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Que sait-on des attentes, des craintes, des espoirs, des rêves des Russes ?
Depuis 1999, c'est le FSB (l'ex-KGB) qui gouverne la Russie par Président interposé. Bien plus, Vladimir Poutine a installé une dynastie KGB au Kremlin, qui n'est pas près de céder le pouvoir.
Au lieu de moderniser ses infrastructures, la Russie modernise son armée (plus de 57% d’augmentation du budget militaire en 2012). Elle se réarme… Pour faire la guerre à qui ?
Supra nationaliste, plus corrompue, plus violente que jamais, la société russe se délite et décline.
L’État ne survit que grâce aux rentes pétrolière, gazière ainsi que la vente de matières premières et d’armements. Les élites ont pactisé avec « le milieu » pour mieux le piller.
Mais, depuis 1991, la société a changé : elle refuse les violations systématiques de ses droits, l’absence totale de contre-pouvoirs, un régime où le FSB, héritier du KGB, règne en maître absolu, reléguant parfois les citoyens au rang de serfs modernes. Les Russes ne supportent plus cet État pillard, la fraude, le racket généralisé, l’arbitraire total d’une « justice » aux ordres. Ils rejettent les simulacres d’élections.
Et le pacte Medvédev-Poutine pour la présidence, qui aurait dû rester secret, a mis le feu aux poudres.
Les noms de Kasparov, Boukovsky, Nemtsov, Yavlinski, l'équipe de Memorial, le journal Novaya Gazeta, symbolisent la résistance à l'oppression. Les cas Khodorkovski et Magnitski, considérés comme des néo-dissidents, sont emblématiques car symptomatiques de l'arbitraire, du mensonge et du terrorisme d'État érigés en méthodes de gouvernement.
Après les « Révolutions de couleur » en Géorgie, en Ukraine, au Kirghizstan, après le Printemps arabe, les « Indignés » russes se font entendre et dénoncent le cynisme d’un pouvoir autiste face à leurs aspirations légitimes…
EXTRAIT
La scène qui se déroule le 25 octobre 2003 sur le tarmac de l’aéroport de Novossibirsk a quelque chose de surréaliste. On la croirait sortie tout droit d’une superproduction hollywoodienne. Sauf qu’il ne s’agit pas d’une fiction à grand spectacle, mais de la réalité russe. Événement que les caméras immortaliseront sous différents angles.
À peine s’est-il immobilisé sur la piste, que l’avion qui vient d’atterrir est aussitôt encerclé par des hommes des forces spéciales. Visages cagoulés, ils mettent l’appareil en joue, prêts à tirer. L’athlète qui apparaît en haut de la passerelle les découvre avec un sourire amusé : à coup sûr, ses amis lui ont préparé une mauvaise blague. Il est brutalement jeté dans la neige, roué de coups. On lui passe les menottes. Et au lieu de la phrase rituelle : « Vous avez le droit de garder le silence... » un torrent de jurons orduriers crépite aux oreilles de celui qui – un instant plus tôt – était encore l’homme le plus riche et le plus puissant de Russie : Mikhaïl Borissovitch Khodorkovski.
À PROPOS DES AUTEURS
Après avoir mis en évidence, pour la première fois, l’existence de mafias soviétiques dans les années 1985,
Renata Lesnik et
Hélène Blanc ont annoncé les putschs de 1991 et 1993 à Moscou, signalé l’émergence des oligarques russes, dévoilant leurs liens avec le pouvoir politique et les services secrets. Après avoir étudié les arcanes du KGB, elles nous livrent le constat des années Poutine établi par les Russes eux-mêmes.
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Seitenzahl: 470
Veröffentlichungsjahr: 2017
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À ma mère, À mon père, Aux familles Blanc, Grunberg, Manago, Riasanoff et Tatistcheff. À ma grande fratrie « mosaïque » et peu banale. À mes nombreux neveux et nièces. Aux deux Jacques et à Samy. À mes amis vivants ou disparus… À Elsa et Emy. À Renata Lesnik, de loin le meilleur expert français du soviétisme et du post-soviétisme. Brillante, lucide mais surtout intègre. Une femme exceptionnelle à la vie hors du commun.
« Nous sommes un peuple exceptionnel. Nous appartenons aux nations qui donnent l’impression de ne pas faire partie de l’humanité et de n’exister que pour donner au monde quelque terrible leçon » — Piotr I. Tchaadaev (1794-1856).
«La vérité est en marche, et rien ne l’arrêtera !» — Emile Zola (1840-1902).
Hélène Blanc
LaNovaya Gazeta, dont la version papier rappelle un peuLibération, publie environ cent cinquante numéros par an. Compte tenu de l’immensité du pays et du décalage horaire, elle paraît en différentes éditions dans plusieurs régions de Russie. Le cumul de l’ensemble des tirages atteint environ 280 000 exemplaires. Son site webwww.novayagazeta.ruenregistre jusqu’à sept millions de connexions mensuelles.
Dmitri Mouratov, le rédacteur en chef, dirige une équipe de professionnels compétents et intègres, fidèles aux valeurs fondamentales universelles. Ses collaborateurs sont spécialisés dans le journalisme d’investigation, ce qui leur vaut d’être les cibles privilégiées du pouvoir.Novaya Gazetapublie également des analyses fouillées et pertinentes de l’actualité. Indépendante, elle offre en outre une tribune régulière à l’ONGMemorial. Hélas, la rédaction a déjà perdu plusieurs de ses grandes plumes, toutes disparues de mort violente du fait de leurs écrits.
Anna Politkovskaya a été exécutée dans l’entrée de son immeuble, le 7 octobre 2006. Son travail de reporter de guerre en Tchétchénie reste incontournable : elle avait même rencontré, dans sa tanière, le leader pro-russe, Ramzan Kadyrov qui la considérait comme la femme à abattre.
C’est aussi Anna qui a pénétré, en 2002, dans la salle du théâtre de la Doubrovka où plus de huit cents spectateurs étaient pris en otages par une quarantaine de terroristes, bardés d’explosifs. Ainsi a-t-elle pu reconnaître, parmi eux, un individu proche de l’administration présidentielle…
Début septembre 2004, on a empêché la journaliste de se rendre à Beslan. Empoisonnée dans l’avion, elle a dû débarquer à Rostov, où les médecins la sauvèrent de justesse. Sinon, elle aurait vu comment – sur ordre suprême – les unités russes ont utilisé des lance-flammes pour « maîtriser les terroristes » au lieu de canons à eau pour éteindre l’incendie…
Chaotique, l’enquête sur son assassinat semble avancer, la justice aussi. Mais, en dépit de quelques hypothèses, on ignore toujours l’identité du commanditaire.
La liste mortuaire de laNovaya Gazetadébute avec l’an 2000, quand le journaliste Igor Domnikov, 42 ans, spécialiste du milieu criminel, a été assommé au marteau. Tombé dans le coma, Igor a mis deux mois à mourir. On a jugé ses assassins, mais, là encore, on n’a jamais retrouvé le commanditaire.
En été 2003, Youri Tchékotchikhine, rédacteur en chef adjoint et député à la Douma1, reconnu comme un grand journaliste d’investigation, succombait à un mystérieux empoisonnement. Enquêtant sur les mafias et autres clans proches du pouvoir, il avait accumulé des preuves contre de hauts responsables politiques, conservées dans plusieurs coffres-forts. Il avait enquêté notamment sur l’affaire de contrebande des « Trois baleines » qui impliquait des dignitaires du FSB. Les conclusions de l’autopsie sont restées secrètes. Ce meurtre n’a jamais été élucidé et il semble peu vraisemblable qu’il le soit un jour.
Le 19 janvier 2009, l’avocat Stanislav Markélov, et la jeune pigiste Anastassia Babourova, encore étudiante en journalisme, étaient abattus en pleine rue, à Moscou. Markélov, avocat humanitaire, avait défendu des Tchétchènes. Tous deux étaient déjà connus pour leurs investigations sur les néo-nazis russes et leurs articles dans laNovayasur ce thème sensible.
Membre dirigeant de l’ONGMemorial, Natalia Estémirova vivait à Groznyï, capitale de la Tchétchénie. Se trouvant en première ligne, elle envoyait au journal des articles édifiants sur les exactions d’un pouvoir criminel. Enlevée à son domicile vers huit heures du matin, des témoins l’ont vue monter dans une voiture militaire le 19 juillet 2009. L’après-midi du même jour, on a retrouvé son cadavre criblé de balles dans un bois.
Ces femmes et ces hommes sont tous tombés au champ d’honneur du journalisme d’investigation car, en dépit des risques, ils ont tenu à rester fidèles au devoir de vérité. Ils ont été victimes de la guerre des clans au pouvoir contre le peuple russe. Si certains de leurs exécuteurs ont été jugés, dans tous les cas, on ignore toujours les commanditaires de ces contrats. Ces derniers semblent hors d’atteinte d’une justice majoritairement infirme, corrompue, otage d’un système arbitraire, dont la légitimité semble de plus en plus contestable. Au milieu d’une marée noire de corruption, une minorité de juges intègres tente encore d’émettre des jugements équitables.
Pourtant laNovaya Gazetacontinue le combat au nom des valeurs qui l’animent et des libertés fondamentales qu’elle défend bec et ongles.
Une menace bien réelle plane toujours au-dessus de cette rédaction intrépide qui constitue une vraie famille d’esprit et de cœur.
L’ex-président Mikhaïl Gorbatchev en est certainement conscient. Ce n’est donc pas pour faire de l’argent – la presse écrite est, on le sait, un gouffre financier – mais pour tenter de protéger ce journal, qu’il en est devenu l’actionnaire majoritaire. Le père de laGlasnostdéfend ainsi l’un des derniers représentants de la presse libre en Russie. Alexandre Lébédev, « le capitaliste-idéaliste » qui en est également actionnaire, semble partager le même avis.
Le meilleur hommage que l’on puisse rendre aux journalistes de laNovaya Gazeta, à chacun de ses collaborateurs, vivant ou disparu, est de faire mieux connaître leurs investigations impartiales et les analyses passionnantes qui leur font prendre des risques insensés.
Le présent ouvrage se fonde en grande partie sur les enquêtes et les révélations de ce journal. Ainsi, c’est avec Véra Tchélichtchéva que nous assistons aux audiences, parfois surréalistes, des procès de Khodorkovski-Lébédev. C’est Sergueï Sokolov qui nous guide dans les arcanes des pouvoirs qui ont supprimé Sergueï Magnitski. C’est le regard désabusé mais ô combien clairvoyant de Sergueï Kanev qui nous entraîne dans les coulisses d’un tchékisme orthodoxe, dont lessiloviki, ayant fusionné avec la grande criminalité, dominent totalement la société russe…
Impossible de citer ici tous ceux qui, au fil des pages, sont devenus des familiers qui nous prêtent leurs yeux, leurs oreilles, leurs voix. Le lecteur va les découvrir à son tour. Espérons que grâce en grande partie à laNovaya Gazeta, il aura beaucoup appris sur l’évolution de la société russe.
Notre seul regret est de n’avoir pas pu aborder toutes les thématiques explorées par cette publication.
Chers journalistes, symboles de cette population avide de vérité et de justice, nous voulions vous rendre hommage, et vous remercier chaleureusement de nous accompagner depuis de longues année dans notre hallucinant périple à travers la Russie contemporaine.
Nous vous souhaitons de poursuivre votre mission d’information dans les meilleures conditions possibles. Ou peut-être les moins mauvaises.
Bon vent !
Nous voulons associer à cet hommage l’équipe de l’ONGMemorial, qui fait un travail formidable depuis la fin des années 1980.
Et, plus largement, tous les défenseurs russes des libertés fondamentales et des droits de l’Homme qui ont tant besoin du soutien occidental.
Sans oublier ces anonymes, femmes et hommes de bonne volonté, décidés, à leurs risques et périls, à lutter pour la démocratie et l’État de droit en Russie.
Renata Lesnik et Hélène Blanc
1. Chambre basse du Parlement russe
Aux lecteurs français,Merci !
En dix-huit ans d’existence, nous avons amassé un trésor inestimable : notre lectorat. Nos lecteurs sont ce que nous possédons de plus précieux. Des lecteurs qui plongent avec avidité dans nos articles, pointent nos erreurs (comment s’en passer ?), débattent avec la rédaction, ce qui la fortifie.
Nous adressons des remerciements tout particuliers aux dirigeants du pays pour leur contribution à l’activité et à l’expansion du journal.
Aussi longtemps que Khodorkovski et Lébédev resteront incarcérés, que les meurtres de Domnikov, Chtchékotchikhine, Politkovskaya et Estémirova ne seront pas élucidés, que la Russie sera en proie à la corruption et au pillage, aussi longtemps qu’une mafia politique usurpera les droits et les libertés des citoyens, nous aurons matière à écrire.
Nous n’essayons pas de rendre le monde meilleur. Tel n’est pas notre objectif. Nous voulons simplement changer, ce qui peut l’être encore.
Sans votre soutien, ce serait extrêmement difficile.
Mais, ensemble, nous y parviendrons.
Encore une fois, merci.
VotreNovaya Gazeta
(Nouvelle Gazette)
Carla Del Ponte est une vieille connaissance. Au milieu des années 1990, ce procureur général de la Confédération helvétique traquait les mafias italiennes et russes sévissant en Suisse, en instruisant des affaires sensibles que nous avons largement exposées dans de précédents ouvrages.1
Cette femme de caractère, dont chacun constatait la détermination et le mérite, connaît bien la corruption russe pour y avoir été souvent confrontée. Son zèle a-t-il dérangé quelques puissants ?
A-t-il gêné le business international de blanchiment d’argent sale ? Toujours est-il qu’elle fut nommée à la Cour pénale internationale de La Haye où elle enquêta notamment sur le cas Milosevic.
Aujourd’hui ambassadeur de Suisse en Argentine, l’ancien magistrat constate sans ambages :
« Le Tribunal international est obligé de combattre la corruption russe ! »2
En effet, d’après le Corruption Perception Index, la Russie tombe de plus en plus bas, se transformant en un État totalement pillard.
Dans le Daily Mail, la plume d’Edward Lucas livre le sombre bilan des officiels américains. Ceux-ci, lucides, affirment que la Russie « dirigée par des escrocs, des voyous et des espions, (...) est la proie d’une corruption colossale et d’une anarchie brutale ». Ils la considèrent désormais comme « un État mafieux, où le redoutable successeur du KGB soviétique, le FSB, jouissant d’un vaste pouvoir, opère dans un État sans État dans lequel les abîmes de corruption ont dépassé les 200 billions de livres annuels. »3
La situation est-elle désespérée pour autant ?
Carla Del Ponte veut espérer le contraire à la condition que le monde refuse de se laisser contaminer :
« Mais seulement si les États civilisés, aux économies beaucoup plus transparentes, unissaient leurs efforts en dressant un barrage destiné à endiguer les flots de cette corruption. (...) En un mot, il serait opportun de décréter ‘‘crimes contre l’humanité’’ les vols massifs des biens du peuple. Au bas mot. De leur attribuer le statut ‘‘d’affaires internationales’’ et de les placer sous la juridiction du Tribunal de l’ONU. Comme c’est déjà le cas pour des criminels de guerre du type Milosevic, Mladic, Karadjic, par exemple. »
Celle que la mafia italienne a surnommée « Carlita la Pesta » pour sa poigne et son courage, était extrêmement redoutée par la criminalité organisée russe. Au carrefour des deux millénaires, ce magistrat fut la première, en Occident, à lutter contre le gigantesque blanchiment d’argent sale qui, prenant sa source dans l’administration présidentielle d’Eltsine (gérée par Pavel Borodine), inondait les banques suisses via les firmes Mabetex et Merkata, de Bedjet Pacolli. (Élu président du Kosovo en février 2011, via le parlement de cet État non reconnu par la Russie, Pacolli sera d’ailleurs contraint de démissionner quarante-cinq jours plus tard pour fraude électorale.)
En qualité de biographes du président russe4, le départ anticipé – voire précipité – de Boris Eltsine du Kremlin, nous a aussitôt alertées. D’ailleurs, toute la Russie était sous le choc en ce 31 décembre 1999. Connaissant le caractère entier du « Bulldozer », sa haine, dès l’enfance, pour le NKVD, ses tentatives de dissoudre le KGB et de réformer les services secrets russes, il était impensable que cet homme « offre » de lui-même le pays au patron du FSB (l’ex-KGB). Eltsine avait conscience que cela équivalait à abandonner un enfant au bon plaisir d’un pédophile.
Qu’il ait nommé, en août 1999, Vladimir Poutine – l’illustre inconnu qui coiffait le FSB depuis 1998 – à la tête du gouvernement, passe encore. Après la terrible crise financière d’août 1998, trois autres Premiers ministres avaient déjà fait un petit tour aux commandes : Sergueï Kirienko – le « Kinder surprise » –, Evguéni Primakov et Sergueï Stépachine. Les deux derniers étaient d’ailleurs issus des services secrets. Mais qu’Eltsine démissionne en catastrophe au profit de Poutine est fort difficile à croire.
Or c’est précisément au cours de ce même été 1999 que se déclenche un scandale mondial impliquant la famille Eltsine dans le blanchiment de quelque 15 milliards de dollars via la Bank of New York...
Par la suite, les Russes réaliseront que déplacer des montagnes d’argent – réel ou virtuel –, et jongler avec de complexes montages financiers, n’est qu’un jeu d’enfant pour des experts exercés. Un ou plusieurs scandales financiers, quoi de mieux pour faire perdre tout crédit à Boris Eltsine. Que s’est-il donc passé dans les coulisses du pouvoir ?
Avant tout, retenons un détail capital : dès 1995, un certain Sergueï Pougatchev donne au président russe et à ses proches (son épouse et ses deux filles) des cartes bancaires « infinite » – sans plafond de paiement – de la Mejprombank, à leur nom. Patron de cette banque d’affaires internationale créée au début des années 1990 à Saint-Pétersbourg, Pougatchev travaille, entre autres, avec le Patriarcat de Moscou. À l’époque, ce dernier se livre à de gigantesques trafics de tabac, de vodka, de voitures de luxe, etc., pour renflouer ses caisses. Ce qui a valu à Pougatchev le surnom de « plus orthodoxe des banquiers russes ». Le Monde, lui, le qualifie de « banquier orthodoxe guébiste ». Sa banque participa également aux travaux de restauration du Kremlin. Selon Pacolli, en 1995, Pougatchev lui aurait demandé de garantir quelques cartes bancaires qu’il comptait offrir à « certains clients ». Ce n’est que plus tard, en recevant les documents bancaires nominatifs, qu’il apprit l’identité des destinataires. Mais Pacolli affirme ne pas se souvenir si les cartes ont été utilisées ou pas.
Quoi qu’il en soit, hormis les privilèges exorbitants conférés par sa proximité avec la famille présidentielle, lors du defolt de 1998, la banque de Pougatchev n’a pratiquement pas souffert car ce dernier s’était débarrassé à temps des obligations GKO5 à l’origine de la crise. Cette « clairvoyance » fut remarquée de la Banque Mondiale qui, jugeant la Mejprombank comme un établissement financier fiable, la chargea de gérer les prêts accordés à la Russie. Dont plusieurs tranches semblent avoir mystérieusement disparu...
Autre détail primordial : par définition et de par la nature de ses activités, Sergueï Pougatchev connaissait Vladimir Poutine de longue date. Bien avant les événements, apparemment bien informé, le sulfureux banquier avait l’air de savoir que le « Pétersbourgeois » deviendrait Premier ministre, puis président. Or, on ne les a vus ensembles qu’en août 1999, quand à peine nommé chef du gouvernement, Poutine enterrait son père. Pougatchev est arrivé à l’enterrement à la tête d’une délégation de hiérarques religieux, ce qui a, paraît-il, touché une corde sensible (sic!) chez le futur président.
Bientôt, une curieuse provocation enflammera à nouveau le Caucase, déclenchant la seconde guerre de Tchétchénie. À Moscou et ailleurs, de mystérieux attentats font exploser plusieurs immeubles, de nuit, avec leurs habitants. Visage dur, mâchoires crispées, Poutine éructe aux caméras la première de ses déclarations devenues célèbres : « On va buter les terroristes jusque dans les chiottes ! »
Des années plus tard, un membre de la famille Eltsine, terrassé de chagrin par la disparition du premier président russe, aurait confié :
« Il ne voulait pas démissionner. Mais on sifflait sans cesse autour de lui : combien d’immeubles devront encore sauter pour que le vieux bouc (staryï kaziol) cède la place ?!... »
L’historien Gilles Henry confirme la méthode employée :
« Vladimir Poutine, ancien agent du KGB, est devenu président de la Fédération de Russie en mars 2000, après avoir passé un accord avec Boris Eltsine, sur lequel il possédait des documents compromettants : cartes bancaires établies pour ce dernier et sa famille par la firme Mabetex contre des travaux de rénovation au Kremlin, passe-droits exorbitants sur certaines fournitures sensibles... Poutine ‘‘tenait’’ Eltsine et l’obligea à signer. »6
En échange, on octroie à Eltsine « l’immunité judiciaire » pour lui, ses proches et son cercle rapproché.
Qu’on le veuille ou non, l’arrivée au pouvoir du « dauphin » ressemble fort à un coup d’État « légal », au putsch d’une junte militaire. D’ailleurs, que sont les siloviki, ces agents secrets, sinon d’obscurs militaires dotés des pleins pouvoirs ? Fatigué de la Guerre Froide, enivré par les effluves du pétrole et du gaz russes, l’Occident légitime le nouveau pouvoir puisque celui-ci se prétend une « démocratie souveraine », via des élections (en réalité, un plébiscite) « dépouillées » avec brio.7
Pour des Occidentaux pas trop regardants, « l’opération FSB » paraît constitutionnelle. Parmi tant de Russes lucides, l’ancien dissident Sergueï Kovalev ne cesse pourtant de dénoncer le caractère illégitime de ces guébistes au pouvoir. Peine perdue.
Désinformée, manipulée, l’opinion mondiale sera émue par les victimes de la prise d’otages du théâtre de la Doubrovka malgré les incohérences d’une enquête bâclée. Elle pleurera, avec leurs parents, les enfants morts de Beslan sans soupçonner jusqu’où va le cynisme du Kremlin. Elle compatira aux victimes des actes terroristes. Elle commémorera les tristes anniversaires de la mort d’Anna Politkovskaya ou s’indignera de l’assassinat, à Londres, d’Alexandre Litvinenko, dont la longue agonie a dû réjouir les commanditaires.
Ceux-là mêmes qui déclaraient avec emphase que la « Perestroïka est irréversible », tressent aujourd’hui des lauriers à « la démocratie autoritaire » russe. Un régime à la Potemkine que les Russes eux-mêmes ont baptisé « démocrature », c’est-à-dire une dictature camouflée en démocratie, donc soluble dans la morale internationale. Pourtant, depuis 2005, Gorbatchev lui-même en dénonce inlassablement l’arbitraire, le cynisme et les mensonges. Or, le simulacre d’élections réglées à l’avance depuis 2000 – et avec quelle arrogance, quel cynisme ! –, en 2004, 2008 et 2012, n’est jamais remis en cause par la communauté internationale. Au contraire. Alors que « ces arrangements entre amis » foulent au pied l’alinéa 3 de l’article III de la Constitution russe qui décrète : « Le référendum et les élections libres sont l’expression directe suprême du pouvoir du peuple. »
Pas plus tard que le 7 mai 2008, Dmitri Medvédev, propulsé à la présidence de la Fédération de Russie, fut intronisé avec faste et solennité. Comme prévu, à 42 ans, le jeune disciple a été fait président par la seule volonté de Vladimir Poutine. En prêtant serment sur la Constitution, le nouveau leader a promis sans rire de« poursuivre le développement des droits civiques et économiques, de défendre les libertés et de servir fidèlement le peuple. » Lors de son plébiscite de 2000, Vladimir Poutine avait promis exactement les mêmes choses, mais surtout « la dictature de la Loi ». En omettant toutefois de préciser qu’il s’agissait d’une loi mafieuse revue et corrigée par les tchékistes.
La diplomatie française applaudit pourtant à cette passation de pouvoir électorale, comme aux meilleures heures de la présidence de Jacques Chirac, en 2003, à l’occasion du tricentenaire de Saint-Pétersbourg, lorsque le président français a cru bon de décerner un « brevet de démocratie » à son grand ami Poutine.
Pour Medvédev, c’est Bernard Kouchner, nouveau ministre des Affaires étrangères, qui reprend le flambeau en s’émerveillant, le 8 mai 2008, du fait que celui-ci « a été magnifiquement élu » tout en confirmant, sans qu’on le sollicite, que la Russie est « sans aucun doute une démocratie. » Naïveté, hypocrisie ou cynisme ?8 Pourtant, dans des cas pareils, seul le silence est grand...
À ce sujet, l’avis officiel américain diffère radicalement. Selon l’actuel patron du Pentagone, Robert Gates, « la démocratie russe a disparu et le gouvernement est une oligarchie dirigée par des Services de sécurité. »9
Notons, au passage, le changement de ton de la diplomatie française après les législatives russes du 4 décembre 2011 :
« Il faut respecter la liberté d’expression en Russie. Les arrestations et les incarcérations qui se multiplient ne sont pas acceptables », a déclaré le ministre Alain Juppé, qui a souligné par ailleurs :
« Les peuples n’aiment pas trop qu’on joue avec les processus démocratiques. Je suis Premier ministre, je te laisse la présidence ou l’inverse, c’est quelque chose qui finit par choquer ».
Il a aussi invité les autorités russes à « en tirer les conséquences pour l’organisation de la prochaine élection présidentielle. » 10
Pour en revenir à l’élection de Dmitri Medvédev, quel fut son premier acte de président le 8 mai 2008 ?
Tout sauf une surprise : la nomination de Vladimir Poutine comme Premier ministre, selon un accord passé bien avant la présidentielle. À peine investi par la Douma, ce dernier précise les intentions du tandem :
« Nous nous fixons des objectifs non pour les deux-trois mois à venir, mais pour les vingt ou trente prochaines années. »
Dès 2004, nous avons été seules à envisager cette possibilité de permutation des postes eu égard à la volonté de Vladimir Poutine de conserver le pouvoir à tout prix.11 Mais sans « bricoler » la Constitution russe qu’il fait mine de « respecter à la lettre ».
En Europe, et surtout en France, beaucoup d’esprits supérieurs s’y sont pourtant laissés prendre. Qu’en pensent ces intellectuels aujourd’hui ?
Depuis 2008, nous n’avons eu de cesse de mettre Français et Européens en garde : il s’agissait non pas d’une élection, mais d’une désignation, d’une banale passation de pouvoir. Le rôle réel de Medvédev, acteur intermittent de la politique-spectacle du Kremlin, consiste à garder au chaud la place du vrai patron de la Russie. Qui reviendra en force après un mandat sabbatique. C’est d’ailleurs chose faite ou presque.
Dans l’ouvrage cosigné avec Vladimir Soloviev, Nikolaï Zlobine rapporte une déclaration de Vladimir Poutine dans le cadre du Club Valdaï de septembre 2009.12 Le Premier ministre russe s’exprimait sur la présidentielle de 2012 :
« On va en discuter (avec Medvédev) et se mettre d’accord ». Ces paroles avaient à tel point choqué l’assistance que celui-ci s’était senti obligé de les compléter : « Prenez la Grande-Bretagne. Tony Blair était Premier ministre. Ensuite, il s’est mis d’accord avec son successeur, Gordon Brown et, sans aucune élection, le second a remplacé le premier. Medvédev et moi, nous allons nous rencontrer et discuter, nous aussi. Nos opinions sont voisines et, de toute manière, nous sommes du même sang. »
Mauvais exemple. Le duo Blair-Brown agissait au sein d’un seul et même parti. Par la suite, le second fut d’ailleurs obligé d’organiser des élections anticipées pour asseoir sa légitimité. La situation britannique n’est en outre nullement comparable au « duumvirat » Medvédev-Poutine. Quelqu’un de l’assistance fit remarquer qu’il était difficile de considérer les deux politiciens anglais comme étant « du même sang ».
« Ce n’est pas ce que j’avais dans l’idée, rétorqua Poutine. Je veux dire qu’ils se sont passés des électeurs britanniques. Donc, nous n’allons pas nous faire concurrence. Nous passerons un accord. »
Zlobine pointe déjà le mépris souverain témoigné aux électeurs russes :
« À l’évidence, Vladimir Poutine est déjà si sûr de lui qu’il ne s’embarrasse plus de nuances. »
Peu après, la réaction de Medvédev ne manque pas d’intérêt :
« En ce qui concerne mon destin personnel, je ne tenterai pas de le deviner. Il y a peu de temps, je n’envisageais pas d’être président. Et voilà que, soudain, je le suis devenu ! »
Puis il prononce une phrase que tous les participants ont mémorisé, écrit encore Zlobine :
« À une certaine étape, Vladimir Vladimirovitch m’a soutenu. » En terminant par : « Je vais programmer mon destin moi-même car il m’importe. »
Interrogé sur le fameux « sang » qu’ils auraient en commun, selon Poutine, Medvédev tâche maladroitement de jouer le jeu :
« Je vais charger quelqu’un de découvrir son groupe sanguin ; ensuite, je vous en ferai part. Certes, nous sommes proches politiquement, mais je ne comprends pas bien ce que veut dire être « du même sang. »
Il y a pourtant de quoi s’interroger, à l’instar de Nikolaï Zlobine, quand, deux heures après la rencontre avec les experts étrangers, Dmitri Medvédev se fait interviewer par CNN au sujet de la prochaine présidentielle. La réponse du Président russe laisse perplexe : « C’est vrai, Poutine et moi sommes du même sang. »
Et Zlobine de souligner :
« Autrement dit, durant ces deux heures, on lui a inculqué ce que Poutine avait en tête avec son histoire de sang. Explication qu’il a aussitôt reprise. Certes, ce changement de formulation semble dénué d’importance politique. Pourtant, pour les observateurs avertis des réalités russes, il ne laisse place à aucune équivoque. »
En effet, les gens bien informés savent pertinemment que, dans ce pays, comme partout ailleurs, les individus peuvent se dire collègues ou confrères, appartenir à la même société ou au même milieu. Mais seuls les membres du KGB se disent « de la même famille » ou du « même sang ». Quitte à ce que certains ne portent pas d’épaulettes puisqu’il ne s’agit que de mouchards de base, c’est-à-dire de collaborateurs de seconde zone.
Bien entendu, tous ne sont pas volontaires, mais celui qui, un jour, a signé un « engagement » – fût-il vague – contraint ou insouciant, a ainsi mis sa vie entre parenthèses. Pour toujours. Le recruteur l’aura à sa botte jour et nuit. Non sans cynisme, voire avec mépris, la « famille » va l’adopter et le reconnaître « de son sang ». Elle le protégera, et le punira même, si besoin est. Le dernier en date – chacun s’en souvient – se nommait Alexandre Litvinenko. À peine devenu citoyen britannique, ce dissident du FSB fut empoisonné à Londres, en novembre 2006, au polonium-210. Le « traître » mourut dans d’atroces souffrances à la grande satisfaction de son ancienne « famille »...
Or, ce n’est pas un hasard si le Kremlin a si lourdement insisté sur la non-appartenance de Medvédev à l’oligarchie tchékiste. Trop lourdement. Par ailleurs, que Poutine fasse confiance à un homme qui n’est pas du sérail est un non-sens total. De plus, Poutine et Medvédev n’ont aucun lien de parenté connu. La génétique n’est donc pas en cause…
En revanche, force est de constater que Vladimir Poutine semble vouloir demeurer dans les annales comme le fondateur d’une nouvelle dynastie : celle du KGB à la tête de la Russie. Au fond, qu’est-ce qu’une dynastie ? Littéralement, une suite de souverains ou de personnages issus d’une même famille, donc, du « même sang ».
Du reste, Medvédev fait partie du clan de Saint-Pétersbourg, le fief de Poutine, ce qui lui assure une couverture parfaite. On sait que tous les Pétersbourgeois font d’enviables carrières, quitte à ce qu’ils n’appartiennent pas au FSB (ex-KGB).
Dès 2005, Le Figaro faisait une révélation de taille :
« Vladimir Poutine aurait approché le jeune juriste lorsqu’il n’était encore qu’un étudiant de la faculté de droit de Saint-Pétersbourg pour le ‘‘recruter’’ comme informateur du KGB. »13
Si tel est le cas, pour les Russes, rapporter est bien pire que d’être un agent, car le mouchard est totalement soumis à son employeur...
Ne soyons pas dupes. Transformer trop longtemps le Kremlin en Kremlianka (synthèse de Kremlin et de Loubianka, siège du KGB) finissait par desservir l’image du pays. Il fallait donc annoncer urbi et orbi que le KGB quittait la présidence de la Russie.
Cet aspect du « duumvirat » prouve qu’il ne fallait rien attendre de très nouveau du mandat de Medvédev. Il importait simplement de comprendre qu’il avait été désigné comme gardien de la flamme. Il devait veiller à ce qu’elle ne s’éteigne pas, mais à ce qu’elle ne s’élève pas non plus trop haut, au risque de déclencher un incendie. Afin que le chaudron des Kremlinskié puisse mijoter à feu doux...
En huit ans et deux mandats poutiniens, cette dynastie tchékiste, solidement enracinée au Kremlin, a mis la Russie en coupe réglée. Piétinant allègrement la Constitution russe, dont l’Article II spécifie pourtant : « L’homme, ses droits et libertés, constituent la valeur suprême. La reconnaissance, le respect et la protection des droits et libertés de l’homme et du citoyen sont une obligation de l’État. »
Qu’importent ces droits virtuels alors que le pouvoir est en passe d’échapper à Vladimir Poutine. Déjà, dans l’ombre, divers clans se sont mis en mouvement, les alliances se font et se défont. Le prestige grandissant de Medvédev commence à menacer sa popularité. Tant pis pour le pacte qui devait rester secret. Il est temps de reprendre la main. De rappeler qui est le maître du pays !
Évidence confirmée en ce jour historique du 24 septembre 2011, où les deux compères montent au créneau pour annoncer :
« L’accord sur ce que nous devions faire, quelles seront nos tâches futures, a été passé entre nous il y a longtemps » ; « Voilà des années », déclare Poutine au XVIIème Congrès du parti présidentiel Russie unie, qui tombe en extase.
Et le président intermittent de confirmer :
« Effectivement, nous avons discuté de cette variante possible des événements dès la période où notre camaraderie était quasi scellée. (...) Quant au fait que, assez longtemps avant ce moment, nous n’avons pas exprimé publiquement notre avis sur le scénario des élections (sic !), j’espère que vous nous comprendrez, tout comme nos concitoyens. C’est une question de stratégie politique, une question de tradition politique spécifique à notre pays. Mais j’aimerais souligner une chose : nous avons toujours dit la vérité. »
Ou plutôt des « vérités successives » dont voici quelques exemples.
Telle cette déclaration de Dmitri Medvédev au journal norvégien Aftenposten, le 24 avril 2010, sur sa candidature éventuelle :
« On me pose souvent la question. Invariablement, je réponds toujours la même chose : si cela s’avère nécessaire à mon pays et afin de poursuivre dans la voie de ces dernières années – et je pense aussi bien à la période où Vladimir Poutine dirigeait l’État qu’à celle où je préside l’État –, en ce cas, pour ma part, je n’exclus absolument rien, y compris de participer à ces élections. »
Quant à Vladimir Poutine, à Stockholm, il déclare sa « vérité » au roi de Suède et au Premier ministre, le 27 avril 2011 :
« Le temps viendra où nous prendrons la décision. Elle va vous plaire. Vous serez contents ! »
Est-ce pour mieux ménager le suspense ? Dimitri Medvédev se prendrait-il pour le Hitchcock russe ? Que dit-il à Angela Merkel, le 19 juillet 2011, à Hanovre ?
« Encore un peu de patience et vous saurez tout : si je reste président ou si je dois chercher un autre travail.Vous ne serez pas déçus ! »
A-t-il déjà oublié la phase, certes symbolique, du scrutin électoral ? Sans parler des électeurs russes... Il est vrai qu’il s’agit, là encore, d’un simulacre d’élection à usage occidental. Pas même une formalité.
À ce propos, on constate que la colère des Russes après les législatives falsifiées de décembre 2011, a pris de court leurs dirigeants « interchangeables ».
Pire encore : en janvier 2012, Vladimir Pastoukhov, professeur au Saint-Antony College d’Oxford, dépose une requête à la Cour suprême russe afin d’invalider la candidature de Vladimir Poutine à la présidence, candidature qu’il déclare anti-constitutionnelle.14 Et ce, pour plusieurs raisons.
« Se transmettre le poste de Président de la Fédération de Russie d’une personne à une autre et vice-versa au sein du même parti ou groupe politique selon un accord préalable viole l’alinéa 3 de l’Article 81 de la Constitution de la Fédération de Russie » (qui interdit le monopole politique).
Pastoukhov souligne également que « la conspiration d’individus ou de groupes visant à réduire la concurrence politique porte préjudice au principe de pluralisme politique garanti par l’alinéa 3 de l’Article 13 – article fondamental du régime constitutionnel de la Russie. ». Il dénonce ainsi une entente illicite…
Pour terminer, Vladimir Pastoukhov dresse une longue liste de violations constitutionnelles, dont il ressort que le tandem Poutine-Medvédev, censé être le « garant de la Constitution », se situe au-dessus des lois. Et dire que depuis douze ans la Russie est gouvernée par deux éminents « juristes » !
Entre-temps, après l’annonce officielle de la candidature de Vladimir Poutine, le pays perd l’un des cerveaux les plus lucides du gouvernement depuis l’instauration de l’oligarchie tchékiste au pouvoir. Le ministre des Finances, Alexeï Koudrine, unanimement respecté, démissionne. Plus exactement, il est démissionné. Ayant appris, en ce mémorable 24 septembre 2011, que le tandem est redevenu interchangeable et que Medvédev sera le Premier ministre du président Poutine, Koudrine, qui se voyait Premier ministrable, annonce :
« Je ne me vois pas dans un tel gouvernement. (...)J’ai une série de divergences économiques avec Medvédev qui portent, essentiellement, sur les dépenses considérables en matière militaire. »
Notons qu’en 2012, l’augmentation prévue du budget militaire est de 57,7 % par rapport à 2011.Jamais encore, dans l’histoire de la Russie contemporaine, une somme aussi énorme n’avait été consacrée à la Défense au cours d’une seule année.
L’année précédente, l’augmentation des crédits militaires atteignait déjà 50 %. « C’est le montant de 2010 multiplié par 1,5 », s’est félicité le Premier ministre russe.15
Est-il besoin de préciser qu’il est question du gouvernement qui ne sera nommé qu’en mai 2012 ?
Blessé dans son orgueil, Medvédev montre les dents et se met à grogner :
« D’abord, il n’y a pas de nouveau gouvernement et personne n’a lancé d’invitation à qui que ce soit. Mais l’ancien gouvernement que j’ai formé en tant que président existe toujours, et me rend des comptes dans le cadre de mon mandat constitutionnel. (...). Ensuite, personne n’a supprimé la discipline et la subordination au sein du gouvernement. Alexeï Léonidovitch [Koudrine, NdA], si vous n’êtes pas d’accord avec l’action du président, – et le gouvernement applique justement la ligne présidentielle –, il ne vous reste qu’une issue, vous le savez : donner votre démission. (...) Naturellement, vous devez répondre ici et maintenant. »
Nous sommes le 26 septembre 2011, à la réunion de la Commission de modernisation et du développement technologique de l’économie russe, comme l’indique le site Kremlin.ru.
Réponse d’Alexeï Koudrine :
« Dmitri Anatolyévitch [Medvédev, NdA], j’ai effectivement des divergences avec vous, mais je prendrai ma décision concernant votre proposition après consultation du Premier ministre. »
Medvédev n’apprécie guère : « Vous savez, vous pouvez consulter qui vous voulez. Même le Premier ministre. Mais tant que je serai président, c’est le genre de décision que je prendrai par moi-même. »
Il exige donc que la démission de Koudrine soit déposée sur son bureau avant le soir. « Et il en sera ainsi jusqu’au 7 mai 2012 ! » – fin effective de son mandat, assène Mevédev. Quoi qu’on en pense, il est encore le patron du Kremlin !
À l’heure actuelle, l’appareil gouvernemental semble préparer la retraite de Sergueï Ignatyev afin de libérer la présidence de la Banque Centrale pour Koudrine. L’établissement devant lequel fut assassiné par balles Andreï Kozlov, son vice-président, le 13 septembre 2006. Ce gêneur voulait seulement juguler un peu les torrents furieux des banques-lessiveuses russes.
Une fois de plus, l’Occident va-t-il attendre les résultats de l’élection présidentielle russe en retenant son souffle ? Les dirigeants occidentaux vont-ils, à nouveau, rivaliser de naïveté ou d’obséquiosité pour être les premiers à féliciter l’heureux élu ? Réitérant ainsi leur double allégeance au Kremlin : énergétique et politique.
Quant aux Russes, parmi un panel de 3 073 personnes interrogées « à chaud » fin septembre 2011, à propos d’un nouveau mandat de Vladimir Poutine, ils se montrent formels. 26 % (787) répondent :
« Qu’ils aillent tous au diable ! Ça m’est égal. » 58 % (1 785) tentent de raisonner : « Peut-être y aurait-il une chance de ne pas le lui permettre... » 11 % (351) demeurent fatalistes : « Il ne nous reste plus qu’à nous incliner. » Et 5 % seulement (150) de se réjouir :
« C’est parfait. Il n’y a pas d’autre alternative... »16
Du reste, comme d’habitude dans l’adversité, les Russes manient la seule arme qu’on ne pourra jamais leur confisquer : l’humour. Ainsi se transmettent-ils gaiement qu’un matin, Medvédev et Poutine pêchent dans la Moskova. Soudain, Medvédev attrape un petit poisson d’or. Celui-ci, comme dans les contes russes, lui fait une promesse : « Si tu me rejettes à l’eau, je peux réaliser ton vœu le plus cher... »
« C’est vrai ? » s’exclame Dima.
« Même pas en rêve ! » marmonne Vova en écrasant le poisson du talon.
Pour sa part, bien avant cette date, le politologue Guéorgui Satarov, qui préside la Fondation INDEM, constate :
« Tout observateur impartial qui étudie de l’intérieur la vie russe actuelle – plus ou moins attentivement –, en ajoutant les deux plateaux d’une balance répugnante, en tire des conclusions peu réjouissantes. D’un côté, rien, à part les prix élevés des hydrocarbures qui permettent au régime de garder la tête hors de l’eau. De l’autre, un général du FSB qui coordonne dieu sait quoi au sein de la CEI17,pris la main dans un sac contenant des dizaines de millions de dollars et une masure de 50 pièces : le prix de son honneur18; une bureaucratie qui ne renonce au pillage que de manière épisodique ; un pouvoir devenu le danger principal pour la vie des citoyens ; une extermination mutuelle sans raison ou pour des motifs injustifiables ; le cynisme et l’hypocrisie des représentants du pouvoir ; des gens ordinaires, indifférents à tout, qui se terrent dans leurs trous équipés d’écrans-TV. Nous sommes entrés, à toute allure, dans la crise des systèmes de sécurité, de santé, de l’enseignement. L’économie s’est dégradée. Les gouverneurs sont nommés, et pourtant le bonheur se fait toujours attendre. Seules les menaces à venir peuvent dépasser les menaces présentes. »19
En 2009, avec des collègues tels Lev Goudkov, Igor Kliamkine et Lilia Chevtsova (du Carnegy Center de Moscou), Guéorgui Satarov cosignait un article intitulé : « Les relations avec la Russie : un faux choix », publié dans le Washington Post.
Ces éminents politologues russes ont analysé la campagne menée par « les réalistes américains » qui recommandaient instamment à l’administration Obama de se rapprocher de la Russie. Ce qui revient à entretenir des liens d’amitié avec le pouvoir russe et, par conséquent, à éviter d’irriter le Kremlin avec des « droits civiques et des considérations démocratiques ».
Lilia Chevtsova précise :
« Nous n’avons pas appelé au retour de la Guerre Froide. Nous n’avons pas exigé que Washington intervienne dans les affaires intérieures de la Russie. Nous avons seulement voulu démontrer que les relations fondées sur le pragmatisme allaient légitimer un pouvoir russe personnalisé. Nous avons donc dit aux Américains : ‘‘Il ne faut pas nous aider à lutter pour la démocratie. Essayez seulement de ne pas renforcer l’autocratie russe’’. »
Les signataires de cet article sont immédiatement attaqués à la fois par Moscou et par Washington. La presse pro gouvernementale, dont la Nézavissimaya Gazeta (L’Indépendant), comme la télévision nationale les descendent en flamme. Sans compter Pouchkov, chantre attitré de l’antiaméricanisme kremlinien qui, retournant sa veste du jour au lendemain, vole au secours de « l’Amitié russo-américaine ».
Notons, au passage, que Poutine montrera son vrai visage en accusant l’Amérique – selon la vieille rhétorique soviétique – d’être à l’origine de la colère des Russes. En effet, révoltés par les fraudes massives constatées lors des législatives du 4 décembre 2011, des dizaines de milliers d’électeurs ont manifesté dans les rues de Moscou, Saint-Pétersbourg et de cent cinquante villes russes en scandant : « Poutine, voleur ! » et « La Russie sans Poutine ! »
« Barack Obama va avoir du mal à ne pas surenchérir », observe Laure Mandeville, correspondante du Figaro à Washington20. Tout en rappelant que, à peine arrivé, « Obama avait décidé de mettre fin à la stratégie active de soutien à la démocratisation de l’ancienespace soviétique de son prédécesseur pour renouer le dialogue avec Moscou. La realpolitik primait désormais sur les valeurs. »
Se berçant d’illusions, « l’équipe du président n’a cessé de présenter, avec un optimisme exagéré, le dossier russe comme un ‘‘succès majeur’’. (…) Mais au fur et à mesure, le caractère naïf et de très court terme du ‘‘rapprochement’’ est apparu au grand jour. »
Laure Mandeville souligne également que « la Russie n’a rien cédé ou presque sur l’Iran, ni sur la Syrie. » Elle est demeurée neutre concernant la Lybie, ce qu’elle regrette déjà en accusant les Américains d’avoir participé à la mort de Kadhafi.
Enfin, la journaliste française conclut :
« Il est apparu que Medvédev allait perdre son poste au profit de Poutine, révélant le caractère dérisoire des ‘‘liens personnels’’ tissés par Washington avec un président sans vrais pouvoirs. ».21
Ainsi, la diplomatie américaine ne semble pas avoir pris la mesure du numéro kremlinien exécuté à son intention. Mais l’Europe n’est pas en reste.
Entre-temps, en 2009, « l’Union européenne, renchérit Chevtsova, a également adopté le ‘‘reset’’ en proposant à la Russie ‘‘un partenariat au nom de la modernisation’’, sans trop chercher à savoir ce que le Kremlin entendait par le terme de ‘‘modernisation’’. Les capitales occidentales n’ont eu et n’ont toujours aucune illusion sur ce qui se passe en Russie. Mais les dirigeants occidentaux sont arrivés à la conclusion que la Russie ne représentait pas une menace. Donc, il fallait rechercher, avec le Kremlin, un compromis qui faciliterait la réalisation des intérêts occidentaux. Et si ce compromis aide le régime corrompu russe à survivre, tant pis, ça passe par pertes et profits... »
L’ancien chef d’Etat lituanien, Vitautas Landsbergis, premier président élu au suffrage universel en 1990, est aujourd’hui député européen. S’agissant de l’avenir, il nous répond en fin analyste :
– « La Russie et l’Europe ont pris de mauvaises directions. L’Europe, à la vision matérialiste et consumériste, soumise à la fausse religion du profit, de la croissance et du bien-être matériel, semble incapable de mesurer la dégradation de la situation. Ainsi, vit-elle en errant parmi les décombres de son matérialisme.
Quant à la Russie, elle paraît enlisée dans le marais fatal de ses propres complexes, de ses craintes et de sa colère, ce qui l’empêche de se tourner vers un avenir meilleur. Tout au contraire, ce vaste et dangereux pays, soumis à un pouvoir satrapique, est retombé dans une tristesse traditionnelle, dans le chaos et l’esprit de revanche. Devenue totalement étrangère aux réalités ou à la mission positive de l’Homme et de l’Etat, elle n’a pas abandonné son ancienne mentalité de conquête et de domination du monde… »
Ainsi, n’exagère-t-on pas en disant que, après les « révolutions de couleur » des Géorgiens et des Ukrainiens, catalysé par le mouvement des « Indignés », le réveil impromptu du monde arabe a bousculé la douillette realpolitik dans laquelle sommeillait l’Occident.
Et Lilia Chevtsova d’observer :
« Les dirigeants occidentaux ont été obligés de dépasser les frontières géopolitiques et de sacrifier des alliés fidèles. Certes, Obama, Sarkozy et Cameron cherchent, en jouant la carte arabe, à renforcer leur position dans leurs pays respectifs. Mais, si Cameron poursuit la tradition britannique de l’impératif moral, il est assez difficile de soupçonner Sarkozy d’attachement aux valeurs. (...) Le grand Raymond Aron nous rappelait qu’une société supérieure est impossible sans une grande Idée. L’actuelle génération des ‘‘leaders nains’’ est incapable de négocier ce tournant. Donc, d’autres leaders viendront, qui élaboreront une stratégie nouvelle. (...) Et merci aux Arabes qui ont ranimé le souvenir des valeurs chez une grande civilisation qui les avait oubliées. »
Le dissident Léonid Pliouchtch acquiesce :
« Pourquoi de si petits hommes gouvernent-ils tant de grands pays ? »
Quid de la Russie dans tout cela ?
D’abord, elle n’a pas caché sa joie face aux augmentations du prix des hydrocarbures qui ont ponctué les soulèvements arabes.
« Erreur ! » s’exclame Chevtsova, qui considère que cette aubaine fournit à la Russie une raison supplémentaire de s’accrocher au passé alors que le reste du monde s’oriente vers l’avenir. Mais le nouveau climat en train de naître en Occident pourrait bien devenir inconfortable pour l’élite russe :
« Ayant survécu au scandale de l’amitié entretenue avec Moubarak et Kadhafi, les politiciens occidentaux réfléchiront à deux fois avant de serrer notre tandem dans leurs bras. Confrontées à la réputation ternie de la grande école économique de Londres subventionnée par Kadhafi, les universités européennes ne vont pas s’empresser d’accepter l’argent de la main des oligarques russes. La Grande-Bretagne a adopté le Bribery Act, une loi visant à supprimer les pots-de-vin et toutes formes de corruption en régulant les activités des sociétés étrangèrespossédant des intérêts dans ce pays. Or, c’est précisément l’endroit où s’est concentré l’essentiel du business russe. »
Observant que les États-Unis sont en train de perfectionner les mécanismes de gel sélectif des avoirs et de refus de visa à des ressortissants de « régimes voyous », Chevtsova note que le parlement européen commence, lui aussi, à condamner les pratiques du régime russe. Grâce à l’activisme des lobbies russes et pro-russes – qu’il est fort difficile de soupçonner « d’altruisme » – ces résolutions sont encore très « light », mais « c’est un début ». « Il ne faut pas s’attendre à un progrès immédiat. L’inertie et l’appât de profits immédiats sont trop forts. L’important est que les couches occidentales les plus éveillées se mettent à réfléchir à la manière de réduire la contagion de la corruption russe, à la façon de freiner la perte des valeurs morales de ses propres élites. Ce souci des principes pourrait nous aider, nous aussi. Il est également important que l’Occident s’inquiète des errances d’une puissance nucléaire qui a perdu sa trajectoire. »22
L’idée maîtresse de Lilia Chevtsova peut se résumer ainsi :
« L’agonie survient plus vite que notre prise de conscience de son caractère inéluctable. »
Pour étayer sa démonstration, la politologue se réfère à Antonio Gramsci, ancien secrétaire du PC italien : « Le passé est en train de mourir, mais l’avenir demeure encore indéfini. »
Chevtsova passe enfin en revue les grandes civilisations qui ont disparu parce qu’elles n’ont pas su s’adapter, en temps voulu, aux défis internes ou externes.
Jadis, l’Empire romain a mis quelque deux cents ans à mourir. Mais l’évolution accélère de tels processus. Depuis sa naissance, au début du xviiie siècle – Pierre le Grand étant le premier à porter le titre d’empereur – à chaque crise sérieuse, l’élite russe se bornait à proposer de nouvelles formes pour appliquer les mêmes vieux principes. À chaque fois, les tentatives de réformes du système se réduisaient au moyen de préserver la « troïka » : « pouvoir autocratique absolu – fusion du pouvoir et de la richesse – maintien des sphères géopolitiques d’influence ». Les efforts des autorités actuelles afin de conserver le statu quo, ne font, en définitive, que précipiter sa fin.
En dépit du fait que, depuis 2009, le Kremlin assène à tout propos le mot « modernisation » : « le régime instauré par Poutine, qui s’appuie essentiellement sur les structures de forces et le contrôle des biens, est génétiquement répressif et, par-là même, incapable de se moderniser. De tels régimes ne sont pas seulement condamnés, mais ils entraînent aussi dans l’abîme l’État qu’ils incarnent », avertit encore Chevtsova.
Parmi les facteurs de ce déclin figure d’abord la course effrénée à l’enrichissement personnel – en toute impunité – puisque tel est le prix à payer pour préserver « la loyauté de l’appareil et la solidité de la verticale ». Fait étonnant, si la Russie survit encore, c’est grâce aux infrastructures de l’URSS. Or, cet héritage vétuste, qui se détériore avec le temps, devient de plus en plus dangereux. Il ne s’agit pas seulement d’avions qui s’écrasent, de sous-marins qui coulent ou prennent feu, de mines de charbon qui s’effondrent, etc. – en un mot, de catastrophes générées par des équipements obsolètes car l’État n’investit pas dans les infrastructures. Il ne s’agit pas non plus de ces dépôts (souterrains) d’armements chimiques, de gaz, de déchets nucléaires, de munitions qui explosent et de centrales nucléaires mal entretenues ou laissées sans surveillance, qui représentent une menace permanente. Comme le prouvent les énormes explosions des dépôts d’armes et de munitions dus au délabrement ou à la négligence : quinze, au cours des quatre dernières années. Bilan : 31 militaires tués et 183 blessés. Sans compter de gigantesques dégâts matériels et écologiques impossibles à évaluer.
Dans les années 2010, l’un des signaux les plus inquiétants est le réarmement systématique du pays.
« Aujourd’hui, la Russie ne sait plus que faire du militarisme, qui est l’une des composantes du code génétique du système. Intégrée à l’Occident, l’élite russe ne veut pas faire la guerre à ses anciens ennemis. Cependant, faute de moyens pour consolider la société, elle poursuit son mantra militariste et sa quête d’ennemis. L’achat des Mistral français (pour repousser quelles attaques ?), la rhétorique anti-OTAN, les gesticulations avec le parapluie nucléaire, la militarisation du budget, tout cela fait partie du vieil arsenal de survie », déplore Chevtsova.
Sans oublier la formation, par Poutine, de « Fronts populaires panrusses » avant les échéances électorales : « Nous vaincrons ! » Mais quel est l’ennemi à combattre ? Et comment évaluer la portée de cette politique belliqueuse sur des groupuscules extrémistes, qu’ils soient nazis, xénophobes, antisémites, homophobes, supranationalistes, etc., qui essaiment dans le pays ?
En revanche, ce ne sont pas les projets pharaoniques qui manquent : la préparation des J.O. 2014 (d’hiver) à Sotchi, la coupe mondiale de football en 2018 et peut-être même celle de rugby en 2023 ! Effectivement, quand on décide de s’incruster au Kremlin jusqu’en 2024, mieux vaut prévoir des divertissements d’envergure ! Il faut donc penser que les problèmes vitaux des Russes – santé et logement en tête – sont déjà résolus...
Le futur développement économique de la Russie était justement à l’ordre du jour de la 8e réunion du Club Valdaï qui réunissait, le 9 novembre 2011, une bonne centaine de spécialistes du monde entier. Il ressort de leurs travaux que, même si le pays s’engageait dans la modernisation, celle-ci serait gérée par le Kremlin. Or, si, vus de l’extérieur, les dirigeants russes semblent très sûrs d’eux, en réalité, ils n’ont qu’une vague idée de ce qu’il faut faire pour en accélérer le développement. La Russie doit donc se rendre la plus attractive possible pour les investisseurs étrangers.23
Quoi qu’il en soit, la population demeure lucide. 73 % des personnes interrogées estiment que, en dix ans, le fossé entre riches et pauvres n’a cessé de s’élargir. Et 52 % considèrent que parmi les dirigeants du pays, il y a plus de voleurs et de corrompus que dans les années 1990. Pourtant, à l’époque, on jugeait impossible de faire mieux ! Un internaute a d’ailleurs baptisé Russie unie, le parti présidentiel : « le Parti des escrocs et des voleurs ». L’appellation fait fureur sur la Toile ; son auteur, Alexeï Navalnyï, est désormais célèbre.
Pendant ce temps, Vladimir Poutine étale son érudition en paraphrasant son homologue Piotr Stolypine, qui fut Premier ministre de 1906 à 1911 (année de son assassinat) sous le tsar Nicolas II :
« Nous n’avons pas besoin de grands bouleversements, nous avons besoin d’une Grande Russie ! »
Certes, d’abord ministre de l’Intérieur, Stolypine dirigea ensuite le gouvernement qui réalisa la plus grande réforme agraire que le pays ait jamais connue. Il occupa ces fonctions en pleine révolte populaire, révolte restée dans l’histoire soviétique comme la « première révolution démocratique bourgeoise de 1905-1907 ». La phrase de Stolypine – « Ils ont besoin de grands bouleversements, nous avons besoin de la Grande Russie » – visait les révolutionnaires qu’il combattait dans un contexte particulier... Un formidable détournement de sens, art dans lequel les tchékistes sont passés maîtres.
Afin de démontrer la fragilité de l’État russe, Lilia Chevtsova évoque le prix payé par le Kremlin pour avoir ‘‘pacifié’’ la Tchétchénie et le Caucase du Nord :
« De fait, l’actuel pouvoir tchétchène résulte d’un coup d’État anticonstitutionnel réalisé au vu et au su du Kremlin, avec son aval direct. Impossible de concevoir, à long terme, la continuité d’un État qui paye un tribut à la Tchétchénie tout en se proclamant une puissance régionale, voire mondiale ! Pareille construction génère une source d’explosion de l’intérieur ou, tout au moins, de décomposition. »24
Agonie ou longue maladie ?
Chevtsova n’est pas la seule à envisager l’avenir de la Russie avec inquiétude. D’autres experts reprennent cette thématique. Et parmi eux, Guéorgui Satarov qui tire le signal d’alarme à propos de la corruption depuis la fin de l’ère Brejnev, une époque où ce terme était banni du vocabulaire.
Selon lui, ce mal héréditaire – multiplié à l’infini – allié à diverses composantes ancestrales, donnant lieu à des pratiques tellement irresponsables qu’elles en deviennent criminelles, peut s’achever par une explosion d’une force inimaginable.
Suivant sa logique, Satarov constate que, dès la création de l’Empire russe, Pierre le Grand a amorcé une bombe à retardement en « empruntant » les données du développement des nations européennes sans créer toutefois les institutions appropriées. En qualité d’historien, Satarov ne voit dans le passé que deux tentatives sérieuses de réformer l’Empire : celle du tsar Alexandre II et celle de Gorbatchev – Eltsine.
Né en 1818, Alexandre II le Libérateur a régné de 1855 à 1881. L’abolition du servage, le 19 février 1861, reste attachée à son nom ainsi que des réformes de fond en matière agricole, juridique, militaire. Mais, écartelé entre la résistance farouche de la noblesse terrienne, d’anciens serfs libres mais totalement désemparés, et des troubles incessants fomentés par des groupuscules anarchistes, ce tsar n’a pas eu la force d’imposer une législation inamovible. Après cinq tentatives infructueuses, il mourra en 1881, victime d’un attentat perpétré par l’organisation révolutionnaire « La Volonté du peuple ». Bien que sous son règne, l’Empire ait intégré les pays du Caucase, le Kazakhstan et une bonne partie de l’Asie centrale, la période instable qu’il laissera à sa mort se terminera par le coup d’État bolchevik de 1917.
Ce régime totalitaire a reporté la chute de l’Empire – devenu soviétique – de quelque sept bonnes décennies. Avec la collectivisation massive, l’industrialisation forcée, accélérée, et surtout la militarisation du pays, Staline n’a fait que reproduire l’acte de Pierre le Grand en annexant l’Est de l’Europe.
Le totalitarisme armé, déguisé en pseudo-démocratie, en réalité miné par une corruption généralisée dont hérita Gorbatchev, était voué à la chute. D’autant que Youri Andropov, son prédécesseur, n’avait pas eu le temps de démonter le système. La reconstruction (Perestroïka) signifie rebâtir à l’identique, quitte à remplir l’édifice d’un nouveau contenu. Ainsi, telle fut l’erreur réitérée par les élites russes au fil des siècles. D’ailleurs, Gorbatchev ne clame-t-il pas avec sincérité que, loin d’envisager de « détruire l’URSS », il voulait juste « l’humaniser »... Mais l’histoire en marche a balayé le bloc du « socialisme populaire » sans son aval. Le réveil a sonné dans plusieurs républiques soviétiques comme les États baltes, le Caucase, la Moldavie jusqu’à ce qu’elles déclarent leur indépendance souveraine. Sans solliciter la permission du premier et dernier président soviétique.
Sérieusement ébranlé par des « reconstructions » intempestives, le régime était sur le point de tomber en tirant le pays vers l’abîme. Seule la fermeté de Boris Eltsine, en août 1991, a réussi à bloquer momentanément l’implosion tectonique de l’Union soviétique, qui paraissait inévitable. Aussi critiquée fût-elle, la dissolution en douceur de l’Empire soviétique (conformément au Traité de Bélovejskaya Pouchtcha signé le 8 décembre 1991 par les trois dirigeants slaves, Eltsine, Chouchkévitch et Koutchma) s’inscrivait dans la marche implacable de l’Histoire, sans détruire pour autant la nation-mère de l’Empire, la Russie.
Certes, pour ce pays, amputé d’un tiers de son territoire (par rapport à celui de l’URSS), prospérer tout en soignant ses plaies n’était pas chose facile. Ensuite, l’héritage stalinien et les économies imbriquées des quinze républiques ex-soviétiques rendaient les entreprises impuissantes, privées de fournisseurs, de matières premières et de débouchés. Un simple exemple : à la fin des années 1980, les Soviétiques n’ont plus de cigarettes car la seule usine de production des filtres se trouve... en Arménie, qui boude le chaos gorbatchévien. Seules une entente cordiale et une coopération égalitaire pouvaient faire surmonter ce handicap. On a déjà oublié que, du temps d’Eltsine, il n’y a pas eu de crises gazières avec l’Ukraine ou d’autres pays, ni de guerre contre un État souverain comme le conflit avec la Géorgie en août 2008.
Souvenons-nous aussi de la célèbre phrase du premier président russe aux chefs locaux : « Prenez autant de souveraineté que vous le pouvez ! » Une recommandation qui a changé le cours de l’histoire.
« Ayant décrété que les dirigeants régionaux devaient être élus, Eltsine a rayé, d’un trait de plume, une tradition fondamentale de l’Empire : la loyauté au pouvoir central en échange du droit de gouverner. (...) Ainsi la Russie d’Eltsine s’est-elle transformée en Fédération réelle, fût-elle encore informe, faible, mais une Fédération qui conservait à ce pays des chances pour l’avenir », souligne Satarov. Qui poursuit : « Après 2000, des outsiders se sont peu à peu emparés de force du pouvoir : ignorants, envieux, barbares et enragés par une longue attente sur le banc des remplaçants. Débordants d’avidité. En quête d’une légitimité qu’ils ne possédaient pas, et pour que leur pouvoir demeure inchangé le plus longtemps possible, ils se sont mis à prôner la renaissance des ambitions impériales en Russie. Ce qui a formé un mélange explosif : un pouvoir infiniment corrompu et parfaitement inefficace revêtu de vêtements impériaux. »
Pour analyser les dangers qui composent ce « cocktail Poutinov », Satarov part du fait que la clique au pouvoir devient de plus en plus riche, tandis que, par crainte de perdre le pouvoir, la liste de ses crimes s’allonge démesurément. Force est de constater, précise Satarov, que le système actuel a détruit toutes les institutions indépendantes du pouvoir et de la société, qui assuraient à la fois une stabilité politique et une capacité d’adaptation (comme lors de la terrible crise financière de 1998). Il est aisé de constater que, dans ce domaine, des records de destruction ont été battus à un degré dont ni la monarchie, ni la stagnation brejnévienne ne pouvaient rêver.
Satarov ne croit pas que le régime envisage sérieusement de rétablir l’ancien espace impérial, pas même à moitié. Car, en réalité, la priorité des pragmatiques au pouvoir se limite à la sphère du business. Donc, le slogan appelant à reconstituer l’empire n’est pas ouvertement affiché si l’on ne tient pas compte des déclarations excentriques de Tchoubaïs à propos d’un « Empire libéral », ou encore de celles de quelques « géopoliticiens ».
« À première vue, il s’agit simplement de lécher les blessures d’amour-propre d’une ‘‘nation impériale’’ et de ses élites. Mais tout cela n’est pas aussi inoffensif qu’il y paraît », souligne le politologue.
