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On ne récolte que ce que l’on sème….
Ce livre captivant décrit un personnage charismatique, flamboyant, très habile […
qui aurait pu être propriétaire de brevets d’histoires alambiquées, visant toutes à embobiner son vis-à-vis….] évoluant dans un monde surréaliste, démesuré, peuplé de personnages politiques puissants, capricieux, concupiscents, totalement amoraux, disposant de la fortune publique illimitée !
Dégé est un haut commis de l’État, connu pour sa générosité proverbiale et sa grandiloquence débridée. Un bon vivant qui a abondamment profité des avantages liés à ses fonctions de Directeur Général de sociétés publiques.
Mais plus dure et plus profonde sera la chute, y trouvera-t-il son humanité ?
Au terme d’un long procès au cours duquel aucun détail de ses frasques ne lui est épargné, il prend perpète, avant d’être finalement condamné à mort pour haute trahison et exécuté sur la place publique.
Après toutes ces péripéties, Dégé se surprend en vie. Plus vivant que jamais. Dans son pays, il appartient à la race des intouchables, qui ne craignent ni Dieu, ni encore moins les châtiments des hommes…
Un roman saisissant au rythme haletant pour une lecture qui pousse à la réflexion
EXTRAIT
« Brigadiers, emmenez-le ». Un vrai séisme venait de se produire au Tribunal Criminel Spécial de la capitale. Dégé, ancien directeur général de sociétés d’État, aussi appelé Directeur Généreux, venait d’écoper de 99 ans d’emprisonnement ferme en peine cumulée, pour avoir été reconnu coupable de détournements de deniers publics, de complicité de détournements, de concussion, de délit d’initié et de détournement de mineurs. Un véritable tremblement de terre dans ce pays où il faisait figure de vice-dieu. Il devait être deux heures du matin. Quelques instants auparavant, le président du collège des juges, tout en écoutant les dernières plaidoiries de la défense constituée d’un parterre d’avocats dont certains venaient des capitales occidentales, s’était mis à feuilleter son code pénal, le nouveau code, promulgué depuis peu. « Cela ne trompe jamais », avait chuchoté un journaliste, habitué des pas-perdus. « Chaque fois que le président se saisit du Code pénal au moment du verdict, c’est qu’il va prononcer une peine privative de liberté ». Ainsi s’achevait un long procès, commencé comme un jeu, trois ans plus tôt.
A PROPOS DE L’AUTEUR
Dominik Fopoussi est un journaliste et éditorialiste camerounais. Il est titulaire d’une licence en Lettres modernes françaises obtenue à l’Université de Yaoundé en 1990. La même année, il entre comme reporter au journal
Le Messager, le plus grand hebdomadaire indépendant de l’époque. Il a collaboré avec plusieurs journaux nationaux et internationaux.
Idéologiquement, il milite pour une Afrique libre et décomplexée, maîtresse de son développement, déterminée à faire le tri dans ses échanges avec l’Occident en l’occurrence. Une Afrique, consciente de son apport à l’humanité et soucieuse du destin de ses enfants, qui refuse toute forme de colonisation et de domination.
Dominik Fopoussi a une immense culture, une belle plume, un style puissant, fluide, un grand talent de conteur d’histoires, il sait manier une imagerie littéraire et un langage des plus savoureux.
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Seitenzahl: 264
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Châtiments névrotiques
Roman
Edité par:
Éditions DIASPORAS NOIRES
www.diasporas-noires.com
©Dominik Fopoussi 2015
N° ISBN version numérique : 9791091999182
Date de publication : Septembre 2015
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« Brigadiers, emmenez-le ». Un vrai séisme venait de se produire au Tribunal Criminel Spécial de la capitale. Dégé, ancien directeur général de sociétés d’État, aussi appelé Directeur Généreux, venait d’écoper de 99 ans d’emprisonnement ferme en peine cumulée, pour avoir été reconnu coupable de détournements de deniers publics, de complicité de détournements, de concussion, de délit d’initié et de détournement de mineurs. Un véritable tremblement de terre dans ce pays où il faisait figure de vice-dieu. Il devait être deux heures du matin. Quelques instants auparavant, le président du collège des juges, tout en écoutant les dernières plaidoiries de la défense constituée d’un parterre d’avocats dont certains venaient des capitales occidentales, s’était mis à feuilleter son code pénal, le nouveau code, promulgué depuis peu. « Cela ne trompe jamais », avait chuchoté un journaliste, habitué des pas-perdus. « Chaque fois que le président se saisit du Code pénal au moment du verdict, c’est qu’il va prononcer une peine privative de liberté ». Ainsi s’achevait un long procès, commencé comme un jeu, trois ans plus tôt.
Par un jour de pluie orageuse, alors que Dégé avait décidé de faire la grasse matinée quoiqu’il advienne, des agents de police en civil avaient sonné à son portail, aux aurores. Il était encore au chaud, lorsque son personnel d’intérieur sonna. « Qu’est-ce que c’est ? », avait-il tonné, agacé, de sa voix de stentor. « Des messieurs de la police », avait répliqué une voix étouffée derrière la porte. Le domestique ne put pas en dire davantage, car, derrière lui, le chef de file de la délégation de policiers l’interrompit : « Monsieur Dégé, ouvrez ! Je suis le directeur de la Police judiciaire. Ne tentez pas de vous enfuir. Votre résidence est encerclée. Vous êtes cerné. » Dégé n’en croyait pas ses oreilles. Qui était capable de se comporter ainsi dans ce pays ? Qui pouvait ainsi violer son intimité à une heure aussi impossible ? C’était en effet suicidaire de provoquer de cette manière l’un des hommes les plus puissants du pays qui n’avait que du mépris pour tout le monde, excepté son président de patron et quelques rares privilégiés. Il avait coutume de narguer les administrateurs des entreprises respectives qu’il dirigeait au cours des conseils d’administration en leur balançant, quand ils voulaient regarder de très près ses actes ou son bilan : « C’est le décret qui m’a mis ici. Inutile de jouer les braves alors qu’on vous demande seulement d’émarger ». Des rapports de toutes sortes de ses collaborateurs, des contrôleurs d’État ou de ses détracteurs au président le laissaient de marbre. Quand les deux hommes se voyaient, ils parlaient à longueur de journée de loisirs et de plaisirs coquins. Ils ressassaient avec délectation et nostalgie leur jeunesse commune, en l’occurrence, leur adolescence, quand ils commençaient à courir les filles. Les affaires du pays étaient rarement à l’ordre du jour, moins encore la gestion de l’entreprise à lui confiée. Des jeux et des beuveries, des blagues salaces, décalées par rapport à leur âge. Ils projetaient leurs prochaines vacances et révisaient leurs plans pour y aller sans leurs énièmes épouses, rien qu’avec de nouvelles conquêtes, du genre vraiment recherché. Il n’avait donc à craindre ni les hommes ni Dieu lui-même et n’allait à l’église que par pure convenance.
Voilà qu’un matin maussade, alors qu’il était emmitouflé dans ses draps douillets, atteignant un état d’immortalité dans les bras de sa nouvelle épouse, un sombre individu était venu troubler sa quiétude. Cela était insupportable et impardonnable. Il devait le lui faire savoir. Enfilant rapidement un pyjama, il prit l’un de ses multiples téléphones portables, passa dans son bureau attenant à sa chambre à coucher, en laissant son épouse sortie brusquement de sa plénitude, dans le lit, et appela le numéro d’urgence du président. Le téléphone sonna très longtemps sans qu’on ne décrochât. Sans doute était-il trop tôt pour réveiller son ami. Il alla dans sa douche où il se donna des jets d’eau thermale sur le visage, question de se calmer les nerfs. Puis, il retourna dans sa chambre où il piqua une colère impériale. « Ce monsieur peut dire adieu à sa carrière, à sa famille aussi, ainsi qu’à sa liberté. D’ailleurs, il peut directement faire ses adieux à la vie. »
Se reprenant, il demanda à travers l’interphone qu’on installât le visiteur dans l’un de ses nombreux séjours qu’il avait baptisé « Poula poula », l’un de ceux qui accueillaient du tout-venant. Trente minutes plus tard, il descendit et lança un regard dédaigneux à l’individu qui osait ainsi le troubler. Celui-ci était en train d’échanger quelques propos vaseux avec ses deux camarades, pour tromper l’attente. Les autres attendaient dehors. Ces petits fonctionnaires de la police allaient regretter leur acte. « Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? » – « Je vous présente les commissaires… » – « Allez droit au but ! Vous ne vous rendez peut-être pas compte que vous venez de frapper à la porte de l’enfer. Un coup de fil, un seul et vous le comprendriez. Mieux, vous n’auriez même pas le temps de vous en apercevoir ! » Il pétaradait et les policiers essuyaient sans broncher ses rafales, impassibles comme des soldats britanniques à Hiroshima le soir du 6 août 1945. Le meneur des policiers prit la parole : « Vous faites l’objet d’un mandat d’amener, monsieur. Vous devez nous suivre au poste, pour examen de situation ». Dégé se fendit d’un rire crispé. Il n’avait pas entendu cela depuis belle lurette. Adolescent, il en rigolait avec ses camarades, singeant les patrouilles coloniales de sécurité qui, au cours des rafles, prenaient les gens qui n’avaient pas de carte nationale d’identité. Soudain devenu sérieux, il demanda à identifier les policiers qui ne firent aucune difficulté, puisque l’entrée impromptue du maître des lieux les avait poussés à griller les usages. C’étaient des directeurs de la brigade des crimes économiques de la police judiciaire. Ils étaient envoyés par « la hiérarchie » pour embarquer au poste ce grand directeur général, comme un vulgaire voyou de bas quartiers. Il prit le téléphone, forma discrètement un numéro. L’attente fut longue et son visage développait pendant ce temps des tics ridicules : clignements incessants des cils, froissement du nez et rictus des commissures.
Il refit un autre numéro : « Bonjour Madame Son Excellence. Pardon, Mama, de vous déranger. Je n’arrive pas à joindre le boss. Je me disais que… » – « Ne quitte pas. Je te le passe. » – « L’Homme…, j’ai des gens ici qui veulent m’emmener je ne sais où, pour examen de situation, prétendent-ils. Je n’y comprends rien, c’est pourquoi je voulais t’informer. Des fois que ce seraient des escrocs comme on n’en compte plus ici dehors. » – « Ce ne sont pas des escrocs. Laissez-les faire leur travail ». Il y eut un bruit sec à l’autre bout. Il en oublia de décrocher le téléphone de son oreille, lequel rentra dans une mélodie lancinante avant de sombrer dans un silence assourdissant. Il était figé comme une statue mal fichue. Dégé revint à la réalité grâce à une gifle policièrement administrée par le chef des flics. Imparable ! Il se remit brutalement sur son séant. Et tenta d’appréhender de nouveau le monde où il se trouvait. Ainsi donc, le monde n’était plus monde. Cette phrase lui était mécaniquement revenue à l’esprit. Élève, il s’était fait copieusement chicoter pour l’avoir utilisée dans son devoir de rédaction. Le professeur soutenait qu’elle ne signifiait absolument rien et n’ajoutait rien à son devoir. « D’ailleurs, insistait-il, quelle que soit ton appréhension du monde, le monde sera toujours le monde, avec ou sans toi. Tu n’es même pas un grain de sable dans la mer. À l’échelle du monde, à moins de te faire remarquer par de très grands exploits comme Newton, Einstein, Freud, Platon ou Socrate, tu n’es même pas un simple élément statistique. Surtout quand tu viens d’un pays dont même le président ne compte pas à l’échelle de la région : jamais cité en exemple, jamais intervenu dans un dossier important, jamais là quand il faut. Là maintenant, tu n’es rien, même pas un embryon de rien, pas même le moindre petit soupçon du plus petit élément produit par la nature. Rien, rien de rien. Comprends que pour évoquer le monde, il faut le mériter. Ce n’est pas ton cas. Ce n’est pas en réfléchissant comme tu le fais que tu vas y arriver. Enfonce-toi cela dans le crâne et ne l’oublie jamais. Tâche d’exister réellement, puis après, tu pourras parler tout simplement, pas du monde… »
D’accord, mais depuis, il avait fait du chemin. Il n’était pas tout ce monde cité en exemple, mais quand même ! Lui, lui-même, le très grand, le baobab, le roc, se faisait maltraiter par un vulgaire policier. Quelle ruine ! Quel désespoir ! Il manqua de défaillir, mais un dernier ressort, venu d’on ne sait où, lui fit garder une certaine dignité. « Donnez-moi une petite minute pour m’apprêter. Ensuite, je suis à vous », avait-il fini par balbutier. Il s’étonna d’avoir prononcé cette autre phrase qu’il avait entendue mille et une fois, mais ces fois-là sortie de la bouche des femmes qu’il souillait, à coup de CFA, depuis de nombreuses années. Elles lui répétaient à volonté et souvent à sa demande, au présent, sous l’effet des drogues, de l’ivresse de l’argent et de toutes sortes d’alcools et d’aphrodisiaques, qu’elles étaient à lui, elles lui appartenaient. Et il s’excitait de posséder ces corps, souvent tiraillés, toujours malheureux, esclaves de l’argent, de la misère. Le plus incroyablement possible, il venait de dire qu’il serait à quelqu’un. Heureusement que ce n’était pas dans le même sens que celui de ses multiples conquêtes. Qu’importe d’ailleurs puisque le glas, comme on dit souvent, venait de sonner pour lui !
Il se fit en tremblotant une toilette. Son épouse, flageolante, le rejoignit dans la salle d’eau pour lui témoigner son soutien. Ses baisers chutaient dru comme des glaçons sortis d’un iceberg et ses câlins, rugueux comme une roche ébauchée, lui hérissaient le poil. Il n’avait plus le cœur à rien. Ses projets de la journée s’étaient évanouis. Il s’était promis, une fois qu’il se serait sorti des griffes de cette louve qui encombrait son lit, d’aller se donner un bon moment avec la jeune femme de son plus proche collaborateur dans une garçonnière qu’il louait depuis dix ans pour ce genre de pratique, et dans laquelle celle-ci ne pouvait prétendre à aucune exclusivité. Ensuite, il devait contribuer à faire chuter un concurrent un peu trop ambitieux de l’un de ses amis en l’attirant dans un piège dressé sournoisement avec la complicité de vieux coquins. Ce n’est qu’après tout cela qu’il devait faire un détour à ses bureaux pour éplucher son courrier. L’essentiel de celui-ci était fait de demandes d’aides formulées par les gens de son village à qui il avait demandé, au cours d’une tournée électorale, de lui adresser toutes les doléances imaginables, à la condition de voter pour son mentor, le président. Le prenant au mot, tous, comme des moutons de Panurge, étaient allés aux urnes et avaient plébiscité leur champion commun. Derrière les doléances, suivaient les suppliques de ses multiples conquêtes qui, toutes, posaient des problèmes domestiques. Il y en avait qui n’avaient pas de gaz, celles qui n’avaient pas de couches ni de lait pour leur bébé ; celles qui n’avaient pas réussi à inscrire leur enfant à l’école ; celles dont les parents étaient à l’article de mort et nécessitaient une évacuation sanitaire ; celles qui souhaitaient poursuivre leurs études à l’étranger et qui avaient besoin de caution et de visa pour transpercer la forteresse anti-immigration occidentale ; celles qui étaient tombées enceintes par accident et qui ne voulaient pas que leurs maris en sussent un mot ; celles qui voulaient passer trois semaines de détente dans ses bras sur une île déserte ; celles qui avaient besoin d’argent pour les finitions de leur maison ; celles qui ne voulaient rien de moins qu’il passât dîner un soir à la maison ; celles qui voulaient carrément l’épouser ; celles qui lui promettaient des triplés ou des quadruplés… Il y avait les neveux et nièces qui comptaient sur leur tonton pour aller s’installer dans un pays du nord ; des neveux qui devaient satisfaire aux exigences de leurs futurs beaux-parents en leur assurant une rente à vie à travers une dot surévaluée ; des nièces tyranniques qui voulaient que leur tonton prenne en mains leurs copains et les convoie vers des cieux plus prospères… C’était l’essentiel de son travail. Quand il arrivait au bureau, après avoir profité des largesses de sa secrétaire, qui était rarement la même, il n’était « plus là pour personne » pour plusieurs heures. Ainsi, il pouvait se rendre compte de combien il était important. Des fois, il pensait qu’il était aussi sollicité que l’était Dieu et qu’en comparaison, il était meilleur, car il était prompt à réagir. Ce qui n’était pas le cas du Divin qui ne réagissait que selon son seul bon vouloir, quand il lui arrivait de réagir. Depuis un demi-siècle, il lui demandait des quadruplets sans pouvoir obtenir ne serait-ce que la moitié ! Il a même été floué dans sa quête effrénée de quadruplets par une de ses maîtresses qui lui avait attribué les jumeaux d’un autre.
Dans cette quête de naissances multiples, il avait recensé des femmes de tous âges sans succès. Il s’était tué et continuait de se tuer à la tâche depuis de nombreuses années en vain. Les unes après les autres, les plus volontaires comme les plus régulières, malgré des stimulations aussi bien de la médecine traditionnelle que de la médecine moderne, les femmes étaient lamentablement passées à la ménopause. Il était ainsi père d’un millier d’enfants disséminés dans le monde : des noirs, des métis, des tout blancs, des jaunes, des rouges, des arcs-en-ciel. Du moins à en croire les nombreuses annonces que les génitrices lui faisaient, soit par téléphone, soit par écrit, soit par l’intermédiaire d’amis. Parfois même par la rumeur. Il lui arrivait de croiser sur son chemin des espèces de ses clones ou des répliques de certains de ceux des enfants qu’il élevait chez lui. Il tenait un registre où il consignait les naissances et les noms, sans jamais se préoccuper si les rejetons portaient effectivement les noms qu’il attribuait. Au début, il donnait les noms des gens qui comptaient pour lui. Ayant rapidement fait le tour, il avait commencé à se faire plaisir, donnant des noms de toutes les origines, de chez lui comme des autres tribus du pays, des noms importés des différents pays qu’il avait visités. Puis, se rendant compte qu’il attribuait assez régulièrement les mêmes noms, il décida de donner son patronyme à tous ceux qui viendraient dans ce monde par ses soins, réels ou supposés.
Parfois, il s’enfermait avec des amis, directeurs généraux comme lui. Ensemble, ils engageaient un bal de champagne et de lubricité pendant une journée entière avant de s’ébranler, la nuit tombée, vers des maisons closes créées et entretenues par leurs soins pour leurs plaisirs. Quelquefois aussi, c’était le défilé des femmes qui entraient en file dans son bureau. Elles donnaient à sa salle d’attente un joli décor. On se croyait parfois dans les coulisses d’un défilé de mode. C’était un vrai podium de défilé de mode où s’affrontaient sans façon, couturiers, joaillers, parfumeurs les plus célèbres et de toutes les origines : Cardin, Chanel, Gaultier, Saint Laurent, Patou, Cristobal, Dior, Gianfranco, Givenchy, Kenzo, Lacroix, Laroche, Paco, Nina, Balmain, Lancôme, etc. s’exprimaient, chacun à leur façon et selon les objets, à travers ces dames. Il y en avait de tous les âges et de tous les styles : des tenues assorties aux sacs ou aux chaussures, des boucles d’oreilles en or, des sertis de diamant, des émeraudes, des rubis ; des rouges et brillants à lèvres, avec leurs tubes les uns aussi suggestifs que les autres, qu’elles sortaient machinalement pour adoucir et faire briller leurs lèvres, tenant dans une main de minuscules miroirs aux formes variées, tout aussi suggestives. Les différents parfums de marque, forcés à une cohabitation rivale étrange, que n’avaient jamais imaginée leurs créateurs respectifs, échangeaient, à l’image de ces dames, une conversation de défiance. Entre les marques présentes, se développaient des sentiments conflictuels, parfois violents, souvent latents, alimentés par les dames qui les instrumentalisaient. Elles étaient là ces dames, spectatrices imperturbables de leur mise en scène, chacune énigmatique, pensive. Chacune se demandant ce qu’elle représentait pour ce « beau et riche prince charmant ». Chacune espérait avoir raison de toutes les autres en fin de compte. Il suffisait juste d’être patiente, pertinente, de savoir manœuvrer, de savoir le tenir. Il n’aurait finalement d’yeux que pour elle. Une telle bataille n’était pas gagnée d’avance. Les dames avaient un même dénominateur commun : leur Directeur Généreux d’amant. Elles dépendaient toutes de lui. Tous les étalages de sa salle d’attente provenaient de lui. Il y en avait qu’il avait achetés lui-même au cours de ses nombreux voyages à l’étranger pour faire plaisir à ses maîtresses.
Chacun de ses retours de voyage ressemblait à l’importation de marchandises d’un hypermarché. Il lui arrivait d’occuper quasiment seul la soute à bagages de l’avion pour transporter divers biens acquis pendant son séjour à l’étranger. Il ramenait, à chaque fois, les mêmes objets : des meubles, des effets vestimentaires, de l’électroménager, des jouets pour enfants, des berceaux, des gadgets de riches, des sex toys, de la lingerie fine, des voitures, des luminaires, des équipements de sport, des machines de casino, etc.
Il était connu de tous les douaniers qui n’osaient plus lui demander s’il avait « quelque chose à déclarer ». Tous se mettaient en quatre pour le servir. Il distribuait les billets et les sourires pour s’aliéner les services des agents du fret. Les contrôleurs de la compagnie aérienne nationale ne lui posaient jamais de question. Ils se contentaient d’embarquer ses bagages, ne les pesant que pour avoir une idée de leurs poids pour la sécurité du vol et non pour garantir les recettes du fret. Il payait quand il voulait et combien il voulait. On le connaissait ainsi. Il avait établi cette réputation en embarquant dans l’avion présidentiel une grosse cylindrée qu’il avait achetée au cours d’un séjour en occident. Cela fit grand bruit. On prétendit même que son ami l’avait forcé à retourner le véhicule afin de l’acheminer normalement par bateau. Il n’en était rien. Une semaine après, il s’était improvisé un rallye urbain, avec force convois, afin de bien montrer aux habitants de la capitale, qui se chargeraient de faire circuler la nouvelle, qu’il avait bel et bien importé une voiture par avion, dans l’avion de son ami. L’amitié n’était pas un vain mot.
Ses bagages étaient acheminés dans sa résidence des cadeaux où un intendant s’occupait de les gérer. Un hôtel particulier, digne d’un 5 étoiles. Quand l’une de ses conquêtes désirait quelque chose, il l’envoyait à la résidence des cadeaux. Celui-ci se faisait un plaisir de servir ces dames, exprimant une générosité sélective en fonction du béguin qu’il pouvait avoir pour l’une ou pour l’autre. Régulièrement d’ailleurs, elles savaient le remercier. Ce qui avait pour conséquence d’améliorer la qualité et la quantité des cadeaux. Il était le maître absolu des lieux, bien qu’il tînt son pouvoir de son copain Dégé. Ce grenier était son fonds de commerce. Il lui permettait de réaliser ses propres conquêtes, bien qu’il partageât celles de Dégé. Parfois, il en faisait le point du mois et se rendait compte qu’il avait séduit sur la période une centaine de femmes. Il disposait d’un organiseur pour noter les noms et adresses, les occasions des rencontres, les rendez-vous et ce qu’il appelait le pointage. Surtout le pointage. Quand il n’était pas en train de recevoir, il se livrait à des statistiques bizarres afin de faire ses classements : qui était la plus belle, la plus ingénieuse, la plus coquine ? Qui était la plus régulière sur le lit, sur le canapé, sur la table à manger, sur le plan de travail de la cuisine, sur le sol du séjour, à la douche, dans les escaliers, sur le balcon, dans le jardin ? Qui avait les plus jolis seins ? La plus belle cambrure ? Qui avait le plus beau prénom, le meilleur petit nom, bien qu’il les appela toutes Chéé ou Béé pour ne pas avoir à s’emmêler les pédales ? Parfois, pour rigoler, il appelait l’une du prénom de l’autre. Et quand celle-ci s’en offusquait, il prétendait qu’il venait de la baptiser. Il voulait savoir qui était la plus bruyante (il avait des enregistrements vidéo, parfois pris à l’insu de ses proies, souvent de leur plein gré, qu’il passait le temps à repasser), la plus exquise, la plus salace, la plus folle, qui réalisait le plus de prouesses. Il se faisait souvent aider par des amis afin que ses classements soit fussent « les plus fiables possible ». Ces classements lui servaient à faire des recommandations à son ami Dégé avec lequel, souvent, il s’offrait des séances de visionnage où les femmes se donnaient en spectacle. Pour faire efficace, il rassemblait les meilleures séquences, les plus torrides, les plus excitantes. Dégé savait lui faire confiance. Il était son testeur. À ce titre, il lui évitait d’avoir à s’ennuyer avec une femme ou à s’embarquer dans une aventure sexuelle avec une qui était incapable de lui donner satisfaction. Les femmes avaient pour mission de se déployer pour que Dégé atteigne son orgasme. Celles qui n’avaient pas de culture ou qui n’avaient pas été à l’école étaient priées de se taire. Elles ne devaient initier aucune conversation, pour ne pas lasser le patron et détruire leurs meilleurs atouts qui restaient leur corps, leur beauté. Il ne se donnait aucune peine. Et quand il n’y arrivait pas, il piquait une colère hystérique et ne revoyait plus jamais la femme en question. Cependant, elle pouvait continuer à aller voir son intendant testeur pour prendre de l’argent ou des biens. Cela ne lui posait aucun problème. La résidence des cadeaux était approvisionnée pour cela. Il ne fallait surtout pas refuser des cadeaux à ses visiteuses.
Il avait construit la résidence des cadeaux en six mois. L’idée lui était venue de son testeur. Jusque-là, toutes les transactions se passaient dans les hôtels où des suites étaient réservées à l’année à travers tout le pays et le monde entier. Le testeur intendant faisait la navette pour aller diligenter les affaires avec leurs maîtresses communes. Il n’y avait plus dans le pays d’hôtel où ils n’avaient séjourné. Leur réputation courait les cinq continents. Ils y avaient également séduit quasiment toute la gent féminine, du moins celles qu’ils estimaient à la hauteur de leur folie des sens. Leurs exploits faisaient jaser tout le pays, mais surtout leur présence dans une ville semait une panique chez les hommes. Les querelles et les scènes de jalousie se multipliaient. Certains maris allaient jusqu’à mettre leur épouse en résidence surveillée pendant la durée de leur séjour dans la ville. Ce qui faisait que bien des semaines après leur départ, la crise continuait à secouer certains couples. Parfois parce que les épouses avaient été injustement soupçonnées, souvent parce que les époux avaient court-circuité leurs foires aux cadeaux. Une fois dans une ville du Nord, on a failli assister à un drame. La femme du gouverneur, qui avait été assignée à résidence par son mari, tenue à l’œil par un bataillon de militaires réquisitionnés à cet effet, avait réussi, avec l’aide de l’officier qui dirigeait sa surveillance, à s’exfiltrer. Celui-ci avait reçu auparavant une valise de billets de banque comme motivation.
Le gouverneur avait réquisitionné une partie de l’armée parce qu’il était occupé par les opérations de comptage des votes de l’élection présidentielle qui venait d’avoir lieu. Il devait personnellement diriger les opérations afin de s’assurer que tout était mis en œuvre pour que le président l’emporte « avec une très large majorité » dans son territoire de commandement. Il s’était alors déplacé à 115 km à l’intérieur de la région, laissant femme et enfants seuls. Comme il soupçonnait un possible contact entre son épouse et Dégé, il craignait que pendant son absence, celle-ci s’en allât le voir.
L’épouse était alors allée à la rencontre de Dégé. Ils avaient passé la nuit dans un hôtel de la ville, après avoir dîné en amoureux éperdus. La nouvelle fit très vite le tour de la ville. En moins de rien, chacun était allé toucher du doigt ce qui n’était jusque-là que des racontars. Bientôt, un frénétique ballet de va-et-vient discrets s’organisa pour voir l’épouse du « chef terre » en tête-à-tête amoureux avec un Don Juan impénitent. Elle était sublime et radieuse. Elle était belle et épanouie. Lui l’entourait de mille précautions et la couvrait de baisers de plus en plus langoureux. On aurait dit une répétition pour le tournage d’un film érotique. Mais tout se passait dans un tel naturel ! Outrés, les administrés du gouverneur s’organisèrent instantanément en comités pour sauver l’honneur de leur « chef terre ». Les rivales de madame la gouverneure, recrutées dans les ménages et chez les jeunes filles se constituèrent, sous le prétexte de défendre leur « mari monsieur le gouverneur » offensé. De fil en aiguille, le gouverneur en fut informé. Il fit sur-le-champ des messages portés pour donner ses instructions. Bien qu’il fût profondément blessé dans sa chair de « chef terre » et d’époux cornu, il ordonna aux forces de l’ordre sous sa responsabilité « de savoir raison garder ». Il fallait demander le plus gentiment possible à Dégé et sa délégation de vider les lieux avant le lever du jour. Ce à quoi Dégé répondit qu’il était un homme libre dans un pays libre qui garantissait la libre circulation des personnes et des biens sur l’ensemble du territoire. Des idéaux qui étaient prônés et soutenus par le président. Toute personne qui se mettrait en travers de ce socle de la démocratie et de l’humanisme présidentiels serait un ennemi de la République et du président. Il n’hésiterait pas à faire un rapport tranchant au président sur la façon dont ses collaborateurs travaillaient à son impopularité. Ayant eu ce retour, le gouverneur battit en retraite et laissa sa femme dans les griffes de ce diable qu’il connaissait bien. Il avait dans le temps monté mille opérations biscornues pour gagner des marchés publics, facturés au centuple. C’est à cette occasion que Dégé, alors jeune premier qui venait de pénétrer au cœur du sérail fit la rencontre de son épouse avec laquelle il se lia d’amitié, laquelle se développera par la suite en une relation amoureuse vicieuse. La femme s’énamoura sans calcul, car le jeune homme était fort séduisant. Son mari, soutenait délicatement et difficilement une carrière faite de flagornerie, de tricherie et de compromission. De par sa position, il n’avait jamais dédaigné de souiller les femmes des autres. Elle contenait sa colère et sa jalousie en allant chercher la force dans la tradition de son village. Chez eux, on savait être patient. On savait préparer les vengeances et corriger les erreurs des gens. On savait composer avec le temps. On savait s’effacer jusqu’à l’inexistence pour revenir comme un tsunami. Elle avait su subir les frasques de monsieur son époux sans rien dire. Elle savait que son corps lui appartenait et qu’elle seule avait le dernier mot sur tout ce qui le concernait. Elle pouvait se refuser ou se donner à volonté. Il suffisait justement de le vouloir. Silencieusement, elle se répétait souvent : « Un jour, ma volonté sera faite ».
Mais quand elle tomba amoureuse de ce jeune homme, ce fut sans préméditation et sans aucune volonté de nuire à son époux. Celui-ci en disait beaucoup de bien. Par exemple, c’est lui qui offrit au couple ses premières vacances à l’étranger. La femme apprit plus tard par l’entremise d’une indiscrétion savamment orchestrée, que son mari avait d’abord voulu se rendre à la Côte d’Azur avec une maîtresse, sa meilleure amie qui était la témoin de son mariage. C’est Dégé qui l’avait découragé. Quand elle le sut, elle se sentit redevable à cet homme timide et muet. Elle ne sut pas comment le remercier. Mais elle lui dit à l’occasion d’une réception au Palais quand ils eurent à échanger quelques mots qu’elle était contente de rencontrer un homme d’une telle probité. Pour toute réponse, le bonhomme fit une génuflexion. Cela eut le chic de l’étaler littéralement à ses pieds. « Quel charmant monsieur ! se disait-elle. Comment ai-je fait pour épouser un rustre comme mon mari ? » L’homme, rompu aux opérations de charme, ne fit rien dans un premier temps. Il la laissa languir. Il attendit que le fruit fût mûr, comme il aimait à dire. Cela prit du temps, mais c’est la femme seule qui en souffrait. D’autant qu’à la maison, elle n’était que rarement honorée. Elle avait le malheur d’avoir épousé un homme de pouvoir, constamment sollicité. Même quand il ne l’était pas, elle lui était totalement transparente, occupé qu’il était à soigner sa carrière et à gérer ses nombreuses maîtresses.
Dégé ne voyait pas le temps passer, puisque c’est elle qui était dans la nasse. Le jour où il prit la jeune femme dans ses bras, ce fut pour toujours. Ils ne se quittaient plus, unis qu’ils étaient par un mauvais destin. La femme avait pris une grossesse. Le gouverneur, heureux, avait organisé une gigantesque fête. Il était père pour la première fois. Double père en plus : des jumeaux, de vrais, monozygotes ainsi qu’avaient diagnostiqué les médecins après l’échographie : deux garçons. C’était essentiel dans sa culture. Cela se fêtait aussi joyeusement que le mariage. C’est pourquoi il avait fait venir toute sa famille, avait invité son patron le ministre de l’Intérieur, ainsi que tous ses amis haut placés. Il avait même trouvé le moyen de faire parvenir un carton au couple présidentiel. Lequel, ne pouvant naturellement être là, lui avait envoyé une enveloppe. L’enveloppe contenait un demi-milliard de francs, duquel il avait soustrait cinquante millions qu’il avait remis à son intermédiaire du Palais. Dégé était bien sûr en bonne place dans la liste des invités. Le gouverneur le vénérait. Il lui devait sa carrière et espérait davantage de lui. Au cours de la soirée, il tenait élégamment sa coupe de champagne qu’il sirotait comme une jeunette s’attaquant à un lapon. Un feu d’allégresse le brûlait de l’intérieur. Il était certain d’être le père clandestin des enfants qu’on célébrait. C’est pour cela qu’il avait fait de cette fête son affaire personnelle. Il avait offert beaucoup de cadeaux aux héros du jour. Les enfants, comme leurs parents étaient habillés par lui. Plusieurs semaines auparavant, il leur avait envoyé à la maison son intendant testeur s’occuper de leur tenue et de la décoration. Le gouverneur avait choisi trois costumes, son épouse deux superbes robes, trois paires de chaussures, deux sacs à main, un parfum et beaucoup d’autres accessoires. Pour les enfants, le testeur avait préparé une pléthore d’objets : chaussons, combinaisons, grenouillères, poussettes, etc. ainsi que de nombreuses caisses de jouets. Dégé ignorait qu’avant de rentrer dans l’intimité de la femme, le blues l’avait poussée quelques jours plus tôt, dans les bras d’un jeune voisin qui jouait les répétiteurs des enfants de la famille.
