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Lionel Dalle

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Beschreibung

Des communautés chrétiennes en pleine croissance existent ! Les auteurs de ce livre sont allés à leur rencontre, en France et ailleurs dans le monde. À leur tour, ils ont initié une dynamique de transformation pastorale dans leurs paroisses. Dans ce livre, ils partagent leurs intuitions, leur expérience et leur passion, et nous montrent comment nous pouvons renouveler profondément nos pratiques missionnaires : penser « hors du bocal », développer une nouvelle culture paroissiale, soigner l’accueil, favoriser l’implication et la croissance de chacun, mettre en place les « essentiels » de la vie chrétienne, engendrer des disciples... et finalement structurer toute une paroisse autour d’un véritable processus de disciple-missionnaire. Un guide précieux – avec des témoignages, outils et exercices pratiques – pour changer notre regard et oser la transformation pastorale !

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Seitenzahl: 257

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Les éditions de l’Emmanuel remercient Claire Villemain, qui a piloté ce projet et accompagné les auteurs dans leur travail de conception et d’écriture.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Conception couverture : © Christophe Roger

Composition : Soft Office (38)

 

© Éditions de l’Emmanuel, 2021

89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris

www.editions-emmanuel.com

 

ISBN : 978-2-35389-944-9

Dépôt légal : 3e trimestre 2021

PRÉFACE

Évangéliser sans se décourager

Après plus de deux mille ans, l’Évangile n’a pas pris une ride. Aujourd’hui encore, Jésus envoie ses disciples « deux par deux » dans toutes les localités et les cœurs qu’il souhaite habiter, pour les renouveler et les illuminer par sa présence (cf. Lc 10, 1-6). La moisson est plus abondante que les esprits chagrins ne seraient tentés de le faire croire. Mais ce qui manque trop souvent, ce sont de véritables disciples-missionnaires, enracinés et formés, qui acceptent de se laisser envoyer « comme des agneaux au milieu des loups » en véritables témoins de la paix qui vient du Christ, sans se laisser scandaliser ni durcir par les contradictions contemporaines.

Voilà pourquoi le « guide pratique et passionné » que vous tenez entre vos mains est particulièrement précieux. Il est le fruit des initiatives, de la réflexion et de la prière de prêtres et de laïcs, hommes et femmes, décidés à chercher des voies nouvelles pour annoncer en notre temps l’éternelle nouveauté du Christ. Il constitue comme une longue invocation partagée de l’Esprit pour que s’ouvrent des chemins dans nos cœurs de disciples en vue de l’ouverture des esprits et des vies de ceux qui ne le sont pas encore. Il ne s’agit pas de révolution, avec la violence et la superficialité que véhicule souvent ce terme, mais de conversion, de transformation, profonde pour être durablement féconde.

La source de la joie et de la conversion missionnaire, c’est le Seigneur Jésus Christ lui-même qui, élevé de terre, ne cesse d’attirer à lui tous les hommes (cf. Jn 12, 32). La force de ses témoins, c’est l’Évangile, dont nous n’avons pas à avoir honte « car il est puissance de Dieu pour le salut de quiconque est devenu croyant » (Rm 1, 16).

Les auteurs de ce « guide pratique et passionné » insistent à juste titre sur la question du salut, que les chrétiens d’aujourd’hui ont parfois délaissée et sont appelés de toute urgence à se réapproprier. Nos contemporains veulent « sauver la planète » et se sont employés généreusement à « sauver des vies » pendant la crise du coronavirus : comment ne pas interroger ces formules et ces attitudes et les ouvrir à un surcroît de profondeur vivifiante en proclamant que « Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 17) ?

Cette primauté du Christ dans la mission consonne fortement avec la formule titre de la constitution du concile Vatican II sur le mystère de l’Église, Lumen Gentium : « Le Christ est la lumière des nations. » De même, l’insistance des auteurs sur l’implication de tous les fidèles dans la vocation et l’action missionnaire de l’Église fait résonner fortement la remise en valeur par Lumen Gentium du sacerdoce commun des baptisés. C’est dans une fraternité affective et effective que les disciples, clercs et laïcs, sont appelés à la mission : seule une ecclésiologie de communion en actes, une authentique communion fraternelle, est susceptible d’évangéliser en vérité.

Voilà qui vient nourrir la réflexion contemporaine de l’Église sur la synodalité, la collaboration effective de tous les baptisés en vue de la mission. Cette réflexion ne peut pas se réduire à la redéfinition de fonctionnements institutionnels ou se borner à rééquilibrer des responsabilités. Elle serait vaine si elle ne se mettait pas à l’écoute du Christ lui-même en vue d’un témoignage renouvelé. Les expériences relatées dans ce livre montrent comment l’authentique synodalité ne peut être qu’enracinée et missionnaire, enracinée pour être missionnaire.

Ce guide nous invite à ne pas nous défier des méthodes et des attentions humaines comme telles, car elles font partie de la logique d’incarnation du christianisme authentique. Bien des remarques sur l’organisation, la répartition des responsabilités, l’accompagnement des personnes, les processus, la prédication s’inscrivent à bon droit dans cette dynamique d’incarnation. Mais jamais la « bonne organisation » n’est recherchée pour elle-même : il s’agit d’accueillir le Christ pour annoncer au monde qui nous entoure, dans sa complexité et la diversité de ses relations avec la foi et avec l’Église, la Bonne Nouvelle du salut.

Une attention particulière, et particulièrement précieuse, est apportée aux processus et aux étapes de découverte ou de redécouverte de la foi. Une créativité audacieuse est déployée pour que la prise en compte de ces étapes soit vraiment honorée. Cette créativité s’inscrit dans la tradition du catéchuménat et de ses différentes étapes liturgiques et catéchétiques ou de la formation spirituelle ajustée des « commençants », des « progressants » et des « parfaits ». La manière dont ces traditions peuvent être mobilisées et adaptées pour répondre aux défis d’aujourd’hui fait écho à la recommandation de Jésus : « tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien » (Mt 13, 52).

À plusieurs reprises, les auteurs mentionnent ce qu’ils doivent à la vitalité des communautés évangéliques. La dimension œcuménique n’est pas la moindre des qualités de leur ouvrage. Le zèle et le savoir-faire des évangéliques, en effet, a beaucoup à enseigner aux catholiques1 ; tout comme le sens du mystère, de l’adoration et de la gloire de Dieu de nos frères et sœurs orthodoxes. Si la fraternité de chaque communauté chrétienne compte beaucoup pour sa fécondité missionnaire, la fraternité de tous les baptisés, fondée dans le Christ lui-même, vers laquelle il nous faut marcher toujours plus résolument, est également essentielle. À jamais résonne, et doit résonner dans nos cœurs, l’ultime prière de Jésus : « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17, 31).

Nos contemporains cherchent parfois désespérément un sens à leur vie sans que personne leur ait désigné le visage du Christ, qui se fait infiniment proche et leur dit, comme à la Samaritaine : « si tu savais le don de Dieu » (Jn 4, 10). Mais certains baptisés d’aujourd’hui, pourtant remplis du désir de témoigner, en viennent à se fatiguer à force de ne pas avoir les mots, la simplicité, l’audace, la méthode qui nous viennent ultimement de Jésus lui-même. Fraternellement, humblement et joyeusement, les auteurs du « guide pratique et passionné » partagent avec tous des chemins pour évangéliser sans se décourager. C’est aussi une manière de dire aux disciples qui se découvrent appelés à être missionnaires : « si tu savais le don de Dieu. »

Matthieu RougéÉvêque de Nanterre

1. Cf. Pierre JOVA et Henrik LINDELL, Comment devenir plus catholiques… en s’inspirant des évangéliques, Paris, Éd. Emmanuel, 2021.

PRÉAMBULE

L’origine et l’objectif de ce livre

Les voyages nous forment – et souvent nous transforment. Ce livre est une invitation au voyage… à un voyage bien particulier, qui a pour objet la transformation, disons même la conversion : une conversion personnelle, relationnelle, communautaire et pastorale profonde, pour permettre à Dieu de parler au monde d’aujourd’hui.

Les prêtres et les laïcs qui témoignent dans ce livre ont fait ensemble bien des voyages depuis cinq ans. Ils ont visité des églises catholiques, anglicanes et évangéliques aussi bien en France qu’à Londres, au Canada ou aux États-Unis pour se laisser bousculer au contact de communautés en pleine croissance, porteuses d’une immense espérance.

Au fur et à mesure de ces voyages, ils se sont laissé transformer. Ils ont également cherché à mettre en place, avec la grâce de Dieu, une dynamique de transformation missionnaire de leurs communautés. Ils ont tissé un réseau de paroisses en recherche, qui accepteraient d’expérimenter certaines des intuitions découvertes, de les partager, de se soutenir et de prier fidèlement les uns pour les autres.

Une certitude a émergé : nous pouvons rendre nos paroisses radicalement missionnaires dans un monde qui s’est éloigné de Dieu.

Avec ce groupe que nous formons désormais, nous voulons vous en partager les convictions, les expériences, les joies et les difficultés, tout simplement, pour que chaque lecteur puisse apporter sa pierre au programme de transformation pastorale et missionnaire que le pape François appelle de ses vœux depuis son exhortation apostolique Evangelii Gaudium (La Joie de l’Évangile) parue en 2013 et source immense d’inspiration pour nous.

Dans ce texte, le pape nous invite à partir des « périphéries », des plus lointains et des plus pauvres. Conversion radicale de notre manière de penser les choses ! Il nous invite à mettre en place des « processus » (le mot y apparaît 25 fois), non pas pour faire de nos paroisses des entreprises vaguement religieuses, mais pour initier des processus comparables à ceux de la nature : nos communautés et chacun de leurs membres sont comme des plantes qui doivent grandir et porter du fruit, à condition d’en soigner le terreau et l’écosystème – nous reviendrons sur cette question essentielle dans ces quelques pages. Le plus bel outil missionnaire ne peut porter du fruit que dans un écosystème favorable et approprié.

Changer l’Église, sa paroisse, ne consiste pas en l’application de « recettes miracles », mais bien en une conversion fondamentale pour renouveler sa vision et son style de gouvernance. C’est un travail de fond qui passe par une profonde évolution personnelle, un vrai travail sur soi à entreprendre ensemble. Probablement le travail le plus décisif à effectuer !

La bonne nouvelle, c’est que cette transformation a commencé ! Il y a tout un panel d’expériences missionnaires à découvrir dans nos diocèses. Le Congrès Mission met chaque année en avant la créativité de nos églises et de nos communautés. Qu’aucun découragement ne nous accable donc : « On surestime généralement ce qu’on peut faire en un an, mais on sous-estime ce qu’on peut faire en cinq ans », affirme le pasteur Rick Warren.

Nous ne prétendons pas tout savoir, ni avoir réponse à tout. Ce que nous voulons vous présenter ici est simplement le fruit de notre expérience et de nos partages, le fruit de plusieurs années de voyages, de découvertes, d’une grande remise en question de nos pratiques pastorales et missionnaires, d’un travail lent et patient vécu dans nos lieux de mission. C’est un témoignage, une recherche et une réflexion toujours ouverte !

Une première partie exposera ce qui nous semble être les principes, les fondements et les enjeux de l’aventure de conversion pastorale de nos paroisses, dans laquelle nous nous sommes tous lancés.

La deuxième partie témoignera d’une mise en œuvre pratique et expérimentée du processus de transformation pastorale que nous avons progressivement découvert, testé et affiné ensemble. Elle comportera aussi des exercices d’appropriation pour vous aider personnellement ou en équipe à avancer et à changer.

Nous aimons l’Église d’un amour inconditionnel, et nous ne pouvons pas nous résoudre à la voir décroître. Tant de nos contemporains ont soif de Dieu ! Oui, nous pouvons tous ensemble, dans le feu de l’Esprit Saint, poursuivre « l’œuvre d’amour entreprise au début de la prédication apostolique1 ».

1. Collecte de la Pentecôte.

PARTIE 1

Les enjeux de la transformation pastorale : principes et fondements

CHAPITRE 1

Repenser la pastorale paroissiale

Père Lionel Dalle

« LEMONDEESTUNLIVREETCEUXQUINE VOYAGENTPASN’ENLISENTQU’UNEPAGE1 »

Le déclin de l’Église n’est pas inéluctable

En janvier 2011, je commençais une formation sur la gouvernance pastorale à la demande de mon évêque2. Nous étions une quinzaine de prêtres du diocèse de Toulon et quelques laïcs. Tous, nous nous demandions quel allait être le contenu de cette étrange formation. J’étais loin d’imaginer qu’elle allait profondément changer ma vie de prêtre et être pour moi le point de départ d’un bouleversement intérieur dans ma façon de vivre la pastorale.

Cette formation a fait renaître dans mon cœur une espérance pour l’Église. Alors que mon horizon pastoral était celui de la décroissance, du rétrécissement, on nous parlait d’églises qui se développaient dans le monde catholique, ou dans le monde évangélique et anglican. Je me suis dit : « Le déclin de l’Église n’est pas inéluctable… Allons voir ailleurs ! »

Cela a également provoqué en moi un désir d’apprendre. Je me suis mis à acheter tous les livres que je trouvais sur la question de la croissance de l’Église, sur son développement. Comme il n’y en avait pas beaucoup en langue française, j’ai perfectionné mon anglais pour élargir mon champ de recherche. Je voulais comprendre le secret de la paroisse en bonne santé.

Puis, avec d’autres, nous sommes effectivement allés voir ailleurs. Nous avons visité des paroisses catholiques et des réalités dans d’autres confessions chrétiennes, en Angleterre et aux États-Unis. Les questions qui habitaient mon esprit étaient nombreuses : qu’est-ce qui fait qu’une paroisse grandit ou ne grandit pas, qu’elle attire les gens et transforme les cœurs… ou qu’au contraire les gens la quittent ? Que doit-on faire dans nos paroisses aujourd’hui ? Pourquoi la paroisse existe-t-elle ?

Sur le conseil très avisé de nos formateurs, nous avons constitué un petit groupe de prêtres du diocèse de Toulon. Au départ, nous étions trois. Nous nous retrouvions tous les mois pour discuter des changements pastoraux. Ce petit groupe initial a été déterminant car il m’a permis d’ancrer cette dynamique du changement. Seul, je serais très probablement retourné à mes vieilles habitudes et rien n’aurait changé.

Un des voyages qui m’a le plus marqué est la visite en 2018 de l’église baptiste de Saddleback en Californie. Je me souviens encore des doutes qui m’habitaient la veille du départ : « Pourquoi aller si loin ? Pourquoi dépenser mon temps, mon argent, mon énergie pour aller aux États-Unis, dans une église qui n’est même pas catholique ? » Ce voyage a été très inspirant. Nous avons participé à la « Purpose Driven Conference », un rassemblement qui a lieu chaque année pour former des responsables d’Église, animé par Rick Warren, un pasteur très connu aux États-Unis. Nous sommes tombés au milieu de 3 500 pasteurs, nous, 11 prêtres catholiques et quelques laïcs. À vrai dire, nous ne sommes pas passés inaperçus ! Ils n’avaient pas l’habitude de voir des prêtres catholiques avec leurs cols romains. Malgré cela, l’accueil que nous avons reçu a été absolument incroyable.

On dit que l’on va au bout du monde pour se retrouver soi-même. C’est un peu ce qui nous est arrivé. Ce déplacement géographique, sans doute nécessaire pour provoquer en nous un déplacement intérieur, nous a finalement renvoyés à notre propre tradition catholique, dont nous avons redécouvert différents aspects : c’est parfois ce que l’on a sous les yeux que l’on ne voit plus…

Leaders are learners

Des enseignements – nombreux – que j’ai retirés de ce voyage, je veux en partager un en particulier, car il est à la source de tous les autres. Lorsqu’on demande à Rick Warren quelle est la qualité principale du leader, il répond sans hésiter : « Teachability! Leaders are learners. » Comprenez : « La capacité à se laisser enseigner ! Les leaders sont des personnes qui apprennent sans cesse. » Pour lui, un chef doit apprendre en permanence ; c’est même sa plus grande qualité. Il apprend tout le temps, sur lui-même, sur Dieu, sur l’Église, sur les autres. Il apprend des autres, de ses amis comme de ses ennemis, de ses réussites comme de ses erreurs. Un responsable doit toujours être dans cette dynamique d’apprentissage et de découverte, au risque de perdre sa légitimité à exercer l’autorité.

Dans la tradition catholique, la vertu du chef est la prudence. Elle est cette aptitude à choisir les bons moyens et à les mettre en œuvre pour atteindre le but fixé. Mais comment acquérir cette vertu si ce n’est en se laissant enseigner à tout moment ? « Mon fils, ne néglige pas les leçons du Seigneur, ne te décourage pas quand il te fait des reproches […]. Ce que vous endurez est une leçon », dit l’épître aux Hébreux (12, 5-7). À l’image du Fils qui s’est fait homme pour que nous devenions fils de Dieu par adoption, nous sommes invités à nous laisser instruire, éduquer, transformer par le Père. « Comme un homme éduque son fils, ainsi le Seigneur ton Dieu fait ton éducation » (Dt 8, 5). J’ai souvent l’impression que nous sommes sourds aux leçons que le Seigneur veut nous donner, en particulier dans notre pastorale.

Quelques mois plus tard, je lisais dans la Ratio Fundamentalis3 : « L’expression “formation permanente” exprime l’idée que ceux qui sont appelés au sacerdoce ne doivent jamais cesser d’expérimenter qu’ils sont des disciples. […] Ceci constitue un défi permanent de croissance intérieure de la personne » (RF 80). Et dans le commentaire de ce texte, Mgr Jorge Carlos Patrón Wong, secrétaire de la Congrégation pour le clergé chargé des séminaires, exhorte chaque prêtre à développer la vertu de la docibilitas qui est la vertu de « savoir apprendre ». Il écrit :

Vouloir apprendre de la vie, chaque jour que Dieu nous donne, à travers les moments de prière, les rencontres, les lectures, les événements. Cela implique d’être ouverts aux inspirations de l’Esprit Saint et aux appels de la vie des gens, du Peuple de Dieu […]. L’important est de rester disciples, élèves toute notre vie4.

J’observe que nous préférons bien souvent rester des maîtres dans un petit domaine que nous maîtrisons, plutôt que de redevenir élèves dans un monde plus grand. Apprendre est le facteur clé de notre croissance personnelle. Pourquoi certaines personnes progressent-elles, tandis que d’autres piétinent et reproduisent toujours les mêmes erreurs ? Je crois que nous avons tous besoin de cultiver la docibilitas.

ÉCOUTERLEMAGISTÈRERÉCENTDESPAPESPOURCOMPRENDREDEMANIÈRENOUVELLELAMISSION

Depuis le concile Vatican II, grâce aux papes successifs, l’Église nous redonne le sens complet de la mission. Je vous propose de parcourir de façon très rapide le magistère récent, en nous arrêtant sur quelques mots pour caractériser l’apport de chaque pape concernant les enjeux actuels de l’évangélisation. Même si l’exercice est bien sûr un peu caricatural, cela nous dessine un tableau d’ensemble.

Paul VI, dans son exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi, nous rappelle que « la tâche d’évangéliser tous les hommes constitue la mission essentielle de l’Église. […] Évangéliser est la grâce et la vocation propre de l’Église, son identité la plus profonde. Elle existe pour évangéliser5. » Paul VI réaffirme avec force combien la mission est essentielle à l’Église. Il le fait dans un contexte ecclésial marqué par une théologie de l’enfouissement. Dans une parole prophétique, le pape nous rappelle que l’Église « existe pour évangéliser ». Cela signifie qu’elle n’a pas son but en elle-même, mais à l’extérieur. Elle est sans cesse tournée vers ceux qui sont dehors et qui ne connaissent pas le visage du Christ.

Pour caractériser Jean-Paul II, retenons l’expression « nouvelle évangélisation ». Prononcée pour la première fois en 19796 au cours de son premier voyage apostolique en Pologne à Nowa Huta, explicitée en 1983 dans un discours au Conseil épiscopal latino-américain (Celam), cette expression reviendra à de multiples reprises dans la bouche de ce grand pape : « La tâche pastorale prioritaire de la nouvelle évangélisation incombe à tout le peuple de Dieu, et demande une nouvelle ardeur, de nouvelles méthodes et un nouveau langage pour l’annonce et le témoignage évangéliques7. »

Pour bien comprendre, rappelons que pour l’Église, du point de vue de la mission, le monde se sépare en deux : les pays sous le régime de la mission ad gentes, qui sont les pays de première évangélisation, où l’Église n’a pas encore atteint sa pleine maturité (aujourd’hui l’Asie et l’Afrique), et les pays de tradition chrétienne, dans lesquelles l’Église possède sa pleine stature, et qui sont le lieu de l’activité pastorale ordinaire. Jean-Paul II interpelle ces derniers (et en particulier l’Europe) en les invitant à vivre une « nouvelle évangélisation », nouvelle dans son ardeur, ses méthodes et son langage.

Benoît XVI, quant à lui, est le premier à nous avoir parlé avec autant d’insistance de la foi chrétienne comme relation personnelle. La foi est d’abord une rencontre avec Jésus : « À l’origine du fait d’être chrétien il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive8. » « Votre grande tâche dans l’évangélisation est donc de proposer une relation personnelle avec le Christ comme clef de réalisation complète9. » Voilà une pierre très importante apportée dans la vision complète de cette nouvelle évangélisation.

Enfin le pape François va, lui aussi, apporter une expression qui marquera l’Église : celle du « disciple-missionnaire ». « Tout chrétien est missionnaire dans la mesure où il a rencontré l’amour de Dieu en Jésus Christ ; nous ne disons plus que nous sommes “disciples” et “missionnaires” mais toujours que nous sommes “disciples-missionnaires”10. » Pourquoi le pape ajoute-t-il le mot « missionnaire » à celui de « disciple » que Jésus avait employé ? Pour bien nous rappeler que celui qui a fait l’expérience bouleversante de l’amour du Christ pour lui ne peut se taire et devient spontanément missionnaire. La mission est le fruit ordinaire de la rencontre du Christ.

À chacune de ces étapes, on pourrait faire correspondre une invitation, un défi que nous adresserait chaque pape. Pour Paul VI, il s’agit de retrouver notre ardeur missionnaire, d’oser annoncer le Christ de façon kérygmatique dans un monde sécularisé. La parole de Jean-Paul II sur la « nouvelle évangélisation » est une invitation aux Églises d’Occident à se réveiller et à considérer la nécessité de la mission, y compris au sein de pays de vieille tradition chrétienne. Benoît XVI nous rappelle que tout part d’une expérience, d’une rencontre personnelle avec Jésus Christ. Il nous invite à revenir à ce fondement de la foi. C’est cela qu’il faut proposer en priorité. Enfin, le pape François nous invite à repenser notre pastorale en termes de processus pour engendrer des « disciples-missionnaires ».

Pape

Parole

Invitation

Paul VI

L’Église existe pour évangéliser.

Oser annoncer le kérygme aujourd’hui.

Jean-Paul II

Nouvelle évangélisation, nouvelle dans son ardeur, dans ses méthodes, dans son langage.

Inventer et travailler à la réévangélisation du monde moderne.

Benoît XVI

Relation personnelle avec Jésus.

Proposer la rencontre personnelle avec Jésus.

François

Disciples-missionnaires.

Des processus pour engendrer des disciples-missionnaires.

REPENSERNOTREPASTORALEPAROISSIALE

Retrouver la finalité de la paroisse

Dans Evangelii Gaudium, le pape François déplore que « l’appel à la révision et au renouveau des paroisses n’[ait] pas encore donné de fruits suffisants » (EG 28). Parfois, nos paroisses se perdent dans la multiplicité des activités qu’elles portent. Les parcours, groupes, activités diverses et nombreuses finissent par nous faire perdre de vue l’essentiel. Pourquoi la paroisse existe-t-elle ? Quel est son but ? Quelle est la finalité qui englobe toutes les autres ?

Le but d’une paroisse est de faire des disciples-missionnaires. La paroisse est l’outil principal de l’Église catholique pour répondre au commandement de Jésus : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples : en les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, en en leur apprenant à observer tout ce que je vous ai commandé » (Mt 28, 19-20).

Dans ce verset, l’impératif « Allez, faites des disciples » nous montre l’unique but : faire des disciples. Le mot « nations », qui désigne les non-Juifs de l’époque, nous rappelle que nous sommes appelés à aller chercher ceux qui sont le plus loin, les « périphéries » pour reprendre le mot du pape François. Les deux participes présents désignent les moyens permettant d’accomplir ce but : « en les baptisant », qui désigne le baptême mais dans lequel on peut inclure toute la dynamique sacramentelle ; « en leur apprenant » qui inclut toutes les actions de catéchèse et d’enseignement de la foi. Ces deux éléments sont des moyens alors qu’ils deviennent souvent les finalités de nos actions pastorales. La paroisse devient alors le lieu où l’on donne les sacrements et l’enseignement de la foi. On oublie alors qu’elle est là pour « faire des disciples », ce qui sous-entend une transformation plus vaste, plus large et plus profonde de la personne, qui fait qu’elle devient adulte dans la foi.

Construire la paroisse de l’extérieur vers l’intérieur

Pour construire une dynamique missionnaire sur une paroisse, on pourrait penser que le feu qui habite les personnes les plus ferventes, et qui sont symboliquement au centre du dispositif paroissial, se propagera naturellement, en cercles concentriques du centre vers les périphéries.

Dans la réalité, les choses ne se passent pas ainsi. Il est nécessaire de « sortir », nous dit le pape François, et de partir des « périphéries ». Il s’agit donc d’accompagner les paroissiens les plus fervents pour qu’ils aillent à la rencontre de ceux qui sont le plus loin de l’Église. Puis, en se faisant proche de ces personnes, cheminer progressivement avec elles et les aider à grandir dans la connaissance de Jésus, en construisant des marches qui leur conviennent (ni trop rapprochées, ni trop hautes) jusqu’à ce qu’elles deviennent disciples-missionnaires à leur tour. C’est l’objet du chapitre suivant, consacré au processus pastoral, que d’expliciter cela.

1. Attribué à saint Augustin.

2. Cette formation, qui s’appelait à l’époque « Formation au leadership », a été le prototype de ce qui est devenu le parcours « Pasteurs selon mon cœur », suivi aujourd’hui par plus de 1 000 prêtres en France.

3. Ratio Fundamentalis Institutionis Sacerdotalis (Le Don de la vocation presbytérale), 2016 [RF]. Texte de référence pour la formation des prêtres pour l’Église catholique.

4. Mgr Jorge Carlos PATRÓN WONG, commentaire sur la RF, Lourdes, 4 novembre 2017. Texte en annexes de ce livre.

5. PAUL VI, Evangelii Nuntiandi, n° 14 [EN].

6. Discours devant les ouvriers de Nowa Huta, Pologne, 9 juin 1979 : « Une nouvelle évangélisation est commencée, comme s’il s’agissait d’une deuxième annonce, bien qu’en réalité ce soit toujours la même. »

7. JEAN-PAUL II, Pastores dabo vobis,n° 18.

8. BENOÎT XVI, Deus Caritas est (Lettre encyclique « Dieu est amour »), n° 1, 25 décembre 2005.

9. BENOÎT XVI, Discours du pape Benoît XVI aux évêques de la conférence épiscopale philippine en visite ad limina apostolorum, 18 février 2011.

10. PAPEFRANÇOIS, Evangelii Gaudium, n° 120 [EG].

CHAPITRE 2

Un processus pour engendrer des disciples-missionnaires

Père Lionel Dalle

EST-ILLÉGITIMEDEBÂTIRUNPROCESSUSPASTORAL ?

Un mot nouveau pour désigner une réalité ancienne

Dans la foi chrétienne, nous ne sommes pas habitués à utiliser le mot « processus ». Rien d’étonnant donc si ce terme provoque en nous un certain malaise. Comment le mot « processus », qui évoque l’industrie, le systématisme, quelque chose de mécanique, peut-il être utilisé dans le domaine pastoral ? Comment peut-il être pertinent pour désigner des réalités humaines et spirituelles qui sont de l’ordre de l’inattendu, de la grâce, de la liberté humaine, du particulier de chaque itinéraire ? L’idée même de processus n’est-elle pas étrangère à la pastorale ?

Si nous usons de ce terme ici, c’est que le pape François l’utilise à 25 reprises dans Evangelii Gaudium. Certes, le mot est nouveau, mais la réalité qu’il désigne ne l’est pas. Comprenons tout d’abord qu’il est utilisé en un sens analogique. Il n’a pas le sens ici de processus industriel, mais désigne un processus organique, humain. Au travers de ce mot, le pape François nous rappelle une vérité très fondamentale : le vivant se développe progressivement, par étapes successives. La vie humaine n’échappe pas à cette loi. Nous grandissons par étapes. Ce qui est vrai de notre vie biologique l’est aussi de notre croissance spirituelle : elle se produit au travers d’étapes.

Cette idée est très présente dans l’Écriture. Par exemple lorsque Jésus utilise l’image des étapes de la croissance du blé (herbe, puis épi, puis blé plein l’épi) pour désigner la croissance du règne de Dieu (Mc 4, 26-28). Les quarante années passées dans le désert par les Hébreux avant d’entrer en Terre promise sont également un processus de purification. Tout comme les trois années de formation que les douze apôtres passent auprès de Jésus avant d’être envoyés évangéliser le monde…

Dans l’Église, il existe d’innombrables processus. En voici quelques-uns : le catéchuménat, qui décrit les étapes que franchit un catéchumène jusqu’au baptême ; les sept « demeures » de sainte Thérèse d’Avila, qui désignent le cheminement spirituel des débuts dans l’oraison jusqu’à l’union transformante ; les étapes d’engagement dans une communauté religieuse, qui conduisent le novice à prononcer des vœux définitifs ; les quatre semaines des exercices spirituels de saint Ignace, qui permettent au retraitant de se vaincre lui-même et d’ordonner sa vie entièrement à Dieu, etc.

C’est parce que nous sommes des êtres incarnés, des êtres reliés au vivant et à la nature, que nous sommes des êtres de processus. Et la grâce se donne à nous selon notre nature. « Processus pastoral » désigne donc l’idée de cheminement, d’une pédagogie pastorale, d’un accompagnement qui permet à une personne de vivre une transformation intérieure et de passer d’une situation initiale à un état plus avancé dans la foi. Derrière cela, on retrouve l’idée du pape François selon laquelle « le temps est supérieur à l’espace ». On a tout intérêt, dans le domaine pastoral, à suivre quelques personnes dans le temps en mettant en place des processus, plutôt qu’à tenter vainement de couvrir l’ensemble d’un espace sans accompagnner les personnes.

Deux préalables fondamentaux à ne jamais oublier

Si la notion de processus pastoral est intéressante, il est primordial de bien la situer. Elle est en effet une réalité seconde et non première. Elle est au service de la grâce de Dieu qui est toujours première, au service de la charité qui est le fondement de tout.

Le primat de la grâce

La théologie catholique nous rappelle sans cesse cette vérité fondamentale de la foi : la grâce de Dieu est première. Tout ce que nous pouvons faire par nos propres forces est nécessaire, mais second. Dieu veut que nous coopérions à la grâce en investissant toutes nos forces au service du royaume des Cieux, sans jamais perdre de vue que c’est lui qui mène les choses. Une parole de saint Ignace résume bien cette tension : « Agis comme si tout dépendait de toi, en sachant qu’en réalité tout dépend de Dieu. » Il s’agit donc de mettre en œuvre tout ce qui nous semble utile et nécessaire sans jamais mettre notre confiance dans ces œuvres, mais uniquement en Dieu. Souvent, nous faisons l’un au détriment de l’autre : par exemple, je mets ma confiance dans les œuvres que je fais ; ou alors je me concentre sur la prière au détriment des actions légitimes que je dois mettre en œuvre. La question n’est pas de choisir l’un (au détriment de l’autre), mais d’intensifier les deux.

Ainsi, tous les efforts que nous ferons en déployant un processus pastoral le plus pertinent possible sont intéressants, à condition d’avoir toujours dans le cœur que tout cela est vain sans la grâce de Dieu et que c’est lui qui fait grandir le Royaume. « Moi j’ai planté, Apollos a arrosé, mais c’est Dieu qui donne la croissance » (1 Co 3, 8).

La charité