Charentaises à vendre - Max Angely - E-Book

Charentaises à vendre E-Book

Max Angely

0,0

Beschreibung

À 80 ans, Zélia n'est certainement pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Elle décide librement de s'installer dans une maison de retraite afin de se donner le temps nécessaire pour atteindre son but. Au fil des jours, Zélia va provoquer des situations de plus en plus audacieuses, avec des personnages hauts en couleur, tout en faisant face à ses propres doutes et à leur obscurité qui peut parfois s'inviter dans les moments les plus inattendus. Entre les souvenirs du passé et une vie présente qui prend des tournants surprenants, la "mamie qui envoie du lourd" est un tourbillon d'action, de rires et d'émotions, où l'on apprend qu'il n'est jamais trop tard pour savourer pleinement sa vie et que l'insolence n'a pas de limite d'âge. Un roman frais, conjuguant à merveille le vintage et le moderne, où se fusionne l'intrigue et la dérision, les éclats de rire et les pleurs. Il est fascinant de voir comment, même à 80 ans, on peut encore défier les conventions, le tout agrémenté d'une bonne dose d'humour et d'une vitalité inattendue pour une personne de son âge.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 302

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Pour ma grand-mère, Zélia, que je n’ai jamais connue.

Sommaire

Lundi 1er septembre 2014

Lundi 8 septembre 2014

Lundi 15 septembre 2014

CAS n°1 : La mort naturelle

Lundi, 22 septembre 2014

Lundi 29 septembre 2014

Cas n° 2 : La mort par assassinat

Lundi 6 octobre 2014

Mardi 7 octobre 2014

Lundi 13 octobre 2014

Lundi 20 octobre 2014

Cas n°3 : La mort par longue maladie

Lundi 27 octobre 2014

Lundi 3 novembre 2014

Lundi 10 novembre 2014

Lundi 17 novembre 2014

Mardi 18 novembre 2014

Lundi 24 novembre 2014

Cas n° 4 : La mort par suicide

Lundi 1er décembre 2014

Lundi 8 décembre 2014

Lundi 15 décembre 2014

1 ʳᵉ partie

2 ᵉ partie

3 ᵉ partie

Lundi 22 décembre 2014

Lundi 29 décembre 2014

Lundi 5 janvier 2015

Lundi 12 janvier 2015

Lundi 19 janvier 2015

Cas n°5 : La mort par euthanasie

Lundi, 26 janvier 2015

Cas n° 6 : Mort… de rire ?

Lundi 2 février 2015

Lundi 9 février 2015

Cas n° 7 : La mort par accident

Lundi, 16 février 2015

Lundi, 23 février 2015

Lundi, 2 mars 2015

Lundi 9 mars 2015

Lundi, 16 mars 2015

Lundi, 23 mars 2015

Mardi 24 mars 2015

. Mercredi 25 mars 2015

Vendredi, 27 mars 2015

Lundi 30 mars 2015

Lundi 6 avril 2015

Lundi 1er septembre 2014

Enchantée. Moi, c’est Zélia, j’ai 80 ans et je ne suis pas encore morte. Mais ça va changer. Je suis en très bonne santé, un moral d’acier, une bonne vue, même pas sourde. Et je compte bien rester ainsi tant que mon but n’est pas atteint. Je commence aujourd’hui ce blog papier. Si le temps qu’il me reste dans cette vie me le permet, je le digitaliserai au format .doc pour les amateurs de liseuses. Je préfère écrire, sentir le papier glisser sous ma main : ce contact avec mon épiderme me ramène à la réalité.

Ce n’est pas vraiment un journal intime : plutôt une ébauche d’un possible plan de sauvetage.

J’ai emménagé aujourd’hui à la maison de retraite « les Bleuets », dans le département de l’Eure. Ma chambre, orientée plein sud, offre une vue imprenable sur les chênes d’un immense jardin fleuri où des moineaux piaillent en réponse aux rayons du soleil. Une brise légère et parfumée a remplacé les effluves corporels laissés par mon prédécesseur : Yves. Sous le lit, un vieux chausson troué au niveau du gros orteil a été oublié. Yves va avoir mal au pied gauche dans l’au-delà, surtout si les braises sont rouges. Son prénom n’a pas encore été effacé de l’ardoise à l’entrée de ma chambre.

Bientôt, ce sera mon prénom qu’on effacera de cette ardoise. Mieux que ça : je l’effacerai moi-même avant de rendre l’âme et j’y dessinerai un truc obscène. Vous pensez que j’ai des idées suicidaires ?

Vous n’y êtes pas du tout ! Quoique… c’est une solution rapide et efficace. Mais il faut d’abord que j’y réfléchisse.

Un de ces volatiles s’est posé tout à l’heure sur le rebord de ma fenêtre et a commencé à me raconter sa vie en chantant. Vu que c’est désormais chez moi ici, je lui ai balancé la vieille charentaise molletonnée de feu Yves d’un geste vif. Il s’est enfui en me gratifiant d’une plume qui a virevolté pour venir terminer sa danse joyeuse dans la paume de ma main tendue. Sympathique cure-dentier finalement : merci, petit oiseau !

J’ai rarement pu décider par moi-même des grandes lignes de ma vie, ou alors je n’ai pas fait les bons choix. Mais ça va changer. Personne ne me dira comment quitter la scène, car désormais, c’est moi qui la dirige.

Maintenant que ces menues présentations sont faites, je vais prendre le temps de poser mes valises, d’apprendre les us et coutumes locales afin de gérer mon nouveau territoire.

À lundi prochain.

Lundi 8 septembre 2014

La chambre 18 m’est désormais officiellement attribuée : Zélia. Comme ils avaient oublié de mettre l’accent sur le « e », j’ai effacé l’ardoise jusqu’à ce qu’ils comprennent. Ils ont mis du temps quand même… 4 jours ! À chaque oubli, j’ajoutais, en douce, de gros accents à tous les « e » des prénoms de mes voisins de couloir, avec la craie subtilisée dans la poche de Fabienne, l’aide-soignante. Un point pour moi. Chaque « e » s’est ainsi transformé en « é ».

À la suite de cette gymnastique littéraire, je ne me suis pas faite que des amis :

Martine n’a pas apprécié. En revanche, Blaise a trouvé le résultat original et a même ajouté sa touche personnelle en effaçant le « L » de son prénom.

— Ça me rappelle des souvenirs ! a-t-il dit dans un grand sourire jaunâtre entartré.

Du coup, je lui ai prêté mon unique cure-dentier : il en a davantage besoin que moi, apparemment… Et puis, de toute façon, il y a encore beaucoup de moineaux dans le jardin des Bleuets ; quant aux charentaises inutiles, ce n’est pas ce qui manque ici.

J’ai cependant eu pitié de transformer Dominique en « Dominiqué » eu égard à son équipement en fauteuil roulant : l’ardoise nominative est trop haute pour elle. J’ai épargné également Renaud qui est dialysé : le jeu de mot aurait été malvenu dans ces circonstances.

Quant à Étienne, (ne reconnaissant pas son nouveau prénom sur son ardoise), il a arpenté le couloir tout un après-midi en répétant inlassablement devant chaque porte :

— Eh bé non… C’est pas là non plus, zut.

Il parait qu’il a besoin d’exercice, Étienne, pour éviter les escarres.

Ce que je n’avais pas prévu, c’est que Martine allait porter plainte auprès du directeur de l’établissement, menaçant de faire une grève de la faim si le ou la coupable ne se dénonçait pas rapidement. Monsieur le directeur a choisi le moment du repas pour venir nous faire un laïus sur le respect de la vie en communauté, sur le fait que nous étions des adultes responsables, qu’il était extrêmement déçu par ce genre de comportements dignes d’une cour de récréation de maternelle et blablabla… Comme personne n’a répondu, notre dessert fut remis en cause : Indignation générale traduite par un Ooohhh decrescendo de déception collective, dont aurait été fier un chef de chœur exigeant.

À la fin de cette note musicale explicite, Blaise fit quelques vocalises accompagnatrices. Je cite :

— Pour une fois qu’il se passe quelque chose de marrant dans cette baraque de vieux croulants, elle va pas nous faire chier, LA Martine ! (Quel poète !)

Tout le monde a applaudi. Même Étienne qui n’avait rien compris. Martine s’est mise à pleurer et nous a montré ses fesses en disant qu’elle avait reçu des centaines de coups de martinet dans son enfance et qu’elle en avait encore les marques. Nous, on n’y a vu que des vergetures, mais on n’a pas osé la contredire. Étienne était tellement ému de voir les fesses charnues de Martine qu’il s’est étouffé avec son bout de pain. On a dû lui tapoter le dos pour qu’il le recrache : mission accomplie directement dans le verre de Renaud. Monsieur le directeur, d’un air gêné, s’est empressé de calmer Martine et lui a chuchoté de remonter sa culotte.

— Pas de dessert ce midi, mes gens ! a décrété monsieur le directeur en colère, et déjà moins gêné d’un seul coup.

Ensuite, il est reparti avec Martine, toujours en pleurs. Presque tout le monde fut déçu de l’ajournement précipité du menu du jour. Il faut dire qu’ici, les habitudes sont bien ancrées. Chaque déviance inopinée est assimilable à un tremblement de terre à échelle 12 sur le planning des Bleuets.

Sur les 28 résidents, seuls 4 restèrent à table. Blaise, Renaud, Étienne et moi.

— Ils sont tous partis chercher le dessert ? demanda Étienne.

— Non Étienne, pas de dessert aujourd’hui ! répondit Blaise.

— On n’a pas de dessert parce que Martine a montré ses fesses ?

— Oui, si tu veux, soupira Blaise pour clore le sujet.

— Ah bon… Faut s’inscrire sur quel planning pour choisir entre dessert ou les fesses de Martine ? C’est nouveau ? On a le choix du postérieur ou c’est que Martine qui montre ses…

— Étienne ! Ça suffit ! aboya Fabienne qui venait d’entrer dans le réfectoire. Allez donc dans la salle télé pour regarder votre nouvel épisode des « Étincelles foudroyantes de l’amour ! »

— Ah oui, c’est l’heure, dit Étienne en se levant avec une soudaine souplesse. J’espère que Dylan aura réussi à se faire Kelly avant que Bryan ne rentre de son travail parce que la dernière fois, c’était moins une avec Kimberley qui revenait du brunch de chez Jennifer alors que…

Je voulais vous donner une petite idée de l’ambiance des Bleuets. Il n’y a rien de tel qu’un petit conflit anodin dans un groupe de personnes pour savoir à qui on a affaire.

J’ai oublié de vous préciser que je ne suis pas ici par plaisir. Le parcours de ma vie m’y a contrainte. C’est d’ailleurs un des seuls points communs que j’ai avec la plupart des pensionnaires de la maison de retraite des Bleuets. Du moins pour ceux qui sont à quasi 100% de leurs capacités intellectuelles et physiques, comme Blaise par exemple.

Beaucoup de résidents se sont résignés en s’appropriant les habitudes locales comme une nouvelle raison de vivre. Plus rien ni personne ne les attendant ailleurs, ils se confortent dans cette nouvelle demeure où ils sont logés, nourris, blanchis, chauffés et dirigés. Les habitudes sont rassurantes et les éloignent ainsi d’un monde qui leur échappe peu à peu. Ils attendent le dernier train comme une mauvaise pochette surprise.

Je n’aime pas les surprises, ni les cadeaux. Il y a souvent une contrepartie à un cadeau, ce n’est jamais gratuit : un retour est toujours attendu, de manière implicite, quoiqu’on dise.

La liberté. Le choix. Je veux être libre de choisir mon dernier train, sans dépendre de qui que ce soit. Mais avant, je dois étudier les différents voyages possibles, je dois trouver lequel me fera oublier que ma vie n’a été que soumission, flanquée derrière mon sourire de gentille bonne femme.

Martine m’a donné une idée aujourd’hui : et si, avant de partir en fumée dans l’indifférence totale, je privais de dessert le principal coupable de ma déchéance ? J’ai l’avantage de connaître le responsable : un régime draconien lui siéra si bien … À lundi prochain.

Lundi 15 septembre 2014

Daniel, chambre 13, est mort dans son lit mardi. Une « belle mort », comme on dit avec envie quand on sait que son tour approche : dans son sommeil. La veille, il avait promis à Lucette une revanche dont elle se souviendrait au scrabble (Lucette avait gagné en ajoutant juste un W entre 2 E alors que cela faisait presque 2 heures que la partie avait débuté). Daniel avait pesté en disant que gagner avec juste une lettre, ce n’était pas équitable (sur quoi Lucette avait répliqué en adaptant la célèbre réplique de la publicité du Loto : « C’est l’jeu mon pauv’ Daniel ! ») Demain, elle verrait ce qu’elle verrait la Lucette ! Parole de Daniel.

Ce fut la première et dernière fois qu’il ne tint pas sa promesse au scrabble avec Lucette. Depuis plus de 4 ans, la table du fond leur était réservée tous les jours de 15 h à 17 h, et malgré son côté mauvais perdant, jamais Daniel n’aurait évincé ces rendez-vous culturels.

La table du fond resta vide et le regard de Lucette aussi en cette journée de mercredi. Personne ne toucha au scrabble, certains par respect, d’autres par superstition.

CAS n°1 : La mort naturelle.

Elle plane partout, tous les jours, n’importe où, à tout âge.

Elle peut être :

Soudaine : arrêt cardiaque, rupture d’anévrisme… Comme une coupure d’électricité imprévue sur une machine à laver : le tambour s’arrête de tourner, laissant le linge noyé dans son eau sale, avec le hublot bloqué par la sécurité.

Silencieuse

 : pendant le sommeil, comme Daniel ; on s’endort avec des projets de revanche sans se douter que la partie est bel et bien terminée.

De vieillesse

:

elle empiète notre territoire sournoisement, en douceur.

D’abord imperceptible, elle nous parle d’une toute petite voix, mais nous l’occultons inconsciemment ; puis, une fois qu’elle est devenue notre amie imaginaire, fatigués par les mouvements et les sons qui nous entourent, nous la désirons patiemment, tel un soulagement.

Avantages : aucune préparation psychologique, donc aucune appréhension dudit candidat potentiel. La souffrance est souvent moindre, voire inexistante. Dans les cas où elle est présente, l’absence d’information préalable permet au futur condamné de mieux la subir. Pas le temps de tergiverser sur la conduite à tenir auprès des proches, donc des soucis en moins.

Inconvénient : si l’on a des affaires à régler avant de partir, c’est trop tard. Bien sûr, je ne m’en rendrais plus compte une fois le courant coupé… C’est pour cela que je dois garder les yeux ouverts, pas comme Daniel.

À lundi prochain.

Lundi, 22 septembre 2014

Mercredi, j’ai surpris Monsieur le directeur avec Fabienne dans une position plutôt… gênante pour eux, quand ils verront la vidéo que j’ai réussie à prendre avec le téléphone portable de Blaise. C’est son fils qui le lui a donné. Blaise me l’avait prêté pour que je puisse le photographier pendant qu’il urinait dans la fontaine du jardin alors que les autres regardaient « Amour, Gloire et Yaourt ». Blaise voulait envoyer cette photo à son fils pour lui montrer qu’il s’éclatait aux Bleuets. J’avais oublié de le lui rendre et c’est justement ce que je m’apprêtais à faire lorsqu’en passant devant le bureau du directeur, je fus stoppée dans mon élan par des bruits suspects provenant de la porte. J’ai d’abord cru que quelqu’un essayait de sortir du bureau sans y parvenir. Mais la poignée ne bougeant pas, ma curiosité a pris le dessus.

Le bureau de Fabienne est juste à côté de celui du directeur, ce qui est bien pratique pour commu-niquer, si vous voyez ce que je veux dire. Surtout qu’à l’intérieur, une porte permet un accès direct au bureau du directeur, évitant ainsi d’avoir à repasser par le couloir. Fabienne, censée être en service, n’avait pas fermé son bureau. J’y suis donc entrée facilement. La seconde porte (celle qui est bien pratique pour communiquer) était entr'ouverte. Les bruitages continuaient et j’en ai perçu d’autres de natures différentes. Des gémissements, parfois à l’unisson, parfois se donnant la réplique. Regardant par la porte entr’ouverte, j’aperçus Monsieur le directeur et Fabienne en plein essorage contre la porte. Ils prirent ensuite la position de la planche à repasser sur le bureau, faisant valser sur le sol les dossiers médicaux des résidents.

Voulant rester discrète, j’ai passé la main dans l’ouverture de la porte, téléphone en mode vidéo, caméra dirigée vers le bureau branlant. Leurs mains jointes contre le bord du bureau exhibaient leurs alliances mutuelles… mais pas communes. Je suis sortie aussi discrètement que possible avant la fin, profitant du silence rompu par les amants déchaînés.

Une fois dans ma chambre, j’ai visionné mon premier court-métrage.

Conclusion : pourquoi payer une chaîne câblée spécifique alors qu’il y a tout ce qu’il faut aux Bleuets, à portée de couloir ?

Le plus triste dans l’histoire, c’est que j’ai dû mentir à Blaise en lui disant que j’avais perdu son téléphone. Pour l’instant, je n’ai aucun moyen de copier cette vidéo compromettante et je ne crois pas que ce soit une bonne idée de mettre Blaise dans la confidence : j’ai un doute sur sa capacité à garder l’information pour lui. En même temps, je le comprends : il n’en verrait pas l’utilité. Alors que moi, la vie m’a appris que pour obtenir quelque chose, compter sur la gentillesse d’autrui n’est pas toujours la meilleure solution.

°°°

Juillet 1942

J’ai fugué de chez mes parents à l’âge de 8 ans. Mon père me battait à coup de ceinture et ma mère était alcoolique. Elle ne m’aimait pas car j’étais un accident de parcours : un soir, mon père s’était endormi juste après l’acte conjugal obligatoire et ma mère n’a pas eu la force de repousser son quintal à temps. Voilà l’histoire romantique du jour de ma conception. À la suite de la déblatération de ce récit à qui voulait l’entendre, le surnom de mon père devint « Le Quintal ». Mon père était fier d’avoir un tel surnom, tapotant des deux mains son bas-ventre à son évocation.

Mes concepteurs tenaient un bar en centre-ville, ouvert jusque très tard dans la nuit. J’ai deviné assez tôt qu’ils ne commerçaient pas que l’alcool ou le jeu : la contrebande en tout genre complétait le tout. Chaque proposition – qu’elle vienne d’un vagabond ou d’un homme d’affaires – était étudiée et négociée scrupuleusement. Dans ces moments-là, l’alcool et les chuchotements coulaient conjointement et cela se terminait toujours par une poignée de main vigoureuse avec regards entendus.

Il y avait une pièce à l’arrière du comptoir dans laquelle mon père recevait aussi parfois des hommes en uniforme allemand, mais je n’ai jamais su quel genre de trafic s’y déroulait. Nous étions en 1942 et mes parents ne manquaient de rien.

Ma mère essayait parfois de dissuader mon père des magouilles qu’il avait l’intention d’entreprendre, mais elle était très vite remise à sa place et si les grossièretés de mon père n’y suffisaient pas, les coups pleuvaient. Donc elle buvait, pour trouver la force de penser à autre chose. Un soir, un homme avec un chapeau est entré dans le bar, a attrapé mon père par derrière et l’a menacé avec un couteau de boucher sous la gorge en lui disant qu’il avait une semaine pour rembourser tout l’argent qu’il devait à un certain Bob. Puis il est reparti tranquillement, les mains dans les poches de son imperméable sombre comme la nuit. Le soir même, mon père a fait venir ses acolytes, car il voulait mettre en place un réseau de prostitution nocturne dans l’arrièreboutique afin de rembourser Bob. Ses « amis » lui ont fait comprendre qu’en une semaine, ils n’auraient pas le temps de trouver des filles sans macs qui accepteraient des extras. C’est là que mon père a dit :

— Mais qui vous a demandé de trouver des filles, bordel !

En nous désignant du menton, ma mère et moi. Ma mère était encore ivre, pas moi.

J’ai attendu le milieu de la nuit et je suis partie ; en chemin, j’ai rencontré des hommes près d’un poste de police. Il faisait tellement sombre malgré l’éclairage des lampadaires que je n’ai pas reconnu le type d’uniforme. Je leur ai donné des papiers que mon père cachait dans un tiroir fermé à clé (clé qu’il laissait toujours près de son lit), en leur disant qu’il se passait des choses bizarres à cette adresse. Ils ont regardé les papiers, ont paru très surpris et m’ont demandé qui j’étais et où j’avais eu ces documents. Malgré leur accent, j’ai compris leurs questions et je leur ai répondu que j’habitais près d’ici, que j’avais entendu des bruits étranges près du bar et que ces papiers étaient par terre devant l’entrée du bar. Ensuite, je leur ai souhaité une bonne nuit et je suis partie. J’espérais que ces hommes en feraient bon usage.

°°°

Le samedi, les plus « chanceux » sont sur leur 31. C’est le jour des visites espérées. La douche est prise sans rechigner, les cheveux argentés mis en plis, les dentiers alignés, aucune chemise ne sort du pantalon chez les hommes et les femmes se sont parfumées. Fabienne a fleuri les tables de la salle de réception, une symphonie légère et joyeuse de Brahms est programmée en boucle. Les visités attendent les visiteurs. Tic-tac. Tic-tac. Tictac.

« L’horloge tourne, les minutes sont des rides. »

Ce sont souvent les mêmes visiteurs qui arrivent les premiers chaque semaine, sous les yeux inquiets des éventuels visités qui attendent leur tour.

Certains sont déçus, car personne n’est finalement venu. Ils jurent Dieu de Dieu, de ne pas se doucher le samedi suivant.

Ceux qui ne se sont pas douchés pour rien en profitent pour se plaindre auprès de leurs visiteurs afin qu’ils repartent avec un sentiment de culpabilité prononcé. C’est un jeu où les règles sont hypocrites. Chacun veut le bien de l’autre : la famille veut les meilleures conditions pour leur aïeul et le pépé est ravi de voir sa descendance s’épanouir. Pourtant, lorsque c’est nécessaire, chacune des parties se gardera bien de parler des choses essentielles, comme l’accompagnement vers la fin d’une vie, la peur que peut ressentir celui ou celle pour qui la fin se rapproche inexorablement ; la plupart du temps, les vrais mots, les émotions sont partagées en compagnie d’inconnus lors de la cérémonie finale. C’est à ce moment précis que la vie nous semble injuste, comme une soudaine révélation. Ce qui n’est pas juste, c’est de ne pas en parler, de ne pas crever l’abcès et de laisser le finaliste perdant gérer sa peur.

Mais comment dire ces choses-là ? Nous devrions apprendre. Comment trouver les mots adéquats ? Il faut penser avant tout à l’autre, pas à soi. Mais notre propre peur de mal vieillir nous submerge et prend le dessus sur l’altruisme.

Nous oublions tous quelque chose d’important pendant cette période de placement en maison de retraite : nous pourrions vivre encore tellement d’évènements intéressants ! Combien d’enfants ne voulant pas aller à l’école ou en centre aéré, en gardent finalement un excellent souvenir ? Bon d’accord, peu de personnes âgées auront l’opportunité d’évoquer leurs souvenirs de maison de retraite*.

Moi, j’ai de la chance : je n’ai pas de visite. Et je m’en porte très bien. Et si cela devenait contagieux de se porter très bien quand on n’a pas de visite ? Je vais m’en occuper, je vais organiser une réunion secrète de contestation : je vais changer les règles et les inverser. Les Visités vont devenir des Visiteurs… Je commence à m’amuser ici finalement.

À lundi prochain.

*(ndlr : à moins d’écrire un livre… ;-)

Lundi 29 septembre 2014

Cela fait déjà presque un mois que je suis arrivée et je n’ai pas beaucoup avancé sur mon projet initial, qui est d’étudier les différentes possibilités de mon grand départ dans l’au-delà. En fait, je n’en ai pas beaucoup le temps. J’observe longuement, je participe aux activités proposées, même celles qui ne me plaisent pas au premier abord.

Ce nouvel emploi du temps m’a permis de faire plus ample connaissance avec les résidents :

Jacques et Étienne, avec leurs feuilletons télévisés à l’eau de rose

Isabelle, qui passe son temps à faire des prévisions sur la météo (elle connaît tous les dictons à la con qui s’imposent ; j’avoue, certains s’avèrent justes. Quand d’autres sont faux, Isabelle a toujours un contre-dicton à proposer et on repart avec matière à réfléchir pour la journée, en scrutant les signes en compagnie des vieux chênes du jardin).

Denis, qui vérifie sa montre dès que les repas ou ses soins sont en retard : il tient un planning secret (à l’arrière de sa page de mots fléchés), et le moment venu, il fera remonter à la direction tout ce qui ne va pas dans- cette-foutue-baraque.

Félix, qui est toujours de bonne humeur ; il devient sourd, mais il a toujours le sourire, même quand il n’a pas compris.

Martine, dont vous connaissez maintenant les fesses martyrisées. En fait, elle souhaite simplement qu’on la laisse tranquille. Elle ne voulait pas venir ici, mais n’a nulle part où aller. Elle a déjà fugué, mais à chaque fois est revenue avant la tombée de la nuit. Elle passe son temps dans sa chambre, seule (sauf pour les séries télé). Comme je suis une âme charitable, je lui ai glissé un mot d’excuse sous sa porte pour l’autre jour. Je n’allais pas laisser un simple accent nous fâcher. Et le lendemain midi, elle m’a donné son dessert au restaurant collectif sans me lancer un seul regard. J’ai de la peine pour elle.

Puis Blaise, Renaud, Dominique, etc. Le contact n’est pas facile avec tous, comme partout. Je ressens chez eux une profonde réticence à modifier leurs habitudes. Chacun reste avec sa rancœur, son histoire, ses blessures.

Beaucoup ferment la porte à toute tentative de communication.

Sauf Étienne.

— Une p’tite partouze, ça vous dit ? a crié Étienne, les bras en l’air, en rentrant dans la grande salle d’activité vendredi en début de soirée.

— Oui, mais une partie de quoi ? a demandé Félix, déjà partant.

— Arrête de raconter des âneries. Étienne, ça va être l’heure d’aller au lit, a répliqué Denis.

— Une partie de Monopoly ? a dit Félix. OK pour moi !

— Mais non ! Il propose une partie de jambes en l’air, Félix ! T’es sourd comme un pot ! a crié Blaise.

— Ah, un tarot… Bon, d’accord ! a répondu Félix, en allant chercher les cartes.

On a donc fait un tarot (Blaise, Étienne, Félix, Isabelle et moi). Denis n’a pas voulu, ça l’aurait rendu en retard pour je ne sais plus quoi.

Blaise a perdu à cause du Petit, il n’a pas aimé. Il est plutôt mauvais perdant, Blaise. Mais on a tous passé un très bon moment et on s’est juré d’en faire une habitude, croix de bois, croix de fer, si on ment, on ira en enfer. Denis, qui finalement ne s’est rendu nulle part et est resté à nous regarder jouer, a cru bon d’ajouter à notre promesse de retrouvailles :

— Vous y êtes déjà en enfer, mes braves gens, ce n’est pas bon de jouer aux cartes avant d’aller dormir !

°°°

Juillet 1942

L’enfer. Je croyais m’être échappée pour éviter le pire chez mes parents ; en fuguant, j’y allais tout droit. Je ne me suis pas rendue bien loin après avoir donné les papiers de mon père aux hommes en uniforme. Ils m’ont rattrapé et m’ont reposé leur première question, à savoir qui j’étais. Ne voulant pas donner ni mon nom ni mon prénom de peur qu’ils me ramènent chez moi, j’ai dit que je m’appelais Sarah, que mes parents étaient morts et que j’allais rejoindre ma vieille tante qui habitait juste à côté.

Pourquoi Sarah ? C’était le prénom de ma meilleure amie, elle me manquait terriblement car elle était partie du jour au lendemain vivre ailleurs, sans prévenir. Les hommes m’ont dit qu’ils me raccompagnaient chez ma tante, car il était tard et que ce n’était pas prudent à mon âge de traîner seule dans les rues. J’étais coincée. J’ai donc marché jusqu’à la maison d’une amie de ma mère qui venait prendre le café tous les matins au bar, en espérant qu’ils me laissent devant l’entrée. Mais une fois devant, ils m’ont dit de les attendre là, qu’ils allaient rendre visite à ma tante pour voir si tout allait bien. Puis j’ai entendu 2 détonations. Les deux hommes sont revenus vers moi, en me disant que je ne pouvais plus vivre là et que je devais les suivre, qu’ils allaient prendre soin de moi.

Simone vivait seule avec son chat, elle avait 92 ans.

°°°

Cas n° 2 : La mort par assassinat.

Pas évident de se faire assassiner. Il faut que quelqu’un vous en veuille à mort, ou compter sur la chance : genre balle perdue ou rencontrer un serial killer. Ce qui laisse peu de probabilités.

Avantages : rapide, si on ne tombe pas sur un tordu ; possibilité de payer un pro pour un résultat efficace (encore faut-il le trouver)

Inconvénients : rencontre peu probable ; si l’assassin n’a pas d’expérience, la souffrance peut être terrible selon l’arme du crime. Il faut sûrement beaucoup d’argent pour employer son propre tueur à gages. (?)

Scénario intéressant. Mieux que le cas n°1 …

°°°

Étienne. Blaise. Félix. Isabelle. Dominique. Renaud. Martine. Jacques.

Denis (?). C’est avec eux qu’il faut que j’élabore mon plan que j’ai nommé :

« Les visités seront les visiteurs ».

C’est mon objectif de cette semaine.

À suivre lundi prochain.

Lundi 6 octobre 2014

Finalement, le plus difficile n’a pas été de les convaincre. J’ai trouvé un allié de taille : leur passion pour les séries romanesques. C’est par là que j’ai commencé mes investigations. J’ai assisté mardi dernier à un épisode de « Passion larmoyante ».

— C’est qui ce blondinet ? ai-je demandé en plein milieu de l’épisode.

— Chut ! a bougonné Jacques.

— Non, je dis ça car il me fait penser à Robert Redford, ai-je continué.

— Ah, tu trouves ? ont chuchoté les femmes, perplexes.

— Taisez-vous les filles ! ont bougonné en chœur les hommes.

— Mettez plus fort ! a râlé Félix.

Étienne a augmenté le volume, pendant qu’Isabelle et Martine détaillaient minutieusement le sosie potentiel de Robert Redford.

— Oh ! Et celle-ci, on dirait Barbra Streisand quand elle était jeune !

— Moins fort, Zélia ! m'ont dit gentiment les filles.

— Ah, tu trouves ? ont demandé les hommes, perplexes.

— Ouais ! C'est vraiment une chouette série ! s’est exclamé Jacques. On se croirait au cinéma avec les plus beaux acteurs du monde.

Plus personne n'a parlé et chacun a regardé les acteurs comme s’ils étaient Robert et Barbra. Une fois l’épisode terminé, j’ai lancé ma polémique préméditée :

— Ah, j’adore les yeux verts de Robert Redford, ils me font craquer !

— Il n’a pas les yeux verts ! Il a les yeux bleus ! m'a corrigé Martine.

— Tu en es certaine ? À moins que ce ne soit Barbra, alors… Je confonds, ça fait si longtemps… dis-je, feignant une mine dépitée.

— Il me semble que Barbra Streisand aussi a les yeux bleus, a affirmé Dominique.

— Il me semble aussi, mais je ne suis plus très sûr…, a dit Blaise en se grattant le front.

Puis, je les ai laissés avec leurs doutes et je suis partie préparer la seconde partie de mon plan.

Pendant le repas du soir (potage aux légumes verts accompagné de ses croûtons dorés imbibés), les discussions allaient bon train. Certains étaient persuadés se souvenir parfaitement de la couleur des yeux de Robert et de Barbra, tentant de convaincre le clan opposé. Le ton avait monté, et Isabelle a clôturé le débat par :

— La nuit porte conseil. Demain est un autre jour et le ciel s’éclaircira.

— Amen, compléta Blaise. Dis, tu veux plus de tes croûtons ?

Le repas terminé, chacun a rejoint ses pénates. Sur leur lit respectif, mes neuf candidats-acolytes, qui s’ignoraient encore, ont trouvé un programme de cinéma accompagné d’un mot manuscrit :

« Et si c’était toi qui avais raison ? » Bleus ou verts ? Verts ou bleus ? Viens avec moi vérifier samedi au cinéma de quartier. Rendez-vous à 13 h 15 à l’arrêt de bus au coin de la rue des Martyrs. Venez me voir pour plus de précisions et surtout n’en parlez à personne ! Zélia. »

Le premier à être venu me voir le lendemain pour me dire qu’il était partant était bien entendu Blaise. Je lui ai donné comme mission de convaincre Étienne, Félix, Renaud et aussi Dominique (pour le principe, car j’ai pensé qu’avec son fauteuil roulant, cela ne la tenterait pas trop). Je me suis occupée d’Isabelle, Martine, Jacques et Denis.

Dans l’ensemble, les objections étaient semblables :

— C ’est l’après-midi des visites… Et monsieur le directeur… et pourquoi ne le dire à personne, on n’est pas en prison… et qu’est-ce qu’il va se passer quand on va rentrer… Bref, rien d’insurmontable. Aucun « non ! » catégorique, juste des inquiétudes basiques de première rentrée scolaire. Je n’ai répondu à aucune question et leur ai donné rendez-vous à 15 h dans la salle de jeu habituelle.

À 15 h pétantes, nous étions réunis à dix devant un jeu de tarot. Tous me regardaient assidûment. Tout en distribuant les cartes, j’ai dit :

— Dites-moi… Quel est votre dernier souvenir en date où vous vous êtes senti libre ? Choisir votre emploi du temps sans rendre de comptes à qui que ce soit ? Vous n’avez pas envie de décider par vous-même à nouveau ?

— Je ne comprends pas ton obstination à vouloir faire ça en douce ! a répliqué Martine. Monsieur le directeur est plutôt gentil, il ne nous interdirait pas de sortir !

— Ah, parce que tu imagines un instant qu’il prendrait la responsabilité de laisser sortir dix octogénaires dont un pré-Alzheimer, un sourd, un handicapé physique, un dépressif, un dialysé et je ne sais quelle autre couleuvre pas encore dévoilée, sans faire une demande d’autorisation en triple exemplaires avec accompagnateur médical et tout le toutim ?

— C’est qui le pré-Alzheimer ? a demandé Étienne.

— Et le dépressif, on peut savoir qui c’est ? a demandé Martine.

— On s’en fout, a rétorqué Blaise. On a tous un gros pet dont on n’arrive pas à se débarrasser ! Arrêtons de nous jouer la comédie ! Ce que Zélia nous propose, c’est justement d’oublier nos soucis pendant quelques heures, soyons fous encore une fois ! Vous avez tous oublié la satisfaction personnelle que vous ont procurée vos bêtises d’enfant ?

Un long silence a suivi cette tirade existentielle de Blaise. Chacun a joué une carte de tarot sans respecter aucune règle de jeu. Sauf Denis qui paraissait contrarié.

— Vous voulez tous jouer au plus malin Et qu’est-ce qu’il se passera à votre avis quand ils vont s’apercevoir de votre absence ? a-t-il dit sur un ton culpabilisateur.

— Et les visites ? C’est un problème, ça ! Mon neveu va venir me voir comme d’habitude, samedi ! a demandé Renaud.

— Moi aussi, j’ai ma fille qui vient samedi ! a enchéri Isabelle.

— Eh bien… ce sera à leur tour d’attendre pour une fois ! Nous leur rendrons visite à notre retour. Et pour toi Denis, juste au cas où : le bus part à 13 h 19. Quinze minutes de transport jusqu’au cinéma. Le film commence à 14 h, ce qui nous laissera le temps de prendre nos billets : la réservation est faite pour 10 personnes, je les ai appelés hier, il n’y a plus qu’à régler sur place. Le film dure 114 minutes. Il y a un bus pour le retour à 16 h 30. À 16 h 50, nous serons rentrés au bercail. Nous sortirons un par un discrètement pour être tous à 13 h 15 devant l’arrêt de bus, donc prévoyez un ordre d’évacuation. Et pensez également à la monnaie pour le bus. Ticket de cinéma à 4,30 €, tarif vermeil en prix de groupe. Alors ?

Tout le monde a été scotché par une telle organisation. Ils s’y voyaient déjà. Mais personne n’osait dire oui en premier.

— Ce n’est pas possible un autre jour ? a demandé Jacques. Je vais louper Santa Barbara…

— Jacques, si tu veux la voir, Barbara, c’est samedi ou rien ! a tranché Blaise.

— Et puis, Zélia a déjà réservé, ce serait dommage de laisser tomber, a complété Étienne.

— Y'aura un entracte ? a demandé Félix.

— J’aimerais bien revoir Robert Redford sur grand écran… rêvait déjà Martine, les yeux fixés au plafond.

— Moi, je suis partant ! a enfin dit Félix.

— Moi aussi ! a ajouté Renaud.

— D’accord, minauda timidement Isabelle. Après tout, qui ne risque rien n’a rien !

— Ok, a dit Jacques, un peu trop fort. Tant pis pour Santa BarbaTruc. À moi Barbra Streisand !

— CHHHUUUT !

Seuls Denis et Dominique ne se sont pas prononcés.

— Ceux qui hésitent ont encore le temps de réfléchir et seront les bienvenus à l’heure du rendez-vous, concluaisje.

Ce fut long d’attendre jusque samedi. L’ordre des sorties était en place : les plus lents en premier, un par un, avec un battement d’une minute entre chaque sortie. Blaise s’était porté volontaire pour distraire le personnel. Tout s'est passé dans les temps prévus : à 13 h 15, nous étions huit à l’arrêt de bus, excités comme des gamins. Un adolescent, qui attendait aussi, nous a regardés comme si nous étions des dégénérés. Il s’est écarté de nous, afin de créer une barrière invisible générationnelle.

À 13 h 17, Denis nous a rejoint ! Il a été accueilli comme un vainqueur par l’équipe. L’ado s’est écarté encore un peu plus.

À 13 h 18, nous avons aperçu le bus au loin. Chacun a préparé sa monnaie. Je leur ai dit de laisser tomber, que je paierais avec un billet les 9 tickets, car sinon nous allions faire perdre un temps fou au chauffeur.

À 13 h 19, le bus s'est arrêté devant nous et a ouvert ses portes dans un « pschitt » incroyable pour nos oreilles. Nous avons eu l’impression d’avoir prononcé une formule magique du style « sésame, ouvre-toi ! » pour aller chercher le trésor avec Ali Baba. Les premiers ont commencé à monter.