Cap au nord - Jean-Paul Dautricourt - E-Book

Cap au nord E-Book

Jean-Paul Dautricourt

0,0

Beschreibung

Motard et flic, un mélange détonnant…

Pierre Beaulieu est motard au civil et flic de profession. Un officier de Police comme on en rencontre dans de nombreux commissariats. Un type normal jusqu’à ce que le destin décide de le prendre par la main et de l’entraîner vers une enquête à la vitesse au moins égale à celle dont il est capable au guidon de sa Fire Bird.
Pourquoi son ami est mort ?

C’est pour répondre à cette question qu’il ira, au nom de l’amitié et de la fidélité, jusqu’à mettre sa vie en péril. L’histoire d’un motard dans l’âme, mais aussi celle d’un flic têtu.

Découvrez la réédition du premier livre de J.P. Dautricourt, un polar riche en rebondissements

EXTRAIT

« Alors, on fait quoi ? »
Cette petite phrase résonne encore dans ma tête. Seule l’image tend à s’estomper.
― On divorce, on vend la maison et chacun retourne à la case départ. C’est bien ce que tu voulais, non ?
Vingt années de vie commune balayées en quelques mots. Un mariage trop tôt décidé et la routine installée ont eu raison de nous. À qui la faute ? À elle qui a fauté ou à moi qui n’ai pas su la retenir ? Aux deux probablement…

CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE

« Ce roman policier est à la fois riche en suspense et en rebondissements. Dautricourt nous plonge au sein d’un univers sombre où se déroule une histoire extrêmement réaliste et prenante. Le lecteur s’attache à ce cowboy solitaire qu’est Pierre. Son enquête aux allures de road-trip à moto devient la nôtre, si bien qu’on se presse de tourner les pages afin de connaître le fin mot de cette histoire au suspense vrombissant. Un roman policier digne de ce nom ! » - LibraMoto

A PROPOS DE L’AUTEUR

D'abord ce fut « Banditmania », une page sur la toile consacrée au fameux roadster qui a initié bon nombre de motards au deux-roues. Puis une rencontre avec Sato. Lui dessinait, moi j'écrivais. Ainsi est née la désormais célèbre série des « Même pas peeur… ». Et la vie a continué au commissariat avec son lot d'affaires... Jusqu'à Cap au nord, mon premier opus.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 331

Veröffentlichungsjahr: 2015

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Toute ressemblance avec des personnages ou des événements ayant réellement existé ne serait que pure coïncidence.

Prologue

Début juillet, allongé à même le sol, les doigts de pieds en éventail, j’esquisse un sourire au bord de ce petit lac au nom imprononçable, comme il en existe des milliers dans cette terre lointaine. Dans ce territoire, au cœur de la Laponie, le temps s’arrête deux fois par an, le jour est sans fin la moitié de l’année, avant de plonger dans un hiver interminable, incroyablement froid et sans soleil. Vu de la France, le mode de vie local semble impossible, mais pour moi qui y vis depuis un an après avoir enfin largué les amarres et essuyé bien des grains sur un océan déchaîné d’un passé qui commence à s’éloigner, avant d’envoyer tout balancer pour vivre… apaisé et libre dans ce pays d’adoption, je suis enfin heureux, conscient d’avoir trouvé un nouveau sens à ma vie et pansé mes blessures. Pas un souffle d’air ni le moindre bruit. Parfois, le craquement d’une branche rappelle qu’ici aussi la vie est bien présente, mais pas celle des hommes. Seulement, il faut la mériter pour trouver la sérénité, désapprendre. La première véritable ville est à cent kilomètres, autour, il n’y a rien que le néant d’une terre pure non souillée par la connerie humaine.

Même si ma fidèle bécane me manque. J’ai un peu honte de la savoir aujourd’hui dormante au sous-sol de l’hôtel de police, à côté des bagnoles des collègues. Pas digne d’une diva, ça ! Mais qu’y puis-je ? Fallait bien trouver un endroit sûr pour la garer, car venir la piquer à cet endroit, il faut être gonflé…

Chapitre 1

« Alors, on fait quoi ? »

Cette petite phrase résonne encore dans ma tête. Seule l’image tend à s’estomper.

— On divorce, on vend la maison et chacun retourne à la case départ. C’est bien ce que tu voulais, non ?

Vingt années de vie commune balayées en quelques mots. Un mariage trop tôt décidé et la routine installée ont eu raison de nous. À qui la faute ? À elle qui a fauté ou à moi qui n’ai pas su la retenir ? Aux deux probablement…

L’égoïsme d’un couple sans enfants, rien de plus vicieux que ça. Je n’ai pas vu le coup venir, trop occupé par ce boulot de malade, les travaux de la maison et mes virées en moto entre potes. Elle et son collègue de bureau ont dû se foutre de moi pendant ces trois années où ils ont filé le parfait amour. Aujourd’hui, j’espère simplement qu’ils sont heureux. J’ai presque pardonné.

Tout balayer d’une simple signature, comme le mot « fin » d’un ouvrage achevé. Je me souviens avoir esquissé un sourire quand le juge m’a tendu son stylo. Celle qui venait de devenir mon ex-femme n’avait pas laissé paraître la moindre émotion. Il faut dire qu’elle attendait cet instant depuis plus longtemps que moi.

Quand j’ai découvert le pot aux roses, je suis resté étrangement calme. C’est plus tard que j’ai cédé à la colère. Je me souviens de cette scène comme si c’était hier, d’autant plus qu’elle venait clore une journée de merde. Elle était à la maison et au téléphone avec son amant. J’ai entendu une partie de la conversation et, soudain, le sol s’est dérobé sous mes pieds. Un simple regard, je suis descendu au sous-sol, j’ai enfourché ma moto et roulé pendant des heures, vite, très vite. Elle n’a même pas cherché à me retenir…

J’ai passé le reste de la nuit à mon bureau, mon second domicile, j’y ai passé presque plus de temps que chez moi, je m’y sens bien. Mon vieux burlingue avec ces posters de bécanes aux murs, ce fauteuil qui grince, cette vieille photo datant de l’école de police. Je suis flic, du moins j’étais, devrais-je dire. Enfin, disons que je n’ai pas vraiment lâché mon boulot au sens propre du terme. Simplement le destin m’a fait prendre une autre direction, probablement la bonne.

Le lendemain de ce coup de massue, je suis venu chercher quelques fringues et j’ai filé chez mes parents.

— Si tu m’avais écouté !

J’ai regardé mon père avec un air idiot, c’est vrai que mon ex n’avait jamais trouvé grâce à ses yeux. Trop personnelle pour être sincère, trop imbue de sa petite personne pour faire une bonne épouse. La preuve, elle ne voulait pas d’enfant. Moi non plus, d’ailleurs !

L’amant, j’ai suivi le conseil de mon chef de service, qui est aussi mon ami, et décidé de l’ignorer. Je n’avais rien à y gagner.

Le plus dur a été cette première nuit dans ce trois pièces loué à un pote bossant dans l’immobilier. Déjà, ma maison vide m’avait foutu le cafard. C’est là que j’ai vraiment réalisé. Vingt ans… puis plus rien !

La froideur moite de la solitude, compagne bien oppressante de longues soirées en tête à tête avec soi-même, maintenant je sais ce que c’est…

Alors je me suis lancé dans le boulot sans compter, les permanences, les heures sup’. Jamais je n’aurais pensé en arriver là. Je me suis éloigné d’elle sans m’en rendre compte. Une femme pareille, faut pas la lâcher, m’avait dit un jour un collègue divorcé lui aussi, comme bon nombre de flics. Pauvre con pourri de certitudes ! La douche froide m’a ramené à la dure réalité de la vie.

C’est à partir de ce jour que j’ai enfin ouvert les yeux. Je vivais dans un monde bien à moi, occultant volontairement le réel pour me réfugier dans une petite vie bien hermétique, réglée à ma seule mesure. Celle qui n’est plus ma femme n’a jamais tiré la sonnette d’alarme, c’est sur ce point précis que je lui en ai voulu. Aujourd’hui j’en rigole, mais à l’époque !

Pour le boulot aussi, ça a commencé à foirer. Sans états d’âme, jamais je ne m’étais posé la moindre question. Je bossais, point à la ligne. Au rythme de l’écriture des procédures judiciaires, là aussi une vicieuse routine s’était installée, de celles qui vous détournent de ce que vous êtes vraiment.

Outre le fait de diriger ma petite équipe composée de six fonctionnaires, je mettais aussi la main à la pâte : on m’amenait ou j’allais chercher sur le terrain des « crapauds » que j’auditionnais. Cela fait, j’appelais le proc’, qui ordonnait la sentence, que je signifiais au gus assis devant moi. Pas le moindre sentiment, juste la froide satisfaction d’avoir fait correctement mon boulot, qui était de lutter contre la délinquance. L’habitude aidant, je ne voyais même plus l’être humain qui se trouvait devant moi. C’était une guerre que je menais, souvent avec mes propres règles.

Jusqu’au jour où un pauvre type, comme il en existe des milliers, avait eu le tort de se faire coincer par une patrouille Police Secours, après une nuit bien arrosée, au volant de sa voiture. Il a filé tout droit en garde à vue après que je lui ai signifié ses droits en qualité d’officier de police judiciaire de permanence. Je me souviens encore des larmes qui coulaient sur ses joues lors de son audition. Moi, je m’en foutais, je faisais juste mon boulot. Quand je lui ai appris qu’il venait de perdre son permis, parce qu’il avait commis l’erreur de percuter la voiture du maire et qu’en plus le proc’ avait décidé de faire un exemple en le faisant dormir dès ce soir en prison, le gars s’est effondré. Le retrait de permis c’était son travail, sa vie qu’il perdait. La prison, une honte insupportable pour le brave type qu’il était probablement. La faute à pas de chance, comme le résume la parole populaire. Le glaive de la justice venait de faire une victime : le gars s’est pendu quelques heures après son transfert en maison d’arrêt ! L’image que j’avais de moi à l’instant où j’ai appris la nouvelle n’était pas reluisante du tout. Juste la justice… Et moi…

Chapitre 2

Depuis, les mois ont passé, j’ai bien quelques moments de blues, alors j’enfourche Fire Bird, ma fidèle compagne à deux roues. Une MV Agusta F4 aussi exclusive que cette passion pour la moto qui m’anime depuis si longtemps. Rouge sang, ses lignes volontairement provocantes m’obligent à ne jamais m’en éloigner pour ne pas attirer de convoitise douteuse. Déformation professionnelle ? Un peu, sans doute, mais la belle attire les regards. Sa sculpture toute latine est semblable à celle des statues d’un autre temps représentant quelque déesse oubliée. Sorte de perfection faite moto. Je me suis saigné aux quatre veines pour me l’offrir, celle-là. Un vrai sacrifice imposé à mon ex, laquelle n’a jamais voulu piger le degré de ma passion. Je pense même qu’elle en était jalouse… À juste raison, d’ailleurs !

Le rituel est immuable : petite caresse sur le réservoir – je sais qu’elle apprécie – puis la clé au contacteur, le tableau de bord s’illumine comme un arbre de Noël tandis que l’ordinateur fait des bruits bizarres en testant toutes les fonctionnalités de cette échappée des circuits qu’est ma moto. Fire Bird prend vie. Une légère pression sur le démarreur et le quatre cylindres commence à donner de la voix. C’est rauque et voluptueux, avec un accent chantant venu de la Méditerranée. Dans ces moments-là, j’ai l’impression de l’entendre m’inviter à partager une intimité qu’elle ne permettrait à personne d’autre que moi.

J’enfile mon casque, vérifie le bon serrage du col de mon blouson, car il fait frais à l’extérieur, ajuste mes gants et – moment éternellement renouvelé d’émotion – j’attrape les demi-guidons et grimpe en selle. Je sens à travers les poutres du cadre une vibration me parcourir l’échine tandis que j’imprime quelques millimètres à la poignée de gaz. Première, je lâche l’embrayage et sors du sous-sol.

Le planton de faction au portail me salue d’un clin d’œil envieux. Si tu savais, mon gars, pensais-je en mon for intérieur. Toi, tu vas rentrer retrouver ta petite femme, mettre tes pieds sous la table. Perso, c’est encore une fois seul que je vais passer la soirée, l’image d’une corde à moitié rompue devant les yeux pour unique compagne…

Le soleil brille, c’est déjà ça. Cap plein ouest en direction de la côte normande. Je déteste la foule et c’est parfait en cette saison de début de printemps, car je sais que la populace ne sera pas présente. Cet endroit de prédilection, je le veux pour moi tout seul. Sorte de terre sacrée cent fois parcourue, mon lieu de méditation quand tout va mal.

Sortir de la proche banlieue de Paname est un rituel obligatoire auquel ma moto et moi nous plions de mauvaise grâce. Vrai que ma sportive n’est pas faite pour la ville : elle braque mal, ses rapports de boîte sont trop longs, et surtout cette position extrême en appui sur les poignets qui me tétanise les avant-bras à basse vitesse. Besoin d’espace…

L’odeur des pots d’échappement est insupportable, ça pue ! C’est l’heure de pointe où les gens quittent le bureau pour retrouver bobonne et les mioches, sorte de masse grouillante teintée d’une agressivité qui me dépasse. Pour un peu, ils tueraient pour gagner quelques centimètres de bitume. Je ne comprendrai jamais cette mentalité qui pousse les gens à se comporter ainsi. Aime ton prochain, a dit un jour l’Autre… S’il pouvait voir ça, je suis certain qu’il a depuis bien longtemps jeté l’éponge. Le problème, dans l’histoire, c’est qu’aujourd’hui les gens vivent en autarcie complète. P’tit déj’ envoyé vite fait, bisous aux enfants, caresse au chien, parfois à l’épouse, pis on fonce tête baissée à la boitaroue, très vite pour éviter de perdre une minute à dire bonjour au voisin. La journée finie, c’est le retour au douillet sweet home pour mater la téléréalité. Bien se lobotomiser la boîte à pensarde est devenu le sport national. Merde ! Qu’est-ce que je fous au milieu de tout ça, moi ? La ville m’oppresse, gaz vers la liberté !

Habilement, Fire Bird et moi nous sortons de ce cloaque automobile. Cette fois encore, nous sommes entiers. Mais bon sang que je n’aime pas ça ! J’ai l’impression de jouer à la roulette russe au milieu des scooters de coursiers qui font n’importe quoi, des livreurs en camionnette trop pressés pour regarder dans le rétro, de ces dangers publics attardés au portable, des gens qui traversent n’importe comment… La ville est devenue une véritable jungle. À l’époque où les interdits pleuvent et restreignent les libertés comme jamais auparavant, j’ai l’impression que la population cherche à se venger en s’en prenant à tout le monde, sauf aux… décideurs de lois, ces énarques pas concernés du tout dont le seul souci est d’assouvir la population, si possible en lui piquant un max de pognon au passage. Un exemple ? Ce qu’on nomme la « boitakon » à la Grande Taule, ce truc en ferraille qui prend de si jolies photos du bord de la route, c’est vraiment pour notre sécurité… J’en doute.

Quelle époque ! Les changements climatiques, les conflits dans le monde, les hypocrisies de nos dirigeants qui nous bassinent un monde meilleur à longueur de journée en tentant de nous rassurer – surtout en période électorale – pour mieux nous poignarder ensuite. J’ai la désagréable impression que quelque chose ne tourne pas rond dans tout ça. On dit que l’histoire est un éternel recommencement ? Que la sagesse vient avec le temps ? Chez nous, j’ai envie de dire que 1789 n’a pas servi à grand-chose. On a simplement changé le terme « monarchie » par « démocratie ». Qu’est-ce qui a changé ? Nos acquis gagnés par nos pères sont repris jour après jour, le monde va mal, c’est la crise, nous dit-on. Elle a bon dos, la crise !

Oui, je suis en rogne contre ce système, en rogne contre celle qui m’a trahi, en rogne contre la terre entière qui se laisse faire sans réagir, surtout en rogne contre moi-même quand je pense à ce pauvre type qu’on a retrouvé pendu au fond de sa morne cellule !

Longtemps, j’ai été un spectateur passif du système. Bien entendu que j’ai râlé contre cette justice à deux vitesses qui ne punit que les honnêtes gens, pendant que les truands se la coulent douce. J’exagère ? Un peu, sans doute. Mon humeur du moment qui me pousse à ça ! Mais aujourd’hui, j’en ai marre de tout ça ! Ma bécane, la route, vite…

Là, je ne suis plus flic, seulement un être humain qui ne se reconnaît plus dans le monde où il est censé vivre.

Enfin l’univers semble s’aérer devant mes roues. Cette fois, je respire, je suis aux portes de la Normandie !

Fire Bird commence à manifester sa joie dans des vocalises stridentes. L’appui sur les poignets se fait moins marqué, ma moto et moi entrons enfin en communion.

Pas à dire, ça pulse un quatre en ligne sauce ritale ! Chaque rotation de la poignée droite me propulse en avant, comme poussé par la main d’un géant. Ma moto est chaude à présent et depuis quelques bornes je suis bien au-delà des vitesses légales. Bon sang que ça me fait du bien de jouer avec cette limite ! Politiquement incorrect ? Je l’avoue, mais c’est si bon de braver les lois, pour moi qui suis censé les faire appliquer… Je connais les risques et les assume pleinement. D’ailleurs, Fire Bird n’est pas bridée, c’est totalement illégal, je sais, mais qui ferait l’amour avec une bombe sexuelle à qui on aurait lié les pieds et les poings ? Parallèle douteux ? On ne castre pas une diva comme ma moto, c’est un sacrilège auquel jamais je ne pourrai adhérer. Cette loi imbécile des « cent chevaux », il n’y a qu’en France qu’on pouvait inventer une telle connerie ! Le monde entier se fout de nous mais qu’importe, c’est voté et pas question de revenir là-dessus, ça non, alors ! Dans ce cas, on plie ou… on triche. Mon camp, je l’ai choisi depuis bien longtemps.

Lové derrière ma minibulle qui ne protège pas grand-chose, je ne fais plus qu’un avec ma monture. Elle aime ça, je le sais. Quelques millimètres de poignée en plus et elle se jette à l’assaut des courbes du Vexin à une vitesse folle. Le bitume est sec et les pneus à bonne température. Je suis dans un état second à présent. Il n’existe plus que ma moto, le bitume et moi-même. Le monde a disparu, je suis dans mon trip !

Cette sensation de taquiner la limite est ma façon de me sentir vivant. Je sais qu’à chaque instant je risque de perdre la vie, la route, à cette vitesse, ne pardonne pas ! La moto est la meilleure des maîtresses et la pire des garces à la fois. Elle donne beaucoup mais gare à elle si on n’est pas à la hauteur ou si on se laisse griser par son charme ensorcelant. Combien de potes ai-je perdu à ce petit jeu ? Trop, beaucoup trop…

Un grand droit se profile à l’horizon, le virage me saute à la gueule. Je prends un malin plaisir à retarder mon freinage en visant le point de corde. C’est si bon cette montée d’adrénaline. Quand j’attrape le levier droit, j’ai déjà plongé, moto sur l’angle. Elle se débat un peu, mais sa rigidité naturelle fait le reste. Moi, mon regard se trouve déjà à la sortie tandis que le slider de mon cuir touche le sol. Plein angle, j’ouvre en grand et Fire Bird bondit en « glissouillant » de l’arrière. La direction se fait légère, l’avant déleste. Merde ! Trop bon !

Au fil des kilomètres, ma bonne humeur naturelle reprend le dessus. Je suis zen, concentré mais zen. Fire Bird hurle de plaisir et me communique son entrain. Nous ne faisons plus qu’un à présent.

J’ai choisi les chemins de traverse, histoire d’éviter de regarder les bas-côtés. Il existe encore des petites routes oubliées des archers percepteurs de la République où il fait encore bon rouler avec une relative liberté. Pas l’idéal avec une sportive, un bitume souvent aléatoire, mais ça oblige à rester concentré et ça, c’est jouissif au possible quand, comme moi, on n’envisage la moto qu’en termes de plaisir de pilotage.

Ma moto, dans ces moments-là, devient une sorte de prolongement de ce que je suis, de ce à quoi j’aspire. Là, je sais pourquoi je suis un jour monté sur un deux-roues.

À l’époque, la plupart des potes ne voyaient en ça qu’un moyen pratique d’élargir leur horizon, d’autres de briller aux yeux des filles. Perso, rien de tout ça, seulement le plaisir, c’est tout…

Bon, petite pause clope, le temps de relâcher mes vieilles articulations. Piloter une grosse sportive sur route ouverte à la circulation et rester sur ses roues, c’est du sport ! Presque autant que quand j’écumais les circuits de l’Hexagone avec l’espoir fou de devenir pilote pro. Hélas, dans cet univers impitoyable, beaucoup d’appelés et peu d’élus. Une mauvaise chute, des mois d’hosto et une incroyable conviction d’être passé à côté du pire ont eu raison de mon rêve. Depuis, je roule sur la route, mais avec une marge de sécurité que je dois à mon expérience passée. Mes potes ne comprennent pas. La piste, c’est moins dangereux que la route, disent-ils. Qui a tort ou raison ? Moi, j’ai ma propre conviction sur le sujet et ma façon de vivre ma passion, c’est ainsi et c’est mon choix.

Dieppe se profile déjà à l’horizon. L’air se charge d’iode marin et les premières mouettes semblent m’inviter à les rejoindre sur les hauteurs du château qui domine la ville. Mais, avant tout ça, j’ai soif ! Un petit rituel instauré avec mes potes de virée consiste à s’arrêter dans un petit troquet du port pour y vider une bière bien fraîche. Il faut dire que nous venons souvent poser nos roues par ici : pas trop loin de Paname, des routes à moto et le charme tranquille d’une petite ville de bord de mer bien accueillante, loin du parisianisme que nous tentons de fuir par tous les moyens.

Nous sommes en semaine, pas grand monde par ici. La saison estivale est encore lointaine. Seuls quelques originaux foulent le sable. Quelques couples aussi. Moi aussi, à une autre époque… Pensons plus à tout ça, c’est du passé à présent !

Mon banc en bordure de la falaise… Bien souvent, je suis venu par ici pour m’isoler et méditer. Alors je regarde l’horizon et les mouettes qui virevoltent, libres. Je m’imagine être comme elles, faire fi des frontières et de l’espace, aller où bon me semble sans avoir de comptes à rendre à personne. Là, je réalise que je suis libéré de toute entrave, que plus personne désormais ne m’attend, que…

Chapitre 3

Ma méditation est stoppée par la sonnerie de mon portable. Réflexe poulardin, je décroche illico, c’est la boîte.

— Capitaine Beaulieu, c’est le chef de poste. Nous avons un Delta Charly Delta – personne décédée en jargon policier – sur les bras…

Retour à la réalité.

— J’écoute ?

— C’est un nommé Rachid Ben Ahmed. Une balle en pleine tête, chez lui, rue de la Liberté, à Argenteuil. Le taulier est déjà avisé, le proc’ aussi. Je sais que vous n’êtes pas de permanence mais c’est votre adjoint, le lieutenant Martini, qui m’a chargé de vous prévenir. Il est sur place.

— Bon, j’en ai pour une heure trente environ, j’arrive…

Rachid, mon pote Rachid. Pas un enfant de chœur, mais ça fait des années qu’il est rangé des voitures. Une balle dans la tête ! Pas possible, pas lui…

On s’est connus dès ma venue à la maison Poupoule. Il bricolait à refourguer des babioles sans valeur que venaient lui proposer les mômes de la cité où il habitait. Pas une profession de foi pour un type comme lui. D’ailleurs, l’année passée en taule à cause de ça – c’est moi qui l’avais coffré – avait porté ses fruits. Depuis, il gérait une petite épicerie et se tenait à carreau. Le gros de sa clientèle étant composé, ironie de l’histoire, des flics de l’hôtel de police.

Lui et moi, au fil du temps, étions devenus, sinon des amis, du moins de bons potes. De temps en temps, il me filait des tuyaux pour certaines affaires. Toujours souriant et heureux de vivre, Rachid savait mieux que personne communiquer sa bonne humeur. Une véritable bouffée d’air frais que de passer le voir après une journée de boulot un peu compliquée.

Fire Bird a chauffé sur la route du retour. J’ai fait fi des radars automatiques. Pour ceux qui flashaient par l’arrière, vu la tronche de ma plaque numérologique, pouvaient toujours essayer de déchiffrer l’immat’.

— Salut David, alors quelles nouvelles ?

Mon collègue et ami, David Martini, fait les cent pas devant l’épicerie. Tous le dispositif est encore présent : le taulier, l’Identité judiciaire, I. J. pour les intimes, deux voitures sérigraphiées avec des fonctionnaires en tenue et… l’équipe de la crim’.

— Je te fais le topo. C’est un client qui a prévenu nos services. Il venait chercher une bricole, le commerce était ouvert. Comme il ne voyait personne venir, il est allé voir dans l’arrière-salle et a découvert le corps de Rachid. Personne n’a entendu le moindre coup de feu ni constaté la moindre allée et venue suspecte. Rien, nada, que dalle ! Un seul coup à bout portant en pleine tête de face, il y a des traces de poudre sur sa veste. Un gros calibre, on a retrouvé le plomb dans le mur criblé des morceaux de barbaque : c’est du .45 ! Jamais vu un truc pareil, de la bouillie ! J’ai fait les premières constat’ avec l’I. J., avisé le proc’ et…

— Et ?

— Très vite dessaisi par la crim’, voilà, tu sais tout.

— Des empreintes ? Quelque chose d’autre ?

— Rien, pas de traces d’effraction ni de lutte non plus.

— Bon, je vais voir le taulier, dis-je en quittant mon ami.

Le commissaire principal Meyer Georges, affairé avec les gars de l’I. J., m’aperçoit et vient à moi dès que je passe la tête à la porte de l’officine. Je me souviens encore aujourd’hui de son regard et de ses paroles.

— Sale affaire, Pierre, et dans ma circonscription en plus, mais vous n’êtes pas de permanence il me semble ?

— Rachid était un pote, c’est Martini qui m’a prévenu, patron.

— Bon, avant toute chose, je tiens à vous prévenir d’une chose : c’est la crim’ qui est chargée officiellement de l’affaire et je ne veux pas vous voir fourrer votre nez là-dedans. Vous êtes à cran en ce moment, je le sais et je ne tiens pas à apprendre que vous interférez dans l’enquête, vous m’entendez ?

J’acquiesce d’un regard muet.

— Vous êtes un bon flic et vous connaissez la procédure. Eux sont des spécialistes, vous, vous êtes un généraliste, un bon, je vous l’accorde, mais vous n’avez pas compétence sur ce type d’affaire.

Nous nous regardons un long moment. Meyer me connaît bien. J’ai l’habitude de faire mon taf sans m’embarrasser de toutes ces formalités administratives que je réprouve. Le parquet m’en a souvent fait le reproche, mais mes résultats ont toujours plaidé en ma faveur. Je bénéficie d’une sorte de dérogation morale pour diriger mes affaires, ce qui ne plaît pas toujours à ma hiérarchie, composée de ronds-de-cuir qui ne connaissent rien au terrain. Meyer n’est pas de cette trempe et m’a toujours soutenu, faisant le tampon quand le temps tournait à l’orage. Pour cette raison, j’ai pris mon grade au sein de l’équipe d’enquêteurs du service général que l’on nomme BTJTR et je suis chargé, en général, des affaires de flagrant délit tels les vols et autres cambriolages.

— C’est ces guignols qui vont enquêter, commenté-je en désignant le binôme sur la scène de crime. Je ne veux pas paraître rabat-joie, patron, mais je sens que l’enquête va rester longtemps sur la grille de départ avant de lâcher l’embrayage.

— Comment ! s’étonne le patron. Excusez-moi, votre fameux langage motard, je ne m’y ferai jamais. Cela étant dit, vous restez en dehors de tout ça, j’ai votre parole ?

— Bien sûr que non, patron, vous me connaissez assez. Au fait, qui est le proc’ de permanence ?

— N’y pensez même pas, Beaulieu.

— OK ! Dites-moi au moins si l’I. J. et ces deux gugusses ont découvert quelque chose qui aurait échappé à Martini. Je pourrais peut-être vous aider vu que je connaissais assez bien la victime ?

Le taulier lève les bras au ciel dans un geste d’impuissance.

— Rien de plus, on va conduire le corps à l’IML pour l’autopsier, mais à mon avis, on ne va pas apprendre grand-chose sur ce qui s’est passé.

— Pardon, dit une voix dans mon dos.

Je me pousse pour laisser passer un chariot sur lequel repose un grand sac en plastique blanc, poussé par deux préposés aux macchabées, qui passe devant moi. Les constatations sont finies et on emmène ce pauvre Rachid se faire découper comme un vulgaire morceau de viande sur l’étal du boucher. Drôle de fin pour un type bien tranquille. Pas normal tout ça, non ! Pas normal ni logique du tout.

Mon pote n’avait pas d’ennemis, il faisait son petit boulot tranquille, rien de plus. Je suis bien certain que s’il avait eu des problèmes il m’en aurait causé, je le connaissais assez pour ça ! Alors pourquoi, aujourd’hui, il est sous ce tissu blanc ?

J’interpelle les gars de la crim’ qui rejoignent leur véhicule.

— Alors, les gars, vos avis ?

— C’est notre domaine, vous en saurez plus par les journaux, salut.

Je me retiens d’en coller une à cette espèce d’abruti. Quel connard, encore un adepte de la guéguerre des services, Monsieur se prend pour un cador vu qu’il bosse à la prestigieuse brigade criminelle. « Pauvre naze, on fait le même boulot, tu ne sais pas ? »

— Je vous conseille de vous y atteler sérieusement, commenté-je, Rachid était mon pote et je vous garantis que si vous ne trouvez pas le coupable, c’est moi qui vais le faire.

— On connaît notre taf, mec, et ne nous emmerde pas, s’il te plaît, me répond le plus petit des deux.

— On verra, mais je te parie que vous serez la risée de tout le département et il ne vous restera plus qu’à trouver une planque au fond d’un vieux placard sans plus y bouger jusqu’à la fin de votre lamentable carrière, dis-je sur un ton aigre-doux.

Nous sommes face à face comme deux clébards, lui et moi, prêts à en venir aux mains. Bertin, il se nomme, l’excellent capitaine Bertin, qui a fait sa carrière en léchant sa hiérarchie, comme tout bon incompétent qu’il est. Naturellement, il ne m’aime pas et c’est réciproque, l’orage va éclater…

Une fois encore, c’est Meyer qui joue les arbitres.

— Stop, Bertin, ça suffit, et vous, Beaulieu, calmez-vous un peu. Pour cette fois, je passe l’éponge, mais à la prochaine incartade de ce genre, capitaine Bertin, j’en réfère à votre supérieur, qui se fera un plaisir de vous rappeler l’attitude qu’un vrai flic se doit d’avoir en public.

Et l’autre de partir sans un mot, le regard noir et « la queue entre les jambes ». Courageux mais pas téméraire. Je pouffe de rire.

— Bien envoyé, patron !

— Même chose pour vous, Pierre, mais votre patron, c’est moi, répond-il en esquissant un sourire. Allez, on quitte les lieux, dit-il en me poussant vers la rue.

Chapitre 4

Les jours passent. Je continue mon train-train quotidien tout en gardant un œil sur l’affaire Ben Ahmed. Ayant suffisamment d’appuis dans la maison, je suis de très près et à l’insu de son directeur – c’est ainsi que l’on nomme le gars chargé d’une affaire, en l’occurrence le brave Bertin – le déroulement de l’enquête. J’ai ainsi appris que rien n’avait été volé, que Rachid vivait seul – ça, je le savais – et qu’il n’avait aucun ennemi déclaré. La balistique confirme le calibre, une ogive de .45, mais celle-ci n’a pas parlé, c’est-à-dire qu’elle ne provient pas d’une arme répertoriée par nos services. On sait juste qu’elle est sortie d’un automatique. Balpeau aussi pour l’autopsie. Le corps a été rendu à la famille et renvoyé au Maroc. Bye, bye, Rachid !

Ces nuits passées seul sans personne à qui parler commencent à me peser. Bien sûr que j’aurais pu inviter une de ces filles de passage, comme on dit, mais je n’ai pas le cœur à ça. La blessure est encore trop récente. Alors je passe mes soirées à lire et tenter… d’oublier ! On dit que le temps efface les blessures, j’essaye d’y croire…

Pour couronner le tout, l’image obsédante de ce pauvre type sortant de mon bureau, emmené par deux pandores à la maison d’arrêt, son regard vide avant de franchir ma porte, je n’arrive pas à m’en défaire. Pendu ! Merde, et je suis un peu responsable de ça !

J’ai, bien entendu, mené ma propre enquête, en loucedé, sur l’affaire Ben Ahmed, sans beaucoup de résultats, je dois l’avouer. À croire qu’il a été assassiné par un fantôme. La famille, les clients, les voisins, rien. Pas normal, un truc comme ça ; à croire qu’une certaine loi du silence s’est instaurée, car ce n’est pas à un vieux flic comme moi qu’on pourra faire croire que personne n’est au courant, dans un quartier aussi populaire, du pourquoi d’un crime aussi horrible.

Plus le temps passe, moins je comprends. La crim’ a depuis longtemps levé le pied et l’enquête est passée en préliminaire. Le crime d’un Arabe, dans un tel quartier, il ne faudra pas longtemps avant qu’on passe à un autre fait divers… Bien sûr, un échec, ça fait tache, mais bon…

J’ai pris quelques jours de congé en comptant bien les mettre à profit. Peut-être ainsi y verrai-je plus clair pour trouver l’assassin de mon pote ? En tout cas, j’ai besoin de me mettre au vert, mais pas question de rester les bras croisés, Martini et moi avons décidé de bosser en sous-marin. Déchargé du taf habituel, je veux être opérationnel à 100 %. Ce tueur, je VAIS le dénicher et le serrer.

David va me filer un coup de main entre ses prises de service, et c’est chez moi que nous nous retrouvons pour faire un premier point.

— Bon, dis-je, on résume : Rachid se fait plomber d’une balle en pleine tête à bout portant. Pas logique, il vivait tranquillos sans emmerder personne. Le flingue, un .45 automatique, là, on nage en plein délire. Une arme de truand de l’ancienne époque, illogique, en plus personne n’entend ni ne voit rien. De plus en plus étrange et a priori pas de mobile, aucune trace, que dalle, t’en penses quoi ?

— Comme toi, j’pige rien. Du côté de la famille, nada. Les voisins idem. Reste plus qu’à essayer de secouer les indics. Une seule chose est sûre : quelqu’un en voulait suffisamment à Rachid pour l’envoyer rejoindre la terre de ses ancêtres et avec la manière. Car, pour le moins, ce n’est pas un travail de rigolo.

Je me lève pour me servir un café.

— On sait que notre pote avait pignon sur rue et nous rencardait sur les mauvais coups. Un truc qu’il n’aurait pas eu le temps de nous dire peut-être. Ce qui me chiffonne, c’est que ça ne ressemble pas beaucoup au secteur : pas tous des enfants de chœur dans le coin, mais de là à commettre un crime pareil avec un tel sang-froid, je n’en connais pas un ici capable de faire ça.

Je bois une gorgée en regardant par la fenêtre, mon cerveau tourne à cent à l’heure.

— Le coupable vient d’ailleurs, continué-je, ce n’est pas un habitué. Le rapport avec Rachid, aucun à première vue. Maintenant, il va falloir découvrir ce qui se passe d’anormal dans le coin, si un truc circule, avoir l’œil partout et secouer le quartier. Je sais, la crim’ est déjà passée par là, mais ces blaireaux n’ont pas ratissé en profondeur, ce n’est pas leur terrain habituel. Nous si, on est chez nous et ça fait une sacrée différence. Maintenant que l’on a fait le constat, on commence par quoi ?

— Sidi, le p’tit vieux de la rue Bergame peut-être, je l’ai à la bonne et il est de l’ancienne époque. Ce mec est clean. Si quelqu’un sait quelque chose par ici, c’est bien lui !

— Alors, ne perdons pas de temps…

Là, je suis dans mon élément. Avec la moto, ce boulot m’évite de trop m’apitoyer sur mon sort. Bon, d’accord, ce n’est pas ça qui va résoudre cette envie de tout foutre en l’air qui me titille depuis quelque temps, n’empêche, ça me fait un bien fou. David me connaît bien, il ne parlera pas de ma vie privée.

Certes, ça n’allait plus très fort avec mon ex, je suis bien d’accord là-dessus, mais la pilule ne passe toujours pas. Et l’éternelle question : pourquoi a-t-elle fait ça sans m’alerter ? Foutue fierté à la mords-moi-le-nœud, je n’ai même pas cherché à dialoguer. Il ne faut jamais se croire à l’abri d’une avarie, surtout quand le bateau prend l’eau, bien souvent, il est trop tard pour réagir.

Mon père m’avait dit ça un jour, et cette petite phrase me revient curieusement en mémoire. Mais, pour l’instant, un tueur se balade en toute impunité et mon unique objectif est de le trouver.

Nous remontons à pied la rue bordée de petits commerces jusqu’à la porte du vieil Arabe. Il est assis dehors sur une chaise en bois. Entre ses doigts glisse son misbaha. Ce chapelet utilisé pour réciter le dhikr comprenant les 99 noms d’Allah ainsi que la glorification de Dieu après les prières. C’est justement Rachid qui m’avait initié à cette pratique.

— Salut, Sidi, tu nous offres de ton excellent thé à la menthe ? demandé-je en saluant l’homme à la barbe blanche.

Le petit vieux nous fixe de son regard perçant et esquisse un sourire.

— Assalamu alaykoum, nous répond-il en nous invitant à le suivre à l’intérieur de la bâtisse.

Quel âge a-t-il ? Impossible à dire. On dirait qu’il vit ici depuis la nuit des temps. Dans le quartier, tout le monde le respecte. Il a passé une bonne partie de son existence à travailler sur les chantiers sans jamais rien demander. Aujourd’hui, il vit dans sa petite maison de la rue Bergame, au milieu de ses souvenirs, avec sa fidèle Noura, qui lui a donné dix enfants, tous casés à présent. C’est sa grande fierté. Pas un n’a dérivé. L’aîné est même devenu professeur en médecine émérite, belle preuve d’intégration. Un type bien, ce Sidi, et j’aime venir passer de longs moments à discuter avec lui en l’écoutant me raconter la vie avec une sagesse que je lui envie. Mais aujourd’hui, le but est tout autre.

— Sidi, ne perdons pas de temps, mon ami. Tu te doutes du pourquoi de notre visite, commencé-je, le visage un peu fermé.

— Rachid, je présume ? C’est impensable qu’une chose pareille soit arrivée. Pourquoi lui ?

— C’est un peu pour ça que nous sommes ici. Tu connais bien les gens d’ici, alors on s’est dit que peut-être tu pourrais nous aider à comprendre ce qui s’est passé. Car on patauge vraiment et Rachid était mon ami, tu comprends, et je tiens personnellement à serrer l’ordure responsable de son meurtre.

Sidi reste silencieux un long moment, l’esprit un peu ailleurs. Puis il secoue négativement la tête avant de répondre :

— Hélas ! tout le monde ici semble bien désolé, c’est tout ce que je peux en dire, même si je suis un vieux monsieur à qui on fait bien des confidences, tu le sais. Je n’ai pas réussi à en savoir plus, personne ne parle, le quartier est muet.

— Rien d’anormal ces derniers temps ? interroge David.

Sidi boit une gorgée du breuvage fumant avant de répondre :

— Les gens vont et viennent, comme d’habitude. Rachid n’avait pas d’ennemis et il ne touchait plus à rien, ça, j’en suis sûr.

— Bien, dis-je en me levant, cette rencontre n’a jamais eu lieu car on bosse de manière officieuse pour Rachid, d’accord, Sidi ?

— Pas de soucis, si jamais j’apprends quelque chose, vous en serez les premiers avisés, répond le vieil homme en me serrant la main.

Nous quittons les lieux un peu dépités. David et moi restons un long moment sans rien dire dans la voiture qui nous ramène au domicile de mon collègue et ami. Il m’a invité à passer la soirée, ça va me faire du bien dans cette période un peu morose.

— Incroyable, quand même, finis-je par exploser. Cette fois, j’en suis certain, il se passe un truc énorme, d’ailleurs, si Sidi ne sait rien, c’est que quelque chose ne doit pas se savoir, un truc qu’avait découvert Rachid et qui l’a conduit à la morgue. À mon avis, secouer les indics ne servira à rien. Va falloir trouver autre chose.

David conduit très vite, d’une main sûre. Moins de dix minutes plus tard, nous voilà devant chez lui. Il y habite avec femme et enfants dans un charmant pavillon de banlieue au ravalement légèrement défraîchi. Je l’envie un peu de cette vie de famille organisée.

Plus jeune que moi, il semble destiné à un déroulement de carrière plus qu’honorable. Ambitieux, David n’en est pas moins un type formidable qui fait l’unanimité autour de lui. Jamais il ne se départ de sa bonne humeur et il est apprécié pour son côté bosseur.

Lorsqu’il est arrivé au service, je venais de prendre la tête du groupe flag. Le courant est tout de suite passé entre nous et j’en ai fait rapidement mon second, officieusement, bien entendu. C’est à lui et à personne d’autre que je laissais les dossiers un peu délicats qui atterrissaient sur mon bureau. Si quelqu’un me manque aujourd’hui, depuis que je me suis installé dans le Grand Nord, c’est bien lui.

***