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Que veut dire Dominique, la soeur jumelle de la grande chanteuse des sixties/seventies, décédée vingt ans plus tôt dans un accident de voiture, quand elle déclare d'un ton péremptoire: Carol Eden n'existe pas? Le journaliste venu en Cévennes l'interviewer pour écrire une biographie sur cette vedette, adulée et célèbre dans le monde entier, n'est pas au bout de ses surprises, tout au long d'une nuit blanche où gronde au dehors une tempête infernale, de sinistre mémoire, le dramatique "épisode cévenol" du dimanche 8 septembre 2002. Mais, au petit matin, dans cette contrée dévastée par les eaux, la jumelle survivante elle-même ne sera pas épargnée par une découverte qui la bouleversera à tout jamais... Avec un talent digne des plus grands scénaristes, Frédéric Quinonero nous offre un roman haletant, d'une écriture acérée et très actuelle, sur le milieu du show-business qu'il connaît bien.
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Seitenzahl: 106
Veröffentlichungsjahr: 2023
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À la mémoire de Michel Jeury
« Toute vie qui ne se voue pas à un but déterminé est une erreur. »
STEFAN ZWEIGVingt-quatre heures de la vie d’une femme,Paris/Neuchâtel, V. Attinger, 1927.
Tout a commencé par un coup de fil, un matin de septembre, deux jours avant le déluge qui allait dévaster la région.
Une voix inconnue, une voix d’homme. Il s’est présenté à elle : Patrick Ussel, journaliste. Il a cité le nom d’un organe de presse qui ne lui disait rien, mais elle n’a pas relevé. Elle a juste pensé : « Un journaliste, allons bon ! Depuis quand ces gens-là ne m’ont-ils pas harcelée ? Dix ans ? Quinze ans ?... De quoi diable veut-il m’entretenir, celui-là ? » Oh, elle se doutait bien de ce qui l’amenait et n’était vraiment pas disposée à se montrer agréable ! Elle avait passé l’essentiel de sa vie à les fuir comme la peste, ces fouille-merde.
Elle lui a fait répéter son nom, histoire de gagner du temps et de préparer une réponse claire pour l’éconduire.
« Ussel. Comme la ville de Corrèze. Mon nom ne vous dit rien ?
— Non. Il devrait ? »
Il a laissé la question en suspens.
« Je suis en train d’écrire un livre. Une sorte de biographie. »
Elle a laissé échapper un rire sarcastique : « Une biographie ? De moi ?
— Une sorte de biographie de Carol Eden. »
Ah ! Carol Eden. Le nom était lâché.
« J’aimerais vous rencontrer et échanger avec vous, madame. Vous seule êtes en mesure de rétablir la vérité… »
Elle a manqué lâcher le combiné.
« La vérité ! Dieu du ciel, quelle vérité ? De quoi parlez-vous ? a-t-elle demandé avec une pointe d’agacement.
— J’ai longtemps travaillé à ce projet, vous savez, je me suis énormément documenté, j’ai effectué des recherches, réuni des documents écrits et filmés sur Carol Eden, et croyez bien, madame… »
Elle ne tenait pas à en savoir davantage : « Je regrette, monsieur, mais je ne vois pas en quoi je peux vous être utile. J’ignore de qui vous parlez.
— Vous n’êtes pas… ?
— Je suis Dominique Brenner.
— Oui, vous êtes la sœur…
— Il y a plus de vingt ans que ma sœur est morte, cher monsieur ! l’a-t-elle interrompu à nouveau. Vingt-trois ans, précisément. Elle s’appelait Nelly. Nelly Brenner. C’est ce nom-là qui est gravé sur sa tombe.
— Mais…
— Carol Eden n’existe pas. Elle n’a jamais existé ! »
Et elle a raccroché.
Il était près de dix-neuf heures, ce dimanche 8 septembre 2002, quand un éclair spectaculaire déchira le ciel. La lumière se mit à vaciller, à faiblir jusqu’à disparaître puis revenir. Elle ferma le robinet d’eau et quitta en pestant la cabine de douche. Après une poignée de secondes, le tonnerre fit trembler toute la maison.
Toute la journée, le ciel avait été lourd, avec des averses fortes mais brèves pendant l’après-midi. Là, soudainement, il venait de virer du gris au noir, augurant de façon inquiétante le renforcement de l’activité orageuse.
Elle enfila un peignoir et une paire de tongs, enroula prestement ses cheveux dans une serviette de bain et, tandis qu’elle s’engageait dans le couloir qui conduisait à la salle de séjour, elle entendit la pluie se remettre à tomber de plus belle. Un nouvel éclair illumina la pièce, presque aussitôt suivi d’un roulement de tonnerre et elle réalisa soudain qu’elle avait laissé Charlie, son chien, un vieux berger belge aussi froussard qu’elle, dehors. Elle frotta énergiquement ses cheveux et, après avoir jeté la serviette sur un dossier de chaise et attrapé un parapluie dans l’entrée, elle fonça sous l’averse, contourna la maison en pataugeant dans les flaques, manqua se casser la figure à plusieurs reprises à cause de ces foutues tongs, pour aller chercher au fond du parc le pauvre toutou, blotti dans sa niche, tremblant et gémissant.
Elle tenta de le rassurer en lui caressant le crâne : « C’est fini, mon Charlie, c’est fini ! » Puis, se frappant la cuisse d’un coup sec, elle cria d’un ton jovial : « Allez viens, le chien, on rentre à la maison ! »
À l’instant où elle posait la main sur la poignée de la porte d’entrée, lui parvint le bruit d’un moteur et elle aperçut un Toyota 4x4 qui amorçait la montée du chemin caillouteux qui conduisait au Mazet – c’est ainsi qu’on appelait ce type d’habitation tout en pierre, très prisée en Cévennes, et c’était également le nom de sa propriété sur les hauteurs d’Anduze. Quoiqu’effrayé par l’orage, Charlie obéit à sa fonction de gardien et se mit à aboyer, toutes dents dehors. Seuls ses yeux larmoyants et sa queue basse exprimaient l’angoisse qui l’agitait.
« Chhhhut ! On se tait ! » lui ordonna-telle.
Le véhicule, immatriculé dans les Hautsde-Seine, stoppa à hauteur du portail. Un homme, jeune d’apparence, en sortit. Elle pensa qu’il s’agissait d’un touriste surpris par l’orage. Il cria pour couvrir le bruit de l’averse :
« Bonjour ! Je crois bien que je me suis perdu.
— Entrez donc, c’est ouvert ! » cria-t-elle à son tour.
Il poussa la grille et s’engagea d’un pas énergique dans la longue allée de graviers, bordée de plantes vivaces et d’arbustes fruitiers dans leurs hauts vases en terre cuite vernissée qui faisaient la réputation de la ville d’Anduze.
« Eh bien, on peut dire que vous avez choisi votre jour pour vous perdre ! »
Une lueur amusée éclairait son visage tandis qu’il approchait. Un beau garçon, constata-t-elle. On lui aurait donné une petite trentaine d’années. Ses cheveux bruns grisonnaient légèrement sur les tempes, ce qui ajoutait à son charme.
« Vous n’avez pas l’allure de celui qui se perd, lui fit-elle remarquer tandis qu’elle jaugeait sa mise, le costume gris clair un peu froissé, la cravate bordeaux, la chemise blanche au col amidonné et les chaussures vernies. Sans vouloir vous fâcher, il semblerait que votre tenue ne soit pas tout à fait appropriée à ce type de temps ! À votre place, j’aurais opté pour le style gentlemanfarmer ou pêcheur breton, voyez.
— Et pourquoi pas le peignoir de bain et les tongs ! » rétorqua-t-il avec une pointe d’ironie dans la voix.
Elle prit soudainement conscience de son apparence et un léger sentiment de honte la saisit.
« C’est à cause du chien », se justifia-t-elle en lorgnant ses pieds maculés de boue. Puis, tandis qu’il la dévisageait avec une insistance qui accentuait sa gêne, elle lança sur un ton faussement détaché : « Dites, vous vous prenez pour Gene Kelly ? Entrez donc vous mettre au sec un instant et vous me direz à qui vous comptiez rendre visite sous ce déluge ! »
La porte poussée, Charlie fila se blottir dare-dare quelque part à l’abri. Elle abandonna ses tongs boueuses et le parapluie trempé dans l’entrée, près du portemanteau, puis stationna un court instant devant le miroir mural du vestibule pour arranger vaguement ses cheveux avec les doigts. La glace lui renvoya le reflet d’une folle, la tignasse blonde filasse, les joues écarlates et les cernes sous les yeux qu’elle n’avait pas eu le temps de camoufler sous le maquillage. Elle pensa qu’il ne serait pas malin de se rajeunir de dix ans, même si l’envie lui en prenait. « Tu portes pleinement tes cinquante-quatre piges, ma vieille ! » se fit-elle mentalement la remarque, résignée. D’un revers de main elle effaça ce piteux reflet et précéda son visiteur impromptu jusqu’à la salle de séjour.
« J’arrive de Paris, l’informa-t-il en considérant une œuvre composite de Julian Schnabel qu’elle avait achetée il y a une vingtaine d’années dans une galerie d’art à Londres et accrochée au-dessus de l’enfilade relookée en gris patiné blanc. Je suis sur la route depuis onze heures ce matin. J’écoutais la radio pendant le trajet et les prévisions…
— Dominique Brenner ! » articula-t-elle avec autorité, le bras tendu.
Il demeura un instant perplexe.
« Dominique Brenner c’est mon nom, précisa-t-elle, le bras toujours levé. Quand deux personnes se rencontrent, l’usage réclame qu’une fois que la première s’est présentée, la seconde en fasse autant et saisisse la main qui lui est tendue. En tout cas, j’apprécierais beaucoup que vous respectiez ce principe assez courant, histoire de ne pas me laisser lanterner dans cette position aussi ridicule qu’inconfortable !
— Oh, désolé ! Je m’appelle Patrick Ussel. On ne se connaît pas mais on s’est parlé… »
Elle se raidit brusquement.
« Pardon ?
— Non, je disais qu’on s’était parlé l’autre jour…
— Votre nom ? demanda-t-elle d’un ton ferme.
— Ussel. Comme la ville…
— …de Corrèze, je sais ! Et vous êtes…
— …journaliste. Je disais donc qu’on s’était parlé au téléphone il y a deux jours. Vous vous souvenez ? Et pour reprendre le fil de notre conversation, sachez que j’ai déjà eu l’occasion de me rendre au cimetière où repose votre sœur. Nelly Brenner, c’est en effet le nom qui est inscrit sur sa tombe. Moi, c’est Carol Eden qui m’intéresse, quoiqu’il s’agisse – sauf erreur – de la même personne. Et puis, comme vous savez, les tombes étant généralement muettes… »
Elle réfréna l’envie folle de lui jeter un objet à la figure.
« Fichez le camp ! lui ordonna-t-elle, le menton levé et le doigt pointé vers le hall d’entrée.
— Vous n’allez pas me jeter dehors, tout de même ? Sous ce…
— Sortez, je vous dis ! hurla-t-elle d’une voix stridente, le doigt toujours pointé en direction de la porte. Est-ce que vous avez besoin d’un traducteur pour comprendre cela, bon sang, ou est-ce que vous maîtrisez parfaitement le français ? Quittez cette maison sur-le-champ !
— Euh... Pour votre information, le dernier bulletin météo faisait état d’une alerte orange sur la région. On exhortait même les personnes, dans la mesure du possible, à ne pas prendre leur véhicule et à rester chez soi. Et, euh… tout cela en français, n’est-ce pas ? »
Pour prêter foi à ses propos, le ciel se zébra en plusieurs endroits et le tonnerre reprit à gronder, sourdement d’abord, puis de façon plus nette, pour finir en un claquement sec et aigu, comme un coup de fouet. Un frisson de peur, qu’elle s’employa vainement à dissimuler, la parcourut tout entière.
« Ça vous arrange bien, n’est-ce pas ? » parvint-elle à articuler avec force et tout le mépris dont elle était capable. Dominant l’angoisse qu’elle sentait croître en elle, elle s’efforça de donner le change, le regard fixé sur son interlocuteur.
Il laissa échapper un rire moqueur.
« Vous êtes tous pareils, vous les journalistes ! lui cracha-t-elle au visage. Quand vous avez une idée en tête, vous ne lâchez jamais. Moi qui croyais que vous vous étiez perdu, comme vous l’avez prétendu en arrivant. En réalité, vous saviez précisément où vous alliez !
— Enfin, quoi ! Qu’y a-t-il d’inconvenant à aborder la carrière de votre sœur ? rétorqua-t-il. Je peux comprendre ce que cela a de douloureux pour vous, mais sachez que mon but n’est pas de…
— Vous ne croyez quand même pas, sous prétexte de mauvais temps, que vous allez passer la nuit ici ? le coupa-t-elle net, envisageant soudainement cette perspective qui lui paraissait à la fois inconcevable, car elle ne connaissait cet homme ni d’Ève ni d’Adam, et rassurante étant donné qu’elle n’était pas certaine de survivre à cette nuit qui s’annonçait effroyable, isolée dans cette maison, avec pour seule compagnie un brave chien pétochard.
— Ben… » Il regarda brièvement ses chaussures, prenant l’air embarrassé, puis, en la fixant droit dans les yeux : « Enfin, disons que ce n’était pas mon intention. Je n’ai rien calculé. Pas même de débarquer chez vous en catastrophe et encore moins de devoir compter sur votre obligeance afin d’échapper peut-être à une mort aussi affreuse que prématurée.
— Cessez ce jeu avec moi ! protesta-t-elle, incapable de supporter les images tragiques que ses propos venaient d’animer. Si vous pensez qu’il suffit de faire de l’esprit pour m’amadouer, vous vous trompez lourdement.
— Désolé de vous avoir froissée, réagit-il. OK, ce n’était pas drôle. Mais c’est la vérité, madame Brenner. Quand j’ai quitté Paris en fin de matinée, il faisait un temps à peu près clément. Certes, la radio annonçait des perturbations dans le Sud, mais rien de catastrophique. Des pluies et des orages comme il y en a chaque année à cette période. »
Elle écarta ces mots d’un mouvement du bras et répliqua, sur un ton à peine radouci : « Ne vous fatiguez pas, allez ! Je suis incapable de laisser un chien dehors par un temps pareil, comment pourrais-je y expédier un homme, quand bien même celui-ci est journaliste ! »
À peine avait-elle terminé sa phrase qu’un festival d’éclairs embrasa le ciel. Patrick Ussel se tourna vers la baie vitrée qui, dans le prolongement de la salle de séjour, ouvrait sur un salon extérieur en véranda et offrait un magnifique panorama de la vallée et des monts cévenols.
« Oh, là ! Un vrai feu d’artif… »
Un sifflement suivi d’un double coup de tonnerre, ébranlant les murs, la porte d’entrée et les fenêtres, lui cloua le bec. La foudre n’était pas tombée loin, manifestement.
