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« À un certain âge ou dans les moments importants de sa vie, la question, quand on se regarde dans la glace, c’est : est-ce que j’ai trahi ou abandonné l’enfant que j’étais ? » Raymond Carver
Les états de l’enfance sont infinis. Ils se déclinent ici, en autant de miniatures ciselées et acérées. Loin d’être un paradis perdu, l’enfance est à regagner et à regarder en face, afin de ne pas oublier ceux que nous sommes.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Fille de bateliers,
Christine Van Acker aime naviguer d’un genre à un autre saisissant des instantanés au cœur du vivant dont nous sommes tous. Elle a gardé de son enfance une certaine mise à distance, d’où son regard singulier sur les petits riens de l’existence. Elle réside en Gaume, en Lorraine belge, dans un village qui convient à sa démesure et à son manque de sérieux. Avant que ses livres ne soient mis à l’index, elle se dépêche de pointer du doigt leur pertinence. Elle est l’auteure de fictions romanesques, publiées chez des éditeurs comme
Le Dilettante ou
Le Chemin de Fer, et radiophoniques, où elle effeuille les apparences du réel en sons et en mots (RTBF, Radio France). Par ailleurs, elle a créé l’association littéraire Les Grands Lunaires.
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Seitenzahl: 124
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Dès le matin j’ai regardé j’ai regardé par la fenêtre : j’ai vu passer des enfants.
Une heure après, c’étaient des gens.
Une heure après, des vieillards tremblants.
Comme ils vieillissent vite, pensai-je !
Et moi qui rajeunis à chaque instant !
Jean Tardieu, « Le petit optimiste », dansLe fleuve caché, Poésie/Gallimard
À nos enfants. Celui né à travers moi, ceux des autres, ceux qui logent en nous.
LA RETOMBANCE
Elle s’est bricolé un mot pour ces instants ressuscités de l’enfance qui, sans sommation, crèvent la surface de son présent, et viennent s’installer dans son quotidien de femme mûre : la retombance. Ce doit être l’âge, pense-t-elle.
Passionnée par l’astrophysique, Madeleine s’intéresse aux théories selon lesquelles les courbes chiffonnées du cosmos s’associent à d’inhabituelles représentations, notamment à celle de l’hypertore. L’Univers hypertore, cylindre qui s’enroule sur lui-même, ressemble à une sorte de bouée cosmique flottant dans le vide. Un monde où l’infini n’existerait pas. Un tour de plus dans le tuyau et nous repartirions de zéro. Suivant le même ordre d’idées, Madeleine estime qu’elle pourrait être sur le point d’arrimer le bout de son futur au bout de son passé, la boucle bientôt bouclée. La vieille femme chute dans sa mémoire, regarde une petite fille exister un court instant, rebondit sur la toile bien tendue du trampoline temporel, se laisse retomber, éjecter à nouveau, ramène des morceaux tout chauds arrachés aux mains froides de l’oubli. Elle tombe, s’élève, encore et encore, en des allers-retours aux airs de déménagements, et rapporte des échantillons de son merveilleux hier vers son bel aujourd’hui. Des réminiscences, avec insistance, s’affichent en de fortes présences. Un mot, elle est sur un cheval à bascule. Une odeur de biscuits rances, elle visite une vieille tante. Une lumière rasante, elle attend le bonsoir de sa mère. Elle goûte, elle voit, elle respire, elle touche, comme la gamine abandonnée sur le rebord des ans ; petite fille qui s’invite à sa table d’adulte.
— Tu te rappelles, hein, tu te rappelles ? Tu ne m’as pas oubliée ? questionne la petite voix.
L’enfant est satisfaite de se voir réussie en une si belle grand-mère. Grandir, puis vieillir lui fait envie. Miroirs l’une de l’autre, elles peuvent se regarder dans les yeux. Non, elle ne s’est pas trahie. Sans peur, la petite main dans la sienne, elles regardent ensemble ce qui advient au-devant d’elles.
POIDS ET MESURES
— Alors, qu’est-ce que c’est ? lui ont demandé les voisins.
— Un enfant, a répondu Emmeline.
Ils ont continué, mine de rien.
— Combien ?
Ils l’ont examiné, ils l’ont soupesé des yeux. Ils ont évalué :
— Pas loin de huit livres.
Ça ne leur suffisait pas, ils attendaient la suite. Elle a dit :
— 53 centimètres de la tête aux pieds, ça doit faire à peu près 43 centimètres au garrot.
— C’est déjà un bien beau bébé. Félicitations !
— Oui, c’est une belle pièce.
Ils l’ont dévisagée, absente mais sérieuse.
— Vous ne serez plus tranquille maintenant !
Elle a pensé : le sommes-nous jamais ?
— Petits enfants, petits soucis, grands enfants, grands soucis. Faites bien attention qu’il ne vous monte sur la tête.
Elle s’est vue comme un palmier, le petit grimpant pieds nus, à l’aide d’une corde serrée autour du tronc, pour décrocher la noix de son cerveau. Si son fils lui mangeait le cœur, tous lui prenaient la tête. Un jour, à La Poste, elle se surprend à bercer un colis qui doit peser à peine un peu moins que le bébé. Depuis la naissance de Marcel, les bras d’Emmeline bercent, sans même y penser. Elle confie l’enfant à sa belle-mère, mais ne se permet aucune flânerie pour rentrer au plus vite. Amputée de son petit, le cordon fantômelui tire encore les tripes dès qu’elle s’absente un peu. L’annonce d’un heureux événement, coup de pied dans l’échiquier familial, demande à chaque pièce du jeu de se préparer à faire un pas en avant, en arrière, ou de côté, voire un grand ou petit roque, de manière à céder une place au nouvel élément. La grand-mère d’Emmeline, par la grossesse de sa petite-fille, s’est déplacéeà petits pas feutrés vers la case arrière-grand-mère. De son temps, dit-elle – comme si elle n’appartenait déjà plus au présent –, les jeunes femmes devaient aller célébrer les relevailles quarante jours après l’accouchement. Agenouillées sur le seuil de l’église, elles attendaient que le prêtre vienne les chercher pour leur permettre d’entrer.
— T’as qu’à voir ! Pour eux, mettre au monde, c’était de l’impureté. Moi, ma petite-fille, je ne m’étais jamais sentie aussi propre, nettoyée du superflu, dans l’essentiel. Tu verras !
Emmeline interprète à sa manière ce rituel des relevailles. Il consisterait, pour elle, en un rappel à l’ordre d’une mère trop intimement reliée à son enfant, à cet étranger, ce sauvage venu d’on ne sait où, là où les religions et la civilisation n’ont pas cours. Une mère à genoux n’est pas plus haute qu’une fillette ; par les relevailles, elle se remettait debout, réintégrait le cercle des adultes qui l’applaudissaientà grands cris.
Aux voisins, elle n’a pas dit le petit tourbillon de cheveux sur le haut de sa tête, ses cheveux si fins, si doux. Elle n’a pas donné de mots pour le premier regard qu’ils ont échangé, pour les premières paroles de bienvenue qu’elle et son compagnon ont glissées dans le minuscule conduit de l’oreille de Marcel, pas de mot pour cet attachement qui la surprend, elle qui, enceinte, doutait encore de son instinct maternel, pas de mot pour la peur qu’il s’arrête de respirer dans son sommeil, pour la confiance dans laquelle ils ont choisi d’entrer, pas de mot pour ce qui ressemble au bonheur tant c’est fragile, un bonheur pour lequel il faut retenir son souffle dans la crainte de le voir trop vite se dissiper. Pour ce petit qui regarde aux anges, la brume encore dans ses yeux bleus, seuls restaient les mots qui mesurent et qui pèsent.
AU NOM DE LA MÈRE
Depuis la première maternité de sa femme, Robert s’est faufilé jusqu’à l’étage réservé à sa descendance ; il a commencé à l’appeler maman. Au début, oui, c’était pour signifier au petit :
— Elle, c’est maman, ne l’appelle pas Adrienne, comme moi, papa, je suis autorisé à le faire.
À sa propre mère, Robert adressait un maman différent, plus naturel, moins appuyé. Lieutenante promue capitaine, Adrienne avait pris du grade. Aucune désertion n’était plus possible. Au fil des années, Robert a continué ; le joli prénom un peu suranné a quitté le domicile conjugal. Les enfants sont partis, le maman est resté. Lors des réunions de famille, Robert l’interpellait devant tous, les oncles, les grands-parents, les sœurs, les beaux-frères :
— Viens donc trinquer avec nous, maman !
Au creux de l’oreiller, l’intonation, à la limite de l’inaudible, simple jeu de bouche téteuse, prenait, dans l’excitation de Robert, une coloration incestueuse.
Reste qu’Adrienne ne l’a jamais appelé papa.
LA PLUS CHÈRE
Par chez eux, lorsqu’une femme vient d’accoucher, on dit : elle a acheté. Une façon déguisée de recouvrir ce que l’on estime trop trivial par une autre obscénité aux accents mercantiles ? Pour Louisa, petite fille de cinq ans, les mots sont les mots : sa maman s’est servie dans une grande surface. Pour ramener son nouveau petit frère à la maison, elle est allée dans le rayon bébés ; ils étaient tous suspendus à un cintre, tous identiques, avec le même prénom sur l’étiquette autour de leur poignet. Le bébé Simon est fort chiffonné, il doit avoir été entreposé dans un local trop exigu, serré en compagnie de ses multiples semblables. Louisa se demande combien ça coûte de ramener un Simon comme celui-là à la maison. Est-ce plus cher qu’un Baptiste ou qu’une Magali ? Ils ont dit – elle l’a aussi entendu, ça – que c’était un prénom à la mode, comme la robe que sa mère vient de lui acheter.
— Elle lui va bien, c’est la mode, a dit la vendeuse.
Et les Roger, trop démodés, soldés ? Et les Mamadou, les Farida, les Esmeralda, les Lubomir ? Et les bébés bridés, les Yoko, les Aruki ? On en trouve chez nous ? On peut aller en acheter là-bas ? Et les ratés, les moches, les difformes, pourquoi on les a pris quand même ? Elle se pose toutes ces questions, la petite Louisa, surtout depuis que sa mère lui a confié : tu es la plus chère à mon cœur.
— Dis, maman, c’est quand qu’on le ramène au magasin ?
L’INACHEVÉE
Il y eut bien le O, le O en feu de sa mère parturiente dans lequel elle s’était sentie passer, se faisant lécher par les flammes de l’enfer dès son entrée dans la pesante atmosphère du cirque humain. L’esprit de Gabrielle n’était pas parvenu, ainsi que la plupart de ses semblables, à trouver le bon chemin dès avant sa naissance. Ce qui aurait pu être l’âme de Gabrielle n’avait pas pu dénicher le sentier de haute altitude caché au sommet de la tête de toute femme enceinte, pour le descendre ensuite, en un long frisson, par le toboggan de la colonne vertébrale maternelle, jusqu’à atteindre l’astre liquide où elle, bébé têtard, flottait sans y penser. L’esprit de Gabrielle, passé par la grande fissure du temps, s’est installé provisoirement, comme il pouvait, là où il n’y a que des âmes sans corps, en attente de trouver la bonne personne. Gabrielle était née si prématurément que les médecins ne lui auraient pas donné plus d’une semaine à vivre. Le ventre de sa mère restait gonflé d’une portion oubliée de l’enfant, un dernier morceau à cracher retenu par la matrice, un bout de souffrance à crier encore pour que sa fille soit viable. Son ventre ne voulait rien entendre. En bon fonctionnaire de la nature, il comptait encore sur les trois mois manquants pour aller de l’avant ; il ne se faisait pas à l’évidence du vide qui s’était installé en lui dans un décor de fin de noces, la nappe tachée de vin rouge et de sauces grasses. Six mois de grossesse, ce fut assez d’étincelles pour que ne vacille pas le début de flamme vitale dans le corps chétif de la petite fille. Dans le couffin, les grands yeux bleus de Gabrielle étaient tout entiers tournés vers la contemplation de ses vides intérieurs. Le panier pesait si peu, en rentrant à la maison, que les nouveaux parents étaient revenus sur leurs pas pour vérifier s’ils n’avaient pas perdu quelque chose en route.
— Ce ne sera pas facile, aurait dit sa mère.
— Ce n’est pas parce qu’elle est si petite que nous devrons être moins stricts, aurait répondu son père.
Il aurait aussi ajouté :
— Ne soyons pas plus tendres que la vie ne le sera pour elle. Restons fermes, nous l’endurcirons.
La mère a couvé de son regard embrumé par l’amour l’homme avec qui elle avait conçu ce petit être étrange.
Le bébé était si frêle qu’ils n’osaient pas le prendre dans leurs bras. Le père, le buste droit, encore dans la raideur des hommes sans enfant, a fait pivoter ses hanches, s’est incliné et, dans un mouvement ample de grutier, les mains en grappin, il s’est essayé à de nouveaux gestes légers pour cette enfant-plume. La naissance de Gabrielle les avait pris au dépourvu. Rien n’était prêt. Ils décidèrent de placer la toute petite, qui avait besoin de beaucoup de chaleur pour arriver à maturité, dans le panier du chien, attendant mieux. Le saint-bernard poussa un long soupir plaintif et déposa sa grosse truffe au cœur de la minuscule main de l’enfant. Au contact du souffle chaud et de l’humidité froide du museau de l’animal, Gabrielle s’endormit paisiblement.
Trois mois plus tard, quand la chambre et le bébé furent enfin prêts, le nouveau père, aux gestes plus assurés qu’au premier jour, reprit sa posture d’engin de chantier et s’en fut cueillir la petite qui dormait, blottie contre les flancs de l’animal. Le chien grogna. L’enfant lança un cri déchirant, tortillant désespérément, poissons privés d’air, ses petites jambes maigres. Le père emporta le paquet de rage dans un lit rose à barreaux et le laissa pleurer dans des draps propres parfumés à la lavande. Il rejoignit ensuite sa femme dans la chambre d’à côté, sa femme en qui l’amour gonflait à l’aune de son autorité paternelle. Elle se pressa contre lui et l’amena à continuer l’enfant qu’ils n’avaient pas eu le temps de terminer.
MÉMOIRE COURTE
Les parents de Laura ont égaré le véritable prénom de leur fille. Les syllabes Lau et ra n’ont pas eu le temps de rester ensemble sur le bord de leurs lèvres, le jour de sa naissance. L’étincelle qui devait les animer et les faire danser, ils ne l’ont plus retrouvée. À la date de son premier anniversaire, ils ont soufflé la bougie de Françoise. À celle de son deuxième anniversaire, ils ont offert une poupée à Marie. À celle de son troisième anniversaire, ils ont chanté Happy Birthday Thérèse. À celle du quatrième, Agnès, du cinquième, Blandine, du sixième, Véronique. Rita, Isabelle, Madeleine vinrent au monde également l’espace d’une année chacune. Jamais n’est revenu le prénom qui lui allait si bien quand elle n’était encore qu’une petite crevette baignant dans le jus salé du ventre de sa mère, un prénom que les futurs parents avaient choisi ensemble après des mois de recherche, de réflexion et de palabres, après de longues soirées à le triturer, à le mastiquer, à l’éprouver dans les différentes imaginations de son quotidien à venir : Laura, range ta chambre ! Laura, mange tes légumes ! Sur un autre ton, Laura ! Laura, tu pourrais donner de tes nouvelles de temps en temps ! Après l’avoir roulé dans la bouche gercée des instituteurs :
— Encore dans la lune, Laura !
Et dans celle, épineuse, des filles de l’école :
— Laura, l’aura pas ! Laura, l’aura pas !
Et dans celle, mielleuse, des amoureux :
— Ma p’tite Lolo !
Ce soir, Laura n’en dort pas. C’est la dernière nuit de Valérie. Elle voudrait déjà connaître celle qui va s’asseoir à sa place demain, celle qui mouchera une fois de plus l’éphémère lueur des deux syllabes aléatoires de la véritable personne qu’elle sait être au fond d’elle-même, petit amphibien des premiers temps, avant que les particules de son prénom ne s’en soient allées chacune de leur côté au contact éprouvant de l’atmosphère humaine.
CÉLÈBRE
Ça ne fait pas l’ombre d’un doute, elle sera célèbre.
Elle doit s’y préparer dès à présent. Elle ne le dit à personne, elle s’entraîne en cachette, elle fait des vocalises, elle noircit des pages entières de son écriture mauve, elle danse pieds nus sur le plancher, elle s’évanouit cent fois sur son lit avec beaucoup de grâce, elle apprivoise un lion enragé, elle décime à elle seule une armée de zombies, elle sauve la planète d’un cataclysme nucléaire, elle est couverte d’armes de guerre sophistiquées, elle a un air féroce qui peut virer au doux quand Il s’approche. Car Il arrive, l’autre, le héros de son histoire, avec ses biceps tatoués, ses habits déchirés et rougis de sang (mais seyants), ses balafres, ses yeux de chasseur qui se perdent dans le lointain. Il l’embrasse avec sa grosse langue qui sent le tabac et il lui fait un amour musclé contre le dernier arbre encore debout depuis son arrivée. Leurs peaux dégoulinantes de sueur se collent. Elle le désire tant qu’elle en a mal à l’estomac. Elle pleure, elle rit, elle flotte, elle monte. Elle met un coussin entre ses cuisses. On disait que le coussin c’était lui. Le plaisir prend la forme de chatouilles sucrées, une envie d’avaler le monde par en bas. Elle a cinq ans, elle mesure 1 m 20, pèse 15 kg, et elle vit avec cet homme-là.
LES BÊTES DE SCÈNE
Elles pourraient s’appeler Bijou, Franfreluche, Falbalas… Elles déplacent avec elles de vaporeuses textures, ennuagées dans des parfums de femmes, empesées dans des étoffes brillantes, livrées en pâture à la voracité téléspectatrice, poupées qui ne peuvent ni se salir ni sechiffonner, enfants amidonnées dans la fierté de leurs mères, enfants de concours, coiffures monticulaires ; elles défilent en robe de bal ou
