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Une fiction entre les Etats-Unis et l'ex-URSS
Bye bye Leningrad pose un regard particulièrement original sur la vie quotidienne dans l’ex-Union soviétique et les Etats-Unis de la seconde moitié du XXe siècle. En partie autobiographique, ce livre est à la fois un roman picaresque et d’apprentissage. Son héroïne, Tatyana Dargis, a grandi en URSS. Après une adolescence durant laquelle ses malheurs en amour n’ont d’égal que ses déboires intellectuels et administratifs avec le KGB, elle émigre aux Etats-Unis où de nouvelles absurdités (capitalistes, cette fois) lui donnent un aperçu cinglant de la vie en Occident.
Avec un sens aigu des sous-entendus et un art de la satire qui se prête merveilleusement à la description des mille contradictions propres au déracinement, Ludmila Shtern brosse un tableau profond quoique hilarant des deux grandes puissances mondiales à la fin de la guerre froide.
Nourri d'influences autobiographiques, ce roman décrit les conflits politiques entre les deux géants de la Guerre froide
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
- "Humour, profondeur sociale, ironie, philanthropie : ces traits distinctifs révèlent une auteure attachante dont les singulières péripéties se lisent d’une traite."
(Livres Critique)
- "Son originalité et son principal attrait, c’est le ton, toujours drôle, souvent grinçant, avec lequel est restituée cette tranche de vie."
(Régis Sully, BSC News magazine)
- "Ludmila Schtern nous propose un panorama non dénué d’ironie sur ses deux patries : l’Union Soviétique de sa naissance et les États-Unis, son pays d’adoption. Elle nous dévoile l’envers des livres d’histoire en mettant en lumière le quotidien des petites gens de ces deux pays, leurs travers et leurs us et coutumes."
(La Plume ou la vie)
- "Ludmilla Shtern raconte avec une rare pertinence ses déboires avec la bureaucratie russe, déboires sur des sujets mineurs mais qui peuvent vous valoir tout votre avenir. On rit même et pourtant, c’est dramatique. La famille finit par réussir à rejoindre l’Amérique, mais la réalité n’est pas aussi douce que le rêve, l’administration n’y est pas non plus en peine de vilenies. Une joyeuse satire !"
(GB, BB Le Mag Urbain/Dijon)
A PROPOS DE L'AUTEUR
Ludmila Shtern a quitté l’Union soviétique pour émigrer aux Etats-Unis en 1976. Née à Leningrad, elle vit désormais à Boston.
EXTRAIT
À compter du jour où nous déposâmes nos papiers pour demander l’autorisation de quitter le pays, le temps s’arrêta. Si l’on s’en tient au calendrier, il s’écoulait pourtant à toute allure. Six ou sept mois avaient dû passer. Mais dans mon souvenir, ils se fondaient en un seul et même jour accablant, gorgé de la crainte qu’on nous accorde l’autorisation de quitter le pays et de l’horreur qu’on nous la refuse. La famille n’était plus qu’un vaste champ de ruines. Mon mari Tolia restait prostré dans son lit avec quarante de fièvre mais sans diagnostic. Maman, d’ordinaire si impeccable, si fière et si élégante, restait assise sur le divan en robe de chambre, les cheveux en désordre, à se balancer comme un vieux juif en prière, répétant avec mélancolie et monotonie : « Non, je n’irai pas, non, non, je n’irai pas. Pourquoi le devrais-je ? Qui me chasse ? C’est ici qu’est toute ma vie… Du jour au lendemain, d’un coup, comme ça… Je ne bougerai pas de là, nulle part, jamais… » Comme en écho à ce faible bredouillement, en moi se soulevait un vague trouble où se mêlaient rage, tendresse, repentir et culpabilité.
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Seitenzahl: 338
Veröffentlichungsjahr: 2015
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À ma mère, Nadejda Fridland-Kramova.
Peut-être serait-ce la plus haute arrogance
Tantôt se divertir, tantôt s’ennuyer,
Entre les doigts voir la modernité,
Et passer le plus important sous silence.
Georges Ivanov, Portrait sans ressemblances
À compter du jour où nous déposâmes nos papiers pour demander l’autorisation de quitter le pays, le temps s’arrêta. Si l’on s’en tient au calendrier, il s’écoulait pourtant à toute allure. Six ou sept mois avaient dû passer. Mais dans mon souvenir, ils se fondaient en un seul et même jour accablant, gorgé de la crainte qu’on nous accorde l’autorisation de quitter le pays et de l’horreur qu’on nous la refuse.
La famille n’était plus qu’un vaste champ de ruines. Mon mari Tolia restait prostré dans son lit avec quarante de fièvre mais sans diagnostic. Maman, d’ordinaire si impeccable, si fière et si élégante, restait assise sur le divan en robe de chambre, les cheveux en désordre, à se balancer comme un vieux juif en prière, répétant avec mélancolie et monotonie : « Non, je n’irai pas, non, non, je n’irai pas. Pourquoi le devrais-je ? Qui me chasse ? C’est ici qu’est toute ma vie… Du jour au lendemain, d’un coup, comme ça… Je ne bougerai pas de là, nulle part, jamais… » Comme en écho à ce faible bredouillement, en moi se soulevait un vague trouble où se mêlaient rage, tendresse, repentir et culpabilité.
Ma fille Katia était comme pétrifiée, incapable de retrouver ses esprits à la suite d’une assemblée à l’école au cours de laquelle ses camarades de classe, emmenés par ses professeurs et la directrice, l’avaient marquée du sceau de l’infamie en tant que traître pour avoir troqué les étendards rouges de la patrie contre les rouges étendues désertiques de l’État d’Israël. Au nom de la justice et de l’équité, il faut dire que la patrie soviétique, sous les traits d’un magnanime instructeur du comité régional du parti, tendit une main paternelle à la petite fille égoïste en lui proposant de renier ses parents et de demeurer dans la seule famille qui comptât, celle du peuple soviétique. Mais l’insensible enfant répondit « non ».
Et quel ne fut pas le courroux des collègues de Tolia ! Ces derniers écrivirent une lettre au Ministère des Affaires étrangères d’URSS qui comprenait cette étrange requête : « Ne pas autoriser l’entrée d’Anatoli Dargis en URSS quand il sera déçu du paradis capitaliste et qu’il demandera à revenir ».
L’office du logement, lui, fit preuve d’une noblesse et d’une grandeur d’âme rares. Il s’avéra que ma maman, N. P. Verkhovskaya, avait « résidé au n°… du … au … et durant son séjour n’avait enfreint aucune loi et n’avait fait l’objet d’aucune poursuite. »
Quant à mes employeurs, ils adoptèrent un comportement pour le moins énigmatique ; à vrai dire, ils me couvrirent de louanges. En premier lieu, ils n’organisèrent pas d’assemblée publique à l’emporte-pièce, et en second lieu, ils me gratifièrent d’une lettre de recommandation élogieuse : « Tatiana Dargis est une investigatrice scientifique de talent, capable d’initiative, assidue, appliquée, compétente et politiquement irréprochable. » Je soupçonne quelqu’un du CE de m’avoir confondue avec le camarade Borzykh Piotr Timofeevich, un véritable patriote soviétique qui se préparait à partir pour le Congo afin d’y ériger la plus haute digue au monde. J’ai longtemps chéri cette lettre que je gardais précieusement, espérant qu’elle m’aiderait à trouver un travail dans l’un des pays du continent américain.
Que retiendrai-je encore de cette époque interminable ? Que le nombre de mes amis diminua, se divisant alors en trois groupes inégaux : la majorité qui disparut complètement de notre horizon, ceux qui se mirent à nous téléphoner d’une cabine publique, et enfin les plus proches qui restaient assis durant des heures dans la cuisine s’efforçant de compatir à notre triste sort.
Et jamais ne s’effacera de ma mémoire l’adieu à la mère patrie. Ce salut est décrit en détails dans le onzième chapitre de ce livre. Ici, je voudrais seulement dire que c’est grâce à lui que, miraculeusement, nous restâmes en vie.
Avant le départ, croisant par hasard d’anciens amis, d’anciens parents, d’anciens collègues et d’anciennes connaissances, je lisais dans leurs yeux une seule et même question muette : « Qu’est-ce qui vous manquait ici ? »
Il m’est plus facile de vous dire tout ce qu’ici nous avions en trop.
Si l’histoire se répète, s’il plaît à Dieu de nous sortir de nouveau d’Egypte, alors la porte calcinée de notre appartement et ses lambeaux de skaï sont les dernières choses sur lesquelles je me retournerai en quittant pour toujours mon foyer.
Quels événements dans la vie d’un homme peut-on considérer d’emblée comme fondamentaux ? La naissance et la mort sans aucun doute. Commencer un roman biographique par la description de ma mort m’ayant paru quelque peu excentrique, il ne me reste que la voie traditionnelle – le récit de ma naissance. Ainsi, au jour de ma naissance, un sixième de la terre avait été décoré avec beaucoup de soin et de goût. De la capitale jusqu’au plus petit village de campagne, de Moscou à Maloe Skovyatino, qui ne figure sur aucune carte connue, toute l’étendue de notre gigantesque État était couverte de slogans, affiches et portraits de messieurs bourrus au front bas et aux épaules carrées. Parmi les couleurs prédominait le rouge, parmi les sons, les marches héroïques, parmi les senteurs… Il suffira, du reste, de dire que dans notre grand pays, la multitude buvait sans modération. Cela se passait un 1er mai.
Quand les Américains, mes nouveaux concitoyens, abordent la question astrologique et me demandent « De quel signe du zodiaque êtes-vous ? », je réponds poliment : « Taureau ». Mais en fait, à ma naissance, j’ai été placée sous le signe des Quatre1.
Les Quatre, de profil, battaient au vent au-dessus de l’entrée de l’Institut de gynécologie et d’obstétrique Otto, où maman s’était présentée avec la ferme intention de me mettre au monde. En ce jour, médecins et infirmières réunis s’étaient joints à la liesse populaire. Claquemurés dans la salle des internes, ils sirotaient de l’alcool accompagné de petits sandwichs aux anchois de la Baltique. Les gémissements de maman ne les interrompirent qu’un court instant. En accourant auprès de la parturiente, ils découvrirent que le bébé, manifestant un entêtement absolument déplacé, se trouvait coincé en chemin. Tous s’y mirent pour m’extraire du confort maternel. Ils manipulaient tantôt des pinces plates, tantôt des forceps. Enfin, ils se saisirent de ma tête, comme il est d’usage et, à mon grand dam, la déformèrent légèrement au passage.
Ainsi, alors que la fête nationale battait son plein, je fis en ce monde mon entrée, à contrecœur et avec un visage contracté ou ce que le vocabulaire médical désigne comme une « paralysie du nerf facial ». La sage-femme me rinça dans une bassine et me présenta à l’accouchée.
— Grand Dieu ! Mais quel laideron ! chuchota ma pauvre maman horrifiée.
— Eh bien, elle n’est pas plus vilaine que toi, en tout cas ! fulmina la brave femme en montrant les dents tout en me serrant contre l’ordre de Lénine épinglé à sa poitrine.
Pour être juste, ce n’était pas vrai. Mes deux parents étaient fort beaux et pouvaient tout à fait prétendre à une descendance d’apparence convenable. Mais à cet instant, en entendant la réaction de maman, je fus, toute blague à part, vexée. Qui plus est, je suis convaincue que cet épisode, interprété à la lumière des toutes dernières avancées de la psychanalyse, est le point de départ des relations conflictuelles et complexes que je nouai avec ma petite mère.
Comme on le sait, dans les maternités soviétiques, les pères n’étaient pas admis. Afin d’épargner papa, qui avait le cœur fragile, maman ne le mit pas au courant de l’aspect de leur premier et unique enfant. C’est pourquoi, lorsque, une semaine plus tard, papa vint nous chercher pour nous ramener à la maison, et tandis qu’il arpentait nerveusement le vestibule, son bouquet de roses pourpres à la main, il n’avait aucune espèce d’idée de ce qui s’offrirait à sa vue lorsqu’il embrasserait sa femme puis soulèverait un coin de la couverture de satin rose. Je me renfrognai, plissant les yeux, fronçant le nez, me préparant à de nouvelles offenses, mais la réaction de papa fut remarquable.
— Ma petite fille, ma beauté, chuchota-t-il, et derrière le verre de ses lunettes des larmes étincelèrent.
— Oui, c’est qu’il est myope, mon papa, devinai-je avant de m’endormir avec soulagement.
Durant les trois premiers mois de ma vie, je présentais tous les attributs du modèle idéal pour un peintre surréaliste. La moitié droite de mon visage était comme morte. L’œil droit fermé, comme sous scellés. L’angle droit de la bouche verrouillé, comme condamné. La joue droite immobile. Et le tout blanc comme le marbre. Quant au côté gauche, il était couleur lilas et exprimait la douleur, la joie et la souffrance. Tout le salaire de papa partait en frais médicaux pour rétribuer, notamment, les plus éminentes sommités de la médecine. Les sommités haussaient les épaules, hochaient la tête et ne prononçaient pas une parole réconfortante.
Un jour, débarquant de la banlieue de Tshita, la tante d’une amie de maman, en visite à Leningrad, s’arrêta chez nous. Elle s’appelait Tsilia Naoumovna, était pédiatre, bruyante, négligée, optimiste et enveloppée d’un nuage de « Belomor »2. Ayant à peine dit « b’jour », Tsilia s’engouffra, sans prendre la peine de frapper, dans la chambre d’enfant pour voir l’infante. Elle se figea au pied du berceau, et me fixa d’un regard perçant. Puis, de ses doigts jaunis par la cigarette, elle palpa les moitiés droite et gauche de mon visage, déploya mes bras et mes jambes semblables à des tentacules et d’un air résolu se tourna vers mes parents.
— Ca va passer. Arrêtez tous les médicaments. Et cessez de faire ces têtes de chiens battus, ce sera une fille tout ce qu’il y a de bien.
Cela eut lieu le jour même de son départ. Tout le saint-frusquin rangé dans sa valise, Tsilia, debout, finissait son thé, alors que papa, déjà en manteau, l’attendait patiemment sur le pas de la porte pour la conduire à la gare. Soudain, je me mis à pleurer. Tsilia avala de travers ; sa tasse lui échappa des mains.
— Vous entendez comme elle pleure ? Ecoutez comment elle pleure !
Tous s’élancèrent vers moi. Je hurlais et ma bouche n’était plus cette ouverture étroite et tordue mais s’était arrondie tel un « O » d’imprimerie majuscule et magistral.
— Encore, ma petite, allez, encore ! Braille et grand bien te fasse ! – Tsilia me pinçait et me tirait le nez jusqu’à l’hystérie. – Bravo championne ! Tu es notre trésor ! Tu n’auras pas joué de mauvais tour à la vieille Tsilia.
Et dans un élan soudain, elle me souleva au-dessus du berceau. Entre ses mains fermes et vigoureuses, je me tus aussitôt, fixant pour la première fois le monde de mes deux yeux.
On ne peut dire cependant que le mal infantile du gaucher ait disparu sans laisser de traces. Je suis gauchère, mon pied d’appel est le gauche, et ma conception du monde n’a fait que pencher à gauche d’année en année, au point de me conduire de l’autre côté de l’océan. En Occident, il s’est avéré cependant que j’étais plutôt « de droite », et c’est avec cette étiquette que je vis depuis de longues années maintenant… Mais revenons à la bienheureuse enfance.
« Qui voudrais-tu être quand tu seras grande ? » La première fois que j’entendis cette question, j’avais trois ans. Toute ma vie durant je me la suis posée, cette question, et même aujourd’hui, alors que je berce mes petits-enfants américains sur mes genoux, je ne suis pas certaine d’en connaître la réponse. Mais ma première intention fut d’être poète. L’inspiration me vint deux semaines après le début de la guerre.
« La guerre ! La guerre ! » s’égosillent les civils.
Vers un abri tous se hâtent en courant.
Et Tania, le nez piqué d’un coup d’aiguille vil
Par le barbare, le scélérat – l’Allemand ! »
Mes parents accueillirent mes essais poétiques avec bienveillance et se mirent à trimbaler les contes de Pouchkine jusqu’à l’abri antiaérien dans le dessein de familiariser leur fille avec cet illustre héritage littéraire.
La deuxième occasion de composer un poème se présenta à l’âge de treize ans. Le jour de mon anniversaire, j’accompagnai papa à Moscou. Or c’était, comme on le sait, un 1er mai. Un ami de Papa, un haut fonctionnaire du parti, me fit un cadeau – il m’emmena à la parade. Un tourbillon spirituel s’empara de mon âme d’enfant et se déversa ainsi :
Staline adoré ! Notre bien-aimé !
Père, professeur, ami et guide !
D’une tribune incandescente, ruisselante ou enneigée,
Contre vents et marées, il envoie son salut, placide.
Et nous, nous le remercions
Et nous, « merci » en chœur clamons
Pour ce qu’il nous est donné de respirer,
De naître, de vivre et d’expirer !
En cachette, j’envoyai le poème au journal « Les Étincelles de Lénine »3 et il fut publié. Quelque chose, comme un mélange d’appréhension et de méfiance, apparut sur le visage de papa quand, au moment du repas, après avoir ôté ses lunettes et approché le journal de ses yeux, il lut à haute voix mon chef d’œuvre.
— Félicitations, déclara maman avec dans la voix une tristesse que je ne m’expliquai pas. Nous avons élevé un Jambyl4.
Et la muse peureuse se tut. Si l’on fait abstraction des quelques minces et ridicules convulsions poétiques qui secouèrent mon être du temps des amourettes d’école, je fis mes adieux à la poésie. Et pour ce qui est de la prose, rien ne s’y prêtait vraiment…
Je suis née et j’ai grandi dans un appartement communautaire5 tout ce qu’il y a de plus ordinaire ; j’ai fait mes classes dans une école moyenne puis un institut tout aussi moyen ; durant de nombreuses années, j’ai travaillé dans un bureau des projets au sigle constitué de onze voyelles sifflantes ; j’ai soutenu ma thèse non sans éprouver un certain dégoût et c’est en gémissant d’ennui que j’avançais inéluctablement vers la retraite.
Pendant les heures de travail, je courais les dépôts-ventes, j’inspectais chaque recoin du Passage et du Gostiny dvor6 ou bien je composais des télégrammes que j’aurais envoyés à mes collègues au bureau si seulement je m’étais arrangée pour épouser un étranger et quitter le pays…
« Survolant les Dardanelles ensoleillées – virgule – Je vous adresse mes amitiés sincères ». Ou bien : « Il pleut – point – Je suis triste – point – Je suis à Paris ». Ou encore : « Comme il fait bon respirer dans ces vastes étendues poussiéreuses du Texas ».
En réalité, je n’étais jamais allée à l’étranger et il ne m’était pas une fois arrivé quoi que ce soit qui aurait mérité d’être immortalisé. Je n’avais gravi ni le pic Lénine traînant derrière moi le buste de Staline, ni le pic Staline en tirant le buste de Lénine au bout d’une corde. Je ne me suis pas non plus gelé les mains, les pieds et les glandes de sécrétion interne dans la Taïga et ne devint donc jamais soliste au Bolchoï. Je n’ai accompli aucun voyage spatial, n’ai jamais trait, ni tondu qui que ce soit de façon à me distinguer ou à pulvériser quelque record. La succession des années sans éclat tel un courant d’eau trouble soit me contournait, soit m’emportait comme une boîte de conserve vide.
Mais finit par survenir l’événement que le plus exigeant des écrivains n’aurait pas honte de qualifier de marquant. Je quittai ma maison, ma ville et mon pays natal, traversai l’océan atlantique et atterris aux États-Unis d’Amérique. Et ensuite ? Très vite, je me suis retrouvée à travailler dans un bureau d’études à l’appellation imprononçable, même sous la torture. De nouveau, il me semblait que je passais à côté de ma vie.
Les signes manifestes de la dépression pointèrent : insomnie, pleurnicheries, envie irrésistible de susciter une dispute à la moindre occasion avec mon mari ou maman. Qu’aurais-je donc fait si je vivais encore à Leningrad ? Aurais-je consulté un médecin ? Certainement pas. J’aurais passé un coup de fil à une copine, disons, Natacha (Gala, Sonia), et j’aurais filé dare-dare chez elle, en taxi, à 1 h 30 du matin – c’est précisément sur cette particularité temporelle que les émigrants russes mettent l’accent lorsqu’ils se vantent devant les Américains du caractère profond et inébranlable de leurs amitiés – et j’aurais vidé mon sac. Vers 5 h du matin, il serait devenu clair que mes malheurs n’étaient rien comparés aux siens. J’aurais réconforté Natacha (Gala, Sonia) et nous nous serions quittées ainsi jusqu’à la prochaine crise existentielle.
En Amérique, il en va tout autrement. Ici, c’est aux médecins qu’on fait appel. Au demeurant, à en croire les derniers échos, sur ma terre natale, on ne cracherait pas non plus sur les psychiatres… Dans une lettre qu’elle m’a envoyée à Boston, voici ce qu’écrit ma vieille nounou : « Kolia, mon neveu, a complètement sombré dans l’alcool. On l’a dirigé vers un dispensaire psychiatrique. Nous sommes tombés sur un médecin qui s’est révélé être un homme chaleureux et compréhensif. Nous avons longuement discuté et il a prescrit des cachets. Kolia a fini tous ses cachets et, de nouveau, est retourné au dispensaire. Mais ce médecin n’était plus là. Il est mort, paix à son âme. Lors d’une beuverie, ivre mort, il s’est pendu. Et Kolia, qui n’ose consulter un autre médecin, boit encore plus qu’avant ».
Je me décidai à consulter un psychiatre. Le docteur Vincento Rodriguez était un monsieur replet, au regard langoureux. Sa moustache d’un noir irisé de reflets verts trahissait des colorations. À la bouche il avait toujours un cigare.
— Qu’est-ce qui vous tourmente ? demanda-t-il d’une délicieuse voix de baryton.
— Tout, répondis-je, et je sentis ma gorge se nouer. Pour commencer, j’ai parfois des maux de tête.
— Figurez-vous que moi aussi, dit-il en se frottant les tempes avec ses doigts.
— Irritabilité, dégoût à l’égard de la famille, des amis.
— Et « Oh mon Dieu, je vieillis ! », ça vous inspire quoi ?
J’opinai, vaincue par sa perspicacité. Il ne s’était pas écoulé un quart d’heure que le médecin se mit à énumérer mes symptômes : complexe d’infériorité associé à la mégalomanie, crise d’identité, culpabilité, etc.
— Bref, une vulgaire dépression, conclut-il avant de me prescrire des comprimés.
En me raccompagnant jusqu’à la porte de son cabinet, M. Rodriguez me retint un court instant, serrant ma main contre sa paume douce et tendre.
— Dites-moi, qu’aimeriez-vous faire dans la vie ?
— Je… À vrai dire, je ne sais pas. Peut-être écrire des récits…
— Merveilleuse idée, se réjouit-il, et très positive. Mettez-vous au travail sans attendre !
Je me rendis au drugstore, achetai les comprimés et du papier pour machine à écrire puis commençai mon traitement.
Deux semaines plus tard, il s’avérait que :
1. J’avais écrit un récit et que ce dernier fut publié dans un journal russe.
2. J’avais chanté un air extrait de Rigoletto en faisant la vaisselle.
3. En réponse à maman et à son « Mets ton manteau, dehors il gèle », au lieu de lui aboyer dessus, je répondis en souriant : « Personnellement, j’ai chaud ».
4. À la vue des chaussettes de mon mari traînant sur le plancher, je n’éclatai pas en sanglots mais, en silence, les jetai simplement dans le panier à linge sale.
D’autres signes de guérison se manifestèrent encore, notamment le désir irrépressible de raconter ma vie. Ainsi naquit cette biographie ordinaire.
1. Les Quatre sont les pères fondateurs du communisme, du marxisme-léninisme, puis du marxisme-léninisme-stalinisme et de l’Union soviétique, Marx, Engels, Lénine et Staline. Les quatre hommes étaient communément représentés de profil sur les drapeaux, les en-têtes des documents officiels, les frontispices des bâtiments et administrations à caractère gouvernemental, etc. (Toutes les notes sont de la traductrice.)
2. Belomor est un abrégé de Belomorkanal, une marque de cigarettes très populaires en URSS comme dans l’ensemble des pays du bloc soviétique du fait de leur faible coût. Elles étaient connues comme étant les cigarettes les plus fortes d’Europe de l’Est. Ceci était dû tant à la qualité du tabac qu’au caractère spécifique du filtre, un simple cylindre en carton que le fumeur plie de façon à contrôler l’arrivée de fumée. Elles sont toujours en vente, ne serait-ce que parce qu’elles sont considérées comme une relique de l’époque soviétique.
3. « Les Etincelles de Lénine » est le premier et le plus vieux journal destiné aux enfants et aux adolescents publié en URSS (depuis 1924) et distribué sur l’ensemble du territoire de l’Union soviétique. Encore édité de nos jours en Russie sous le nom « Les Cinq angles », il fut longtemps considéré comme la première école pour les aspirants journalistes. Nombreux sont les écoliers qui y ont apporté leur participation mais nombreux sont aussi les auteurs confirmés y ayant collaboré (Maxime Gorki, Aleksandre Kouprine, Zoshenko, etc.)
4. Jambyl Jabayev (1846-1945), poète kazakh et soviétique, lauréat du Prix Staline en 1941.
5. Un appartement communautaire ou, d’après le terme russe, « kommounalka », désigne un appartement dans lequel cohabitent deux familles ou plus se partageant la salle de bain, la cuisine et les espaces communs. Ce mode de logement s’est largement répandu après la Seconde Guerre mondiale pour pallier le manque de logements. Les kommounalki ont perduré dans les grandes villes soviétiques jusqu’aux années 1980 voire plus tard, en dépit de la privatisation.
6. « Gostiny dvor », littéralement « Cour des hôtes », est un terme générique russe pour désigner un marché couvert ou une galerie commerciale. A Leningrad, le Passage et le Gostiny dvor étaient des galeries marchandes centrales situées sur la perspective Nevski. L’activité commerciale y perdure de nos jours.
Ne voulant pas ennuyer le lecteur en lui imposant l’étude approfondie de mon arbre généalogique, qui n’est d’ailleurs ni d’une espèce, ni d’un bois splendide, antique ou particulièrement précieux, je voudrais cependant évoquer mon grand-père et mon oncle (Diadia, comme on dit en russe), qui eurent une influence, et non des moindres, sur ma destinée.
Mon grand-père maternel, Pavel Romanovitch Kramer, était un ingénieur thermique très connu à Saint-Pétersbourg. Il avait entretenu une correspondance avec Lénine. Aujourd’hui encore, je n’arrive pas à comprendre pourquoi je ne me suis jamais servi de cet atout majeur au cours de mon ascension sociale en pays soviétique.
Peu importe, en tout cas ils se connaissaient. Alors qu’il se reposait à Bâle ou dans quelque autre station thermale suisse, Pavel Romanovitch s’amusait à musiquer et, le soir à la pension, il jouait au piano des romances russes. C’est dans cette même pension qu’était descendu, pour ne pas le citer, le futur fondateur du premier État communiste au monde. Et un beau jour, ce dernier entra dans le salon, s’accouda sur le couvercle du piano à queue et, l’air rêveur, se mit à fredonner les paroles. L’émotion s’empara d’eux : ils étaient compatriotes, pétersbourgeois qui plus est.
Ensuite, ils partagèrent une bière et se baladèrent dans les ruelles endormies de Bâle. Il est fort probable qu’ils tinrent des causeries à cœur ouvert durant lesquelles Lénine aura confié à mon grand-père ses idées sur la théorie et la pratique de la révolution. Au moment de se quitter, ils s’échangèrent leurs adresses. Je ne sais pas quelle adresse Vladimir Ilitch donna à mon grand-père (qui sait, peut-être celle de sa hutte7 ?) mais mon grand-père reçut au moins trois ou quatre lettres du Guide. Je suppose que cette rencontre produisit sur mon grand-père une forte impression car, un an après l’éclatement de la révolution, il rejoignit l’émigration, emmenant avec lui sa femme, ses deux enfants et trois valises. Le fils, le petit Pavel ou Pavlucha comme on l’appelait, n’avait que cinq ans, la fille, Natacha, ma future maman, en avait quinze. Pavlucha, en raison de son jeune âge, n’avait aucune perspective politique, alors que Natacha (Tatussia comme on la surnommait dans le cercle familial) était d’humeur révolutionnaire. Dans les environs de Riga, où les trains bondés languissaient sur les voies de garage en attendant le départ, Tatussia se glissa hors du wagon et s’évanouit comme un voleur dans la nuit. Ne parvenant à s’imaginer loin du cratère dans lequel, telle de la lave ardente, bouillonnait l’histoire russe, ma future maman se tapit dans un train de marchandises transportant des tirailleurs de l’infanterie lettone et retourna à Petrograd. La prochaine rencontre avec les débris de sa famille n’aurait lieu que cinquante ans plus tard.
Mon grand-père, ma grand-mère et leur fils empruntèrent le parcours traditionnel de la première émigration : Berlin, Paris et toujours plus loin en direction du Nouveau Monde. À Paris, Pavlucha devint un adolescent féru de cinéma se faisant appeler Paul ; il parcourut le chemin couvert d’épines menant d’éclairagiste à producteur. Fuyant les Allemands à la fin des années 1930, il regagna Lisbonne avec ses parents. Dans le train, ils furent détroussés jusqu’à leur dernière chemise, argent et bijoux compris. Mon grand-père fit une attaque et ma grand-mère perdit la vue. Mon oncle se retrouva avec sur les bras un couple de vieux vulnérables, impuissants et paralysés par le désespoir. Jour après jour, du matin au soir, Paul battait le pavé de Lisbonne, se cassant la tête pour trouver un moyen de nourrir ses parents et de se procurer de quoi payer les billets et les visas pour les États-Unis. Et voilà qu’un jour, la fortune lui sourit. Alors qu’il était assis dans un bar et qu’il sirotait un apéritif, il engagea la conversation avec un monsieur d’apparence respectable. Son interlocuteur fortuit se trouva être un businessman fou de cinéma. À ses frais, il avait tourné un long métrage mais n’avait pas su en faire la promotion, ni lancer son œuvre sur le marché. Les complaintes amères se déversaient dans les oreilles de mon oncle. Paul écouta le businessman avec la plus grande attention et après avoir patienté jusqu’à ce que ce dernier marque une pause, il se redressa, prit un air digne et déclara :
« Vous avez beaucoup de chance. » Sertissant son discours des noms les plus prestigieux et les plus clinquants d’Hollywood, Paul annonça que dans les prochains jours il partait pour l’Amérique, où les Studios de la Paramount avaient quasiment cessé toute activité en attendant son arrivée. « J’organiserai la promotion de votre film ; avec mes relations ce ne sera pas difficile. Il va de soi qu’il faudra réunir de l’argent pour la première, mais nous sommes des hommes d’affaires, nous savons que ces frais seront largement remboursés. »
Le jour suivant Paul reçut du businessman des boites métalliques contenant les bobines et une grosse somme d’argent. N’étant pas par nature un filou, Paul était torturé par les remords et, un jour avant le départ, les billets et les visas en poche, il se présenta devant son sauveur et lui déballa toute la vérité. Le businessman en fut ému jusqu’aux larmes.
— Pars et fais bon voyage, mon garçon, que Dieu te garde. J’aurais aimé avoir un fils aussi dévoué.
Cela sonne comme un conte de Noël à la fin heureuse. Pourtant l’authentique « happy end » n’était encore qu’à venir. En Amérique, Paul fit véritablement fortune et fit projeter le film dans vingt-quatre États.
Ma rencontre avec mon oncle eut lieu en 1968. Un jour, retentit la sonnerie du téléphone si spécifique qui annonçait les appels nationaux.
— Serait-il possible de parler à Tatussia, je vous prie ?
Une voix inconnue, une prononciation bien trop marquée. Et puis cela faisait si longtemps déjà que plus personne n’appelait maman, Tatussia.
— Qui la demande ?
— C’est son frère Paul, s’il vous plaît.
— M’an, hurlai-je depuis le couloir, une espèce de fêlé pour toi au téléphone !
L’existence sur cette planète d’un quelconque oncle Paul que je n’avais jamais vu m’était absolument sortie de la tête.
— Je vous écoute, dit maman de son contralto profond.
Suivit une pause, puis un hurlement hystérique et maman raccrocha le combiné. Je courus chercher du Validol8 quand la sonnerie retentit de nouveau.
— Écoutez, répondis-je. Vous êtes vraiment le frère de maman ? D’où sortez-vous ?
— Je suis à Moscou, à l’hôtel Ukraine. À qui ai-je l’honneur ?
— C’est la fille de Tatussia qui vous parle, votre nièce. Je m’appelle Tania.
— How exciting ! Incroyable ! Et tu es une grande fille ?
— Plus qu’il ne faudrait. Mais vous devriez plutôt parler à votre sœur.
Toutefois, à cause des sanglots de maman, la conversation ne parvenait pas à s’engager et, la sauce ne prenant pas, je repris les rênes.
— Écoutez, Paul, je vais remettre votre sœur d’aplomb et lui faire retrouver ses esprits, l’accompagner à l’aéroport et la mettre dans le premier avion pour Moscou. Elle se rendra à l’hôtel Ukraine et vous demandera à la réception. Donnez-moi votre numéro.
— Magnifique idée, mais tout à fait inutile. Je m’envole pour Leningrad demain.
Et voilà que vingt-quatre heures avant la visite imminente de mon oncle, Diadia, notre maison fut mise sens dessus dessous. Je téléphonai à mon travail et d’une toute petite voix annonçai qu’une radiculite9 me clouait au lit pour au moins une semaine. Ensuite, j’appelai mon mari, Tolia, à l’Institut pour lui ordonner de mettre immédiatement un terme à ses conneries (c’est ainsi que nous appelions à la maison ses expériences consacrées à l’hyperconductibilité de l’hélium liquide). Tolia fut missionné pour se rendre sans tarder chez notre ancienne nounou, Nulia, qu’il devait ramener morte ou vive pour accomplir le grand ménage et préparer ses fameux beliachis10 et pelmenis11. Ensuite je me mis à appeler tous les amis ayant accès aux produits « traditionnels » russes – caviar beluga, saumon fumé, dos d’esturgeon et jambon. Ma maman était quant à elle sortie du jeu et restait allongée dans son lit entourée d’une bouillotte, de nitroglycérine12 et de photos de mon oncle petit.
Paul était arrivé en Union soviétique avec une équipe de la télévision ABC pour tourner un film américano-soviétique Les Étoiles du sport soviétique. L’Agence de la Presse et de l’Information13 avait préparé le tournage durant deux ans et les camarades de l’APN avaient, à de nombreuses reprises, rencontré Paul à New York afin de déterminer qui, où et comment il fallait filmer. Ne voulant pas défier le sort tout au long de ces pourparlers, Paul n’avait pas une fois mentionné l’existence d’une sœur unique restée en Union soviétique (si Dieu avait bien voulu lui prêter vie). Mais une fois à Moscou, ses valises à peine posées dans le hall de l’hôtel Ukraine, il annonça aussitôt qu’il ne commencerait pas le tournage avant d’avoir retrouvé sa sœur qui, en 1918, vivait à Petrograd.
On nous chercha et on nous trouva. Je me souvins que, trois jours environ avant l’appel de mon oncle, étaient venus chez nous des gens à la visite desquels nous n’avions prêté aucune espèce d’attention. S’étaient présentés : un technicien du téléphone venu remplacer un cordon, un plombier outrancièrement sobre pour réparer le réservoir qui fuyait dans les toilettes, et même le gérant de l’immeuble pour prendre des nouvelles. Sans donner de raisons, ce dernier avait jeté un œil à nos chambres, fait l’éloge de la décoration de notre cuisine, s’était enquis de la santé de maman et, un demi-sourire mystérieux aux lèvres, avait fini par s’éloigner. Il faut croire que notre quotidien avait satisfait les hautes instances puisque Paul se vit remettre notre adresse et notre numéro de téléphone.
Diadia, qui faisait plus jeune que son âge, s’avéra être un homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux crépus argentés, aux yeux rieurs. Il était couvert de daim de la tête aux pieds, fumait des cigarettes Kent et du fait de son trop plein d’énergie, il semblait comme survolté. Les ressemblances entre le frère et la sœur nous amusaient tous, et pas seulement les ressemblances physiques. Tous deux adoraient le forschmak14, le roquefort et les olives. L’un comme l’autre avaient toujours une cigarette au bec et on ne les avait sans doute jamais vus sans. La musique classique les laissait l’un comme l’autre indifférents et tous deux considéraient le tango comme le summum de la création musicale. Ils dansaient merveilleusement le charleston et l’un comme l’autre estimait que la forme la plus haute de la création humaine était sans conteste le cinéma. Maman avait été en son temps une étoile du cinéma muet, une « femme fatale*15 » qu’on appelait la Gloria Swanson16 soviétique. Après avoir tourné dans les années 1920 dans des hits tels que Napoléon-Gaz17, Grand Hôtel et Le Minaret de la mort18, elle disparut du grand écran et durant de longues années écrivit des scénarios pour les studios du Cinéma scientifique et populaire jusqu’à ce que de jeunes pousses ambitieuses, imbues de leur personne et sans scrupules la poussent vers la sortie. Mais le plus frappant était que Diadia parlait un russe parfait, saisissant au vol les traits d’humour et les nuances de ce jargon citadin qui lui était pourtant si étranger. Il ne se distinguait quasiment pas des siens si l’on faisait abstraction du fait que tous les détails du quotidien soviétique le laissaient perplexe.
— Quel taux d’intérêt vos banques pratiquent-elles ?
— Pourquoi n’y a-t-il pas d’offres d’emploi dans les journaux ?
— Comment fait-on pour choisir une voiture ou un shampooing plutôt qu’un autre s’il n’y a pas de publicité ?
— De quoi vit une personne si elle perd son emploi ?
Nous expliquions patiemment à Paul les spécificités du passage du socialisme au communisme et, à notre tour, nous n’avions de cesse de nous étonner de ses cartes de crédit American Express ou Master Card ainsi que de ses permis de conduire qui remplaçaient dans le pays de Diadia toutes les pièces d’identité y compris le passeport.
Sur le plan personnel, Paul était veuf et père d’un fils de dix-sept ans, Bertrand. Sa femme, l’actrice française Lise Dupré, était morte à l’âge de trente-quatre ans à la suite d’un cancer de la gorge. Après sa mort, Paul et son fils s’étaient installés à New York. Bertrand allait au lycée français et selon les dires de Paul était parfaitement bilingue.
S’étant glissée avec facilité dans le rôle de la grande sœur, Natalia Pavlovna demanda la gorge serrée à Paul pourquoi il ne se remariait pas et lui brossa le tableau haut en couleurs de la désolation d’une vieillesse solitaire. Paul rassura sa parente soviétique ; la solitude ne lui pendait pas au nez, il avait une petite amie suédoise, Ula, et ils envisageaient d’emménager ensemble. Pour le moment, elle vivait à Stockholm, travaillait en tant que guide-interprète, et s’apprêtait même à accompagner un groupe de touristes en Union soviétique. Diadia sortit de sa poche des photos et nous nous émerveillâmes devant cette grande blonde à la bouche sensuelle.
Ensuite, toute l’équipe de tournage encadrée des « consultants » de l’APN fit son apparition. Le téléphone stridulait sans interruption. Les pelmenis n’en finissaient plus de se coller, le borsh19 ukrainien de fumer ; sur le plancher scintillait une forêt de bouteilles de vodka, dans tous les coins traînaient des paquets de Kent et les blousons en daim de Diadia. Dans la journée Paul tournait son film et il passait ses soirées chez nous, ne rentrant à l’hôtel Astoria qu’à minuit largement passé. Le cinquième jour, Paul fut réveillé par un léger marmonnement et, en ouvrant les yeux, il vit dans sa chambre deux « consultants » de APN. Il était trois heures du matin et une vive lumière éclairait la chambre.
— On n’arrivait pas à dormir, expliqua le camarade Volkov sur le ton de la confidence. Et qu’est-ce qu’on voit ? Votre porte n’est pas fermée. On en a conclu que vous non plus, Pavel Pavlovich, ne trouviez pas le sommeil (de toute évidence, la russification du nom de Diadia prêtait un caractère intime à cette collaboration internationale).
— Maintenant, pour sûr, je ne dors plus, dit Diadia stupéfait.
— Bon, eh bien c’est parfait, se réjouirent les camarades. Puisque personne ne trouve le sommeil, buvons à nos merveilleux parents.
Sur la table apparut une bouteille de Stolichnaya et une petite boîte de caviar noir. Paul, touché, enfila son pyjama, avala un demi verre et, suivant l’exemple de ses nouveaux amis, renifla la manche de son pyjama.
— Ça paraît incroyable, dit le camarade Zaïtsev songeur, vous avez de nouveau trouvé une famille. Et quelle famille ! La sœur est encore une de ces beautés… Pour sûr, vous ne pensiez pas qu’elle était toujours en vie. Et la nièce ? Un petit bout de femme tout feu tout flamme et un cerveau scientifique qui plus est ! Et prenez son mari, Anatoli, un futur docteur en maths-physique ! C’est pas un clown. Dans quel autre pays décrocherais-tu la timbale comme ça ? Et leur fille, votre petite-fille d’une certaine manière, elle fréquente une école anglaise ! Ce n’est pas juste une famille, c’est une aubaine, un Panthéon, c’est l’Olympe !
Le caractère imagé et fleuri de la langue russe frappa notre Paul à tel point qu’il avala de travers et manqua s’étrangler. Zaïtsev et Volkov lui tapèrent longuement dans le dos.
— Je suis très heureux et très fier d’eux, parvint enfin à articuler Diadia.
— Et nous, et nous ! reprit aussitôt le chœur grec de l’APN. Mais… », et là le camarade Volkov s’attrista, « n’est-il pas affreux que le destin vous ait ainsi séparés ? Vous devriez vous réunir, voilà mon avis.
— What do you mean ? In the US ?
Au vu du caractère délicat de la question, Diadia était passé à sa langue habituelle.
— Que vient faire l’Amérique là-dedans ? Pourquoi ne resteriez-vous pas ici, avec nous ?
Le camarade Zaïtsev prit Diadia dans ses bras et ses yeux s’embuèrent.
— En moins de deux, nous ferons venir votre fiston aussi. Quel âge ça lui fait au petit, dans les dix-sept ?
— C’est exact, confirma Diadia.
Dans l’embrasure de la fenêtre, la nuit de printemps et la colonnade de Saint-Isaac20 exhalaient la paix et la fraîcheur. Le camarade Zaïtsev s’assit sur le rebord, dissimulant de sa silhouette le ciel lilas foncé.
— N’est-ce pas terrible de devenir veuf à quarante-trois ans, dit-il, démontrant par là qu’il était très, très bien informé. C’est horrible comme le cancer emporte les gens de nos jours.
Ce fut au tour de Diadia de s’émouvoir. Il sortit une photo de son épouse défunte.
— Une vraie beauté, gazouillèrent Volkov et Zaïtsev à qui mieux mieux.
— Et voici mon garçon.
Sur la photo souriait un visage malicieux aux yeux ronds.
— Il vous ressemble à s’y méprendre, c’est le portrait trempé de son père, certifia l’APN à Paul. Ils voulaient dire « portrait craché ».
— Oui, c’est tout moi … et lui aussi se passionne pour le cinéma.
— Et le VGIK21 ? C’est que nous avons le VGIK ! réagit Volkov avec une rapidité étourdissante, le meilleur institut de cinéma au monde. Vous pouvez demander à Fellini ! Et pour ce qui est de l’admission et du concours d’entrée, aucun problème. Ça, nous vous le garantissons personnellement. Pour vous, Pal Palych, dans notre pays toutes les portes sont grandes ouvertes.
Dans la tête de Diadia, la vodka bouillonnait de façon perceptible mais c’est avec précaution qu’il naviguait en évitant les récifs politiques sous-marins.
— Un grand merci à vous, chers amis, dit Paul, votre idée, bien qu’inattendue, est très flatteuse. Bien entendu, je dois y réfléchir sérieusement avant de prendre une décision aussi importante.
— Réfléchissez, réfléchissez, Pal Palych, réfléchissez de manière « positive » et essayez de nous donner une réponse d’ici deux petits jours… Et à présent, ça ne ferait pas de mal de dormir un petit peu.
Zaïtsev et Volkov s’inclinèrent pour saluer avec cérémonie et quittèrent la chambre de Diadia.
Une semaine s’écoula, mais Paul n’avait toujours pas pris de décision « positive ». Cette visite nocturne orienta son esprit dans une toute autre direction.
— Et en effet, c’est une merveilleuse idée. Pourquoi n’émigreriez-vous pas ?
— Paul ! s’exclama maman. Ne sème pas le trouble dans leur esprit.
— Il ne peut pas en être question, Diadia. J’ai une thèse sur le feu.
— Et alors, soutiens-la à New York. Je t’assure qu’un diplôme américain n’est pas moins prisé qu’un soviétique.
— Bravissimo, comme c’est malin ! Je serais curieuse de savoir qui nous laissera partir ?
— Vous voulez connaître mon opinion ? demanda Tolia, mon avis est le suivant : qu’est-ce que c’est que ce délire de vache enragée ? Il désigna du doigt le téléphone. Et de toute façon, serait-ce possible de trouver un autre endroit, un peu plus à l’écart, pour ces « escapades verbales » ?
Maman s’approcha du téléphone, enfonça un crayon dans le cadran et couvrit l’appareil avec un oreiller.
— Je ne me suis pas enfuie, je n’ai pas quitté les miens, tant galéré, pour ça…
— Est-ce que tu n’as pas assez goûté aux fruits de ton implication révolutionnaire ? interrompit cavalièrement le frère. J’écoute vos récits et je n’en dors plus la nuit. Tu as été mariée deux fois et tes deux maris ont connu les camps.
— Les temps ont changé, Paul.
