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Depuis 1999, sous Poutine, un second conflit d'une rare violence secoue une Tchétchénie dévastée. Entre propagande et désinformation, le public se perd en conjonctures à propos de cette guerre sans fin. Quelles en sont les véritables causes ? S'agit-il bien de terrorisme ? Qu'en est-il du jeu troubles des services secrets russes, du poids des mafias " économico-financières " ? Qui a intérêt à la faire durer ? La paix est-elle vraiment possible ? D'une grande clarté, accessible et foisonnant de révélations, " T comme Tchétchénie " fait le point sur l'imbroglio tchétchène en rétablissant les faits dans leur contexte. Répondre aux nombreuses questions qui surgissent à propos de cette guerre et mettre en lumière les risques d'extension à l'ensemble du Caucase, les retombées sur la société russe, l'Europe et les Etats-Unis est également la raison d'être de ce document brûlant d'actualité.
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Seitenzahl: 216
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Hélène Blanc
T COMME TCHÉTCHÉNIE…
GINKGOéditeur
© Ginkgo éditeur, 2005. 14-18, rue Kléber - 93100 Montreuil
Du même auteur
L’Empire corrompu, Renata Lesnik et Hélène Blanc, Robert Laffont, 1990.
Les auteurs du Printemps russe, Hélène Blanc, Éd. Noir sur Blanc, Lausanne, 1991.
Qui abattra Eltsine ?, Renata Lesnik et Hélène Blanc, Le Rocher, 1992. (Prix France-Russie 1993).
Saveurs de Russie, Hélène Blanc et Renata Lesnik, Le Griot, 1992.
Pouvoir et mafias, in Version originale, CEI : géopolitique eurasienne, R. Lesnik R. et H. Blanc, 1993.
L’Empire de toutes les mafias, Renata Lesnik et Hélène Blanc, Presses de la Cité, 1996.
Le Dossier noir des mafias russes, Hélène Blanc, Éd. Balzac-Le Griot, 1998.
Saveurs de Russie, Hélène Blanc et Renata Lesnik, Hachette, Le Livre de Poche, 1998.
Le Mal russe, Hélène Blanc et Renata Lesnik, L’Archipel, 2000.
KGB connexion, le système Poutine, Hélène Blanc, Éditions Hors Commerce, 2004.
“L’Histoire, c’est le métier de la vérité et chaque fois qu’un mensonge est énoncé, l’historien éprouve un sentiment de viol, mais aussi de crime.”
Bronislaw Geremek.
Monsieur le Ministre Geremek,
L’expertise aussi devrait être le métier de la vérité et de l’intégrité. Sans oublier une certaine éthique. Bien que je ne sois pas historienne, mais politologue, j’éprouve des sentiments analogues aux vôtres lorsque je surprends un spécialiste en flagrant délit de mauvaise foi, de contre-vérité flagrante, voire de mensonge. Ce qui, dans mon domaine, la russologie, se produit de plus en plus souvent ces dernières années…
Hélène Blanc.
À Tatiana, Anna, Elisavéta…
À Capucine, Eugénia, Nicole,
Renata, soeur Renée-Cécile
et aussi
Christine, Delphine, Martine, Renée…
À Pascal,
Alain, André, Guy, Jacques,
Jean-Patrick, Pavlik, Philippe…
Je dédie ce document, élaboré en état d’urgence, à ceux qui, en Russie et ailleurs, risquent leur liberté ou leur vie pour la vérité. Et pour la paix.
À ceux qui, en exerçant leur difficile métier, sont tombés victimes de la folie ou de l’aveuglement des hommes.
La liste serait trop longue…
Remerciements
Un grand merci à ma consoeur Renata Lesnik.
Mes remerciements vont aussi à tous ceux qui ont participé à cet ouvrage et, en particulier, à Valentina Melnikova, à l’euro-député Vytautas Landsbergis et à Françoise Spiekermeier, grand reporter.
Mes ancêtres maternels m’ont légué une certaine idée de la Russie et la passion de ce grand pays. Depuis l’enfance, le présent et l’avenir des Russes, si méconnus du reste du monde qui ne décrypte pas la slavitude, me vont donc droit au coeur. Origine oblige. Mais russophilie et lucidité ne sont pas incompatibles. De même, impossible de dissocier science et conscience ou expertise et intégrité. Tout au contraire.
Depuis la chute de l’URSS, en décembre 1991, la Russie, “homme malade” de l’Europe, se trouve à l’heure de vérité.
Voilà quelque six ans que Vladimir Poutine gouverne le pays, d’abord en qualité de Premier ministre, puis, de Président par intérim, enfin, comme Président plébiscité à deux reprises.
Avant lui, de 1985 à 1999, se succèdent deux périodes transitoires : l’ère Gorbatchev, qui ébranla l’édifice du soviétisme, et l’ère Eltsine, qui cassa l’ancien système tout en cédant à une dérive prévisible, laissant à la Russie un héritage hallucinant.
De nos jours, très incorrecte politiquement, la Tchétchénie fait partie des sujets qui fâchent. C’est pourquoi, analyser les campagnes russo-tchétchènes, dont c’est la onzième année, est un exercice difficile, voire même périlleux.
Mais, quand on exerce le métier de russologue, il devient impossible de passer sous silence un processus ayant des retombées à la fois sur le Caucase, la société russe et, qu’on le veuille ou pas, la communauté internationale.
En Russie, à l’instar des poupées russes, on retrouve toujours apparences et réalité, mensonges et vérités, désinformation, intoxication et propagande étroitement imbriquées. Ainsi, au-delà des apparences, les faits possèdent plusieurs niveaux de lisibilité.
Certes, il a été pronostiqué depuis 1996 que construire une Russie nouvelle impliquait une période autoritaire avec un leader fort, indispensable, d’après les Russes eux-mêmes, pour mettre de l’ordre dans le gigantesque chaos ambiant, en finir avec une corruption généralisée, une criminalité tentaculaire et l’immobilisme économique. Mais fallait-il, pour autant, instaurer une “démocrature”, comme disent les Russes, autrement dit une néo-dictature camouflée en démocratie ?
Et d’abord, s’agit-il d’opérations militaires ou d’un état de guerre contre le terrorisme, qui justifie tous les excès ? S’agit-il d’un conflit au vrai sens du terme, d’une guerre d’indépendance, d’une guérilla, de la résistance armée de partisans, d’une lutte anti-terroriste ou d’un mode de gouvernement ?
Quelles en sont les causes réelles ? Qui a intérêt à faire durer le statu quo ? Un espoir de paix se profile-t-il enfin à l’horizon ?
En fait, cette tranche de l’histoire russo-tchétchène moderne s’avère infiniment plus complexe qu’on ne l’a fait croire à une communauté internationale singulièrement apathique.
T comme Tchétchénieretrace l’histoire d’un peuple en quête d’identité, depuis le XVIIIe siècle – qui vit son intégration dans l’Empire russe –, jusqu’en 2005.
T comme Tchétchénien’est pas un ouvrage militant ou manichéen, mais l’analyse d’une spécialiste indépendante, réalisée à partir de travaux scientifiques, des faits et de témoignages de Russes, Tchétchènes, Français ou encore de parlementaires européens.
Par ailleurs, étant donné les prises de position – subjectives – des uns et des autres, il importe de rétablir les faits dans leur contexte afin de répondre, le plus objectivement possible, aux nombreuses questions qui surgissent à propos d’un conflit interminable aux marges de l’Europe, d’une guerre sans nom “qui n’a plus lieu”, et d’une paix qui semble impossible…
Paix plus hypothétique encore depuis le 8 mars 2005, où Aslan Maskhadov a été abattu par les Russes sans autre forme de procès. Et le Kremlin de s’en réjouir haut et fort. Mais de terribles conséquences risquent de découler de cette transformation en martyr du premier président élu de la Tchétchénie indépendante, symbole historique de la liberté. Sa mort ne peut que radicaliser la résistance tchétchène, toute prête à le venger en remplaçant ce modéré par des leaders extrémistes. Ce qui, en ce cas, embraserait à terme tout le Caucase, et mettrait la Russie à feu et à sang. L’histoire jugera…*
De toute évidence, sous les présidences respectives de Boris Eltsine et de Vladimir Poutine, la question tchétchène demeure toujours l’un des talons d’Achille de la Russie moderne. Deux conflits meurtriers de part et d’autre ; ponctués, au cours de l’année 2003, par un référendum au printemps et une élection présidentielle à l’automne – deux consultations plus que controversées, principalement organisées par le Kremlin dans le but de complaire à l’Occident. Et qui n’ont rien résolu alors même que le Président Poutine présentait le dossier Tchétchénie comme étant une affaire classée. Affirmation d’ailleurs clairement infirmée par l’attentat du 9 mai 2004, qui coûta la vie au Président tchétchène en exercice Akhmad Kadyrov, l’homme de Moscou. Cet acte terroriste, qui fit au total 32 morts et 46 blessés, condamné à la fois par la communauté internationale et l’ex-Président tchétchène Aslan Maskhadov, fut revendiqué par le chef de guerre radical Chamil Bassaïev.
Des années 1990, où l’Occident commence à entendre parler de la Tchétchénie jusqu’à l’attentat de mai 2004, qui décapita le pouvoir politique pro-russe de cette petite république, passablement désinformés, les dirigeants de l’Union européenne tout comme leurs opinions publiques ne comprirent pas grand chose à ces deux guerres russo-tchétchènes.
Certes, il serait difficile de trouver conflits plus opaques ; le second, devenu quasi clandestin, se déroule d’ailleurs à huis-clos.
En 2004, le grand reporter Andreï Babitski[1], de Radio Free Europe-Radio Liberty, reconnaît publiquement que la presse écrite et l’audiovisuel russes ont perdu le combat de la vérité de l’information en Tchétchénie. Que reste-t-il en effet de la libre transparence journalistique des périodes Gorbatchev et Eltsine ? Quasiment rien étant donné qu’à partir de 1999, l’ère Poutine marque peu à peu un net retour à la tradition soviétique caractérisée, entre autres, par un rigoureux contrôle étatique de l’information et des médias.
Pour démêler les fils de ce syndrome tchétchène, un retour en arrière s’impose.
Depuis la nuit des temps, le Caucase des origines s’affirme comme une région de mythes et de légendes.
Dès l’Antiquité, on y perpétue le souvenir des Cyclopes, ces géants doués d’une force prodigieuse, qui ne possèdent qu’un oeil unique au milieu du front. On y vénère toujours les Amazones, ces femmes guerrières, qui se gouvernaient elles-mêmes sans l’intervention d’hommes réduits au rang de simples serviteurs. Beaucoup d’historiens situent leur royaume sur les pentes abruptes du Caucase du Nord. C’est encore au Caucase que la mythologie grecque fait vivre Prométhée, enchaîné par Zeus au sommet du mont Kazbek pour avoir transmis aux simples mortels un feu subtilisé aux dieux. Supplice raffiné, un aigle déchiquetait son foie sans cesse régénéré. C’est enfin dans cette même région, dit-on, que Jason et ses Argonautes auraient mené leur quête de la Toison d’Or…
Situé entre mers Noire et Caspienne, le Caucase représente une zone de transit et de passage de la Russie vers ces mers chaudes. Seule, la chaîne montagneuse caucasienne, dont certains sommets culminent à plus de 5 000 mètres, barrière quasi infranchissable, qui représente un obstacle de taille.
De toute éternité, le Caucase évoque une sorte de “terre promise”, un lieu d’asile : les Géorgiens ou les Arméniens s’y réfugièrent bien avant Jésus-Christ, les Turcs Azéris, eux, s’y abritèrent autour du XIIe siècle. L’histoire de cette mosaïque de petits peuples, venus de partout pour se fixer au Caucase, saga interactive, étroitement imbriquée, évoque une longue épopée.
Complexité que rappellent beaucoup d’historiens dont Henry Bogdan : “Dans l’Antiquité, Pline le Jeune affirmait que pour bien administrer ces régions les Romains devaient utiliser cent trente interprètes[2] !”
Et ce n’est certes pas en vain que les Arabes désignaient le Caucase comme “la Montagne des langues”. À la variété des langues s’ajoutait d’ailleurs celle des religions, faisant du Caucase un melting pot avant la lettre, bien antérieur au creuset multiracial des États-Unis d’Amérique.
Jean-Christophe Victor explique très clairement l’implantation de ces peuples “aux cultures et aux langues disparates et qui se répartissent aujourd’hui au sud de la barrière caucasienne, entre l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Arménie et au nord, entre 7 des 21 républiques de la Fédération de Russie. Les Tchétchènes sont donc l’un de ces peuples du Caucase-Nord où ils sont installés depuis 2 000 ans. Et, comme leurs voisins ingouches, ce sont des Vaïnakhs, un groupe linguistique caucasien, qui n’est ni indo-européen, ni turc[3].”
Quant à la société tchétchène, clanique, elle apparaît des plus spécifiques.
“Contrairement à la Russie, rappelle-t-il la société tchétchène n’a jamais connu la féodalité. Elle forme même une société sans classes, voire sans État, un peu comme une société autogérée où chaque groupe possède son autonomie sans qu’il ne puisse rien imposer à son voisin.”
Divisée en groupes communautaires, les tuhums, lesquels coiffent eux-mêmes différents clans, ou teïps, la société tchétchène, bâtie sur de très anciennes solidarités, est cimentée par elles. En effet, “ces clans, portent le nom d’une montagne ou d’un lieu géographique, ses membres n’étant pas liés par le sang, mais plutôt par des objectifs militaires ou commerciaux. Et, en situation extrême, ces clans réagissent de façon solidaire[4].”
En Tchétchénie, l’appartenance clanique reste donc un facteur national de cohésion car la fidélité de l’individu au clan passe avant toute autre considération de même que les lois claniques ont toujours primé sur les impériales ou les fédérales, qu’elles soient russes, soviétiques ou soviéto-russes, comme aujourd’hui, “même si, de nos jours, les liens interclaniques s’affirment beaucoup plus modernes que par le passé” précise Valentina Melnikova, leader de l’ONG des Mères de soldats russes.
Outre la langue et la culture, l’autre facteur de cohésion identitaire reste bien sûr la religion.
“Le Caucase du Nord est aussi un centre de tourisme de montagne dont le lieu privilégié est le mont Elbrouz (5 642 m), évoque Vladimir Fédorovski. Ces montagnes pittoresques furent immortalisées par le poète Mikhaïl Lermontov (18141841) qui leur consacra son roman Un héros de notre temps[5].”
Ce grand poète russe contemporain de Pouchkine, fut d’ailleurs tué en duel dans cette région à l’âge de 27 ans.
Et Fédorovski de poursuivre :
“La région, autrefois nommée ‘les Eaux minérales du Caucase’, est connue pour l’ensemble de ses stations thermales fondées à la fin du XVIII e et devenues à la mode au XIXe. Vous y trouverez 250 établissements thérapeutiques. De nombreux curistes viennent profiter des bienfaits de ses 30 sources riches en hydrogène sulfuré qui ont la particularité de teinter de rouge la peau, comme à la station thermale de Staraïa Matsesta dont les sources étaient déjà connues de Grecs, des Romains et des Turcs.”
Pour les écrivains russes de l’époque, le Caucase représentait une possibilité de villégiature exotique. Un lieu de dépaysement benéficiant d’un climat subtropical clément, d’une végétation luxuriante. Une exaltante source d’inspiration propice à la création littéraire.
“Tolstoï aurait pu reprendre cet itinéraire, Dumas également, à l’heure où le couchant inonde la Montagne Noire. […] Le Caucase du Nord est aussi une image mythique, celle des Cosaques, qui inspira la grande littérature russe de Pouchkine à Tolstoï, l’épopée de Cholokhov, Le Don paisible, de nombreux thèmes musicaux pour Moussorgsky et Chostakovitch et des modèles au peintre Répine. […] Les vieilles villes cosaques Novotcherkassk, Rostov-sur-le-Don, Krasnodar et Vladikavkaz conservent des monuments du XVIIIe et XIXe siècles relatant cette civilisation inédite et son architecture flamboyante[6].”
Sans compter que cette région, à la croisée de plusieurs mondes, revêt encore, à l’heure actuelle, une importance stratégique.
“Montagne-refuge, lieu de passage ou de séjour de populations semi-nomades qui s’y sédentarisèrent, carrefour de civilisations à la limite du monde slave et du Proche-Orient ; ainsi se présentaient les pays du Caucase à la fin du XVIIIe siècle au moment où la Russie prend pied dans le piedmont précaucasique”, résume Henry Bogdan[7].
Dès cette époque, les peuples caucasiens apprennent donc à pratiquer la résistance. Tchétchènes en tête. Pour s’en convaincre, il n’est que de se référer à leur passé en lisant Sophie Shihab : “Les historiens datent de 1783 le début de la résistance organisée des peuples autochtones du Nord-Caucase – et notamment des Tchétchènes –, à la conquête russe[8].”
Il faut dire que le rêve d’une République musulmane au coeur du Caucase ne date pas d’hier.
Il existait déjà, à la fin du XVIIIe siècle, sous la conduite du cheikh Mansour qui pratiquait un “soufisme combattant” nourri par la résistance contre les Russes. Plus tard, dans les années 1850, sous la bannière du légendaire Chamil, imam daguestanais soufi, les Tchétchènes combattaient le pouvoir tsariste.
Au XIXe siècle, “lorsque les grands écrivains russes commencèrent à témoigner de leur fascination devant l’intransigeant amour tchétchène de la liberté, le général Ermolov, adepte de la politique de la terre brûlée, parlait déjà de peuple malfaisant avec lequel il ne fallait jamais négocier. […]
Après l’écrasement de Chamil vint en effet le temps de la chasse aux ‘derniers nids de bandits’. Puis celui des révoltes sporadiques, y compris après la Révolution bolchevique. Durant la Guerre civile, les Tchétchènes luttèrent contre les Blancs, puis, contre les Rouges. Ils créèrent, en1918, un Émirat indépendant au sein d’une ‘République des peuples montagnards’ qui comprenait tous ceux qui, sur le versant nord du Caucase, font aujourd’hui partie de la Fédération de Russie. Reconnue par l’Allemagne, l’Azerbaïdjan et la Turquie, cette République fut encore plus éphémère que ses trois soeurs de transcaucasie (Azerbaïdjan, Arménie, Géorgie), aujourd’hui indépendantes. Mais le souvenir en reste vivace, de même qu’un sentiment d’injustice : ces ‘peuples montagnards’ sont les seuls de l’ex-URSS à ne pas avoir retrouvé leur statut de 1918[9].”
Rappelons, en anticipant, que c’est probablement l’une des raisons qui incita, à tort ou à raison, Djokhar Doudaev à proclamer l’indépendance de sa république. Indépendance attendue et légitime aux yeux des Tchétchènes qui n’ont jamais renoncé à leur identité.
Au XXe siècle, sous l’Empire soviétique, toujours forts de leurs solidarités clanique et religieuse, les Tchétchènes se signalent par des soulèvements récurrents, notamment en 1921, 1924, 1928 et 1937.
Depuis la conquête du Caucase par les armées tsaristes, si cette région n’a jamais cessé d’être une véritable “poudrière”, c’est l’ère soviétique qui reste, de loin, la plus meurtrière, surtout entre 1943 et 1953.
Déportés jusqu’au dernier, femmes et enfants compris, les peuples de “traîtres” tels les Karatchaïs, les Balkars, les Ingouches, les Ossètes et les Tchétchènes, n’oublieront pas de si tôt la barbarie du NKVD (ancêtre du KGB) à leur égard.
De nos jours, d’aucuns reprochent encore aux Tchétchènes, ces perpétuels insoumis, “leur attitude pro-nazie lors de la Seconde Guerre mondiale”. Furieux de la résistance de cette minorité au régime, désastreuse pour sa gloire personnelle, déterminé à en finir avec cette menace permanente, Staline décrète la déportation du peuple tchétchène en Sibérie et au Kazakhstan. Raison officielle : “collaboration avec l’envahisseur”. Au moins 200 000 Tchétchènes, soit un bon tiers de la population de l’époque (entre 600 000 et 700 000) n’en reviendront pas.
Le professeur Georges Charachidzé, de l’INALCO, décrit le processus de ces déportations massives :
“Encerclés, capturés par les troupes du MVD (le KGB d’alors), entassés dans des wagons à bestiaux (il en fallut 40 000 !), ils furent parqués dans des ‘zones spéciales de peuplement’ au Kazakhstan, en Kirghizie, en Ouzbékistan.
Les opérations s’échelonnèrent de décembre 1943 à janvier 1945 mais elles se déroulèrent avec une grande célérité. […] Au total, un million d’êtres humains prirent ainsi le chemin des ‘campements’ asiatiques. […]
La raison invoquée tient en un seul mot : ‘trahison’. Une partie de la population étant accusée d’avoir collaboré avec l’occupant nazi, chaque pays dans son entier devait disparaître. Or, les faits démontrent l’invraisemblance d’une telle ‘culpabilité’ généralisée. À l’époque, il ne restait plus dans les villages que les vieillards, les femmes et les enfants. Tous les hommes valides étaient sur le front, dans les rangs de l’Armée rouge, occupés à combattre la Wehrmacht. Quels étaient donc ces ‘dangereux collaborateurs’ arrêtés et déportés en 1943 et 1944 ? […]
En outre, l’avance allemande n’avait pas couvert la totalité du Nord-Caucase, dont une bonne partie a échappé à l’occupation, justement parmi les peuples déplacés, punis d’un crime que beaucoup avaient été dans l’impossibilité de commettre[10].”
Certes, il y eut, en URSS comme ailleurs, “des collaborateurs traîtres à la patrie” ; mais, il faut reconnaître que, quantitativement, ils furent peu nombreux.
À l’instar d’autres spécialistes, Sophie Shihab apporte un éclairage précieux sur le Nord-Caucase en proie à la Seconde Guerre mondiale :
“La réaction à l’avancée des troupes nazies y fut semblable à celle des Baltes et des Ukrainiens : une partie des chefs nationalistes répondirent aux sirènes d’Hitler et des hommes furent enrôlés dans l’armée allemande. Mais les Tchétchènes furent parmi les moins concernés de tous, pour la simple raison que la Wehrmacht n’a jamais atteint leur territoire, s’arrêtant à Mozdok, à quelques kilomètres de la frontière. Il est vrai qu’une nouvelle grande révolte éclata alors, et qu’elle trouva des relais dans la nomenklatura tchétchène locale, notamment en la personne d’Abdourahman Avtorkhanov : sur le point d’être découvert, celui-ci réussit à fuir chez les Allemands et leur soumit un projet de Tchétchénie alliée mais indépendante, qu’ils rejetèrent[11].”
Par la suite, même la déstalinisation et “l’amnistie” les réhabilitant, en 1957, sous Nikita Khrouchtchev – qui permit le retour au pays des rescapés –, ne suffira pas à faire oublier, aux Tchétchènes, leur tragique destin. Ces anciennes plaies ne s’étant jamais cicatrisées, l’âme de ce peuple en garde encore de profondes blessures.
Certains, d’ailleurs, comme le général Bélozérov, patron du KGB en Tchétchénie dans les années 1970, reconnaissent les erreurs du régime :
“Je reste fermement convaincu que l’État et le Parti ont mené une politique erronée à l’égard des peuples tchétchène ou ingouche jusqu’en 1980…”
En effet, les autorités soviétiques n’ont jamais voulu prendre en compte la religiosité de ces ethnies, se bornant à combattre leur foi musulmane avec un acharnement aveugle. Au point qu’en 1974, plus aucune mosquée n’existait dans la capitale, Groznyï (le Terrible)[12]. Par conséquent, les croyants se voyaient dans d’obligation de se rassembler en grand secret dans des maisons de prière gardées par des détachements de jeunes en armes.
Il importe donc de ne pas sous-estimer le lourd contentieux d’antagonismes, de rancoeurs et de haines mêlés, qui oppose de longue date les pouvoirs russe et soviéto-russe à l’ensemble des petits peuples du Caucase. En effet, avant leur intégration forcée dans l’Empire russe, ces derniers vivaient librement sur leurs terres en pratiquant leurs langues tout en se transmettant leurs patrimoines culturels spécifiques.
Il faut également savoir, ipso facto, que l’actuelle société tchétchène, en état de guerre depuis plus de dix ans, reste clanique et que les aléas des deux derniers conflits n’ont en rien affaibli la puissance ou l’autorité de ces teïps.
Par conséquent, au XXIe siècle, il serait temps de renoncer une bonne fois aux clichés comme aux analyses manichéennes – aussi irréalistes qu’utopiques – qui prévalent en Europe depuis des décennies. Une Europe décidément aux antipodes du monde slave et de l’exception russe.
Il importe enfin que les Occidentaux intègrent une réalité incontestable : cela fait très longtemps que le Caucase s’avère une zone de non-droit, où racket, enlèvements de civils contre rançons, viols, disparitions inexplicables, exécutions sommaires, exactions diverses, sans oublier les juteux trafics, se multiplient en toute impunité. Enfin, une zone où le kidnapping – criminel et non pas politique – représente une industrie extrêmement florissante, un vrai business de professionnels, aux niveaux fédéral ou local.
Les Russes le reconnaissent volontiers, il leur arrive d’adopter un comportement non civilisé, voire même de se conduire en barbares. En face, les combattants tchétchènes ne sont pas tous des anges. Ainsi, nier l’existence, en Tchétchénie comme dans le reste du Caucase, de bandes organisées serait totalement absurde.
Selon le ministère russe de l’Intérieur, en 1998, ces bandits auraient pris en otages 1 415 civils ou militaires en échange de rançons allant de 20 000 dollars pour un simple soldat à 15 millions de dollars pour un officier supérieur, tel Chpigoune, général du MVD. Eléna Maasiouk, grand reporter de la télévision, fut échangée contre 2 millions de dollars. Mais pour libérer Vlassov, le représentant de Boris Eltsine au Caucase, il fallut payer quelque 7 millions de dollars.
Dans cette région, prospère encore un gigantesque marché d’esclaves implanté à un endroit stratégique. Le 17 septembre 2004, par exemple, un homme de 68 ans, originaire de Rostov-sur-le-Don (sud de la Russie), enlevé à l’été 1992 et retenu prisonnier dans la république russe d’Ingouchie, a été libéré grâce à une opération conjointe du FSB local, du renseignement militaire, le GRU, ainsi que des ministères de l’Intérieur et de la Défense.
Aussi curieux que cela puisse paraître, après avoir réussi à imposer Maskhadov comme Président aux Tchétchènes à travers une élection régulière, les Russes ne lui accordèrent jamais l’assistance réclamée pour neutraliser ces bandes. Le Kremlin l’aurait-il abandonné en pleine connaissance de cause ?
Autre question restée sans réponse : pourquoi, les Occidentaux – notamment les Américains dont plusieurs citoyens furent enlevés et assassinés au Caucase –, n’ont-ils jamais exigé du pouvoir fédéral russe des mesures concrètes contre les bandits tchétchènes et autres au nom des droits de l’Homme ?
Pourtant, dès lors que des ressortissants d’états occidentaux sont enlevés ou tués en territoire tchétchène, il ne s’agit plus d’affaires strictement internes à la Russie…
Pour comprendre ce phénomène séparatiste et démêler l’imbroglio tchétchène, il faut remonter à la source.
En août 1990, Boris Eltsine amorçait une bombe à retardement susceptible de catalyser l’implosion de la Russie en lançant un conseil quelque peu démagogique : “Prenez autant de souveraineté que vous voulez.” Or, à l’époque, pour accéder à la présidence du pays, le leader russe avait impérativement besoin du soutien actif des responsables régionaux.
à peine sa petite phrase explosive énoncée, le syndrome tchétchène se trouvait sur les rails.
Officiellement, selon la Constitution du 12 décembre 1993, la structure étatique de la Russie n’est pas homogène. En fait, la Fédération russe se compose de quatre-vingt-neuf entités administratives, territoriales ou nationales, réparties comme suit : vingt et une républiques, quarante-neuf régions (oblast), six territoires (kraï), une région autonome juive (dont la capitale est Birobidjan), deux villes fédérales : Moscou et Saint-Pétersbourg, plus dix districts autonomes (okroug). Pour simplifier, toutes ces entités sont désignées comme des ‘Sujets de la Fédération’[13].”
“En réalité, précise l’économiste Gavrilov, de l’Académie des Sciences russe, on devrait parler de quatre-vingts sujets au lieu de quatre-vingt-neuf puisque neuf okroug s’intègrent dans d’autres structures : une République et huit régions.”
Malgré les complications inhérentes à ce jeu de construction, il suffit de savoir “qu’un sujet peut en cacher un autre” afin de gérer au mieux cette gigantesque complexité territoriale, ce qui ne peut aller sans difficultés s’agissant de l’héritage du régime soviétique. Or, l’existence même d’une quinzaine de sujets nationaux au sein d’un pays comptant une centaine d’ethnies place donc ces dernières en état d’infériorité et fait planer au-dessus d’elle une constante menace séparatiste.
Plus encore que par le passé où le Tchétchène était assimilé à un bandit de grand chemin, depuis la présidence Eltsine, aux yeux du pouvoir russe de la Russie post-soviétique, la Tchétchénie est considérée comme un très mauvais “sujet”.
Le 1er novembre 1991, fort de ce blanc-seing d’Eltsine, sans en aviser personne, Djokhar Doudaev, fraîchement élu président de la Tchétchénie, proclame l’indépendance de sa petite république. Auto-proclamation jugée aussitôt illégale par Moscou, qui décrète l’état d’urgence.
En décembre 1991, lors de l’implosion de l’URSS, par voie de référendum, l’Ingouchie choisit de se séparer de sa jumelle, mettant fin à la République de Tchétchéno-Ingouchie pour demeurer dans le giron de la Fédération de Russie.
