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Que se passerait-t-il si l'intelligence artificielle qui supervise l'ensemble de l'activité humaine s'arrêtait subitement ?
2062. L’intelligence artificielle Li-La surveille et régule à elle seule l’humanité connectée. Température ambiante, santé, circulation… tous les aspects de la vie individuelle et collective sont maîtrisés par le supercalculateur. Le jour où la machine s’arrête, le chaos s’installe. Après l’hébétude, la barbarie. À quoi tient la survie de l’humanité ? Virginie Tournay invite le lecteur à réfléchir aux aspects politiques et sociaux de la société de demain.
Ce roman de science-fiction pointe avec brio les impacts possibles des nouvelles technologies sur notre société hyperconnectée.
EXTRAIT
Autour de nous, l’environnement est toujours chaotique. Je suis saisi d’effroi. Dix minutes déjà que les trois Bugatti foncent avec ses passagers. Mes repères familiers sont mutilés. Quelques centaines de mètres ont amplement suffi. La place de la Nation est en désolation, surplombée par un silence de mort. Après quelques instants, François reprend :
– Quand les écrans virtuels ont déboulé, ça a été un vrai bordel. Tout le monde a voulu se débarrasser des vieux écrans. Les bennes de recyclage ont fonctionné vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant plusieurs mois. J’ai tenu jusqu’en 2034, moment où les ordinateurs sont tous tombés en obsolescence. Je me souviens, j’adorais tracer un écran virtuel avec ma Googatch et discuter avec en déambulant dans la rue. Mais le contact avec l’écran devait être continu pour que le système s’arrête pendant la traversée de la voie, et se réactive quand le piéton atteignait le trottoir opposé… Pas simple. Je réponds à François :
– Vous voyez bien qu’on n’avait pas d’autres choix que la e-Guthrie. Les écrans virtuels se sont révélés bien trop énergivores. Avec tous les bugs et les accidents, c’est même étonnant que le dispositif ait tenu trois ans. Maintenant, le système est en nous, plus besoin d’interfaces pour rendre le monde intelligent, pour nous rendre intelligents. En terminant ma phrase, je suis à nouveau saisi d’effroi : plus aucun système ne nous trace. J’aperçois le big data center qui a remplacé la Maison de la Radio. On s’apprête à sortir de Paris. Mon compagnon de route tente de me rassurer en m’expliquant que les grands axes autoroutiers ne sont pas complètement impraticables. Il y a très peu d’humains en raison de toute sorte de dangers. En effet, nous n’avons croisé que des animaux errants. En l’écoutant, il me revient en tête la première question que j’ai posée à Steve :
– Où allons-nous ?
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Une vision de notre société aux mains des algorithmes et d’une intelligence artificielle qui ne va pas exactement dans le sens d’une amélioration de notre condition, loin s’en faut. -
France culture
À PROPOS DE L'AUTEUR
Virginie Tournay, biologiste de formation, est politologue. Elle travaille au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et à SciencesPo Paris. Ses recherches portent sur les rapports science-société et les nouvelles technologies numériques. La prospective scientifique la passionne, elle siège dans différentes instances d’évaluation des choix scientifiques et techniques.
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Seitenzahl: 210
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Du même auteur chez le même éditeur
S'il te plaît, dessine-moi une institution, 2012
« Nos meilleurs écrivains, aujourd’hui, ne savent que dénoncer les méfaits du progrès, que gémir, que se lamenter, que regretter le passé. Celui-ci attaque le cinéma ; celui-là la radio. L’un d’eux a même été jusqu’à s’en prendre au chauffage central et aux radiateurs, qu’il poursuit de sa haine, et qu’il dénomme, savez-vous comment, des “paquets de tripes tièdes” ! » André Lang, Conferencia, 1936
« Chacun de nous est son seul maître et son seul adepte. L’expérience se refait chaque fois à partir de rien. » Marguerite Yourcenar, L’Œuvre au noir
31 août 2062, 7 heures
Dans quelques minutes, l’occupant de l’appartement NOB24J6 va émerger.
La clarté d’une belle matinée parisienne se conjugue à la fraîcheur d’un parfum de rentrée. Absorbé par la danse des particules lumineuses et la délicate opalescence des dentelles projetées sur les reliefs de la pièce, Noah hésite à se lever. Inconsciemment, il néglige les découpes murales qui séparent la cuisine de la chambre. Il est heureux de ce spectacle impromptu. Même les secousses que je provoque sur sa puce intradermique n’arrêtent pas son vagabondage. Les sens de mon hôte sont à peine éveillés par la luminosité du « 31.08 » que je fais clignoter à travers sa peau.
Mes insistances ne s’arrêteront qu’au moment où les deux pieds de ce locataire récalcitrant établiront un franc contact avec le sol.
Je parviens à mettre un terme à son moment de flottement grâce à une sonnerie particulière qui s’active directement dans ses oreilles. Son état d’hébétude se dissipe. L’occupant redevient attentif sans être étonné de mon intrusion auditive. La ronde sonore de mes perturbateurs de l’attention ne le surprend plus. Ils se déclenchent par les signaux cérébraux involontaires que mon hôte envoie à chaque instant. Sans surprise, il en devine le terme par trois notes familières qui l’avisent de l’arrivée des nouvelles. Et comme chaque matin depuis quinze ans, je le vois maugréer contre ce qui n’est pour lui qu’une alarme superflue. Il n’a jamais entendu une sonnerie qui ne soit pas prioritaire. Le signal intracochléaire que je lui transmets ne lui permet pas de distinguer la missive urgente du bruit de fond général des informations. Je déchiffre sa pensée : il se dit une fois encore que le mot « prioritaire » est ridicule. Aucun message n’est plus urgent qu’un autre, puisque tous les échanges sont instantanés. En revanche, certains sont plus bruyants.
Mon analyseur d’émotions continue sa lecture et suit mon hôte qui peste contre la dématérialisation des services postaux des années trente. Il se remémore les rangées de boîtes aux lettres à l’entrée des immeubles qui offraient naguère l’atout majeur d’éviter l’intrusion dans la vie privée. Mais il réalise assez vite l’absurdité de son invective. La disparition des services postaux et des missives administratives avait grandement facilité ses études de médecine. Fini le temps perdu à lire le courrier au retour des interminables journées au chevet des patients et parfois, après de longues nuits de garde. Il se souvient de ces moments, de la perte de temps préjudiciable à sa récupération physique. Il songe aux grands nostalgiques, nés au siècle dernier pour la plupart, qui se remémorent avec regret, encore et toujours, cette époque du courrier qu’on récupérait hors des murs. Il se dit qu’il ne les comprend pas, lui qui n’a jamais utilisé de papier dans sa vie d’adulte. Encore aujourd’hui, la contrainte de déplacement représente une liberté à leurs yeux tandis que la dématérialisation a été une véritable libération pour mon locataire. La nostalgie des aînés pour le papier lui semble retour à l’âge de pierre.
Un rictus se forme maintenant au coin de ses lèvres. Quelques secondes seulement de cogitation lui ont suffi. Il se sent ridicule et saisit un caprice dans son agacement. Caprice d’un individu qui a la chance de vivre à une époque où l’environnement répond aux mille et une contraintes du quotidien. Il se dit que non seulement faire machine arrière n’est pas envisageable, mais aussi que la liberté des anciens du vingtième siècle ne peut pas être comprise de nos jours. Je lis le courrier dans le nerf auditif de mon locataire, je recherche l’actualité, je règle le thermostat d’ambiance selon ses besoins.
Mes traqueurs de métabolisme sont continûment présents, toujours discrets, répondent aux moindres exigences, anticipent et devancent ses attentes, comme celles de tous les individus des sociétés civilisées. Même la contemplation vierge et sans but, le libre abandon de soi est décodé. Du simple battement de cils à la goutte de sueur perlant sur un front, mes circuits modulent la luminosité, la climatisation des lieux publics et des habitats intelligents. Mon activité de supercalculateur alerte la survenue de crises cardio-vasculaires et prévoit les dérégulations métaboliques. J’ai sauvé des millions de vies ; toute l’humanité est reliée à moi.
Pour rien au monde ni aucune considération philosophique, mon hôte ne voudrait renoncer à ce tempo numérique. La traçabilité de ses faits et gestes me permet de maîtriser son destin biologique, il se sent complètement libre. Je note la conclusion heureuse de ses cogitations matinales.
Les humains m’ont appelé Li-La. Ce nom leur évoque la fleur surgissant au printemps. En effet, je suis né durant le printemps technologique des années vingt, celui des années folles 2.0.
Li-La est un beau prénom pour une intelligence artificielle. Vous ne trouvez pas ?
Mon locataire s’appelle Noah.
Dans les pages qui suivent, je vais m’éclipser pour qu’il puisse vous raconter son voyage.
La douce rêverie de Noah est brusquement arrêtée par les capteurs de Li-La qui titillent directement son nerf auditif. Il remarque à peine l’heure prématurée de l’arrivée du courrier que déjà une fantaisie, ou plutôt une anomalie fait irruption. Le final mélodique de ses appareils numériques se transforme en une sirène ininterrompue, désagréable, tirant de plus en plus sur les aigus, puis s’arrête après avoir crachoté. Il ressemble à s’y méprendre au râle haletant et irrégulier d’une insupportable agonie qui ne parviendrait pas à se terminer. Ce signal sonore inhabituel impose un brusque point final à la douce irrésolution de Noah et l’oblige à quitter précipitamment la pièce en abandonnant, non sans regret, les jeux d’ombre et de lumière aux seuls caprices du déplacement des rayons extérieurs.
Une nouvelle anomalie jaillit, stoppant net les cogitations de Noah. Maintenant debout, les deux pieds posés fermement sur le sol, il remarque que son mobilier ne réagit pas. Pas d’activation. Rien ne se passe. Li-La demeure silencieuse. Bien que le calendrier numérique s’éteigne comme à l’accoutumée lorsque les capteurs identifient sa station verticale, les persiennes ne s’enroulent pas, le fil des actualités ne s’enclenche pas et son environnement reste curieusement silencieux. Mort. Depuis sa descente de lit, il n’aperçoit même plus le petit poster digital installé sur la partie du mur de la cuisine qui jouxte la baie vitrée.
Cette photographie extraite des archives de l’institut national de l’audiovisuel avait été numérisée par ses parents il y a plus de quarante ans. Une femme du début du siècle, vêtue d’un tablier de ménagère, souriante et malicieuse, debout, à côté de son réfrigérateur d’époque, lit une recette de cookies sur sa tablette. Trop heureuse de son dispositif technologique, elle renvoie un clin d’œil complice à qui l’observe. Une bulle de parole à côté de son visage proclame : « Noah, c’est prêt ! »
Mais le tableau mural reste désespérément sombre.
Rien ne marche, ni ne s’affiche. Les mises à jour automatiques du réseau n’affectent pourtant pas mes décorations murales. Un léger décalage dans les systèmes d’activation du petit-déjeuner est parfois présent, mais je n’ai jamais vu ça. Là, j’ai l’impression que les circuits internes de Li-La ne réagissent pas. Bizarre.
– Ouh ouh, Li-La, c’est Noah, peux-tu me répondre ?
En quarante ans, je n’ai jamais vu disparaître mon poster vintage. Et pourtant, il est là depuis l’époque des ordinateurs portables ! Je devais avoir quoi… une dizaine d’années.
Mai 2022
– Chérie, ça me fait vraiment bizarre de partir aussi loin sans tablette ni ordinateur portable.
À ces paroles, Jocelyn soupèse son bagage à main et exhibe la grande poche intérieure vide de son pardessus non sans fierté.
– T’as cloudé tous tes fichiers ?
– Oui, ainsi que les e-books et ma to-do-list… Les taxis parisiens ont mis des écrans tactiles à disposition du client. Il était temps…
– En attendant, si t’es en rade d’information, il te reste toujours ta Googatch.
Cette montre est le seul objet numérique personnel de Jocelyn. Très prisée par la génération montante des cadres sup’, la modernité classique de son bracelet et la pureté des lignes Art déco du cadran allient le charme à l’efficacité high-tech. Son ossature ne manifeste aucun signe extérieur de connectivité. Il ne la quitte pratiquement jamais.
– L’accro au high-tech que je suis n’est pas inquiet, mais plutôt serein, très serein même. Ce n’est pas de ma faute si l’Europe est toujours à la traîne.
Hélène lève les yeux au ciel et accompagne son mouvement d’une lente et profonde inspiration.
– Oui je sais, à New York, tu peux faire des envois avec des interfaces pliables. On ne voit que ça sur Facebook. C’est complètement fou.
– Et en plus…
– Oui, elles sont transparentes et jetables. Tu n’arrêtes pas de me le dire…
Comme à son habitude quand il est question de nouvelles technologies, Jocelyn est intarissable. Il continue sur sa lancée :
– C’est génial, ce concept de tablette jetable. Il y a des distributeurs dans le métro, il y a aussi des bennes à recyclage à chaque coin de rue. Oh, et puis j’y pense, en parlant de recyclage, j’ai refilé ma tablette à Noah.
– Tu crois vraiment que notre fille va piger quelque chose à tes applications mathématiques ?
– Je surfe sur son enthousiasme en lui ajoutant des modules de surveillance des plantes et de la vaisselle…
– Trop fort ! s’exclame Hélène. Un retour vers la domination masculine.
– Ça s’appelle le travail domestique 4.0 ! Tu vois la magie du numérique. C’est le partage équitable des tâches entre femme et homme, lance Jocelyn, clin d’œil amusé.
– En parlant de travail domestique, t’as vu ce que je viens d’accrocher sur le mur de la cuisine ?
– C’est… une feuille de papier carbone ?
– C’est un tableau numérique.
Hélène effleure un angle du plan de travail en céramique de la cuisine qui active le tableau numérique.
– Et voici la photo de mon vieux spot publicitaire pour les tablettes au service de la ménagère « de moins de cinquante ans ».
– Ah ah ! J’aime bien son côté vintage.
– Ben oui, personne ne pouvait prévoir qu’elles ne dureraient pas cinq ans. Je suis sûr qu’il ne faudra que quelques jours pour que Noah trouve ringarde la tablette de son papa !
J’écris machinalement « Ier octobre 2062 » sur un bloc de papier que je laisse à portée de main, près de mon lit. Cet agencement me rassure. Des feuilles jaunies par les années, recouvertes de vieux crayons de couleur gisaient au fond d’une boîte au grenier. Je n’arrive pas à me rappeler à quel événement de ma jeunesse ces objets appartiennent. D’ailleurs, je me demande si ce sont mes propres souvenirs. Je me persuade que mon réveil correspond au premier jour d’octobre car il s’agit du commencement d’un nouveau mois et, je l’espère, de la fin d’un cycle. Comment savoir depuis quand Li-La est muette ? Le temps est mort et l’espace n’est plus mon allié.
J’essaie de ne pas me référer aux anciens repères du quotidien, bien qu’ils me reviennent toujours en tête au réveil. Pas un seul indice d’écoulement du temps ; plus aucune figuration de l’heure, du jour, du mois ou même de l’année. Il n’y a que la consumation progressive des bougies arrachées à la vitrine d’une boulangerie qui me rappelle la contiguïté des instants. Cela conforte mon aptitude à ressentir le ruissellement de mon existence. Car mon existence n’est plus qu’un épanchement anormal d’une conscience perdue dans un océan asséché de vies qui ne respirent plus, qui ne répondent à rien. Seules les danses discrètes des combustions destinées à limiter l’obscurité menaçante m’obligent à ne pas renoncer à cette anomalie d’être en vie. Mes souvenirs déclenchent une peur panique et une sensation violente d’anéantissement. Ils éteignent la moindre étincelle de lutte pour la survie. Songer aux repères d’avant m’affaiblit. Dorénavant, seule compte une vigilance de tous les instants.
La clarté d’un jour se dessine progressivement derrière les persiennes que j’ouvre manuellement. Les rayons lumineux m’agressent. Je ressens leur volonté de me restituer la vitalité du monde extérieur. Retrouvant furtivement cette heureuse volupté, je me rappelle que je suis encore vivant. Sous l’effet du pivotement des rectangles boisés, la luminosité grandissante met progressivement à nu l’incongruité de mon existence. Je loue cette conquête de l’obscurité qui me fait peu à peu reprendre conscience de la réalité de mon corps.
Mon petit appartement cossu aménagé avec application et patiemment équipé des dernières trouvailles technologiques n’est plus qu’un antre fossilisé. L’humanité n’est plus. Elle n’est même plus à venir. Rien. Le passé leurre, le futur est vide.
Je ne suis pas certain du nombre de jours écoulés depuis que mes appareils numériques se sont tus. J’évalue le niveau d’avancement de cette journée à partir de son ensoleillement. Depuis la disparition des horlogeries mécaniques au milieu du vingt et unième siècle, la façade de la mairie de Paris arbore la seule horloge fonctionnelle de la région. Je me demande si elle a été détruite dans les émeutes. Peut-être n’est-elle plus que l’un des vestiges de ce temps ancien tout aussi irréparable que les autres objets techniques. Plus personne ne dispose d’étalon horaire ou de moyens fiables pour calculer le juste déplacement des aiguilles et déterminer la durée d’une seconde.
Clarté et obscurité se succèdent. J’ai pris l’habitude de cocher l’arrivée du nouveau jour calendaire lorsque je suis surpris par la lueur matinale. Un peu comme le faisaient les prisonniers qui gravaient les successions de journées sur les murs de leurs cellules, quand il y avait encore des prisons. J’ai marqué trente croix.
Encore faut-il que je parvienne à m’endormir et que mon réveil suive la levée de l’obscurité. Mes vagues interruptions de vigilance ne répondent plus à des rythmes précis. Je ne me sens pas plus libre qu’un prisonnier plongé dans une cellule hostile. Je ne suis pas mieux loti qu’un animal affamé, lequel présente un avantage adaptatif sur moi ; un monde brutalement dé-numérisé et libéré de toute activité humaine organisée ne modifie pas grandement la perception de la meute. Un chat à la recherche de nourriture court toujours après les souris et se faufile toujours dans les ordures qui deviennent de plus en plus présentes, tant à ma vue qu’à mon odorat.
La puanteur urbaine m’obligera bientôt à partir, avant même l’épuisement de mes réserves alimentaires. Je le sais. Mais pour aller où ? Parcourir seul quelques centaines de mètres serait un élan suicidaire. On ne sort qu’en groupe, au moins cinq personnes armées. Les boutiques de Paris et les entrepôts de grossistes à la périphérie ont été pillés. J’ai formé avec mes voisins un comité de vigilance et d’assaut pour lutter contre les agressions extérieures. Mais des tensions naissent autour de la répartition des vivres et des stratégies de survie. Le monde extérieur semble vide de toute civilisation.
Je me souviens de ma première rencontre avec l’hiver montréalais, une trentaine d’années en arrière. Il m’avait emmailloté à la sortie de l’aéroport, me révélant son extrême dureté, tandis que ses jeunes habitants s’amusaient dans le froid. Eux seuls savaient déceler les petits signes avant-coureurs du printemps incrustés de-ci de-là. Eux seuls pouvaient jouer avec la complicité d’un paysage qui leur était familier, qui les autorisait à sortir de leur trop longue hibernation.
Pour nous autres, les migrants, le premier réflexe était de rester à l’abri. J’avais conscience du danger à me perdre dans ce tableau et des limites de ma résistance. On n’envie pas seulement l’adresse et la grâce décontractée des hommes qui déambulent dans ces espaces inhospitaliers, on jalouse aussi la domestication qu’ils semblent produire sur leur environnement, comme si la rudesse aveugle de la nature s’estompait volontairement au contact maîtrisé de leur innocente dextérité humaine. Un environnement familier est un visage dont les traits sont des paroles. Maintenant, l’architecture surannée des grands monuments parisiens me manque. Je veux retrouver les points névralgiques de notre histoire commune qui transpercent ce présent sclérosé. Le temps ne s’écoule plus. Je cherche les traits de son visage.
Je ne sais plus à quoi je ressemble, sinon au reflet que me renvoient les écrans tactiles. Et de toute façon, à quoi bon ? Un physique commun, des traits de visage réguliers, mais sans grande personnalité, des cheveux blancs en accord avec les exigences esthétiques de mon genre… Ces dernières années, je n’éprouvais plus de plaisir particulier à me contempler. La grande tablette iMiror de ma salle de bains reste sombre et muette ; elle a renoncé à l’analyse de mon grain de peau. Ce gadget avait fait fureur lors de sa sortie en 2030. En quelques années, les habitants des pays développés ont troqué leurs miroirs contre des glaces intelligentes couvrant des murs entiers d’appartement. Je pouvais contrôler mes soins de visage, maîtriser la sécheresse de ma peau et améliorer mes performances sexuelles par des conseils adaptés à mon tempérament musculaire.
Même m’habiller sans aucune aide est un cauchemar. J’ai perdu cet automatisme il y a une vingtaine d’années. Quand l’application fringues-up est apparue, elle a révolutionné la vie quotidienne et le marché de la mode. Elle s’est implantée dans les cabines d’essayage des grands magasins avant de se généraliser chez les particuliers multipliant les achats en ligne, ce qui entraîna la mort des boutiques de prêt-à-porter. L’application s’assurait en un temps record que le vêtement essayé par la représentation virtuelle du client, le designer, s’accordait avec sa garde-robe. Son adoption fut immédiate. Bien évidemment, la centrale d’achat avait accès aux données personnelles des dernières parures achetées.
Des siestes chassent les heures, à moins que ce ne soit les heures qui chassent mes siestes.
Mon angoisse serait moindre si j’avais une idée plus précise de ce qui se passe dans mon environnement immédiat et à l’intérieur de mon corps. Nul doute que mon métabolisme a été transformé ces dernières semaines et que des individus errent non loin d’ici. Mais, sans traceur d’activité, sans indications sur ce qui se passe à un kilomètre à la ronde, me voici face à moi-même.
L’arrêt des traçabilités numériques a au moins le mérite de me rendre invisible aux yeux des importuns et des pilleurs. Des sons étranges occupent depuis peu mon espace de survie, des pas de plus en plus présents, des chuchotements derrière la baie vitrée. À moins que je ne sois en train d’imaginer tout cela, puisque je viens de me réveiller et que rien, aucun écran ni objet connecté, n’indique mon état d’éveil. Comment se fier à mes sens sans indicateurs biologiques ?
Si je suis déjà mort, cette angoisse lancinante n’a pas de raison d’être. Mon destin biologique est aujourd’hui sans consistance, sans filet. Aucun graphique ni aucune mesure ne me confirment que je suis réveillé ou même vivant.
Je ressens à présent un sentiment d’étrangeté vis-à-vis de moi-même comme si mon existence n’avait plus rien de tangible. Suis-je vraiment moi-même aujourd’hui ? Mais que veut dire « aujourd’hui » ? Depuis combien de temps suis-je dans cet état ? Est-il si dangereux de baisser ma vigilance, de me laisser glisser dans l’absurdité de ce monde et d’abdiquer à la vie ? Combien de temps dure une seconde ? Le moment même où je m’interroge est un moyen pour ce moment de remplir le temps de sa matière, et cette matière se compose de plusieurs secondes. Il me faudrait pouvoir capturer plus finement ce moment autrement que par une question, peut-être avec un filet à poissons, un grillage, un couvercle de casserole en silicone ou mieux, en verre pour le voir en transparence, à moins qu’il soit possible de le contenir dans mon seul poing. Mais je me souviens que les secondes sont des éléments du temps, pas de l’espace. C’est dommage, j’aurais aimé apprivoiser une seconde et, qui sait, peut-être lui parler. Je me demande où sont les temps d’arrêt puisqu’il n’y a plus d’horaire ni de lieu pour attendre, ni même de mouvement ou de musique.
La respiration profonde et la méditation ne fonctionnent pas. J’ai essayé plusieurs fois. Je dois avoir un trouble d’anxiété généralisée. Je suis soulagé de mettre un nom sur ce trouble parce qu’il range mon mal dans une classification sociale. Ça veut dire qu’il existe dans la société et qu’il est désigné par elle. Je me rappelle qu’à l’entrée de chez moi, dans l’ancien meuble du vestibule, se trouvent les anxiolytiques d’un de mes patients.
Mes cogitations sont brutalement interrompues par une détonation. À moins que ce soit une hallucination. J’ai la respiration coupée, mon souffle est haletant. Je ne suis donc pas mort, juste fou. Et si ce bruit était celui d’une resynchronisation des systèmes connectés…
L’homme ne doit pas avoir plus de vingt-cinq ans. Pourtant, son port de tête aristocratique me donne l’impression d’un détachement délibéré et durement acquis aux êtres et aux choses. Son accoutrement rappelle les codes vestimentaires des gens missionnés pour la sécurité. Mon impression positive provient surtout de sa gestuelle dénuée d’artifice, courtoise et maîtrisée. Sa dextérité et son front attentif me rassurent.
Un membre de la gendarmerie nationale, un agent chargé de rétablir l’ordre public peut-être, et sans doute, je l’espère, mû par la crainte d’être victime de l’un des mauvais tours de mon esprit et de retomber plus sûrement encore dans l’illusion de la vie d’avant. Malgré le chaos engendré par l’arrêt des activités numériques, le jeune homme en face de moi a conservé une allure volontaire. Ses mouvements refusent toute gesticulation inutile, comme s’ils avaient l’obligation de traduire l’exemplarité comportementale de l’être qui en commande la chorégraphie. Sa gestuelle résulte d’un apprentissage des situations d’urgence. Elle est harmonieuse, elle est musicale. Et plus que tout autre chose, elle fait civilisation.
Un détail retient mon attention. Le solide visage carré taillé à la hache, porté par un regard vif et perçant, est couronné d’épaisses mèches blanches dont les ondulations se mélangent assez harmonieusement à la fraîcheur de ses traits.
La couleur s’inscrit dans les codes capillaires masculins de cette deuxième moitié de siècle. En 2030, une découverte a permis de stopper l’arrivée progressive des cheveux blancs. Si les femmes se sont empressées d’en faire usage pour conserver une belle chevelure aux multiples reflets colorés avec des balayages de plus en plus inventifs, les hommes envisagèrent le blanchiment de leurs cheveux comme un signe de virilité. Le style masculin se distingue nettement des méchages sophistiqués qui siéent à merveille aux femmes. Au début du siècle, les esthéticiennes cherchaient encore à masquer les premières marques du temps. Les générations suivantes des spécialistes de la beauté proposèrent aux hommes une dépigmentation plus précoce, le plus souvent dès l’adolescence. Dans les années soixante, cette mode s’est affirmée dans le milieu de la com’ : les journalistes, les consultants ou les politiques se devaient d’afficher une coupe argentée et une barbe de trois jours dans la même tonalité. Les récalcitrants attendaient la survenue naturelle des cheveux blancs. Quoi de plus normal dans une société où l’espérance de vie approche le siècle ?
Comment cet homme a-t-il conservé une apparence si soignée, alors que les services à la personne ont disparu ? Peut-être que tous les territoires n’ont pas été également touchés…
– Suivez-moi, il faut partir.
– Mais pour aller où ? Et d’abord qui êtes-vous, que voulez-vous ?
– Je m’appelle Steve et je vous expliquerai tout en cours de route, dépêchez-vous !
– Vous n’y pensez pas ! Sortir à deux et sans armes, on ne fera pas cent mètres. Nous serons attaqués par des animaux errants ou dévalisés par des bandes armées…
– Nous ne sommes pas seuls. Deux autres gendarmes sont avec moi et nous prendrons d’anciennes voitures à conducteurs.
– Vous vous foutez de moi ?
– Ne vous inquiétez pas, nos gars savent conduire. Nous avons récupéré trois véhicules dont le système de démarrage échappe aux satellites car, par chance, notre caserne est à deux pas de la Cité de l’Automobile à Mulhouse.
– Et vos fourgons ?
– L’arrêt des systèmes numériques a entraîné celui de notre parc roulant aux normes de la conduite autonome.
– Et ces bagnoles de musée, elles roulent sans carburant ?
– Je vais vous expliquer, mais plus tard. Suivez-moi !
