Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Récit des rencontres de Marthe Robin avec les visages de "la nouvelle sainteté" en France (Jacques Ravanel, Henri Caffarel, petite soeur Madeleine de Jésus, frère Luc de Tibhirine,...)
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 282
Veröffentlichungsjahr: 2017
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Bernard PEYROUS et Marie-Ange POMPIGNOLI
CHÂTEAUNEUF, CARREFOUR DE SAINTETÉ
Le rayonnement spirituel de Marthe
Éditions Emmanuel/Les Foyers de Charité
Conception couverture : © Christophe Roger
Aquarelle couverture : © Gabriel Medawar, 2016
Composition : Soft Office (38)
© Éditions Emmanuel, 2017
89, bd Auguste-Blanqui
75013 Paris
www.editions-emmanuel.com
© Éditions Foyers de Charité, 2017
85, rue Geoffroy de Moirans
26330 Châteauneuf-de-Galaure
www.lesfoyersdecharite.com
ISBN : 978-2-35389-571-7
Dépôt légal : 2e trimestre 2017
« Il n’y a pas d’amour ni d’amitié qui croisent le chemin de notre destinée sans laisser de marque pour toujours », disait un jour François Mauriac. C’est exactement dans cette perspective que nous voudrions présenter ce livre.
Le procès de canonisation de la servante de Dieu Marthe Robin (1902-1981), procès commencé en 1986, a réservé bien des surprises. Il a ouvert sur un monde extrêmement vivant et complexe. Une des découvertes a été l’immense richesse relationnelle de Marthe. En particulier, elle a reçu dans sa chambre quelques-unes des personnes qui ont eu une influence importante sur l’Église en France, et qui ont contribué à construire l’avenir de celle-ci.
Les relations de Marthe avec ces personnes n’ont pas été de simple sympathie. Nul doute que dans le secret de son âme, par sa prière et son offrande, elle ait accompagné leur œuvre. Parfois, plus directement, elle leur a donné des conseils extrêmement précieux. Dans certains cas, elle a même modifié la direction de leur vie.
Marthe se situe en particulier au centre de ce que l’on pourrait appeler une « Nouvelle Sainteté ». Châteauneuf-de-Galaure, le lieu où elle vivait, est devenu comme un carrefour de la sainteté contemporaine. Dans le présent livre, nous avons voulu montrer cela, dire quelque chose de l’influence d’une femme remarquable sur le monde spirituel de son temps.
D’emblée, il faut avouer que ce livre est un ouvrage risqué. En effet, nous touchons ici à des matières très particulières, sur lesquelles nous n’avons forcément que des informations partielles1. En outre, les conversations avec Marthe portaient sur des sujets intimes. Aussi l’essentiel nous échappe sans doute, nous ne le connaîtrons que Là-Haut. Pourtant, même limités, les éléments parvenus jusqu’à nous sont précieux et nous permettent de saisir comment une grande âme a pu avoir une influence certaine dans le monde religieux de son temps. Les manques de ce livre tiennent aux limites de la documentation et, encore aujourd’hui, à la difficulté d’accéder à certains documents. On voudra bien en tenir compte. Cependant, d’ores et déjà, les éléments positifs sont si importants que nous avons voulu les mettre au jour. Dans le monde de ce temps, l’Église et le monde ont besoin d’encouragements. Considérer les amitiés des saints, entrer quelque peu dans leur intimité, voir comment Dieu agit en eux, peut être une lumière pour nous.
En terminant cet avertissement, nous tenons à dire que nous agissons en historiens. Nous ne voulons pas spécialement canoniser tel ou tel personnage. Nous constatons simplement que certaines personnes jouissent d’une réputation de sainteté et que d’autres n’en jouissent pas. Nous nous sommes fondés là-dessus.
1. Par exemple, la cause de canonisation de plusieurs des personnes dont nous parlons a été ouverte. Dès lors, leurs archives sont confidentielles jusqu’à la conclusion du procès.
Paul VI qualifiait le XXe siècle de « terrible et fascinant ». Terrible, parce qu’on a assisté à la mise en œuvre d’une violence inégalée, une véritable lutte contre l’être humain, qui en hérite un doute profond sur lui-même. Fascinant, non pas tant pour les inventions techniques et technologiques considérables qui l’ont jalonné, mais plutôt pour les sursauts de vie et de bonté des hommes au cœur même des troubles. Fascinant peut-être encore davantage parce que Dieu a été présent auprès de ces hommes de bien, présent dans leur cœur et dans leur âme, et qu’il a suscité de grandes figures spirituelles. En France, Marthe Robin (1902-1981) est indiscutablement l’une d’entre elles.
Ce livre est né d’un double constat.
Le premier est l’immense influence de Marthe Robin aujourd’hui, dont les preuves sont innombrables. Lors d’une conférence à Paray-le-Monial, au cours des sessions de l’été 2013, l’intervenant demanda qui, parmi les présents, connaissait Marthe Robin et estimait lui devoir quelque chose, à elle ou aux Foyers de Charité. Il y avait à peu près 3 000 personnes sous la tente : un tiers environ leva le bras. Ce sondage en dit long !
Le second est la présence d’une « Nouvelle Sainteté », en France et ailleurs. Autrement dit, de nombreuses personnes mortes depuis cinquante ans, que nous aurions donc pu connaître, ont laissé derrière elles une réputation de sainteté, à tel point que si les causes de canonisation introduites maintenant à Rome aboutissent, nous aurons bientôt un paysage de la sainteté largement renouvelé.
Marthe Robin a connu un certain nombre de ces personnages. Elle s’est trouvée au centre de ce que l’on pourrait peut-être appeler un « réseau de sainteté ». Ce tissu de relations humaines nous a paru constituer un axe intéressant pour étudier un aspect de la vie et de la spiritualité de cette femme hors du commun, et en mesurer l’influence.
Dans les pages qui suivent, nous avons donc développé ces propos. L’histoire de l’humanité n’est pas ce que l’on croit et ce que l’on présente au grand public. Il y a une histoire plus profonde, qui va plus loin. Ici, c’est un pan de cette histoire qui se dévoile. Nous allons y accéder d’une certaine manière en entrant dans ce monde de la « Nouvelle Sainteté » dont Marthe Robin, à son époque, a été un témoin.
Châteauneuf-de-Galaure : un lieu où souffle l’Esprit
« Dans la vie de ceux qui ont “atteint à la sainteté”, Dieu manifeste aux hommes de façon vivante sa présence et son visage. En eux, c’est lui qui nous parle, qui nous montre son Royaume2 », a déclaré en substance le concile Vatican II, lequel a appelé, plus que jamais, les hommes et les femmes de tout état de vie à la sainteté. Toutes les grandes époques de l’histoire de l’Église, tous les renouveaux de ferveur spirituelle ont été précédés et accompagnés par des saints. Certains d’entre eux ont été canonisés, d’autres pas3 ; ils ont cependant joui d’une réputation assez puissante pour que le nom de beaucoup soit parvenu jusqu’à nous.
« Les saints sont les grands animateurs dont le monde a besoin4 », disait le père Garrigou-Lagrange. La capacité qu’ont les saints à changer le monde est immense, mais le poids du monde est considérable ! Pour le soulever, une personne isolée, fût-elle un grand saint, ne suffit pas. D’autant plus que l’exemple de la charité, de l’amour fraternel, est le meilleur témoignage de la présence de Dieu. Aussi les saints s’attirent-ils les uns les autres ; des amitiés spirituelles naissent et ont une fécondité souvent impressionnante5.On pourrait prendre comme exemples l’amitié de saint Grégoire de Nazianze et de saint Basile de Césarée au IVe siècle, les premiers Dominicains, les premiers Jésuites, Bérulle et ses disciples, les premiers Passionistes, les premiers Salésiens, et, plus près de nous, les premiers Focolari. On a le sentiment qu’ils « s’aimantent », qu’ils constituent des réseaux, on pourrait presque dire des « grappes » de saints. L’efficacité de ces liens a été considérable.
Marthe Robin a expérimenté ces amitiés de manière particulière. Cette simple paysanne, grabataire, souffrante, qui a connu une vie mystique intense, a révélé tout au long de son existence un cœur merveilleusement accueillant et à l’écoute. Elle a reçu dans sa chambre plus de 100 000 personnes, 80 évêques et cardinaux, ainsi que des messagers envoyés par les papes Pie XII et Paul VI, et a vécu de grandes amitiés spirituelles6. Il n’est pas étonnant que parmi les saints que l’Église a connus dans la seconde partie du XXe siècle, certains se soient rendus chez elle pour échanger sur la vie intérieure. Avec elle se réalisait cette profonde pensée de Jacques Maritain : « Il n’y a rien de meilleur au monde que ces amitiés merveilleuses que Dieu éveille et qui sont comme le reflet de la gratuité et de la générosité de son amour7. »
La société dans laquelle la vie de Marthe s’est écoulée a connu de nombreux bouleversements8. Comme tout le monde contemporain, la France a vécu au XXe siècle un intense combat spirituel. Le pays a assisté à un phénomène de déchristianisation massif, particulièrement au tout début du siècle, puis à partir des années 1965-1970. Dans le même temps, Dieu a manifesté sa présence de multiples manières. Il a notamment suscité des « saints », reflets de son visage et de son amour.
La sainteté semble souvent se présenter par « vagues9 ». Incontestablement, la France a connu une vague de sainteté considérable durant les soixante premières années du XVIIe siècle, au temps de la Réforme catholique, puis il y a eu ensuite, apparemment, comme un ralentissement. Puis à nouveau, de la Révolution française jusqu’aux années 1870, un très grand nombre de personnes sont mortes en réputation de sainteté. Les nombreuses causes de canonisation introduites alors ne constituent qu’une petite part des personnes décédées en odeur de sainteté et dont le nom est parvenu jusqu’à notre époque10.
Qu’en est-il du XXe siècle ? La sainteté est loin d’avoir disparu en France. Soixante-huit causes de Français morts depuis 1914, dont trente-huit dans la seconde partie du XXe siècle11, ont été introduites. L’histoire nous montre l’existence d’une sainteté particulièrement active au moment même où la situation religieuse devenait plus difficile12. Plusieurs de ces causes ont déjà franchi le stade de l’enquête diocésaine et sont parvenues à Rome ; citons parmi elles Robert Schuman (1886-1963), le père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus (1894-1967), Edmond Michelet (1899-1970), Claire de Castelbajac (1953-1975), Pierre Goursat (1914-1991), Jérôme Lejeune (1926-1994), le père Caffarel (1903-1996). Le père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus est le premier parmi eux à avoir été béatifié, le 19 novembre 2016.
Si les saints manifestent la miséricorde de Dieu pour une époque, alors Dieu, dans son amour, est intervenu dans la vie récente de son peuple pour préparer l’avenir. Les saints et les saintes sont en effet les pères et les mères des temps futurs. Leur influence s’étend bien au-delà de leur vie terrestre. On peut même dire qu’une nouvelle existence, beaucoup plus active, commence pour eux avec leur mort. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus a par exemple largement tenu sa promesse : « Je passerai mon Ciel à faire du bien sur la terre. » Ainsi assiste-t-on aujourd’hui, dans l’Église, et en France en particulier, à l’émergence de ce que l’on peut nommer une « Nouvelle Sainteté ».
Comment Marthe Robin s’inscrit-elle dans ce contexte ? Marthe était un personnage extrêmement discret. Elle fuyait toute publicité et décourageait systématiquement les journalistes. Mais les personnes qui la connaissaient n’hésitaient pas à parler d’elle à leurs amis et connaissances. Peu à peu, sa réputation a gagné beaucoup de personnes qui recherchaient Dieu. Ceux qui ont une vraie expérience spirituelle se méfient en général beaucoup des illusions en ce domaine. Aussi ne se précipitaient-ils pas directement chez Marthe. Mais ce qu’on disait d’elle était si simple, si pur, si profond qu’ils pouvaient ressentir le besoin d’aller la voir, soit pour lui demander un conseil, soit pour solliciter sa prière, soit simplement pour réchauffer leur cœur au contact du sien. En sortant de chez elle, on se sentait meilleur.
Naturellement, Marthe recevait chez elle tout le monde13.Il n’y avait pas de sélection à l’entrée. Aussi voyait-elle défiler dans sa chambre les habitants de la vallée de la Galaure, des Lyonnais et des personnes venues parfois de fort loin, des ruraux, des industriels, d’anciens détenus, des polytechniciens, des hauts fonctionnaires, des malades mentaux, des écrivains, des militaires, des enseignants, des mères de famille, des évêques, des religieuses, des jeunes plus ou moins à la recherche de Dieu, de leur vocation… Mais parmi ces personnes, certaines ont laissé un nom. Citons les philosophes Gabriel Marcel14et Gustave Thibon15, l’historien des idées Jacques Chevalier16, le père jésuite Albert Valensin17, des hommes politiques comme Antoine Pinay18, Paul-Louis Couchoud19 – célèbre militant athée converti au catholicisme –, Jacques Lebreton20, converti également, de grands théologiens tels que les dominicains Henri-Marie Manteau-Bonamy21 et Paul Philippe22, des gens de droite comme Marcel Clément23, des gens de gauche de nuances diverses y compris des membres du Parti communiste, des actrices comme Martine Carol24, des journalistes comme Jean de Fabrègues25, un fondateur original comme Lanza Del Vasto26, Jean Daujat27 – l’un des pionniers de l’enseignement aux laïcs de la philosophie scholastique et de la théologie –, des musiciens comme Bernard Gavoty28, le prince Félix Youssoupov29 (l’assassin de Raspoutine), une personnalité comme la maréchale Leclerc30, des historiens comme Maria Winovska31, sans parler des personnalités qui l’ont assistée, avec le père Finet, dans la fondation des Foyers, comme le père Van der Borght (1925-2004), fondateur du Foyer de Tressaint, le père Alain Quennouelle (1929-2003), fondateur du Foyer du Japon, etc.
Parmi toutes les personnes qui sont venues voir Marthe, comme nous le disions plus haut, plusieurs ont, après leur mort, joui d’une réputation de sainteté. Disons un mot à ce sujet. La « réputation de sainteté », en latin fama sanctitatis, se manifeste par une dévotion spontanée, durable, croissante et généralisée autour de la personne décédée : pèlerinages sur sa tombe, prières, remerciements, écrits témoignant de la proximité particulière de cette personne avec Dieu. Ce phénomène est donc un fait social qui peut être constaté et prouvé, il est repérable par les historiens ou les sociologues. Dans ce livre, nous avons voulu évoquer des personnes qui sont venues voir Marthe Robin ou qui l’ont connue de manière précise, et qui ont joui d’une fama sanctitatis.
Moins utilisée aujourd’hui, il existe une autre catégorie, qui est la réputation de vertu. Elle ne va pas jusqu’à la sainteté et ne permettrait pas l’ouverture d’une cause de canonisation, mais elle est également un phénomène repérable. Il s’agit de personnes ayant des qualités éminentes, qui ont laissé une trace de bonté et manifesté à leur manière quelque chose de Dieu.
Parmi ces personnes dont Marthe Robin a croisé la route, nous avons distingué trois catégories.
Tout d’abord, les membres des Foyers de Charité eux-mêmes : « Il y a des saints dans les Foyers », confiait en 1981 Mgr Madec, l’un des visiteurs envoyés par le Saint-Siège pour résoudre la crise que traversèrent les Foyers vers la fin de la vie de Marthe et après son décès. Marthe nourrissait d’ailleurs le désir que les membres des Foyers deviennent des saints, elle l’a exprimé plusieurs fois. Marthe pensait même que la sainteté des pères et des membres des Foyers se fécondait mutuellement. C’est ce qu’elle a désiré vivre elle-même spirituellement avec le père Finet.
Certes, les Foyers ont toujours été très prudents sur la potentielle sainteté des membres de leur communauté : leur vocation implique une certaine discrétion. D’autre part, ce qui est tout à fait compréhensible, ils se sont centrés sur leur fondatrice Marthe Robin. Cependant, à y regarder de plus près, plusieurs membres de Foyers ont eu une réputation de vertu, c’est-à-dire qu’ils ont mené une vie exceptionnelle, belle, féconde, inspirée par l’Esprit Saint. Nous évoquerons certains d’entre eux, à commencer bien sûr par le père Georges Finet (1898-1990). Pour d’autres, on peut aller plus loin. En effet, certains ont révélé une véritable réputation de sainteté, confirmée par l’épreuve du temps. Nous en évoquerons quatre : Marie-Ange Dumas, premier membre des Foyers (1913-1970) ; Concessa Ndacikiriwe (1943-1996), Burundaise, qui a vécu une forme de martyre ; le père Louis Lochet (1914-2002), fondateur du Foyer du Burundi ; le père Jacques Ravanel (1923-2011), fondateur du Foyer de la Flatière, puis père de Châteauneuf, responsable général des Foyers et premier postulateur de la cause de Marthe Robin. Sans aucun doute, en approfondissant la recherche, en trouvera-t-on d’autres. Il revient aux Foyers de Charité d’ouvrir un jour une enquête plus approfondie en ce domaine.
La seconde catégorie concerne les fondateurs d’ordres religieux ou de communautés nouvelles. En effet, il y a eu en France, dans la seconde partie du XXe siècle, deux vagues de fondation de communautés pour l’évangélisation dans le monde. La première vague est apparue juste après la Seconde Guerre mondiale. On y trouve par exemple mère Marie-Augusta (1907-1963), fondatrice avec le père Lucien-Marie Dorne (1914-2006) de la Famille missionnaire de Notre-Dame ; Petite sœur Magdeleine de Jésus (1898-1989), fondatrice des Petites sœurs du père de Foucauld ; Thérèse Cornille (1917-1989), fondatrice de Claire Amitié (association au service des femmes en difficulté) ; ou encore sœur Marie (1922-1999), fondatrice de la Famille monastique de Bethléem. La seconde vague de fondations est apparue après le concile Vatican II. C’est dans cet élan que s’inscrit, par exemple, Pierre Goursat (1914-1991), fondateur de la Communauté de l’Emmanuel. Marthe a ainsi conseillé les fondateurs d’une vingtaine de ces nouvelles communautés.
Précisons quelques points sur les communautés nouvelles : depuis le concile Vatican II, environ 1 000 communautés nouvelles ont été créées dans l’Église catholique, dont un peu moins de deux cents en France32. Marthe Robin a reçu plusieurs fondateurs et membres de ces communautés. En général, nous ne connaissons pas la teneur détaillée des conversations, mais Marthe encourageait toujours ses interlocuteurs et les poussait à la sainteté. Un certain nombre d’entre eux ont pris cette voie. Mais ce n’est jamais une assurance : d’autres ont pris des directions problématiques. Il ne serait pas sérieux de l’imputer à Marthe Robin : nul n’est maître des gens qu’il conseille et pour lesquels il prie33. Marthe Robin n’était pas la « grande prêtresse de l’avenir », c’était d’abord une âme amicale qui recevait ceux qui en avaient besoin. Il est certain que le mouvement des communautés nouvelles lui doit beaucoup : c’est en France une des parties les plus vivantes de l’Église. Bien entendu, un discernement est toujours nécessaire : trente de ces communautés nouvelles françaises ont disparu (la proportion est la même aux États-Unis). Ce tri douloureux est inévitable : le concile de Lyon de 1274 a supprimé pas moins de 22 groupements religieux de l’époque dont un, les Sachets, ou Frères du sac, avait 80 maisons ; cela montre bien qu’il y avait des problèmes34. Par contre, les Dominicains, les Franciscains, les Carmes et les Augustins ont passé le cap. Au total, sur les 237 ordres religieux créés au Moyen Âge et approuvés par l’Église, il en reste actuellement seulement trente et un35. C’est le mystère de la destinée des communautés, qui font beaucoup de bien, mais ne sont pas destinées à durer éternellement. Marthe Robin savait parfaitement cela. Son rôle à elle était d’aimer, d’accueillir, de prier, d’offrir, et de croire en l’avenir. Ce rôle-là, elle l’a parfaitement rempli. Elle a poussé ces communautés vers la vie et on en voit actuellement une multitude de fruits.
En outre, le rôle de Marthe Robin a largement dépassé ce que nous venons d’évoquer. En effet, elle a soutenu de saints évêques, prêtres, religieuses, de saints laïcs de toutes obédiences spirituelles et de toutes tendances ecclésiales. Elle a voulu aider l’Église à vivre, l’Église ordinaire, celle des diocèses, des paroisses, des mouvements, l’Église telle qu’elle était, qui avait besoin – et aura toujours besoin – d’être revivifiée de l’intérieur par le Saint-Esprit. Elle tenait beaucoup, par exemple, au recrutement des prêtres diocésains. L’Église est toujours renouvelée par les mouvements et communautés qui se créent, mais il est nécessaire de s’occuper aussi de ceux qui mènent une vie au milieu de monde. Certains visages qui vont être évoqués ci-après se rattachent à cette Église « ordinaire ». Ils ne constituent sans doute qu’une petite partie des saintes personnes qui ont connu Marthe Robin.
Les présentations consacrées à chacun de ces visages, vous le verrez, seront très variées dans leur forme, leur longueur et leur précision. À travers ces multiples rencontres, Marthe Robin a largement contribué à préparer un avenir pour l’Église. Elle parlait de « nouvelle Pentecôte d’amour », terme repris par le pape Jean XXIII, dont le synonyme est « Nouvelle Évangélisation », expression employée par Jean-Paul II. Si un jour l’Église canonise Marthe Robin, elle sera certainement une des saintes de la Nouvelle Évangélisation. Elle a été envoyée pour ranimer l’amour dans un monde où l’amour s’affaiblit ou même s’éteint, pour réchauffer un univers qui se glace. Dès lors, quel beau rôle elle aura eu dans l’Église et dans la société ! Comme le disait un quotidien : « La sainteté est d’utilité publique. »
2. Constitution sur l’Église (Lumen gentium) no 50.
3. Pour illustrer ce propos, on pourrait prendre l’exemple du cardinal Pierre de Bérulle (1575-1629), un géant de la spiritualité, ou encore de Jean-Jacques Olier (1608-1657), fondateur de la Compagnie de Saint-Sulpice, qui ont joui et jouissent d’une réputation de sainteté étayée par des miracles et dont les causes de canonisation n’ont jamais abouti.
4. Réginald GARRIGOU-LAGRANGE, Les Trois Conversions, Paris, Éditions de la Vie Spirituelle, 1933, p. 6.
5. Cf. Ermes RONCHI, La Polyphonie des cœurs. L’amitié chez Bernard de Clairvaux, François d’Assise et Thérèse d’Avila, Paris, Éditions des Béatitudes, 2009 ; Jacqueline KELEN, Les Amitiés célestes, Paris, Albin Michel, 2010.
6. On nous permettra de renvoyer à Bernard PEYROUS, Vie de Marthe Robin, en collaboration avec Marie-Thérèse GILLE, Paris, Éditions de l’Emmanuel-Éditions Foyer de Charité, 2006, p. 275-289. Parmi ces amitiés, plusieurs mériteraient une biographie, par exemple mère Lautru, sage-femme à Châteauneuf, convertie par Marthe, plus tard supérieure générale des religieuses des Hospices de Lyon.
7. Jacques MARITAIN, La Philosophie morale. Examen historique et critique des grands systèmes, Paris, Gallimard, 1960.
8. Les nombreux ouvrages parus sur Marthe Robin le démontrent, parmi lesquels : Jean GUITTON, Portrait de Marthe Robin, Paris, Grasset, 1985 ; Dr Alain ASSAILLY, Marthe Robin. Témoignage d’un psychiatre, Paris, Éditions de l’Emmanuel, 1996 ; Henri-Marie MANTEAU-BONAMY, Prier 15 jours avec Marthe Robin, Paris, Nouvelle Cité, 1999 ; Bernard PEYROUS, Vie de Marthe Robin, Paris, Éditions de l’Emmanuel-Éditions Foyer de Charité, 2006; Jacques RAVANEL, Le Secret de Marthe Robin. Paroles inédites, Paris, Presses de la Renaissance, 2008.
9. Cf. Pierre DELOOZ, « Pour une étude sociologique de la sainteté canonisée dans l’Église catholique »,dans Archives de sociologie des religions, no 13, 1962, p. 17-43.
10. Cf. Bernard PEYROUS : « La sainteté en France aux XIXe et XXe siècles », dans Histoire et sainteté. Actes de la Ve rencontre d’histoire religieuse, Angers-Fontevrault, 16-17 octobre 1981, Angers, Presses de l’université d’Angers, 1982, p. 155-173.
11. Il n’y avait pour la même période que dix-sept causes introduites en 1975. Il y a là un phénomène important : le visage de la sainteté française va changer, mais on n’en est en général pas conscient : http://saintsdefrance.canalblog.com/archives/2012/03/02/23659518.html
12. Cf. Joachim BOUFFLET, Bernard PEYROUS, Marie-Ange POMPIGNOLI, Des saints au XXe siècle. Pourquoi ?, Paris, Éditions de l’Emmanuel, 2005. Dans le présent livre, nous avons repris plusieurs des notices de cet ouvrage, en les complétant et en les mettant à jour. Voir aussi Bernard PEYROUS, « La sainteté dans l’Église depuis Vatican II », dans Nouvelle Revue Théologique, no 107 (1985), p. 641-657 ; Bernard PEYROUS, « Saints. Du concile de Trente à nos jours », dans Dictionnaire de spiritualité, t. XIV, Paris, Beauchesne, 1988, col. 222-230 ; Bernard ARDURA, « Béatifications et canonisations au XXe siècle », dans La Sainteté, VIIe université d’été d’histoire religieuse, Saint-Didier (Vaucluse), 9-12 juillet 1998,Montpellier, université Paul-Valéry, 1999, p. 223-237 ; Bernard PEYROUS, « Canonisation et pastorale. Les facteurs d’introduction et d’aboutissement des causes de béatification et de canonisation (1963-2008) », dans Culture et société au miroir des procès de canonisation (XVIe-XXesiècles), Saint-Étienne, Publications de l’Université, 2016, p. 43-62.
13. Ces rencontres sont recensées dans ses carnets de rendez-vous depuis 1941, conservés dans les archives de la cause de Marthe Robin. Mais tous les rendez-vous, en particulier ceux qui ont eu lieu pendant les retraites au Foyer de Charité de Châteauneuf, n’ont pas forcément été notés.
14. Gabriel Marcel (1889-1973), philosophe et dramaturge, l’un des principaux théoriciens de l’existentialisme chrétien.
15. Gustave Thibon (1903-2001), « philosophe paysan », ami de la philosophe Simone Weil, a eu une influence profonde dans une large partie du milieu catholique.
16. Jacques Chevalier (1882-1962), philosophe et historien de la pensée, a eu notamment comme disciples Jean Guitton et Emmanuel Mounier.
17. Albert Valensin (1873-1944), jésuite, professeur de théologie aux facultés catholiques de Lyon, auteur et accompagnateur spirituel.
18. Antoine Pinay (1891-1994), président du Conseil des ministres en 1952, ministre de nombreuses fois, sous la IVe République et sous le général de Gaulle.
19. Paul-Louis Couchoud (1879-1959), médecin, historien des origines chrétiennes, poète et introducteur de la culture japonaise en France. Sur sa conversion, voir : Jean GUITTON, Portrait de Marthe Robin, Paris, Grasset, 1985, p. 23-39 ; Bernard PEYROUS, Vie de Marthe Robin, op. cit., p. 277-282.
20. Jacques Lebreton (1922-2006), perdit ses mains et devint aveugle alors qu’il était soldat, en 1942. Il devint ensuite communiste, puis se convertit. Son livre Sans mains et sans yeux (Paris, Casterman, 1966) a remporté un grand succès.
21. Henri-Marie Manteau-Bonamy, dominicain, théologien mariologue connu et apprécié.
22. Paul-Pierre Philippe (1905-1984), dominicain, théologien, qui a travaillé longtemps à Rome à la Congrégation pour la doctrine de la foi.
23. Marcel Clément (1921-2005), philosophe et journaliste, longtemps directeur de l’hebdomadaire L’Homme nouveau.
24. Martine Carol (1920-1967), une des étoiles du cinéma français des années 1940-1950, qui tourna certains films quelque peu sulfureux (pour l’époque), et dont le succès s’effaça avec l’arrivée de Brigitte Bardot.
25. Jean de Fabrègues (1906-1983), journaliste, longtemps rédacteur en chef de l’hebdomadaire France catholique.
26. Guiseppe Lanza Del Vasto (1901-1981), aristocrate italien et philosophe qui prôna un retour à une société plus humaine et plus proche de la nature. Inspiré par Gandhi, il fonda l’Arche (à ne pas confondre avec L’Arche de Jean Vanier), qui eut une très grosse influence en particulier dans les années 1960-1970.
27. Jean Daujat (1906-1998), scientifique et philosophe, disciple de Jacques Maritain, et fondateur du Centre d’études religieuses de Paris, l’une des premières structures d’enseignement supérieur de la doctrine chrétienne pour les laïcs.
28. Bernard Gavoty (1908-1981), organiste. Il a aussi longtemps été le critique musical français le plus connu en matière de musique classique.
29. Félix Youssoupov (1887-1967), prince russe, fut le maître d’œuvre du complot qui aboutit à l’assassinat de Raspoutine, en 1916.
30. Thérèse de Gargan (1903-1996), avait épousé Philippe Leclerc de Hauteclocque (qui prit le pseudonyme de Leclerc pendant la Seconde Guerre mondiale) en 1925.
31. Maria Winovska (1904-1993), d’origine polonaise, vivant en France, a écrit de nombreuses biographies de personnages spirituels. C’est elle qui a d’abord fait connaître en France sœur Faustine Kowalska.
32. Giancarlo ROCCA (sous la dir. de), Primo censimento delle nuove comunità, Rome, Urbaniana University Press, 2010 ; Roberto FUSCO et Giancarlo ROCCA, Nuove forme di vita consacrata, Rome, Urbaniana University Press, 2010 ; Roberto FUSCO, Giancarlo ROCCA et Stefano VITA, La svolta dell’innovazione. Le nuove forme di vita consacrata, Rome, Urbaniana University Press, 2015.
33. Voir l’exemple de Jésus et de Judas, pour prendre un cas extrême.
34. Article « Lione (Concilio di) », dans Dizionario degli Istituti di Perfezione, Giancarlo ROCCA (sous la dir. de), Rome, Éditions Paoline, t. V, 1978, col. 674-679 ; « Soppressioni », dans id., t. VIII, 1988, col. 1781-1891.
35. Pierre-Roger GAUSSIN, L’Europe des ordres et des congrégations. Des Bénédictins aux Mendiants (vie-xvie siècle), Saint-Étienne, Cercom, 1984.
L’influence de Marthe Robin
Dans ce chapitre, nous voudrions expliciter l’influence que Marthe Robin a exercée sur un certain nombre de personnes. Dans les chapitres suivants, nous présenterons successivement de façon plus détaillée ces amis de Marthe. Certes, pour certains, nous sommes assez bien renseignés, et pour d’autres, nous savons peu de choses. Mais si l’on rapproche nos éléments de connaissance, le rôle de Marthe n’est pas niable.
Marthe Robin a fondé les Foyers de Charité avec l’aide du père Georges Finet. Quand celui-ci a fait la connaissance de Marthe, en 1936, il avait 38 ans. Il exerçait d’importantes responsabilités dans la direction de l’enseignement catholique du diocèse de Lyon. C’était un prédicateur de retraites et un accompagnateur spirituel apprécié. On parlait même de lui comme d’un futur évêque. Sa rencontre avec Marthe changea complètement l’orientation de sa vie. Il fit, en un instant, un choix décisif : il renonça à toute « promotion sacerdotale », même utile et honorable, pour aller s’enfouir dans un village alors inconnu, au service d’une œuvre qui n’existait pas encore.
Dans la fondation de cette œuvre, le dialogue – nous le verrons plus loin – avec Marthe Robin a été continuel. Leurs spiritualités étaient déjà très proches l’une de l’autre, en particulier dans le rapport à la Vierge Marie. Mais il est certain que le père Finet a été considérablement aidé par Marthe dans le domaine des décisions pratiques, du discernement, des positions à prendre face à l’évolution de l’Église, et au fond dans tout le champ de l’espérance. Un jour, une étude complète sera nécessaire pour montrer l’immense influence de Marthe sur le père Georges Finet, influence d’autant plus étonnante que le père Finet était une forte personnalité et que Marthe n’a jamais cherché à le dominer, directement ou indirectement. Cette influence s’est étendue sur la famille du père Finet, qui a soutenu celui-ci dans cette vocation si spéciale. Elle y a eu du mérite, car, aux yeux de la prudence humaine, du moins au début, il n’y avait rien d’évident dans ce choix.
Dans le cas des autres membres des Foyers de Charité dont nous parlons plus loin, l’action directe de Marthe a été quelquefois spectaculaire. Marie-Ange Dumas, par exemple, premier membre des Foyers avec Hélène Fagot, a vécu une aventure qui, au départ, pouvait sembler folle. Elle a quasiment « abandonné » sa famille, qui comptait beaucoup sur elle, ainsi que l’enseignement catholique de Lyon dont elle était une valeur montante, pour aller, elle aussi, s’ensevelir dans un village éloigné et se mettre sous la direction d’une paysanne grabataire. Les échanges de Marthe avec Marie-Ange Dumas et Hélène Fagot ont été, pendant plusieurs années, quotidiens. Ils étaient imprégnés d’une confiance absolue. Même si le rythme s’est ralenti ensuite, l’amitié est restée extrêmement chaleureuse, et les cœurs, entièrement ouverts l’un à l’autre. À travers notamment Marie-Ange Dumas, Marthe Robin a donné un esprit tout particulier à l’école des filles de Châteauneuf puis aux écoles de Foyers. Son amour des enfants, son espérance dans leur avenir, ses idées sur l’éducation ont été profondément communiquées au corps enseignant qui les a fait vivre jusqu’à nos jours.
En ce qui concerne le père Louis Lochet et le père Jacques Ravanel, les fondations des Foyers du Burundi et de la Flatière sont dues directement à des conversations avec Marthe. Elle a orienté la vie de ces deux prêtres éminents dans des directions qu’au départ ils n’avaient pas envisagées. Elle les a soutenus, on peut même dire qu’elle les a largement formés, elle les a engagés dans un itinéraire de sainteté de plus en plus exigeant. L’un et l’autre comptaient énormément sur elle et s’appuyaient sur son discernement et sa prière en toutes occasions.
Cette même exigence est apparue dans la vie de Concessa Ndacikiriwe. Celle-ci a un peu connu Marthe Robin, mais a surtout entendu parler d’elle par le père Lochet. Elle savait que Marthe s’offrait au Seigneur en revivant sa Passion. L’exemple de Marthe lui a suggéré qu’elle-même, pour sauver son pays, le Burundi, pouvait aller jusqu’au sacrifice de sa vie.
Même si elles n’ont pas connu le martyre comme Concessa, on pourrait dire la même chose de trois personnes qui ont voulu suivre l’exemple de Marthe Robin jusqu’au bout : Lætitia Van Hissenhoven, fondatrice des Foyers de Colombie, le père Paul Vo van Bô, fondateur du Foyer de Saigon, et Berthe Hernandez, fondatrice du Foyer de Haïti.
Une fondation nouvelle, qu’il s’agisse d’un mouvement ou d’une communauté, ce n’est jamais facile. On ne bouscule pas impunément les systèmes en place et les habitudes, dans l’Église comme ailleurs. Aussi les fondateurs, de quelque type qu’ils soient, ont-ils eu souvent de grandes oppositions à vaincre. Accepter de souffrir pour l’Église, dans l’Église et aussi de l’Église n’est pas une chose aisée. Il faut beaucoup de courage et d’espérance. Le discernement lui-même doit être extrêmement affiné.
