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Virginie Baudet est serveuse au Bouddha Boudoir, un bar branché de la capitale dont la déco regorge de bouddhas. Elle a beau y travailler depuis cinq ans, elle ne s’est jamais demandé ce qui se cache derrière ces statues nonchalantes au petit sourire en coin.
Elle décide soudain de mener l’enquête avec le seul outil qu’elle ait à sa disposition : internet. Après avoir dévoré des blogs spirituels plus ou moins douteux, Virginie croit deviner que la méditation est le meilleur moyen d’entrer en contact avec Bouddha. Elle se met alors à méditer, avec acharnement mais sans grand succès. Lorsque les méditations guidées de YouTube ne suffisent plus, Virginie s’aventure dans les cours de gourous plus farfelus les uns que les autres.
Au fil d’enseignements suspects et de rencontres improbables, Virginie change pourtant peu à peu de regard sur son copain Lucas, son patron Jack, sa collègue Magalie et sur tout ce qui l’entoure. C’est alors qu’une voisine en détresse lui présente un guide spirituel des plus inattendus sous les traits d’un enfant de 4 ans.
En s’engageant sur le chemin de l’Éveil, Virginie ne se doute pas des conséquences sociales qu’implique un tel voyage. Et si la pleine conscience était aussi le début de la fin ?
Un roman décapant qui interroge les codes sociaux et vous assure de passer un bon moment !
EXTRAIT
Je m’appelle Virginie Baudet. J’ai vingt-cinq ans et j’étais serveuse dans un bar. Le bar en question s’appelle le Boudha Boudoir. J’ai été serveuse là-bas pendant plusieurs années, cinq précisément. Et je n’ai rien vu venir. Franchement, je n’ai pas calculé l’enchaînement des événements et je ne sais plus exactement comment tout ça a commencé. Mais si je me souviens bien, c’était un soir de service. Un soir comme un autre.
Au Boudha Boudoir, je faisais des horaires de nuit, de 18 heures à 4 ou 5 heures du mat’ en général. C’est un bar branché du 11e arrondissement de Paris. Et tous les soirs c’est plein. Et toute la déco, c’est des boudhas. Juste des boudhas. Partout des boudhas. Que des boudhas.
Les gens adorent cet endroit, ils adorent les boudhas. Ils sont même prêts à payer trente balles un cocktail juste parce qu’il y a des boudhas. Ça doit les détendre de boire avec l’approbation d’une divinité. Finalement c’est décalé, c’est un peu comme si on se mettait une murge avec le Christ dans un igloo. Pourquoi pas.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Une Bridget Jones à la française, en somme, et qu’on prendrait bien comme copine. -
Céline Vivier, Livres et Fourneaux
Le ton est simple, naturel mais travaillé aussi, et on le perçoit dès l’incipit. -
Daniel Fattore
Ce roman est époustouflant du début à la fin. Une véritable tornade. -
aumilieucoule.org
J’ai refermé ce livre avec le sourire aux lèvres. -
Annedu34, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Elsa Levy a plus d’une corde à son arc. Auteur d’un essai remarqué intitulé
Je de société en 2015, elle a aussi écrit des billets d’humeur, tenu un blog et même rédigé des piges sur la thématique environnementale. Elle est également plasticienne et comédienne. À travers ses multiples réalisations artistiques, elle questionne de façon impertinente et radicale la comédie des apparences en société.
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Seitenzahl: 219
Veröffentlichungsjahr: 2017
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À Léonard et Leah
Je m’appelle Virginie Baudet. J’ai vingt-cinq ans et j’étais serveuse dans un bar. Le bar en question s’appelle le Bouddha Boudoir. J’ai été serveuse là-bas pendant plusieurs années, cinq précisément. Et je n’ai rien vu venir. Franchement, je n’ai pas calculé l’enchaînement des événements et je ne sais plus exactement comment tout ça a commencé. Mais si je me souviens bien, c’était un soir de service. Un soir comme un autre.
Au Bouddha Boudoir, je faisais des horaires de nuit, de 18 heures à 4 ou 5 heures du mat’ en général. C’est un bar branché du 11e arrondissement de Paris. Et tous les soirs c’est plein. Et toute la déco, c’est des Bouddhas. Juste des Bouddhas. Partout des Bouddhas. Que des Bouddhas.
Les gens adorent cet endroit, ils adorent les Bouddhas. Ils sont même prêts à payer trente balles un cocktail juste parce qu’il y a des Bouddhas. Ça doit les détendre de boire avec l’approbation d’une divinité. Finalement c’est décalé, c’est un peu comme si on se mettait une murge avec le Christ dans un igloo. Pourquoi pas.
Et ce soir-là, moi, comme d’habitude, je servais les clients. Ils étaient installés dans des sofas en velours violet. Entre de gros coussins roses. Avec des Bouddhas brodés dessus. Brodés d’une sorte de fil d’or, mais en toc. Dans n’importe quel autre endroit on trouverait ça de mauvais goût, les canapés en velours violet et les coussins rose bonbon, mais là, avec des Bouddhas dans chaque recoin du bar, tout le monde trouve ça charmant. C’est vrai que c’est pas laid. Je crois que c’est même ce qu’on appelle du design, en tout cas ils ont payé une designer une blinde pour faire la déco.
Aux toilettes aussi il y avait des Bouddhas. Partout, au-dessus de la chasse d’eau, en porte-savon, gravés dans le sol, autour des miroirs. Un jour, je les ai même comptés. Rien que dans le hall d’entrée, entre les grandes statues, les miniatures, les dessins, les tapisseries, il y a dix-sept Bouddhas. Rien que pour le hall. Et je ne compte pas les logos sur la carte des boissons, les verres, les plateaux, les cartes de visite, etc. Alors dans un bar sur trois niveaux, je vous laisse deviner l’ampleur du truc. Ça en deviendrait presque anxiogène. Surtout que même si Bouddha est une sorte d’adepte du silence, au bar, tous les soirs on avait un DJ qui passait de la musique à plein volume. Et si on voulait, on pouvait même acheter la compil’ de Bouddha. Une hôtesse la vendait à l’entrée. L’hôtesse d’accueil, elle, elle devait même se coller un sticker rouge sur le front, à l’emplacement du troisième œil. Heureusement, moi je n’étais pas obligée. Mais le pire, c’est que ça lui allait bien, à la nana, son truc collé sur le front.
Ce qui est bizarre, c’est que je me suis retrouvée au Bouddha Boudoir comme j’aurais pu me retrouver à être serveuse dans une brasserie ou une pizzeria. Je suis passée devant un jour, par hasard – enfin je dis ça, mais je sais très bien qu’il n’y a aucun hasard –, et j’ai juste trouvé le nom sympa à prononcer. C’est tout. Bouddha Boudoir, c’est joli. « Tu bosses où ? » « Moi ? Au Bouddha Boudoir. » Ça pète bien, non ?
Alors je suis entrée et ils m’ont embauchée en me demandant de commencer le soir même. Quand on travaille entourée d’autant de Bouddhas, au début on n’y fait pas vraiment attention. Franchement ça aurait été des cygnes empaillés, des canards en bois ou des statues d’art contemporain, pour moi c’était pareil. Je me concentrais sur le service, les clients, le nettoyage, le boulot, quoi. En fait, les Bouddhas, on ne les voit même pas, ils font partie du mobilier. D’ailleurs ce sont des meubles ! Juste après le hall, il y a un Bouddha qui fait office de commode, à l’angle. Il a des tiroirs sur les côtés et on y range les clés, les pass, les cure-dents aussi. Et moi, honnêtement, je n’en avais rien à cirer non plus de l’aspect divin du truc. Je voyais juste une sorte de grosse feignasse souffrant d’obésité morbide, toujours en tailleur, les yeux fermés, l’air constipé. Surtout celui qui est installé à l’entrée des chiottes, ça donne le ton quand même. De toute façon, je crois que je n’ai jamais aimé la tête de Bouddha. Elle ne me revenait pas. Je ne sais pas, mais ce n’est pas mon truc. Parfois j’avais carrément envie de l’insulter. Genre, j’avais envie de lui gueuler dessus « Allez, debout, Bouddha ! Bouge ton cul ! ». C’est vrai, il prend une place pas possible, et c’est horripilant, en tant que serveuse, d’avoir à courir dans tous les sens comme une damnée et de voir ce couillon assis là continuellement, en tailleur, avec son petit sourire en coin. À la fin je prenais ça pour de la provocation. Et en un sens, c’est de la provocation. On n’a pas tous le luxe de pouvoir passer sa vie assis, le crâne rasé, sous un arbre.
Donc, en gros, au bout de cinq ans, Bouddha me sortait par les yeux. Parce que contrairement à lui, moi je les avais bien ouverts, les yeux. Justement. Ce soir-là, je devais courir plus que d’habitude parce que Magalie, la nana qui bossait avec moi au premier étage, était malade. Elle aussi, elle devait se faire des overdoses de Bouddha. Du coup, j’avais demandé à mon responsable Jack – en fait il s’appelle Jean-Jacques, je l’ai vu sur sa carte d’identité une fois, mais pour se donner un genre, il se fait appeler Jack ; il se la joue pas mal avec ses cheveux en bataille et sa petite moustache. Il faut dire qu’il est bel homme, et dans d’autres circonstances il aurait pu me plaire… Bref, j’ai demandé à Jack qu’on ajoute quelqu’un avec moi à l’étage, car sinon c’était ingérable. Surtout un samedi soir. Le samedi soir, c’est du non-stop. Surtout que moi je ne sais pas faire les cocktails, du coup à chaque commande je devais aller soit au bar du rez-de-chaussée, soit à celui du deuxième étage pour récupérer les commandes. Et toute la soirée, cet emplumé de Jack m’a fait croire qu’une extra allait arriver d’un instant à l’autre. Alors qu’en fait, à 23 heures j’étais toujours toute seule, et là j’ai bien compris qu’il me baladait.
Il m’a filé un coup de main rapide le temps que je puisse aller me griller une clope dans la cour de derrière. D’ailleurs, même dans la cour – pourtant les clients n’y ont pas accès – le cendrier, c’est un gros Bouddha. On écrasait nos cigarettes sur son crâne en résine. J’ai fumé deux clopes d’affilée et je suis vite remontée. Sauf qu’en partant, j’ai fait un faux mouvement, je ne sais pas comment, mais j’ai accroché le coude du Bouddha-cendrier avec mon collant. Au niveau du genou. Parce qu’au Bouddha Boudoir on est obligées de travailler en jupe. Et en talons aussi. Il y a des filles que ça dérange, mais moi ça m’est égal. En tout cas, j’avais complètement filé mon collant à cause d’un morceau de résine mal poncé, et j’avais un trou énorme. La preuve, on voyait davantage la couleur de ma peau que celle du collant tellement la fibre s’était désagrégée. On aurait dit qu’elle s’était évaporée.
Toujours est-il que je ne pouvais pas continuer le service avec ce collant, c’était un truc à se faire virer, du coup je suis remontée, j’ai prévenu Jack que je devais faire un rapide détour par les vestiaires pour me changer et j’ai pris l’ascenseur de service pour aller au deuxième sous-sol. C’est là que se trouvent les vestiaires.
En arrivant en bas, j’ai longé le couloir qui mène aux casiers. C’est un long couloir mal éclairé, je n’aime pas du tout m’y retrouver seule. J’entre dans les vestiaires, j’ouvre mon casier et je le fouille dans tous les sens, mais manque de bol, je n’avais pas de collant de rechange. J’étais pourtant sûre d’en avoir mis un de côté. Du coup, j’enlève le vieux et je me dis que je vais finir mon service sans collant. Ça ne change pas grand-chose, en plus, j’étais à peu près épilée. Je dis à peu près parce que c’était pas nickel du jour même mais avec la lumière tamisée du bar on n’allait y voir que du feu. Je ferme mon casier, je ressors des vestiaires, je retraverse le couloir mal éclairé, et là, dans une petite alcôve avant l’ascenseur, un petit recoin dans lequel on range quelques cartons ou les stocks de serviettes neuves, des trucs comme ça, je vois un Bouddha cassé en deux. Posé là, tout seul, comme un con, la tête coupée. La tête posée au niveau de ses pieds. C’était assez impressionnant, en fait. Dedans c’était du plâtre. Je le regarde tout en appelant l’ascenseur. Et je ne sais pas ce qui m’a pris mais j’ai chopé la tête. La tête de Bouddha. Elle pesait une tonne, et je suis allée la mettre dans mon casier. J’ai bien fermé le cadenas et je suis remontée. Vraiment, je ne sais pas ce qui m’a pris.
J’ai continué mon service en me demandant ce que je venais de faire. Je ne savais pas si c’était une grosse connerie ou si c’était juste drôle. Ou peut-être rien. En tout cas, j’ai fini mon service avec une certaine hâte et j’ai rangé la salle à toute berzingue. J’étais pressée de retourner aux vestiaires, prendre la tête de Bouddha et rentrer chez moi. Quand tout a été enfin nickel, il devait être environ 4 heures et demie du matin, j’ai signalé à Jack que j’avais terminé. Il m’a félicitée pour le service et il m’a donné une enveloppe. Dedans il y avait deux cents euros en cash pour me remercier de m’être démenée toute seule. Je n’aime pas quand il fait ça, j’ai l’impression d’être une pute. Deux cents euros c’est beaucoup quand même.
Bref, je prends l’enveloppe sans me faire prier, je le remercie et je m’empresse de redescendre aux vestiaires. Je me suis dépêchée pour que personne ne me voie, il y a des caméras partout dans le bar, sauf au niveau des vestiaires. J’ai récupéré la tête de Bouddha, je l’ai emballée dans mon manteau et je suis sortie.
J’ai pris un taxi devant le bar, comme d’hab’, on n’a pas trop le choix pour rentrer à 5 heures du mat’. Parfois on le partage avec Magalie, on n’habite pas loin, mais ce soir-là je n’avais personne avec qui le prendre. Il y a trois autres filles qui bossent au bar mais on ne se parle jamais. En fait on ne parle qu’avec la personne qui bosse au même étage. Parfois aussi, mon copain Lucas passe me chercher à scooter. Mais c’est rare. Lui travaille le jour, à La Poste. Il est au guichet. Donc c’est compliqué de se voir. Mais de temps en temps ça le prenait, il se levait tôt, on passait un moment ensemble et il partait travailler. Mais ce soir-là il ne devait pas venir. Et c’était mieux comme ça, j’avais envie de finir la nuit avec ce morceau de Bouddha. Le morceau le plus important, la tête.
Une fois chez moi, j’ai posé la tête du Bouddha sur la table basse. J’étais en sueur, j’avais le bras en coton tellement elle était lourde. Parce que j’ai quand même six étages sans ascenseur à monter pour arriver dans mon appartement. J’étais tout excitée. Je trouvais ça dingue d’en avoir un chez moi. Je n’en revenais pas. C’est bizarre, mais de l’avoir ici, ça lui donnait de la valeur. Et à l’appart’ aussi, je crois.
Je me suis assise sur le canapé et j’ai allumé une cigarette. J’ai fixé Bouddha au moins une heure. Peut-être plus, je ne sais plus. Pendant ce temps je fumais clope sur clope. Je ne sais pas pourquoi mais de l’avoir dans mon studio, ça changeait tout. Je le regardais d’un air intrigué, je crois que j’étais un peu émue. Je ne sais pas ce qui se passait dans ma tête exactement, ça se passait ailleurs, peut-être.
Au bout d’un moment j’ai allumé mon ordi et je me suis mise à faire des recherches sur internet. Je ne suis pas très douée avec l’ordinateur, je n’aime pas trop ça, je n’y comprends rien. Ça faisait cinq ans que je bossais entourée de Bouddhas mais je n’avais jamais eu l’idée, ni même l’envie, de m’intéresser à lui. Et là, il fallait que je sache.
Du coup, j’ai lu un tas de trucs, des blogs, des textes du dalaï-lama, j’ai visionné des tonnes de vidéos de méditation. Je voulais tout comprendre. Tout. Je me suis même retrouvée à dessiner des points de couleur correspondant aux chakras sur mon mur, celui juste en face du canapé, et je méditais. J’ai essayé de méditer jusqu’à midi. Sans m’arrêter. Comme ça, presque six heures d’affilée. Parce qu’en fait, je venais de lire que pour prendre contact avec Bouddha il fallait méditer. Alors je méditais, sans vraiment savoir ce qu’il fallait faire, mais je ne pouvais plus m’arrêter d’essayer. Je suivais les instructions, comme « écoutez votre respiration », « comptez vos respirations », « prenez de profondes inspirations », « un, deux, trois, soufflez lentement », « soyez ici et maintenant », « ressentez le calme intérieur », « laissez vos pensées passer comme des nuages, ne les fixez pas, ne les rejetez pas, ne les jugez pas ». À midi j’étais crevée, j’avais la tête à l’envers, comme si j’avais la gueule de bois. J’avais comme des petits vertiges aussi. Et je reprenais le service à 16 heures.
Je suis partie de chez moi à la dernière minute, j’étais épuisée mais réveillée. Je suis arrivée au boulot, je suis allée me changer en bas comme d’habitude, je suis montée au premier étage et là, tout d’un coup, je me suis mise à ne plus voir les Bouddhas comme avant. Ils avaient tous l’air vivant, en quelque sorte. On aurait dit qu’ils étaient incarnés ou qu’ils allaient bouger d’un instant à l’autre. C’est bizarre, mais en regardant de plus près, j’avais même l’impression que leurs yeux n’étaient pas complètement fermés. Je ne sais pas, c’est comme si derrière leurs paupières je pouvais voir leurs regards. Plein de regards.
J’ai croisé Jack et dans la seconde il m’a demandé si je n’avais pas vu un Bouddha cassé, en bas, la veille. Alors je lui ai dit, comme ça, du tac au tac « Ah oui, mais je pensais que ça allait à la benne alors j’ai jeté la tête aux ordures, mais le corps était trop lourd, j’ai pas pu ». Parce que je me suis dit que de toute façon les ordures avaient été ramassées, il ne risquait donc pas de vérifier.
Là je me souviens, il a pris son air embêté pour dire un truc comme « Oh non, zut, merde, fait chier ». En gros, quoi. Puis il a dit « T’inquiète, c’est pas grave ». J’ai compris plus tard qu’il voulait tenter de le rafistoler, parce que ça coûte un bras, en fait, ces statues à la con.
Je suis allée préparer la salle, ce soir-là je devais couper des fruits pour les cocktails. Ils sont pénibles à faire, les cocktails, il y a plein de trucs dedans, mais heureusement je ne m’en occupe pas, c’est Magalie qui les fait. Elle est arrivée en retard, tellement en retard que je me suis retrouvée à couper les fruits. Magalie arrive toujours en retard. Même pendant le service, en général elle reste derrière le bar, mais les quelques fois où elle arrive à une table, on dirait qu’elle arrive en retard. Je ne sais pas comment elle se débrouille mais elle donne toujours l’impression d’être en retard, même quand elle ne l’est pas. Autre spécificité de Magalie, elle est toujours très mal coiffée. Elle a une frange très courte, de deux centimètres, je dirais. Mais ça lui va bien. C’est comme sa couleur de cheveux. Une sorte de blond décoloré « fait maison ». Sur n’importe qui d’autre on se dirait que c’est raté, mais sur elle c’est chic. Je ne sais pas comment elle fait, elle est à l’arrache de la tête aux pieds, jusque dans son sang c’est le bordel, mais c’est classe. Et elle a une énorme poitrine, même si elle est toute menue. Un jour elle m’a avoué que c’étaient des faux seins. Elle a cinq ans de plus que moi et du coup je la considère un peu comme une grande sœur, mais ce n’est pas vraiment une grande sœur non plus. Je ne sais pas comment dire mais je crois que c’est plus fort quand on apprécie quelqu’un mais qu’on n’est pas de la même famille. Je l’aime bien, Magalie.
En tout cas, en arrivant elle est venue aussitôt s’excuser de m’avoir plantée la veille sans prévenir, mais je ne lui en voulais pas du tout. Au contraire, sans elle, il n’y aurait pas eu la pause cigarette éclair, le collant filé à cause du coude de Bouddha, donc il n’y aurait pas eu les vestiaires et donc il n’y aurait pas eu tout le reste. Alors j’ai voulu la rassurer. Mais j’ai surtout eu envie d’avoir son point de vue sur Bouddha. Je crois que je lui ai dit :
— T’inquiète, ça s’est super bien passé. Au fait, je me demandais, t’en penses quoi de Bouddha, toi ?
— Comment ça, j’en pense quoi ?
— Oui, t’en penses quoi ? Quand tu le regardes, tu te dis quoi ?
— Ben rien. Qu’est-ce que tu veux que je me dise ? Qu’il est gros ? Que c’est pas mon genre de mec ? Magalie a éclaté de rire et elle s’est barrée. En tout cas, je me dis qu’il n’est pas net ! Un peu comme toi !
J’ai pensé « Pas net, comme moi ? ». J’avais donc une sorte de point commun avec lui. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a fait plaisir.
J’ai fait mon service comme d’habitude, c’était dimanche, donc heureusement c’était plus calme, je pouvais me concentrer sur Bouddha. J’apportais les boissons aux clients et je dévorais les Bouddhas des yeux. J’ai failli tomber plusieurs fois, d’ailleurs, je me souviens, j’étais vraiment déconcentrée. Ou concentrée, mais sur lui. J’étais comme hypnotisée par sa présence. Et comme il y en avait partout… Même quand Magalie me parlait de derrière le bar et que je l’écoutais me raconter ses histoires de cul, je ne la regardais pas vraiment, je fixais le Bouddha juste derrière la caisse. Celui dans lequel on met nos pourboires.
À la fin du service, Lucas est venu me chercher. On est arrivés chez moi, il s’est installé sur le canapé avant même que j’aie éclairé la pièce et quand j’ai allumé la lumière, il a sursauté face à l’énorme tête de Bouddha :
— Putain mais qu’est-ce qu’il fout là, lui ?
— C’est cool, non ? Je l’ai trouvé hier.
— Tu l’as trouvé ou tu l’as volé ?
— Ben il est cassé, il allait partir à la benne donc je l’ai juste pris.
— Et tu comptes le laisser là, en plein milieu ?
— Je ne sais pas.
Lucas a allumé une cigarette et en relevant la tête il a vu les points de couleur correspondant aux chakras sur le mur.
— Ça va, sinon ? On se voit pas pendant deux jours et tu vires chelou, toi ! C’est quoi les cercles, là ?
— Ça ? C’est tes chakras.
— Mes chakras. Mais bien sûr.
J’avais déjà oublié quelle couleur correspondait à quoi, alors j’ai pris mon ordi et j’ai lu à Lucas le blog qui expliquait les liens entre les couleurs et les points d’énergie. Lucas ne m’écoutait pas vraiment, ça l’amusait. Il me regardait avec son petit air moqueur, alors j’ai fermé l’ordi et j’ai dû lui dire un truc genre « Laisse tomber ». Je ne sais plus. J’ai pris une bière, lui un chocolat chaud et un croissant sûrement, parce qu’après il partait travailler. J’essaie d’être précise. Et je crois qu’on a baisé. Mais ce soir-là je sais qu’il me tardait qu’il parte, j’avais envie de poursuivre mes lectures. Et dès qu’il est parti, j’ai recommencé à tout lire. Tout ce que je trouvais. J’ai passé trois jours comme ça, sans dormir, à bosser la nuit et à lire le jour. Je ne comprenais pas tout ce que je lisais, mais je lisais tout ce que je trouvais. Je gardais les volets de la fenêtre fermés pour mieux lire, sinon, à force, l’écran me faisait mal aux yeux.
Ensuite, je me souviens que j’avais deux jours de repos, pendant lesquels j’ai dormi sans pouvoir m’arrêter tellement j’étais épuisée. Au bout de deux jours à dormir, je ne me sentais pas bien quand je me suis réveillée. J’étais énervée, de mauvaise humeur. Il devait me rester une ou deux heures de libres avant de reprendre le boulot et j’étais vraiment dégoûtée d’avoir passé tout ce temps à dormir, à ne rien faire. Je n’avais même pas eu la force de voir Lucas. Quand je suis en repos, en général, j’en profite pour passer du temps avec lui. Ou voir quelques copains. Des copains à lui surtout. Parce qu’en travaillant la nuit, on voit moins les gens. Ou peut-être qu’on ne voit pas les mêmes gens. Mais j’étais encore plus dégoûtée quand j’ai réalisé qu’on était le 17. Tous les 17 du mois je vais porter des fleurs sur la tombe de mes parents. Ils sont morts dans un accident de voiture quand j’avais dix-huit ans et ils sont enterrés dans l’Essonne. Je mets une heure pour y aller, une heure pour revenir, et là je n’avais pas le temps de faire mon aller-retour. Pour la première fois, j’allais manquer mon rendez-vous mensuel avec mes alcooliques de parents et ça m’a foutu le bourdon. Je dis alcooliques parce qu’ils avaient trop bu quand ils sont sortis de la route et que la voiture s’est écrasée dans le fossé. Mais c’étaient des super parents. Ils m’ont beaucoup gâtée alors qu’ils n’avaient pas un rond. Ils ne m’ont jamais forcée à faire quoi que ce soit, je ne suis jamais vraiment allée à l’école et j’ai arrêté de ne pas vraiment y aller à seize ans pour ne plus y aller du tout. À la place j’aidais ma mère à faire des ménages. Mon père, lui, était au chômage depuis des années. En tout cas, quand j’ai compris que j’allais leur poser un lapin pour la première fois en sept ans, je m’en suis voulu. Je m’en suis voulu de ne pas leur apporter leurs trois roses. Je suis fille unique et je n’avais plus qu’eux à qui rendre visite, c’était nul de manquer ça. J’en apporte trois parce que deux je trouve que c’est pas assez, quatre c’est un chiffre pair, je n’aime pas ça, et cinq ça commence à faire cher. Je veux dire que ça fait cher juste pour cinq fleurs, autant en acheter trente à ce compte-là.
Je me suis assise sur mon canapé avec un café. Il était froid, mais je n’en avais rien à faire. J’étais dépitée, je n’avais plus envie de rien. Vous savez, ces moments où tout vous énerve, au point qu’on méprise tout. Je regardais autour de moi et j’étais comme absente, vide. J’ai vu les cercles de couleur sur les murs, l’ordi allumé sur une vidéo de méditation bizarre qui était passée en boucle, et la tête de Bouddha qui me regardait avec son petit air à la con. Je ne sais pas comment l’expliquer mais j’ai eu l’impression qu’il s’était passé un truc chez moi sans mon accord, j’ai même pensé que j’avais dû perdre la tête pendant quelques jours, que c’était n’importe quoi. Tout ça n’avait aucun sens, c’était même complètement tordu.
Je n’avais personne à qui en vouloir à part à la tête coupée de Bouddha qui avait tapé l’incruste dans mon appart’. Je l’ai regardé droit dans les yeux, car il a beau avoir les paupières fermées, on dirait qu’il voit, alors ça revient au même, et je l’ai insulté, je l’ai traité de tous les noms. J’ai vidé mon sac, comme on dit. Je l’ai traité de connard, d’enculé, de grosse pute, et je ne sais plus quoi d’autre mais ça m’a fait du bien. J’ai pris sa tête et je l’ai foutue dans le placard de l’entrée, au fond du placard, entre deux duvets pour bien la cacher. Je me suis dit que si jamais sa présence, même dans le placard, me gênait de nouveau, j’irais la jeter. J’ai foutu un grand paréo sur le mur pour cacher mes dessins de chakras. Je l’ai accroché avec des punaises. J’ai bouffé du pain sans rien dessus, même pas toasté, et je suis partie bosser.
Pendant plusieurs jours je ne pensais plus à Bouddha. Plus du tout, même. Quand j’allais bosser, je ne faisais plus gaffe à la déco, tout ça m’était redevenu complètement indifférent. Comme avant. Même Lucas n’avait pas remarqué que Bouddha avait disparu quand il est revenu chez moi. C’était comme si tout ça n’avait même pas existé.
Puis, au bout de quelques semaines, en rentrant chez moi, je me suis pris une bière, comme d’hab’, et j’ai allumé une clope. J’ai voulu regarder la télé mais elle ne fonctionnait pas, j’avais le son mais pas l’image. En général je fais l’inverse, je mets l’image sans le son, avec de la musique par-dessus. Mais le son sans l’image c’est trop bizarre, limite flippant. Alors je l’ai éteinte et je suis restée comme ça, à attendre d’être fatiguée pour me coucher. Je ne pensais à rien, je fumais, et tout doucement j’ai vu une punaise se décrocher du mur. Je voyais le paréo glisser lentement mais sûrement, et il a fini par tomber. Du coup, je me suis retrouvée de nouveau devant ces putains de chakras. J’ai pas cherché à comprendre, j’ai remis le paréo avec de nouvelles punaises, deux à chaque angle cette fois, et je suis allée me coucher. Sauf qu’au réveil, le paréo était de nouveau tombé. Je n’avais pas la force de le remettre en place, en plus j’étais en retard, du coup je l’ai laissé par terre et j’ai vécu une semaine comme ça, avec des cercles de couleur sur le mur qui ne voulaient rien dire et un morceau de Bouddha en plâtre dans le placard.
