doubinine en fossoyeur zélé.
Aujourd’hui, l’île, qui abrita jusqu’à 10 000 militaires et chercheurs, est désertée. Quand l’URSS s’est disloquée, tous ont précipitamment quitté la base, abandonnant le matériel, laissant des entrepôts pleins qui seront pillés. Depuis, plus personne ne parle de l’île. Le père avait enfoui ses souvenirs. C’est en apprenant que son fils traficotait avec les mafias des « métallos » de l’île qu’il se décida à lui confier ce lourd héritage. Et Nurzhan en avait parlé à Timour.
Un danger mortel menaçait la planète. Timour venait de comprendre. De décrypter le silence des officiels face à ses questions. Le mutisme face à ses interrogations et pourquoi on lui avait intimé l’ordre de ne plus travailler sur la géologie de l’île. Voilà la raison pour laquelle il ne recevait plus aucun rapport concernant ses demandes d’analyses des échantillons des terres de Vozrozhdeniya.
Par cupidité, pour les uns (la Compagnie), par lâcheté pour d’autres. Il venait de réaliser comment et pourquoi la région entière était un foyer « naturel » de la peste et pourquoi tout un hameau proche de l’île avait été infesté par l’anthrax.
Cette révélation fut un choc. Timour essaya d’alerter les autorités. En vain. Il contacta une ONG et fut licencié. Cela faisait des années qu’il interrogeait les habitants et les anciens fonctionnaires. Il s’entêta. Devint le spécialiste de l’île. Surveillé, poursuivi, mais encore libre.
Nurzhan, après toutes ces années, était devenu son ami, son confident. La fille de Nurzhan le considérait comme son oncle. Sa femme était décédée voilà trois ans. Quelques jours plus tôt, Nurzhan venait d’appeler Timour. C’était important disait-il. Très important. Il disait aussi qu’il lui restait peu de temps. Pourquoi ?
Timour attendait, assis à la table du café de l’hôtel Aral. Ce petit bâtiment cubique, sans charme, de trois étages, voisin de l’ancien port, ne dérogeait pas à son épouvantable réputation. Il avait, certes, été récemment rénové mais, visiblement, on avait oublié de le dépoussiérer. Tout semblait figé dans la crasse. Seul intérêt, sa proximité du centre-ville et surtout sa relative tranquillité. Timour, venu directement à pied de la gare, attendait là, tasse d’un mauvais thé en main, rongé par l’inquiétude. Le coup de fil de son ami l’avait alarmé. Sa voix fatiguée au ton désespéré.
Par la fenêtre, il vit le vieux VAZ – 4X4 sans âge – de Nurzhan se garer sur le parking du café. À sa grande surprise, ce ne fut pas Nurzhan qui en descendit. Mais sa fille, Aylin…
1. Trofim Lyssenko est à l’origine d’une théorie génétique pseudo-scientifique, la « génétique mitchourinienne », qu’il promeut pendant la période stalinienne où elle accéda, en 1948, au rang de théorie officielle exclusive, opposée à une « science bourgeoise », évidemment fausse par essence. Les théories scientifiques autres que celle de « l’hérédité acquise par l’environnement » – de Lyssenko – sont alors formellement interdites en Union soviétique.
Avril 2024
Moscou, la Loubianka, siège du FSB (ex-KGB)
L’ex-général du FSB, Vitali Doubinine, ne comprenait pas vraiment ce qu’il faisait là.
On venait subitement de le transférer depuis le camp de l’Oural où il croupissait depuis des mois à la colonie pénitentiaire IK2 de Pokrov, près de Moscou. Aucune explication. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Arrivé depuis deux jours, il était maintenu à l’isolement.
Cette colonie pénitentiaire à régime sévère avait la réputation d’être l’une des plus dures de la Fédération de Russie. Héritées du Goulag soviétique, au nombre de 700, ces colonies se trouvaient réparties sur tout le territoire. Et, ces dernières années, surtout depuis « l’intervention militaire spéciale » en Ukraine décidée par Vladimir Poutine, elles faisaient désormais le plein d’opposants plus que de criminels. 400 000 prisonniers y subissaient au quotidien de cruelles tortures physiques et psychologiques.
Les détenus avaient interdiction de parler, de se lever ou de s’asseoir. Ordre de garder les mains derrière le dos, tête baissée en forme de soumission. On leur diffusait régulièrement des vidéos mensongères à la gloire de Vladimir Poutine vantant les glorieux faits d’armes de l’armée russe en territoire ukrainien. De quoi y perdre son cyrillique. Sans parler des conditions de vie dans ces bâtiments défraîchis, lézardés, où s’entassaient par dizaines des prisonniers surveillés par d’autres prisonniers. Tout un système visant à casser psychologiquement ces hommes soumis à la violence de l’arbitraire. Des hommes qui avaient perdu toute humanité.
Doubinine2 avait payé au prix fort l’échec de son adjoint. Malheureuse aventure en Ouzbékistan qui s’était soldée par un fiasco tel que le plus haut sommet de l’État s’était trouvé éclaboussé. Il avait donc, aimablement, servi de fusible. Condamné à trente ans de réclusion pour Haute trahison d’État.
Alors pourquoi ? Pourquoi avait-il été transféré ? Pourquoi se retrouvait-il aujourd’hui dans son ancien bureau, à attendre ? On ne sait qui, on ne sait quoi ?
Aralsk, hôtel Aral
Aylin venait de claquer la porte de l’antique VAZ. La tristesse qui habitait son visage en disait long. Elle se dirigea vers Timour. Deux bises et dans un souffle :
— Tu sais, il va mal. Très mal.
La trentaine, fille unique de Nurzhan, Aylin travaillait pour la mairie. Une vie ordinaire. Petite, mince, le teint mat, sa chevelure d’un noir de geais surmontait deux petites pierres d’onyx, ses yeux. Toujours souriante, réservée mais serviable, le regard malicieux, elle maniait une certaine dérision héritée de son père avec lequel elle entretenait un lien fusionnel depuis la mort de sa mère.
Mariée jeune, divorcée jeune, comme souvent par ici. Pas d’enfant et visiblement pas de projet en ce sens. Le célibat semblait lui convenir parfaitement. Il faut avouer que, dans la région, les bons partis se faisaient rares. Les jeunes ayant le plus souvent choisi de rejoindre la capitale.
Jeune femme aux traits fins, mais accentués, qui révélaient son appartenance à l’ethnie kazakhe, descendante des Turcs et des Mongols.
La phrase avait claqué, brutale : Il va mal !
— Comment ça ?
— Depuis deux jours, il ne peut plus se lever. Il refuse d’aller à l’hôpital à cause de la police et de ce qu’il a découvert. Il respire difficilement. Il affirme que, de toute façon, c’est fini pour lui. Il veut te voir. Je n’en sais pas plus. Il dit que c’est pour me protéger, qu’il faut que je conserve une attitude normale envers les amis, les voisins, que j’aille au travail comme d’habitude. Et aussi que je ne dois surtout pas dire qu’il est malade. Mais ne perdons pas de temps, je vais te déposer chez lui. J’ai peur…
La maison de Nurzhan n’était pas très loin, juste après la gare dans un quartier paisible. Une modeste maison blanche au toit de tôle et aux fenêtres peintes en bleu. Cette maison familiale, petite mais plutôt confortable, comportait deux pièces et une petite cuisine. La cour poussiéreuse se trouvait encombrée de ferrailles.
Un lit occupait la pièce principale, face à l’entrée, tout au fond, presque collé au poêle.
À la vue de son ami, Nurzhan grimaça un sourire de douleur. Le souffle court, il se souleva avec difficulté, se redressant pour mieux le fixer de ses yeux fiévreux. Il repoussa d’une main douce, décharnée, la tête de son ami penché sur lui.
— Non, il me reste si peu de temps, chuchota-t-il d’une voix presque inaudible. Tu dois m’écouter attentivement. C’est très important. Et promets-moi de veiller sur ma fille.
Aylin, dans un coin de la pièce assistait en silence, impuissante, à l’agonie de son père. Car il s’agissait bien d’une agonie.
— Que t’est-il arrivé ?
— C’est à la fois compliqué et si banal. Tu sais, il faut bien survivre, alors je traficote un peu. Comme tout le monde. Mais je suis mal tombé, au mauvais moment. Tu as entendu parler de la mafia des « métallos »?
Timour connaissait vaguement ces métallos, des espèces de ferrailleurs. Les petites mains des mafias d’Almaty, la capitale. Des gens dangereux, sans pitié, ni états d’âme. Ils contrôlaient tout le business, engageant des gars du pays pour aller récolter les métaux et autres ferrailles qui abondaient sur l’île de Vozrozhdeniya. Que cette île ait abrité des centres d’essais d’armes bactériologiques leur importait peu. Le métal abondait. Du cuivre, de l’aluminium à 1 dollar le kilo, revendu en Chine.
— Des mafias ? Comme en Italie ?
Malgré son épuisement, le mourant esquissa un pâle sourire.
— Sacré Timour. Tu as trop longtemps vécu en ermite. Oui, des mafias, mais pas tout à fait comme en Italie.
Même s’il n’était pas vraiment un spécialiste, Timour avait tout de même beaucoup lu sur les mafias soviétiques et post-soviétiques. Et cela venait de lui revenir. Elles apparaissaient si souvent dans les rapports des ONG, notamment de l’ONG pour laquelle il travaillait.
Malgré des similitudes avec leurs consœurs étrangères, ces mafias russes, les clans criminels, possèdent leurs caractéristiques propres. Les Siciliens se structurent autour de clans familiaux. D’où sans doute les appellations de « parrain ». Les clans criminels, eux, s’organisent en fonction d’intérêts idéologiques ou économiques ; mafias politiques, mafias du pétrole, des armes, du bois, de l’ambre, mafias de trafics de drogue, d’organes, d’enfants. Sans compter les clans spécialisés dans le piratage informatique, les jeux vidéo, etc. La mafia du nucléaire et des métallos est extrêmement puissante. Ses réseaux couvrent le monde telle une gigantesque toile d’araignée ; elle transporte de l’uranium et des matières fissiles sans aucune précaution. Depuis les années 1960, ces clans du crime organisé, nés avec l’aval du KGB, se sont constitués un formidable système de défense. L’État et le FSB les protègent efficacement… Ils leur offrent une « krycha », un « toit » leur garantissant l’impunité.
Les gêneurs, les curieux, les enquêteurs honnêtes, les juges sont éliminés sans pitié. L’argent achète tout ! La verticale du pouvoir promise, en 2000, par Vladimir Poutine s’est muée en verticale de la corruption ! À l’époque soviétique, c’était un État-Parti policier. Aujourd’hui, il s’agit d’un Etat-KGB privatisé ! Timour hocha la tête. C’était très clair.
— Raconte-moi comment c’est arrivé.
Le souffle saccadé, d’une voix faible, son ami se mit à parler, se confia. Ce jour-là, en creusant, Nurzhan et son complice ne remontèrent pas que des métaux.
« Il y a presque un mois, Témir et moi avons reçu une commande pour du cuivre. Une commande énorme. Nous avons l’habitude de récupérer la marchandise sur l’île de Vozrozhdeniya, une ancienne base soviétique abandonnée. C’est à presque un jour d’ici. On y aborde par bateau. L’endroit est difficile d’accès, mais on connaît bien le coin. Cette commande était vraiment très importante. De quoi nous mettre à l’abri pour longtemps ! On a donc décidé de creuser. On sait bien qu’il y a plein de merdes enterrées, mais on avait besoin de cet argent. Alors, on a creusé.
