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La vie de Marion a changé alors qu'elle n'y croyait plus. Jusque-là, elle s'était persuadée que son existence n'était qu'une succession de malheurs et d'échecs. Louis et un parfait inconnu, viendront bousculer ses croyances et cela marquera le début de sa renaissance. Après une année ponctuée de moments forts en fantaisies, de fous rires partagés et de précieuses rencontres, elle peut affirmer aujourd'hui que sa vie casse trois pattes à un canard.
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Seitenzahl: 269
Veröffentlichungsjahr: 2024
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À Camille, ma fille chérie, À Caroline, ma collègue et première lectrice,
« Il n'est pas de hasard, il est des rendez-vous, pas de coïncidence… ».Paroles de Étienne Daho – OuvertureCorps et Armes (1999)
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chapitre 50
Chapitre 51
Chapitre 52
Chapitre 53
Chapitre 54
Un an plus tard
Je me demande ce que je fiche ici, dans cette tenue blingbling que je ressors du placard chaque année pour l’évènement – d’abord par souci d'économie, et surtout parce que je déteste faire les boutiques. En plus, ce soir, ma robe boule à facette me boudine.
J’appuie malgré tout sur la sonnette, et au bout de quelques secondes, Julia m’ouvre la porte avec une coupe de champagne à la main.
— Ma ! Te voilà ! Tu as pu venir finalement ?
— Euh, tu ne m'as pas laissé le choix, Ju.
— Oh arrête ! Tu es quand même mieux ici que toute seule chez toi ! Viens, je vais te présenter.
— Je te rappelle que je ne suis pas toute seule !
Mon amie ne m’écoute pas et m’invite à entrer.
Punaise, elle m'avait dit « une petite soirée à la cool ». Tu parles ! Je balaye rapidement la pièce et je ne compte pas moins d'une trentaine d’invités. Julia ne peut pas s’empêcher de faire les choses en (très) grand. Il faut dire que son salaire et son appartement le lui permettent. Contrairement à moi : une smicarde qui loue un deux pièces au sixième étage d’un vieil immeuble de banlieue avec une saleté d’ascenseur constamment en panne.
J’ai l’impression que tout le monde me regarde. Ils ont tous l’air guindé et je commence à me sentir mal. Mon amie s’en aperçoit.
— Ils n’ont jamais mordu personne, tu sais.
— Peut-être, mais je déteste être le centre de l’attention, tu le sais bien Ju !
— Euh, là tu te fais des idées. Personne ne te regarde.
— Bien-sûr que si !
Elle n’a pas les yeux en face des trous ou quoi ? Je savais qu’il ne fallait pas que je mette cette robe. L’année dernière elle m’allait encore, mais là, je dois ressembler à une dinde farcie et bien dodue, recouverte de feuilles d’or – c’est le seul côté classe dans cette histoire, voilà le résultat de ne pas avoir de miroir en pied chez soi.
— Allez viens ! reprend Julia, impatiente de me présenter à tous ces « orifices du rectum », pour rester polie.
Je hais ces soirées mondaines où des nanas, arborant des tenues trop sexy pour être élégantes, rient à pleines dents dans le seul but de se faire remarquer par de beaux mâles célibataires qui les ramèneraient chez elles et accepteraient un dernier verre intéressé. Mais Julia tient absolument à ce que je sois là. Elle dit que sans moi la soirée ne serait pas la même. Je n'ai jamais su ce qu'elle entendait par là, mais loin de moi l’envie de la contrarier. Je suis donc au rendez-vous chaque année et, croyez-moi, c’est un vrai supplice de se sentir considérée comme la ringarde de service.
Nous sommes le 31 décembre. Il est minuit moins quelques secondes. Cinq, quatre, trois, deux.
— Bonne annééééééééééééée !
Mon amie, qui a beuglé avec un peu d’avance, vient de me défoncer les tympans.
Aussitôt, un tintement se fait entendre. Julia requiert l’attention de ses invités et semble vouloir se lancer dans un discours.
Oh non, par pitié ! Je sais d’avance comment ça va se terminer. Chaque année c’est la même chose. L’innovation n’est pas son fort de ce côté-là. J’ai envie de prendre mes jambes à mon cou, mais je me retrouve vite entourée par une horde de Jean-Édouard et Marie-Chantal visiblement ravie de cette initiative. Trop tard ! Je ne bouge plus et je me mets à prier.
— Bonsoir à tous. Ce sera court, c’est promis. J’adresse tout d’abord un grand merci à chacun d’entre vous pour avoir honoré cette invitation. C’était important pour moi que vous soyez tous présents…
En prononçant ces derniers mots, je remarque qu’elle bouffe des yeux un gars en costard gris, debout avec un verre à la main, à quelques mètres de moi – lui aussi d’ailleurs, semble avoir bloqué sur elle.
— … je lève ma coupe à la réussite de notre cabinet et je nous souhaite encore de belles affaires remportées pour l’année prochaine. Bonne année à tous…
Ça y est, c’est parti. Sortez-moi de là !
— … enfin, je tiens également à témoigner toute mon affection et ma gratitude à ma meilleure amie, Marion, qui me fait le plaisir chaque année d’être là, alors qu’elle préférerait rester chez elle en pyjama devant un film romantique, en dévorant du pop-corn trop gras. Ma, je t’aime fort.
Cette fois, je ne me fais pas d’idée. Tous les regards sont bien braqués sur moi et des rires et chuchotements moqueurs me parviennent du fond de la pièce. C’est officiel, je la déteste !
Décontenancée, je souris timidement. J’ai envie de disparaître.
Chaque année, c'est donc Julia qui organise la soirée du nouvel an. Son appartement est sublime et immense. Le 7e arrondissement est assurément le quartier le plus illustre de Paris – bien qu'il ne soit pas le plus ancien. Elle peut profiter de la tour Eiffel depuis n’importe quelle pièce, même au petit coin, à condition de laisser la porte ouverte. « Cela n'a pas de prix ! » comme elle le dit toujours. Bah si justement ! Et je n'ose pas imaginer le montant de son prêt immobilier – si tant est qu’elle ait eu besoin d'en contracter un.
Je repère le serveur certainement embauché pour l’occasion, et après l’épisode de tout à l’heure, je décide de ne pas le quitter d’une semelle pour le reste de la soirée. J’ai besoin de noyer ma honte. Il semble enchanté lui aussi d’avoir de la compagnie, et au bout de quelques minutes, j’en sais déjà un peu plus sur lui. Il s’appelle Thomas, il a 20 ans, il est étudiant en hôtellerie et accessoirement, il est le fils d’un collègue de Julia – celui avec le complet bleu qui, depuis un bon quart-heure, se goinfre de minis canapés au foie gras.
— Tout va bien Ma ? Tu ne m'en veux pas pour tout à l'heure, c'était pour plaisanter ! m’interpelle Julia.
— Ça va. Heureusement que le champagne est délicieux.
— Il peut l’être, au prix qu’il m’a coûté ! Bon, si tu as besoin de quoi que ce soit, tu me trouveras près du beau brun là-bas. Son accent américain me fait craquer ! Amuse-toi bien.
Elle s’échappe après m’avoir déposé un rapide baiser sur la joue et s’empresse de rejoindre le costard gris de tout à l’heure.
Julia est ma meilleure amie, mais ça n’a pas toujours était le cas. Célibataire libérée et assumée, elle est tout le contraire de moi et n’hésite pas à me ficher la honte devant tous ses collègues. Et sans aucun scrupule. Cependant, j’ai une profonde et sincère amitié pour elle. Et malgré les apparences parfois, je sais qu’elle ressent la même chose pour moi.
Alors que je m'apprête à boire une cinquième coupe de champagne, je me souviens que la nounou devait impérativement être rentrée chez elle pour 04 h 00. Un impératif le lendemain ne lui permettait pas de veiller davantage. C’est déjà très gentil de sa part, d’avoir accepté de garder Louis à la dernière minute.
Je me suis isolée dans le petit salon jouxtant la salle dédiée à la réception de ce soir. L'imposante pendule affiche 01 h 15. J'ai encore un peu de temps. Au centre de la pièce trône un billard français en bois d’acajou de toute beauté – je me demande comment il a réussi à passer dans la cage d’escalier et les couloirs étroits. Il est peut-être démontable, qui sait !
Je savoure le calme ambiant.
Ma tranquillité est vite interrompue par Thomas qui s'avance vers moi avec un plateau en argent à la main – j’ai le même en inox tout rayé mais bien pratique. Un souvenir de mes grands-parents dont je ne peux me séparer.
— Madame, souhaitez-vous grignoter quelque-chose pour accompagner votre champagne ?
— Mademoiselle aurait fait l’affaire, nous n’avons que dix petites années d’écart à ce que je sache !
Ma sèche intonation l’a surpris. Il me répond d’une voix fébrile.
— Euh, je… je voulais juste vous proposer un petit-four. Tous les invités se jettent sur le buffet et je craignais qu’il ne vous reste rien.
Serait-il en train de suggérer d'offrir du solide à mon estomac ? C’est quoi ces manières, je croyais que nous étions copains.
— C’est gentil mais non merci ! rajouté-je sur le même ton agacé.
Puis, sûrement par provocation, je bois d’une traite la coupe que je tiens dans les mains et j’en chope une autre avant qu’il ne tourne les talons. Le pauvre, il doit se demander si je ne souffre pas d’un dédoublement de la personnalité. L’alcool a tendance à me rendre un tantinet ronchonne et susceptible – et c’est peu de le dire. Ce n’est pas bien grave, demain il m’aura oubliée.
Thomas retourne d’où il vient avec ses petits fours… qui avaient pourtant l’air délicieux. Et merde !
C’est donc le ventre toujours vide que j’entame ma sixième coupe de champagne qui sera sans aucun doute la dernière. Je connais mes limites, même s’il est déjà trop tard pour éviter le mal de tête demain au réveil.
Soudain prise de vertiges, je m’assoupis sur le canapé vintage installé à côté du billard en kit.
J’inspecte la pièce. Ça tourne un peu. Beaucoup.
Une grande bibliothèque pleine à craquer de tous les ouvrages de droit dont Julia s’est nourrie pendant ses études, habille tout un pan de mur. D’autres livres aux titres pompeux occupent eux aussi quelques étagères. Elle se les sera certainement procurés dans l'unique but d'en mettre plein la vue à celui – ou peut-être, celle, mais j’en doute – qui s'approcherait d'un peu plus près. L’ambiance est feutrée et appelle à la détente. L'éclairage est assuré par un grand abat-jour en velours frangé, positionné juste au-dessus d'un grand fauteuil qui ne demande qu'à accueillir confortablement un invité, impatient de débuter sa lecture. Ou sa sieste, pour le moins vaillant.
Je me réveille à moitié dans le coltar, il est 02 h 20. J’attrape mon portable pour appeler un taxi, c’est plus raisonnable – et de toute façon, je n’ai pas d’autre choix car ma voiture est mal en point en ce moment.
À peine une demi-heure plus tard, je reçois un texto. Mon Uber est en bas.
J'abandonne donc la soirée sans trop me faire remarquer – je n’aurai pas eu beaucoup d’effort à faire pour ça. Le trajet aura duré près de cinquante-cinq minutes. C'est bien connu que depuis Paris-Centre pour rejoindre la banlieue, le nombre de kilomètres ne veut absolument rien dire et le moment de la journée (ou de la nuit), non plus.
Souvent, pour en parcourir ne serait-ce que dix, il n’est pas rare que vous perdiez une heure de votre temps.
03 h 45. J'arrive à point nommé pour permettre à la nounou de s'échapper à l'heure prévue – voire avec un peu d’avance.
Epuisée et surtout très pompette, je ne prends même pas le temps de me démaquiller. J'enlève mes vêtements trop serrés et je me laisse tomber comme une masse sur mon canapé-lit, qu’en femme prévoyante, j'avais pris soin de déplier avant mon départ.
Des bruits sourds et la sensation d'être allongée sur un trampoline, me tirent brutalement de mon sommeil. J’ai des haut-le-cœur insupportables.
Louis est bel et bien réveillé. Et à l'inverse de moi, il pète le feu.
Ma première résolution de l’année : arrêter de picoler – ou du moins, pas autant. Ma dernière soirée un peu trop arrosée, m'a coûtée neuf mois d'aigreur d'estomac, quinze kilos en plus sur la balance – dont quelques récalcitrants –, et je ne connais strictement rien sur le géniteur de mon fils. Ni prénom, ni numéro téléphone, ni ami en commun. Même si j’avais voulu le retrouver, je n’aurais pas pu. Croyez-moi, cette période de ma vie n'aurait pas cassé trois pattes à un canard.
Louis, c'est mon fils.
Autant les circonstances de sa conception sont hasardeuses, autant la décision de le garder fut (presque) évidente pour moi. Il est ma raison de vivre. Cela fait un peu plus de deux ans qu'il est entré dans ma vie – vingt-six mois, une semaine et trois jours, pour être précise. J'aurais pu l'être davantage mais j'ai arrêté de compter les heures et les minutes il y a bien longtemps. J’aime la précision mais mon appétence pour les chiffres a ses limites.
Louis est futé et dégourdi pour un petit garçon de son âge. Il apprend vite. Il fera sa première rentrée en septembre prochain. Il sait déjà quelle tenue il portera et espère que sa maîtresse sera aussi jolie que sa maman. Ah, les enfants et leur regard si peu objectif sur leurs parents parfois ! Il prononce de plus en plus de mots et arrive même à faire des phrases sans les écorcher. De temps en temps, j’ai encore besoin de mon décodeur mais il progresse malgré tout. Puis, au grand désespoir de mes jolies décorations en céramique qui n’auront pas fait long feu sur ma table basse, Louis marche depuis presque un an. Il n'a pas hérité de ma couleur de cheveux ni de ma morphologie un peu trapue. Il a de belles boucles blondes et affiche déjà une silhouette athlétique. Il doit tenir cela de son géniteur.
Pour le moment, il ne me pose aucune question à son sujet. Cela changera peut-être lorsqu’il verra les papas des copains à l’école. J’aviserai à ce moment-là de la meilleure façon de lui en parler – si tant est qu’il y en ait une.
Le bip de l'interphone retentit.
Julia est en bas.
Elle a passé la nuit en charmante compagnie et manifestement, elle a réussi à convaincre son amant fraichement dégoté, de bien vouloir l’accompagner chez son amie, trop saoule hier soir, pour s'apercevoir qu'elle avait oublié son portable. Julia est une vraie citadine. Une pure parisienne qui préfère l’affluence du RER aux voitures particulières. Elle n’en a pas d’ailleurs. Cela dit, dans Paris, il vaut peut-être mieux.
Je lui ouvre la porte de l’immeuble et en attendant qu’elle grimpe les six étages à pied – l’ascenseur est certainement encore en panne –, je prépare un bon litre de cette boisson noire tant appréciée des lendemains de fêtes, ainsi que deux aspirines dans un grand verre d'eau. Le cocktail parfait pour éviter de se traîner une migraine toute la journée.
Elle frappe.
Déjà ? L'ascenseur doit être à nouveau en état de marche tout compte fait, et c’est tant mieux.
J'ouvre la porte et découvre avec stupéfaction que mon amie a une mine resplendissante. On dirait qu’elle sort tout droit d'un institut de beauté qui n'emploierait que des produits hors de prix et pas encore sur le marché. J’en reste bouche bée. Un rapide coup d’œil à ma tronche dans le miroir bancal de l'entrée, me rappelle aussitôt que nous ne sommes définitivement pas l'égale de l'autre.
Il y a vraiment des injustices sur cette terre.
— Hello Ma. Tu es partie comme une voleuse hier soir !
— Salut Ju. Tu étais simplement trop occupée pour t’en apercevoir. Bien dormi ? À voir ta tête, je n’en doute pas une seule seconde.
— Impec ! Toi en revanche, j’ai une vague idée de la nuit que tu as dû passer ! ajoute-t-elle en riant.
Et elle se croit drôle en plus. C’est affligeant.
— Tiens, tête de linotte ! Il était bien planqué sous les coussins du canapé. Je suis tombée dessus au moment où…
— Holà ! Garde tous les détails croustillants pour une autre fois, tu veux ! Je n’ai même pas encore avalé mon café.
Bien que je ne lui aie posé aucune question sur son aventure de la veille, elle entre et poursuit.
— Il s’appelle Oliver. C’est un Américain. Apparemment, il est reconnu dans le milieu du commerce viticole international. Je n’ai pas tout compris. En même temps on n’a pas trop parlé, si tu vois ce que je veux dire ! précise-t-elle en se trémoussant de tout son corps.
— Pas besoin d’un dessin en effet !
— Il a été plusieurs fois en relation avec Alex à propos d’importantes affaires, mais j’ignore s’il était du côté des gentils ou des méchants. Je m’en moque en fait, c’était juste pour l’emmerder. Tu aurais dû voir sa tête quand tout le monde est parti et qu’Oliver est resté.
— Oh, j’imagine oui qu’il ne devait pas faire le fier. Ça lui apprendra. Mais ne joue pas trop peut-être.
Elle balaye ma remarque d’un revers de main.
— Bon j’te laisse Ma, je passais en coup d’vent et Oliver m’attend en bas pour me raccompagner chez moi. Repose-toi aujourd’hui ok ? Tu as une sale mine.
— Oui, je sais, tu me l’as déjà dit ! Bye Ju.
Vous l’aurez certainement remarqué, ça fait belle lurette qu'on ne s'encombre plus de la deuxième syllabe de nos prénoms respectifs. Un truc entre nous depuis le collège.
Julia repartira quelques minutes plus tard à bord de la super cabriolée de son Amerloque. Encore un qui n'aura pas su résister à son charme et aura succombé à son regard prédateur. Surtout un de plus qui ne sortira pas indemne de toute cette histoire – aussi courte soit elle. Julia n’est pas encore prête à s'engager dans une relation sérieuse. Elle le jettera comme une vieille chaussette, aussitôt l’aura-t-il déposée chez elle.
Ou peut-être pas cette fois-ci.
Demain, c’est le 2 janvier et c'est la reprise pour tout le monde. Ah, les veilles de rentrée. Je déteste. Toujours la même rengaine : la bonne résolution de se coucher tôt, mais qu’on ne tient jamais, le sommeil agité et rempli de rêves débiles comme courir à poil ou en chaussons derrière le bus, et surtout une flemme incommensurable de repartir dans la routine et voir ses journées rythmées par ce fichu temps qui passe. C’est un dur moment à passer et généralement au bout de la première journée, on a déjà oublié qu’on rentre de vacances.
C’est toute l’histoire de ma vie depuis l’école. Et c’est certainement toute l’histoire de la vie de beaucoup de monde.
Louis retrouvera ses camarades de crèche et surtout Théo, de quelques mois son aîné. Il ne l’a pas vu des vacances. Il les a passées chez ses grands-parents en province. D’ailleurs, Valérie, sa mère et une bonne collègue à moi, m’a confié qu’elle était bien contente de rentrer. Supporter sa belle-mère toute une semaine, lui a provoqué un ulcère à l’estomac. Bruno, son mari, essaie souvent de dédramatiser les choses. Leurs chamailleries durent depuis toujours et elles sont devenues une habitude. Les deux femmes ne se sont jamais entendues, au grand dam de Bruno et son père qui s’interposent constamment entre les deux mégères qui, pour une broutille la plupart du temps, seraient prêtes à s’entretuer.
Et chaque année c’est la même chose.
J’ai hâte d’entendre ses mésaventures. Pour son âge, sa belle-doche a encore de la ressource, elle est coriace ! Leurs péripéties me font toujours autant marrer. C’est mon petit divertissement du début d’année.
Quatre ans plus tôt
— Ma, je sais que c’est compliqué, mais il faut te ressaisir. Tu ne peux pas rester cloîtrée chez toi comme ça. Viens avec moi ce soir !
Julia tente difficilement de me convaincre de sortir. Je n’ai pas mis un pied dehors, ni même hors de mon canapé, depuis plusieurs jours.
Il y a deux semaines, je perdais les dernières personnes qui comptaient le plus pour moi et qui m’ont élevée comme si j’étais leur propre fille. C’était presque le cas, à un degré de filiation près. Mes grands-parents ne sont plus là et laissent un vide immense dans mon existence. À cet instant, j’ignore ce qui pourrait le combler et me sortir de cette profonde tristesse qui m’envahit à chaque photo, à chaque odeur et autres souvenirs qui me les rappellent douloureusement.
— Je ne me sens pas encore prête à voir du monde et faire la fête. Ce serait comme les oublier trop vite et leur manquer de respect.
— Si tu veux mon avis, c'est plutôt ce que tu es en train de faire de ta vie, qui est un manque de respect. Après tout ce qu’ils ont fait pour que tu t’en sortes, tu crois sérieusement qu’ils seraient heureux de te voir dans cet état ?
— Non, c’est évident. Mais je n’y arrive pas Ju. C’est comme si j’avais perdu une seconde fois ma boussole.
— Je comprends, mais je ne peux pas te laisser t’enfoncer sans rien faire. Tu te souviens de la promesse qu’on s’est faite, l’année de nos 16 ans ?
— Oui, je ne l’ai jamais oubliée.
— Parfait ! Alors tu vas retirer ce pyjama hideux, coiffer cette tignasse qui tient toute seule et enfiler ta plus belle robe. Tu as quinze minutes. Capische ?
— Je prends une douche aussi ?
— Oui ! Ça, c’est tellement évident que je n’ai pas trouvé utile de le préciser !
Il faut que je me secoue. Julia a raison, je ne peux pas me laisser aller comme ça. Il faut que je le fasse pour eux, pour ma mère, un peu pour moi et surtout pour mon amie – c’est la garantie qu’elle me fiche enfin la paix !
Lorsqu’elle s’est présentée devant ma porte, le doigt appuyé en continu sur la sonnette jusqu’à me faire craquer, je lui ai ouvert cette fois-ci. La maligne aura profité d’un voisin qui sortait, pour s’introduire dans l’immeuble sans passer par la case interphone. Ses douze précédentes tentatives m’ont valu de supporter ses beuglements depuis le trottoir – alors que les fenêtres étaient fermées – et de longs appuis intermittents sur le bouton de l’interphone, à une cadence totalement décousue – elle n’a pas du tout le sens du rythme, mais ça reste entre nous. Même le chien de la voisine s’en souvient encore. Depuis, il aboie à chaque coup de sonnette, même le plus succinct. Il est insupportable ce clébard ! Si ma mémoire est bonne, il ne semblait déjà plus tout jeune lorsque j'ai emménagé il y a sept ans. Ça vit combien de temps un chien déjà ? Oh, je vous entends d’ici ! Ce n’est pas parce qu’on souhaite que quelque-chose se produise, que cela va forcément arriver, n’est-ce pas ?
J’ai mis un temps fou à choisir une tenue. Ces derniers jours, hormis mes pantalons et pulls informes, je ne me suis pas donné la peine de porter des vêtements plus sophistiqués – à part si j’avais voulu séduire mon canapé.
Ravie de me voir plus présentable, Julia glousse, excitée à l’idée de m’emmener dans ce bar qui vient d’ouvrir dans un quartier ancien de la capitale. Bras dessus, bras dessous, nous quittons mon appartement et avant de grimper dans l’ascenseur on se regarde, on se comprend.
Nous nous plaçons l’une en face de l’autre, nous crochetons nos deux petits doigt ensemble et énonçons d’une même voix, la devise qui ne nous a jamais quittées depuis plus d’une décennie : « Je donnerai toujours de l’éclat à ta vie. Éclat de voix ou éclat de rire, je serai toujours là que tu le veuilles ou pas ».
— On y va ?
— Oui, on y va. Merci d’être là pour moi, Ju.
Les transports trop remplis ne m’ont guère enchantée, mais il aurait été impossible de circuler en voiture dans ces rues étroites, réservées pour la majorité aux piétons et aux deux roues.
Dans la vieille impasse pavée, j’admire la façade du bâtiment.
Je suis sous le charme. À la fois sobre et élégant, le lieu invite à y entrer.
Une ancienne librairie a été entièrement rénovée et accueille désormais, du milieu de l’après-midi jusqu’au petit matin, des âmes bien décidées à boire et s’amuser, chacune avec les raisons qui l’auront incitée à pousser la porte : de la plus désespérée, comme moi, qui souhaite masquer pour un temps une immense souffrance ; à la plus audacieuse, comme Julia, résolument déterminée à profiter de l’instant présent.
Le bar est plein à craquer à cette heure-ci.
On entre. Certains regards se tournent vers nous, je déteste ça. Julia elle, semble apprécier, et à la manière dont elle regarde le mec accoudé au bar, je devine qu’elle vient de choisir sa proie pour la soirée.
Un long comptoir en bois massif avec des tabourets hauts et des repose-pieds chromés, habille tout un mur en briques rouges, et des tireuses à bières y sont disposées sur plusieurs mètres. D’innombrables bouteilles d’alcool et autres spiritueux – je n’en connais pas la moitié –, créent une décoration moderne et colorée, bien qu’un peu bordélique à mon goût. L’endroit donne aux trois barmans, concentrés sur leur tâche, un certain sex-appeal. L’art du maniement du shaker a toujours attiré les demoiselles. Surtout si celui qui s’y affaire ne lésine pas sur les démonstrations et numéros de voltiges en tout genre. On se souvient toutes de Tom dans le film Cocktail. Je n’aimerais pas être à la place des récipients qu’ils secouent intensément afin que le délicieux breuvage qu'ils contiennent, soit harmonieusement mélangé. Je dois reconnaitre que, même si je n’ai pas du tout la tête à ça, je me laisse prendre au jeu et les regarde avec admiration.
Julia est à côté de moi. En grande discussion avec le client au teint trop bronzé pour être naturel, elle me tourne le dos et n’en a que faire du spectacle de l’autre côté du bar. Lui, boit ses paroles et la dévore des yeux. Je devine sans mal la moindre de ses pensées. Beurk ! Je chasse ces images de ma tête dans la seconde et commande une première margarita.
Puis une deuxième. Et une quatrième.
Un début d’ivresse commence à m’atteindre et bizarrement, j’aime cette sensation. Je reste au bar.
De temps en temps je me lève pour aller danser, repoussant des hommes un peu trop pressants et voraces. Cela m’horripile !
Julia se charge d’en rappeler quelques-uns à l’ordre sans aucune délicatesse. Aucun d’eux ne bronche et recule même de quelques pas, pour mieux embêter une autre malheureuse qui n’aura rien demandé elle non plus.
Sacré pouvoir de persuasion ma Julia !
Le bar commence à se vider. Je ne compte plus les margaritas – je crois même que les deux dernières m’ont été offertes par la maison. Julia, qui s’est manifestement bien rapprochée de « Monsieur-je-fais-des-UV-toute-l’année », glisse à mon oreille qu’elle va s’en aller. Elle accompagne sa phrase d’une mimique qui ne trompe pas : elle ne rentrera pas seule ce soir. Ils proposent tous les deux de me ramener chez moi en premier mais je refuse.
J’ai besoin de rester.
Je suis à présent seule au bar et un homme s’installe sur le tabouret libre à côté du mien.
Mon réveil a décidé de me sortir d'un sommeil paisible à 06 h 30. J’ai envie de l’envoyer valser. Louis, qui a dû me rejoindre dans la nuit, est profondément endormi comme je l'étais encore il y a quelques secondes. Non, je n'ai plus l'âge de faire la fête aussi tard et surtout abuser des bulles comme je l’ai fait. Les lendemains, voire les surlendemains de cuite, sont plus faciles à supporter avec dix ans de moins.
Bien fait pour moi, ça m'apprendra !
Mais qu'est-ce qu’il était bon ce fichu champagne. Je n'en bois jamais, je pouvais bien m'accorder ça, non ?
Mon état vaseux et mon humeur bougonne auront eu raison de moi une bonne partie de la matinée. Ç’a commencé par le joli chemisier que je comptais mettre et qui était toujours dans la panière à linge sale, le dentifrice qui a giclé sur la blouse que j'ai finalement choisi de porter, la tartine qui est tombée côté confiture sur le sol, et Louis qui n'était manifestement pas disposé non plus à me rendre ce début de journée plus agréable. Impossible de le réveiller. J'ai dû le traîner par les pieds jusque sous la douche et une fois parvenue à lui faire un brin de toilette, il n'a rien trouvé de mieux que de courir à poil et trempé dans tout l'appartement. Ce qui m'a coûté une belle dégringolade en voulant le rattraper.
Je quitte enfin l'appartement, accompagnée d’un terrible mal au coccyx.
Une fois sur le palier et chargée comme une mule – entre le sac à langer pour la crèche, mon ordinateur portable, le grand parapluie et la poubelle de la semaine dernière –, j'entame la descente des étages à pied – l'ascenseur a décidé lui aussi de me pourrir l’existence. Cela doit faire la quatrième panne en quinze jours et malgré cela, mes charges locatives ne cessent d’augmenter. C’est insensé !
Tiens, une remarque me vient en tête : à moins qu’il n’ait cessé de fonctionner dans la nuit, l’ascenseur devait déjà être en panne hier, lorsque Julia est passée. Je réalise alors, qu’elle a probablement monté en un temps record les six étages, sans même être essoufflée ou que cela ne rajoute à son teint parfait quelques rougeurs disgracieuses.
Me remettre au sport. Voilà ma deuxième bonne résolution.
C’est à bout de souffle que j'arrive devant le local poubelle pour me délester d’une partie de ce qui m’encombre. En passant devant le parking réservé aux locataires, je découvre qu’un véhicule est tranquillement installé sur ma place numérotée. Il y a quand même des gens gonflés ! Je paye un supplément de loyer pour ça. Le voleur de place a de la chance pour cette fois car ma voiture attend sagement, depuis une dizaine de jours, que le garagiste daigne lui ouvrir le capot et découvrir pour quelle raison elle a décidé un bon matin de ne plus démarrer. Je pensais pouvoir la récupérer pendant ma semaine de vacances, et ainsi m’éviter les transports en commun, mais manifestement quelqu’un – en l’occurrence mon fainéant de mécano – en a décidé autrement.
Et la journée me réserve encore son lot de surprises.
Après vingt bonnes minutes de trajet dans un bus bondé, où je me demande comment certaines personnes peuvent sentir aussi mauvais dès 08 h 00 du mat’, je m’apprête à descendre, mais je suis trop loin du trottoir. Et crotte ! – quand je suis avec Louis, je surveille mon langage. Mes pieds se retrouvent totalement immergés dans le caniveau. Je fais mine de ne rien remarquer et poursuis ma route jusqu’à l’entrée de la crèche, la main de Louis dans une des miennes et le parapluie ouvert dans une autre.
La structure est située au rez-de-chaussée de l’entreprise dans laquelle je travaille. Le Directeur a fait ce choix, selon lui, afin de simplifier la vie de ses employées – que j’écris volontairement avec un « e ». Or, lorsqu'on connaît l’énergumène, on peut s'interroger sur l'honnêteté de cet élan de considération et de générosité envers la gent féminine. Sur ce coup, je ne vais pas m'en plaindre. Cela me permet de déposer Louis à 08 h 15, le récupérer à 17 h 30 et ainsi lui épargner les longues journées de garde que subissent beaucoup d'autres enfants moins chanceux.
Louis est habitué à ce que je le laisse le matin. Maintenant, c'est tout juste s'il m'effleure la joue d'un baiser quand je franchis la porte dans le sens inverse, alors qu’il y a encore quelques mois, c’étaient les grandes eaux. D’une certaine manière, je préfère ça. Même si mon côté maman poule en prend un sacré coup dans la gueule – je suis à nouveau seule, je peux dire des grossièretés. Elles ont un effet relaxant sur moi, un peu comme le bruit blanc de l’eau qui coule ou celui de l’aspirateur. D’ailleurs Julia, qui a été témoin de mes nombreuses crises d’usage intempestif de ce dernier, pense que je devrais me faire soigner.
