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C'est quand qu'on va où ? demande un gamin à son père parlant de son école dans une chanson de Renaud. Elodie, l'héroïne de ce roman, professeure et non pas élève pourtant, écoute avec intérêt les paroles de cette chanson et surtout ce refrain "C'est quand qu'on va où ?" qui dit la faillite de l'école tant dans la forme incorrecte de la question que dans l'interrogation posée, si pertinente, si évocatrice du mur qui est au bout. Elodie retrace donc dans ces pages sa carrière de professeure depuis ses débuts jusqu'à sa retraite. Un parcours quelque peu atypique qui nous emmène dans le Nord de la France, à Madagascar, à la Réunion, en Italie... Un parcours qui nous fait découvrir plusieurs facettes de l'enseignement : tour à tour amusée, ahurie, mais aussi révoltée, Elodie nous fait revivre ses expériences professionnelles, souligne les absurdités et les faiblesses du système. Néanmoins derrière un ton léger et humoristique tout au long du récit, elle dénonce la faillite grandissante de l'école que ce soit dans l'hexagone même, dans les départements d'Outremer ou dans les établissements gérés par la France à l'étranger. C'est quand qu'on va où ? se demande-t-elle amère et désabusée.
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Seitenzahl: 265
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Aux Éditions Les Nouveaux Auteurs et J’ai lu
LOIN SOUS LES RAVENALES - roman
Aux Éditions no comment
UN, DEUX, CAROTTE, NAVET - nouvelles
Aux Éditions Books on Demand
PAS PERMIS - nouvelles
à Déborah qui me réclama le CNED dès le CP…
Je m'suis chopé 500 lignes
"Je n'dois pas parler en classe"
Ras l'bol de la discipline
Y'en a marre c'est digoulasse
C’est même pas moi qui parlais
Moi j'répondais à Arthur
Qui m'demandait, en anglais,
Comment s'écrit "No Future"
Si on est punis pour ça, alors j'dis "Halte à tout"
Explique-moi, Papa, c'est quand qu'on va où ?
C'est quand même un peu galère d'aller chaque jour au chagrin
Quand t'as tell'ment d'gens sur Terre qui vont pointer chez "fout rien"
'Vec les d'voirs à la maison
J'fais ma s'maine de 60 heures
Non seul'ment pour pas un rond
Mais en plus pour finir chômeur
Veulent me gaver comme une oie
'Vec des matières indigestes
J'aurais oublié tout ça
Quand j'aurai appris tout l'reste
Soulève un peu mon cartable
L'est lourd comme un cheval mort
Dix kilos d'indispensable
Théorèmes de Pythagore
Si j'dois m'avaler tout ça, alors j'dis "Halte à tout"
Explique-moi, Papa, c'est quand qu'on va où ?
L'essentiel à nous apprendre, c'est l'amour des livres qui fait
Qu'tu peux voyager d'ta chambre autour de
l'humanité
C'est l'amour de ton prochain, même si c'est un beau salaud
La haine ça n'apporte rien, pis elle viendra bien assez tôt
Si on nous apprend pas ça, alors j'dis "Halte à tout"
Explique-moi, Papa, c'est quand qu'on va où ?
Quand j's'rais grande j'veux être heureuse, savoir dessiner un peu
Savoir m'servir d'une perceuse, savoir allumer un feu
Jouer peut-être du violoncelle, avoir une belle écriture
Pour écrire des mots rebelles à faire tomber tous les murs
Si l'école permet pas ça, alors j'dis "Halte à tout"
Explique-moi, Papa, c'est quand qu'on va où ?
Tu dis qu'si les élections ça changeait vraiment la vie
Y'a un bout d'temps, mon colon, qu'voter ça s'rait interdit
Ben si l'école ça rendait les hommes libres et égaux
L'gouvernement décid'rait qu'c'est pas bon pour les marmots
Si tu penses un peu comme moi, alors dis "Halte à tout"
Maintenant, Papa, c'est quand qu'on va où?
Si tu penses un peu comme moi, alors dis "Halte à tout"
Maintenant, Papa, c'est quand qu'on va où ?
Paroliers : Renaud Sechan / Merlot Leclerc
Ce livre est un roman, pas une autobiographie, bien qu’Elodie me ressemble beaucoup et que je crois l’avoir croisée au détour d’une rue à Montdidier. Il réunit néanmoins des expériences professionnelles vécues et dépeint des situations et des personnages qui ne sont pas fictifs. Ne croyez pas que j’aie forcé le trait. J’espère au fil de ces pages vous faire rire et – ou – pleurer.
Antananarivo, le 03/10/ 2022
I – A l’endroit où tout avait commencé…
II – Tu auras les grandes vacances et la sécurité de l’emploi
III - Comment faire pour ne pas sombrer quand tout est sombre ?
IV - Le pauvre, mort si loin de chez lui…
V - Grande duchesse en exil
VI - J’existe bien telle que vous l’imaginez
VII - Compagnon de chaînes
VIII - Étais-je passé à côté d’un destin bien meilleur ?
IX - Désossement du grand-père
X - Il m’avait choisie, moi…
XI - La France avec quelques touches de parfum exotique
XII - Le korlémol
XIII - Bob is a boy
XIV - Il s’agit du roi Tom
XV - S’ils brillaient cela voulait dire que le lycée étincelait…
XVI - C’est génétique, les Italiens sont des bavards…
XVII - Plus personne ne pouvait me déloger
XVIII - Je ne reviendrai pas l’après-midi, ni le lundi suivant, ni jamais.
XIX - Je ne veux pas m’adapter
XX - C’est quand qu’on va où
À l’endroit où tout avait commencé…
Il y a sans nul doute quelqu’un là-haut qui s’amuse avec nous, pauvres mortels. Quelqu’un ? Quelques-uns même… Je les imagine dotés de petites ailes et d’un regard perçant. Pour ne pas s’ennuyer ils jouent avec les humains et tentent les expériences les plus diverses. Puis ils rient méchamment de leurs vilains tours.
L’un d’entre eux avait certainement repéré ma recherche. Je possède les 19 tomes des œuvres complètes de Balzac qui en comprennent 20 dans l’édition de Houssiaux de 1871. Il me manque le tome 4 : j’avais, six mois plus tôt, déposé une alerte sur deux ou trois sites spécialistes des livres rares sur Internet. Voilà qu’avant-hier un homme me contacte. Il a le tome en question, le vend à un prix correct mais ne veut pas le confier à la poste, ce que j’approuve. Apprenant que je vis à Paris, il me demande si je peux me déplacer et venir à Montdidier dans la Somme ? « Ce n’est qu’à une centaine de kilomètres de Paris… » ajoute-t-il.
Si quelqu’un sait où se trouve Montdidier -mis à part ceux qui y habitent- c’est bien moi, mais avec les années j’avais fini par croire que ce n’était plus vraiment un lieu réel. C’était un endroit qui existait quelque part dans ma mémoire, et seulement là, nimbé de brume grise évoquant le froid. Les habitants eux-mêmes avaient disparu, tombés dans une quatrième dimension. La preuve en était que je n’avais plus jamais eu de contact avec l’un d’entre eux.
J’ai failli renoncer à l’achat du livre. Je ne voulais pas retourner là-bas. Mais je me suis reprise : pas facile de trouver ce tome 4, de tomber sur un vendeur qui veuille bien s’en séparer et à un prix raisonnable. Je n’allais pas refuser cette aubaine sous prétexte que près de 40 ans auparavant j’avais vécu à Montdidier des moments quelque peu difficiles.
Mais, tout de même, qui joue avec moi ? Qui se joue de moi ? Alors que j’ai pris ma retraite depuis à peine quelques mois un petit diable ricane et me renvoie à l’endroit où tout avait commencé. Pouvait-on mathématiquement chiffrer la probabilité de trouver à Montdidier un détenteur du tome 4 de Balzac dans l’édition de 1871 ? Et si l’on y réfléchissait bien, ce diable n’avait-il pas tout prémédité depuis fort longtemps ? Pourquoi dans la bibliothèque de l’oncle Jean-Michel dont je venais d’hériter manquait-il un tome sur les 20 qui constituaient les œuvres complètes de Balzac ?
Aujourd’hui samedi je prends donc ma voiture et je pars en direction de Lille par l’autoroute A1. Les kilomètres défilent et mon malaise augmente. Je me trouve ridicule. Comme tout le monde en début de carrière j’ai ramé. Pas de quoi en faire une montagne ; pas de quoi 40 ans plus tard avoir le cœur serré en retournant sur le lieu de ma première affectation.
« Aire de Ressons Est – Montdidier ». Je quitte l’autoroute pour emprunter la départementale 935. Contrairement à mon habitude je roule vite, bien décidée à aller chercher le livre et à ne pas trainer dans le coin. Je n’ai rien à y voir, rien à y faire. Les années n’ont pas recouvert de nostalgie mes souvenirs : laideur, froid, solitude. Voilà les mots qui me viennent à l’esprit.
Une dizaine de kilomètres avant d’arriver je m’arrête sur le bas-côté pour entrer l’adresse du vendeur dans le GPS puis je reste concentrée sur la route, peu curieuse des paysages qui m’entourent. Je peux malgré tout constater qu’un Leclerc s’est installé à l’entrée de Montdidier. Et, miracle, un panneau indique la présence d’un hôtel ! Deuxième miracle, un cinéma a vu le jour !
Le détenteur du Balzac vit dans une maisonnette, non loin de la statue du sieur Parmentier, gloire locale qui fit connaitre les vertus nutritionnelles de la pomme de terre. Il me reçoit fort gentiment, me remet le livre puis me propose un café. Nous bavardons un bon moment. Je lui apprends que j’étais professeure mais, je ne sais pourquoi, je ne lui dis pas que j’ai enseigné ici. En sortant de chez lui, réconfortée par son accueil chaleureux et par un rayon de soleil qui a réussi à percer la couche de nuages, je me sens mieux et je décide de passer quand même devant le collège. Il faut l’exorciser.
D’ailleurs il a probablement été démoli et remplacé par un bâtiment moderne. Je me trompais. Je le retrouve tel que je l’ai laissé. J’abandonne la voiture sur le parking et je vais m’assoir sur un muret en pierre. La cour est déserte puisque nous sommes samedi.
Je ne reste pas longtemps. Je regarde stupidement le collège ; rien ne se passe dans ma tête, aucun souvenir n’afflue, aucune émotion. Un léger frisson me traverse et il me tarde brusquement d’être chez moi, dans mon petit appartement parisien douillet. Je vais retrouver la chaleur des coussins moelleux qui garnissent le canapé du salon ; je vais retrouver mes livres, mon décor rassurant où le bleu turquoise et l’orangé se mêlent ; je vais retrouver une sécurité qui, l’espace de quelques minutes, a semblé se volatiliser.
Tu auras les grandes vacances et la sécurité de l’emploi
Je suis chez moi, enfoncée dans les coussins moelleux, entourée de mon décor familier ; pourtant le sentiment de malaise que ce retour à Montdidier a déclenché ne se dissipe pas, bien au contraire, il semble s’amplifier au fil des heures. Il m’est arrivé de raconter de manière anecdotique à des amis quelques souvenirs liés à mes expériences professionnelles mais je n’aime pas regarder en arrière. Même lorsque j’ai cessé d’enseigner j’ai évité soigneusement de faire un bilan. Je n’y échappe plus aujourd’hui : les souvenirs s’imposent et m’envahissent ; impossible de les endiguer. Sur le parking, ce matin, l’odeur particulière de la terre de Picardie mouillée de pluie avait commencé à faire son œuvre.
Les yeux mi-clos je me projette des décennies en arrière, dans les années 80, dans une fin de siècle où les portables n’existaient pas, internet non plus, ni les interdictions de fumer, ni la ceinture de sécurité mais où déjà l’enseignement avait pris un vilain virage et menaçait de sortir de la route…
Mais était-ce vraiment à Montdidier que tout avait commencé ? Ne fallait-il pas remonter le temps encore plus avant, juste après mon bac lorsque j’avais choisi ce métier ? Mes parents ne m’avaient jamais véritablement interdit de poursuivre telles ou telles études, cependant je me rends compte aujourd’hui qu’ils m’avaient coupé les ailes psychologiquement. Car, depuis que j’avais l’âge de penser à mon avenir, lorsque j’envisageais une profession en dehors du fonctionnariat, c’étaient des clameurs de mépris :
- Avocat ? On le verra dans quelques années, ton ami ! il y en a un sur cent qui fait son trou, les autres végètent !
- Archéologue ? Tu plaisantes, on ne vit pas de ça ! Tu veux finir sur le trottoir !
- Vétérinaire ? Sept ans d’études ! et puis quoi encore !
- Journaliste ? Elle est bien bonne celle-là ! Tu es payée avec un lance-pierres si tu es freelance et si tu travailles pour un journal ton patron te vire quand il veut…
Ils n’avaient qu’un rêve pour moi : me voir devenir institutrice : « Tu auras les grandes vacances et la sécurité de l’emploi ! Tu te rends compte ! ». Je m’insurgeai contre le métier d’institutrice : les enfants m’ennuyaient profondément et m’énervaient tout aussi prodigieusement. À vrai dire, en tant que fille unique, en outre issue d’une famille plus que restreinte, je ne les connaissais pas ; je ne savais pas m’y prendre avec eux.
Les adolescents en revanche – ce que j’étais encore à ce moment-là – avec leurs aspirations, leurs doutes, leurs rêves, leurs révoltes, m’intéressaient. Je décidai donc de poursuivre des études supérieures dans le but d’être professeure et je choisis la matière qui me passionnait : la philosophie.
Oui, c’était bien un choix. Il est probable que si je n’avais pas entendu la ritournelle de mes parents sur le danger de mourir de faim en dehors du fonctionnariat, j’aurais opté pour un métier très différent, mais je ne saurai jamais lequel. Je me dirigeai donc joyeusement vers l’enseignement de la philosophie, une matière qui m’avait enthousiasmée grâce à un professeur de terminale exceptionnel. J’espérais bien lui ressembler un jour et captiver mon auditoire.
À cette époque-là aucune information ne filtrait sur la faisabilité du métier choisi. Certes, j’aurais pu aller dans un lycée interviewer un professeur de philo mais l’idée ne m’en est pas venue. J’ai continué gaiement et brillamment mes études : une licence suivie d’une maitrise. J’avais 20 ans et j’étais fière de mes résultats universitaires. La philosophie m’intéressait vraiment. Je préférais apprendre plutôt que faire apprendre, néanmoins je m’apprêtais à enseigner cette matière avec plaisir.
Cependant j’appris en deuxième ou troisième année qu’au CAPES en philo il y avait zéro reçu et à l’agrégation, un par an. L’État, sans le moindre scrupule, ouvrait grand les portes de la section philosophie, qui à quelques exceptions près ne mène qu’à l’enseignement, tout en sachant pertinemment qu’il n’y avait aucun poste à proposer au bout de ces études. Pour moi, ce fut comme la fin d’une belle histoire d’amour : déçue, humiliée, atterrée, mais pas suicidaire, je ne tentais aucun de ces deux concours et je vendis, les larmes aux yeux, moi qui garde tous mes livres précieusement depuis l’enfance, ceux qui traitaient de philosophie.
Je fus embauchée par un établissement privé ; certains élèves avaient pratiquement mon âge et le contact avec eux était intéressant. J’étais encore assez proche de ma terminale pour savoir ce que la plupart d’entre eux attendaient de cet enseignement. Et j’avais en mémoire les cours du fascinant professeur dont j’ai parlé. J’essayais de l’imiter et je n’y réussis pas trop mal. Cependant je me sentais prise au piège : qu’allais-je faire de ma vie professionnelle ? Comment échapper à l’emprise de parents étouffants et tyranniques, obtenir rapidement une indépendance financière ? Car, sans CAPES ou agrégation, la fameuse sécurité de l’emploi ne m’était évidemment pas assurée. Et je savais déjà que le lycée dans lequel je travaillais ne m’emploierait pas l’année d’après. En outre je venais de réaliser que le métier qu’on avait choisi pour moi me condamnait à la quasi pauvreté. La première feuille de paie du Lycée privé me laissa muette. Je crus tout d’abord qu’il y avait une erreur dans la somme, une mauvaise saisie d’un chiffre. Mais le mois suivant le salaire fut identique et mes collègues me confirmèrent que c’était bien ce que gagnait un professeur contractuel en début de carrière (d’ailleurs quasi identique pour les titulaires) dans le public comme dans le privé. Certes, je n’avais jamais pensé que ce métier me rendrait riche mais je croyais qu’il m’assurerait une vie décente. N’ayant pas la mémoire des chiffres, j’ai oublié le montant ? Je me souviens simplement qu’à cette époque-là Paris recrutait des conducteurs de métro et annonçait leur salaire. Ils gagnaient déjà davantage qu’un professeur débutant. À noter qu’il ne tenait qu’à moi, après tout, de postuler pour être conducteur de métro…
J’appris que, par le biais des équivalences, je pouvais entrer directement en troisième année de lettres. Et donc, théoriquement me présenter assez rapidement au CAPES de lettres modernes. Toutefois je m’aperçus vite que la matière ne m’emballait pas. J’étais une grande lectrice mais ça ne suffisait pas à faire de moi une littéraire : l’analyse des textes me faisait penser à une autopsie et les mots sous la loupe devenaient pour moi les cellules figées d’un cadavre. La magie disparaissait.
La grammaire non plus ne me passionnait pas même si j’obtenais des notes convenables dans l’ensemble.
De plus, il y avait un cours obligatoire, incontournable, qui était mon cauchemar : l’ancien français. Tel que cela était enseigné il n’y avait rien de pire : les mots passaient du vieux français au français moderne après de longues aventures au cours desquelles ils se transformaient de manière prévisible pour la plupart et l’on pouvait décliner leurs transformations au cours des siècles. Toutefois certains résistaient à la règle générale, devenaient des exceptions. Le cours aurait pu être drôle, émaillé d’anecdotes relatives à ces aventures, illustré d’exemples, agrémenté d’humour. Il n’était que sinistre : des listes interminables de tristes mots qui, tels les moutons de Panurge suivaient l’un d’entre eux et allaient se suicider dans un ravin. Et nous devions débiter par cœur la lugubre promenade de ces moutons.
Comme je prenais cette matière en cours de route cela ne facilitait pas la tâche (les autres avaient commencé en deuxième année) ; aucun manuel ne pouvait m’aider : les professeurs détenaient cette science barbare et la distillaient aux élèves. Pire, elle était obligatoire au CAPES et le zéro qui m’attendait serait bien entendu éliminatoire.
On me fit cependant don d’un diplôme de lettres modernes que je pris honteusement, comme un objet volé – et il l’était.
C’est alors que pour mon bonheur et mon malheur le destin mit sur ma route un député qui me proposa son aide.
Mon malheur parce que sans lui j’aurais cherché et trouvé une autre voie, mon bonheur parce que mon problème fut résolu très vite. J’allais enfin obtenir mon indépendance financière ; tant pis si le salaire était médiocre. Il m’assura qu’il me trouverait un poste de maitre auxiliaire. J’en remerciai ardemment le député et la providence, enfin ce que je croyais être la providence.
Je ne me doutais pas que les deux – député et providence – me jetaient dans une arène dont je n’aperçus pas tout de suite les bêtes féroces cachées dans la pénombre des couloirs masqués aux spectateurs et aux victimes.
Je fus donc nommée à Montdidier en Picardie.
Comment faire pour ne pas sombrer quand tout est sombre ?
L’année scolaire avait déjà commencé lorsque mon député providentiel me prévint qu’un professeur de français exerçant au collège de Montdidier en Picardie avait reçu son affectation pour un poste dans un département d’Outremer et allait partir. Son poste de Lettres modernes était donc vacant et j’avais ainsi l’opportunité d’un remplacement à l’année.
Il me faut préciser que j’habitais Cannes ; j’avais vécu toute mon enfance et mon adolescence à Cannes ou Nice. Je ne connaissais de la France que la Côte d’azur ; Paris et Lyon vaguement ; quand j’avais des vacances je partais en Italie. J’étais issue d’un milieu plutôt aisé.
Me voilà donc en train de consulter une carte routière et de m’apercevoir que Montdidier était un chef-lieu et se trouvait à une centaine de kilomètres de la capitale. Ces deux points me rassurèrent. Je serai, moi la citadine, dans une ville et dans une ville proche de la capitale. J’entassai dans ma voiture deux valises pleines de vêtements, deux ou trois objets auxquels je tenais et je pris la route. Jusqu’à Paris le trajet fut sans surprise : une autoroute comme toutes les autoroutes avec les mêmes stations-services, avec les mêmes cafés d’autoroutes. Rassurant, finalement : on se croit toujours au même endroit. Cependant quelque part après avoir contourné Paris, il fallut en sortir et affronter l’étranger, c’est-à-dire l’étrange : des paysages verts et plats d‘où émergeait quelquefois un clocher. Une lumière qui filtrait au travers d’une brume grise et me remplissait d’un malaise indéfinissable.
Les villages que je traversais sortaient tout droit des lectures de mon enfance. Ça ressemblait encore à cette époque-là à l’univers de la comtesse de Ségur. La paysannerie n’était pas loin, le châtelain non plus car au détour d’une route, juché sur une hauteur, souvent un château méprisait les vilains qu’il toisait. Pour parfaire mes images d’Épinal je croisai quelques vaches, spectacle inédit à Cannes et dans les environs.
Puis le paysage changea encore : à perte de vue des champs de salades, de grosses salades. Quelquefois un maigre bouquet d’arbres avait échappé à l’arrachage systématique des passionnés de salades. Dans le lointain on devinait la silhouette de quelques hangars modernes faits de tôles. À plusieurs reprises je vis le long de la route des panneaux de signalisation sur lesquels étaient dessinés un gros et vilain légume et dessous un sigle très reconnaissable qui indiquait un dérapage. Sur le panneau un avertissement solennel doublait l’image pourtant parlante : ATTENTION BETTERAVES ! Abrutie par la route, inquiète, je ne compris pas tout d’abord pourquoi il fallait se méfier de betteraves présentées sur des panneaux identiques à ceux qui bordent les forêts: « attention sangliers » ou « attention cerfs ». Traversaient-elles intempestivement la route ?
Je notai l’info dans un coin de ma cervelle endommagée par la fatigue et je m’arrêtai pour consulter ma carte routière. J’arriverais bientôt à destination. En regardant attentivement au loin j’aperçus un clocher, certainement celui de Montdidier.
Mon malaise monta d’un cran. Une alarme clignotait quelque part dans mon cerveau qui avait certainement analysé l’environnement, les étendues plates et vertes à perte de vue, les étranges mentions des dangereuses betteraves, la triste lumière de ce début d’après-midi. Je repris la route et bientôt apparut le panneau Montdidier.
Un habitant traversait une petite place déserte ornée simplement d’une statue ( j’appris bien plus tard qu’il s’agissait du sieur Parmentier, « découvreur » de la pomme de terre). Je m’arrêtai pour lui demander la direction du collège. Il parut surpris mais me renseigna aimablement. Je me dis que le plus pressé était de rencontrer le directeur de l’établissement. Je chercherais plus tard un hôtel. J’aperçus rapidement une église qui n’était pas trop laide mais ce que je vis de la ville en me dirigeant vers le collège était hideux. J’étais certainement dans un coin excentré, ingrat. Je découvrirais plus tard le vrai centre-ville qui comportait forcément une jolie place avec deux ou trois cafés restaurants, quelques sympathiques magasins, de charmants bâtiments anciens.
J’étais arrivée devant le collège ; je restai un moment rêveuse en le contemplant : un bâtiment en L, à deux étages, d’un bleu douteux, type CES Pailleron qui avait brûlé en quelques minutes en 1976 faisant 20 victimes. Il émergeait d’une zone qui n’était ni citadine, ni agricole. Il y avait peut-être un nom pour ces endroits mais je ne le connaissais pas.
Je demandai à voir le directeur mais c’est une directrice qui arriva, une femme entre deux âges, pas spécialement aimable, les mains dans les poches d’un gilet.
Je me présentai. Elle tomba des nues, elle n’attendait personne ! Je ne pouvais guère lui montrer les notes que j’avais prises suite au coup de fil du député m’ayant informée que Monsieur X étant nommé en Guadeloupe, je le remplacerais pour le reste de l’année scolaire. Je compris rapidement que j’étais arrivée trop vite et avant les documents qui expédiaient le professeur Outremer et me nommaient officiellement à sa place
On appela donc le professeur que je devais remplacer. Il n’avait aucune nouvelle de sa demande de mutation et me demanda dans un mélange d’espoir et de défiance comment je savais que je le remplaçais.
Je répondis que j’avais reçu un document officiel de l’éducation nationale qui m’indiquait que j’étais nommée à Montdidier sur son poste. Évidemment on me réclama le document en question ; je dus mentir en assurant que je l’avais oublié à Cannes.
La directrice nous pria alors de nous asseoir et passa plusieurs coups de fil tout en me lorgnant d’un air méfiant. Sans doute pensait-elle que j’étais un escroc qui voulait voler la précieuse place de professeur dans son magnifique collège.
Mais au bout du dixième coup de fil on lui confirma que X partait bien en Guadeloupe et que moi, Elodie, je le remplaçais. Joie profonde de X qui me broya les mains avec l’envie manifeste de m’embrasser et de me remercier comme si j’étais responsable de sa mutation. Il repartit en direction de sa classe et à travers la vitre poussiéreuse du bureau de la directrice je le vis marcher en zigzagant, ne sachant pas très bien où il se dirigeait.
- Bien, Mademoiselle, à nous ! me dit d’un ton peu amène la directrice.
Je compris qu’elle n’avait pas apprécié le supplément de travail que je lui avais donné en l’obligeant à téléphoner partout, ni apprécié le fait, que moi, misérable remplaçante, avais été au courant avant elle de décisions administratives importantes.
- Où dormirez-vous ? interrogea-t-elle sèchement.
- Je vais chercher un hôtel, répondis-je en souriant bêtement.
Ce fut son tour de ricaner en m’apprenant que dans cette ville il n’y avait pas d’hôtel. Je restai sans voix : une ville sans hôtel ? Cela existait ?
- Nous ne sommes pas à Cannes ! dit-elle d’un ton triomphant – comme si j’avais besoin d’elle pour m’en apercevoir – mais je peux vous dépanner. Nous avons ici une petite chambre avec une salle de bain, annonça-t-elle avec solennité, d’un ton qui laissait à penser qu’elle me faisait bénéficier d’un traitement de faveur. Évidemment, poursuivit-elle, cette chambre est payante et elle m’annonça le tarif.
- Mais revenons à l’essentiel ! déclara-t-elle fermement.
Il est vrai que je n’étais pas venue à Montdidier en villégiature mais pour enseigner. Elle me donna donc mon emploi du temps et me précisa que je devrais donner en cinquième des cours d’initiation au latin…
- Je n’ai jamais fait de latin, me récriai-je (à vrai dire j’en avais fait une année en sixième ce qui remontait aux calendes grecques et j’avais été dégoutée par la cargaison de déclinaisons à apprendre)
- Cela ne me regarde pas ! Vous avez des manuels à disposition et votre travail consiste à les inciter à choisir de continuer le latin en quatrième.
J’ouvris la bouche pour répliquer quelque chose d’ironique puis je me ravisai, comprenant que l’humour et l’ironie n’étaient pas de mise.
Une fois remis mon emploi du temps, mes manuels, je signai quelques papiers et la directrice prit des clefs en m’enjoignant de la suivre. Dans le même bâtiment, au rez-de-chaussée, elle ouvrit une porte :
- Voici votre logement. Vous avez des couvertures et des serviettes dans l’armoire.
Elle tourna les talons et s’éloigna, toujours les mains dans les poches de son gilet beige.
Mes yeux firent le tour du « logement ». Ce fut rapide. C’était en fait une cellule de prison avec un lit une place en fer, une armoire en fer, une vilaine table en bois branlante et une chaise alliant le fer et le contreplaqué. Une minuscule pièce sans porte donnait sur la cellule ; il y avait là un lavabo, une douche et un WC.
Je refusai de céder au désespoir. Je décidai d’aller d’abord faire un tour de la ville pour me repérer et voir les quartiers agréables puis je me persuadai que dès le lendemain ou le surlendemain je trouverais certainement un petit appartement sympathique.
Hélas, le tour de ville fut presqu’aussi rapide que le tour du logement. Le centre-ville que je cherchais était la place que j’avais traversée en venant. J’avais déjà tout vu et contrairement à ce qu’évoquait pour moi le mot chef-lieu, je n’étais pas dans une ville mais dans un village. Dans les jours qui suivirent j’eus l’explication de sa laideur : Montdidier était sur la route des envahisseurs et, depuis des siècles, les habitants avaient subi des attaques à coups de flèches projetées par des arbalètes, de caillasses lancées par des balistes, d’obus pendant la première guerre mondiale et de bombardements pendant la seconde. L’église avait, en partie, été épargnée mais le reste avait été réduit en cendres puis reconstruit à la va-vite avec des briques ou du béton juste après-guerre. Je me demandais pourquoi les gens s’étaient entêtés à revenir dans cette région, à rebâtir, alors qu’il existait en France tant d’endroits ravissants. J’eus une réponse partielle à ma question des mois plus tard : les propriétaires du logement que je finis par trouver, des gens âgés, me racontèrent que pendant la deuxième guerre mondiale, ils durent fuir et ils s’installèrent à Saint-Tropez en attendant que les choses se calment.
La guerre se termina et le couple fut fortement tenté de rester à Saint-Tropez – ce que je peux comprendre assez facilement – mais le gouvernement fit miroiter à tous ceux qui rentraient chez eux une prime importante pour aider à la reconstruction. Ils repartirent donc à Montdidier. Sauf que personne ne toucha jamais la prime.
Le cœur lourd je regagnai ma cellule. Pour une raison que j’ignore, les parois du bac à douche étaient anormalement hautes. Comme j’étais mince et souple, je bouchai la bonde avec le verre à dent et je transformai la douche en baignoire. L’eau qui coulait du pommeau sur mon visage masquait les larmes que je versais. Je me reverrai toujours assise dans ce bac à douche, les genoux à hauteur de ma poitrine, les dents serrées, me répétant en boucle « je ne pleurerai pas », niant l’évidence car sur mes joues dévalait un liquide salé.
Le lendemain matin je me levai tôt et partis à pied à la recherche d’un café où je puisse avoir un petit déjeuner, ou du moins un thé. Un établissement à la devanture peu engageante se trouvait non loin du collège. J’y entrai. Immédiatement le brouhaha des conversations s’arrêta et tous les yeux se tournèrent vers moi.
Il me fallut au moins une semaine à Montdidier pour comprendre ce qui dans ma personne avait pu susciter autant de stupéfaction : j’étais une étrangère, j’étais une jeune femme, j’étais habillée « comme une Parisienne » me diraient par la suite mes élèves, je voulais boire du thé.
En effet, la seule femme qui se trouvait là était l’épouse du tenancier du bar. Elle me regarda avec suspicion quand je demandai un thé, boisson éminemment exotique dans cette région, presqu’autant que le café car je ne vis sur le comptoir que des verres remplis de vin. Néanmoins on me trouva un sachet qui devait dater du moyen âge et n’avait plus de goût. L’eau chaude, pourtant, me fit du bien et je m’installai discrètement à une petite table dans un coin tandis que les bavardages reprenaient progressivement. Je devinais aux coups d’œil rapides qu’on me lançait que dès mon départ les supputations iraient bon train, voire les quolibets sur cette extra-terrestre buvant du thé et s’habillant « comme dans les films à la télé », autre réflexion d’élève que je glanai ultérieurement.
Je sortis de cet établissement totalement démoralisée. Le ciel gris à l’extérieur, les murs gris, la végétation dont le vert s’était teinté des couleurs du ciel et des murs m’achevèrent.
Je m’assis sur un muret et je réfléchis : comment faire pour ne pas sombrer quand tout est sombre ?
Il me vint une idée, j’allais me raconter une histoire : j’étais une prisonnière, condamnée injustement à des travaux forcés. Ainsi la triste réalité qui m’entourait se teintait de romanesque. Je devenais une héroïne qui luttait pour faire reconnaitre ses droits ou encore pour s’évader.
Cette force d’imagination qui me permit de tenir fut aussi ma faiblesse. Sans cette capacité j’aurais tourné les talons et dit adieu à L’Éducation Nationale.
Je réintégrai donc ma cellule. Dans l’armoire il n’y avait que deux cintres alors que mes valises regorgeaient de vêtements « parisiens ». Mais c’était normal : au bagne ou à la prison deux tenues sont suffisantes.
Je me mis au travail. Je devais assurer mes cours dès le début d’après-midi. J’arrivai en avance en salle des professeurs, saluai un enseignant qui roula des yeux effarés en me voyant, me répondit en rougissant et baissant la tête, puis j’allai consulter le tableau des annonces que l’on trouve dans toute salle des professeurs. Habituellement des livres à vendre côtoient du matériel scolaire, des propositions d’appartements ou de villas à louer, des meubles dont se séparent les enseignants mutés dans une autre académie. Mais ici il n’y avait que des stères de bois à vendre. Là encore il me fallut un peu de temps pour réaliser. Je n’avais vécu que dans des appartements dotés du chauffage central. Mes amis qui possédaient une villa avaient des cheminées décoratives destinées à quelques flambées et je ne m’étais jamais préoccupée de savoir comment était produite la chaleur qui régnait chez eux.
Petit à petit la salle se remplit et on m’adressa la parole, me questionna. Certains, arrivant de territoires étrangers, comme la Bourgogne ou la Touraine, me prirent en pitié. L’un, maladroitement mais sans méchanceté, me prédit la dépression en apprenant que je venais de Cannes et que de surcroit j’étais célibataire mais un autre rétorqua vivement que je n’avais pas la tête à me laisser envahir par de lugubres pensées.
