Chez Léger - Jean Thiébault URBAN - E-Book

Chez Léger E-Book

Jean Thiébault URBAN

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Beschreibung

Comment trouver une voix pour coudre ensemble l'histoire familiale, celle de ce grand-oncle, Joseph, ayant été déporté en 1943 à Buchenwald, et l'histoire singulière d'une petit-neveu n'ayant vécu, lui, que le temps suspendu de la paix ? Telle est la question que ce petit livre tente de résoudre. Un récit familial conjugué à une tentative romanesque de relier les générations et de garder présent ce passé que la distance estompe.

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Seitenzahl: 231

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Les derniers mots écrits par Saint-Exupéry :

« Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m'épouvante. Et je hais leurs vertus de robots. Moi, j'étais fait pour être jardinier. »

Sommaire

Chapitre zéro

Chapitre Un

Chapitre Deux

Chapitre Trois

Chapitre Quatre

Chapitre Cinq

Chapitre Six

Chapitre Sept

Chapitre Huit

Chapitre Neuf

Chapitre Dix

Chapitre Onze

Chapitre Douze

Chapitre Treize

Chapitre Quatorze

Chapitre quinze

Chapitre seize

Chapitre Dix-sept

Chapitre Dix-huit

Chapitre Dix-neuf

Chapitre vingt

Chapitre vingt-et-un

Chapitre vingt-deux

Chapitre vingt-trois

Chapitre vingt-quatre

Chapitre vingt-cinq

Chapitre vingt-six

Chapitre vingt-sept

Chapitre vingt-huit

Chapitre vingt-neuf

Chapitre trente

Chapitre trente-et-un

Chapitre trente-deux

Epilogue

Annexe

Chapitre zéro

(Olivet, bureau de poste, début 2017)

Lecteur, c’est ici un livre de bonne foi. Alors vois-tu, je n’irais pas jusqu’à te dire que je suis moi-même la matière de mon livre, ce serait mensonge et vanité. Disons simplement que j’ai décidé de me cogner la tâche passionnante mais contraignante du chroniqueur familial un peu autobiographe. Le chapitre que tu es en train de lire porte le curieux numéro zéro parce que c’est le seul qui ne soit pas vrai, le seul dans lequel se trouvent des événements non encore advenus. Je vais y raconter le moment de lâcher ce manuscrit vers les éditeurs. Me reviendront sans doute les réponses que tout auteur redoute : « Nous avons lu avec la plus grande attention votre texte, mais malgré tout l’intérêt qu’il présente sur le plan historique et documentaire, nous ne sommes pas en mesure de donner une suite positive. Veuillez agréer, Monsieur, etc. » Mais peu importe. S’il n’a pas l’envergure d’un livre pour tous, il aura sa place, sous la forme d’une trentaine d’exemplaires édités à compte d’auteur, dans les rayonnages modestes des bibliothèques de quelques proches dont il raconte l’histoire, et de leurs descendants qui pourront y lire, saisi dans sa perspective de saga familiale, le compte-rendu enrichi des grandes heures vécues par les Nonnenmacher de Drusenheim, Bas-Rhin, durant la deuxième guerre mondiale. Pour tout t’avouer, j’ai même poussé le vice jusqu’à vouloir remonter jusqu’à la guerre de trente ans. C’est dire.

Petit avant-propos méthodologique : j’ai entrepris une démarche pas vraiment scientifique, mais tout de même rigoureuse. Mes sources sont les suivantes : le récit écrit par mon grand-oncle, Joseph Nonnenmacher, de sa déportation à Buchenwald entre novembre 1943 et mai 1945 ; le récit écrit par ma grand-mère Alice Nonnenmacher (sa sœur), des événements qu’elle a vécus entre septembre 1939 et la fin de la guerre ; des entretiens enregistrés par ma sœur Marie à Aix en Provence, au cours desquels elle échange avec Joseph pour lui faire raconter dans les détails ce qu’il a enduré dans les camps de travail ; enfin, des sources documentaires diverses, sur la guerre de trente ans, sur le drame d’Oradour, la fin de la seconde guerre mondiale et la découverte des camps. On peut ajouter à ces sources historiques, des sources littéraires, comme Grimmelshausen, Primo Levi, Robert Anthelme, Jorge Semprun, Marguerite Duras et d’autres. J’ai cherché librement à faire dialoguer la grande histoire avec celle, plus petite, de ma famille. J’ai téléphoné aux anciens qui vivent encore, pour avoir des détails, pour questionner sur des dates, des noms, des impressions, je suis allé les voir et nous avons parlé de tout autour d’un bon repas, d’un thé ou d’une pâtisserie. Et je n’ai jamais voulu me couper d’une forme d’inspiration libre et romanesque. C’est un parti pris, j’assume. Ce livre n’est donc pas un documentaire. Ce n’est pas non plus un roman. Peut-être un récit. Tout bêtement.

Et puis, lecteur, je vais te dire une chose, pour que tout soit bien clair entre nous. Je fais bien comme j’ai envie. Hein ? Pas la peine de maugréer.

Tel que tu ne me vois pas, je suis en train de refermer les enveloppes dans lesquelles j’ai glissé un exemplaire de ce manuscrit. J’ai mis un certain temps à choisir les éditeurs auxquels je vais adresser une version. Le choix fut ardu. J’ai un peu le cœur serré à l’idée de laisser partir ces quelques semaines de travail intense. Mais je suis satisfait, car j’aurai fait ma part. Oh, presque rien, une toute petite pierre. Un caillou. Un grain de sable. Mais il est des cohortes de sans-grade, des armées d’inconnus, muets et niés pendant des décennies, qui trouveront peut-être ici un peu de la voix qui leur aura manqué. L’Histoire se fait souvent à grand coups d’éloquence, à travers les récits de ceux qui ont pu accéder au micro, toucher des oreilles attentives. L’organe vibrant du général De Gaulle, faut avouer, ça t’a une autre gueule que les phrases banales et modestes d’un pauvre fils de maquignon. Ici, je donnerai la parole à ceux qu’on n’a pas voulu écouter et qui, par modestie, pudeur ou fatalisme, ont préféré durant des dizaines d’années se taire et conserver insus leurs cauchemars et leurs amertumes. Ils ont le droit aussi à une petite place dans le sein du passé.

Alors, lecteur, je suis dans le bureau de poste, on me regarde un peu de travers, parce que j’ai les bras chargés de mes nombreux colis - mon réalisme m’a conduit à multiplier les flèches dans l’espoir de toucher au moins une cible. La guichetière est aimable : elle m’aide à commander les étiquettes autocollantes avec la machine qui ne fonctionne jamais correctement. Mais ce qui l’intrigue vraiment, c’est un paquet qui ne ressemble pas du tout aux autres. Il n’est pas emballé dans une enveloppe au format A4, contrairement à ma ribambelle de manuscrits. Comme je vois bien qu’il interpelle singulièrement notre postière, je me fends d’une explication. Il s’agit d’un petit colis en forme de cube. J’ai utilisé pour lui la boite d’un réveil numérique acheté sur internet, et que j’avais conservée, allez savoir pourquoi. Dans cette boite, j’ai disposé, au milieu d’un lit confortable de confettis de polystyrène (je ne vous fais pas de dessin) un boulet de canon ancien, datant du début du 17ème siècle. C’est un petit boulet en bronze. Pas très lourd, mais tout de même, un joli pedigree : tout droit sorti de la gueule de l’Histoire, craché par le fût d’une bombarde de l’armée protestante du roi de Suède. Et justement, je l’envoie poste restante en Suède, dans une localité choisie au hasard dans l’annuaire.

Non, je ne te dirai pas pourquoi.

Voilà, lecteur, tu me prends la main dans le sac : c’était fait exprès, pour que tu te poses un peu des questions avant de tourner la page.

Chapitre Un.

(Saint-Léonard-de-Noblat, mai 2016.)

Je n’ai pas trouvé la route immédiatement. Enfin la route, c’est beaucoup dire : ce chemin tournant d’herbe et de caillasse couleur craie qui sort de la départementale 941. On la rejoint en quittant la D 19 après Ambazac et Châtenet en Dognon. Là, en voiture, j’avais curieusement aperçu une rue, peut-être même un « boulevard » de Drusenheim. Je démêlerais plus tard le comment du pourquoi.

Il faut dire d’emblée au lecteur que la toponymie de ce récit ne sera qu’un gros foutoir à en perdre un peu son latin, et que les dates n’auront guère à envier à la lessiveuse géographique. Mais je n’y suis pas pour grand-chose : l’Histoire s’est chargée souvent au vingtième siècle d’envoyer les destins individuels se balader aux quatre coins de l’Europe. Après tout, la mondialisation est en marche depuis un sacré bout de temps, et il faudra une focale solide et un bon sens de l’orientation pour nous tirer ensemble de ce tragique bordel. J’avoue également que je me permettrai – « est-ce que l’on sait d’où l’on vient ? » comme disait l’autre – d’exercer sans parcimonie l’art de la rupture narrative. Bref, « on voit que je suis en beau chemin… »

Et à propos du chemin, nous en étions restés à cette départementale 941 qui nous amène, peu avant l’entrée du bourg de Saint-Léonard, à ce sentier tournant sur la gauche, que j’ai failli manquer et qui nous fait passer en montant sous des arbres avenants, juste à côté de la ferme des Dessagne, dont plus tard je serai amené à parler en détail, et pour cause. Le chemin sinue, part sur la droite, se glisse au milieu de petits vallons cossus, et s’achève un peu en queue de poisson au lieu-dit « chez Léger ». C’est indiqué sur google maps©.

Nous nous garons là, dans le chemin, et je vois arriver ma mère, avec le sourire qui ne la quitte presque jamais. Elle s’appelle Elisabeth, mais plutôt Gaby. Oui, pour les noms propres aussi, c’est toute une histoire ; c’est comme ça. On s’embrasse, elle m’explique les propriétaires, le chalet voisin, me montre cette fameuse ferme que l’histoire familiale n’avait cessé de mentionner, sans qu’on eût pu jamais (jusqu’à présent) se figurer quelle était sa forme, ni la couleur de ses pierres, ni la vue sur le village depuis le jardin. On ne disposait que d’un cliché datant de l’époque de la guerre, pris par on ne sait qui, au temps où toute la famille, ayant quitté Drusenheim lors des évacuations de populations de 1939 en Alsace, était partie se réfugier en zone libre. Je sais que c’est un peu compliqué, lecteur impatient, mais rassure-toi, tu vas comprendre.

La ferme dite « chez Léger » est une bâtisse qui a dû être rachetée il y a quelques années. Un corps de ferme solide, en pierres apparentes, posé perpendiculairement à la pente de la colline, sur un tertre à peu près plat faisant office de cour herbeuse. Le toit est fait de belles tuiles simples gris anthracite, et la façade est en pierres apparentes beiges rejointoyées à la chaux. Au rez-de-chaussée, comme à l’étage, les portes et fenêtres sont à croisillons, blanches et crème, et forment un ensemble à la fois bourgeois et simple. La résidence secondaire à la campagne, dans toute sa splendeur. Je le dis sans blaguer. Un muret dessine la propriété et surplombe un léger devers. Depuis ce muret on a une vue magnifique vers le village de Saint-Leonard, en contrebas. Qu’on se figure simplement les mamelons couverts de blé, ou de prairie, la forme des maisons blotties les unes contre les autres autour d’un dédale de rues médiévales, avec façades réhabilitées, pavés solides sous les pieds, et au milieu un joli clocher, coiffant la collégiale Saint-Léonard, admise au patrimoine de l’UNESCO avec le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, au titre de joyau de l’art roman du Limousin. Si vous ne me croyez pas, c’est sur wikipedia©.

Que viens-je faire ici, en mai 2016, accompagné de Blanche, ma fille de 15 ans, moi, le fils de Gaby, elle-même la fille d’Alice et d’Alphonse ? Et bien je m’incruste à la dernière minute dans un weekend organisé pour permettre à Joseph, dit Jo, le frère d’Alice et donc mon grand oncle si on veut bien me suivre, à sa femme Dédé, et à d’autres personnages secondaires, de participer aux ostensions de Saint-Léonard, qui ont lieu tous les sept ans, et qui sont l’occasion de pavoiser toute la ville et d’en faire « the place to be » pendant quelques jours. Je vous passe les fanions faisant des ciels chamarrés dans les ruelles, concentriques sur la place Gay-Lussac, ainsi que les bouquets de crépons (enfin cette année, pour pouvoir les réutiliser dans sept ans, on les a tous refaits en plastique) qu’on a noués partout dans le village, sur les portes, au bord des routes, sur les façades et aux fenêtres. C’est très joli. Et Jo vient à l’invitation du propriétaire actuel, rencontré un peu par hasard lors d’une cérémonie l’année précédente, faire d’une pierre deux coups : un, les ostensions, et deux, retrouver cette ferme où, entre 1939 et 1943, il vécut des années heureuses à travailler aux champs, à élever des cochons, puis à apprendre le dur métier de boucher, tout en vivant, comme on dit, d’expédients. Il y a là Jo, Dédé et Rose (la petite sœur de Jo) avec son mari Maurice, ainsi que leur fils Pierre, dit Pitou. Ce n’est pas tout, se trouvent également dans la petite société Monique, une nièce de Jo, Jean-Laurent, un neveu de Jo, Jean-Jacques Louvet le fils du propriétaire de la maison, son frère Thierry marié à Nancy, une américaine elle aussi présente, et un groupe d’une douzaine d’adolescents, tous enfants de leurs amis, et qui fréquentent un lycée privé parisien. Dans le lot, pour la petite histoire, il y a d’ailleurs le fils d’un célèbre acteur et chanteur français, connu entre autre pour sa prestation dans un film à succès évoquant le prénom germanique le plus honni au monde depuis qu’un de ses avatars a entrepris de conquérir l’Europe pour en faire son royaume millénaire. Si vous suivez mon regard.

Je sais, vous êtes un peu perdus. « Qu’il est facile de faire des contes », disait notre auteur-mystère tout à l’heure. Encore une fois, même s’il faut prendre sur soi vue la tournure de cette entame, ce ne sont pas des contes, mais ma version authentique de la plus sévère vérité historique.

Chapitre Deux.

(Choriol, août 2016)

Puisqu’il est si facile de voyager à travers les routes campagnardes de la « diagonale du vide », laissez-moi donc vous montrer à quel point, si on peut ergoter sur sa diagonalitude, on est plus qu’en droit de douter largement de sa vacuité. Il y a d’abord, lorsqu’on arrive par l’autoroute, la lente montée depuis la vallée de la Limagne, ponctuée à chaque kilomètre par les petits panneaux indicateurs de l’altitude. 435m au début, juste après la bifurcation de l’A 71 vers l’A 89. Puis 515, et assez rapidement 635m et plus encore, pour parvenir à près de 930m d’altitude quand la vue se dégage sur la chaîne des volcans, que l’on contourne gentiment. Vous, je ne sais pas, mais moi, cette vue m’enchante à chaque fois : y a-t-il quelque chose de tellurique qui me parle, les mystères du sous-sol, ses chambres magmatiques éteintes ou endormies, dont je perçois la voix silencieuse à travers pouzzolane et basalte ? A moins que ce ne soit la conjonction majestueuse des cheminées de lave érodées, le dessin doux des Puys, la couleur calme et apaisante des prairies, leurs dégradés de verts variés et vivifiants ? Ou n’est-ce pas le ciel, d’autant plus somptueux que l’horizon le dessine malin, original, excentrique ? Ce ciel dont les nuages semblent toujours se presser là pour souligner le caractère ? En tout cas, à chaque fois ça me fait la même chose : seul dans la voiture, je parle à voix haute, je m’exclame, je verbalise mon enthousiasme.

Ensuite, il ne faut pas manquer la sortie 25 de Saint-Julien Puy-Lavèze. Prendre la route vers le rond-point, puis suivre les panneaux indiquant La Bourboule et le Mont Dore. Aller à droite à hauteur de Laqueuille-gare, immédiatement après le passage à niveau, et suivre la route sans hésitation jusqu’à Saint-Sauves d’Auvergne. C’est dans un hameau de cette commune. A 140 kilomètres à l’Est de Saint-Léonard de Noblat. Les deux endroits n’ont rien à voir. Sauf le nom religieux. Sauf cette vue qu’on a du petit sommet où la maison se niche, vers le village blotti autour de son église. Sauf l’impression de campagne et de terre. Sauf les champs et les vaches, paissant, indifférentes.

C’était la ferme du père Boyer. Ses deux petits pommiers tordus, l’ombre des deux tilleuls devant la porte. Le corps de ferme fier et droit, planté d’Ouest en Est, dirige la croix de faitage, comme un doigt impérieux en cul de bouteilles de champagne incrustées dans la pierre de pays, vers le noble horizon d’en face, le Puy gros, le pas de l’âne, la ligne de crête, la pointe grise et changeante du Sancy, ses crocs déchiquetés. Je ne me lasse pas de cette vue. C’est ici que je vais m’installer, piquer de vieilles pierres, les rejointoyer, construire et rénover. Sans doute ce centre volcanique a-t-il sur moi l’effet d’attraction d’une boussole imaginaire. Et plusieurs choses me frappent : la ferme avec vue sur le clocher voisin car la situation y est très semblable à celle de Saint-Léonard, que j’ai découverte trois mois auparavant ; le nom des deux villages : Saint-Sauves et Saint-Léonard ; enfin, la fonction de refuge et d’accueil. Comme mes lointains parents de 1939, c’est sans doute le giron réconfortant d’une terre prodigue et chaleureuse, un abri contre les violences de l’époque, que je suis venu chercher ici.

Chapitre Trois.

(Saint-Léonard, le 13 novembre 1943)

Ce matin du 13 novembre 1943, Joseph s’amusait à pousser devant lui, à grandes goulées d’air tiède, de petits nuages de condensation. A dix-huit ans, ce gaillard solide avait dans le regard l’insouciance de sa jeunesse. Il revenait d’une course à travers champs avec les deux frères Dessagne, Louis et Paul. Il fallait, à l’approche de l’hiver, aller battre les blés moissonnés à la fin de l’été. La batteuse était une machine lourde et chère, aussi le village n’en possédait-il qu’une ou deux, et les paysans se la prêtaient mutuellement. Les trois jeunes gens guidaient l’attelage tiré par les deux bœufs, en direction du lieu-dit « Chez Léger ». La route était abrupte par endroit, et le chemin tournant d’herbe et de caillasse couleur craie, s’il était praticable, demandait tout de même un peu de dextérité dans la conduite des bêtes et de la charrette. Joseph avait l’habitude de ces tâches exigeantes : il était débrouillard, et son sens de l’improvisation, son enthousiasme à apprendre avaient fait de lui, depuis l’arrivée de la famille Nonnenmacher dans le Limousin, un gars plein de ressources. Il avait appris, entre autres choses, à diriger l’attelage, à participer aux travaux des champs, à tuer le cochon. Après avoir assommé la bête avec une sorte de gourdin, puis égorgé, on récupérait d’abord le sang pour le boudin, qu’on mélangeait avec un peu de vinaigre pour éviter qu’il ne coagule trop vite. Ensuite, on ébouillantait le corps de la bête en versant, dans la vasque en granit qui sert aujourd’hui de pacifique «bassin » décoratif, pour pouvoir plus aisément enlever les poils d’abord grossièrement, puis plus finement à l’aide d’un rasoir. On pendait ensuite l’animal par les pieds de derrière afin de laisser refroidir les chairs. Le lendemain enfin, on procédait à la découpe des différents morceaux. Rien ne se perdait dans le cochon : jusqu’au cœur et aux poumons qu’on pouvait manger avec une sauce savoureuse. Bien sûr, il y avait les odeurs fortes du sang et du lisier, le corps inerte et pesant de la bête à débiter, la résistance un peu écoeurante de la viande quand le long couteau effilé s’attaquait aux jambons, à l’épaule et au reste. Mais ce n’était pas pour déplaire à Joseph. Il avait su tirer son parti de cette corvée : on lui échangerait les bons morceaux contre des cigarettes, du sucre ou même parfois du chocolat, et les gens du village avaient vite pris l’habitude de venir demander au petit alsacien s’il n’avait pas, des fois, quelques saucisses bon marché ou une bonne tranche de lard pour agrémenter les pommes de terre.

Il était à Saint-Léonard depuis le début du conflit. La déclaration de guerre ayant poussé sur la route de l’exode comme on dit, toute la population des villages alsaciens les plus proches de la frontière, la famille entière, à l’exception d’Alice – restée avec son futur mari dans la maison familiale de Drusenheim – avait pris la route de Brumath au matin du 4 septembre 1939. Les jeunes avaient accompli ces trente kilomètres à vélo, doublant avec émotion et même, faut-il le dire, avec excitation (c’était l’aventure quoi) les carrioles dans lesquelles s’empilaient effets personnels, meubles et enfants que des mères en pleurs tentaient de consoler. Mais on connaît la chanson, tant on nous l’a rabâché, le cliché de la débâcle ! De Brumath, on entassa tout le monde dans des wagons à bestiaux, direction Saint-Léonard, loin de la fureur des combats qui du jour au lendemain devaient secouer la torpeur de la drôle de guerre.

L’arrivée au village ne fut pas des plus chaleureuses, car là-bas, la rumeur avait précédé le convoi, et on attendait, dans une certaine angoisse méfiante, ce qu’on appelait l’ « arrivée des boches ». C’est une constante dans la culture des alsaciens, que cette impression toujours un peu gênante de se sentir des étrangers, qu’on se tourne vers l’Est ou qu’on regarde à l’Ouest. C’est un peuple du zénith : ils n’ont droit qu’au petit bout de ciel qui les coiffe, coupés du reste du monde qu’ils sont par les Vosges et sa jolie ligne bleue d’un côté, et par la forêt noire et ses cris de loup de l’autre. Mais ce bout de ciel, et le beau jardin qu’il éclaire, ça oui, ils y tiennent.

Un accueil froid, donc. Mais tout s’arrangea peu à peu, bien entendu. On ne peut pas rester toujours insensible à la souffrance des exilés, des déplacés, des familles jetées dans l’exode, surtout quand on finit par comprendre que malgré leur patois aux consonances germaniques, ce sont de bons petits français tout de même. Ce fut d’abord un aristocrate local, M. Dunoyer de Segonzac, - époque révolue où les élites avaient du cœur et le sens des responsabilités - qui les hébergea dans sa grande maison, au centre du village, puis les familles furent progressivement dispersées dans toutes les fermes et les maisons des alentours. Comme quoi, quand on se pousse un peu, on peut faire de la place. Plus tard, les Nonnenmacher avaient fini par prendre un bail de fermage « chez Léger », pour vivre de leur sueur avec plus ou moins de bonheur, jusqu’à ce samedi de novembre, et les petits nuages de condensation, devant le visage riant de Joseph qui conduisait les animaux.

Ce sourire se changea soudain en givre glacé, lorsque tout affairé à sa tâche, au bas du chemin qui montait vers la ferme, là où se trouve aujourd’hui la plaque commémorative de ce moment que je raconte, tout près du Temple dont il reste quelques ruines, levant la tête, Joseph aperçut trois silhouettes en haut du chemin, qui avançaient vers eux. Trois longues figures, gainées du cuir de leur grand manteau, les mains enfoncées dans leurs poches, un chapeau de feutre à large bord sur la tête. Pas de doute : la gestapo. Et on venait pour eux, selon toute apparence. L’affaire fut vite entendue. On cherchait un déserteur, un homme nommé Sutter, qui avait fui l’Alsace pour éviter d’être enrôlé de force dans la Wehrmacht, et qui, selon toute vraisemblance, se cachait quelque part dans le village. Et tout naturellement, comme la majorité des alsaciens réfugiés à Saint-Léonard étaient rentrés chez eux, tout naturellement la gestapo soupçonnait que ledit Sutter s’était réfugié dans la ferme des derniers alsaciens qui étaient restés en Haute-Vienne, chez « Léger ». Il leur fallait leur tribut, un exemple, et ce groupe de trois innocents ferait l’affaire, puisque dans le lot, il y avait Joseph, le fils du vieil alsacien revêche qui avait refusé, quelques minutes auparavant, de lâcher sa fourche pour saluer les représentants du troisième Reich dans leur manteau de cuir. On reparlera du père de Joseph, ce vieil Alfred, « bedaine allemande de buveur de bière, mais cœur français et insoumis », comme il aimait à le dire si souvent. Les trois jeunes hommes, donc, furent arrêtés, et transférés à Limoges. Joseph en réchapperait ; quant aux deux autres, des gars du coin, qui n’avaient rien demandé à personne, ils y laisseraient leurs vies.

A Limoges, ils furent entassés avec d’autres dans une cellule où il était impossible de se coucher, car il n’y avait que deux lits. Dans un coin de la pièce, la tinette trop petite servait à tous. Inutile d’insister sur l’odeur et l’ambiance qui régnaient dans ce cloaque. Les deux premiers jours de captivité, Joseph ne put rien avaler, puis la faim aidant, il fit comme les autres et se nourrit. Régulièrement, on voyait partir vers la Kommandantur des hommes qui passaient l’épreuve de l’interrogatoire. A leur retour, on comptait les hématomes, les traces de coups, le sang caillé sur les visages et ailleurs.

Joseph, Louis et Paul attendaient avec angoisse que ce fût leur tour, terrifiés.

Chapitre Quatre.

(Marseille, les Calanques, septembre 1998)

La France vient de gagner la coupe du monde de football. Je ne suis pas le seul à avoir rêvé, enfant, à cet événement. Au moment du troisième but d’Emmanuel Petit, j’ai comme une sorte de malaise, et je quitte la tribune où je me trouve. Je vais sous les gradins pour reprendre mes esprits. Oui, car le soir du 12 juillet 1998, je suis dans le stade, et j’assiste à la victoire de l’équipe d’Aimé Jacquet.

En 1982, lorsque les Allemands nous avaient battus en demi-finale, à Séville, j’avais pleuré. J’avais 13 ans, et cette défaite, je l’avais trouvée insupportable. C’est tout de même quelque chose, pour des gens sans esprit belliqueux (nous sommes nombreux), que cet acharnement de l’histoire, petite ou grande, à diriger votre rancœur contre un peuple auquel, pourtant, au départ, vous n’avez pas envie d’en vouloir particulièrement.

Le 7 septembre, deux mois après cette retentissante victoire sportive, Jean-Claude Bianco, pêcheur marseillais tranquille et bonhomme, sortit en mer avec son petit bateau de pêche, comme à l’accoutumée. Deux heures plus tard, il écarquillait les yeux devant un bout de métal, accroché, comme il arrive parfois, aux mailles de son filet. On ne croit pas souvent aux pêches miraculeuses, mais enfin parfois le sort vous réserve des surprises. Penché sur ce morceau brillant, il eut le cœur fouetté. Et la tachycardie se fit bradycardie quand, retournant le morceau d’argent, il put lire sur l’autre face : «Antoine de Saint-Exupéry (Consuelo), c/o Reynal and Hitchcock Inc, 386 4 th Ave, N.Y. City, USA.» Il venait de remonter à la surface la gourmette de l’infatigable arpenteur des altitudes. L’auteur du Petit Prince et de Vol de nuit.

La découverte amena sur la zone un certain nombre d’autres curieux, plongeurs amateurs pour certains, et après des mois d’exploration, on finit enfin par retrouver, à peu près à la verticale de l’endroit où la gourmette fut découverte, les restes du Lightning P38 aux commandes duquel se perdit le pilote, soldat et écrivain français. C’est un bel avion tout en reflets de bronze, qu’on aperçoit de loin et dont on ne peut s’empêcher de suivre, au ciel, la carlingue bicaudale. Oui, car en plus d’avoir cette peau luisante de poisson vif-argent, le Lightning P38 est unique en son genre : il possède deux queues. C’est un avion récent, conçu en 1939, et qui présente le considérable avantage de surclasser en distance de franchissement le fameux Spitfire anglais. Les Allemands, sur le théâtre méditerranéen des opérations, l’appellent d’ailleurs « Gabelschwanz Teufel », ce qui signifie littéralement (on ne peut pas nier à la langue allemande sa précision expressive) : « Diable doté d’une queue fourchue ». Dans la mythologie guerrière, on ne sait pas trop à quel genre d’animal on a affaire, mais il est redoutable. Il vole loin, longtemps, et laisse planer au-dessus des villes et des campagnes sa silhouette de scorpion volant. C’est grâce à ses caractéristiques techniques que Saint-Exupéry put décoller depuis la Corse, puis survoler tout le couloir rhodanien jusqu’à Annecy - où Maurice, le futur mari de Rose, la petite sœur de Jo, alors jeune garçon, l’aperçut qui faisait demi-tour le jour de sa disparition - puis retourner vers le Sud, avant de se faire descendre et de s’abîmer en mer le 31 juillet 1944. Tout est dans les journaux, on peut vérifier. On trouvera même la nature des différents éléments physiques de l’avion sortis de l’eau : une jambe de train d’atterrissage, et une des deux poutres de sa carlingue si particulière.

J’en entends un ou deux grommeler qu’on ne sait pas où on va, qu’on passe de la gestapo à la coupe du monde de foot, de Saint-Léonard à Marseille, bref que c’est le foutoir, cette histoire.

On a raison.

C’est vrai.