Cendrillon du trottoir - Bianca Bastiani - E-Book

Cendrillon du trottoir E-Book

Bianca Bastiani

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Beschreibung

Le destin d'une Cendrillon dans l'enfer du sadomasochisme Cendrillon, pour ses vingt ans est la plus belle des enfants, son bel amant, le prince charmant l'emmène vers un paradis blanc. Elle s'y allongera, se perdra dans des nuages étranges, contemplera ses mirages, mais n'y dormira pas. Car dans ce paradis-là les anges ont un sexe. Et elle y sera plus nue que nue. Elle tournera en rond sous son étoile, tendre Colombine sans lune, s'y brûlera les ailes et assassinera son âme de jouvencelle avec le concours de salopards, de mauvais jouisseurs et de tristes individus pervers même devant l'éternel. Otage d'un amant, otage d'un enfant pourtant aimé, otage de son corps, quel avenir pour cette Cendrillon trop jolie pour ne pas être salie par les hommes ? Ce n'est pas une jolie petite histoire, le gyrophare de l'ambulance tourne, comme dans la chanson. Sados, masos, putes, clients, hôtels de passes, hôtels d'ennuis, sexploitation, perversion et compagnie... Ce n'est pas une vie choisie, c'est une vie subie pour cette héroïne à la seringue rouillée. Connaissez-vous plus terrible situation que d'être prisonnier de soi-même ? Du mal que l'on a décidé de se faire ? Ce texte de Magnitudes 8, étrange et envoûtant, poétique et réaliste à la fois, ne donne pas dans le voyeurisme, ni dans le reportage, mais témoigne du parcours de l'auteure. Sans filtres. Sans masques. Sans excès. À lire avec respect. Respect et recul.

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Seitenzahl: 210

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Sommaire

Avant-propos

La playlist de Cendrillon

Le crachat

Le prince charmant

Le salon érotique de Barcelone

Le pas de trop

La descente aux enfers

En formation

Vincent

Du trottoir aux marchés

Le diable s’habille en cuir !

Les cibistes

Grandeur et décadence

Cendrine-la-masochiste

Le miraculé

Le donjon

Garde à vue

Le procès

Le balancier

La fuite

Lionel, mon amour !

Annexe administrative

Les poèmes-chansons de Cendrillon

Avant-propos

Cette histoire est inspirée de faits réels,

qui se déroulèrent sur une période longue de 15 ans.

Toute ressemblance avec des personnages existants

ou ayant existé n’est pas fortuite.

À mon bien-aimé fils.

Pardon mon chéri,

Je fus une maman triste et suicidaire,

J’ai disparu du jour au lendemain.

N’aie pas de rancune envers ton père,

Il s’est toujours bien occupé de toi.

Tout le reste, c’est entre lui et moi.

Cela appartient désormais au passé.

À ma meilleure amie, qui se reconnaîtra en Valérie.

Merci, tu m’as sauvée.

Sans ton soutien indéfectible, je ne serais pas là pour témoigner.

À toutes les femmes battues.

À celles qui ne sont plus.

La playlist de Cendrillon

Florent Mothe,

Les blessures qui ne se voient pas

.

Téléphone,

Cendrillon

.

Damien Saez,

Sexe

.

Gérald de Palmas,

Jenny

.

Hubert-Félix Thiéfaine,

Cabaret Sainte-Lilith

.

Damien Saez,

Pilule

.

Jean-Jacques Goldman,

Pas toi

.

Olivia Ruiz,

Le calme et la tempête

.

Hubert-Félix Thiéfaine,

Chambre 2023 (et des poussières)

.

Hubert-Félix Thiéfaine,

Lorelei Sabasto cha

.

Serge Gainsbourg,

La décadanse

.

The buns,

Fais-moi mal Johnny

.

Hubert-Félix Thiéfaine,

Mathématiques souterraines

.

Hubert-Félix Thiéfaine,

La môme kaléidoscope

.

Diam’s,

Dans ma bulle

.

Daniel Dalavoine,

Soulève-moi

.

Eddy de Pretto

Fête de trop

 - Johnny Halliday,

Gabrielle

.

Georges Brassens,

Les copains d’abord

.

Édith Piaf,

La vie en rose

.

Aliose,

Je n’suis pas folle

.

J’ai toujours écouté beaucoup de musique. Je vous propose de découvrir la playlist de Cendrillon en vous rendant sur son compte YouTube :

https://music.youtube.com/playlist?list=PLLHvlk593BpREPTjktvM3teSrHfsXZHFp

Mes préférences vont vers les chanteurs à textes français. Je voue une immense admiration à Hubert-Félix Thiéfaine. Mon rêve ultime en matière d’écriture serait de devenir parolière. J’aimerais choisir mes mots pour ces artistes qui me transportent !

Poésie et musique me passionnent depuis toujours. Au début, je ne savais comment raconter mon histoire, alors je l’ai mise en vers. J’admire particulièrement Baudelaire, Verlaine et Lautréamont. Vous trouverez quelques-uns de mes poèmes-chansons en fin d’ouvrage.

1

Le crachat

« Il y a des souffrances qui pèsent des tonnes. Pour ne pas que tout espoir nous abandonne, On joue le rôle de celui pour qui tout va bien, Pourvu que les autres n’en sachent rien. On fait au mieux pour sauver la face, Pour que notre entourage ignore par où l’on passe. On rit on danse, on fait les fous comme à Venise Mais quoi qu’on fasse, mais quoi qu’on dise. Les blessures qui ne se voient pas, Nous font du mal bien plus que toutes les autres. On les enferme au fond de soi, Mais est-ce que toute une vie on les supporte ? »

FLORENT MOTHELes blessures qui ne se voient pas2013, Universal.

JE M’APPELLE BIANCA CENDRINE BASTIANI. Bianca était le prénom de mon arrière-grand-mère, mais tout le monde utilise mon deuxième prénom, Cendrine. J’ai douze ans. Je suis la risée de mon collège. Solitaire dans la cour de récréation, je rase les murs. J’évite de me faire remarquer, d’attirer le regard et les moqueries. Mais c’est peine perdue, je suis leur tête de Turc. C’est ainsi depuis la maternelle. Aujourd’hui, il pleut. Je porte des bottes en caoutchouc et un imperméable en plastique transparent ; dessous, un pull jacquard tricoté par ma mère et un pantalon en flanelle. Les autres sont en jean, blouson, baskets à la mode.

Je sens leurs regards dans mon dos, lourds comme une accusation. Soudain, un garçon se détache du groupe. Il me fait face en me barrant le passage, un méchant sourire ironique sur son visage. Et là, devant tout le collège, il me crache dessus, un immonde molard qui s’étale comme une injure sur mon imperméable. Les rires fusent de toutes parts, et aussi les moqueries : « Cendrillon ! Cendrillon ! Cendrillon porte des haillons ! » Je suis une plouc, comme ils disent.

J’avance. J’ai envie de pleurer. Je retiens mes larmes. Je vais aux sanitaires. Devant les lavabos, des grandes se maquillent. J’attrape fébrilement un mouchoir en papier. Je frotte le crachat méthodiquement jusqu’à ce qu’il disparaisse. Je fonce ensuite m’enfermer dans les toilettes pour enfin pouvoir pleurer à l’abri des regards. Le crachat a disparu, mais la blessure est toujours là et pour longtemps. Un jour, ils verront… Un jour, je ne porterai plus de grosses lunettes ; j’aurai des vêtements modernes et des talons hauts. Un jour, moi aussi, je me maquillerai.

Ma journée au collège s’achève. Je rentre à la maison en vélo. Mon père travaille dans son bureau. Comme toujours, il est extrêmement occupé. Je l’entends dicter une lettre à sa secrétaire. Je monte embrasser ma mère. Elle tricote un pull pour ma petite sœur. Elle me questionne sur ma journée, en comptant ses mailles. Je ne veux pas l’inquiéter en lui racontant l’incident du crachat. Depuis le décès prématuré de mon grand frère, ma mère est suivie pour une psychose maniaco-dépressive. Elle n’est plus la même. Je ne l’entends plus jamais chanter. Quand mon père sort son accordéon pour la distraire, elle bougonne. Aujourd’hui, elle me parle du temps gris et humide. Elle se félicite d’avoir terminé mon beau pull jacquard à temps pour affronter une telle météo. Je repense aux injures : « Cendrillon porte des haillons ! » Si ma mère savait cela… Elle a mis tout son amour et passé tant d’heures à la confection de ce lainage. Son tricot la distrait quelque peu de ses idées noires. Alors, malgré ma douleur, je ne me confie pas. Je garde ma peine que j’enfouis en moi, au plus près de mon cœur, parmi tant d’autres.

2

Le prince charmant

« Cendrillon pour ses vingt ans Est la plus jolie des enfants. Son bel amant, le prince charmant La prend sur son cheval blanc. Elle oublie le temps Dans ce palais d’argent. Pour ne pas voir qu’un nouveau jour se lève, Elle ferme les yeux et dans ses rêves Elle part, jolie petite histoire. Elle part, jolie petite histoire. »

TÉLÉPHONE, Cendrillon1982, Universal Music Publishing Group.

IL S’APPELLE LIONEL. Il possède une superbe Citroën DS rouge ornée d’un autocollant sur la lunette arrière où l’on peut lire : « Le chef, c’est moi ! » Tout le monde respecte Lionel. On le craint. Il ouvre les portières de sa voiture et une demi-douzaine de filles parmi les plus belles du lycée s’engouffrent à l’intérieur. Lionel fréquente le Safi, une discothèque à la mode. Le patron lui offre des cigares et une bouteille de whisky. Il a une banquette réservée comme un VIP. Lionel est une grande-gueule ; il aime être remarqué.

Ce petit caïd a jeté son dévolu sur moi, Cendrine, la Cendrillon des cours d’école. Je vis un véritable conte de fées à ses côtés. Mes anciens harceleurs me saluent respectueusement, désormais. Plus personne ne songerait à me cracher dessus.

J’ai dix-sept ans et mon « prince charmant » en a presque vingt-cinq. Physiquement, je suis métamorphosée. Des verres de contact ont remplacé mes vilaines lunettes. Je suis coiffée à la lionne, c’est du plus bel effet, vive les permanentes ! Je porte des mini-jupes en jean et des robes féminines. Lionel m’a offert mon tout premier porte-jarretelles avec une paire de bas en soie. Mon petit ami apprécie les jeunes femmes sensuelles. Il m’initie à l’art de plaire.

Ma mère déteste Lionel et se méfie de lui. Elle le trouve beaucoup trop âgé pour moi. Il a mauvaise réputation, avec des manières parfois douteuses. Elle déplore l’influence qu’il exerce sur ma personne. Elle la juge néfaste. Je me moque complètement de son opinion. Je suis amoureuse de cet homme et c’est la seule chose qui m’importe. Il est mon prince…

3 Le salon érotique de Barcelone

« Mets ta langue où tu sais !

Non ne t’arrête pas !

Continue de lécher !

Que j’aime quand tu fais ça,

En totale soumission,

En total don de toi-même.

Fais monter l’excitation

Pour l’amour et la haine.

Ça fait du mal, ça fait du bien.

Ça fait du mal, ça fait du bien. »

DAMIEN SAEZ, Sexe

2002, Island.

LES FLASHS CRÉPITENT, LES PHOTOGRAPHES SE BOUSCULENT POUR IMMORTALISER LA SCÈNE. Un marquis de Sade, tout de cuir vêtu, cravache en main, tient en laisse une magnifique créature harnachée, rampant à terre dans la plus totale soumission. Un journaliste s’approche, micro en main, dans le but d’interviewer le Maître. L’esclave se doit de rester muette.

Le producteur Lionel LeRouge et la star montante du sadomasochisme, Cendrine Bastian (mon nom d’actrice, à peine déguisé), sont en représentation pour la promotion de leur dernière vidéo, La masochiste. Les droits du film ont été achetés par une importante société espagnole. Lionel est satisfait, il vient de conclure une très bonne affaire. À son retour en France, il se rendra à Paris, accompagné de sa vedette, pour négocier la vidéo avec la maison Démonia. Lionel est extrêmement fier de ce film. C’est son chef-d’œuvre. Il l’a pensé et réalisé lui-même dans les moindres détails. Il est également fier de son esclave. Sans elle, le projet n’aurait pu aboutir. Il adore l’exhiber ainsi, nue, épilée, les seins et l’intimité ornés d’impressionnants piercings. Elle est le pilier de sa société. Pourtant, depuis quelque temps, Cendrine l’inquiète. Elle montre des signes de faiblesse et de fatigue qu’il juge impardonnables et s’efforce de réprimer en se montrant plus sévère que jamais. Pourvu qu’elle ne fasse pas une énième dépression, ou pire encore, une nouvelle tentative de suicide. L’empire de Lionel repose sur les frêles épaules de la jeune femme. Il ne faudrait pas qu’elle s’effondre maintenant, au sommet de sa gloire. Sa créature, il l’a façonnée, manipulée, créée de toutes pièces. Elle n’était rien, à peine une ébauche. Il lui a tout appris, de A à Z : comment marcher sur des talons de quinze centimètres, comment porter des mini-jupes sans rien dessous, comment subjuguer les hommes, et surtout comment accepter et supporter la douleur, toutes formes de douleurs, même les plus aiguës. Son esclave est une référence. Il en a fait une star, sa star.

Je ne dors pas. Lionel ronfle à mes côtés. Dans cette chambre d’hôtel à Barcelone, les yeux grands ouverts dans l’obscurité, je réfléchis. Et pourtant, je suis complètement épuisée, mais impossible de fermer l’œil. La journée a été fatigante, stressante avec tous ces photographes, ce bruit, cet étalage de perversions sexuelles en tous genres, dont je suis l’une des vitrines. Lionel me met la pression, sans arrêt. Il s’y croit et se fait appeler Maître même lorsque nous faisons l’amour. Mais peut-on encore appeler faire l’amour l’espèce de coït brutal qu’il m’impose ? Nos relations sexuelles s’apparentent plus à des viols.

Lionel répète souvent que je lui dois tout, et pourtant, il m’a pris mon bien le plus précieux, mon fils, Lucas. Je n’ai ni le temps, ni l’énergie, ni la force de m’occuper de Lucas comme je le voudrais. Je n’ai pas l’allure d’une mère de famille, de celles qui préparent des gâteaux le mercredi après-midi. Lucas me manque. J’ai hâte d’être de retour à la maison pour aller le récupérer chez la nounou. Notre vie de famille, c’est du grand n’importe quoi. Parfois, comme ce soir, je me demande si Lionel ne m’a pas fait un enfant dans le seul but de mieux m’asservir. Je me sens vide, tellement vide. Je ne suis qu’un fantasme, une perversion. Toute la journée, le Maître m’a exhibée au bout de sa laisse comme un phénomène de foire, une chienne bien dressée. Je n’en peux plus de jouer le rôle de la parfaite esclave qui obéit au doigt et à l’œil. Ça va trop loin, tout ça ! Lionel n’a jamais été facile à vivre, c’est le moins que l’on puisse dire, mais depuis qu’il se prend pour le plus grand des producteurs de sadomasochisme, il dépasse les bornes. Il me traite comme sa soumise jusque dans notre vie de tous les jours. Il m’humilie, me maltraite et me brutalise à la moindre occasion, soi-disant pour mieux forger ma personnalité. Je crois qu’il devient un fou sadique. Fréquenter le milieu SM ne lui réussit pas. Je me tourne et me retourne dans le lit, ça cogite dans ma tête. Les piercings me gênent. Le Maître possède un outil spécial pour les retirer, mais je dois les porter la plupart du temps, de jour comme de nuit. C’est très inconfortable. J’en ai huit, deux à chaque téton, un sur le capuchon du clitoris et un sur chaque lèvre de la vulve, plus celui du nombril. Parfois, le Maître accroche un cadenas de petite taille (mais suffisamment lourd pour que cela soit douloureux) aux deux piercings des lèvres intimes, ceci dans le but de les étirer. Les sadomasochistes sont dingues. Depuis que je fréquente leur milieu, j’ai vu des choses inimaginables pour le commun des mortels. Quand je pense que mes séances de piercings ont été immortalisées sur vidéo et sont disponibles à la boutique Démonia… Quand je pense que c’est Lionel lui-même qui m’a percée et qu’il s’est fait la main sur moi… Un cobaye, voilà ce que je suis devenue !

Une nuit complète, c’est atrocement long quand on est insomniaque. On peut voir défiler le fil complet de sa vie. Lionel dit souvent « quand on a un cul comme le tien, on n’a pas besoin de réfléchir ». Il me croit stupide, complètement stupide, mais mon problème, justement, c’est que je réfléchis, je réfléchis beaucoup trop, même. La nuit, au calme, c’est le meilleur moment pour analyser la situation. J’ai l’impression d’être dans un tunnel dont je ne verrai jamais la sortie. Je manque d’air. Je ne trouve pas l’issue. Je mène une vie de marginale sans liberté. Il n’y a que le cannabis qui m’apaise. Lionel me roule des joints quand j’en ai besoin. Avant le tournage d’une scène difficile, par exemple… Il sait que fumer me détend, mais ne veut pas que je sois défoncée, ça fait mauvais genre, alors que ce qui me distingue des autres, justement, c’est que j’ai la classe ! Enfin, c’est ce qu’ils disent tous, car moi, je n’en sais rien. Soudain, je me remémore un souvenir lointain : j’ai douze ans et un petit imbécile du collège m’a craché dessus. Ce crachat, cette souillure, cette injure, j’ai tout fait depuis pour l’effacer, tout… et pourtant, rien n’a changé. Plus que jamais, je suis salie, souillée ; plus que jamais, l’injure est là ! Je ne trouverai pas le sommeil cette nuit. Je dors de moins en moins… Demain, je forcerai sur l’anticernes et le fard à joues. Je peux encore faire illusion. Je suis une belle femme.

Je me rappelle le moment où les photos du premier film pour Démonia sont sorties dans la presse spécialisée. Je me souviens comme j’étais fière, au début. Les critiques étaient bonnes. J’étais sur mon petit nuage. J’en oubliais la douleur éprouvée sur le tournage. Lionel était content de moi. Il me disait que j’irais loin, que bientôt, j’arrêterais tout le reste, que l’on gagnerait suffisamment d’argent pour s’offrir de belles vacances. Si j’avais su à l’époque, si j’avais pu deviner où tout cela allait me mener… De l’argent, ça en a rapporté, effectivement, mais très vite, il fut dépensé. Au début, Lionel s’était associé avec un réalisateur, puis il voulut être indépendant. Il s’endetta pour acheter du matériel professionnel, notamment une caméra. Il contracta plusieurs crédits à la consommation, alors qu’il avait déjà du mal à rembourser celui de la voiture. Mais il est comme ça, Lionel, il s’engage pour des crédits qu’il ne rembourse jamais. Officiellement, il est au RMI (le RSA actuel). Sa société, c’est du bidon, il n’a jamais déposé les statuts. Pourtant, de l’argent, j’en gagne tous les jours, des espèces, que je lui donne. Il est censé le gérer, le répartir dans des enveloppes pour payer le loyer, les factures, les courses… Si je commence à faire les comptes, je ne suis pas près de trouver le sommeil. Pour le loyer, heureusement que nos propriétaires sont patients, actuellement, nous avons plusieurs mensualités de retard. Cela n’inquiète pas Lionel qui connaît bien la loi : « Ils n’ont pas le droit de nous mettre dehors en hiver, surtout avec un enfant. »

En fait, Lionel dépense tout l’argent que je lui donne. Une bonne partie passe dans sa voiture, ses enceintes, son autoradio et son précieux matériel de cibiste. Il vit largement au-dessus de nos moyens, mais cela fait partie du personnage.

C’est un cercle vicieux sans fin, un serpent qui se mord la queue ; je travaille comme une folle pour gagner de plus en plus d’argent et Lionel dépense tout. J’avais ouvert un compte-épargne pour Lucas, mais il reste désespérément vide. Entre mes clients, la vente de photos, vidéos amateurs et autres petites culottes portées (j’étudie aussi les demandes plus spécifiques), les vidéos SM professionnelles et quelques tournages X, je n’ai pas le temps de souffler. Sans compter que ce misogyne de Lionel ne fait rien à la maison. Je me charge donc du ménage, de la cuisine, lessive, vaisselle… Et aux dires du Maître, ce n’est jamais assez bien fait. Il est toujours sur mon dos à me distribuer des punitions quand ce ne sont pas des coups de fouet ou de cravache. Alors, parfois, je m’écroule, sans prévenir, je m’effondre. Lionel essaie tout d’abord la manière forte ; quand il se rend finalement à l’évidence, il m’accorde un peu de repos. Certaines fois, il est nécessaire d’appeler un médecin. Ensuite, le temps de me remettre sur pied, l’argent ne rentre plus et comme on ne peut pas vivre sur nos économies, on se restreint.

J’essaie de voir le verre à moitié plein. Avec l’argent de cette vidéo, nous allons pouvoir payer les loyers en retard et quelques mensualités du crédit. On aura le temps de voir venir. Pourvu que Lionel ne craque pas tout en futilités ! Je n’ose plus rien lui dire. Il est bien trop imbu de sa personne, beaucoup trop dominateur et coléreux. Je le laisse agir à sa guise, tant pis si nous courons à la ruine. Un jour, nous aurons des ennuis, j’en suis sûre, à gagner notre vie dans l’illégalité la plus complète. Lionel s’en moque. Il se moque de tout. Il a un ami qui travaille aux impôts, un Monsieur qui fait de la politique, une huile, quoi… Cet homme, c’est un sale vicieux, je le déteste. Et dire que lorsqu’il vient passer la soirée chez nous, je dois faire semblant… Je les déteste tous. Lionel a des tas d’amis, des costumes-cravates comme le type des impôts, les cibistes et puis des gars plus ou moins louches, trafiquants de drogue, gitans, adeptes de pratiques extrêmes…

Lionel a aussi des copines… Je n’ai jamais voulu donner raison aux rumeurs et autres ragots. Je sais très bien que je suis la meilleure et qu’aucune autre femme ne m’arrivera jamais à la cheville ! Je sais exactement comment le satisfaire, je connais ses fantasmes ; malgré moi, je l’aime encore. Je finis par m’endormir au petit matin. Le réveil va bientôt sonner.

4

Le pas de trop

« Jenny va encore se coucher tard.

Jenny passe ses nuits dans les bars.

Dans ses sourires, dans ses regards

Se mélangent le doute et l’espoir.

Vous n’aurez pas à faire d’efforts.

Jenny vous aimera de tout son corps,

Pour une heure, pour une nuit.

C’est comme ça qu’elle gagne sa vie. »

GÉRALD DE PALMAS, Jenny

2013, Mercury Music Group-Universal.

IL A SUFFI DE QUELQUES MOIS POUR QUE TOUT BASCULE. Des années plus tôt, en 1991, Lionel vient d’obtenir sa mutation à Perpignan, Lucas a deux ans. Nous louons une maison avec jardin dans un charmant village, à la périphérie de la ville. Nous vivons à deux pas d’une école et d’une boulangerie, dans un quartier calme. Lionel gagne bien sa vie, avec treizième mois et voiture de fonction, il s’occupe d’un projet immobilier sur la côte. En ce qui me concerne, j’élève mon fils en faisant du baby-sitting et quelques heures de repassage. Nous n’avons aucun problème de trésorerie, nous payons notre loyer, nous remboursons le crédit du 4x4 de Lionel. Mais la crise du Golfe s’éternise. L’employeur procède à des licenciements économiques, le chef de famille se retrouve au chômage à trente et un ans. Cependant, il touche de bonnes indemnités et ne s’inquiète nullement pour notre avenir.

Quelques mois plus tard, je remarque une petite annonce : « Recherchons hôtesses, bonne présentation exigée. » C’est assez vague… Je téléphone pour me renseigner. On ne m’en dit guère plus. Je dois me présenter à une adresse en ville. Je suis curieuse, Lionel me dépose devant l’établissement et m’attend dans le 4x4. Il s’agit d’un bar, Le Mayfair Lady. La patronne m’explique, sans entrer dans les détails. L’endroit est ouvert de vingt-deux heures jusque tard dans la nuit. Ils servent du champagne à la coupe, mais surtout des bouteilles. L’hôtesse doit inciter le client à consommer. Elle touche une commission plus d’hypothétiques pourboires. Je peux commencer le soir même si je veux. Je demande si c’est légal. La patronne me répond que oui, absolument, elle détient toutes les autorisations nécessaires. Cependant, je ne serais pas déclarée, ici, on travaille au noir. C’est louche… Je réponds que je vais réfléchir et je m’éclipse.

Dans la voiture, Lionel m’interroge :

— Alors, Bébé, tu commences quand ?

— Jamais !

— C’est quoi le problème ? dit-il d’un air excédé.

— C’est un bar de nuit, un bar à entraîneuses, et encore, je reste polie.

— Ne fais pas ta prude, Bébé ! Et puis, tu exagères. C’est juste un bar à hôtesses, habillées sexy pour faire boire les clients. Je ne vois pas où est le mal. On n’est pas en Espagne, tu sais ? Tu devrais essayer pour voir. Ça te coûte quoi de faire un essai ? Allez, fais-le pour me faire plaisir. Je t’aime, tu le sais ?

— Moi aussi je t’aime Lionel, mais je ne le sens pas, ce job, tu comprends ?

— Pense un peu à tous ces petits cons qui se foutaient de ta gueule au collège. Imagine un peu leur tronche s’ils savaient que tu gagnes ta vie grâce à ton physique ! T’es belle, tu le sais au moins, t’es super belle ! Les mecs, ils vont se bousculer pour t’offrir des verres ! Un petit travail d’appoint pas fatigant, ça se refuse pas ! Et puis, tu sais bien que j’ai des mensualités en retard pour le 4x4. Si tu pouvais m’aider un peu, ce serait bien.

— OK, Lionel. Je retourne dans le bar dire que je veux bien faire un essai ce soir, mais si ça ne me convient pas, j’arrête tout.

— Bonne décision. Je savais que je pouvais compter sur toi.

Il a suffi de quelques nuits sans sommeil dans une ambiance glauque et malsaine pour que je me retrouve internée dans une clinique psychiatrique. Mais comment en suis-je arrivée là ? Quelle est la part de responsabilité de Lionel ? Je lui en veux terriblement. Je refuse de le voir quand il vient à la clinique prendre de mes nouvelles. Ma psychiatre me comprend et me donne raison, il est interdit de visite. J’ai besoin de calme et de repos. Lionel ne me manque pas. Je le déteste. Par contre, je me languis de Lucas.

Dès le début, mon conjoint m’a encouragée et pourtant, il savait… Plus âgé, il connaît la vie. Pourquoi ne m’a-t-il pas préservée ? C’est lui qui m’accompagnait au bar tous les soirs à vingt-deux heures. C’est encore lui qui m’a donné une boîte de capotes, en me disant que j’en aurais peut-être besoin… Quand on aime sa femme, on ne fait pas ce genre de choses. Quand on est amoureux de sa femme, on ne la pousse pas délibérément dans les bras d’autres hommes. S’il m’aimait réellement, il m’aurait protégée des autres et de moi-même.

Je repense à la gifle. Lionel a levé la main sur moi. Il s’est emporté parce que je n’étais plus en état de travailler. Il voulait que je continue, pour l’argent, bien sûr. J’avais beau lui expliquer que c’était au-dessus de mes forces, il ne voulait rien savoir. Soudain, j’ai vu Lionel avec son vrai visage, déformé par la colère et la cupidité. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai basculé dans la folie. J’ai eu besoin d’en parler à quelqu’un, à un médecin. C’est ce généraliste qui m’a dirigée vers une psychiatre. Cette femme m’a écoutée. Elle a pris toute la mesure de ma souffrance. Elle m’a alors proposé de séjourner dans sa clinique, pour faire le point, pour me reposer, aussi. Lionel était opposé à cette hospitalisation. Il voulait me garder à sa merci.