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Jérémy a onze ans, va au collège, et observe le monde des adultes en se demandant comment celui-ci peut être aussi bizarre. Jusqu'au jour où arrive une certaine tante Juliette qui bouscule la vie bien rangée de la famille et du village , tout en faisant ressurgir du passé une sombre histoire.
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Seitenzahl: 74
Veröffentlichungsjahr: 2023
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« On passe sa vie à se tricoter »
Boris CYRULNIK
Prélude
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Connaissez-vous cette petite ville qui s’ouvre sur l’océan, bravant fièrement embruns et rouleaux ? Son clocher chapeauté de gris veille sur cinq mille âmes. Les vestiges de l’histoire lointaine sont encore là : deux énormes canons pointés vers le large, un fortin enrubanné de lianes et d’épineux. Ils témoignent d’une lutte douloureuse, violente, impitoyable. Indiens caraïbes, pirates, envahisseurs, colons et esclaves se sont succédé sur cette terre bénie des dieux : un climat que les alizés et le soleil rendent inoubliable ; une nature généreuse qui offre à chaque moment de l’année de quoi se nourrir amplement, une nature qui sait aussi montrer sa fureur quand cyclones et pluies diluviennes prennent d’assaut maisons et ravines.
Connaissez-vous ses habitants, Antillais de cœur et d’âme, les pieds ancrés dans leur terre ; ils ont pris de tous leurs ancêtres le courage et la ténacité mais aussi la méfiance. Ils forment une communauté soudée, tant que la rivalité ou la jalousie ne s’invite pas.
La commune s’étend loin dans la campagne. Parfois seuls les chemins de tuf conduisent aux maisons, comme de longs rubans clairs qui se creusent de gros trous quand la pluie se déchaîne. La vie s’organise ainsi dans de nombreuses sections.
C’est dans l’une d’elles que je suis né ; c’est ici que j’ai passé mon enfance, section du Moulin. Un nom qui n’a rien de bien original : un vieux moulin dresse sa masse de pierres tout devant le bois de campêche. C’est ici que cette année-là je goûtai aux premiers émois du bonheur.
Les enfants vont à pied à l’école : celle-ci est à un kilomètre et parfois, sous le soleil chaud de Carême, la route semble bien longue ! Mais aller à l’école est essentiel : c’est comme cela qu’on peut avoir une meilleure vie que celle de ses parents, non que ceux-ci soient malheureux, mais souvent dans cette campagne, leur horizon est bien restreint. L’école dispose d’une cour ombragée et ses couleurs vives, ses éclats de rires et de voix témoignent de la trentaine d’enfants qui la fréquentent. Le collège, lui, est à quelques kilomètres de là et les enfants le rejoignent en bus.
Il y a une maison particulière dans la section. Elle est un peu loin des autres et niche au fond d’un parc planté de mahoganys et d’arbres fruitiers. Un verger d’agrumes offre, chaque année, des pamplemousses acides, des citrons et des mandarines. Un figuier étale ses longues branches au centre du parc. Personne ne sait d’où il vient, ce qu’il fait là mais chacun peut admirer la robe violette de ses fruits qui s’ouvre sur une pulpe rouge, véritable nectar. Il jouxte un énorme flamboyant qui se pare d’étoiles rouge vif aux premiers jours de juin. La maison, en elle-même, n’a rien de remarquable. Bloc rectangulaire de pierres grises, elle présente la façade commune à toutes les maisons de maître. Mais de maître, il n’y en a plus. La demeure est fermée et ses volets bleus protègent une vie d’avant dont les habitants n’osent parler.
J’avais onze ans et je n’étais pas heureux. Aussi loin qu’il m’en souvienne, je n’avais eu face à moi que des gens sévères, sérieux, au visage fermé et à la mine boudeuse. Je ne me rappelais pas qu’on m’ait pris dans les bras, câliné, encore moins consolé. Peu de contacts physiques. « Arrête de me suivre comme ça ! », « Allons, laisse-moi ! ». « Un garçon, ce n’est pas toujours collé aux jupons de sa mère ! » Suivaient des interdits : « tu ne dois pas », « ne fais pas ça ». Les discours moralisateurs : « attention à ci, attention à ça », « cela ne se fait pas », alternaient avec les réflexions blessantes : « tu veux quoi, à la fin ? », « Ah, que cet enfant m’agace ! ».
Parfois même, j’avais la forte impression que mes parents me trouvaient idiot. Mon père ne se privait pas de me le faire remarquer. J’étais un âne, une buse, un macaque et absolument rien de ce que je faisais ne cassait trois pattes à un canard ! Rien n’était jamais bien ; je faisais bien, c’était normal. Mon père avait été élevé comme ça mais c’était souvent douloureux pour moi.
J’étais un bon élève. Pourtant, jamais on ne me félicitait pour l’excellente note ou les récompenses que je rapportais souvent à la maison. Comme un petit chien, je frétillais de joie sur le chemin de l’école, pensant naïvement que cette fois-ci sûrement, mon père lancerait un « bravo, son garçon », en m’ébouriffant les cheveux, que ma mère me prendrait dans ses bras et me couvrirait de baisers.
Il n’y avait pas de belles matinées de dimanche où, de mon lit, j’aurais senti l’odeur du pain chaud ou entendu mon père ou ma mère chanter. Il était, bien entendu, hors de question qu’un animal vienne troubler la vie de la famille. J’avais bien osé un jour demander à avoir un poisson rouge ; j’avais eu droit à « c’est toi qu’on devrait mettre en bocal ». Il n’y avait là que mauvaise humeur, une vague torpeur aussi. Je grandissais ainsi, enfouissant au fond de moi ce que je n’osais dire, ce que j’aurais aimé, ce qui me manquait. Il y avait bien les quelques sorties, quand on allait au parc. Il fallait veiller à ne pas tomber de bicyclette, à ne pas salir son linge. Nous allions aussi à la plage, mais l’eau était trop froide, trop trouble, il y avait trop de vagues ou trop de vent, de soleil, de sable, de monde, que sais-je encore. Parfois aussi, nous partions en vacances au Matouba, parce qu’à la montagne, il y avait le « bon air ». Qu’est-ce qui faisait que l’air était bon ou pas ? C’était pour moi une vaste question. « Bon » renvoyait au goût et l’air n’avait aucun goût. Je sentais bien parfois la mer, le varech, la soupe, les fleurs de tante Clarisse ou les flatulences discrètes de mon père. Mais où était le « bon air » ? A la montagne, je me faisais des copains mais il fallait toujours rentrer alors qu’on s’amusait si bien. C’est l’heure de manger. Ah, cette heure de manger ! Une heure sacrée ! Midi et demi, pile, que l’on soit à la maison ou à la montagne. Le rituel était immuable : ma mère se mettait en cuisine et, avant toute chose, elle mettait un tablier. Puis, comme elle avait déjà pensé au menu depuis la veille au soir, tout allait très vite à condition qu’on ne vienne pas se mettre dans ses pattes. Pendant ce temps, je mettais le couvert. En réfléchissant bien, le verbe mettre était à toutes les sauces, ce qui, dans une cuisine, n’était pas fondamentalement étonnant. Ensuite résonnait le « A table » ! qui faisait se lever mon père de son fauteuil. Et nous mangions en silence car nous n’avions pas grand-chose à dire.
Il y avait aussi le repas du dimanche quand l’oncle Jules et la tante Clarisse apportaient un gâteau fouetté et son chaudo, que l’oncle Jules piquait du nez dans son assiette juste au moment de les déguster. Tante Clarisse, immanquablement, le secouait et, béat, il disait : « Clara, il t’aime », avant de retomber, inerte.
Il y avait aussi les soirs où ma mère, ennuagée de parfum, fardée de frais et habillée des plus élégantes tenues, posait l’extrême bout de ses lèvres sur mon front pour un baiser discret. « Tu seras sage, ce soir ; je suis invitée. Marie va te garder »
Et mon père ? Où était-il alors ? Je ne le sais pas. Peut-être était-il là, après tout, mais c’est la distance qu’adoptait ma mère avec moi qui me marquait davantage. Comment pouvais-je lui en vouloir ? Seule enfant d’une famille modeste, elle avait été une petite fille choyée, ac
