Chambre X - Marc Magro - E-Book

Chambre X E-Book

Marc Magro

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Beschreibung

Un savoureux dialogue entre une journaliste frustrée et un acteur porno au crépuscule de sa vie

Odile Delcours est journaliste à Potins Mondains. Son mari est architecte. Entre eux, la fibre du désir s’effiloche. Leur vie de couple ressemble à la promiscuité forcée des ascenseurs en panne. Et puis, il y a Théo, leur fils de 18 mois, l’enfant du compromis qui n’a rien supprimé du manque à jouir entre ces deux inconnus.

Dans l’impasse, Odile accepte de reprendre la chronique des potins coquins du journal. Qui sait si l’ex-acteur de porno qu’elle doit interviewer sur son lit de mort l’aidera à combler son vide ? Une interview qui pénètre dans « l’intimité » d’un hardeur et dévoile les paradoxes d’une femme. L’opportunité pour elle de faire le point sur sa vie, de mettre à nu ses frustrations.

Si pour l’un la sexualité n’est que déballage et passages à l’acte, pour l’autre, elle n’est que fantasmes préoccupants. Ainsi, une fois la porte franchie de Chambre X, deux univers se rencontrent et se heurtent, peut-être dans un même désir de domination où la question du plaisir passe par le pouvoir.

Un roman où les échanges savamment orchestrés entre les différents personnages par Marc Magro nous plongent dans leur intimité et dévoilent leurs parts d’ombres.

EXTRAIT

Depuis plus d’une demi-heure, Odile Delcours, journaliste à Potins Mondains, avait réussi son pari. S’introduire dans la chambre X, baptisée ainsi. Septième chambre, à droite. En face des infirmières. Service des soins palliatifs.
Après avoir essuyé plusieurs refus, la jeune femme profitait maintenant en toute liberté de sa position, assise sur une chaise, pour interviewer l’ex-acteur de porno.
– Depuis que nous sommes ensemble, vous passez beaucoup de temps à rire, lui fit-elle remarquer.
Le hardeur riait à gorge déployée sur son lit de mort.
– J’aime rire.
– Riiez-vous autant sur les tournages ?
– Tout autant.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Niçois d’adoption, Marc Magro a fait ses études de médecine dans la capitale azuréenne pour devenir médecin urgentiste. Hospitalier et médecin pompier, il complète quelques années plus tard sa formation en obtenant son diplôme de psychologue clinicien.
Il concilie ses activités dans un esprit d’unité qu’il enrichit de voyages.
« Écrire c’est explorer le monde, le sien à travers ceux des autres, et inversement d’ailleurs. »

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Seitenzahl: 230

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Rien n'est secret, tout s'écrit

I

DEPUIS PLUS D’UNE DEMI-HEURE, Odile Delcours, journaliste à Potins Mondains, avait réussi son pari. S’introduire dans la chambre X, baptisée ainsi. Septième chambre, à droite. En face des infirmières. Service des soins palliatifs.

Après avoir essuyé plusieurs refus, la jeune femme profitait maintenant en toute liberté de sa position, assise sur une chaise, pour interviewer l’ex-acteur de porno.

– Depuis que nous sommes ensemble, vous passez beaucoup de temps à rire, lui fit-elle remarquer.

Le hardeur riait à gorge déployée sur son lit de mort.

– J’aime rire.

– Riiez-vous autant sur les tournages ?

– Tout autant.

L’acteur évoqua les scénarios sans queue ni tête, prétextes à tout pour du sexe. Les titres de films joyeusement équivoques. Les parodies de remakes à la mords-moi-le-nœud. Les fins de mois payées à la bourre. Les conditions de tournage rocambolesques, faute de temps. Les décors en carton-pâte, faute de goût. Et les dialogues improvisés, faute de mieux. Un troisième degré indispensable pour ajouter du piment à cette gaudriole. Le tout pour un public averti.

Odile Delcours l’écoutait avec sévérité pour mieux cacher sa fascination. Au-delà du pari d’être là et de ses ambitions, elle n’était pas sans savoir l’obscénité de sa curiosité. L’acteur continua sa cavalcade d’anecdotes sur les maladresses des débutantes, les castings fastidieux d’actrices aspirantes et les étourderies d’une accessoiriste trop contente de tester chez elle les objets les plus scabreux pour oublier de les ramener au moment du tournage.

– Avez-vous déjà vu un de mes films ? poursuivit-il en manipulant une photo.

– Jamais.

– Vous auriez dû. Vous comprendriez !

La journaliste se pinça le nez pour ne pas rire et croisa les jambes.

– Il n’y a rien à comprendre, dit-elle en se redressant.

L’ex-acteur feignit de ne pas entendre et fit pivoter la photo qu’il tenait dans ses mains avec plus d’intérêt. Une photo de bébé allongé sur le ventre.

– C’est bien vous, toute nue sur ce tapis ridicule ?

Pour obtenir son interview, Odile Delcours avait dû répondre aux exigences de la pornostar et montrer patte blanche en envoyant une de ses photos les plus dénudées comme il l’avait demandé. Une provocation à laquelle elle avait répondu sur mesure, mais à sa manière, pour gracier son intimité.

– Rassurez-moi ! J’espère que vous aimez le porno ?

La journaliste plissa le front sans piper mot.

– Vous avez des préjugés ?

Odile fit la moue, les lèvres en avant, les yeux chiffonnés.

– Rappelez-vous de votre première fois devant un film porno. La fascination souillée par le dégoût.

Le hardeur rangea la photo dans le tiroir de sa table de nuit et fixa les yeux de la journaliste à la recherche d’une lumière, d’un pétillement.

– Ça y est ! Je vois que vous vous souvenez. Vous étiez plusieurs, n’est-ce pas ? Le film a commencé dans le silence mais ça n’a pas duré. On est rarement seul la première fois. C’est moins angoissant. Il y en a toujours un qui craque avant les autres pour dire ce qui lui passe par la tête, quitte à dire n’importe quoi.

L’acteur prenait énormément de plaisir à fouiner dans la mémoire fantasque de la journaliste. Ce qui rendait plus inquiétant son regard de moribond. Il avait dû avoir les yeux verts. Ils paraissaient tellement loin déjà. Quant à la couleur de ses cheveux, on pouvait tout imaginer sous la grisaille. Elle, par contre, respirait la beauté de ces femmes brunes, minces, aux yeux remplis d’éclats gris bleu.

– Au début, la culpabilité est grande, poursuivit-il. Les écœurés trouvent ça dégueulasse et le disent pour ne pas qu’on pense un instant qu’ils ont du plaisir à voir ce qu’ils voient. Ceux-là restent, en général, alors que d’autres font semblant de se lever, jouent les offusqués et se prennent à leur propre piège en allant dans la pièce d’à côté. Mais ils reviennent pour voir la scène suivante, de peur de rater quelque chose, avec un commentaire prêt à l’emploi qui les excuse d’avance d’être revenus.

Penchée sur son bristol, la journaliste prenait des notes à toute vitesse. Un intérêt qui pour l’acteur parut plus suspect que lèche-cul.

– Ne vous fatiguez pas à écrire. Je n’invente rien. Souvenez-vous simplement !

– Je me contente de faire mon travail.

Le hardeur passa une main sous son drap, dégagea un exemplaire bouillant de Potins Mondains et l’ouvrit au hasard avant de disparaître, tête première, derrière l’hebdomadaire. Par défi plus que par raison, il en lut un passage à voix haute. Odile reconnut la couverture du dernier numéro et l’article qu’elle avait écrit sur les par-touzeurs repentis au sein du conseil municipal.

– D’après vous, de nous deux, qui est le plus obscène ?

– Vous vous trompez de cible, affirma-t-elle. Attendre de moi une réponse précise est déjà une obscénité.

– Alors, que faites-vous là, à côté de moi, les cuisses serrées, à me regarder mourir ? Je pourrais être votre père.

– Je ne suis pas là pour vous pleurer, encore moins pour prier.

– Cette manie que les femmes ont de se mettre à genou et d’avoir la larme à l’œil…

– C’est d’un mauvais goût !

– Vous n’aimez pas pleurer peut-être ?

Curieusement, la journaliste se confessa.

– Je hais mes larmes. Je trouve ça ridicule. J’arrive même à me détester. Quant à celles qui larmoient pour un roman à l’eau de rose ou devant le feuilleton de la ménagère, je les trouve pitoyables.

– On dirait que ça vous est déjà arrivé.

– Quoi ?

– De pleurer devant toutes ces choses.

– Bien sûr. Autrement je n’en parlerais pas comme ça.

L’acteur de porno avait rencontré nombre de femmes. Des plus coquines aux plus rebelles, des frigides aux plus jouisseuses. Des silencieuses aux plus expressives. Toutes avaient un point commun : l’envie secrète de se faire prendre… à leur propre « jeu d’actrice » pour le plaisir de se surprendre. Mais la femme qui se murait derrière la journaliste lui semblait différente. Moins cocasse, plus intrigante, moins désirante, plus frustrée. Donc plus intéressante à piéger.

– Je peux maintenant vous avouer pourquoi je fais ce reportage.

– Attention à ce que vous allez dire !

L’acteur pressentait un mensonge.

– C’est le mot lui-même qui m’enchante et le mot n’est pas assez fort.

– Quel mot ?

– Porno. Le porno. C’est porno. J’adore le dire. On en a plein la bouche.

Le hardeur dévisagea la journaliste avec perplexité. Il la trouvait presque vulgaire à se cacher ainsi derrière un mot. Il eut été plus noble d’avouer qu’elle attendait autre chose qu’un mot en bouche. Il la classa dans les boulimiques insatisfaites et posa la revue Potins Mondains à côté de lui, sur le drap, déçu de cette hypocrisie. Il l’imaginait déjà dans d’autres exercices plus fantaisistes que ceux de la diction.

– Je n’ai jamais fait dans le porno intellectuel. D’autres s’y sont brisé les reins. Un bon porno, ça commence par les amuse-gueules et très vite il faut que papa rentre dans maman. C’est ce que tout le monde attend.

Odile Delcours sentit un floc et tira sur sa jupe. Elle n’avait pas réussi à élever le débat. De son côté, le har-deur la pourchassait pour mieux la provoquer jusqu’à camper sur ses genoux.

– Dans mon métier, les femmes passent leur temps à dire qu’elles ne jouissent pas et prétendent qu’elles font ça uniquement pour l’argent.

– Elles se réservent le droit de jouir ailleurs, tout simplement.

– Vous êtes féministe ?

– J’essaye plutôt de comprendre.

– Sachez que je suis un grand détecteur de simulatrices. J’ai l’expérience d’un supersonique. Après moi, on ne s’envoie plus jamais en l’air sur un simulateur de vol. Alors croyez-moi, leurs cris poussifs, leurs spasmes, leurs mimiques de nymphomanes, je les respecte, mais on ne fait pas la grimace à un vieux singe.

– Si vous permettez, ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire la grimace.

– C’est vrai ! Je me trompe tout le temps avec les expressions. Je les préfère en désordre. Elles méritent qu’on les dérange. Depuis des années, on se fatigue à répéter la même chose.

Le hardeur sentit qu’elle le prenait pour un con avec sa supériorité de chroniqueuse. Et du con, il en avait bouffé. Il la jaugea avec insistance par un des replis de sa jupe qui laissait entrevoir une béance minuscule. Suffisante pour laisser vagabonder un œil imaginaire.

Gênée jusqu’à la rougeur, Odile Delcours décroisa les jambes et se leva, bousculée, fouillée comme un fond de tiroir inaccessible. Elle regarda sa montre, sans même voir les aiguilles. Il bailla généreusement. Un bâillement exaspéré pour dire au revoir à cette beauté égoïste. Elle avait la jeunesse, mais encore…

– À demain, suggéra-t-elle.

Rien n’était moins sûr.

Dès que la porte se referma, l’acteur s’ébroua dans un vieux souvenir. Il avait eu, lui aussi une première fois. Un cinéma de quartier. Un regard embarrassé pour une femme laide derrière son guichet. Le bruit de la monnaie qui roule. Un tremblement puis une excitation. Un ticket en main. Des pas lourds mais une hésitation impossible. Un regard étranger dans un des miroirs du couloir. Son regard. Inconfortable. Voyeur. Clandestin.

Puis une salle obscure. Miteuse. Une odeur. Une chaleur. L’écran, noir. Des crânes d’hommes dispersés sous les veilleuses. Pas de femmes. Des habitués ? Un fauteuil. Son fauteuil. Des visages tiraillés par une seule expression. Quelques silhouettes engoncées dans leurs sièges. Peut-être comme lui, à tasser une honte intraitable.

Et la lumière. Que fut-elle lorsque la toile s’éclaira des mille interdits espérés ? Le souffle déjà à bout. Le corps liquéfié, réduit à l’envoûtement. Les regards haletants. La surprise de ceux qui se tripotent sur leur siège, sans discrétion. Des hommes emportés par le plaisir, triturés par leurs fantasmes. Les jets de lumière que scande l’écran. La salle éclaboussée de cris, d’appels, d’invitations, d’exclamations, d’exhortations. Les fauteuils au velours rouge entre deux ombres. L’ambiance dégoulinante et fiévreuse. Les accoudoirs râpés qui s’éliment encore sous les frottements. Les va-et-vient, plus offensifs vers les toilettes. Les regards soulagés avant la fin, afin que le mot FIN n’ait pas le dernier mot.

Pour l’acteur qui alors s’ignorait, l’expérience avait été singulière mais unique. Un premier pas tout de même. Car la petite graine avait germé. Lorsqu’un jour ou plutôt une nuit, il était rentré dans le porno, comme on joue au docteur sans jamais avoir été vraiment malade ou contaminé. C’était tout à son honneur. Qui pouvait le lui reprocher ?

II

UNE LUMIÈRE OPALINE inondait le couloir désert des soins palliatifs. Quelques reflets bleuâtres s’écoulaient le long d’une corniche en moulure. Une musique fluide et surréaliste tamisait cette ambiance pré mortem. Les murs étaient tapissés d’aquarelles vaporeuses. Difficile d’imaginer que derrière chacune de ces portes, des corps solitaires attendaient la mort. Peut-être une punition, sans doute une délivrance. Odile Delcours comprit que cette sérénité inscrite dans chaque détail de la décoration avait l’apparence d’une effroyable mise en scène.

Avant de rejoindre sa voiture, elle traversa d’immenses couloirs cubiques. Tous identiques. Une géométrie dévitalisée qui l’autorisa à se perdre. Au bout d’un quart d’heure, elle réalisa qu’elle ne cherchait pas la sortie. L’acteur porno la retenait inconsciemment. Plus qu’un article à écrire ou une affinité pour le cinéma X, le moribond semblait vouloir lui révéler quelque chose qu’elle n’osait pas affronter.

Dehors, le début du printemps soufflait un vent frais. Les grands acacias accrochés à la colline frissonnaient vers le ciel et les derniers mimosas donnaient de leur lumière sur les pentes veloutées. Odile inspira avec force. L’intensité du paysage la réconfortait, quand lui apparut, en filigrane, le regard insoutenable de l’acteur. Elle tourna le dos au camaïeu de vert tendre qui dégringolait de la colline d’en face et fit quelques pas. La mer frappait la baie dans toute sa puissance. Aux abords de la côte, dans un vert jade surprenant, elle y devina plus précisément les yeux enclavés de l’acteur. Il était encore là. Tandis qu’un peu plus loin, une mer moutonne creusait dans les vagues des orbites décharnées.

La Mini Austin sortit du parking de l’hôpital. Odile garda le silence, les mains serrées sur le volant, harcelée par mille questions. Elle traversa la ville, guidée par ses automatismes. Ni les palmiers, la mer, les ocres des façades, les fontaines turbulentes, ne parvinrent à la décrocher de ses pensées. Elle venait de le quitter, elle était déjà en manque. Comment comprendre ? L’homme était pourtant des plus inconfortables.

À proximité de la crèche, son malaise s’intensifia. Elle y récupéra son fils Théo, âgé de 18 mois. Quel démon la poursuivait ? Dans sa tête, son mariage l’avait solidement menottée. Que pouvait-elle espérer ? Elle couvrit son fils d’une pluie de baisers avant d’agrafer sa ceinture. Dans la ville, rien ne cessait. Une rumeur lancinante montait et remplissait l’air. Tout la tourmentait. Et pour échapper à elle-même, elle bombarda son fils des regards les plus tendres dans le rétroviseur. Elle avait déjà quelque chose à se faire pardonner.

Elle bifurqua sur la droite et entama la grande côte qui la mena chez elle. Charles, architecte de métier, avait fait construire leur maison sur une des collines de la ville. La bâtisse manquait néanmoins de caractère. Plus sobre qu’une villa niçoise, la façade plane et sans cachet donnait un style austère. À côté, les provençales classiques semblaient exubérantes.

Charles avait pourtant du talent. Pour Odile, c’était indiscutable. Un talent qui ne s’exprimait jamais dans les apparences, mais dans les touches les plus intimes, à l’intérieur de la maison. La disposition subtile des pièces, leur enchaînement sur deux niveaux, l’illusion d’ouvertures accidentelles, l’existence de recoins inattendus et les voûtes fracturant l’espace soulignaient la maîtrise et l’harmonie d’un homme. Charles était à l’image de sa maison, une personnalité à découvrir.

Dès le premier coup d’œil, Odile avait été sensible à cet homme à la beauté quelconque. C’était loin d’être un compliment. Mais elle parlait librement de sa méfiance instinctive pour les hommes trop beaux. Leur orgueil exacerbé, leurs regards inquisiteurs et leur aisance à séduire ne semaient chez elle qu’un trouble rémissible. Sous le vernis, elle craignait le superficiel et l’ennui.

Théo babillait en regardant sa mère. L’Austin s’engagea dans la voie sans issue qui menait à leur propriété. Le portail électrique s’ouvrit lentement. Un parc arboré, traversé par une allée de gravillons, entourait la volumineuse bâtisse.

La maison était vide. Charles ne tarderait pas. Le soleil couchant enflammait le mauve des premières glycines adossées en grappes sur le mur ouest. Derrière ce décor parfait, se jouait une autre pièce. Une pièce déjà écrite mais impossible à mettre en acte. Pourquoi avait-elle accepté de rencontrer cet homme ? Sûrement pour les curiosités du sexe plus que pour la sonorité d’un mot. En fait, rien d’anodin.

Théo trottinait dans l’immense salon dallé de terre cuite. Les derniers reflets orangés vacillaient sous la lumière. Odile débarrassa la vaisselle paresseuse du matin et prépara le dîner, sans conviction. Elle s’était trouvée obscène à juger l’homme, à lui rendre visite et s’interrogeait à nouveau sur ses résolutions de mère et de femme mariée.

Charles arriva le sourcil en bataille, préoccupé par les affaires courantes de la profession. D’un baiser tiède il embrassa sa femme et fila dans son bureau où il passa deux coups de fil, régla un problème de contremaître et vérifia plusieurs facturations. Une demi-heure plus tard il refit surface, détendu et les yeux souriants.

Le couvert était prêt. L’eau des pâtes palpitait à peine. Odile patientait au salon, plongée dans une revue d’ameublement, un support pour laisser vagabonder son esprit. Qu’en était-il de l’acteur porno ? Elle avait faim, prétexte pour penser à lui. Elle se doutait bien qu’à cette heure, il avait déjà mangé.

Théo cessa de gambader dans le salon et se posa sur les genoux de sa mère, une tétine et un chiffon collé sous le nez. Charles jeta les pâtes dans l’eau bouillante. Comme à son habitude, il attendit d’être à table pour faire l’inventaire de ses mésaventures de chantier. Elle les trouva dérisoires. L’étrangeté qui l’envahissait la laissa captive d’un doute et surtout d’une absence. Le sentiment récurrent qui la ramenait encore dans cette chambre d’hôpital devenait tyrannique.

Odile pressentit qu’elle s’enfonçait lentement dans une souffrance. Le présent perdait de son emprise. Elle allait souffrir comme la passion se régale à faire souffrir. Pourquoi cet homme ? Qu’incarnait-il ? La force d’un désir poussé à son extrême ? Un désir dissident.

Tout en l’écoutant, elle réalisa que Charles était faible et qu’elle l’avait choisi pour cette faiblesse. Il n’était qu’un bruit de fond dans un chaos d’incertitudes. Car elle considérait la force d’un homme par sa puissance à faire souffrir une femme. Une force attirante et détestable. Mais une force tout de même.

III

LA CHAMBRE ÉTAIT QUELCONQUE. Une chambre comme une autre. Rien d’ostensible ni d’ostentatoire, en dehors du nom que lui avait donné le personnel : Chambre X. Rien non plus ne pouvait évoquer le passé du patient. Son passé était en lui. Les murs étaient blancs, d’une nudité solitaire, maladive ou mortelle.

Le hardeur ressemblait à tous les hommes malades de son âge allongés dans un lit. Pourtant l’homme était différent car unique. Unique aussi l’expérience que chacun vivait à sa rencontre.

Pour la jeune journaliste, toujours assise sur sa chaise, il y avait maintenant plus qu’un homme malade dans un lit ou un lit dans une chambre d’hôpital.

L’interview suivait son cours. Aucune agitation apparente dans la chambre. À peine quelques mouvements, très peu de mouvements. Une simplicité de gestes pour une complexité de sens.

– Grovier, c’est votre vrai nom ?

Il la reprit en rappelant son prénom comme un tout, inséparable :

– Edmond Grovier.

Elle jeta un œil sur sa fiche.

– C’est exact, Edmond Grovier.

Elle s’excusa pour l’amputation et n’osa pas s’appesantir sur la métaphore. Car il y avait une faille. Comment un acteur porno pouvait annoncer dans son pseudonyme une telle demande sans craindre de passer pour impuissant ? À moins de vouloir susciter le désir plus fortement.

– C’est donc bien cela ? Et vous n’avez jamais voulu changer de nom ?

– Peu importe ! fit-il. Appelons une chatte une chatte. C’est à prendre ou à lécher.

Il aurait pu s’appeler Paul Queuraide, Robert Neulon ou Roger Grossebite. Quelle importance, en effet ! Elle s’appelait bien Delcours.

– Est-ce qu’on vous a déjà dit que vous aviez un nom d’actrice ?

Il blaguait. Elle cherchait le calembour, le jeu de mot. Il n’y en avait pas.

– Je ne crois pas avoir raté ma vocation.

Grovier évoqua le temps où il signait, dans les coulisses des plateaux télé ou dans des festivals Hot, les pochettes des cassettes que ses admirateurs lui apportaient. Sans l’ombre d’un doute et pour faire plaisir à sa personne, il les dédicaçait en dessinant un énorme sexe en érection, plus vrai que nature, dans lequel il y griffait son nom de scène.

– Vous a-t-on déjà fait des compliments sur votre…

– On m’a souvent dit que j’en avais une grosse. Jamais une belle. Les autres restent muets.

– D’admiration ou d’envie ?

– Ça dépend ! Homme ou femme ?

Grovier tenta une explication. Odile nota l’ego surdi-mensionné de l’acteur. Elle avait à faire au mégalo du porno. Tout tournait autour de son machin, avec la plus grande vulgarité. Il reconnut qu’il ne faisait pas dans la dentelle et s’en vanta. Après avoir proclamé qu’il était fait pour ce métier, il revendiqua les dessous et les ardeurs d’une pornocratie française et s’opposa à la concurrence inintéressante du marché outre-atlantique qu’il fallait absolument démystifier.

– Restons Français et oublions les hardeurs, même si le métier est dur.

– Vous voyez que les mots sont importants.

La journaliste pensa qu’elle venait de faire une gaffe. Elle se rappela que l’acteur n’aimait pas qu’on le prenne au mot. Un mot de trop et il abrégerait encore une fois l’interview. Elle se précipita donc pour l’enchaîner avec une autre question.

– Pourquoi les gens aiment-ils regarder des films pornos ?

– Parce qu’ils s’intéressent à des héros comme moi. Mais ce serait plutôt à vous de me répondre. Je suis assez mal placé. Car je me suis toujours contenté de faire des films, pas de les regarder, si vous voyez ce que je veux dire.

Odile s’interdisait de croire qu’un acteur porno pouvait être un héros. Mais il se montra très convaincant en expliquant que son sexe était si gros qu’il faisait la joie des plus frustrés et en rassurait beaucoup. Et qu’à le regarder faire, il réveillait des enthousiasmes. Au fond tout le monde rêvait d’être taillé comme lui.

– Vous n’êtes pas sérieux, sourcilla-t-elle volontairement.

– Qu’est-ce que vous croyez ? J’aimerais vous dire le contraire, mais personne n’est satisfait de ce qu’il a, à part moi. Le monde est parti à la pêche au gros. Je ne sais pas quand il sera de retour. Regardez les femmes. Elles sont bien devenues de grandes consommatrices de silicone. Qui s’en plaint ? Elles en ont plein les nichons, les maris plein les mains, les chirurgiens plein les poches.

La période silicone avait été vécue dans le milieu comme une bénédiction. Les films se vendaient mieux, mais les filles s’endettaient sans faire carrière pour autant. Seules quelques-unes connaissaient une brève consécration pendant la remise des Godes d’or.

Odile s’indigna de cet enfer complaisant. À quoi obéissaient les femmes ?

– Ma bite à couper que vous aimez entendre : « T’as d’beaux seins, tu sais ». Je vous vois très bien devant la glace à les admirer les bons jours et les mépriser les mauvais jours. Qui sait si vous n’avez pas déjà pensé à les offrir au scalpel ?

Pour la première fois, Grovier s’attaquait au corps de la journaliste ouvertement. Elle en était touchée. Elle préférait de loin l’allusion à ses seins que l’intrusion de l’acteur dans un des replis de sa jupe.

– Quelles ont été vos références dans le milieu ? Grovier trouva la question intéressante sans pouvoir y répondre précisément. Il parut même s’y pencher sérieusement. Ce qui agaça un peu la journaliste.

– Vous m’inquiétez. Vous ne dites plus rien.

– Enlevez-vous de la tête qu’un acteur de porno n’est qu’un baiseur, il jouit aussi d’un cerveau. Ça m’arrive de réfléchir. J’ai eu des journées entières pour le faire. Vous savez, quand il faut attendre que les autres acteurs bandent et que ça n’en finit plus…

– Vous n’êtes pas sérieux !

– Allez donc sur un tournage. Vous verrez combien de fois par jour on nous demande d’être en rut. On est là pour la saillie. C’est la seule exigence du metteur en scène.

À cet instant, l’acteur réalisa qu’il n’avait jamais eu de modèle humain, seulement un modèle animal. Il avait toujours copulé en s’imaginant être un taureau en rut. Enfant, il avait été fasciné par la cruauté du combat dans l’arène. La corrida lui inspirait ce mélange esthétique de violence, de jouissance et de domination. La pornographie ravivait en lui ce sentiment animal.

Ainsi, contre toute attente, il s’identifiait à la bête au lieu du matador. Il aimait se sentir objet d’un autre regard, malsain, contagieux, voyeur, au cœur d’une foule en liesse obsédée par le meurtre.

À son insu, jouir c’était aussi mourir.

– Quel est votre meilleur souvenir ?

– Un acteur m’a avoué un jour que pour retrouver sa vigueur dans les moments de faiblesse, il s’imaginait être à ma place dans Infirmières humides.

La journaliste, éberluée, cligna des yeux mais saliva discrètement.

– Oui, affirma-t-il. C’est mon film fétiche où j’interprète un chirurgien dans un bloc opératoire…

– Pervers, voyeur, exhibitionniste, lubrique…

– Vous l’avez vu ?

– Non, mais je devine.

– Paraît-il, les hommes connaissent au moins une fois dans leur vie la fameuse panne. C’est encourageant de penser qu’on peut être une roue de secours. Personnellement je n’ai jamais été ennuyé par ce genre de détail. Moi, les chattes ça m’a toujours fait bander.

Au même instant, alors que ses propos crus ne ménageaient guère la journaliste, l’acteur vit dans sa tête des chattes alignées sur une gouttière, affamées, miauleuses, ruisselantes sous la pluie. Sans doute une autre image d’enfance qui le poursuivait. Cette fois, moins effrayante.

– Ma réputation n’est pas une légende.

– Ceci explique cela, marmonna la journaliste aimablement dubitative. Mais revenons à ce qui vous a poussé à vous lancer dans le X.

– Vous ne préférez pas savoir de quoi je vais mourir.

Il y eut un ange, un silence, une hésitation, un moment d’incertitude. L’acteur tentait un tête-à-queue, négociait un virage. Odile Delcours évita le dérapage.

– Chaque chose en son temps. Reprenons plutôt du début si ça ne vous dérange pas.

IV

LA TÊTE DANS LES NUAGES, la journaliste regarda par le hublot. Dans une heure elle serait à Paris. Une chaîne de magazines à scandales l’invitait pour une conférence dans le salon d’un grand hôtel de la capitale. Une formidable promo, plein de petits canapés et du champagne sponsorisé par des annonceurs alléchés. En fin d’après-midi, une dizaine de paparazzi livreraient quelques astuces incroyables et raconteraient leurs meilleures prises.

Potins Mondains avait attiré quelques convoitises pour ses articles sulfureux. Le directeur de la boîte avait même reçu des propositions de rachat par des grosses pointures de la presse people très en vogue. Un mirador stratégique sur la Côte d’Azur, une structure déjà en place, des journalistes rôdés, un prix intéressant, cela suffisait comme ingrédients pour une affaire juteuse. Cependant, les pourparlers étaient en stand-by, mais on continuait à s’inviter. Derrière les mondanités, le business acérait ses crocs.

Odile tricotait maintenant ses pensées au-dessus de la nappe nuageuse. L’horizon filait. Elle pensait au Grovier.

L’étroitesse de la chambre, la promiscuité exquise, l’acteur ligoté à la mort et au sexe, réunissaient les exigences extravagantes de ses rêves érotiques. Depuis des années, elle avait des nuits agitées au fond des geôles les plus sombres. Des endroits insoupçonnés, moites, d’une profondeur impénétrable. Pourtant, elle en connaissait tous les dédales, les excavations, et déambulait en maîtresse femme au cœur de sa dépravation. Gardienne d’un univers d’hommes prisonniers, enchaînés à leurs barreaux malsains, elle s’octroyait bien des droits et jouait de tous les interdits pour les sortir de l’ennui.

En un tour de clé, elle pénétrait ainsi ses fantasmes. Plus aucun verrou ne la contrariait. Toutes sortes d’hommes l’attendaient, souvent les mêmes. Des hommes virils mais perdus, mal domptés, oubliés, déjà inoffensifs, chez lesquels elle réveillerait leur cruauté originelle.

Odile jouissait la nuit d’une puissance et d’une exigence qui pouvaient faire rêver bien des femmes. D’un claquement de bottes de cuir, sous la cravache badine ou dans un chemisier étriqué et gonflé d’une poitrine opulente, elle obtenait de ses esclaves des regards défaits, déboutonnés, faméliques, lustrés par la haine du désir.

L’avion était déjà sur le tarmac qu’elle n’avait pas eu le temps d’atterrir. Elle prit d’une main son bagage, de l’autre son courage, fit un hochement de tête au personnel de bord et sans grande envie grimpa dans un taxi. Le paysage urbain s’étira dans une traînée de gris. Elle s’égara encore.

Sous ses faux airs de madone, sa rigueur de journaliste, son allure apprêtée, Odile fulminait dans son rôle de petit soldat débauché et s’enflammait à jouer les matons sadiques. Ainsi, l’univers carcéral enfermait ses frustrations qu’elle débridait au rythme de son imagination.