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Quand la nature se fait vengeresse...
2056 après JC. Le Cataclysme a pris de court les Hommes. En une nuit, tout ce qui a trait à la technologie s’est vu réduit en poussière, désintégré. Plus d’ordinateurs, de télévisions, ni de voitures ou de téléphones, d’appareils médicaux. La Nature a assassiné les trois quarts de la population mondiale. Elle a repris avec violence ce que l’Homme lui avait extorqué.
2219 après JC. Une gigantesque forêt couvre désormais la majeure partie du vieux territoire français : Cineris. Les rumeurs disent qu’elle est maudite, malsaine, dangereuse. Les gens aussi ont connu leur propre Cataclysme : dans le peu de survivants, une minorité a reçu des pouvoirs inoffensifs pour la plupart, comme la nyctalopie, d’autres moins... ces modifiés sont mis de côté et surnommés les « Impurs » par ceux qui n’ont rien reçu, les « Purs ». Plongé malgré lui en pleine Cineris, le jeune Zéphyr doit quitter son orphelinat en flammes. Où se réfugier quand on est un Impur, la lie de l’Humanité ? Zéphyr devra apprendre à survivre dans un néo-monde hostile, à faire confiance, ou pas...
Un roman post-apocalyptique original et palpitant !
EXTRAIT
Le sénateur Mathieu Dave rajustait sa cravate devant un miroir. Dans un instant, il assisterait à un débat entre le parti politique de Droite et de Gauche. L'appréhension le rendait maladroit ; il fit tomber ses lunettes pour la seconde fois. Son épouse, Mirelia, devait être rentrée à leur domicile, en passant prendre au passage leurs deux fils Antoine et Romain à la crèche. Pour être honnête, le sénateur avait grand-hâte de rentrer chez lui, se poser face à un bon feu de cheminée avec un café, son journal et sa femme. Cette loge était si austère avec ses murs blanc immaculé, ses bureaux impeccables. Il ne
se sentait pas à l'aise !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Ah, que dire de cet écrivain,
Joy Pearl ? Il était une fois une fille pas très ordinaire avec une vie encore moins ordinaire... En quête d’évasion, elle prit son sac et partit en exploration. Elle trouva alors un portail magique. Un portail menant à d’autres portails, plus sombres, plus clairs, rassemblés en un monde. Un monde dans lequel la Nature était Reine, les animaux souverains. Enchantée, elle ornait chaque jour ce monde de plus de sensations. Son besoin de Créer et de comprendre l’ont poussée encore plus loin, aux abords d’une étrange et mystique forêt : Cineris. Et vous savez quoi ? La légende dit que les pages sur lesquelles sont gravés ces mots sont des cadeaux de cette forêt farceuse.
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Seitenzahl: 440
Veröffentlichungsjahr: 2018
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A ma merveilleuse Maman,la plus jolie des mamans,le soleil de ma vie,qui depuis la voute étoiléem'apporte désormaissa douce lumière argentée.
Le sénateur Mathieu Dave rajustait sa cravate devant un miroir. Dans un instant, il assisterait à un débat entre le parti politique de Droite et de Gauche. L'appréhension le rendait maladroit ; il fit tomber ses lunettes pour la seconde fois.
Son épouse, Mirelia, devait être rentrée à leur domicile, en passant prendre au passage leurs deux fils Antoine et Romain à la crèche. Pour être honnête, le sénateur avait grand-hâte de rentrer chez lui, se poser face à un bon feu de cheminée avec un café, son journal et sa femme. Cette loge était si austère avec ses murs blanc immaculé, ses bureaux impeccables. Il ne se sentait pas à l'aise !
Le débat de ce soir traiterait du même sujet, redondant depuis des années : le Cataclysme, plus communément appelé « le Fléau ». Personne ne s'était attendu à un pareil phénomène. Personne n'avait eu l'idée même de son existence potentielle. Du jour au lendemain, tout avait radicalement changé ; en l'espace d'une nuit – celle du 13 novembre 2056 –, toute trace de technologie fut annihilée : appareils téléphoniques, ordinateurs, télévisions, radios, usines, voitures, réfrigérateurs, micro-ondes... appareils de soins dans les hôpitaux, défibrillateurs et autres, assassinant de ce fait, selon les chercheurs survivants, les trois quarts des Hommes sur Terre. Car oui, toute la Terre avait été touchée, pas uniquement la France.
Ce qui restait mystérieux, c'était qu'aucun dégât ou dommage, aucune explosion n'avait défiguré le sol terrestre. C'était comme si... comme si tout avait disparu, d'un coup de baguette magique, excepté les corps des humains décédés retrouvés dès l'aube de cette nuit si atroce...
Depuis, de nombreux chercheurs scientifiques tentaient d'expliquer ce phénomène, en vain. La seule et unique théorie qui avait marqué les esprits était celle du Frère Kristian : la théorie de l'intervention divine. Du temps des arrières-arrières grands-parents de Mathieu, l'Église avait largement chuté dans l'estime des ménages, et la Société Moderne de l'époque passait plus de temps à consommer qu'à croire en Dieu. Bon, mis à part les puristes. Il y a toujours des exceptions qui confirment les règles, après tout. Mathieu, quant à lui, préférait garder ses distances avec la religion et cette remontée en scène de l'Église, qui diffusait partout sa « science infuse », en distribuant des tracts, des Bibles, et des bonnes paroles à qui voulait les entendre.
Mathieu était de Droite. La Droite était considérée par les ménages français comme un parti plutôt pacifiste. Pour caricaturer, c'étaient eux les bons, les tolérants. C'étaient également eux qui désiraient ne pas rebâtir le monde d'avant le Cataclysme. Pourquoi ? Parce qu'ils avaient peur d'en produire un nouveau. Comme raison, c'était à la fois risible et très courageux ; peu de personnes osent affirmer leurs craintes devant des milliers de journalistes affamés. Ce n'était pas leur seul argument, évidemment. Et puis ils avaient toutes les raisons du monde d'en avoir peur ! Hormis donc le Fléau qui avait ravagé les esprits, remis en question toutes les théories passées, les mentalités, les valeurs pourtant si ancrées dans cette société, le territoire français s'était retrouvé singulièrement modifié.
En effet, sans compter le lac géant à l'Ouest de la France et les montagnes dans la Bretagne, une immense forêt avait subitement poussé. Elle partait du Nord-Est, pour s'étendre jusqu'au centre de la France. Sur cette forêt des tas d'histoires se racontaient, et Mathieu en faisait des cauchemars.
Elle était tout bonnement maléfique.
Pour rien au monde, le pauvre sénateur ne désirait y poser ne serait-ce qu'un pied. Combien d'aventuriers ou d'inconscients y avaient pénétré et n'en étaient jamais ressortis ? L'Etat y avait détecté des animaux sauvages, inédits, féroces, protecteurs de cette terrifiante forêt. Elle était nommée Cineris, pour une raison que Mathieu ignorait. Et à vrai dire, il s'en moquait. Tant qu'on ne le forçât pas à y entrer...
Soudain, une voix rouillée résonna dans les mégaphones accrochés aux quatre coins des couloirs :
– Aujourd'hui 23 janvier 2219, 19h00. Le débat politique entre la Droite et la Gauche va commencer. Veuillez vous rendre à la salle des congrès au premier étage dans les plus brefs délais. Bonne soirée.
Mathieu et d'autres sénateurs suivirent le mouvement. L'appréhension se faisait plus insupportable encore tandis que la Gauche, vêtue de son habituelle tenue pourpre, prenait place en face d'eux. Entre les deux partis, une grande table ronde en verre et entourée d'une bonne vingtaine de sièges était recouverte de papiers. Les supérieurs politiques s'installèrent dos à leur parti respectif, et il fallut encore attendre un bon quart d'heure avant que le débat ne pût pleinement commencer. Le Président de la République, Tom Guardian, de Droite, se tenait immobile face au représentant de la Gauche, un certain Anthony Mercy.
– Si vous le voulez bien, le débat va à présent commencer, annonça l'homme impartial, placé au milieu de la table, entre les deux partis. Première partie : doit-on ou non réinstaurer les ordinateurs et téléphones portables dans la société française ? La Gauche, comme convenu, vous avez la parole.
Les journalistes se tinrent prêts à rafler la moindre information.
– Dans ce cas, je vais m'exprimer, commença Anthony Mercy. Monsieur le Président, il est inutile de préciser que nous restons sur nos positions. Oui, il faut réintroduire les téléphones portables, ordinateurs, ainsi que le reste de la technologie. Pourquoi ? Pour plus de confort de vie. Nos ancêtres savaient en apprécier l'usage, et cela leur faisait gagner un temps précieux. Il est ridicule de ne pas considérer cette technologie comme bienfaitrice pour notre vie en société. Avec elle, plus d'échanges sont possibles, plus d'interactions entre les pays frontaliers – et même à l'autre bout du Monde ! – ; c'est une véritable innovation qu'il faut que l'on se réapproprie. Il en va du confort de nos chers civils et de notre place dans le marché mondial.
Derrière lui, la Gauche hocha la tête d'un air entendu.
– Je comprends parfaitement vos intérêts quant à ces gadgets, répondit alors le Président à son tour. Mais avez-vous oublié que les ordinateurs ont déjà été réintégrés à l'armée, et qu'aucun ménage ne s'est plaint de ne pas en posséder ? Il y a eu des sondages, des questionnaires dans toutes les villes de France à votre demande, et les résultats vont dans ce sens-ci. Que voulez-vous de plus ? Nous ne pouvons pas forcer les ménages à consommer sous prétexte d'un confort supplémentaire, alors que plus de la majorité se complait dans sa situation actuelle. Surtout qu'il suffit de regarder comment nos ancêtres du Temps Passé s'en sortaient au 19ème ou 20ème siècle ; ils ont gagné plus en savoir-faire que la Société Moderne d'avant le Cataclysme, survenu en 2056. Nous...
– Des vieilles valeurs tout ça, coupa un homme gras en pourpre, derrière Monsieur Mercy. Accrochez-vous à ces modes de pensées séniles et révolus ; mais la société a changé. Rien n'est comme avant. Ici, tout le monde sait que vos foutus questionnaires ont été faussés et qu'ils n'ont pas cherché à récolter ce qu'ils devaient récolter.
– … Nous ne pouvons pas nous permettre de réintégrer ces appareils, reprit le Président, calmement. Des chercheurs ont prouvé qu'il suffisait de donner un de ces téléphones à la Société Moderne de 1990 à 2056, pour constater que l'être humain devenait incapable d'agir par lui-même sans avoir recours à la technologie. De plus, le taux de pollution détruirait probablement la planète.
– Des esclaves ! Voilà, ce qu'ils étaient ! Des esclaves de la technologie ! renchérit un sénateur de Droite, à proximité de Mathieu. C'était n'importe quoi !
La rumeur dans la salle s'intensifia, et l'homme impartial dut les rappeler à l'ordre :
– Silence. La Gauche, vous avez la parole.
– Au moins, la société était dynamique...
– Mais superficielle, marmonna une députée de Droite.
– … le bénéfice, les échanges commerciaux avaient atteint leur paroxysme. Regardez ! Les plus grands pays, comme les USA ou la Chine, ont déjà rebâti nos anciennes infrastructures. Nous sommes excessivement en retard sur le marché de l'économie, et ce, sur tous les tableaux ! Et puis le confort des ménages était clairement assuré ; prenons un exemple. Une fille âgée entre huit et douze ans rentre de l'école, n'a pas de téléphone portable. En route elle rencontre une amie et discute. Sa mère, inquiète de ne pas la voir revenir, commence à paniquer. Si elle avait eu un téléphone portable, elle aurait pu lui envoyer un message. Aujourd'hui, le nombre de kidnappeurs a triplé depuis le Cataclysme.
– Je vous accorde qu'en ce point avoir un téléphone portable ou une tablette plutôt qu'utiliser une cabine est un confort supplémentaire, en plus d'avoir une réelle utilité, admit le Président. Nous avons déjà intégré les réfrigérateurs, les fours, les micro-ondes et les radios. Mais concernant les ordinateurs, les réintégrer aux ménages est tout simplement inconcevable pour des raisons purement économiques ; nous n'avons pas assez d'argent.
– Si vous arrêtiez de payer les clercs pour qu'ils prêchent leurs bonnes paroles, peut-être auriez-vous plus d'argent, répliqua Mercy.
– Mais notez, Monsieur, que la théorie de l'intervention divine par Frère Kristian, en 2090, a profondément marqué les esprits, et que jusque-là, personne n'a trouvé le moyen de la démanteler. Vous oubliez que personne ne sait pourquoi un tel événement a eu lieu, et notez aussi que la Science elle-même est incapable d'en saisir les causes exactes depuis cent cinquante ans. Admettez maintenant que l'Église dégage désormais une certaine notoriété grâce à ses idées et réflexions. Et, pour répondre à votre bonne suggestion, aucune pièce n'est versée aux clercs et hommes de Dieu de la part de la Droite. Ce sont les ménages qui donnent bénévolement. Certes, d'un point de vue idéologique l'Église se range dans nos rangs, mais vous devriez savoir qu'elle reste indépendante à nos principes. La preuve, elle n'est pas parmi nous ce soir.
La rumeur s'éleva encore. Les gouvernants de Droite et Gauche se toisaient.
– Silence, répéta l'homme impartial en levant une main. La Gauche, vous avez la parole.
– J'admets ce que vous dites, en effet, j'ai été négligent. Mais la véritable cause de votre refus est et demeure toujours votre crainte du Cataclysme, ou d'un nouveau Cataclysme. Dans le mille. La foule poussa des exclamations.
– Il faudrait être inconscient pour ne pas avoir peur d'un événement aussi dramatique. Souvenez-vous des conséquences de celui-ci. Nous restons nous aussi sur nos positions ; s'il s'est déroulé un tel événement, c'est que quelque part, il fallait qu'il se déroule. C'est une chance pour les Hommes de peut-être reconsidérer la société du Temps Passé afin de repartir sur une nouvelle société, simple et saine.
– C'est amusant, vos paroles ont un goût d'homme d'Église. Êtes-vous certain de ne pas avoir affaire à eux sous leurs jupons blancs ?
C'était lui. Le mec de Gauche que Mathieu n'aimait pas. Il se tenait là, avachi sur son siège, décontracté, comme s'il n'était pas le moins du monde concerné par la situation. Et quel visage il avait ! Bellâtre blondinet et balafré. C'était un jeune homme de vingt-huit ans, qui selon les sources du petit sénateur, était vite monté en grade dans le parti rival. Vraiment louche ce type, pensa-t-il. Il fait froid dans le dos. De toute façon, la Gauche est remplie de drôles de zigotos comme lui...
– La rédemption et toutes ces conneries. Vous croyez que la société accepte sincèrement de rester ainsi, à cheval entre technologie et paysannerie ? tonna la Gauche. Devoir se déplacer en calèche, à dos d'âne comme les pauvres des siècles d'antan, mais quand même instaurer quelques petits appareils électroniques tels que les feux tricolores, les réfrigérateurs, les radios... Nous ne pouvons pas rester dans un entre-deux !
– Et pourquoi pas ? rétorqua la Droite. Jusqu'à maintenant nous nous en sommes plutôt bien sortis !
– A un moment donné il faudra choisir : c'est la misère ou le confort !
– Ça suffit ! s'exclama l'homme impartial. Ce débat est clos. Passons à la partie deux : le cas des Impurs : indépendants ou surveillés ? La Droite, vous avez la parole.
Le silence retomba dans la salle, et Mathieu eut des crampes à l'estomac. Le sujet qu'il détestait le plus. Les Purs et les Impurs.
– Bon... recommença le Président à nouveau digne, bien que visiblement agacé. Comme vous le savez tous, après le Cataclysme vers les années 2060, il a été découvert que dans le quart des Hommes survivants, une petite minorité aurait reçu des mutations inexplicables, qui ont été classées en tant que « conséquences sociales et génétiques directes du Fléau ». Ces mutations restent majoritairement très sobres, inoffensives, telles que la nyctalopie, la résistance aux maladies ou les cinq sens suraiguisés. Je maintiens, et mon parti aussi, continuer à rester tolérant envers eux et à les accepter dans notre société comme des gens normaux, sans plus les persécuter. Il est inhumain de faire une telle chose.
Monsieur Mercy eut un sourire carnassier.
– Des gens normaux ? Mais qu'est-ce que la norme, Monsieur le Président ? La majorité que vous citez a reçu des dons, des pouvoirs que vous qualifiez « d'inoffensifs », mais ne voyez-vous pas une menace, là-dessous ? Et s'ils avaient le don de déclencher un nouveau Cataclysme ?
– Ne dites pas n'importe quoi, trancha un homme de Droite, qui n'était autre que le premier ministre. Ce sont, comme nous, des victimes du Cataclysme alors pourquoi iraient-ils en déclencher un second ? Ils ne savent pas non plus pourquoi ils ont été atteints par le Fléau ; eux et pas les autres, tout comme nous ne savons pas ni comment ni pourquoi le Cataclysme s'est déclenché. Cela n'a pas de sens de les accuser.
– Vous les qualifiez « d'inoffensifs », car en vérité vous ne pouvez pas cerner l'étendue de leurs dons, et sans doute qu'eux non plus. Mais imaginez, si un jour, l'un d'entre eux soi-disant « inoffensif » se mettait à produire une tempête et de ce fait détruisait la ville d'Incipit, ou notre belle capitale Lutèce-Paris avec tous ces habitants ? Nous, la Gauche, ne pouvons pas nous permettre de mettre la vie des ménages en danger, comme cela s'est produit il y a des années, et j'imagine que vous non plus ne désiriez pas une telle chose, argumenta Mercy.
Le Président eut un sourire.
– Vous dites de nous que nous sommes effrayés par le Cataclysme, mais regardez-vous. Vous êtes terrorisés par les Impurs et leurs supposés dons destructeurs. Vous n'en avez pas eu assez pendant la Grande Traque, il y a seize ans ? Vous en avez exterminé la moitié. Cela ne m'étonnerait pas qu'ils cherchent à se venger.
– Les scientifiques et sociologues ont relevé plus de 50% d'Impurs décimés par les actions Gauchistes, et surtout par le groupe des Snatcheurs, aujourd'hui démantibulé, compléta le premier ministre, accusateur.
Oh non, pas eux, s'affola Mathieu en s'épongeant le front. Les Snatcheurs. Ce groupe d'extrémistes Gauchistes, acteurs pendant la Grande Traque, n'avait eu aucune tolérance et empathie envers les Impurs, et n'avait également eu aucune limite dans leurs propos... et actions. A l'époque, ils étaient facilement reconnaissables à leurs habits violets et noirs, leurs capuchons et leurs machines de tortures. Mathieu n'avait jamais entendu d'aussi abominables témoignages qu'à leur sujet. Ils n'avaient pas hésité à torturer ces malheureux Impurs – innocents ou non – jusqu'à la mort pour leur faire avouer des informations... ou pour le simple plaisir de leur faire du mal, juste parce qu'ils existaient et donc ne devaient pas exister. Ils l'avaient clamé haut et fort dans les médias, sans honte d'aucune sorte. Quelles satanées brutes ils furent... sans cœur... et Mathieu avait peine à croire que l'Être Humain pût tomber si bas.
– Je peux vous promettre que tant que je serai à la tête de la France, aucun mal ne sera fait aux Impurs. Si cela devait être amené à se produire, l'acte serait considéré comme illégal, et l'auteur – ou les auteurs – en serait sévèrement puni, se prononça le Président, droit.
La Gauche siffla.
– Que de beaux discours, Monsieur le Président, complimenta faussement Mercy en applaudissant. Il est vrai que tant que vous serez au pouvoir, personne ne s'avisera de toucher à un seul Impur, oui. Tout comme la société va stagner dans son développement, dans ses échanges, dans son dynamisme...
– Ce débat était pourtant clos, maugréa un homme à côté de Mathieu.
– Si la Droite s'est fait réélire pour la troisième fois par le peuple, répliqua Guardian, c'est pour une bonne raison, il me semble. Nos concitoyens ne veulent pas d'une politique de violence et d'intolérance, comme celle d'il y a seize ans.
– Regardez la vérité en face, susurra Mercy, qui commençait à perdre patience, notre peuple vit tels les paysans du Temps Passé ! Le taux de maladie, la mortalité infantile qui augmentent, les femmes qui décèdent dans les hôpitaux suite à des accouchements de basse qualité ! Et que faites-vous pour améliorer la chose ? Rien, évidemment.
– Il est vrai que tuer des Impurs est aussi un bel exemple pour nos jeunes mentalités, clama une femme de Droite au dernier rang.
– Sans parler de tuer des Impurs, murmura le bel homme balafré de sa voix suave, en faisant pivoter son siège machinalement. Notre monde doit se réveiller de sa torpeur. Rester à mi-chemin entre technologie et paysannerie... Perso', j'trouve ça chiant.
– Ce débat est clos ! rappela l'homme impartial. Nous parlons du sort des Impurs. La Droite, vous avez la parole – taisez-vous, la Gauche –.
Les murmures ne se turent pas, mais Guardian reprit la parole.
– Je ne martyriserai pas les Impurs, tout comme je ne les placerai pas dans une réserve close, comme pendant la Traque. Ils seront traités comme tout le monde et je supprimerai la Marque d'Identification.
Mercy eut un reniflement de mépris.
– Rappelez-vous, justement, pendant la Traque avec leurs pouvoirs ils ont mis à sac les fermes et attaqué les villageois comme des bandits de grand chemin. Ils ont brûlé les maisons, assassiné nos citoyens ! Certains changent de forme, dévorent les chasseurs, les enfants, et ceux qui ont le malheur de les croiser. Des monstres, des sauvages ! Et surtout, rappelez-vous de quelle manière les Impurs se sont découverts anormaux dans les années 2060 : un village entier a été ravagé !
– C'était un accident et puis nous ne parlons plus de la majorité là, mais des extrêmes ! répondit la Droite.
– Un accident qui a coûté la vie de plus de huit mille personnes Pures, ouais. Ils ne peuvent pas vivre avec nous. Ils sont incontrôlables ! Vous voulez les protéger ? Ah ! Vous êtes aveuglés par leur singularité et vous en avez peur aussi, éructa l'homme gras en ponctuant chaque mot par un geste de main. Nous, on ne veut pas de ça sur le territoire français, qu'ils se cassent d'ici ou crèvent !
– Pendant la Traque, ils répondaient à une agression, c'était donc logique qu'ils attaquent ! Encore une fois nous parlons des extrêmes ! Ils n'ont pas tous les facultés de semer la destruction sur leur passage, il s'agit même d'un faible pourcentage de la population Impure – à peine 2% en vérité –, riposta le premier ministre, outré.
– La communauté médiatique a relevé plus d'une trentaine d'incidents à cause d'eux le mois dernier, et à chaque mois il y en a pratiquement autant ! Vous appelez cela des dons « sobres », vous ?
– Quant à ce qu'il s'est passé il y a cent cinquante ans, aucun événement d'une telle ampleur ne s'est reproduit depuis. Je vous le dis, excepté les change-formes, les extrêmes et les organisations, leurs pouvoirs ne sont pas offensifs ! Il y a des innocents, tous ne sont pas comme ça, débattait Guardian, tendu.
– Tiens justement, parlons-en : les organisations des Impurs, telles que Liberty ou Sanity, ne sont certainement pas neutres dans l'affaire.
Liberty et Sanity. Ces organisations d'Impurs créées dès la découverte des modifiés étaient connues pour ne pas aimer les Purs, à l'image de la Gauche et des Snatcheurs. Elles se montraient particulièrement agressives avec quiconque s'en prenait à elles. La majorité des « extrêmes », ainsi que Monsieur le Président les surnommait, vivaient dans ces organisations dont le lieu de rassemblement restait encore un mystère aux yeux de tout le monde. Bien entendu, on les soupçonnait de vivre dans Cineris, ou de se terrer dans les montagnes Bretonnes. Même s'il n'avait rien contre les Impurs, Mathieu éprouvait une grande frayeur quant aux actions et au potentiel de ces deux organisations, bien qu'il ne l'avouerait jamais...
– Liberty et Sanity sont des cas à part, rétorqua Guardian. Elles sont indépendantes et solitaires. Personne n'a d'emprise sur elles.
– Ni elles-mêmes, en effet, lui répondit le blond balafré avec un sourire.
– … Et elles détestent les Purs. Elles continuent de nous attaquer sans cesse, alors que la Traque est finie depuis longtemps ! Vous verrez, tôt ou tard elles brûleront nos maisons et tueront nos familles sans aucune pitié ! s'emporta la Gauche. Il faut les supprimer !
– Personne ne peut se fier à un Impur, ajouta Mercy en perdant définitivement son sang-froid. Continuez à vous noyer dans vos imbécilités et vos naïves confiances. Ces erreurs de la nature ne sont pas faites pour vivre auprès des Purs.
Les politiciens se mirent à se lever d'indignation, et l'homme impartial avait beau hurler, pas une seule de ses paroles ne les faisaient se rassoir. Le bruit écorchait les tympans du pauvre sénateur Mathieu.
– Ils sont dangereux !
– Ce sont des vermines, des parasites ! Un jour, ils tueront nos enfants !
– Mais n'importe quoi ! Ce sont des êtres humains, tout comme nous !
– Ce ne sont pas des Hommes, ce sont des monstres !
– Soyez maudits, vous et votre foutue politique « peace and love » ! cracha l'homme gras en se levant péniblement. Vous ne faites pas avancer les choses, vous vous contentez de les regarder, de sourire au bon peuple qui boit vos divagations sans s'apercevoir qu'il crève dans sa propre corruption !
– Tu nous parles de corruption ? cria le voisin de Mathieu.
Mais réprimer la haine par la haine ne mène nulle part ! C'est pour cela qu'il y a tant d'incidents !
– Personne ne désire de guerre civile ! enchaîna une femme de Droite.
– Tu me parles de guerre civile, blondasse ? brailla l'homme gras dans un nuage de postillons, non, c'est pire que ça gamine, il s'agit d'une guerre d'ethnie !
Dans le tumulte, le petit Mathieu, les mains sur les oreilles, ne put en entendre d'avantage et détacher son regard de la foule qui s'acharnait, se jetait les papiers. Tous furent embarqués par la sécurité qui se pressait à les calmer.
– Ça suffit, ça suffit ! s'était égosillé l'homme impartial, le débat de ce soir, le 23 janvier 2219 est clos.
Il avait tant crié que sa voix n'était plus qu'un grésillement incertain et irrégulier.
Les ténèbres de la nuit berçaient la forêt de leur lumière. Le vent ne soufflait pratiquement pas, mais le fond de l'air était frais. Les feuilles respiraient doucement, endormies dans leur silence. Par moment elles remuaient, perturbées, retenant leur souffle ; il se passait quelque chose d'anormal par-delà les ramures et les racines. Qui donc venait à troubler l'habituel silence de l'Antique Forêt ? Pas une âme ne passait en ces lieux menaçants, et pourtant... pourtant une ombre se profilait à l'Ouest, au large de l'Orée. On foulait ces terres lugubres et solitaires.
Soudain, des bruits déchirèrent la paix des étoiles. Des pas, des foulées, des courses ; le supplice des feuilles mortes que l'on écrasât, des fougères que l'on frôlât. Certains animaux, tirés de leur sommeil et attirés par ces troubles à l'horizon rentrèrent bien vite en sécurité dans leurs terriers, craintifs et contrariés. L'une des deux lunes, la bleutée, daigna se pencher sur cet inattendu événement. Elle chassa les nuages duveteux qui lui servaient de couverture, déversant donc ses rayons d'argent sur les cimes des sapins afin d'éclairer ses lanternes. Ce qu'elle vit attisa sa curiosité.
Plusieurs silhouettes se mouvaient maladroitement entre les végétations ; elles se précipitaient çà et là, éparpillées en direction de l'Est. L'on pouvait entendre certains mots : « vite ! », « par là ! », « où êtes-vous ? »... Un autre vacarme, mêlé à ce concert, retentissait de plus en plus, provoquant la panique parmi les fuyards. Des chiens martelaient le sol feuillu de leurs pattes puissantes, guidés par des hommes vêtus de noir, et d'autres de bleu foncé, indiscernables dans la nuit. Ils ordonnaient aux poursuivis de s'arrêter.
Ce train infernal réveilla une partie de la forêt.
Zéphyr bondit par-dessus un vieux tronc aussi vite que son corps le lui permettait. Contrairement aux autres, lui faisait son maximum pour ne produire aucun son, bien que cela fût impossible. Il ne suivait aucun chemin hormis le sien, mais ignorait où il allait le conduire. Ses poumons le brûlaient, l'imploraient de s'arrêter, mais s'il cédait, il se ferait attraper par la sécurité. Il entendait les voix des autres, sans les apercevoir à travers les rideaux verdâtres. N'ayant pas envie de s'en soucier, il poursuivit sa route. Il prêtait néanmoins une oreille très attentive à ses poursuivants, qui, comme lui, peinaient à avancer dans Cineris.
Jamais il n'y avait mis les pieds, mais ne comptait plus les heures passées à contempler l'imposante et mystique forêt depuis la fenêtre de l'Orphelinat Fondemarbre. Combien de fois avait-il écouté les mythes, légendes et superstitions racontés par des auteurs effrayés, fascinés par elle ? Cette forêt était maudite, l'on disait. Les enfants s'y perdaient lorsqu'ils s'en approchaient. Certains étaient même persuadés qu'elle était habitée par des monstres démoniaques... L'Etat en interdisait l'accès. Mais au diable, l'Etat. De toute façon, les choses n'auraient pas dû se produire ce soir.
C'était, en effet, une soirée comme les autres ; longue, ennuyante, monotone. Quand venait l'heure de l'extinction des feux dans le dortoir, Thomas prenait toujours le temps de discuter avec les autres, dans sa volonté rebelle de ne pas respecter le couvre-feu imposé par cette tarée qu'était la gouvernante.
Mais pas ce soir.
Dès l'instant où les lumières s'étaient éteintes, Thomas avait à peine eu le temps de conclure son récit palpitant, dans lequel il se dressait en tant que « super-héros » sauvant une demoiselle en détresse de deux brigands sur la Grand'route, que l'alarme incendie, qui n'avait jusque-là jamais servi, s'était brusquement déclenchée. Ce fut alors le chaos. Les filles crièrent, les garçons se précipitèrent, car c'était bien le feu qui embrasait l'orphelinat. Dans l'incrédulité et l'excitation la plus totale, Thomas et sa bande de crétins brisèrent la fenêtre la plus proche, évacuant les filles, tout en hurlant un : « c'est le moment ! Fuyons ! », tandis que la vieille Anita beuglait au téléphone. Elle avait certainement dû appeler les pompiers et la police, car en voyant ses pensionnaires se sauver de la bâtisse, Zéphyr l'avait vue brandir le poing. Elle pensait sans doute que c'étaient eux les fautifs, et l'orphelin l'avait cru aussi, car cet abruti de Thomas avait toujours dit qu'il partirait de cet enfer par un coup d'état. Mais à voir son air ahuri à l'instant où l'alarme eut retenti, il avait été aussi déconcerté que les autres. Maintenant, ils fuyaient dans la forêt avec la question que tous se posaient : qu'est-ce qui avait provoqué cet incendie ? Dans l'instant, Zéphyr n'avait guère le temps d'y réfléchir ; tout ce qu'il savait, c'était qu'il quittait enfin cette immonde geôle après seize ans emprisonné entre ses murs miteux. Il pressentait que cette soirée allait être charnière pour lui, toutefois, à aucun moment ne se doutait de toutes les conséquences qu'elle allait engendrer...
Il contourna un rocher argenté, couvert de mousse luisante sous les reflets lunaires. Son cœur battait à tout rompre, mais il était décidé à continuer, s'enfonçant encore plus profondément dans les méandres et courbes de Cineris. Il rejeta les cheveux qui lui tombaient devant les yeux puis risqua un coup d'œil en arrière ; des torches s'agitaient au loin. Cependant, au vu du vacillement des lueurs, elles devaient se situer à une trentaine de mètres. A demi rassuré, le fugitif baissa un peu sa garde et manqua de trébucher sur une racine. Il tentait de refouler l'angoisse qui le tenaillait à travers l'adrénaline : cette forêt était immense ; allait-il se perdre à jamais comme dans les légendes ? Ou finir dévoré par un loup ? Non. Selon les livres qu'il avait lus, les loups et les ours vivaient surtout dans la forêt elle-même et dans son Cœur, non point dans l'Orée... bien qu'à elle-seule, l'Orée ressemblait au cœur d'une vielle forêt...
Il se glissa dans un buisson de fougères, levant les pieds pour ne pas se faire égratigner par les orties. Seulement, son effort supplémentaire lui valut un vertige. Jamais il n'avait parcouru une aussi longue distance tout en sprintant. Oui, il avait beaucoup d'endurance. Beaucoup plus que quiconque dans l'orphelinat. Mais pour l'heure, il était à bout de souffle. Il comprit que s'il ne s'arrêtait pas, il allait vite s'évanouir.
Si je m'arrête, pourrais-je repartir ? se demanda-t-il. Et si les chiens viennent... Avant qu'il ne pu décider, son corps ralentit de lui-même, le forçant à marcher. Telle une centrifugeuse folle, sa tête tournait, et il s'affala derrière un arbre. Malgré le bourdonnement qui lui vrillait les tympans, il put entendre les voix des policiers, ponctuées par l'aboiement des chiens excités... à une vingtaine de mètres... et pas dans sa direction. Il le savait. Zéphyr avait une bonne ouïe. En vérité, il avait de nombreuses aptitudes qualifiées « d'anormales » pour sa société.
Il faudrait peut-être préciser que Zéphyr était un Impur.
Le seul Impur de l'orphelinat, ce qui expliquait pourquoi personne n'avait voulu jouer avec lui quand il était petit. En effet, il savait qu'aucun des pensionnaires n'était Impur, sinon jamais il ne se serait senti aussi seul. Mais il y était habitué, à cette solitude. La peau de son omoplate se mit à le piquer. Le signe de son « impureté » ; car chaque personne décrétée « Impure » devait être marquée au fer rouge dès son officialisation, peu importait son âge, son sexe et sa condition. L'une des lubies vaseuses de l'État.
Il replia ses genoux et y posa son front humide. Il était certain que dans le silence nocturne, l'on pouvait entendre les battements de son cœur. Il ferma les yeux et tenta de maîtriser tant sa respiration, que son envie de vomir. L'air frais avait irrité sa gorge ; il désirait ardemment boire au moins toute une citerne ! Il resta ainsi pendant de bonnes minutes, aux aguets, tressaillant au moindre son.
Même s'il haïssait ceux qui avaient partagé son enfance, il se demandait s'ils s'étaient fait prendre. Cela expliquerait la presque absence des aboiements dans la nuit.
Zéphyr releva sa tête contre le tronc, quelque peu calmé. Il ouvrit les yeux et eut alors une brusque et inattendue vision noire et blanche de la forêt, où tout lui apparut distinctement. Il sursauta ; sa vision redevint telle qu'elle était. Il se frotta les yeux. Je dois vraiment être fatigué... Il faut dire que la soirée n'est pas de tout repos.
Il se leva en chancelant. Ce qu'il craignait venait d'arriver ; il n'avait plus la force nécessaire pour repartir, ou du moins, pour courir à toutes jambes comme tout à l'heure. En rage contre lui-même, il se força alors à marcher, prenant garde à ne pas se blesser à cause d'une branche ou d'une ronce de Cineris, dont les pointes avoisinaient la taille d'un couteau de boucher. Il avait lu que les plantes de l'Orée n'étaient pas empoisonnées, mais causaient d'atroces démangeaisons... en plus d'être douloureuses.
Quelques minutes plus tard, il descendit une pente escarpée où il faillit glisser. Cette forêt n'avait plus rien d'attirant et de magique à ses yeux et était tout aussi angoissante que dans les légendes urbaines. Zéphyr n'était pas un adorateur des superstitions, sans être non plus cartésien ; pourtant la peur lui nouait les entrailles. Il essayait de l'ignorer en se concentrant sur un chemin à emprunter... mais se figea aussitôt.
Un bruit constant très fin, très ténu, murmurait à sa droite. Il pivota vers cette direction et s'y rendit avec prudence. C'était bien un ruisseau. Soulagé de cette découverte, il y trottina puis se pencha au-dessus ; la fraîcheur de l'eau lui fit du bien. Il but à grandes goulées et s'aspergea le corps. Il lui semblait retrouver un second souffle. A nouveau déterminé à repartir, il amorça un geste pour se lev...
Une branche craqua.
Il eut tout de suite la vision imaginaire d'un prédateur caché dans les fourrés, qui avait patiemment attendu qu'une proie aille se désaltérer à ce point d'eau précis. Il se redressa avec lenteur, fixant les broussailles devant lui, incapable d'autre chose.
Mais une voix lui parvint, non pas un grognement :
– Qui est là ? Roland, c'est toi ?
Le fugueur se détendit quelque peu, maudit son imagination, puis répondit sèchement :
– Non.
William, un autre pensionnaire, émergea des buissons. Il avait l'air autant terrifié et épuisé que lui. Sa présence familière rassurait Zéphyr tant elle l'énerverait.
En vérité, il n'avait jamais eu d'ami ni même de chose pouvant s'en rapprocher. Il avait passé toute son enfance à se faire violenter par la bande de Thomas, qui lui vouait une haine terrible ; bon enfant, mais terrible. On aurait dit le parti de Gauche attaquant le Droit pendant les débats, mais en version miniature et enfantine. Zéphyr avait grandi seul ; désormais ces mauvais traitements faisaient qu'il avait toujours du mal à parler, à qui que ce soit.
Et l'avaient passablement obscurci.
Même auprès des filles, il était aussi bien accueilli qu'un nid de frelons dans une chambre à coucher. William – et cela lui coûtait de l'admettre – était le moins teigneux d'entre eux ; il suivait le mouvement de son chef et rien d'autre. Si Zéphyr était tombé sur Thomas et non sur lui, il aurait probablement cédé à son apanthropie.
– Tu vas bien ? s'enquit William. Où sont les autres ?
– Je m'en fous. Je ne vais pas essayer de les chercher.
L'autre grommela un « ouais, j'imagine », puis se pencha à son tour vers le ruisseau pour y boire à longues gorgées. Zéphyr se demanda s'ils allaient faire la route ensemble. Cette suggestion le répugnait. Non...
Quelque chose n'allait pas.
Mais quoi ? Le poursuivi, pas tout à fait remis de sa frayeur, pivota dans tous les sens. Cette mauvaise sensation ne le quittait pas, en dépit du calme évident des alentours. Alors qu'il ouvrait la bouche pour parler, une horrible odeur de fer lui remplit les narines. Il huma l'air puis avisa le ruisseau. Qu'est-ce que... ?
Il avait pris une légère teinte ensanglantée. Zéphyr tourna brusquement la tête vers l'orphelin.
– Tu es blessé.
– Ouais, confirma l'autre, entre deux gorgées. Je me suis coupé sur un rocher, je crois.
La vision imaginaire du prédateur ressurgit en lui. Il observa le bandage misérable que William avait fait à son bras, et ne préférait même pas se figurer l'entaille.
– C'est problématique, je sais... continua-t-il. Les chiens vont nous repérer plus facilement.
– La ferme, il n'y a pas de « nous », fulmina Zéphyr, mais son camarade ne put l'entendre car il s'aspergea le corps à son tour.
Cependant, il réfléchissait. Sans comprendre pourquoi, il ne voulait pas vraiment l'abandonner ici. Voir une âme familière bien que détestée le rassurait-il ? Cette pensée furtive l'agaça davantage. Hélas, s'ils faisaient la route ensemble, des prédateurs allaient les suivre, si ce n'était déjà fait. Les prédateurs ne vivent pas dans l'Orée, lui rappela une petite voix dans sa tête. Et si cela avait changé ?
– Je vais refaire ton bandage, lâcha-t-il à contrecœur. William sursauta, étonné :
– Pardon ? Mais tu...
– Quoi ?
– Non... rien. Merci.
Zéphyr évita soigneusement son regard, écœuré de devoir lui parler. De toute façon dès qu'ils sortiraient d'ici, ils se sépareraient.
– Thomas a dit tout à l'heure, quand nous courrions dans les bois, qu'on devait se rejoindre à l'auberge du Sceptre Blanc à Incipit.
Le solitaire se retint de répliquer un « et alors ? ». Quoi, il s'imagine que je vais retrouver Thomas et sa bande de guignols ?
– Ça te dirait de faire la route ensemble ? Au moins pour sortir des bois, ajouta-t-il précipitamment en voyant l'expression de son interlocuteur.
Si je ne souhaitais pas faire la route avec toi, je serais déjà loin d'ici, maugréa-t-il pour lui-même. Zéphyr défit enfin le bandage. L'écorchure et l'odeur qu'elle rependait à cause de l'humidité lui fit froncer le nez. Il avisa son t-shirt : il était couvert de saletés, de mousse et de boue. Il ne pouvait décemment pas servir de bandage. Et il est hors de question que je me dessape pour lui, songea-t-il. Alors, il se leva et se dirigea vers un arbre dont les larges feuilles suffiraient à couvrir son bras le temps de trouver un bandage plus solide. Il posa la main sur sa poche... vide. Il lui fallait un couteau, et il en avait bien un : dans sa table de nuit, dans l'orphelinat probablement rasé par les flammes à l'heure qu'il était. Il fit donc de son mieux pour couper trois feuilles, ainsi que des fougères qui serviraient de ficelles. Il revint vers William. Ce dernier tenait l'ancien bandage dégoulinant à la main, ne sachant visiblement pas quoi en faire.
– Donne-le-moi, suggéra Zéphyr, avant de le plonger dans le ruisseau.
Il pensait qu'ôter toute trace de sang diminuerait le risque d'attirer un prédateur. Sa besogne terminée, il jeta le linge presque blanc dans les buissons et aida William à faire un meilleur bandage que le premier. Ensuite ils se levèrent, épuisés, mais relativement déterminés.
– Tu sais où est la sortie ? murmura son camarade.
– Non.
Et ils se mirent en route.
Zéphyr se focalisait au maximum sur ses sens suraiguisés. Cependant, plus anxieux que précédemment, cela s'avérait compliqué. Ils prêtaient toujours une grande attention aux bruits et pour le moment, aucune trace de leurs poursuivants. Ce qui rassurait William.
– Une chance que Cineris ne soit pas bien loin de l'orphelinat, soupira-t-il, à un moment. Enfin, « une chance »... façon de parler. Je pense que les flics ont dû arrêter les recherches...
Le temps passait. Tous deux se sentaient de plus en plus éreintés et avaient l'impression de tourner en rond. Il y a forcément un moyen de sortir d'ici pour gagner la Grand'route, se persuadait le fugitif. L'autre le suivait avec peine. Du sang s'écoulait toujours de son bandage plus assez étanche, et son teint était pâle.
Très pâle.
Il restait silencieux, mais s'occupait plus de jeter des regards autour de lui que de marcher droit, si bien qu'il trébuchait souvent. A l'instant où Zéphyr se décida enfin à l'aider, en bas d'un talus couvert de feuilles, William dérapa et chuta sur lui.
– On peut s'arrêter un instant ? supplia-t-il d'une voix faible.
Sa blessure était plus profonde qu'elle n'en avait l'air. Comment diable a-t-il fait pour se blesser ainsi avec un rocher ? pensa Zéphyr. Il sentait la peur émaner du jeune homme. Guère enchanté à l'idée de s'arrêter à cause du pressentiment s'aggravant au fil des minutes, il hésita un court instant, puis se résolut à faire une pause. Il chercha un endroit plus abrité.
Il y avait là-bas une rangée d'arbres à la cime si haute qu'elle paraissait toucher l'azur ténébreux, entourée de fougères flottantes à la douce brise nocturne. Ils s'y rendirent et se calèrent contre un tronc à demi déraciné.
En face d'eux, un spectacle aux allures fantastiques les toisait ; deux petits arbustes inclinés, aux ramures entrelacées, à la mine sinistre et moqueuse, formaient un arc de cercle extraordinaire au-dessus de buissons ne pouvant être éclairés par la clarté argentée des lunes. William s'allongea.
– Étranges ces arbustes, non ?
– Pardon ? répondit le blessé en relevant la tête. Mais il n'y a rien...
En effet, lorsqu'il se retourna, ils avaient disparu. Dans le malaise le plus total, Zéphyr annonça :
– Je vais surveiller les environs.
– C'est ridicule, tu es autant épuisé que moi...
– Et depuis quand c'est ton problème ? lui rétorqua-t-il avec froideur.
William haussa les épaules et se lova du mieux qu'il put entre les racines et les toiles d'araignée. Le silence retomba. L'atmosphère devenait lourde, pesante, comme si la forêt elle-même retenait son souffle. Zéphyr était persuadé qu'ils étaient observés.
Les arbustes malicieux les dévisageaient.
Plus il les fixait et plus il leur trouvait un quelque chose de malsain.
Zéphyr n'était pourtant pas sujet aux visions et hallucinations. Le silence devenait assourdissant. Cela était insupportable. A leurs pieds, une brume légère, agonisante, se trainait lentement, portée par un vent inexistant. Encore une fois, il ne pensait pas que Cineris pût être aussi... dérangeante, et comprenait mieux pourquoi elle était interdite d'accès. Il comprenait aussi pourquoi les policiers avaient certainement abandonné la poursuite.
Sans doute avaient-ils eu raison.
Soudain, une sorte de long râle perça le mauvais mystère des arbustes jumeaux. C'était comme si le son était revenu de lui-même. Un vent léger agita les feuilles. Zéphyr se crispa, les yeux rivés devant lui. Le râle n'était pas produit par le vent. Non... Autre chose. Là, dans les fourrées. Un craquement de branche fit rebondir son cœur. Le râle se transforma en respiration lente, maîtrisée, profonde. Le perdu regrettait amèrement de ne pas avoir son couteau.
On n'aurait pas dû s'arrêter ici, comprit-il avec horreur. Un petit nuage se dessinait quand il respirait ; la température avait soudain diminué... Tandis qu'il considérait les buissons, une paire d'yeux apparut. On le dévorait déjà. Un frisson glacé glissa sur son échine. Un sourd grondement résonna et un museau noir sortit des buissons, suivi de crocs étincelants. Tout se passa alors en une seconde. La bête jaillit, martela le sol de puissantes foulées avant de bondir sur Zéphyr, qui se protégea de ses bras. Mais le choc n'eut pas lieu.
Un autre hurlement avait couvert le sien.
– Oh ! Zéphyr ! Réveille-toi !
Celui-ci eut un sursaut et se redressa. Tout revint alors à la normale. Les arbustes jumeaux s'étaient à nouveau volatilisés.
– Non mais ça ne va pas de crier comme ça ? s'exclama William. Tu vas nous faire repérer ! Et heureusement que tu devais surveiller les alentours.
Il se tourna vers lui avec un drôle de sentiment. Comme s'il ne l'avait pas vu depuis des semaines. Comme s'il l'avait perdu, pendant un moment, et venait tout juste de le retrouver. Que s'était-il passé ? Il n'osait pas regarder les broussailles en face de lui, bien qu'elles fussent inoffensives.
– On ne peut pas rester ici, murmura-t-il.
William ne l'écoutait pas – ou du moins c'était ce qu'il voulait faire croire –, car il s'attelait à renforcer son bandage. Le sang en gouttait de plus en plus. Lui, tentait de reprendre ses esprits. Ce fut si réel... Mais impossible, non.
William n'allait quand même pas mourir ?
Ce dernier, plus pâle encore, observait à son tour les fourrées.
Ils devaient partir. Zéphyr se leva d'un bond, tremblant, et se dirigea vers un amas de fougères qui flottaient, paisibles, insouciantes. Il en cueillit plusieurs, puis retourna auprès de William. Il resserra le bandage de feuilles tout en le solidifiant.
– Tu vas me dire ce qu'il se passe ? demanda-il, agacé.
– Nous devons partir.
Il darda son regard dans celui de Zéphyr, mais obéit en haussant les épaules. Il était vrai qu'ils n'étaient pas vraiment liés d'amitié.
Quand il n'était pas mis à mal par Thomas et ses « lèche-bottes », l'Impur passait ses journées à lire, à se documenter sur le Fléau, sur les légendes monstrueuses à propos de Cineris ou sur le Temps Passé, avant le Cataclysme. Ce soir, c'était différent... quelque chose mutait en lui, cependant il ne parvenait pas l'identifier.
Peu importait. Zéphyr ne souhaitait pas voir William mourir. Rongé par le tourbillon confus d'émotions qui l'assaillait, il se résigna à le soutenir. Le sol glissait de plus en plus ; la rosée approchait. Il avait le sentiment enfantin que s'ils passaient la nuit, si l'aube arrivait, tout allait s'arranger.
Un peu déstabilisé par le poids de William, ils durent s'y prendre à deux reprises pour escalader un tronc d'arbre mort. La soif avait de nouveau asséché leurs gorges, et aucun ruisseau ne coulait à proximité. Ils restaient silencieux pour économiser leurs forces.
A un moment, ils passèrent devant un chêne gigantesque : son tronc avait un diamètre impressionnant, presque aussi large qu'une tourelle de château. Ses ramures couvraient les autres arbres – qui paraissaient frêles à côté de lui – et cachaient presque la grande lune bleutée. De grosses racines sortaient du sol, couvertes de mousses et de champignons. Plusieurs trous parsemaient l'écorce, où s'engouffrait le souffle de la forêt. Comme William n'y avait pas fait attention, Zéphyr le lui montra d'un geste de la main :
– Jamais vu un arbre de cette taille... On a peut-être dépassé l'Orée.
– Sais pas... marmonna-t-il. Il est peut-être juste balèze...
– Je me demande s'il était déjà là avant le Cataclysme, enchaîna-t-il, l'air de rien.
William le regarda en biais et ne répondit pas. Le sujet était tabou à l'orphelinat, tout comme il provoquait la gêne et la peur dans la société, bien qu'il fût dans toutes les conversations ou sur toutes les têtes d'affiche. Anita frappait ceux qui en parlaient et l'orphelin ne comptait plus les fois où il fut envoyé au cachot sans livre ni couverture pendant des jours. Qu'est-ce qu'il avait détesté cette Anita... et c'était réciproque. En fait, Anita détestait tous ses pensionnaires et était l'archétype parfait de la vieille mégère aigrie et cinglée qui frappe pour le plaisir et pour « éduquer » les enfants. Les agriculteurs, dresseurs de chevaux, ainsi que les forgerons non loin de Fondemarbre évitaient de la croiser. Les enfants étaient très rarement autorisés à quitter la bâtisse pour visiter les fermes, si bien que Zéphyr avait fugué bon nombre de fois. Même s'il s'était fait systématiquement rouer de coups quand il se faisait attraper, le jeu en avait valu la chandelle car il s'était fait accepter par les fermiers Goislot, qui l'appréciaient et lui donnaient des livres à lire avec du thé. Cela l'avait toujours encouragé à recommencer.
Zéphyr sentit soudain un poids en moins sur la poitrine. Ce mauvais pressentiment le quittait petit à petit. Étrange. Était-ce grâce à l'allure de l'arbre gigantesque, ou bien parce qu'ils devaient avoir quitté l'Orée, qu'il avait l'impression que toutes menaces étaient écartées ? Il éprouvait moins ce sentiment d'oppression. Son esprit était comme soulagé. La vision de tout à l'heure n'était qu'un artifice provoqué par le malaise qui régnait dans la forêt.
Une simple illusion. Il avait été stupide de se prendre au jeu.
Il accéléra sa course, sans faire attention aux protestations de William. Autant avancer, si le prédateur n'était plus dans le coin.
Seulement... une poignée de secondes plus tard, tout cela eut disparu. Zéphyr se sentait à nouveau observé, plus intensément qu'avant.
– Attends, stop arrête-toi, ordonna William.
Zéphyr lui jeta un regard interrogatif. L'autre était calme ; un calme funeste.
– Je veux savoir pourquoi tu sembles si agité, s'il te plaît.
– On doit continuer, répéta-t-il sèchement.
– Une bête nous suit, n'est-ce pas ?
Zéphyr ne savait plus quoi répondre.
– Tu vois, tu n'es pas le seul à avoir feuilleté les livres sur Cineris à la bibliothèque. Je sais qu'un prédateur me tourne autour depuis que je me suis blessé. Je m'en suis voulu de t'avoir parlé au ruisseau, car tu es en danger toi aussi, par ma faute.
– Nous sommes suivis, confirma-t-il, la voix plus rauque qu'à l'accoutumée. Mais nous devrions bientôt sortir de ce foutu endroit.
A sa grande surprise, William se mit à sourire.
– Je sais ce que tu as fait, tout à l'heure, rajouta-t-il. Un rêve prémonitoire, sans doute.
– Je n'ai pas fait de rêve prémonitoire, répliqua Zéphyr avec hargne.
– Je sais que je suis condamné, continua-t-il sans tenir compte de son intervention. Je le sens et comme toi, je refuse de l'admettre. Mais il faut se rendre à l'évidence. Je ne sortirai pas vivant d'ici.
A cette révélation, le tourbillon se fit odieusement plus intense. La fatigue exacerbait le tout.
– Écoute. Il est vrai que nous n'avons pas eu beaucoup de partages depuis que nous nous connaissons. Mais sache que je n'ai jamais réellement pensé de mal de toi, peu importe ce que Thomas disait. Au contraire, je voulais te ressembler un peu, comme tu es si différent de nous. J'aurais peut-être dû te parler, mais... Enfin, ce qui est fait est fait. Il me reste encore un peu de temps, et je vais le mettre à ton profit...
Zéphyr avait l'impression que cette scène dans laquelle il était le témoin et l'acteur lui paraissait vécue et jouée par quelqu'un d'autre, mais dont il aurait lui-même écrit le script. Il devina donc la suite :
– … je vais la ralentir, d'accord ? Ça te laissera le temps de te cacher.
– Non !
– Ça suffit Zéphyr, gronda William. Je veux que tu me promettes de gagner Incipit, de rejoindre Thomas et de ne pas te laisser accabler par tout ça. Tu as assez d'esprit pour ça. D'accord ?
Son mal de crâne empira.
– Mais...
– Promets-le.
Impuissant, il hocha la tête sans totalement l'avoir décidé.
– Très bien. Alors on peut repartir.
William descendit du talus sur lequel il était. C'était dans cette macabre promesse qu'ils se remirent en route, et Zéphyr ne parvint pas à se calmer un seul instant. Le condamné non plus, bien qu'il restait impassible. Un sinistre silence régnait dans Cineris, à présent. Il semblait que partout des ombres se mouvaient, malicieuses, cachées des rayons lunaires, les observant avec une méchante satisfaction.
Ils frissonnaient. L'air était de plus en plus frais au fur et à mesure qu'ils s'enfonçaient dans cette prison. Ni l'un ni l'autre ne désiraient parler. Plus tard, il leur fallut grimper une colline rocheuse, haute d'environ un mètre cinquante. Zéphyr fit la courte échelle à William, puis se hissa à son tour en repoussant les orties.
Craquement de branche.
Ils se figèrent, n'osant plus avancer. Zéphyr, au bout de quelques minutes – enfin, c'était ce qui lui semblait – se releva en silence. Il arriva à la hauteur de son camarade ; la terreur illuminait clairement ses prunelles bleues, baignées dans un rayon argenté. Il regardait droit devant lui.
La vision de Zéphyr lui revint sur-le-champ ; les arbustes jumeaux, entrelacés, le sol charbonneux couvert d'une brume trainante, l'atmosphère orageuse d'une nuit pourtant si calme. Trop calme... Sa respiration s'accéléra ; tout son être sentait, s'animait d'une certitude refoulée. Sans réfléchir, il fit un pas en avant et murmura :
– C'est ici.
Les jumeaux s'agitaient d'un rire effroyable. Puis, comme un son qui gagnerait en intensité longuement, lentement, sourd et vif, l'air explosa.
– Cours !
Tout se passa trop vite. Sa vue était floutée tant il se précipitait, William derrière lui. Il eut suffi d'une racine trop élevée. William chuta, cria à l'aide. Zéphyr fit immédiatement volte-face. Les pattes de la massive créature faisaient trembler le sol, ses yeux se rapprochaient, son rugissement déchira l'air une dernière fois avant de s'étouffer ; un bruit de mat retentit, suivi d'un cri, puis d'un mauvais craquement. Elle traina le corps de William pour disparaître dans les ténèbres, répandant du sang sur les feuilles inertes.
Le son s'était coupé.
Il tomba à genoux. Le hurlement d'incrédulité que son esprit exprima rendait sa migraine plus insupportable encore. Cela ne pouvait pas être vrai, car cela n'était pas arrivé. Il ne comprenait plus rien. Il ne comprenait plus rien. Non, ce n'était pas vrai. Non... non. Il devait y avoir une erreur. Une simple erreur... une erreur...
La brume morte s'égarait. On lui arracha les tripes avec sauvagerie. Cela ressemblait à une immense douleur, toutefois différente de d'habitude... Il éprouvait le besoin particulier de crier, hurler. Mais seule sa respiration éteinte franchit ses lèvres en cet instant. Un unique mot martelait son esprit : « non ». C'était une erreur. Il ne comprenait plus rien. Il ne comprenait pas ces émotions étrangères qui l'agressaient et le rendaient lui-même étranger à sa personne. Il ne comprenait pas cette soirée, il ne comprenait plus les évènements. Il avait l'impression d'avoir raté quelque chose. Et aussi, que plus rien n'avait réellement d'importance. La scène se rejouait encore, encore, encore, encore...
Comment vivre après cela ? Cette histoire le rendait fou. C'était tout simplement impossible. C'était une erreur.
La lune bleue tristement l'éclaira. Dans un soupir compatissant, elle écarta ses derniers nuages. Zéphyr eut alors un frisson. Mort.
William était mort.
Il ne sut pas combien de temps il était resté ici, à subir cet ouragan.
Foutues émotions.
Il ne comprenait pas. Aucun mot pour décrire.
Mais alors à son insu, son cerveau paraissait se réactiver. Le son de la forêt souffla doucement. Zéphyr cligna des yeux, le cœur battant au rythme du tambour dans sa tête. Il reprit conscience de ses gestes, et baissa le regard vers ses mains salies par les feuilles qu'il serrait. Il se leva. Incapable de réfléchir. Il semblait tiraillé entre le besoin de partir ou de rester.
Pitoyable.
Zéphyr partit, sans un regard à la petite clairière. Jamais il n'avait couru aussi vite de sa vie. Il ignorait où il allait mais maintenant savait où il devait aller, ce qu'il devait y faire. Il laissait son instinct le guider.
Grâce à cette spectrale énergie, il parcourut la forêt de Cineris, la haïssant de tout son être, se détestant lui-même, détestant cette soirée, ces émotions, ainsi que le cadre fermé de l'orphelinat qui ne lui avait pas autorisé à connaître la vie avant de s'y aventurer. Comment avait-il pu être assez naïf pour imaginer qu'elle était comme dans les romans qui composaient ce tombeau : Fondemarbre ? Lui qui avait cru être libre... une ironie. C'était un puits sans fond.
Le paysage autour de lui semblait déformé ; mais vivant ; un vent léger, rempli de chaleur, lui caressait le visage. Lorsque l'épuisement fut trop intense, il s'arrêta auprès d'un arbre courbé, essoufflé. La soif lui déchirait la gorge. Obstinément, la part d'incrédulité qui ne l'avait pas quitté depuis l'incendie lui murmurait que tout ceci ; toute cette soirée ; tout cela n'était qu'un mauvais rêve.
Il s'essuya le front. Il en venait à se demander pourquoi la bête ne l'avait-elle pas tué lui aussi, car il était injuste que William partît seul. Non, il n'était pas parti. Si, il l'était. Il devait le dire aux autres...
