Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Le "Café des Oiseaux" débute comme un thriller politique. L'auteure raconte l'histoire vraie de Bernard Ferri, un jeune homme d'Aubervilliers, idéaliste et solidaire des luttes de son époque, celles des années 60 et 70. Antifranquiste, il est arrêté à Valencia, jugé pour acte de terrorisme et condamné à une longue peine de prison. Il écrit...à ses parents jusqu'à sa libération à l'été 66, obtenue de haute lutte grâce aux soutiens venus de tous bords. Carabanchel, Càceres, Valladolid, trois prisons et presque 4 ans de son existence. Une autre vie commence, bientôt ce sera Mai 68, l'engagement dans les luttes syndicales et la réflexion collective sur le rôle de l'enseignant révolutionnaire dans les collèges puis lycées de l'enseignement technique. Et la joie de vivre, le goût des amitiés fortes et partagées dans les grandes virées à moto et la découverte de l'escalade, une autre forme d'engagement qui implique le corps enfin libre de se mouvoir à sa guise. L'amour avec l'auteure de ce récit qui n'a rien oublié de ce jeune homme " à la pureté farouche". A travers lui, elle rend hommage à toute une génération ardente et à ceux, qui, ayant eu la chance de vieillir , ne se sont pas reniés.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 456
Veröffentlichungsjahr: 2019
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
À Bernard
HASTA SIEMPRE
Mais en fait, du haut de mes dix ans,
je savais que c’était lui, Quichotte, qui avait raison,
rien n’était tel qu’il semblait. L’évidence était une erreur, partout il y avait un double fond, une ombre.
Erri de Luca
Les poissons ne ferment pas les yeux.
Café des Oiseaux
Port – Bou
Opération " Printemps "
L'annonce aux parents
CARABANCHEL
Julian Grimau
Félix
Le procès
À Burgos…
CÀCERES
VALLADOLID
1964
1965
1966
LIBÉRÉ
LE RETOUR : conversation avec Yvette
Silvio
Voyages vers l'Orient
13 Mai 1968
Lettre de Marx Julien
Voyages en Italie
Alice et Fernand
Albert et Yvette
Une virée dans Paris
Un dimanche à Charrettes
Cadeaux
"Il était comme un enfant"
Yira
Le rendez-vous de Samarcande
Salvador Puig Antich
Les fusillés de Septembre
Il se murmure…
Julio
ENGAGEMENTS
Brodeuses
Privilèges
Conversation avec Didier
Scènes de vie à la campagne
Le puits
Un club de motards
La chute
Saison : Été
Automne
Hiver
Un mur d'escalade
La nuit étoilée
Une cascade de glace
L'été de la grande sécheresse
Chez Germon
Saffres
La Bérarde
Torero
Lettre de Françoise Jesset
“Le huit septembre 1843…“
La Munia
Café des Oiseaux
Un tombeau pour tes livres
6 Avril 1963
Tu as tendu ton passeport. Le douanier l’examine, s’attarde sur les tampons. Il regarde en souriant ce jeune homme qui a déjà beaucoup voyagé, il entamerait bien la conversation mais il a à peine répondu à son " buenos dias ", il ne doit pas parler l’espagnol.
Prendre l’air désinvolte d’un étudiant en vacances, ne pas montrer d’impatience, ne pas s’attarder non plus.
Ce soir tu repasseras la frontière et Franco vivant, tu ne reviendras pas en Espagne.
Plus tard, et ce jour arrivera, tu iras au Prado voir les Goya.
Il t’a rendu ton passeport et tu as un peu de temps devant toi.
Tu aurais pu rebrousser chemin à Cerbère mais voilà tu ne l’as pas fait et maintenant tu es là, sur le quai de la gare de Port-Bou et tu attends le train pour Valence.
Tout avait mal commencé. La veille, Silvio était au rendez-vous mais Paco, l’organisateur du voyage, lui, n’y était pas, vous l’avez attendu deux heures et il n’a guère donné d’explications.
Il a fallu quitter Paris rapidement, prendre la route pour Toulouse et rouler de nuit dans une Simca d’une inquiétante vétusté.
Silvio, d’habitude d’humeur enjouée, s’est fait de plus en plus silencieux, l’inquiétude sans doute, pour lui aussi c’est la première expédition espagnole, soudain iI s’est effondré sur ton épaule et tu as compris que vous étiez en train de vous asphyxier tous les trois lentement… Le tuyau d’échappement envoyait ses effluves de mort à l’intérieur de l’habitacle.
Silvio allongé sur le talus ne revenait pas à lui, un automobiliste a proposé d’alerter les pompiers. Intervention rapide, efficace, salvatrice. Les couleurs sont revenues aux joues de Silvio qui s’est animé, a dit que ça irait, qu’il fallait repartir, on l’attendait à Cordoue pour la Semaine Sainte, c’est ce qu’il a dit aux pompiers dubitatifs.
Alors vous avez roulé toutes vitres baissées jusqu’à Toulouse. Paco vous a donné l’accolade et vous a souhaité bonne chance. Vous avez pris le train de nuit pour Cerbère et vous vous êtes séparés avant le poste de douane de Port-Bou. Désormais vous ne vous connaissez plus.
Tu vas partir pour Valence et Silvio pour Alicante.
Tu n’avais pas imaginé l’attente ni l’étrangeté de ce no man’s land.
Quelques rares voyageurs font les cent pas, qui sont-ils ces passagers de la frontière ? Le malaise te gagne et ce début de migraine que tu connais bien.
Mais non, il n’y a pas d’inquiétude à avoir, tu t’en persuades.
L’opération a été bien préparée, le camarade envoyé avant toi est rentré sinon vous n’auriez pas reçu l’ordre de partir. Tu te tranquillises, il faut faire confiance.
Alors tu lèves la tête et tu admires l’architecture de l’immense voûte de verre et d’acier qui englobe la gare, l’Espagne est là, à portée de regard, au bout de ce long tunnel lumineux.
Tu te souviens de Pascal Fieschi ton professeur de philosophie au lycée Voltaire, celui-là tu ne l’oublieras jamais, tu n’en as pas eu de meilleur, il avait évoqué cet autre philosophe, l’allemand Walter Benjamin, installé à Paris, juif, fuyant les nazis en 1940. Il avait franchi la frontière par la montagne, emprunté la route Lister, il croyait trouver refuge en Espagne et puis il avait perdu espoir et il s’était suicidé ici à Port-Bou, il doit avoir une tombe au cimetière. Il faudra que tu en saches davantage sur lui, il y a tellement de livres à lire, de pays à visiter et d’expériences à faire.
Le train est annoncé. Tu prends place dans un compartiment où s’installe aussi une famille espagnole. Ne pas se faire remarquer. Une place est libre près de la fenêtre, tu places ton sac dans le filet, un sac de sport très banal, parfait pour un court séjour, quelques vêtements pour donner le change, on ne sait jamais, un jean, un pull marin, deux chemisettes bleues en coton, des sous-vêtements, une trousse de toilette et quelques friandises. Le plastic est dissimulé dans une boîte de sucettes " Pierrot Gourmand ", le reste, le petit matériel en pièces détachées qui activera le détonateur est dans la poche de ta veste et tiendrait dans la paume de ta main.
La petite famille ne tarde pas à sortir les sandwichs et à t’en offrir un, tu apprendras plus tard que l’on dit " bocadillos " et que les Espagnols sont ainsi, conviviaux. Mais tu manques d’appétit et tu déclines l’invitation d’un sourire, tu restes muet et te rencognes contre la vitre.
Avoir l’air de s’intéresser au défilement du paysage et s’en défendre, l’Espagne c’est la dictature de Franco, pas la Costa Brava.
Tu vas bientôt sortir de ta poche le roman dont tu as commencé la lecture : Les hommes ont soif, d’ Arthur Koestler.
Que savais-tu au juste de lui ? Tu avais lu et apprécié La tour d’ Ezra à ton retour d’Israël, tu aurais pu lire aussi Le Testament espagnol, numéro 383 du Livre de poche, édité en 1958 et dans ce cas tu n’ignorais pas que Koestler, correspondant du journal anglais New chronicles pendant la guerre civile mais en réalité agent du Komintern, avait été arrêté par les nationalistes après la chute de Málaga, et condamné à mort.
Il raconte dans Le Testament ses quatre mois d’emprisonnement et l’attente de son exécution. Il devra la vie sauve à un échange de prisonniers.
Tu transportais d’une main des explosifs et de l’autre le roman d’un auteur sulfureux ?
Tu devais être bien certain de rentrer le lendemain, tu aurais tout le temps de terminer ta lecture, le voyage sera long.
À moins qu’il ne s’agisse d’une sorte d’acte manqué ?
Tu as bien en tête le déroulement de l’opération, le plan de la ville, le trajet de la gare jusqu’à l’agence Ibéria, le nom des rues, la configuration des lieux.
Tout ira très vite, ce sera la nuit, tu reprendras le train de vingt-trois heures et demain tu retrouveras les camarades, " les copains " à l’auberge de jeunesse de Poitiers. Et tu te tairas car tu as pris quelques libertés avec ton organisation trotskyste opposée à ce genre d’aventures.
Depuis le départ de Paris et la descente rocambolesque vers Toulouse, tu as des doutes sur le sérieux de " l’opération Printemps ". Tu as accepté la proposition de Silvio avec qui tu as déjà fait les quatre cents coups, tu veux bien aider les anars espagnols qu’il fréquente et puis c’est une occasion d’agir concrètement et de te mettre à l’épreuve. Tu ne conçois pas les discours sans la pratique.
La consigne est claire : faire exploser une faible quantité de plastic, de nuit, dans un endroit emblématique mais désert.
Inquiéter les touristes potentiels mais n’attenter à la vie de personne.
Les anars ne s’alignent pas sur les méthodes de l’OAS.
Il est vingt-deux heures quand le train entre sans contretemps dans la gare de Valence.
Tu marches et tu t’efforces d’adopter le rythme tranquille de qui rentre chez lui après un verre bu dans un bar à tapas, la nuit est tiède.
Et tu songes, tu sais bien ce que l’on dirait de toi, du moins ceux dont le jugement compte, que tu es un petit-bourgeois égoïste, avec une grande conscience de lui-même mais aucune des masses que tu prétends servir, que tu vas nuire au prolétariat espagnol et renforcer la répression.
Tu le connais ce discours des " copains " et peut-être même que tu ne le désapprouves pas, tu y réfléchiras demain, l’heure n’est pas aux tergiversations ni aux reculades.
D’ailleurs tu arrives aux abords de l’agence Ibéria, la rue est déserte comme prévu.
Tu ignores alors que de 1953 aux derniers mois de 1962, autant dire hier, un exilé, militant du parti communiste espagnol traversait régulièrement la frontière sous le nom de Fédérico Sanchez.
En 1966, sous son vrai nom de Jorge Semprun, il écrit le scénario de La Guerre est finie qu’Alain Resnais va réaliser. Yves Montand, alias Jorge Semprun, s’interroge sur la validité de son action clandestine. Il rencontre un groupe de jeunes gens déterminés à l’action terroriste, une valise pleine de pains de plastic est en partance pour l’Espagne. Il s’ensuit une discussion houleuse, un profond désaccord, une empoignade de générations. La scène se passe dans un appartement à Aubervilliers, où tu vis en cette année 1963. Mais nous n’en sommes pas là.
La fébrilité te gagne. Faire les assemblages calmement, déposer les pétards qui exploseront dans la nuit et partir. Bientôt tu seras dans le train pour Port-Bou…
Est-ce une ombre, un froissement, une respiration qui se retient, tu sens que tu n’es pas seul, tu te baisses pour relacer une chaussure et tu balaies l’espace d’un coup d’oeil circulaire et rapide, l’autre lacet maintenant…Personne, mais désormais tu es en alerte.
Des images te traversent, s’imposent, des récits, des films sur la Résistance, une toute petite imprudence, un manque de vigilance, un signe que l’on écarte et l’on tombe dans le piège.
Tu t’es engagé à ne pas abandonner, tu déposes la charge et personne ne surgit de l’ombre.
Tu dois maintenant filer à la gare, le train part à vingt-trois-heures.
Dormir, repasser la frontière, présenter son passeport au même douanier peut-être et qui va le reconnaître et s’étonner de cet aller et retour si rapide ? Si la charge a bien explosé, les frontières vont être surveillées.
Il aurait fallu suggérer un séjour plus long, se fondre dans la foule de la Semaine Sainte, jouer les touristes, ce qui aurait été cocasse. On verra bien.
Tu es maintenant sur le quai, d’autres voyageurs déambulent, cela te rassure, tu te sens invisible.
Et puis une main s’abat sur ton épaule, pas une accolade fraternelle, une main brutale, policière. Ton coeur bat la chamade, ton sang se fige, le froid gagne, tu as compris, tu sais ce que tu risques et ce qui t’attend.
Les deux policiers en civil qui maintenant te font face sont ceux de la redoutée Brigade politique, “ la brigada social ”, celle qui torture et tu viens de te faire prendre la main dans le sac.
Que s’est-il passé ensuite ?
Les archives du ministère de l’Intérieur sont accessibles depuis 2013 et un document atteste de ton arrestation :
“ Bernard Ferri, fils d’Albert Ferri et d’Yvette Pin, étudiant philosophe, domicilié au 152, rue Réchossière à Aubervilliers a été arrêté pour dépôt d’explosifs. ”
Tes empreintes digitales sont apposées au bas du document.
Il est signalé sans autre commentaire que tu es en possession du livre :
Les hommes ont soif, d’Arthur Koestler.
Tu connais la consigne et tu l’as acceptée, ne pas parler, tenir le temps nécessaire au retour du camarade engagé dans la même action. L’interrogatoire commence, on veut le nom d’éventuels complices, Silvio est donc encore libre, essayer de tenir.
Silvio en cette fin d’hiver 2013, me raconte son étonnante aventure.
Arrivé à Alicante, il dépose à son tour la charge d’explosifs à l’endroit convenu puis se faufile dans la foule massée au passage des pasos de la Semaine Sainte. Il dort, pétri d’angoisse dans une petite pension discrète, il ignore si vous avez réussi.
Le lendemain matin il est dans le train pour Barcelone, il va reprendre au plus vite contact avec toi, on vous attend pour rendre compte de l’opération. Deux hommes dans le couloir l’observent, il en est certain.
A Barcelone il doit prendre la correspondance qui le conduira à la frontière, il y est presque.
À peine a t-il posé le pied sur le quai que les hommes du train l’agrippent et le poussent sans un mot vers une petite pièce attenante au grand hall. On l’interroge en français : “ Qui est-il ? Qu’est-il venu faire en Espagne ? ”.
“ Je feins la surprise et je tente de garder mon calme. Je suis un étudiant en vacances, intéressé par la Semaine Sainte dont m’a parlé une amie espagnole et je rentre chez moi. Il n’est pas question des explosifs, alors pourquoi cet interrogatoire? Que savent-ils ? Que veulent-ils savoir ?
Ils me présentent alors trois photos, est-ce que je connais ces garçons ?
Je nie, pourtant mon sang ne fait qu’un tour, ils ont la photo de Bernard, j’ignore qui sont les deux autres. Ils insistent, c’est cuit, ils ont Bernard et ils m’ont aussi… C’est alors que le ton change, on me tend mon passeport : ” Vous pouvez partir, c’est bon. ”
Silvio s’interroge encore, d’où venaient ces photos prises dans la vie d’avant, qui les leur avait données ? Ce n’était ni des photos d’identité ni de sinistres photos anthropométriques.
" J’ai passé la frontière sans être inquiété davantage et j’ai appris l’arrestation de Bernard à mon arrivée.
J’ai demandé des explications : pourquoi nous avait-on fait partir avant le retour de l’équipe précédente ? C’était contraire à tout ce qui se pratiquait jusque-là.
Les deux autres garçons des photos, Alain et Guy, avaient été arrêtés quelques jours avant Bernard, alors pourquoi ?
Je n’ai jamais eu de réponse claire, visiblement je dérangeais.
J’ai cherché à savoir et je ne sais toujours pas. "
Au soir du 8 avril 1963 tu passes un mauvais quart d’heure. La presse française qui suit l’affaire parle, parfois au conditionnel, parfois au présent affirmatif, de tortures à l’électricité.
Au procès tu dénonceras les mauvais traitements subis et la presse clandestine espagnole approuvera cette attitude courageuse.
Tu étais pudique et je ne te posais pas de questions. Tu y faisais allusion quand l’occasion se présentait, tu voulais que je sache sans me le dire.
Je te revois affairé autour de prises électriques à remplacer, tournevis à la main, tu n’en finissais pas d’hésiter.
" J’ai du mal, ça me rappelle de très mauvais moments, il faut que j’y arrive ”, et tu y arrivais.
Un autre jour, au détour d’une lecture, (mais laquelle ?) tu as levé les yeux vers moi : “ Jamais je ne jugerai quelqu’un qui parle sous la torture, avant j’aurais été sévère mais je ne savais pas. ”
Pourtant cette question a failli nous séparer.
En novembre 1973, le film de Liliana Cavani, Portier de nuit, sort sur les écrans, il fait scandale et débat. Les esprits s’enflamment, les files d’attente s’allongent devant l’unique salle parisienne qui le projette, nous y prenons notre place.
C’est l’histoire d’une relation sado masochiste entre un bourreau SS et sa victime, une jeune déportée.
En 1957 leurs chemins se croisent à nouveau, il est portier de nuit dans un palace, elle est mariée et riche, la passion sexuelle les dévaste à nouveau.
À la sortie tu es blême, tendu comme un arc, perdu dans un silence plein de rage. Je tente quelques mots prudents, je parle de mon trouble devant une réalité inavouable, je ne peux l’accepter mais cela nous est montré et semble possible.
J’avais mis le feu aux poudres. Tu me fais face et tu plantes tes banderilles dans mes yeux, sombre comme jamais “ Te rends-tu compte, avec tes doutes, de l’abîme que tu viens de creuser entre nous ? Comment peux-tu croire à la complicité consentante de la victime et du bourreau ?
Ce film est une infamie, une insulte à tous les torturés passés, présents et à venir. ”
Je me suis tue, nous n’étions pas dans un débat d’intellectuels ou ” Au masque et la plume ”, je n’étais pas Jean-Louis Bory qui avait magnifiquement parlé de cet “ inavouable ”. J’’étais debout, aux côtés d’un homme qui avait approché ces expériences extrêmes ou les avaient redoutées.
On aurait pu se quitter là, sur le trottoir, devant ta moto, nos casques à la main, toi, raide de fureur et moi, contrite, j’aurais pris le métro, tu aurais fait dix fois le tour du périph qui venait d’ouvrir, tu aurais épuisé ta colère et tu ne m’aurais pas rappelée.
On se serait quittés pour cause d’incompréhension trop profonde pour ne pas être définitive.
Mais nous sommes rentrés ensemble, tu as roulé très vite, et le vent de la nuit a dissipé les miasmes.
Conversation avec Yvette Ferri
Nous croyions Bernard parti dans une auberge de jeunesse du côté de Poitiers. C’est son frère Serge qui a été le premier informé par Roland S., un de leurs amis, militant à Voix Ouvrière. L’information s’était répandue très vite dans les milieux d’extrême-gauche. Nous étions sidérés mais il fallait réagir vite et en savoir plus. Qu’allait-il advenir de notre jeune fils, rends-toi compte, il n’avait que vingt ans.
Très vite les Renseignements généraux sont venus nous poser des questions et nous avons eu un rendez-vous au ministère des Affaires étrangères.
Nous avons obtenu l’adresse du local où se réunissaient les anars qui avaient envoyé Bernard en Espagne. Je me souviens d’un certain P… le chef de l’expédition sans doute, il nous a accueillis chaleureusement et nous a dit de ne pas nous inquiéter, il connaissait le Premier ministre, Georges Pompidou, qui le ferait libérer.
Ils nous ont payé le billet d’avion pour notre première visite à Carabanchel mais le ministère des Affaires étrangères nous a demandé de rompre toutes relations avec eux, ce que nous avons fait et de leur côté ils n’ont plus cherché à nous contacter.
Nous étions loin d’imaginer ce qui nous attendait, nous pensions que cela s’arrangerait rapidement, ce ne fut pas le cas et il a fallu s’organiser.
Que d’espoirs déçus, la libération toujours reculée et Bernard dont il fallait soutenir
Le moral et que nous visitions de prison en prison. J’en ai transporté des colis de vivres et de livres, nous en avons écrit des lettres, j’avais peur qu’il craque même s’il essayait de se montrer fort.
Le 14 avril nous avons reçu sa première lettre, écrite de la prison de Valence.
Valencia, le 14 avril 1963
Chers parents, cher Serge
Je vous écris de la prison de Valencia en Espagne.
Je vous le dis tout franchement, il est inutile de regretter maintenant quoi que ce soit, ce qui est fait est fait. J’y suis pour des raisons politiques : pour avoir fait exploser une bombe contre le régime d’ici. Comme il y avait un mouchard dans l’organisation en France, je me suis fait cueillir à la gare avant de rentrer en France, lundi soir.
Il est normal que je n’aie pu vous écrire plus tôt, à cause de la police. Sans doute j’en aurai au moins pour un an, le jugement se fera à Madrid où j’irai d’ici peu. Il y a deux autres Français qui ont été pris en même temps que moi, l’un à Madrid, l’autre à Barcelone.
Surtout ne vous tracassez pas trop, tout cela n’est pas aussi grave que cela peut paraître.
Cette lettre vous parviendra assez tard car elle doit passer par l’administration pour lecture, comme la vôtre d’ailleurs.
Si vous voulez vous pouvez venir me voir quand je serai à Madrid.
Je vais maintenant vous donner quelques détails afin de régler les affaires courantes. D’abord avertissez tous les copains (JSU 1et autres) de ce qui m’arrive, il y a les adresses dans mon agenda et dans un répertoire. Demandez à Vlady de vider la piaule, qu’il ramène tout à la maison.
Surtout ne prêtez pas mes bouquins, je ne les retrouverais jamais. Avertissez où je travaillais et demandez ma dernière paie.
Quand je serai à Madrid je vous demanderai des choses qui me seront nécessaires mais j’ignore quand j’y serai, ni si cela sera possible.
Surtout je vous le répète, inutile de vous inquiéter, mémé non plus, sur toute une vie une année de prison ne compte pas beaucoup.
Bien à vous, à bientôt quand même.
Bernard.
1 Organisation de jeunesse du parti socialiste unifié (PSU)
Le coup est rude mais tu te reprends vite. Tu assumes ton acte et tu rassures ta famille, tu te rassures aussi : tu n’as tué personne, ce sera l’affaire de quelques années, l’acquittement n’est pas exclu ou une expulsion discrète.
Tu vois le bon côté des choses, tu vis une expérience que tu partages avec Alain, Guy et les prisonniers politiques espagnols. Vous organisez rigoureusement votre temps pour ne pas le perdre et entretenir votre moral.
Le tien est parfois prêt à flancher. Tu enrages d’être privé de Paris dont tu ne cesseras de cultiver la nostalgie. Tu es là, enfermé alors que l’on t’attend en juillet, dans un café de Skopje, tu voulais voyager encore, cet été-là, dans les Balkans. On t’a coupé les ailes. Tu donnes des détails sur la vie quotidienne et ce qui en brise la monotonie. Tu admires les ciels de Madrid, ceux que peignait Vélasquez.
Tu lis beaucoup, tu relis surtout, tu restes en terrain connu, tu connais les lectures qui te sauvent " sauver l’esprit " écris-tu. Je t’imagine humant l’odeur du papier, l’odeur de ton bureau, ce sont les livres de ta bibliothèque que tu reçois. A Carabanchel c’est l’aumônier qui est chargé de la censure. On ne t’a pas rendu Les hommes ont soif, cela ne risquait pas. C’est Alain qui me fournit une liste d’auteurs irrémédiablement censurés :
Bernanos, Anatole France, André Gide, Hemingway, Koestler, Malraux, Sartre, Zola, Zweig, la Bible (mais non Les Evangiles, ni le Coran).
La censure ne te permet pas de raconter deux événements qui bouleversent “la galerie”2, ce sera d’abord l’exécution de Julian Grimau en avril, à ton arrivée puis en août, au sein de Carabanchel, celles de Delgado et Granado, accusés comme vous d’un attentat à l’explosif commandité aussi par les Jeunesses libertaires. Ce n’est pas bon pour votre procès qui se prépare. C’est cela que vous attendez fébrilement, tu veux être fixé sur ton sort pour organiser ton avenir proche et ta libération.
Vous partirez tous les trois à Burgos, c’est la prison des politiques. Vous aurez le droit de faire des études, tu prépareras ton avenir professionnel, les voyages seront moins longs et moins coûteux pour tes parents, tu seras plus près de la frontière.
Burgos, c’est un moindre mal et ta grand-mère viendra te voir.
Madrid, 18 avril 63
Chers tous
Un jour après vous avoir envoyé ma lettre j’ai été transféré à Madrid où j’arrive ce matin. Les premiers jours sont à accomplir à l’isolement. J’espère que ces premières nouvelles ne vous ont pas trop choqués.
J’ai vu le consul de France à Valence, il ne pouvait rien, il faut que je voie celui de Madrid. Pouvez-vous l’avertir de mon arrivée ? Je ne peux écrire qu’à vous pour le moment et une seule page.
Pour moi tout va bien dans la mesure de ce qui arrive, ça ira mieux ensuite, dans dix jours je serai peut-être avec les deux autres Français.
Si vous avez besoin de papiers officiels pour moi, tout est dans l’armoire dans un porte-document bleu, pouvez-vous réclamer ma fiche de paie de janvier à l’institut universitaire.
Est-ce que vous pourriez m’envoyer un colis avec les choses courantes suivantes :
Un grand sac de sport pour mettre mes affaires, un peigne, un Persavon coupé en quatre, un coupe-ongles, un porte-feuille en plastique (dans une boite au-dessus de l’armoire), un paquet d’enveloppes, un stylo bille, des aiguilles, du fil noir et blanc, un dictionnaire français /espagnol (dans mon bureau) plus tard je vous demanderai des livres, du lait concentré en tubes, quelques paquets de gauloises.
Plus tard je vous demanderai un peu d’argent pour les cigarettes.
Surtout je vous le répète ne vous inquiétez pas pour moi, je suis assez grand pour assumer mes responsabilités et passés les premiers jours de désespoir, je commence à m’habituer.
Pouvez-vous avertir G Gembicki que dès ma sortie je serais heureux de reprendre ma correspondance avec lui.
Envoyez-moi aussi un foulard et faites réparer ma montre pour me la donner plus tard. J’attends avec impatience votre lettre pour me sortir un peu de mon isolement.
À vous.
Bernard
Je ne pourrai pas vous écrire pendant dix jours.
Le 18 avril, à ton arrivée, tu es placé pour dix jours en cellule d’isole-ment.
La voici cette cellule telle que la décrit Alain Pecunia3:
Une cellule austère composée d’un lit de fer, d’un matelas de paille, d’une couverture marron foncée, d’un lavabo et d’un WC, dans un coin, près de la porte. Une fenêtre donne sur une galerie inachevée. Ceux qui y séjournent laissent une trace, une signature, des initiales… Sais-tu que ce jour-là, Julian Grimau passe en conseil de guerre et qu’on le condamne à mort ?
C’est improbable.
Six mois plus tôt, le 7 novembre 1962, Julian Grimau, dirigeant communiste clandestin est arrêté à Madrid. Conduit dans les locaux de la Sûreté générale, il est interrogé et torturé par la brigade politico-sociale.
Quelques heures après son arrestation, il se défenestre, on le défenestre ? il est grièvement blessé à la tête, ses poignets sont cassés.
A t-il tenté de se suicider pour échapper aux tortures ? L’a t-on précipité par la fenêtre pour tenter de les masquer ?
Grimau ne se souviendra pas.
Le 6 décembre, le gouvernement l’accuse de crimes commis durant la guerre civile, crimes, en principe prescrits, il ne sera pas jugé pour ses activités illégales mais pour ces supposés crimes dont la preuve ne sera pas apportée.
En attendant le conseil de guerre il est emprisonné à Carabanchel où il côtoie les détenus politiques dans la galerie qui leur est réservée.
Depuis la rentrée universitaire d’octobre 1962, je participe activement aux réunions de l’Union des jeunesses communistes à Nantes et nous suivons dans la fièvre l’Affaire Grimau dont la presse communiste rend largement compte.
Cela ne fait guère de doute, Grimau sera exécuté mais il reste l’espoir qu’une grande campagne de solidarité internationale pourrait le sauver.
Les manifestations se multiplient devant les ambassades de l’Espagne anti-franquiste, dont celle de Paris, le 12 novembre.
Son sort émeut bien au-delà des cercles communistes, les démocrates, les chrétiens réclament sa grâce.
Cette douleur de l’Espagne que tu portais en toi a dû se creuser encore en ces mois de solidarité avec Grimau et peut-être, est-ce là qu’a mûri ta décision de donner un coup de main aux Jeunesses libertaires.
Tu arrives donc le 18 avril à Carabanchel et Julian Grimau est condamné à mort.
Tu n’as aucun moyen d’en être informé ce jour-là, les autres prisonniers non plus car il n’y a ni presse ni radio à Carabanchel, les informations sont apportées de l’extérieur par les visiteurs.
Aussitôt les demandes de grâce affluent, au plus haut niveau: le pape Jean XXIII, Nikita Kroutchev… Il faut faire vite, des milliers de télégrammes sont adressés au Généralissime.
Ramón Menendez Pidal, président de l’Académie royale d’histoire, âgé de quatre-vingt-douze ans, appose depuis toujours sa signature rageuse aux demandes de grâce qui lui sont présentées, s’en prenant à celui qu’il appelle “ce putain de Franco”, il tente d’obtenir l’aide de l’évêque de Madrid, en vain. 4
Le 19 avril se tient le conseil des ministres. Franco, seul, a le droit de commuer la peine mais ce jour-là, exceptionnellement il veut l’assentiment de tous, que chacun assume la décision qui sera prise. Ils votent la mort à l’unanimité.
Le 19 au matin, tu te réveilles dans ta cellule et Grimau apprend la confirmation de sa peine. Dans les locaux du Secours populaire à Paris, quelques camarades espagnols se sont réunis à la hâte, Jorge Semprun, Marcos Ana, Claudin, ils espèrent encore influer sur le cours des choses, ils multiplient les appels aux personnalités susceptibles de fléchir jusqu’au dernier moment, le Général.
Mais ils savent qu’il est trop tard et ceux qui les rejoignent sont là pour entourer Angela Grimau, je cite Jorge Semprun :
“ Angela Grimau voyait poindre avec la lumière de l’aube le fulgurant éclat de la mort de Julian, nous ne nous proposions sans doute que de passer cette nuit à veiller auprès du camarade qui allait mourir, que de partager ses dernières heures de vie, ses premières heures au-delà de la mort. ”
On veille à Paris dans les locaux du Secours populaire, on dort à Madrid dans la prison de Carabanchel, tu dors dans ta cellule.
Et Julian Grimau veille avec son avocat, Alejandro Rebollo dans cet espace réservé aux condamnés à mort avant leur exécution, “ la capilla ”, la chapelle.
Il avait choisi pour sa défense ce jeune capitaine, avocat de trente ans qui lui avait été recommandé par les camarades.
Alejandro Rebollo pour le cinquantième anniversaire de la mort de Julian raconte dans divers journaux, cette dernière nuit : “ Julian était très cultivé, nous avons parlé de Sartre, de l’existentialisme, de la peinture impressionniste française, de la dernière encyclique du pape…Il m’a dit qu’il souhaitait que l’Espagne se réconcilie et que son sang soit le dernier versé. ”
On l’a fusillé à cinq heures du matin, dans le champ de tir des casernes, près de Madrid. On avait allumé les phares d’une camionnette pour éclairer la scène, Alejandro Rebollo se tenait près de lui, en grand uniforme. Il a dit que Julian avait assumé son destin et qu’il avait fait face avec courage et que lui, il n’oublierait jamais.
La nouvelle de l’exécution court dans la galerie des politiques, le choc est grand, on espérait la grâce, dix jours de deuil sont décidés, la vie dans la prison est comme suspendue.
Tu étais entré à l’isolement le 18, tu as dû en sortir le 28, tu as a été accueilli, comme il est d’usage, par les autres détenus et tu as pu te joindre aux derniers jours de deuil.
“L’opération printemps” te plongeait en hiver et te glaçait le sang.
Madrid, 5 juin 1963
Chers tous
Bien que papa ne soit parti qu’hier, je vous écris aujourd’hui car vous savez comme les visites sont courtes, comme on a l’impression de n’avoir presque rien dit et d’avoir oublié beaucoup de choses.
Ceci surtout pour rassurer maman et mémé sur les conditions dans lesquelles je me trouve…
Qu’elles ne s’inquiètent pas, je ne suis pas enfermé toute la journée dans la cellule. Nous sortons le matin de huit heures à dix heures, le soir de dix-sept-heures à dix-neuf heures et entre-temps nous sommes dans la galerie.
Nous avons des douches froides mais ici ce n’est pas grave et un grand bac pour laver, il y a même un haut-parleur qui diffuse de la musique à certaines heures, c’est toujours de très mauvais goût mais quelquefois il y a de la musique classique.
Toute la journée nous la passons à lire, à étudier l’espagnol, à enseigner le français et à jouer aux échecs.
Nous ne pouvons pas encore nous astreindre à des études régulières néanmoins j’aurai bientôt mes livres de philo.
Ce qui est important c’est de toujours s’occuper, de toujours étudier quelque chose, de ne pas rester inactif.
À Burgos ce sera encore mieux puisque nous pourrons apprendre un métier.
Les autres prisonniers (tous sont politiques dans la galerie) sont très sympathiques, il règne entre nous une bonne entente et une très grande solidarité.
Beaucoup parlent le français, presque tous les autres l’étudient. Nous sommes d’ailleurs assez peu, seulement quelques dizaines, ceux qui n’ont pas de longues peines et ceux qui attendent d’être jugés, comme nous trois.
Comme vous le voyez la prison n’est matériellement pas trop dure. Nous avons reçu les paquets de vivres, inutile de vous dire l’accueil qu’ont reçu les poulets.
Papa a dû vous dire qu’il pleut à Madrid et même qu’il fait froid. J’espère qu’il est bien rentré ainsi que Jouffa,5 remerciez-le.
Si je peux vous écrire en plus du courrier hebdomadaire c’est parce que l’abonnement (100 francs) au journal de la prison donne droit à quelques lettres supplémentaires.
J’espère que maman sera rassurée par cette lettre et aussi par la visite de papa. Bien à vous.
Bernard.
“ Les autres prisonniers (tous sont politiques dans la galerie) sont très sympathiques. Il règne entre nous une bonne entente. ”
C’est ce que tu écris à tes parents dans ta lettre du 5 Juin. Parmi eux, il y a Felix Tundidor, un prisonnier aragonais de vingt-trois ans.
Il a terminé sa peine à Burgos avec Guy qui lui a appris le français. Ouvrier d’usine, anti-franquiste dès l’adolescence, il s’est engagé dans l’action clandestine avec le PCE.
Devenu historien, il a publié un livre sur la lutte des Aragonais. Il se consacre désormais à la mémoire de ses compagnons emprisonnés dont il veut faire son prochain livre.
Il m’a retrouvée grâce à un article de Steven Forti sur Les trois Français, paru dans une revue d’histoire espagnole, Alain Pecunia et moi lui en avions fourni les éléments.
Felix se souvient de toi, vous étiez ensemble dans la galerie.
“ J’étais un garçon timide, révolté par la répression féroce contre les ouvriers, les arrestations, les séances de tortures de la Brigade politique sociale et les disparitions.
À la prison je me tenais à l’écart, j’aimais observer plus que parler, je n’avais pas fait d’études et à la mort prématurée de mon père, je l’ai remplacé à l’usine pour subvenir aux besoins de la famille.
Je me souviens parfaitement de Bernard dont la présence ne passait pas inaperçue. Nous l’écoutions nous raconter ses bagarres de rue contre l’extrême droite, cette liberté nous était interdite et ses récits nous subjuguaient.
Je me souviens de son expression sérieuse et de l’intensité de son regard.
Je ne l’ai pas souvent entendu rire.
Il avait encore le visage d’un adolescent, quelque chose d’enfantin et pourtant on était frappé par la fermeté de ses idées et sa détermination.
Il me semblait être le plus combatif des trois, celui qui avait le tempérament le plus fort et qui essayait toujours de mettre en accord son cœur, son intelligence et ses actes.
Il avait l’obsession de la Praxis avec des majuscules, il était né pour être un leader.
L’expérience m’a appris que rares sont ceux qui ne cèdent pas un jour ou l’autre aux avantages du pouvoir et qui ne trahissent pas par opportunisme ou manque de courage, leurs idéaux de jeunesse. J’hésite à te dire ce que j’ai observé à plusieurs reprises, les garçons comme Bernard ne peuvent pas vivre dans un monde corrompu, c’est trop dur pour eux, alors d’une façon ou d’une autre, ils meurent jeunes.”
Carabanchel, 4 juillet 1963
Chers tous
J’ai bien reçu la lettre de maman du 25 juin. Ça me fait plaisir pour les colis que vous m’annoncez car c’est, en plus d’un supplément bien nécessaire, une marque de sympathie et de solidarité qui à chaque fois nous touche beaucoup, c’est beaucoup plus qu’une simple aide matérielle.
Il s’est passé ici quelque chose de très important et dont vous avez peut-être entendu parler, c’est l’indult 6accordé en l’honneur du couronnement du pape.
Cet indult est très faible comparé à ceux accordés auparavant mais ceux qui ont des courtes peines vont sortir, les derniers sans doute à la fin du mois.
Malgré tout le plaisir que nous avons à voir sortir nos camarades, il nous est extrêmement pénible de penser que nous allons rester seuls ici, ce sera en effet très dur.
Je vous donne quelques titres de livres que j’aimerais que vous m’apportiez à votre prochaine visite. Pour la plupart je les possède déjà et les autres sont des livres de collections bon marché afin que ça ne vous coûte pas trop cher. Je vous donne les titres de ceux qui sont dans mon bureau, ce sont des livres de philo et quelques romans :
Le Discours de la méthode de Descartes, les deux tomes du cours de philo de Alquié, le cours de philosophie positive d’Auguste Comte, dès Que sais-je :L’Inconscient, les pays sous-développés, tristes tropiques, les poésies de Villon.
Ainsi que quelques romans comme Alexis Zorba, ceux de Cendrars et de Camus.
J’ai demandé l’autorisation d’écrire à Chartrettes 7je ne pense pas que l’on va me la refuser.
Il fait toujours aussi chaud mais je m’y suis bien habitué, cependant la cour sous le soleil paraît encore plus nue.
De notre cellule nous voyons un bout de Madrid et un peu de campagne pardessus le mur et le soir d’innombrables lumières.
Je regarde souvent par de-là les grilles de notre fenêtre. On y voit des arbres, les toits des maisons, on imagine les gens qui y vivent, on pourrait presque s’y croire. Mais nous appartenons maintenant à une vie si différente, tellement irréelle. Nous vivons peu au présent et d’ailleurs qu’est-ce qu’on pourrait y trouver, nous vivons plutôt dans les souvenirs et dans l’avenir que nous imaginons.
Peut-être serons-nous déçus quand nous reprendrons pied avec cette réalité qui nous paraît si lointaine déjà, si étrangère et de laquelle pourtant on ne parvient pas à s’arracher, à se sentir détaché.
Certaines fois c’est dur, souvent, mais je ne voudrais pas que maman souffre trop comme ses lettres semblent le dire.
L’attitude la meilleure est certainement de prendre les événements comme ils viennent, de les assumer, de les subir.
Bien à vous.
Bonjour à tous.
Bernard.
Carabanchel, 18 juillet 1963
Chers tous
J’espère que maman est bien rentrée à Paris mardi matin.
Le même jour les enfants de prisonniers sont venus dans la prison pour quelques heures.
Ça nous a beaucoup divertis mais aussi attristés. Voir les enfants (jusqu’à dix ans) dans la prison est un spectacle assez insolite ; il y avait trois petites filles de deux à quatre ans et trois garçons.
J’ai reçu une lettre de tatie, dîtes-leur que je ne peux toujours pas leur écrire car je n’ai pas reçu l’autorisation, ici il ne faut jamais être pressé.
Trois de mes camarades sont sortis mardi et cinq autres devraient sortir d’ici dimanche, ils ont terminé leur peine. Par contre un autre est arrivé, il vivait en France depuis la fin de la guerre, sans doute restera t-il ici jusqu’à son jugement, nous serons alors dix.
Nous avons mangé le gâteau8 qui était excellent, tout ici est motif à un peu de divertissement, pour changer un peu et nous rappeler une vie plus normale.
La coutume ici est de souffler toutes les bougies moins une, celle de l’année en cours, on dit que cela porte bonheur.
Je n’ai pas grand-chose à ajouter, j’ai vu maman il y a quelques jours. Donnez-moi la liste des livres que vous avez déposée. Pouvez-vous vider mon stylo et le nettoyer, je ne suis pas prêt de l’utiliser, afin qu’il ne s’abîme pas.
Bien à vous
Bernard
Carabanchel, jeudi 8 août 1963
Chers tous
J’ai bien reçu les deux cartes de maman, la lettre de Serge ainsi que la lettre de mémé.
Je vais enfin pouvoir répondre et écrire à Chartrettes car on m’a donné l’autorisation.
Sans doute à cause des vacances nous n’avons pas reçu de colis ces derniers jours. Ça me fera très plaisir de recevoir Alexis Zorba, c’est un livre impressionnant. J’ai eu les numéros de Chefs d’oeuvre de l’art, ils sont très intéressants, j’ai aussi reçu Villon et Tristes Tropiques. Pouvez-vous m’envoyer :
Bourlinguer de Cendrars, Camus, ainsi que L’Histoire de la philo de chez Bordas.
Est-ce que maman pourrait me tricoter un gros pull, long et chaud comme une veste par exemple, ouvert devant. Ce qu’il me faudra aussi ce serait un sac en toile très simple (comme un sac de pommes de terre) et pas salissante avec un cordon en haut car une valise ne sera pas suffisante avec tout ce que j’ai à transporter à Burgos.
Pour les affaires d’hiver je peux déjà vous dire ce dont j’aurai besoin : un pantalon en velours marron et un pardessus, quelque chose de très simple et de pas salissant.
Excusez-moi de toujours commencer mes lettres par des détails matériels mais c’est plus pratique.
Je vous remercie pour l’anniversaire quoique rien ici ne m’engage à être trop joyeux ou optimiste.
Nous avons reçu ici par l’intermédiaire du journal de la prison, la nouvelle du tremblement de terre de Skopje, c’est curieux mais ça m’a attristé comme si c’était une ville particulièrement familière. C’étaient les premières mosquées sur la route de l’Orient et je doute qu’aucun des frêles minarets ait résisté.
C’était aussi une ville en plein développement avec de grands buildings et des supermarkets. J’y suis tout de même passé quatre fois. Dire qu’il y a juste un an, j’ai dîné à la tombée de la nuit, avec des copains allemands dans un petit troquet à l’entrée de la ville et que cette année j’aurais dû y être au début du mois; quelle chance, quelle drôle de chance !!! Sur un autre sujet, il semble qu’on ait pris les auteurs des plasticages de Madrid. C’est trop stupide, si au moins ça pouvait être les derniers.
Ici il fait presque frais et c’est très agréable. Nous étudions beaucoup, philo et tous sortes d’autres choses mais ça commence à devenir fastidieux, on ne peut pas étudier la philo sans vivre en même temps ou alors ça devient complètement irréel (c’est pour cela que nous vous demandons des romans avec lesquels on peut “s’évader” un peu, changer d’ambiance). J’ai lu le Cendrars et je lis la Mousson, un peu trop long.
J’espère qu’à Paris et à Chartrettes tout le monde va bien.
Bonjour aux copains.
Bien à vous.
Bernard.
Carabanchel, 15 août 1963
Chers tous
J’ai bien reçu vos lettres du 7 et 9 août mais le consul n’est pas venu depuis trois semaines ce qui est très étonnant.
J’attends avec impatience votre visite du mois prochain et je souhaite à Serge de bonnes vacances, même si elles sont courtes, ça me fait envie (il y a de quoi).
Ici comme à Paris il ne fait pas trop chaud, le ciel est souvent couvert et c’est mieux ainsi car le ciel de Madrid est très beau et c’est notre seul paysage.
Je vais vous dire maintenant ce que dont j’aurai besoin, vous aurez ainsi le temps de l’acheter : deux chemises simples et solides (au surplus américain, ce sera moins cher), des après-ski légers, une écharpe, des gants, des chaussettes chaudes, une ceinture. Enfin de l’encre noire (Waterman 88), des cartouches de stylo, des charbons, de la chlorazoline, de la revitaminose, des Persavon.
Pour les livres : quelques Jardin des arts ou Oeil, L’Histoire de la philo de Weber, le manuel de sociologie de Cuvilliers ou bien Gurvitch , les doctrines éco (Que sais-je). Apportez-moi Edgar Poe, Lovecraft, A Zorba et d’autres livres de poche qui sont dans mon bureau.
J’espère que vous ne serez pas trop chargés, heureusement que vous venez en voiture, dîtes-le moi si ça vous coûte trop cher.
J’ai hâte de vous voir car la prison commence à me peser durement et devient de plus en plus abrutissante. On a beau étudier tout ce que l’on peut et lire, même en utilisant à fond le temps, ça reste et ça devient de plus en plus monotone, on a l’impression de vivre dans un vide presqu’absolu.
Surtout je voudrais être jugé et savoir à quoi m’en tenir, que ce soit trente ou dix ans, j’aimerais bien être fixé sur mon sort. Et puis étudier ne sert pas à grand-chose si je ne peux pas passer mon bachot au lycée français car ce n’est pas en rentrant dans plusieurs années en France, et qui sait combien, que je me mettrai à repasser des examens, j’aurai des choses plus importantes à rattraper. Enfin j’espère quand même que ce sera possible.
Ce qui serait vraiment écoeurant serait de me payer la caserne après la prison, j’aime mieux ne pas y penser. Enfin je vais essayer de supporter cela le mieux possible mais après avoir vécu avec tant de profit et d’intensité, c’est dur de s’acclimater. J’en suis arrivé à regarder avec une immense nostalgie les cartes de Paris que nous avons accrochées aux murs de la cellule mais c’est une faible compensation.
J’ai reçu une lettre de mémé, dîtes-lui de ne pas se faire de souci pour moi, sans doute la verrai-je, avec vous à Noël quand vous viendrez à Burgos.
J’espère que vous n’êtes pas trop fatigués par le manque de vacances.
Bonjour à tout le monde.
Bien à vous.
Bernard.
Entre le 30 juillet et le 17 août se déroule un drame, celui de l’arrestation, des interrogatoires, du jugement puis de l’exécution de deux anarchistes espagnols, Joaquin Delgado, 29 ans et Francisco Granado, vingt-sept ans.
Interrogés sous la torture, ils ne cessent de nier, condamnés sans preuves, ils sont conduits à Carabanchel et placés immédiatement dans la cellule des condamnés à mort.
Tu dormais pendant l’exécution de Julian Grimau, tu vas vivre la leur.
Les lettres manquent, la dernière est du 25 juillet, dans la suivante, celle du 8 août, tu fais allusion à l’événement et ensuite plus rien jusqu’à la mi-septembre.
Comment as-tu vécu ces jours terribles, l’attente de la mort des camarades, dans les lieux mêmes où tu t’arranges avec la vie quotidienne, où les enfants des prisonniers ont transformé la galerie en cour de récréation quelques jours auparavant ? La vie avait eu l’air presque normale.
C’était l’été, il faisait beau, vous vous organisiez dans la cour comme sur une place de village, du moins vous aimiez à vous l’imaginer.
Le courrier a dû être particulièrement censuré, il fallait aussi peser ses mots, vos affaires étaient proches, vous attendiez votre jugement. Tu y fais habilement allusion dans la lettre du 8 août, j’y reviendrai.
Mais Alain Pecunia fait un récit 9précis que je reprends à mon tour pour en dire l’esssentiel :
Le 30 juillet, une nouvelle court dans la prison, des anarchistes ont fait exploser une bombe à l’intérieur de la Préfecture de Police et une autre contre la façade de la Délégation nationale des syndicats.
Un détenu, de retour d’un parloir, apporte d’inquiétantes précisions : la bombe a explosé à l’intérieur de la préfecture, dans la salle des passeports, lieu public, il y a de nombreux blessés, certains mourront peut-être.
La réaction du régime est connue d’avance, des coupables vont être trouvés rapidement, peu importe lesquels et il faudra un jugement exemplaire dont l’issue ne fait aucun doute.
Vous êtes inquiets, vous craignez d’être jugés dans la foulée.
Vous parez le coup en vous mettant d’accord sur un message de désaveu à faire passer dans les lettres à vos familles, vous réaffirmez que vos pains de plastic ne pouvaient tuer personne, vous y étiez résolument opposés.
Je le lis dans ta lettre, datée du 8 août 1963 :
“ Sur un autre sujet, il semble que l’on ait pris les auteurs des plasticages de Madrid. C’est trop stupide, si au moins ça pouvait être les derniers ”. Deux jours plus tard, Joaquin Delgado et Francisco Granado tenus pour responsables, sont arrêtés.
Le 3 août, ils arrivent à Carabanchel où ils sont conduits dans les cellules des condamnés à mort, situées dans les souterrains, sous les parloirs des avocats et sous votre galerie.
Alain raconte le silence qui gagne la prison, plus que des cris, elle est la marque du respect, la vie retient son souffle.
Le 13 août, ils sont jugés, condamnés à mort par garrot vil, l’exécution est prévue pour le 17.
Joaquin Delgado et Francisco Granado appartiennent aux Jeunesses libertaires, vous avez agi au nom de la même organisation, la solidarité va de soi, vous décidez de “ prendre le deuil. ” Leur mode d’action est très largement désapprouvé mais chaque représentant des différents groupes politiques apporte son soutien, tous se joindront au deuil. Les anarchistes l’avaient fait lors de l’exécution de Grimau.
Le deuil, c’est s’abstenir d’acheter à l’économat, de tendre son quart à la distribution du vin, d’aller au cinéma, c’est parler à voix basse, suspendre les réunions et les discussions.
Du 13 au 17, les détenus veillent à tour de rôle, guettent les bruits nocturnes, annonciateurs d’une activité anormale. On garrotte de nuit.
Le 16 vers vingt-trois heures, le veilleur entend quelques bruits, il ne juge pas nécessaire de donner l’alerte. Il avait été décidé de ne se manifester qu’à la demande des condamnés, leur mort leur appartenait, s’ils restaient silencieux, le silence les accompagnerait.
C’est pourtant à cette heure-là que Joaquin Delgado et Francisco Granado sont sortis de leur cellule et conduits au lieu de leur supplice. Ils sont exécutés à cinq heures du matin, tout le monde dormait.
Alain fait le récit suivant 10:
“ Un lieu entouré de secret au sein de la prison.
Il paraît qu’il y a deux cellules sans porte de chaque côté d’un emplacement qui a la superficie d’une cellule. En temps ordinaire, il y a seulement un trou dans le sol, dans lequel on place le piquet qui supporte le garrot. Les cellules sans porte font office de chapelles. Trois gardes viennent chercher le condamné, deux l’entourent et le troisième lui met une cagoule avant de sortir. Face au garrot, il y a une table derrière laquelle s’assoient ” les spectateurs ”.
L’infirmier de la prison, un droit commun, attend en haut, au cas où il faudrait ranimer le condamné à mort avant son exécution. Le garrot est un étranglement, le cou du condamné est enserré dans un collier de fer fixé à un poteau. Le bourreau placé derrière donne les tours de vis nécessaires à la survenue de la mort.”
Joaquin Delgado et Francisco Granado étaient-ils coupables ?
En décembre 1996, la chaine de télévision Arte programme le documentaire d’Eulalia Goma Presas, intitulé : Granado et Delgado, un crime légal.
Elle enquête, reconstitue les événements et retrouve les véritables auteurs des attentats qui témoignent à visage découvert.
Antonio Martin et Sergio Hernandez libèrent leur conscience après plus de trente ans de silence.
Ce sont donc deux innocents qui ont été garrotés à Carabanchel.
La nuit, lorsque tu t’agitais dans tes rêves, qui sait ce que tu revivais.
Tu répétais souvent que tu avais vécu en prison les pires moments de ta vie, ceux-là en faisaient partie.
Carabanchel, le 26 septembre 1963
Chers tous
J’espère que vous avez fait un bon voyage et que vous avez beau temps, ici il fait très beau et très chaud.
Depuis quelques jours, pour la fête d’une vierge, il y a divers spectacles dans la prison et avant-hier les enfants sont venus, ils étaient au moins une quinzaine dans la galerie, aucun d’eux n’avait l’air de se rendre compte de l’endroit où il se trouvait.
Nous n’avons toujours aucune nouvelle de notre jugement. De toutes façons vous serez avertis presque en même temps que nous par la radio ou le consulat.
Serge peut-il en prendre ce qu’on en dira et nous conserver la bande ?
Si vous m’envoyez des livres, prenez-les dans la liste que j’ai jointe dans ma dernière lettre. Si Serge m’envoie des photos de Paris, qu’il le fasse au format carte postale et vous pourrez vous en servir comme telles, je les attends impatiemment car Paris me manque beaucoup et cela calmera notre nostalgie.
J’ai reçu une lettre de mémé et de tatie, je ne peux toujours pas leur répondre.
Est-ce que mémé va vraiment vendre la maison de Mitry ? C’est vrai qu’elle ne sert plus beaucoup mais tout de même, ça me ferait de la peine, j’y garde de bons souvenirs d’enfance, les premiers dont je me souvienne en tout cas.
Pensez à demander mon livret scolaire à Colbert, si jamais je passe mon bac à Burgos, j’en aurai besoin.
Je suis impatient que les livres que vous avez déposés passent la censure, les journées ici sont longues sans lecture.
Nous préparons notre défense, nous nous attendons chaque jour à être appelés pour l’annonce de la date du procès, plus ça tarde meilleur c’est pour nous mais malgré cela, ça commence à nous peser. On espère pour la semaine prochaine.
Bonjour à tout le monde.
Bien à vous.
Bernard.
Carabanchel, le 4 octobre 1963
Chers tous
J’ai bien reçu la carte de maman du vingt-trois et la lettre de papa du trente, je vois que vous êtes bien rentrés. Le vice-consul est venu vendredi dernier et il a déposé le colis de conserves que vous lui aviez laissé.
Il ne nous a donné aucun renseignement précis sur la date de notre procès. De notre côté nous n’avons aucune nouvelle, si ça se trouve vous en saurez plus que nous par la radio.
Pour les livres dont je vous ai donné la liste, il vaut mieux, même si cela tarde que vous attendiez que nous soyons à Burgos pour les envoyer car j’en ai déjà beaucoup et je crains que le voyage ne soit difficile avec les menottes et ce que j’ai déjà à transporter par le train.
Ici il a fait plus froid ces quelques jours passés. Heureusement que vous avez apporté des vêtements chauds.
Cependant il paraît qu’au pénal on ne peut porter d’autres vêtements que ceux des prisons, ça ne me gêne pas, j’aime bien les uniformes ! De même nous serons tondus à notre arrivée (pas ensuite) mais ça c’est plutôt amusant.
J’espère que la visite de Florent et Bronia ne coïncidera pas avec notre transfert à Burgos car pendant dix jours nous serons à l’isolement. Je suis très content de les voir, je les attends avec impatience.
C’est dommage mais je ne pourrai pas voir cette année la Biennale de Paris, j’avais vu les deux premières et j’espère voir la quatrième. Sans doute Dieter viendra t-il à cette occasion et il se peut qu’il vous rende visite, saluez-le bien pour moi.
Dîtes à mémé que j’ai hâte d’être à Noël pour la voir.
Bonjour à tous.
Bien à vous.
Bernard.
Madrid, 10 octobre 1963
Extraits :
[…Nous avons bien reçu le Nescafé, nous en faisons le soir dans la cellule en discutant et en fumant (quelquefois le cigare), avec énormément d’imagination on pourrait se croire en train de prendre un pot avec des copains.
