Chroniques écossaises - Sylvie-Marie Koll - E-Book

Chroniques écossaises E-Book

Sylvie-Marie Koll

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Beschreibung

Chroniques écossaises, "Prémices" Exilé volontaire sur son île à la suite de la disparition de son épouse, Peter Ogilvie y mène, avec ses enfants, une vie monastique bien réglée et protégée. Mais, le destin semble trouver cette retraite anticipée un peu précoce et part à sa rencontre... Brusquement, les problèmes que notre héros avait éludés, se dressent face à lui pour demander réparation de sa fuite devant les responsabilités dues à sa charge. Les aventures reprennent malgré lui, l'entraînant, avec l'aide précieuse d'une nouvelle alliée, vers des contrées instables et dangereuses où ses anciens talents diplomatiques seront de nouveau mis à l'épreuve.

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Seitenzahl: 272

Veröffentlichungsjahr: 2019

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« La damnation est la séparation des choses aimées accompagnée du souvenir de notre plaisir, souvenir douloureux que n’apaise pas le souhait tardif et inutile de n’avoir pas aimé ce qui est voué à disparaître. »

D’après Al-Ghazâlî, cité par Christian Jambet1.

1 Mort et résurrection en Islam, p.101, Christian Jambet.

Pour Clive Staples Lewis et la famille Pevencie…

Sommaire

Prologue

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Epilogue

Prologue

Telle est la vie des hommes. Quelques joies très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants.

Marcel Pagnol, Le château de ma mère.

Damas, février 1960.

« Ech Châm, le grain de beauté, c’est le nom arabe de Damas et la cité devant laquelle le Prophète s’arrêta sans y pénétrer parce qu’il ne peut être donné à un homme d’entrer deux fois dans le Paradis.

La ville mérite bien son nom par la noblesse de ses lignes, l’éclatante blancheur de ses monuments et la teinte fondue de toutes ces colorations, par la double couronne que forment les montagnes rouges et jaunes au Nord et le désert ocre du midi entourant La Ghouta, l’espace arrondi et vert de ses jardins2. »

De retour d’Alep où il a abandonné la délégation culturelle britannique à l’hôtel Baron - aux bons soins de sa sœur Pénélope - Peter Ogilvie rejoint son domicile du quartier chrétien de Bâb Charqi.

Il ne peut s’empêcher de faire un détour par les pentes du mont Qasyoun afin d’embrasser du regard, une dernière fois, la cité qui s’étend sous ses yeux.

« Le soleil à l’Occident va disparaître derrière le sommet neigeux de l’Hermon, le jour abandonne Damas s’étirant avec nonchalance le long du Barada et les premières lueurs lui donneront bientôt sa parure nocturne.3 »

Face à l’instabilité politique et aux troubles croissants qui agitent la capitale syrienne depuis ces dernières semaines, le diplomate a décidé de mettre un terme à sa mission et de rentrer au plus tôt en Écosse, accompagné de son épouse, Li-Ann et du petit Elliot.

L’ancienne maison damascène, située dans la ruelle menant à la chapelle souterraine Saint Ananie et adossée au rempart de la vieille ville, offre un havre de calme et de fraîcheur, avec sa fontaine aux mosaïques byzantines et ses arbustes.

Durant toutes les années où il résida en Syrie avec sa famille, lord Peter a toujours préféré cet endroit au quartier Salahiyé dans lequel se cloîtrent les européens.

C’est dans cette vieille demeure, palais en miniature dérobé aux regards par ses murailles, qu’Evan, Hayden et Drayton, leurs trois premiers fils, ont vu le jour.

Les deux aînés ont fait leurs premiers pas dans le patio puis dans la cour dallée, parfumée par les fleurs d’orangers et de cédrats. Ils ont passé leur petite enfance dans ces intérieurs magnifiques au milieu desquels murmure toujours un bassin d’eau vive et dont les murs sont revêtus de peintures, moulures, miroirs ; où la lumière tombe de fenêtres situées très haut, près du plafond.

L’Adhan, conviant les fidèles à la prière par la voix du muezzin, vient de retentir dans la douceur du crépuscule oriental lorsqu’un serviteur laisse entrer la sœur de Farah, la nurse d’Elliot.

Quatre hommes armés font alors irruption dans la cour en criant le nom d’Ogilvie…

Celui-ci, dans son bureau à l’étage, comprenant immédiatement la gravité de la situation, attrape son révolver dans le tiroir, sort de la pièce en courant et dévale l’escalier conduisant au jardin intérieur.

Rapidement les évènements s’enchaînent…

Il aperçoit Hisham, surgissant de l’obscurité dispensée par le mur d’enceinte et entend Farah hurler en arabe : « Salwa, mais tu es devenue folle ! »

Les premiers coups de feu retentissent. Cherchant à protéger Li-Ann, la jeune fille se jette sur sa maîtresse ; l’un des intrus tire sur elle en la maudissant.

Les deux femmes s’écroulent et roulent derrière la fontaine.

Peter et son ami ouvrent immédiatement le feu sur les agresseurs.

En quelques minutes, la vie de la famille Ogilvie a basculé dans l’horreur.

Hébétés, traumatisés à jamais, les deux hommes prostrés, contemplent le spectacle insoutenable qui a pris possession de leur foyer.

2 En Syrie et au Liban, André Geiger.

3 idem

Chapitre I

Une rencontre est plus qu’un contact fugitif, un échange libre de point de vue ou des retrouvailles imprévues.

Une rencontre demande du temps et une ouverture à l’autre, une attention et un respect réciproques.

Une rencontre repose sur un équilibre fragile entre celui qui se livre et son interlocuteur.

Une rencontre est le fruit d’une écoute profonde et de l’acceptation d’une différence.

Maria-Andréa Stratmann.

Paris, Juillet, sept ans plus tard.

En ce début d’été, Paris se vidait lentement de ses habitants et Peter Ogilvie ferait donc partie de ces infortunés consignés dans la capitale après avoir envoyé femmes et enfants sur les plages !

Debout, face à la porte d’un restaurant dont les tables débordaient sur le trottoir, il se sentait quelque peu perdu. L’imprévu de la situation l’avait tiré de sa retraite écossaise ne lui laissant guère le temps de s’organiser.

Finch-Hatton le rejoindrait d’ici quelques jours dès qu’il saurait où se loger. Il devait donc apprendre à se nourrir seul !

Il avait une mission à accomplir comme autrefois, le danger en moins, se dit-il intérieurement un léger sourire aux lèvres.

Prendre la direction de la maison d’édition qu’il avait créée avec Daniel Péguy, jusqu’à ce que celui-ci soit rétabli ne devait pas être trop compliqué ; de toute façon cela lui permettrait de dépoussiérer son français, premier test : le restaurant !

Danaëlle ne saurait jamais ce qui l’avait séduite dès le premier instant chez cet écossais. L’homme qui venait de pousser la porte de l’établissement semblait… égaré ! Il regardait autour de lui, les sourcils froncés, un pli perplexe à la bouche.

Il y avait toujours du monde à l’heure du déjeuner dans cette petite brasserie du coin de l’avenue de Villiers et toutes les tables étaient occupées.

Mue par une impulsion soudaine, elle adressa la parole à l’inconnu : « Bonjour, vous pouvez vous joindre à moi si vous le souhaitez, s’exclama-t-elle, à cette heure-ci, il est un peu difficile de trouver une place de libre.

- Je vous remercie, Mademoiselle, répondit celui-ci, acceptant l’invitation avec reconnaissance. Savez-vous s’il est possible d’obtenir… reprit-il hésitant, cherchant visiblement ses mots, quelque chose à manger ? » acheva-t-il péniblement.

Danaëlle le regarda interloquée : « Certainement, Monsieur, nous sommes tous là pour cela », répondit-elle narquoise, avant d’avaler avec gourmandise la dernière bouchée d’une tarte au citron.

Il sourit à la jeune femme, prenant conscience de l’incongruité de sa question. Puis, se levant brusquement, il s’excusa : « Pardonnez-moi, je ne me suis pas présenté, mon nom est Ogilvie, Peter Ogilvie, je viens d’arriver à Paris et… je meurs de faim !

- Dans ce cas, vous pouvez vous rasseoir, je pense que l’on va pouvoir faire quelque chose pour vous ! Ah, eh bien, je m’appelle Danaëlle Le Bihan et moi-même, je ne suis à Paris que depuis deux jours ! »

L’homme continuait à regarder autour de lui, attendant visiblement qu’il se passe quelque chose.

« Avez-vous rendez-vous avec quelqu’un ? S’enquit sa voisine de table.

- Non, pas du tout ! Je me demandais simplement comment faire pour obtenir des sandwichs ? Vous n’allez peut-être pas me croire mais c’est la première fois que je rentre dans ce genre de local.

- Ah, alors je comprends mieux votre air désemparé ! A mon avis, avec ce monde, il vaut mieux commander directement au bar. L’avez-vous déjà fait ?

- Non, hésita-t-il…

- Sandwich et bière ?

- Magnifique, comment le savez-vous ?

- J’ai un père et des frères ! »

Elle se leva et se dirigea vers le bar d’un air décidé.

Merci, mon Dieu, pensa Peter, sans elle je serai encore là dans deux heures. Il était un peu étonné à la fois par la familiarité et la simplicité qui se dégageaient de la jeune femme ; il l’observa avec plus d’attention : elle était plutôt grande, cheveux auburn, les yeux clairs et rieurs, elle semblait avoir fait cela toute sa vie… sauver les hommes de l’inanition !

Deux minutes plus tard, elle était de retour, souriante, très sûre d’elle-même.

« Le serveur apporte le tout dans cinq minutes, lui dit-elle, tiendrez-vous jusque-là ?

Très impressionné, Ogilvie lui rendit son sourire.

- Je pense pouvoir réussir cet exploit, » répondit-il.

Danaëlle remarqua alors les yeux verts de son compagnon de table. Incroyable pensa-t-elle, je n’ai jamais vu un tel regard ! Clair, perçant, mais, elle n’aurait su dire si celui-ci était chaleureux ou plutôt triste ou même, lointain ; très étrange se dit-elle.

Peter l’interrompit dans sa contemplation : « Déjeunez-vous souvent dans des endroits comme celui-ci ? Voulut-il savoir. Vous avez l’air de vous y connaître.

- Eh bien, ce n’est que mon deuxième jour dans la capitale, mais notre famille possède une pension de famille en Bretagne - sur une île - et j’y travaillais souvent pendant les vacances.

- Vous êtes, vous aussi une insulaire ? Ça alors ! Je suis natif de Skye, c’est une île des Hébrides, au Nord de l’Ecosse. »

Danaëlle le regarda dubitative, avant de répondre : « Oui, je connais, ce sont les îles qui se trouvent à l’extrême Ouest. C’est donc par pure solidarité insulaire que je vous ai rendu service et je comprends mieux maintenant ce petit accent… british !

- Oh, mon manque de pratique s’entend autant que cela ? lui demanda-t-il, faussement vexé, c’est très ennuyeux pour moi car je me sens trop âgé pour un stage de remise à niveau ! »

Ils continuèrent à discuter à bâtons rompus ; la commande d’Ogilvie arriva exactement cinq minutes plus tard, interrompant momentanément la conversation.

Leurs cafés bus, Danaëlle abandonna son interlocuteur à lui-même pour rejoindre son lieu de travail.

Son premier emploi la passionnait et elle oublia cette rencontre dès que Gladys Lavoisier lui fit signe de la suivre dans son bureau.

La jeune femme venait d’être embauchée chez les éditions Péguy et Ogilvie et - pour quelqu’un qui passait les trois quarts de son temps à lire - c’était l’aboutissement de son rêve.

La société recherchait une lectrice pour ses publications en langues anglaise et allemande et Danaëlle, diplôme de littérature comparée en poche, avait postulé dès la proclamation des résultats.

Lorsqu’elle avait reçu sa lettre d’invitation à Paris, elle avait sauté de joie et profité de l’aubaine pour laisser derrière elle son île natale qui commençait à lui paraître bien petite et isolée !

En suivant le couloir, sa supérieure lui expliqua la situation : « Mademoiselle Le Bihan, j’aimerais que vous vous installiez dans mon bureau car je dois régler pas mal de choses en cours à la place de monsieur Péguy et j’aimerais vous avoir sous la main.

- Bien Madame, je prends mes affaires et je vous rejoins.

- Dépêchez-vous, que je puisse vous mettre au courant de la marche à suivre avant l’arrivée de l’associé de monsieur Péguy. Je suis vraiment désolée que vous commenciez votre travail dans de telles conditions… mais personne ne pouvait s’attendre à cet accident.

- Rassurez-vous, je ferai tout mon possible. »

Quelques minutes plus tard, la nouvelle lectrice posa ses affaires dans le bureau de Gladys, puis la rejoignit.

Le parc Monceau était particulièrement calme en cet après-midi de juillet et Peter Ogilvie franchit rapidement le petit pont sans vraiment prêter attention aux diverses « Illusions » exotiques telles que : l’arc romain, la pagode, ou la pyramide qui se nichaient sous les frondaisons.

Au niveau de l’étang, il se laissa pourtant distraire un instant par le parfum entêtant des roses, puis se dirigea d’un pas décidé vers l’hôtel particulier des Redford espérant qu’ils pourraient l’héberger pour quelques jours.

« Eh bien voilà, termina Madame Lavoisier, je reconnais que cela fait beaucoup de choses en deux jours mais, avec les congés, le travail courant va bientôt se ralentir. Nous aurons alors quelques semaines pour préparer la rentrée littéraire. »

On frappa à la porte.

« Entrez ! Ah ! Bonjour Monsieur Ogilvie, je suis vraiment heureuse que vous ayez pu vous libérer, s’exclama-t-elle. J’aurais préféré vous accueillir dans d’autres circonstances, croyez-moi ! Mais laissez-moi d’abord vous présenter notre nouvelle collaboratrice Mademoiselle…

- Danaëlle Le Bihan ! Pardonnez-moi, Gladys, mais cette jeune personne vient de me sauver la vie ; sans elle je serais mort de faim ! J’ai quitté Skye très tôt ce matin et je suis arrivé vers midi.

- Oh ! Monsieur Ogilvie, vous auriez dû m’avertir, je vous aurais fait préparer une collation !

- Merci, Gladys, mais je souhaitais me plonger dans le bain le plus rapidement possible et je devais également passer chez les Redford. »

Se tournant en souriant vers Danaëlle, il continua : « Mademoiselle Le Bihan, je suis ravi d’apprendre que nous allons travailler ensemble. »

A l’entrée de l’homme de la brasserie, Danaëlle avait cru avoir une hallucination, Ogilvie, mais bien sûr : les éditions Péguy et Ogilvie !

Apparemment les yeux verts de son compagnon de table l’avaient plus perturbée qu’elle ne le pensait. Un peu hésitante elle le salua : « Monsieur Ogilvie, pardonnez-moi de ne pas avoir fait le rapprochement lorsque vous vous êtes présenté.

- Mademoiselle, je connais le proverbe « ventre affamé n’a point d’oreille » ; on devient sourd jusqu’à ce que l’on soit rassasié ! »

Danaëlle lui rendit un sourire un peu crispé, mais Ogilvie poursuivit avec madame Lavoisier : « Ma chère Gladys, mettez moi au courant… dès que je serai opérationnel vous pourrez profiter de vos vacances.

- Je pense qu’elles sont déjà bien compromises, Monsieur ; il y a du travail en retard et Mademoiselle Le Bihan vient à peine de commencer. »

L’associé de Daniel Péguy fit le tour du bureau, regarda autour de lui afin d’évaluer les choses, et, connaissant la secrétaire de son ami, il jugea la situation moins dramatique qu’elle ne le prétendait, il reprit : « Nous devrons être à même de vous remplacer d’ici une semaine, je n’ai pas l’intention d’avoir des ennuis avec votre époux et je ne pense pas que Daniel puisse se rétablir aussi vite que cela! À mon avis, il en a pour deux ou trois mois et ensuite il devra reprendre calmement, ce qui me paraît difficile le connaissant…

Je veux que vous profitiez de vos trois semaines de congés et reveniez gonflée à bloc. »

Se tournant vers Danaëlle, il ajouta : « C’est ainsi que l’on dit, n’est-ce pas, Mademoiselle ?

- Tout à fait Monsieur, répondit cette dernière. »

Depuis quelques minutes elle observait la manière dont son nouveau supérieur se comportait vis à vis de madame Lavoisier. Sous des dehors extrêmement polis, Peter Ogilvie donnait des ordres. On remarquait également qu’il avait l’habitude d’en donner et d’être obéi sur le champ. Elle se demanda alors comment se déroulerait leur collaboration.

Lors de son premier entretien, elle avait été reçue par Daniel Péguy, un homme un peu corpulent, à la calvitie précoce, chaleureux et très ouvert : l’opposé de celui qu’elle avait maintenant sous les yeux. Il paraissait également plus âgé qu’Ogilvie. Ils avaient beaucoup parlé littérature et il avait été surpris des connaissances de Danaëlle en allemand.

En riant, elle lui avait alors demandé s’il pensait que les insulaires de Belle-Île couraient encore pieds nus à travers la lande en lançant des malédictions en gaélique !

De son côté, l’humour de la jeune femme avait séduit l’éditeur parisien qui lui avait proposé le poste sans même voir les autres candidats. Danaëlle, quant à elle, s’était réjouie à l’idée de travailler avec un vrai professionnel.

Mais aujourd’hui… une telle coopération lui semblait impensable avec un homme de la stature de cet écossais sorti directement de sa lande natale !

Ils passèrent le reste de l’après-midi à concevoir la meilleure façon de s’organiser, ce que Danaëlle appela : la mise en place de l’équipe « Vacances pour Gladys ».

Une semaine plus tard, confortablement installé dans le salon des Redford, lord Peter discutait avec ses amis de la meilleure façon de passer la fête du quatorze juillet.

« Gladys et mademoiselle Le Bihan se sont vraiment données à fond ces derniers jours, j’aimerais les remercier et inviter toute l’équipe à dîner. Pourriez-vous me conseiller ? poursuivit-il, y-a-t-il un endroit d’où l’on puisse également voir le feu d’artifice ?

- Vous pouvez leur proposer le restaurant de la Tour Eiffel par exemple… de là, la vue est superbe et l’on n’y mange pas trop mal, lui répondit le duc de Redford, par contre, je vous conseille de réserver le plus tôt possible, Paris ne paraît vide que pour ceux qui y travaillent, mais tous les lieux touristiques sont pris d’assaut, conclut-il.

- Je crois que c’est une très bonne idée ; mademoiselle Le Bihan ne connaît pas la capitale, elle arrive de sa Bretagne natale, ou plutôt, de son île natale, corrigea-t-il.

- Enfin une femme pour vous, Dunvegan… Une insulaire celte, ne la laissez pas passer, le taquina son ami d’enfance.

- Oh, n’y pensez pas, Redford, elle a la moitié de mon âge ! »

La duchesse s’immisça dans la conversation : « Mon cher Pierre ce n’est parce que l’on a vécu beaucoup de choses éprouvantes que l’on est forcément vieux ; je parie qu’elle a au moins vingt ou vingt-cinq ans et même si mon époux vous le dit en plaisantant, je pense que ce serait bien pour vos enfants d’avoir une nouvelle mère. »

Lord Peter se leva vivement et répliqua posément mais fermement : « Nous sommes très bien ensemble, nous avons retrouvé un équilibre et nous n’avons besoin de personne ! »

Malgré le ton d’Ogilvie, lady Redford continua : « Votre mère n’est pas éternelle, Pierre ; elle est très fatiguée et je pense que ce n’est pas bon pour Samantha d’être élevée seule. Evan et Hayden sont déjà à Eton, Drayton et Elliot suivront bientôt, alors que ferez-vous de votre fille ? C’est une vraie petite sauvage ! »

Ogilvie soupira, la conversation prenait un tour qui ne lui plaisait guère, même si ses amis ne pensaient qu’à son intérêt ; changeant de sujet, il reprit : « Finch-Hatton doit me rejoindre d’ici deux ou trois jours et nous…

- Oh, mais vous êtes chez vous ici, Pierre, je vous en prie, restez au moins avec nous jusqu’à notre départ pour Woburn Manor. Je crois que mon époux voulait du reste vous proposer quelque chose, poursuivit lady Charlotte.

- Oui, mon cher, nous devons rentrer pour la préparation de la semaine équestre et je voulais vous proposer de… disons, garder la maison tout simplement et puisque Finch-Hatton vous rejoint, il ne sera pas dépaysé. Nous laissons la cuisinière et une femme de ménage : qu’en pensez-vous ?

- Ma foi, c’est très aimable de votre part répondit lord Peter, nous comptions nous installer à l’hôtel mais votre proposition est vraiment la bienvenue.

- Eh bien, affaire conclue ! s’exclama son hôte, vous habiterez l’hôtel Redford aussi longtemps que vous le souhaiterez. »

Le duc se leva et servit un autre verre de whisky à Ogilvie avant de faire de même pour lui, ils trinquèrent et revinrent s’asseoir.

« J’ai moi aussi une proposition à vous faire, lord Peter, repris Charlotte Redford avec un sourire entendu : jeudi prochain, salle Pleyel, ils proposent Rachmaninov et Chostakovitch… j’ai quatre invitations. »

Peter ne put s’empêcher de pousser un soupir désapprobateur devant le regard angélique qu’elle posait sur lui.

« Ma chère amie, ai-je les moyens de refuser votre offre ?

- Eh bien non ! Je ne crois pas, continua-t-elle. De plus, je vous conseille vivement de venir, accompagné !

- Allons Dunvegan, ne faites pas cette tête, voyons ! On croirait que vous ignorez que nous sommes les otages de nos charmantes épouses ! »

Les Editions Péguy et Ogilvie occupaient les trois étages d’un petit hôtel particulier, rue Monceau, à dix minutes de l’Etoile ; le quartier était très calme en cette soirée de vendredi et l’immeuble se vidait lentement de ses employés.

Le rez-de-chaussée auquel on accédait par quelques marches, avait été transformé en bibliothèque à gauche de l’escalier et en salon de lecture sur la droite ; l’endroit était si confortable avec ses fauteuils, ses petits guéridons, son parquet étincelant et sa délicieuse odeur de cire que Danaëlle aimait y séjourner dès qu’elle le pouvait.

Elle s’était très vite acclimatée à son nouvel emploi et en deux semaines, elle avait réussi à se faire une bonne idée du fonctionnement de l’entreprise.

Si elle en avait eu le temps, elle aurait aimé discuter plus longuement avec les imprimeurs qui régnaient avec les archives sur le sous-sol, ainsi qu’avec les relieurs et les illustrateurs du deuxième étage ; le soin que chacun mettait à l’élaboration de toute nouvelle publication la fascinait.

La maison s’était fait une réputation dans des domaines variés : livres d’art, avec les lacs de l’Italie septentrionale, les forêts de la campagne bavaroise et bien sûr les ombres et lumières d’Écosse…

Les grands classiques de la philosophie étaient présentés dans leur version intégrale, Aristophane et Platon dialoguaient avec les plus jeunes, Pic de la Mirandole ou Max Scheler, disposés dans leurs somptueuses reliures de cuir sur des étagères qui sentaient bon l’encaustique.

La littérature enfantine était aussi bien représentée, surtout celle des pays anglo-saxons: les chroniques de Narnia avec les illustrations de Pauline Baynes…

Timide et réservée, Danaëlle avait toujours eu un faible pour le passage où monsieur Tumnus rencontre Lucie Pevencie et elle s’était bien promis de lire l’intégrale de l’œuvre de C.S. Lewis à ses futurs enfants !

On trouvait également les déboires d’Oliver Twist et de Tom Sawyer ainsi que les grands classiques français, tels que la comtesse de Ségur ou Charles Perrault : les contes de ma mère l’Oye, ou histoires du temps passé, avec les aventures du Chat Botté.

La reproduction de partitions de musique ancienne faisait aussi partie des domaines de compétence de la maison, mais, ce qui la caractérisait surtout, c’était l’édition en plusieurs langues et nombreux étaient les ouvrages publiés en deux, voire trois langues.

Une chose avait un peu étonné la nouvelle lectrice, c’était l’absence d’exemplaire de la Bible…

Ce à quoi, l’un des relieurs lui avait répondu en riant sous cape : « Notre patron, Monsieur Péguy est un fervent agnostique et libertin, il n’aime pas avoir sous les yeux un ouvrage qui risquerait de lui donner mauvaise conscience ! »

Depuis quelques jours la nouvelle miss, comme l’avait surnommée les imprimeurs, avait abandonné l’ambiance joyeuse mais bruyante de la brasserie pour déjeuner tranquillement, dans le parc, en compagnie d’un volume de son choix.

Un moment, elle avait même envisagé de demander à madame Lavoisier s’il n’y avait pas une petite chambre de bonne à l’étage, afin qu’elle puisse assouvir ses désirs de lecture même la nuit… à la chandelle !

En haut de l’escalier, elle se dirigea vers le bureau de Gladys en réfléchissant à son futur emploi du temps.

Dès la semaine prochaine, elle se retrouverait seule les lundis et vendredis à cause du départ en congé de sa supérieure ; monsieur Ogilvie passant, pour sa part, des week-ends prolongés en Ecosse, avec ses enfants.

Vis-à-vis de celui-ci, Danaëlle restait sur ses gardes. Leur soirée commune lors du quatorze juillet avait soudé l’équipe et permis à Danaëlle de faire connaissance avec tous les employés auxquels elle aurait à faire en l’absence de Gladys Lavoisier. Elle avait découvert que sa supérieure était anglaise et mariée avec un charmant professeur de la Sorbonne, spécialisé en philosophie appliquée. Le genre d’homme à se perdre tout seul dans sa propre bibliothèque !

A cette occasion, Danaëlle s’était félicitée d’avoir acheté deux petites robes d’été le week-end précédent. Elle trouvait les parisiens vraiment très chics pour une fille de province comme elle ; mais ce soir elle avait un plus gros problème…

« Bonsoir, Madame, hésita-t-elle, à l’entrée du bureau de sa supérieure, puis-je vous déranger quelques instants ? J’aurais besoin d’un conseil.

- Bien sûr, Danaëlle, répondit celle-ci en levant les yeux vers la jeune femme, si c’est en mon pouvoir, bien sûr, que puis-je pour vous ?

- Eh bien, Monsieur Ogilvie m’a invitée à un concert jeudi prochain… avec des amis à lui, crut-elle bon d’ajouter et je ne sais pas si je dois accepter ou non. Mes parents m’ont toujours conseillé de rester à ma place, de ne pas mélanger le travail et les loisirs et puis de toute façon, je n’ai rien à me mettre pour une telle occasion ! »

Gladys retira ses lunettes, se cala confortablement dans son fauteuil et observa la jeune femme hésitante qui se tenait face à elle.

Elle était ravissante, sa simplicité et son naturel avaient conquis les trois étages et de plus en plus de collaborateurs montaient dans les bureaux au moindre prétexte, en souriant elle lui répondit : « Peter Ogilvie est quelqu’un de très bien, jamais il ne vous mettrait dans l’embarras ; s’il vous a proposé cette invitation c’est qu’il apprécie votre compagnie ; ses amis sont certainement les Redford, ils se connaissent depuis des années… Non, je pense que le vrai problème, c’est la robe ! »

Devant l’entrée de son petit meublé de la rue du Bac, Danaëlle faisait les cent pas. Elle n’aurait su dire si la perspective de la soirée l’enthousiasmait ou au contraire l’angoissait ; elle se sentait tendue.

Sa collaboration avec son employeur était assez étrange ! Lord Ogilvie était quelqu’un qui pouvait faire trois ou quatre choses en même temps, ce qui était, à son avis, déjà singulier chez un homme… mais il semblait en même temps, prendre son temps, attacher la même importance à chaque chose. Il était toujours calme, d’une certaine façon, il semblait en dehors du monde ; ce qui d’après Danaëlle était le signe caractéristique des personnes en deuil.

Sa présence lui rappelait ce silence teinté de désespoir qui s’était abattu sur la maison de son enfance à la suite de la disparition prématurée de son frère aîné.

Cela devait être ce qui la troublait. Elle sentait intuitivement qu’elle avait quelque chose en commun avec cet homme qui, selon les dires de Gladys, avait perdu sa femme sept ans auparavant. Danaëlle avait souvent l’impression qu’il la regardait comme à travers un voile.

La voiture s’approcha, longeant le trottoir, puis le chauffeur sortit pour lui ouvrir la porte. Elle eut fugitivement la sensation d’entrer dans un autre monde… ce-lui d’Alice ?

Dès qu’elle avait été en âge de lire le roman de Lewis Carroll, elle l’avait détesté ! Il lui avait valu des nuits entières de cauchemars où elle ne pouvait retrouver le sommeil qu’en se glissant dans le lit de son frère jumeau.

Danaëlle frissonna, heureusement, lord Ogilvie la tira de ses sombres pensées : « Vous êtes ravissante, Mademoiselle Le Bihan, cette robe met votre teint en valeur et vous donne des allures de sirène. »

Danaëlle ne sut que répondre ; considérait-il les sirènes comme des êtres bienveillants ou… ?

« Je vous remercie, Monsieur », murmura-t-elle simplement.

Intérieurement elle remercia Gladys de l’avoir accompagnée aux Galeries-Lafayette et conseillée pour l’achat de sa tenue. Leur choix s’était porté sur une robe en soie vert jade à manches trois-quarts au décolleté tout à fait raisonnable d’après son chaperon ; une écharpe assortie et des escarpins clairs complétaient l’ensemble. Danaëlle avait déjà dépensé plus de la moitié de son futur salaire et madame Lavoisier avait tenu absolument à lui offrir l’écharpe.

Elle lui avait également recommandé la plus grande simplicité en matière de bijoux ; suivant son conseil, Danaëlle arborait en pendentif « l’œil de Lucie » que son frère lui avait rapporté des Antilles et portait au poignet sa fine montre en or, cadeau de ses parents pour son vingt et unième anniversaire. Si elle n’avait pas eu l’estomac aussi noué, elle se serait elle-même trouvée tout à fait à son goût !

« Vous semblez… anormalement calme ce soir, remarqua Ogilvie, j’espère que vous n’appréhendez pas cette soirée autant que moi ; cela fera sept ans que je ne me suis plus montré en société et mes amis m’ont plus ou moins mis le couteau sous la gorge ; j’habite chez eux à Paris », expliqua-t-il, prenant un air faussement penaud.

Danaëlle se sentit tout à coup soulagée, elle ne put s’empêcher de lui demander : « Aimez-vous au moins les compositeurs russes, Monsieur ?

- Ah, beaucoup… je crois même que ce sont mes préférés », ajouta-t-il.

Danaëlle lui sourit et commença à considérer la soirée sous de meilleurs auspices.

Sous les lustres de la salle Pleyel, Danaëlle dégustait une coupe de champagne en écoutant les conversations autour d’elle ; la première partie, dédiée aux concertos pour piano de Rachmaninov, avait été enchanteresse et elle se sentait transportée par cette musique riche et généreuse.

« A votre air radieux, je vois que le programme vous agrée », lui glissa lord Peter à l’oreille.

Danaëlle se surprit à glousser de plaisir, se reprenant très vite elle ajouta : « Oui, cette musique est merveilleuse, tant de lyrisme, de richesse musicale, je trouve le jeune interprète extraordinaire, est-il russe lui aussi ?

- Non, hongrois, je crois ! Mais laissez-moi poser la question à la duchesse. »

Se tournant vers celle-ci, il lui demanda : « Lady Redford, nous nous demandions de quelle nationalité était ce jeune pianiste ?

- Il est hongrois par son père et russe par sa mère, un judicieux mélange dédié à la musique, » leur confia-t-elle. S’adressant à la jeune femme, elle poursuivit : « Mademoiselle Le Bihan, nous avons appris que vous étiez nouvelle dans la capitale et c’est avec beaucoup de plaisir que nous faisons votre connaissance ; lord Peter est un ours qui ne se plaît que dans ses collines et c’est un miracle de l’avoir parmi nous ce soir. J’espère qu’il ne vous mène pas la vie trop dure, rue de Monceau ! »

La duchesse était une femme charmante, rompue aux exigences de la bonne société et elle faisait de son mieux pour que Danaëlle se sente à son aise dans ce milieu si étranger pour elle.

« Votre activité vous laisse-t-elle le loisir de découvrir Paris ? voulut savoir lady Charlotte.

- Oh oui, je passe mes week-ends à parcourir la capitale à pied et visiter les musées, puis le soir, je lis tout ce qui me tombe sous la main à la librairie.

- Avez-vous un genre de lecture privilégié ? s’enquit la duchesse, poursuivant son interrogatoire.

- Malheureusement non et pourtant cela me rendrait certainement la vie plus facile ! À un moment, j’ai failli demander à Madame Lavoisier s’il n’y avait pas de chambre sous les combles afin d’assouvir ma soif de lecture, même de nuit ! »

Ils se mirent à rire tous les quatre et discutèrent à bâtons rompus jusqu’à ce que la sonnerie les invite à regagner leurs places.

Dans la voiture qui les reconduisait vers la rue du Bac, Danaëlle et Peter demeuraient silencieux.

Arrivé à destination, Finch-Hatton arrêta le véhicule et sortit.

La jeune femme s’adressa alors à son hôte : « Je voulais vous remercier pour cette soirée, si agréable, Monsieur Ogilvie. Je… je me suis rarement sentie aussi comblée : le concert, le dîner avec vos amis, tout était si nouveau pour moi, j’espère ne pas vous avoir embarrassé par une attitude trop gauche ou déplacée. »

Dunvegan regardait la jeune femme, incapable d’articuler le moindre mot.

Le majordome ouvrit la portière et Danaëlle tendit la main vers son accompagnateur afin de prendre congé. Il se pencha pour y déposer un baiser fugace, puis enfin, il réussit à lui répondre : « Sans cette grâce et cette simplicité qui vous animent, la soirée n’aurait pu être aussi réussie, c’est à moi de vous remercier, Mademoiselle Le Bihan. Je crois qu’au cours de ces dernières années, je suis devenu un compagnon assez terne et ennuyeux, mais… je vous promets de faire des efforts pour m’améliorer ! »

Danaëlle lui sourit et ajouta : « Si je puis me permettre Monsieur, je trouve votre compagnie ainsi que celle de vos amis très enrichissante ; j’ai vécu et appris tant de choses ce soir.

- Accepterez-vous l’invitation de madame Redford pour ce week-end ? l’interrompit-il. »

Au cours du dîner, Danaëlle avait raconté qu’elle pratiquait l’équitation depuis de nombreuses années et lady Charlotte lui avait proposé de monter avec elle samedi prochain, avant leur départ pour l’Angleterre.

« Eh bien, je ne sais pas encore, peut-être que cette invitation n’était que pure politesse, hésita-t-elle.

- Oh, je ne le crois pas, la duchesse est très élitiste, si elle vous a invitée, c’est qu’elle vous trouve aussi charmante que moi-même et, en ce qui me concerne, je préfère vous savoir chez elle plutôt que seule dans Paris. »

Danaëlle eut quelque peine à cacher son hilarité.

« Ah, je comprends mieux… Vous voulez me mettre sous surveillance, eh bien, Monsieur Ogilvie, je vais y réfléchir… Je vous souhaite un bon week-end avec votre famille, » lui répondit-elle en sortant de la voiture.

Finch-Hatton monta les marches avec elle, jusqu’à la porte d’entrée, puis en se remettant au volant, il laissa échapper : « Si je puis me permettre, Votre Grâce…

- Non, Finch-Hatton, exceptionnellement je ne vous permets pas !

- Bien, Monsieur. »

Dunvegan remarqua cependant dans le rétroviseur, le léger sourire qui flottait sur les lèvres de son majordome.

Le lendemain matin, Danaëlle fut très surprise de trouver lord Peter au bureau avant elle.

« Bonjour, Monsieur Ogilvie, je ne m’attendais pas à vous voir ce matin ; auriez-vous oublié de me donner quelques consignes ? »

Dunvegan réfléchit à la meilleure façon de la convaincre d’accepter l’invitation de Charlotte Redford à Fontainebleau.

Il avait passé une mauvaise nuit tiraillé entre ce qu’il devait faire et ce qu’il désirait faire !

De plus, la conversation qu’il avait eue hier soir avec le duc ne l’avait guère rassuré.