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Entre un amour fuyant au printemps et une soirée Rock and Roll il y a toujours de la place pour un morpion. De l'ardoise d'un sans-abri au frigo d'une chambre funéraire, en passant par les confessions d'un repenti de Dieu, découvrez " Ce soir c'est grand soir ", recueil de nouvelles parfois dramatiquement drôles.
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Seitenzahl: 57
Veröffentlichungsjahr: 2018
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"Il s'agissait précédemment de savoir si la vie devait avoir un sens pour être vécue. Il apparaît ici au contraire qu'elle sera d'autant mieux vécue qu'elle n'aura pas de sens."
(Albert Camus, Le Mythe de Sysyphe)
Le printemps
À mourir debout
Phtirus Inguinalis
Amen
L'ardoise
Ce soir c'est grand soir
Le silence.
Quelques bribes de mots chuchotés en attendant l'entrée fracassante de la robe noire, mais le silence, toujours un peu plus fort. À chaque inspiration, la moiteur ambiante des audiences passées me donne la nausée. Combien de destins brisés ici ?
J'ai chaud ; je ne suis pas vraiment habitué à la cravate. Disons que je ne la porte que pour les grandes occasions. En me retournant je mesure la solennité de l'instant qui va se jouer ici.
L'immense salle d'audience est vide, sans public ; des rangées de banquettes en vieux bois, un peu comme dans les églises et tout autant inoccupées. Mon avocat est présent à mes côtés. Je ne connais pas ce gars là, cet inconnu recommandé par un de mes amis, mais je le paie grassement pour espérer de lui un miracle. Il est silencieux, grave, vérifiant les éléments du dossier en tournant des dizaines de pages à la hâte, faisant glisser son index le long des lignes et concluant à haute voix : " Ah Voilà ! " refermant ensuite la pile de documents où ma vie, notre vie est à jamais classée.
Nous sommes placés au premier rang à gauche. Devant moi un peu plus à droite, au centre, il y a la barre, cette fameuse barre qui trahit tant de témoignages et bouleverse souvent le cours d'un procès. Je la redoute déjà, avant même d'être appelé pour m'exprimer, je n'en veux pas, je veux fuir.
Une porte s'ouvre derrière moi ; je me retourne, c'est elle.
Aux côtés de son avocat également, la voilà qui avance le visage fermé. Elle ne veut pas me voir, encore moins croiser mon regard. Je l'accompagne avec mes yeux pleins d'amour et de larmes, tâchant tout de même de ne pas les faire déborder dès son arrivée. Sa petite robe légère épouse parfaitement ce corps que j'aime ; je m'imagine encore lui déposer de petits baisers sur cette peau douce et sucrée, comme je le faisais souvent au petit matin, avant de lui faire l'amour tendrement au milieu des draps encore chauds.
La voilà qui arrive à ma hauteur :
- Bonjour Marie.
Pas de réponse.
Elle s'installe à droite, de l'autre côté de l'allée centrale, première rangée ; et pour ajouter encore un peu plus de distance entre nous, s'assied côté mur, son imposant défenseur des droits à sa gauche, empêchant tout contact visuel.
Je comprends à cet instant que cette journée sera longue, d'une tristesse infinie.
Soudain, nous devons nous lever. Une immense porte en bois massif s'ouvre dans un grincement assourdissant devant nous et des bruits de pas lourds font craquer le plancher.
La juge et ses assesseurs entrent dans une chorégraphie orchestrée au millimètre, pas de fausses notes.
- Vous pouvez vous asseoir !
Cette fois nous y sommes. Nous allons dérouler le tapis rouge de notre intimité, là devant cette cour austère, nous allons tout raconter de notre quotidien devenu trop lourd selon elle et surtout mêler Manon à ce mauvais feuilleton. Notre petite fille qui du haut de ses six ans ne comprend pas pourquoi papa et maman se disputent mais qui en souffre le martyre et qui en pleure avec nous lorsque l'orage passe et fait place à un petit coin de ciel plus gris que noir.
Comment avons nous fait pour en arriver là ?
J'aimerais voir ma femme, je la cherche derrière ce gros tas de muscles qui va la défendre mais on dirait qu'elle n'est pas là tant sa fine silhouette semble écrasée par la sienne. Mon avocat n'a de cesse de me demander d'arrêter de regarder de l'autre côté, que ça ne jouera pas en notre faveur, mais je ne peux m'en empêcher.
J'entends la juge exprimer les raisons pour lesquelles nous sommes réunis dans cette salle d'audience. Malgré des efforts d'attention, je suis comme happé par l'espoir d'un retour à la normale.
J'espère que d'une minute à l'autre, Marie va se lever, venir me tendre la main et repartir avec moi. Nous irons déjeuner ensemble chez Kanter , nous boirons une bouteille d'entre-deux-mers en riant de toute cette histoire et nous récupérerons la petite à l'école avant de partir prendre l'air à la montagne.
Mais pas question de bouger. On ne rit pas, on ne boit pas, on ne s'échappe pas.
Brusquement, ce divorce qu'elle veut rapide et que je refuse, prend une tournure profondément dramatique. Le réquisitoire touche à sa fin lorsque le tribunal me fait part d'un nouvel élément.
En effet, Marie m'accuse très clairement de violences conjugales.
Je ne peux pas le croire ! Comment peut elle faire de moi une de ces bêtes immondes ? Je dois la voir, elle doit me voir !
- Regarde-moi Marie !
- Monsieur, je vous demande de vous calmer ou je suspends l'audience.
Je m'en cogne de cette putain d'audience, pas ça, pas ces mensonges ! Je suis en pleurs, debout malgré mon avocat qui tente de me ramener à la raison.
- Regarde-moi et jure devant cette cour que j'ai abusé de toi !
- Monsieur, c'est votre dernière chance !
- Jure-le sur la tête de Manon !
- Cette réaction ne fera pas vos affaires Monsieur. Je suspends la séance, tâchez de retrouver vos esprits. Nous reprendrons dans quinze minutes.
Je retombe sur la banquette comme une masse lourde de tristesse, la tête dans mes deux mains trempées de larmes.
S'en suit un coup de maillet qui signale qu'il est temps de sortir.
En me levant, je jette un regard froid sur la femme de ma vie, assise là, immobile, glaciale comme le marbre de notre magnifique salle de bain. Elle se décide enfin à tourner les yeux vers moi. Ce regard n'est plus celui qui me fit tomber éperdument amoureux il y a de cela quinze ans, mais celui de la haine.
Nous en étions là, nous serions en guerre comme tous ces couples qui promettent de divorcer rapidement et qui au final se font face derrière les lignes de front pendant des mois avant de faire feu à la moindre faiblesse ennemie.
Il est quinze heures trente, je sors du tribunal ; le doux soleil du mois de mai me réchauffe le cœur un court moment, quelques oiseaux entonnent leurs ritournelles du printemps, la saison des amours.
Je suis bien, percevant autour de moi une certaine agitation mêlée aux hurlements d'une sirène. Je reconnais celle du SAMU arrivé sur les lieux peu de temps avant que je ne ferme les yeux.
