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Bertille et Jacques Tücher décident d'accueillir des jeunes anglais en voyage scolaire en France, le temps d'un week-end. Décident? Surtout elle! Humour et émotion alternent dans le récit du séjour des collégiens britanniques.
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Seitenzahl: 134
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Coup de vent, nouvelle (2015)
Le destin tragique d’Irina Vieypo, grande nouvelle (2015)
Toute ressemblance avec
des personnages ou situations
existant ou ayant existé
serait pure coïncidence.
A Sandrine
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
V’là mieux ! On va héberger des anglais ! Deux collégiens. Pour être franc, je n’étais pas vraiment hostile. A l’idée. A l’idée de communiquer dans une langue que j’aime pratiquer. D’accord, le but de ce genre de service est d’obliger les jeunes à entendre et parler la langue du pays d’accueil. Mais après tout, si l’organisateur voulait s’assurer que l’accueillant ne s’exprime qu’en français, il n’avait qu’à mieux choisir ses volontaires. Un test rapide permettrait de faire la sélection, en laissant croire que la somme versée en dédommagement dépendrait du niveau d’anglais des familles d’accueil : si quelqu'un se débrouille, c’est deux euros de plus par jour et par tête. Nul doute que chacun y mettrait du sien pour s’exprimer au mieux dans la langue de Shakespeare. Et que les trois quarts des volontaires, dont le vocabulaire était limité à ouikène, parkine et bloudjine, seraient persuadés d’être les moins bien payés. Bien évidemment, le classement final serait inversé, et les anglophones remerciés :
« Vous comprenez, il y a eu beaucoup de jeunes qui se sont désistés. Il y a une épidémie de gastro au collège. »
Argument infaillible, mais qui faisait prendre le risque de voir des volontaires à l’accueil décliner finalement la proposition.
Inutile de se faire tout ce cinéma ! Madame Dumoulin, responsable locale du CRASH (Centre Régional d’Accueil des Scolaires chez l’Habitant) étant trop contente d’avoir trouvé une nouvelle adresse. Bertille l’avait contactée pour des renseignements. Et lui dire qu’éventuellement, un jour, si ça pouvait la dépanner, et si la chambre convenait, on pourrait héberger deux jeunes anglais.
Vingt minutes plus tard, elle était là, à mon grand étonnement. Pas celui de Bertille, qui avait dû être un peu plus enthousiaste qu’elle ne me l’avait laissé entendre. D’ailleurs, je compris rapidement pourquoi elle s’était tant activée ces jours-ci pour nettoyer la chambre du second étage, inoccupée depuis trois ans.
« On a sonné !
-Ah ! Ça doit être madame Dumoulin. Elle m’avait dit qu’elle passerait peut-être. »
Je l’ai laissée aller ouvrir. Trop tard pour fuir. La porte d’entrée est au bout d’un couloir long de huit mètres vingt, mesure très exacte réalisée lors de la réfection du plafond. J’aurais eu le temps d’aller chercher dans la cuisine trois canettes de bière vides et une bouteille de vin rouge que j’aurais disséminées sur la table et le buffet du séjour. Pour dissuader. Mais non ! Rien faire et laisser dire.
Une très grande et forte femme est entrée dans la pièce, d’un pas plus que décidé. Elle s’est avancée vers moi, m’a tendu une main et a serré la mienne en se présentant :
« Simone Dumoulin. »
Mon cerveau avait heureusement anticipé dès qu’il a pris conscience du type de poignée de main auquel il fallait s’attendre. Il en est de molasses, de juste bien, de fermes, très. Disons que sur une échelle de un à cinq, on était à sept, voire sept et demi. J’avais donc prévu le coup, et réussi à bloquer mes muscles faciaux pour éviter une grimace. Et ma voix pour ne pas crier. Donc ne pas parler non plus. Rien n’est sorti de ma bouche. Me restait un soupçon de lucidité pour hocher la tête. Notre visiteuse n’en a pas pris ombrage, pressée qu’elle était de repartir après avoir vu la chambre.
En trois minutes, Bertille demanda en vrac ce qu’ils mangeaient, à quelle heure le petit déjeuner, s’ils devaient contacter leurs parents, s’il fallait fournir des serviettes, d’où ils venaient, quel âge ils avaient, si elle faisait ça depuis longtemps, et d’où venait ce joli sac que madame Dumoulin portait en bandoulière. C’est cette dernière question qui a eu droit à une réponse plus développée :
« Comme vous, comme vous, non, non, de Londres, quatorze ans, oui, de chez Adosac. Je l’avais repéré à Lens, mais quand j’y suis retournée pour l’acheter, ils n’en avaient plus. La vendeuse a appelé Armentières, plus non plus. J’ai laissé tomber, et je l’ai retrouvé cet été en Dordogne, en vacances ! Vous pensez bien que je l’ai pris ! Il est joli, n’est-ce pas ?
-Je vous montre la chambre.
- Oui, allons-y ! »
Fi des conventions et de la bienséance, je passe devant. De toute façon, on ne suit pas une dame dans les escaliers. Ça m’arrange. D’abord parce que si elle est coincée, il est plus facile de la pousser vers le bas. Et qu’à supposer que je sois derrière, et que je la tire (Dieu ! Que j’aimerais trouver un autre verbe !), imaginez le carnage si je la dégage brusquement ! Et le prix de mon cercueil, en forme d’escalier !
La deuxième raison qui me fait passer devant est un autre signe de ma lâcheté. La rampe va souffrir. Elle est supportée par des balustres en bois tourné, anciens. Je les aime. Seul l’un d’entre eux a été brisé par un enfant turbulent. Je l’ai réparé comme j’ai pu. Mais si la colosse trébuche et essaie de se rattraper, je crains qu’elle ne les dégomme tous. Et ça, je ne veux pas le voir.
Nous voici au second. Soulagé. Rien de tout ça ne s’est passé. Du moins, à l’aller. Arrivés dans la chambre, Bertille se défend avant même d’avoir été attaquée :
« Voila. "On" va refaire le plafond et les murs. Les tâches datent d’avant que la toiture ne soit remplacée.
-Mais c’est très bien comme ça ! Il n’y a rien à changer ! Je vous assure ! Si vous voyiez certains logements !
-Non non ! Je ne peux pas les accueillir comme ça. "On" fait les travaux ce week-end. Il n’y en a pas pour longtemps. »
A peine remis de l’angoisse de la montée, j’ai pris un nouveau coup au moral en apprenant qu’"on" allait refaire le plafond et les murs. Guet apens. Bertille sait très bien que je ne vais pas la contredire devant madame Dumoulin. On descend.
Il est des choses qu’on a peine à croire quand on ne les a pas vécues, tant le contraire semble évident. Je m’explique. Il est plus facile de monter que de descendre. Vas dire ça à un ventru qui crache ses poumons en haut d’une côte, il te classe d’office dans les toqués. J’avais été tellement contrarié par les travaux qui m’étaient imposés que j’en avais oublié la précaution élémentaire de la montée : rester derrière. Trop pressé de la voir partir, j’ai amorcé la descente en premier. Quand elle a loupé une marche, madame Dumoulin a eu la bonne idée de se laisser tomber sur les fesses. Sauf que, par réflexe plus que par coquetterie, elle lança son pied gauche en avant. N’importe quel footballeur qui aurait asséné un tel coup dans le dos d’un adversaire serait exclu des stades pour dix ans. Je me suis donc retrouvé projeté dans le vide. Par bonheur, il ne me restait que deux marches pour atteindre le palier. Je me suis fracassé les deux genoux sur une commode.
« Oh ! Madame Dumoulin ? Ça va ?
-Oui oui, je vais me relever. J’ai loupé une marche !
-Et toi, ça va ?
-Oui oui, la commode n’a rien. Attendez ! Je viens vous aider. »
En une fraction de seconde, j’avais réalisé que si la colosse s’accrochait à un balustre pour se relever, il ne résisterait pas. De fait, alors que je m’efforçais de remonter pour aider la malheureuse, un grand « crac » me donna raison.
« Oh ! Putain ! »
Ça m’a échappé. La dondon ne l’a pas pris pour elle. Au contraire, elle s’est confondue en excuses
« Je suis désolée. J’ai loupé une marche. »
Perspicace et redondante. Bien évidemment le « crac » fut la cause d’une nouvelle chute sur le cul.
« Ça va ? Vous avez mal ? » s’enquit Bertille, qui craignait d’être recalée pour cause d’escalier dangereux. Avec la couche de graisse qui garnissait ses fesses, madame Dumoulin risquait moins que la marche sur laquelle elle trônait.
« Oui, ça va. J’ai eu de la chance de tomber assise. »
Si l’escalier avait pu parler, il aurait vertement exprimé son désaccord.
« Mon mari va vous aider à vous relever. Donnez-lui la main. »
Mes genoux n’avaient pas encore eu le temps de réaliser ce qui leur était arrivé. Je pus donc me concentrer sur l’exercice difficile de remettre notre visiteuse en état de marche. L’inertie caractérise la difficulté qu’il y a à modifier le mouvement d’un corps : s’il est au repos, à le déplacer, et s’il est en mouvement, à l’arrêter. Cette notion élémentaire de physique implique que masse et inertie sont liées. Il me fallait donc aider à mettre en mouvement un corps très inerte, mais en dosant l’effort pour arrêter ledit corps dès qu’il serait debout. De peur de rater cette deuxième étape, je l’avais un peu accentuée. De sorte que j’ai repoussé la grosse un peu trop tôt, instinct de survie oblige. Conséquence sans surprise : elle rechuta. Je dus me concentrer à l’extrême pour la tirer convenablement. En d’autres circonstances, l’expression m’aurait arraché un énorme éclat de rire. Le deuxième essai fut le bon.
Arrivés en bas, elle semblait quand même sincèrement confuse. Elle nous assura que nous étions équipés pour recevoir les jeunes, et, pour s’excuser, nous promis de nous confier les deux meilleurs. Ils devaient arriver le vendredi soir de la semaine suivante.
Et elle s’en est allée : en voiture, Simone.
La mise au point avec Bertille fut brève et animée.
« En fait, t’avais tout prévu ?
-Non non ! On en avait parlé, pas vrai ? Et il n’y a pas de contrainte : ils sont en visite toute la journée. Et le matin, c’est moi qui les conduirai. »
Pas de contrainte en dehors de la salle de bains à partager, se taper la discut’, et les occuper tout le dimanche vu qu’ils le passent dans les familles.
« En tout cas, elle a bien dit que la chambre, ça allait comme ça.
-Mais tu n’en as pas pour longtemps. Juste un peu de peinture au plafond et sur les murs. Et il est temps de la refaire.
-T’as une idée du temps que je vais mettre à réparer le balustre ? Putain ! »
J’étais affalé sur un fauteuil, juste à l’heure de « 28 minutes ». Une des rares émissions qui valent d’allumer le poste.
« Je pars faire des courses. Si c’est encore ouvert, j’irai voir pour la peinture et le papier. J’en ai repéré chez Kalico. A d’t’al. »
Enthousiasme désarmant. Je me rends. Qu’on me foute la paix.
L’émission terminée, pour diluer toutes ces émotions, je me suis autorisé une bière. Les genoux sont lents à réagir. Mais ils savent réagir. Très fort. Quand je leur ai demandé de se plier pour que j’avance jusqu’au frigo, ils se sont souvenus qu’il s’était passé quelque chose. A deux en même temps. Et ont refusé de collaborer. De fait, une douleur sourde m’a fait grimacer
« Oh ! Putain ! »
C’est la seule expression dont je dispose pour exprimer ma contrariété. Je me suis relevé avec bien du mal, et ai avancé vers la cuisine comme un robot. Au fur et à mesure que je progressais, la douleur s’amenuisait. J’ai même réussi à me baisser pour les masser, ce qui les a soulagés. Quand j’ouvris le frigo, ce fut pour constater que le tiroir à bières était vide.
Il est de tristes journées
J’ai un côté madame Dumoulin pour le bricolage : inerte. Long à mettre en route, difficile à arrêter.
Au début, ça va toujours. Lessiver le plafond, le repeindre : facile ! Les peintures actuelles sont en nets progrès. Elles s’étalent aisément au rouleau, et couvrent bien. Presque tout. Mais pas complètement les auréoles jaunâtres dues aux fuites de l’ancienne toiture. Elles réapparaissent. Plus claires, mais elles réapparaissent. En progrès, mais peut encore mieux faire. Je savais que pour régler le problème, il fallait avant la première couche badigeonner les tâches avec une peinture blanche pour boiseries, même brillante. Mais j’avais fait un excès de confiance en l’étiquette du pot de peinture : « une seule couche suffit ». Je croyais les progrès plus fulgurants en ce domaine. Ça m’a coûté une couche. Et quatre « Oh ! Putain ! »
Les murs sont sains. Deux à peindre, deux à tapisser. Peindre d’abord. Au fur et à mesure que j’avance, les précautions pour faire un beau travail se multiplient. Pour le plafond, on peut déborder allègrement sur les murs, et pour les murs, sur ceux qui vont être recouverts de papier peint. Mais attention au plafond ! Et pout les plinthes, portes et fenêtres, avec une peinture plus foncée (en blanc, c’eût été trop facile), attention aux murs et au sol! Quand viendra le temps du papier peint, ce sera cool.
Plafond fini, peindre les murs. Pour le bord du plafond, j’ai tout essayé. Le petit rouleau spécial bord, avec une petite plaque censée protéger le plafond. Très bien. Au début. Pendant les trente premières secondes, avant de le recharger en peinture. La moindre gouttelette sur le bord de la plaque dessine un joli liseré. Argile. Donc pas blanc.
« Oh ! Putain ! »
Vite, un coup de chiffon. Zut ! Ça s’étale ! J’arrête là. Je change de technique. Je ferai les retouches blanches au plafond plus tard. Peindre les bords en haut des murs au pinceau. C’est ça qu’il faut faire. Et protéger le plafond avec une large spatule de plâtrier. Et ne plus se laisser prendre : essuyer soigneusement la tranche de l’outil. Impeccable. Ensuite, avec le rouleau, c’est l’autoroute. Le bac contenant la peinture est installé sut le plateau en haut d’un escabeau de six marches. La cinquième donne de légers signes de faiblesse. Avant, elle était aussi résistante que les autres. Avant. Avant que le gros Gérard, notre voisin, ne l’emprunte. Mais le plafond de la chambre est suffisamment bas pour que je n’utilise que les quatre premières marches. Bien faire attention à ne pas dépasser. A chaque recharge du pinceau, je progresse. C’est ça, le piège. Comme un gamin qui commence à marcher tout seul, un pas après l’autre, et qui commence à accélérer pour s’étaler magistralement, le nez au sol. Mon nez au sol à moi, c’est d’abord une grosse goutte de peinture qui tombe sur le parquet. Juste à l’endroit laissé libre par la grande bâche déployées en protection. Sauf là. Mon nez au sol à moi, c’est cette large balafre couleur argile au plafond. Elle fut laissée par le pinceau quand, dans un large mouvement de réflexe, j’ai voulu rétablir l’équilibre, alors que je me penchais un peu trop pour admirer la tâche faite au sol. Grand mouvement circulaire du bras, tendu vers l’arrière, pinceau bien chargé au bout du bras, plafond au bout du pinceau.
« Oh putain de bordel de bordel de merde ! » Il est des cas où le vocabulaire de base ne suffit pas. La fulgurance des réactions physiologiques m’étonnera toujours : suée, sècheresse de la gorge, genoux qui flageolent. Je ne contrôle pas. Énorme envie de badigeonner le plafond, de retourner le bac de peinture, de maudire tous les Anglais du monde. Je contrôle, in extremis.
A la fin du premier jour des travaux, j’avais un jour de retard. Bon an mal an, à force de lever très tôt et de suppression de siestes, je suis quand même arrivé au bout de ma tâche. Enfin, de mon travail. J’appelai Bertille pour qu’elle voie le résultat. Plafond et murs étaient à neuf. Pour moi, il n’y avait plus rien à faire. Il n’y aurait plus rien eu à faire si les appliques qui éclairaient les lits avaient convenu à Bertille.
« Tu ne vas pas laisser celles-là ? Elles sont vertes !
-Et alors ?
-Mais enfin ! à quoi ça sert de refaire tous les murs si tu laisses les appliques ?
-C’est bien ce que je pense ! On avait qu’à tout laisser comme ça ! La grosse Simone a dit que ça allait. »
