Cinq tableaux - Anne Richet - E-Book

Cinq tableaux E-Book

Anne Richet

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Beschreibung

« On s’en fiche de la photo. Moi, ce que je veux savoir, c’est pourquoi Gustave Léger, fils de collectionneur, a vendu toute la collection de son père, sauf cinq tableaux, les cinq tableaux précisément qu’il a donnés au musée ? »

Quels secrets recèlent ces cinq tableaux ? Bien malgré lui, Marc, guide-conférencier au musée des Beaux-Arts de Lyon, se voit rattrapé par le passé et doit entreprendre une quête de la vérité pour découvrir l’origine de ces toiles. Cinq oeuvres qu’il a bien connues lorsqu’il était étudiant en histoire de l’art et qui ravivent à leur manière, le souvenir de sa soeur retrouvée morte un soir d’automne au pied d'un immeuble abandonné.

Marc parviendra-t-il à faire le deuil de sa soeur à travers l'enquête sur ces tableaux mystérieux ? Réponse dans ce roman psychologique poignant

EXTRAIT

Au milieu des années quatre-vingts, j’ai exercé un métier qui n’a pas de nom. J’écrivais des textes à propos de tableaux puis je les lisais à haute voix. Mon auditeur m’écoutait sans rien dire. Quand j’avais fini, il me tendait une enveloppe où se trouvait mon salaire. J’étais étudiant en histoire de l’art. Une fois par mois, toujours à la même place, je m’asseyais en face de lui et je lisais. Au début mal assurée, ma voix prenait possession du lieu dont la lumière changeait en fonction des saisons, mais, toujours, il était là, face à moi, silencieux, immobile, me fixant de ses yeux grands ouverts qui ne me voyaient pas, les iris tournés vers le plafond. Il regardait quelque chose sur la surface blanche, mais ce n’était qu’un signe de la maladie qui s’installait progressivement. Le contour des objets devenait de plus en plus flou. Les lignes se déformaient. Des taches noires encombraient le centre de sa vision. La première fois, j’avais eu la sensation qu’il me scrutait, mais lorsqu’il s’était levé, ses mains hésitantes avaient palpé le dossier d’un fauteuil. Elles avaient saisi une canne à l’extrémité recourbée et l’avaient dirigée devant son long corps maigre de vieil homme, tapant sur le sol à petits coups rapides. J’étais resté pétrifié sur le divan, incapable de lui porter une aide qu’il ne réclamait pas, alors qu’il marchait vers la porte, enfermé dans la nuit qui s’imposait à lui et interdisait la jouissance des tableaux légués par son père, dont il voulait se délivrer, mais pas avant de les avoir vus une dernière fois, par le truchement des histoires que j’en raconterais. Perdre ses jambes lui aurait été moins pénible, m’avait-il confié un jour. Il perdait la vue, tel un Œdipe puni, mais pour quelle faute ? Il ne le disait pas.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Anne Richet vit près de Lyon. Après un premier roman paru aux Éditions Siloë, elle signe ici un récit dense empreint de sensibilité et de mystère, où chacun de nous est invité à porter un nouveau regard sur les oeuvres d’art en laissant libre cours à son imagination.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Au lecteur

Ce texte est une œuvre de fiction librement inspirée de cinq tableaux conservés au musée des Beaux-Arts de Lyon.

Les personnages et événements de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou situations existantes ou ayant existé serait purement fortuite.

Au milieu des années quatre-vingts, j’ai exercé un métier qui n’a pas de nom. J’écrivais des textes à propos de tableaux puis je les lisais à haute voix. Mon auditeur m’écoutait sans rien dire. Quand j’avais fini, il me tendait une enveloppe où se trouvait mon salaire. J’étais étudiant en histoire de l’art. Une fois par mois, toujours à la même place, je m’asseyais en face de lui et je lisais. Au début mal assurée, ma voix prenait possession du lieu dont la lumière changeait en fonction des saisons, mais, toujours, il était là, face à moi, silencieux, immobile, me fixant de ses yeux grands ouverts qui ne me voyaient pas, les iris tournés vers le plafond. Il regardait quelque chose sur la surface blanche, mais ce n’était qu’un signe de la maladie qui s’installait progressivement. Le contour des objets devenait de plus en plus flou. Les lignes se déformaient. Des taches noires encombraient le centre de sa vision. La première fois, j’avais eu la sensation qu’il me scrutait, mais lorsqu’il s’était levé, ses mains hésitantes avaient palpé le dossier d’un fauteuil. Elles avaient saisi une canne à l’extrémité recourbée et l’avaient dirigée devant son long corps maigre de vieil homme, tapant sur le sol à petits coups rapides. J’étais resté pétrifié sur le divan, incapable de lui porter une aide qu’il ne réclamait pas, alors qu’il marchait vers la porte, enfermé dans la nuit qui s’imposait à lui et interdisait la jouissance des tableaux légués par son père, dont il voulait se délivrer, mais pas avant de les avoir vus une dernière fois, par le truchement des histoires que j’en raconterais. Perdre ses jambes lui aurait été moins pénible, m’avait-il confié un jour. Il perdait la vue, tel un Œdipe puni, mais pour quelle faute ? Il ne le disait pas.

Lorsque j’avais fini, je rassemblais mes feuillets et je grimpais sur mon vélo. Je m’en allais de l’autre côté du cours Albert Thomas. Du haut de mon balcon, je braquais mes jumelles en direction de sa maison et je tentais d’apercevoir, à travers les grands arbres qui la cachaient en partie, par-delà la fenêtre ouverte de son bureau, l’indice d’une présence : sa silhouette sombre se déplaçant le long des murs, le mouvement d’un rideau, mais je ne voyais rien, condamné à l’imaginer dans le lieu que je venais de quitter, dans la seule pièce où j’avais eu le droit d’entrer, sur les murs de laquelle étaient accrochés les tableaux, chacun à sa place, tableaux qu’il ne pouvait plus voir, seulement sentir à côté de lui, avec leurs grands corps démesurés, leurs femmes immobiles, leurs couleurs ternies. Les aurait-il touchés qu’il n’aurait perçu que des surfaces rugueuses, sèches, cassantes, faites de colle et de pigment, frustré de ne pas retrouver au bout de ses doigts la douceur des soieries, le modelé des visages, tout ce que ma voix avait eu le pouvoir de faire renaître de ces univers clos et figés, où rien ne changeait, où chaque objet, chaque corps, chaque ombre avaient été placés une fois pour toutes, là où le peintre l’avait décidé, la femme nue à côté de la colonne, le vieillard à côté de la femme, l’enfant devant la porte, les petits cadres sur le guéridon, le bouquet de roses sur la table, la fumée de cigare soufflée sur les grosses joues de l’enfant, les anémones sur la cheminée et le perroquet vert sur le doigt de la religieuse. Du haut de mon balcon, à travers le verre grossissant de mes jumelles, je le cherchais derrière son bureau, devinant ses mains posées à plat, son corps droit et rigide dans son complet-veston étriqué, vieillot, comme étaient vieillots les rideaux, les tapis, le divan de velours rouge, le fauteuil aux bras en forme de lion où il s’asseyait, face à moi, derrière une table basse sur laquelle étaient posés de petits gâteaux secs à la cannelle ou au cumin. Il se taisait. Il m’écoutait. Je lisais et à la fin il me disait qu’il aimait ma voix. Elle avait le pouvoir de lui rendre ce qu’il avait perdu. Ses intonations basses et lentes faisaient vibrer l’air d’une façon particulière, comme celles des acteurs qui tout à coup dans le noir de la scène se mettent à parler et font jaillir, de leurs paroles, un monde clair, lumineux, compréhensible d’où brusquement le chaos se retire.

Parfois, je l’apercevais marchant dans son jardin, une femme à ses côtés, en blouse bleu ciel, plus très jeune. Elle n’était pas sa femme, mais son aide-ménagère. C’était elle qui m’ouvrait la porte puis surveillait mon entrée dans le bureau. C’était elle qui m’épiait à travers la caméra mobile située au-dessus du portillon, à un angle qui lui permettait d’observer toute la rue. La caméra se déplaçait au gré de mes mouvements. Inexpressif et froid, l’œil de l’objectif s’arrêtait net sur moi, alors que je ne faisais rien d’autre que d’attacher mon vélo à un poteau, à l’aide d’un hypothétique cadenas qui avait davantage le rôle de me rassurer que celui de me garder des voleurs. Mais qui aurait voulu d’un vélo rafistolé maintes fois avec des rustines de fortune, dont je pensais, chaque fois que je le prenais, que sa simplicité rudimentaire tenait un rôle essentiel dans ma vie. Lequel précisément ? Je l’ignorais. Peut-être de me faire sentir, toucher du doigt, combien était précaire l’équilibre de mon existence ; un petit choc, un seul accroc sur mon parcours et je pouvais basculer à gauche, à droite, je pouvais chuter, comme étaient précaires les deux jambes flageolantes de Gustave Léger, marchant sur l’allée de gravier, accompagné de la femme en blouse bleue, petite, maigre, fragile, dont les regards me transperçaient jusqu’au cœur. Que faisait-il sur cette allée ? De l’exercice physique, quelques mouvements des jambes qui lui permettaient d’éviter l’ankylose ? Il n’allait jamais très loin, s’arrêtait au portillon donnant sur la rue puis rebroussait chemin jusque dans sa maison où il disparaissait de ma vue.

« Décrivez-vous ! » m’avait-il ordonné la première fois. « Vous êtes trop jeune. Vous ne saurez pas faire. Je serai déçu. Est-ce que vous comprenez ce que je vous demande ? »

Je ne le comprenais pas. Mais la perspective de gagner de l’argent sans avoir à dire des choses idiotes au téléphone ou prendre à la file des commandes dans un fast-food me semblait préférable à tout ce à quoi étaient destinés les étudiants fauchés comme moi. Je n’avais aucune idée de la façon dont j’allais procéder. J’étais reparti avec quelques billets en acompte, qui me permettraient de tenir une ou deux semaines jusqu’à ce que je trouve une solution. Et cette solution, dans mon appartement vide du quatrième étage du cours Albert Thomas, je finirais bien par la trouver. J’avais l’inconscience de la jeunesse.

Les uns après les autres, j’observais les tableaux. Ils défilaient sur le mur blanc de mon salon, sous forme de diapositives qu’il m’avait laissé prendre afin de faciliter mon travail. Je réglais le projecteur pour obtenir la netteté maximale mais parfois je ne le faisais pas et les images restaient floues devant mes yeux, comme elles l’avaient été pour lui lorsque la maladie avait montré les premiers signes. Quelque chose se préparait. La lumière se retirait lentement. Désormais dans sa vie il faisait toujours sombre. Il ordonnait que les rideaux soient tirés, les volets, ouverts, les lampes, allumées. Que la lumière entre à flot dans son bureau, dans sa chambre, dans chaque recoin de sa maison, qu’on fasse venir mille lampes, mille spots et qu’on éclaire tout, d’une lumière rageuse, violente, afin que les objets de nouveau apparaissent dans leur netteté coupante, tranchante, mais peine perdue, l’obscurité était là, tapie dans ses yeux. Il n’y avait pas d’issue. Les larmes coulaient sur ses joues rêches. Il ne les retenait pas. Il abhorrait les jours de grand soleil. Lui, le fervent amoureux des lumières d’été, il était soulagé lorsque l’aide-ménagère annonçait une journée grise. Ce n’était pas ses yeux. C’était le temps d’automne. En cette saison, la lumière se raréfie. Elle est moins éclatante, moins triomphante. Ce mensonge puéril lui procurait un moment de répit. Il se tournait vers ses tableaux. Quelqu’un, la nuit, avait recouvert chaque toile d’un vernis sombre pour l’empêcher de voir. Il ne distinguait les détails qu’à l’aide d’une loupe qu’il approchait au plus près pour retrouver ce qui l’avait tant de fois réjoui, les boutons de nacre de la jeune mariée, oui, ils étaient bien là, il pouvait encore les compter, les plis de la longue robe rouge du vieillard amoureux, il en distinguait encore le soyeux, et les pattes crochues du perroquet vert, elles étaient bien crochues, posées sur le doigt mince de la religieuse. C’était pour ces détails qu’il aimait ses tableaux, ces toutes petites choses de rien du tout que seul un observateur attentif repère, qui le réjouissent parce qu’elles excitent en lui le plaisir toujours neuf de la découverte, ces détails qu’il avait tant de fois examinés et qu’il ne voyait plus. Disparus. Engloutis. De ces tableaux tant de fois contemplés afin que chaque contemplation apporte la surprise d’une chose qu’il n’aurait jamais vue, le bonheur illusoire de l’œuvre inépuisable, il ne restait que de grandes masses sombres, où de loin en loin il se rappelait qu’à cet endroit il y avait eu un pied, l’ombre d’un parapluie sur un parquet ciré, une joue ronde et rouge comme une pomme rebondie. Sa mémoire défaillait. Capable, il y a quelques mois, de faire surgir, lorsqu’il fermait les yeux, des bribes d’images, elle ne lui livrait plus que de pâles lambeaux décolorés. Lentement je réglais la mise au point. Les visages reprenaient leurs formes. Les couleurs retrouvaient leur vivacité, les objets, leur précision. C’était ainsi qu’il me demandait de travailler. Je devais réussir par la force de mes textes à recréer de façon éphémère la netteté de ses tableaux afin qu’il puisse une dernière fois leur dire adieu et s’en détacher.

Mais comment faire ? Lorsque je me laissais enfermer dans des descriptions trop précises, que je me perdais dans mes recherches pointilleuses sur tel ou tel courant de peinture et que, seul, arpentant mon salon, je lisais à haute voix les textes que je venais d’écrire, de mon écriture fébrile et désordonnée, ceux-ci me semblaient sans consistance. Ce n’était pas ce qu’il voulait. Je devais aller plus loin, fouiller en moi, laisser tomber mes résistances, accepter que des histoires adviennent. Je regardais les femmes. L’imposante Bethsabée vêtue de son drap bleu, la jeune lectrice brune et sa compagne blonde, la sévère religieuse dans sa longue robe noire, la gentille jeune mariée, la femme en jaune. Toutes, elles me regardaient. Elles m’observaient. Elles attendaient. Elles n’étaient pas pressées, curieuses pourtant de savoir ce que j’allais raconter. Cela les amusait. Elles attendaient depuis si longtemps. Lorsque Gustave Léger serait assis devant moi, il faudrait que je me lance. De quoi aurais-je peur ? Ce serait comme un jeu. Tu te rappelles, Marianne, comme nous aimions jouer, toi et moi, dans le grand jardin de l’enfance, disparu lui aussi sous les strates de la vie.

Ma première lecture avait mal commencé. Mes yeux se posaient de façon anarchique sur les mots que pourtant je connaissais par cœur. Je savais où ma voix devait devenir descendante. Je savais où je pouvais reprendre mon souffle. Je discernais parfaitement les virgules, les points. Plusieurs fois je m’étais exercé, dans mon grand salon vide, debout, marchant comme un acteur, les feuillets à la main, mais là, dans le bureau de Gustave Léger, je ne reconnaissais pas ma voix. Bredouillante, trop basse, elle n’était pas à la hauteur. Mes yeux restaient rivés sur les lignes dont le sens se perdait. Puis un toussotement, un frottement de pied, un raclement de gorge m’avaient averti que quelqu’un m’écoutait. J’avais levé les yeux, réajusté mes feuilles et regardé mon auditeur. Il se tenait dans une concentration totale, les mains sur les genoux. Ma voix était devenue plus chaude, plus grave. J’avais tourné les pages les unes après les autres. Ma voix s’était raffermie. J’avais pris confiance. Je m’étais détendu.

J’étais allé jusqu’au bout et lorsque je m’étais arrêté, le silence s’était fait. Il était resté sans réaction, puis il avait souri et m’avait dit : « C’est exactement ce que je voulais entendre. Un jour, moi aussi, je vous raconterai l’histoire de ces tableaux. Vous saurez comment ils sont parvenus jusqu’à moi. »

Pensif, il s’était levé. À l’aide de sa canne, il s’était dirigé vers eux. Il avait fait ce qui est strictement interdit dans tous les musées du monde, ce que chacun, pourtant, brûle de faire, toucher, sentir sous ses doigts le grain du tableau, comme si le toucher pouvait nous rendre plus vivants, plus proches, plus humains les visages, les peaux, les regards. Les uns après les autres, il avait passé délicatement ses doigts sur les grandes surfaces peintes, comme s’il voulait, encore une fois, les posséder. « Donner mes tableaux à un musée, c’est une catharsis nécessaire, avait-il dit, la façon la plus radicale de mettre ma vie en accord avec ce que je suis devenu. » Puis il avait ajouté à propos du tableau de Bethsabée : « Alors, vous aussi, vous voyez quelqu’un derrière la fenêtre grillagée. J’ai toujours été le seul à le voir. Nous sommes deux maintenant. »

J’ai retrouvé les textes, empilés sur une étagère au fond de ma bibliothèque. Le papier a jauni. Il exhale une odeur désagréable de moisi. J’ai reconnu la typographie de l’Olympia qui m’a servi de machine à écrire mais les mots que ma main avait rajoutés à certains endroits, d’une écriture épaisse et brouillonne, me semblaient avoir été écrits par quelqu’un d’autre. Ma mémoire objective me disait que c’était moi. Je revoyais les circonstances. Mais quand mes yeux s’arrêtaient au hasard de phrases, je ne me rappelais rien. Tout était oublié. Je me trouvais dans la situation d’un personnage de film auprès de qui le metteur en scène se plaît à faire surgir celui qu’il était une vingtaine d’années plus tôt. Je savais que le jeune homme avec ses cheveux ébouriffés, ses jambes maigres serrées dans un jean sans style qui marchait dans une pièce désertée par ses anciens occupants était moi, mais j’avais du mal à l’admettre. L’une après l’autre, je tournais les pages. Je me laissais happer par des mots, des passages, des noms de personnages. Certaines comparaisons me semblaient mieux trouvées que d’autres. Remontait à la surface celui que j’étais à cette période de ma vie. Des souvenirs réapparaissaient. J’ai replacé les textes là où ils n’avaient pas bougé depuis vingt-cinq ans.

Mes parents m’avaient laissé dans cet appartement avec le strict nécessaire pour vivre. Je devais assurer les visites de sa mise en vente. J’occupais le fond du grand salon, où était déposé, sur le sol, un matelas, à côté de grands morceaux de bois d’une bibliothèque démantelée, seul vestige des quinze années qu’ils avaient vécues dans ce lieu. Les autres pièces étaient vides. Pour une raison que j’ignorais, les visites se faisaient de plus en plus rares. La fin du délai fixé par mes parents approchait. Lorsqu’ils m’appelaient au téléphone, leurs soupçons à mon égard se confirmaient. Je ne faisais aucun effort pour présenter les choses. Je manquais des occasions. Ils me menaçaient de venir eux-mêmes. Mais j’étais sûr qu’ils n’en feraient rien. Ils ne remettraient plus jamais les pieds ici.

« Il y a quelqu’un derrière votre histoire, m’avait dit Gustave Léger, à la fin de ma première lecture. Une femme. » Puis il avait tourné son visage dans ma direction et c’était comme si j’avais senti le feu de son regard entrer à l’intérieur de moi.

Je n’avais pas réagi. Mon vélo, sur le macadam brillant de la nuit, avait tangué plus que d’habitude. Chez moi, j’avais baissé tous les stores électriques. Allongé sur mon lit, j’avais écouté les battements irréguliers de mon cœur puis je m’étais endormi. Le lendemain, je m’étais rendu dans mon club de gymnastique. La fille à queue-de-cheval qui donnait les cours du soir, auxquels seules des femmes assistaient, était là. À la fin de chaque séance, elle mettait une musique douce. Elle éteignait les lumières. Les corps allongés sur le sol, dans leurs vêtements assombris par la pénombre de la salle, avec leurs bras en croix, leurs jambes en diagonale, avaient l’air d’être morts. Lorsque j’arrivais pour la séance suivante, je les observais derrière la baie vitrée. Je me demandais à quel moment ils allaient se redresser, reprendre part à la vie. Parfois le doute me prenait. C’étaient des corps de femmes mortes qui ne se redresseraient jamais.

Deux ou trois fois par semaine, je venais dans ce lieu pratiquer, avec d’autres, des exercices de musculation, du saut à la corde, des abdominaux. Ils me libéraient pendant une heure de la sensation d’oppression qui me comprimait les poumons. Mes douleurs à la tête s’apaisaient. Je n’avais plus de crampes intercostales. Ensuite je me douchais puis j’écrivais mes textes, laborieusement, sans joie, pour de simples contingences financières.

Et voilà que je les ai retrouvés, ces textes, soigneusement rangés dans des chemises dont chacune porte un titre, un nom, une date, cinq minces dossiers reliés par un élastique, comme ceux qu’on classe dans les caves des administrations et qui contiennent une part archivée de nos vies.

Bethsabée au bain, Paolo Véronèse, 1575.

La Lecture, Henri Fantin-Latour, 1877.

Vert-Vert, François Fleury-Richard, 1804.

Une Noce chez le photographe, Pascal Dagnan-Bouveret, 1879.

Fleurs sur une cheminée au Cannet, Pierre Bonnard, 1927.

Cinq tableaux qui font aujourd’hui partie de la collection permanente du musée des Beaux-Arts de Lyon, dont je suis l’un des conférenciers.

Du cours Albert Thomas jusqu’à l’avenue Rockefeller, nous n’avions pas eu à nous déplacer longtemps. Le corps de Marianne avait été découvert près du mur encerclant la réserve d’eau, puis transporté à huit cents mètres de là, à l’intérieur du bâtiment de la médecine légale. Personne ne nous a accueillis. Nous avons attendu dans un vestibule aux murs couverts de carreaux blancs. Derrière une porte vitrée, un bureau vide, des affiches colorées. Qui nous avait appelés ? Un homme ? Une femme ? Papa n’avait pas eu besoin de réveiller maman. Elle avait tout de suite été debout, près de lui, cherchant à comprendre les mots de l’inconnu à travers le combiné. Que disait-il ? Marianne. Un corps avait été retrouvé. Il n’était pas certain que ce soit elle. Elle avait disparu. Le corps devait être identifié. Comme tous les corps trouvés sur la voie publique. C’était la loi. Tous les trois, côte à côte, petit groupe d’humains resserré dans le vestibule vide. On l’avait amené vers cinq heures du matin. Était-ce pour laver plus facilement les traces de sang que tout était recouvert de ces petits carreaux blancs qu’on pose aussi dans les toilettes des écoles ? La lumière du soleil passait à travers la fenêtre du bureau. Elle donnait une clarté froide à ce lieu où nous ne savions que faire, agissant par réflexe, étrangers à nous-mêmes. Nous avions pris place dans un monde qui était fait de carreaux blancs, de portes fermées, d’odeur de chlore et de silence. Il n’était pas huit heures du matin. Pourquoi nous avoir fait venir si tôt ?

« C’est pénible à voir » a fait remarquer à mes parents un homme en sarrau bleu et chaussures en papier — l’homme du téléphone ? Le médecin ? Un agent de la médecine légale ? — Il ne s’est pas présenté. J’étais jeune. Pour l’identification, mes parents suffisaient. J’ai insisté. Il préférait m’avertir. C’était facile à comprendre. Nous sommes entrés dans une pièce blanche dont la fenêtre principale donnait sur l’avenue Rockefeller. Les voitures défilaient les unes derrière les autres, sans qu’on n’entende le bruit des moteurs. J’imaginais les conducteurs les mains posées sur le volant. Sur un lit métallique, le corps était dissimulé par un drap bleu. Derrière les fenêtres fermées, les voitures étaient trop rapides pour qu’on distingue autre chose que leur mouvement ininterrompu. Devant le drap relevé, maman a dit : « Ma fille. Mon enfant. Mon bébé. » Puis elle a sangloté contre l’épaule de papa. Je suis resté derrière eux. Je ne me suis pas approché. Le corps de Marianne était nu. Il m’a semblé intact. La poitrine se soulevait. Marianne respirait. J’ai regardé le visage. Je me suis mis à pleurer, tandis que l’homme au sarrau bleu a de nouveau couvert le corps. Les vêtements de Marianne et son sac étaient sous scellés. Il nous était interdit de les emporter. Une enquête était ouverte. Les vêtements seraient transmis à la police scientifique. Il était le médecin désigné pour pratiquer l’autopsie.

Quand nous sommes revenus dans le vestibule, le bureau était ouvert. La lumière du soleil éclairait violemment un pan du mur. Une femme derrière la porte vitrée arrangeait son maquillage. J’ai regardé maman. Elle s’était habillée à la va-vite, jogging sans forme, vieille paire de baskets, pas coiffée. Son rouge à lèvres avait coulé. Sous ses yeux, deux lignes noires de rimmel. Elle ressemblait à un clown égaré d’un cirque ou échappé de l’hôpital psychiatrique dont les grilles n’étaient pas loin de là. La femme a présenté des documents à mes parents. Elle leur a demandé de les lire puis de signer, s’ils étaient d’accord. Pour le résultat de l’autopsie, il faudrait écrire au magistrat chargé de l’enquête. C’était la loi. On nous l’avait déjà dit. On est parti le long de l’avenue Rockefeller. On a cherché la voiture. Papa et maman se sont disputés, faisant jaillir l’un contre l’autre des paroles de colère qui ne les quitteraient plus, comme ne quitteraient plus ma mère, les jours de dépression, son jogging sale et ses chaussures avachies, qu’elle met pour arpenter la ville, dit-elle, le long du Rhône ou de la Saône, dans les lieux qui échappent à la vigilance et où elle craint chaque fois de tomber sur un corps, un corps de jeune fille, faisant du footing toute seule le long d’un fleuve, quelle imprudence, on ne laisse pas partir ainsi une fille. Le long de l’avenue Rockefeller, tous les trois, à la queue leu leu, sur le trottoir étroit, ignorés des voitures qui nous frôlaient, après les couloirs nets et protecteurs du bâtiment de la médecine légale, dans la lumière de ce matin de novembre, nous étions seuls, personne pour nous donner des consignes, nous dire ce que nous avions à faire. Perdus. Maman voulait qu’on lui rende les vêtements de sa fille. Elle pleurait. Sous scellés. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Les vêtements lui appartenaient. Personne n’avait le droit de les prendre. Elle écrirait au magistrat. Papa conduisait en silence. Je me suis enfermé dans ma chambre. Elle a appelé le lycée. Absent. Durée indéterminée. Ensuite j’ai repris le fil. On ne m’a pas posé de questions. Maman allait et venait dans l’appartement, en jogging et en baskets, assommée par les calmants, les yeux gonflés, la voix traînante. Papa, méthodiquement, cochait la liste des obligations : avant l’enterrement, après l’enterrement et encore après, des listes entières sur des blocs-notes Rhodia.

L’histoire de Marianne a été un fait divers dans les journaux. Même la presse nationale en a parlé. J’ai découpé tous les articles. Je les ai rangés dans une boîte métallique que je n’ai plus jamais ouverte. Une jeune fille de vingt ans violée et étranglée. On ne sait pas si le viol a eu lieu avant ou après le meurtre. La scène du crime est un espace abandonné entre la réserve d’eau et l’avenue Rockefeller. Là s’élèvent des immeubles destinés à être détruits. Les carreaux sont cassés. Les portes sont bouchées par des moellons. Sur les murs, des tags écrits à la va-vite : Raquer, non ! Plus de travail ! Pute ! Salope ! Entre les immeubles, de petits monticules de terre, des broussailles jonchées de bouteilles en plastique, d’ordures, c’est là qu’elle a été retrouvée, reniflée par un chien, à cinq heures du matin. Le chien appartenait à un habitant du quartier. Un grand type qui sortait l’animal avant de partir au travail. Soupçonné puis relâché. On avait pris sa déposition que j’avais lue deux ans plus tard dans le dossier de justice. Le corps gisait sur un escalier, la tête en bas. Les épaules étaient dénudées. Le visage était dissimulé sous un tas de feuilles mortes. Lors du procès, le juge avait longuement interrogé à ce sujet l’homme maigre, vêtu d’un petit blouson étriqué, la cinquantaine, visage émacié d’alcoolique ; il avait bu ce soir-là, pris des médicaments, il ne se souvenait plus. C’était lui pourtant, le sang découvert sous les ongles de Marianne était le sien, le même que celui laissé sur la bouteille de gin près du corps. Il était ivre. De l’alcool. Des cachets. Est-ce lui qui avait mis les feuilles sur le visage ? D’où venaient ces feuilles ? Il n’y avait pas d’arbre. Pourquoi cacher le visage ? Oui, pourquoi ? avait soudain crié le juge. Il faut le dire. D’où viennent les feuilles ? L’homme avait murmuré : du square. Quel square ? Il n’y a pas de square. Il ne se souvenait plus. C’était dans ce square qu’il l’avait violée, puis assassinée ? a continué le juge. Ensuite, il l’avait transportée. Il avait pris des feuilles. Pourquoi voulait-il cacher le visage ? « Il a fait tout ça de façon sensée, logique, raisonnable. Cet homme n’est pas fou, a dit le procureur général. Il n’est pas fou. » martelait-il de sa main aux phalanges poilues sur le pupitre en bois, et moi, j’observais, je ne quittais pas des yeux le visage émacié de l’homme qui tremblait, le dos voûté, les épaules secouées par un tremblement, celui de l’émotion ou celui du sevrage, comme l’avait déclaré d’un ton neutre le médecin du service des alcooliques, cet homme était en cure, il se soignait, il demandait que l’on prenne ça en compte. Le verdict est tombé. Vingt-cinq ans. Je voulais qu’il meure, qu’on retrouve vers cinq heures du matin son corps jeté sous des feuilles mortes, dans un escalier d’immeuble en destruction, devant un mur de moellons, son visage déchiqueté, détruit, méconnaissable, comme celui de Marianne. Pourquoi lui avoir infligé cela en plus ? Avant ou après. Toutes les questions étaient atroces. On n’avait pas envie d’entendre les réponses.

Gustave Léger m’avait dit : « Il y a une femme derrière vos histoires. » Mais Marianne n’était pas une femme. Vingt ans. Pas plus. Des cheveux châtain clair. Des mèches rebelles. Jamais très bien coiffée. Des joues maigres. Une peau blanche. Lorsque Gustave Léger m’avait montré les tableaux, je m’étais arrêté devant le Fantin-Latour. Il y avait dans le profil de la jeune fille en noir quelque chose de semblable à Marianne, les cheveux blonds, la peau claire, l’expression grave, sérieuse, les mains posées sur les cuisses. À moins qu’elle ne ressemble à l’autre, celle aux joues rebondies et roses ? La femme que je voyais dans tous les tableaux était Marianne, ma sœur Marianne, dont je contemplais, abasourdi, à moins que ce ne soit un mirage, la troublante ressemblance avec les femmes que me montrait Gustave Léger, et le soir de la première entrevue, ce n’était pas seulement mes jumelles que je m’étais empressé de braquer sur la maison, j’avais cherché frénétiquement dans les cartons, les valises qui n’avaient pas été embarqués par mes parents, une photo de Marianne, mais je ne l’avais pas trouvée, pourtant elle existait, j’en étais sûr, quelque part, dans un livre, un album de photos, Dieu sait où maman l’avait rangée, elle qui, lors du déménagement, avait tout jeté.

L’homme s’était acharné sur le visage de Marianne, comme s’il avait voulu lui ôter sa beauté. Comme si c’était la beauté elle-même qu’il avait voulu détruire à l’aide de pierres jetées sur ce visage. Après, plus rien n’a été pareil. La disparition ne nous a pas rapprochés. Quand mes parents ont quitté Lyon, j’ai été soulagé. Maman me disait au téléphone : « Je suis à Lyon. » « Mais qu’est-ce que tu fous à Lyon ? » Je l’imaginais dans ses baskets boueuses le long des berges du Rhône, les cheveux en bataille, son visage épaissi par les médicaments, déambulant, seule, marmonnant des bouts de phrases. « Maman, tu es où ? » « Tu sais très bien où je suis. » « Tu sais quelle heure il est ? Tu veux qu’il t’arrive quelque chose, hein, c’est ça ? » Elle pleurait. Elle disait :

« On s’est encore engueulés, ton père et moi.

— Tu prends ta voiture et tu rentres à la maison.

— Je ne sais plus où elle est. »

Je la retrouvais vers Perrache, assise sous un pont, devant le fleuve. Il faisait nuit et froid. Dans le lointain, on apercevait, sur le quai, les lumières des feux de camp de ceux qui se réchauffaient en buvant des bières et en racontant des histoires. Des hommes seuls, comme ma mère, qui se regroupaient la nuit, mais ma mère était vraiment seule, à peine vêtue. Le brouillard commençait à monter de l’eau noire qui tourbillonnait à ses pieds.

« Bon, alors, elle est où, cette voiture ? »

On la retrouvait à quelques mètres de là.

« On n’a pas toujours été comme ça » disait ma mère en mettant le moteur en marche.

« Vous avez toujours été comme ça.

— Tu sais très bien que non. Tu sais très bien pourquoi. »

Je secouais la tête et disais :

« Arrête, s’il te plaît !

— On n’arrive pas à faire le deuil. C’est pour ça. »

Le moteur tournait. Je voulais abréger la conversation. Je voulais qu’elle parte. « Combien de visites ? » demanderait mon père, si je l’appelais et lui disais que j’avais retrouvé maman au bord du Rhône. Aucune. Plus personne ne sonnait à la porte pour dire : « On a vu l’annonce dans le journal, on voudrait visiter. » C’était comme s’ils s’étaient donné le mot, comme s’ils sentaient une espèce d’ambiance morbide, dans cet appartement vide, dont j’occupais un tout petit espace, dans un recoin du salon, à côté de la bibliothèque en morceaux que je ne parvenais pas à jeter. À cette époque, je ne parvenais à rien, sauf à braquer mes jumelles en direction de la maison de Gustave Léger. Il me semblait que là-bas, je serais réconforté. Les tableaux m’attendaient et c’était vers eux, que, la nuit, allongé sur mon matelas, je dirigeais mes pensées. C’était comme si les visiteurs, tout d’abord pleins d’entrain et d’optimisme, se laissaient imprégner par le lieu et repartaient avec le ventre noué, des idées tristes en tête. On ne pouvait pas leur en vouloir si aucun ne voulait acheter l’appartement.

« Tu t’y prends mal » disait mon père. « Le prochain rendez-vous, tu m’appelles et je viens. »

Il ne viendrait pas. Lorsque les portes du camion qui emportait les meubles avaient été fermées, j’avais su que ni l’un ni l’autre ne reviendrait. Ils m’avaient laissé tout un bric-à-brac de vieilles choses. « Appelle Emmaüs. Ils te débarrasseront de tout ça. Tu ne veux pas partir avec nous ? Tu vas t’en sortir ? »

Les fauteuils, les tapis enroulés, la vieille machine à coudre, les monceaux de livres, la vaisselle, tout était resté très longtemps dans le salon, bloquant parfois les portes, lorsqu’un livre tombait d’une pile ou qu’une assiette se cassait. Puis, un jour, des hommes étaient arrivés. Ils avaient tout balancé dans des sacs en plastique, des cartons, des valises. Ils avaient tout emporté, même la vieille lampe dont le pied était tordu et le chapeau, bringuebalant. Ils avaient libéré l’appartement de tout ce qu’il contenait et, désormais, il était vide. Mais ce n’est pas pour autant que l’atmosphère de désolation avait disparu. Il m’arrivait certains jours, les dimanches, de ne pas lever les stores métalliques. Je vivais dans un entre-deux de lumière. Je m’enfermais dans mon travail d’écriture. À la place de la jeune fille en noir, c’était le visage de Marianne que je voyais. Comme elle, Marianne aurait tiré. Elle aurait refusé de céder. Elle aurait ri devant la bêtise du fiancé. Elle était comme ça, Marianne, fougueuse, déterminée et forte. Pourquoi ne s’était-elle pas battue ? L’homme avait l’air si faible dans son petit blouson étriqué. Il s’était acharné. Il l’avait attaquée par surprise. Dans le noir. La nuit. Elle l’avait griffé au visage. Des bouts de chair étaient restés collés aux ongles. Pourquoi ne pas avoir été la plus forte ? Ça ne lui ressemblait pas. Ce n’était pas la Marianne que je connaissais. Elle aurait ri et tiré, je le sais. C’était pour elle que j’écrivais mes histoires tristes, pour la sauver de la violence immémoriale contre les femmes, les petites filles de quinze ans, les adolescentes insouciantes, qui n’ont aucune idée du visage que peut avoir un monstre, la nuit. Je maudissais cet homme. L’autopsie avait révélé que Marianne était morte entre dix-huit et dix-neuf heures. Précision que la journaliste avait reprise dans son article pour finir sur cette question : « Faudra-t-il interdire à nos filles de quitter le cocon familial dès que la nuit tombe ? Autant leur interdire de vivre. » J’étais rentré chez moi vers dix-huit heures. Je m’étais mis à mon travail. Des exercices de maths. Un contrôle d’anglais. Tout me revenait avec une précision implacable. On s’était croisé dans l’escalier. Pressés tous les deux, elle, de descendre, moi, de monter. Une fin d’après-midi banale, avec la lumière qui déclinait rapidement depuis le changement d’heure.

Sommé de s’expliquer par le juge en colère, l’homme disait : « Je l’ai vue dans la nuit, je l’ai suivie. » Il n’avait rien d’autre à dire. Il ne voulait pas parler, hurlait ma mère dans la voiture quand on rentrait tous les trois du Palais de Justice. Pourquoi ne disait-il pas tout d’une traite, qu’on en finisse. Il savait. Il ne voulait rien dire. Pas de circonstances atténuantes, surtout pas. Pas de cure. La prison. La mort. Tous les trois avec la même question en tête, comment faire pour la suite ? Fuir. Quitter à jamais les lieux qui rappelaient Marianne. J’étais seul dans l’appartement et parfois il m’arrivait d’ouvrir la porte de sa chambre. Des taches sur la moquette, des marques sur les murs à l’emplacement des anciens meubles, c’était tout ce qu’il restait. Je refermais la porte. Quand j’entendais la sonnerie insistante d’un visiteur importun, je déroulais les volets électriques, si bien que personne d’en bas ne pouvait deviner ma présence. Je m’enfermais. Je me cachais. Cela pouvait durer quelques minutes, des heures, des jours entiers. L’époque du lycée était achevée. Mes parents vivaient à deux cents kilomètres de là. Personne pour contrôler ma vie, jusqu’au jour où j’ai vu l’annonce sur un panneau de l’université : Homme seul et âgé cherche étudiant pour lui faire la lecture. Bonne rémunération. Je ne savais pas que ce serait à moi d’imaginer les textes. Un homme aveugle me tendait une main. Ce n’était pas pour que je l’aide, comme je l’avais pensé. C’était sa main qui me conduisait quelque part. C’était pour cela que je l’épiais à travers mes jumelles. Pour voir. Pour savoir. Pour comprendre. Devant le tableau de Bethsabée, il m’avait dit : « Il y a deux femmes, Bethsabée mais surtout Suzanne. Ne l’oubliez pas. » Suzanne, c’était la femme que trois vieillards convoitent. Ni Véronèse ni Raphaël ne pouvaient montrer le viol, mais on devinait, à cause des mains qui arrachaient le vêtement, ce qui allait se passer. Puis, comme je restais immobile, il avait posé sa main sur mon épaule : « Réveillez-vous. Il est l’heure. » Mais je ne dormais pas. Je rêvais.

J’ai fait la connaissance de Chloé, il y a trois mois, devant la porte de mon bureau. Elle était dans le couloir, le dos appuyé contre la fenêtre, le visage à contre-jour, auréolé par la clarté des arbres dont j’apercevais le léger balancement à travers la vitre. Séverine a crié, comme si elle se trouvait à l’autre bout du couloir : « Marc, je te présente Chloé. » Puis elle nous a plantés là. Un de ses bas avait filé. C’était peut-être pour ça qu’elle courait, dans l’urgence de réparer la catastrophe, à moins qu’elle n’ait été appelée pour le déchargement des tableaux américains enfin parvenus à destination, ou que cette façon cavalière de faire les choses témoignât de sa culpabilité à mon égard depuis qu’elle avait tout fait pour se débarrasser de Georges.

Mais comment ne pas se débarrasser de Georges ? Comment regretter ses colères assassines contre le monde entier et nous en particulier, petits fonctionnaires routiniers, respectueux d’une paperasse accablante qu’il mettait au panier sans la lire. Objectifs opérationnels. Évaluations. Diagnostics. Enquêtes de satisfaction. Bilans à chaud. Les récriminations contre Georges s’amoncelaient sur le bureau de la conservatrice en chef. Il avait intimé l’ordre à une visiteuse de se taire. Elle l’empêchait de faire sa conférence. La visiteuse s’était plainte. Il s’était mis en colère. Des retraités n’avaient pas apprécié ses critiques acerbes contre la municipalité. Rien à voir avec la peinture du XIXe siècle, avaient-ils écrit à Séverine. Si, justement, rétorquait Georges, fou de rage, alors que je tentais de le calmer. Il s’agissait de montrer la niaiserie d’un collectionneur lyonnais qui désirait avoir une salle à son nom.

Chloé se trouvait à un mètre de moi. À cause du contre-jour, je distinguais mal les traits de son visage. Lorsqu’elle m’a annoncé que sa thèse avait porté sur les portraits gravés des empereurs romains, je ne lui ai posé aucune question. Je l’ai laissée devant la fenêtre dont la peinture bleu ciel s’écaillait. Tout ça à cause de Georges, dont elle allait occuper le minuscule bureau à côté du mien.

Je comprenais parfaitement qu’elle ait besoin de faire table rase. À la poubelle, la vieille cafetière, les cendriers et le petit chien en porcelaine, queue redressée et babines retroussées, qui trônait depuis toujours sur le bureau de Georges ! Les odeurs de cigarette ont été évacuées à coups de déodorant. Elle a javellisé le bureau et les poignées de porte. Mais pourquoi ôter les dessins d’enfants scotchés sur les murs ? Un matin, je l’ai vue traînant dans le couloir un énorme sac poubelle. Que devait-elle en faire ? Aucune idée. Lorsque j’ai reconnu à travers le plastique la queue redressée de Chouchou, comme Georges l’appelait, j’ai protesté : « Vous n’allez quand même pas jeter ça ? » Elle a froncé les sourcils, préoccupée par ce sac dont elle ne savait que faire. Une époque venait de s’achever. Nous, les conférenciers, passons allégrement de siècle en siècle, sans nous émouvoir plus que cela, lorsque nous faisons traverser au pas de course les salles lambrissées du musée à des classes désenchantées, des enfants turbulents ou des retraités ennuyeux. Je n’allais pas faire un drame pour une ridicule porcelaine. J’aurais voulu qu’elle m’interroge. Georges n’était pas n’importe qui. Son indifférence me la rendait antipathique. Par politesse, elle aurait pu s’enquérir du destin de celui à qui elle devait son travail. Je trouvais inepte le sujet de son doctorat. Rien à foutre des empereurs romains. Je me suis éclipsé rapidement. Elle avait l’habitude. Depuis un mois, je la fuyais. Elle avait pris ses marques auprès des autres collègues. Elle plaisantait, elle riait avec eux. Ils partageaient leur moment de pause. Ils se retrouvaient pour fumer. Elle avait prestement occupé la place. On croit toujours qu’on ne s’habituera jamais, mais en réalité cela va très vite. Georges gisait déjà dans les oubliettes du musée. Plus personne ne prononçait son nom.

Un matin, j’ai découvert un post-it collé sur mon écran. « Le dernier Woody Allen, ça vous dit ? » Elle avait une écriture ronde, banale, sans personnalité. Je l’entendais tapoter sur son clavier derrière la cloison. Pour qui se prenait-elle ? Je ne voulais pas être pris au piège. Je protégeais ma liberté. « Alors, pour ce soir ? » m’a-t-elle demandé, la tête passée par la porte à demi ouverte.

Si elle avait été ma supérieure, je l’aurais soupçonnée de harcèlement. J’aurais constitué un faisceau de preuves, dont ce post-it, que j’ai froissé et jeté à la poubelle.

« Ce soir, je suis de garde.

— De garde ?

— Mes enfants. »

À l’aide de mes doigts tendus, j’ai fait le signe deux.

« Treize et quinze ans !

— Dommage. Je déteste aller seule au cinéma. »

Allait-elle proposer de les embarquer avec nous ? Devant son visage dépité, j’ai eu pitié. Un jour, je l’inviterais à boire un verre. Mais je ne l’ai plus croisée dans les couloirs. À son tour de m’éviter.

Un soir, je l’ai reconnue dans un café. Pendant plusieurs minutes, je me suis persuadé que ce ne pouvait être elle. Qu’aurait-elle fait assise devant un verre de vin, en compagnie de Georges ? Car pour l’homme qui lui faisait face, je n’avais aucun doute. C’était Georges. Sa gabardine miteuse. Sa tignasse poivre et sel. On aurait dit qu’ils se tenaient les mains par-dessus la table. Les affiches plaquées sur la vitre m’empêchaient de bien voir. La crainte qu’ils m’aperçoivent et m’obligent à m’asseoir avec eux m’a fait continuer ma route. Que craignais-je au juste ? Ils se connaissaient. Ils étaient amis. Amants ? Chloé m’a semblé moins inintéressante. À partir de ce jour-là, j’ai pris le temps de l’observer. La plupart du temps, je le faisais depuis la fenêtre de mon bureau, dans les combles du musée. À la pause de midi, elle s’asseyait sur un banc, allongeait ses jambes tout du long, mangeait son sandwich. Elle lisait un livre duquel elle ne levait jamais les yeux. Sa concentration m’épatait. Je me surprenais à placer mes deux mains devant mes yeux en guise de jumelles, retrouvant l’ancienne sensation, lorsque je les braquais vers la maison de Gustave Léger. Ivresse du mystère. Plaisir clandestin. À travers mes deux doigts, il me semblait que je la voyais mieux. Il commençait à faire froid mais elle continuait à manger dehors, toujours sur le même banc. Elle relevait le col de son manteau. Elle frissonnait. De là-haut, elle m’apparaissait toute petite, inoffensive. Un jour, je me suis reculé, le cœur battant, comme si j’avais assisté à une scène que je ne devais pas voir. Ses deux jambes étaient allongées sur le banc. Elle était seule. Le vent de l’automne soulevait les mèches de ses cheveux. Des oiseaux picoraient les miettes de son sandwich. Un moineau, plus téméraire ou plus affamé que les autres, s’est posé sur le banc, a emporté une miette. Elle a dressé son visage dans ma direction, cherchant à travers les arbres dégarnis l’oiseau fureteur. M’avait-elle repéré ? D’instinct, je me suis reculé puis de nouveau avancé. À laquelle des deux jeunes filles du tableau de Fantin-Latour ressemblait-elle ? À aucune des deux. Pourquoi pensais-je à ce tableau ? Elle ne ressemblait pas à la jeune fille aux joues roses et rebondies, qui, comme elle, lisait, toujours absorbée, toujours recluse dans sa lecture. Elle ne ressemblait pas non plus à l’autre, celle que j’avais nommée Mélanie. C’était la première fois que je regardais le visage de Chloé. Lorsqu’elle était près de moi, je l’appréhendais dans sa globalité, sans vraiment observer les détails, tandis qu’elle me fixait, elle, — je le savais — de ses deux yeux curieux. Mais cette fois-ci, elle se présentait à moi de face et, protégé par la distance qui nous séparait, j’avais tout loisir d’examiner son visage carré, avec une fossette au menton, ses cheveux châtain clair, rassemblés en arrière. Le front était large, dégagé de toute frange. L’arc des sourcils s’accordait à la couleur claire des yeux. Le nez était droit, fort. Les commissures des lèvres, légèrement tombantes. C’était un visage énergique, plein de vigueur et de vitalité, qui dégageait une impression de certitude, de droiture, de noblesse. C’était le visage d’une femme qui avançait dans la vie sans se retourner, certaine d’arriver au but.

Le soir de ma découverte dans le café, j’ai téléphoné à Georges.

« Je t’ai vu tout à l’heure avec Chloé. Tu aurais pu me dire que c’était une de tes copines.

— Je croyais te l’avoir présentée. Elle t’apprécie beaucoup. Si tu veux, on peut programmer une soirée.

— Je ne préfère pas.

— Comme tu voudras. Il est temps que tu te ressaisisses, mon vieux. »