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« Sa vie a basculé un beau jour de printemps. Il y a des événements, de prime abord anodins, qui en une seconde ôtent tout sentiment d’insouciance, vous rongent d’angoisse et d’espoir à la fois. » Comment tourner la page lorsque l’être le plus cher vous est arraché à tout jamais ? Danielle Lionnet, dans ce roman sensible et bouleversant, tente de répondre à cette terrible question, à travers le personnage de Clarisse, une femme digne et courageuse qui, bien que brisée par le malheur, s’engage corps et âme, au nom du bonheur et de l’amour, dans une lutte pour la vie.
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Seitenzahl: 145
Veröffentlichungsjahr: 2020
À la vie
Jeudi 20 juillet 2017
Avril 2016
Mercredi 30 novembre 2016
Lundi 19 décembre 2016
Mardi 20 décembre 2016
Mercredi 21 décembre 2016
Jeudi 22 décembre 2016
Vendredi 23 décembre 2016
Mardi 27 décembre 2016
Mercredi 28 décembre 2016
Jeudi 29 décembre 2016
Mercredi 4 janvier 2017
Vendredi 6 janvier 2017
Dimanche 8 janvier 2017
Lundi 9 janvier 2017
Lundi 23 janvier 2017
Lundi 30 janvier 2017
Mardi 31 janvier 2017
Mercredi 1
er
février 2017
Samedi 15 avril 2017
Samedi 22 avril 2017
Dimanche 23 avril 2017
Clarisse, engourdie de sommeil, les yeux fermés, la tête lourde sur l’oreiller, ne sait plus où elle se trouve… Quel jour sommes-nous ? Peu à peu, elle sort de sa torpeur, paresse, se souvient de sa nuit agitée. Si le temps pouvait s’arrêter. Attendre et ne plus bouger. Mais la vie continue dans le cocon de la vieille maison de famille. La belle endormie s’étire, ouvre un œil. Le soleil s’invite dans la chambre et dessine de longues raies de lumière dorée sur les murs, où les fleurs roses et vertes du papier peint s’illuminent. Sa main cherche à tâtons le smartphone posé sur la table de chevet et, par habitude, l’index appuie sur le bouton au moment où, narquois, le cadran affiche dix heures. Comme chaque matin, elle jette un coup d’œil rapide à sa messagerie, aux flashs d’informations et à la météo. Pas possible, il est si tard ! Son estomac crie soudain famine, une envie de café lui met l’eau à la bouche. Assise au bord du lit, ses pieds se retrouvent sur le tapis de laine, où la plante s’enfonce pour un léger massage. Machinalement, elle passe une main dans ses cheveux bruns décoiffés, enfile sa robe de chambre et, tout en nouant sa ceinture, se dirige vers la fenêtre. Sa chienne Moka, une golden retriever couleur miel, alanguie sur le parquet, bâille. Il est temps d’ouvrir les vieux volets qui ne peuvent retenir un grincement plaintif. Une chaude journée de juillet s’annonce.
La vie extérieure envahit brusquement la chambre inondée de soleil. Les hirondelles au vol rapide tournoient, lancent des cris stridents, effectuent des navettes et, sans cesse, gavent les becs grands ouverts qui émergent du nid maçonné, accroché au mur, sous la gouttière de la remise. Fier, un merle siffle à tue-tête. Discrètes, les tourterelles roucoulent dans les tilleuls voisins. Au loin, les pies tapageuses jacassent et se disputent le butin du jour. Ici, la nature est reine, à peine troublée par le vrombissement d’une voiture.
La cinquantaine, élégante, grande et mince, un voile de tristesse écrase sa silhouette, noie le vert de ses yeux perdus dans l’infini du ciel azur. Sa main énergique tourne le bouton de cuivre jaune. Clarisse se retrouve sur le palier. Dans la lumière tamisée, ses doigts glissent sur la rampe de l’escalier de chêne ciré et, comme toujours, la troisième marche, témoin des secrets du passé, craque, gémit et se lamente. Suivie par Moka, elle franchit le seuil de la cuisine, remplit de croquettes la gamelle de sa chienne, avant de saisir un paquet de café moulu à moitié vide sur l’étagère du vieux buffet. Clarisse s’affaire, et rapidement un filet d’eau frémissante imprègne lentement les quatre doses versées dans le filtre de la cafetière. Une odeur alléchante envahit la maison, le breuvage couleur ébène s’écoule jusqu’aux dernières gouttes qui chantent et grognent dans un nuage de vapeur. Pendant ce temps, un plateau de bois brun, recouvert d’un set de lin brodé au point de croix, accueille un déjeuner de grès accompagné de sa cuillère, où échoue un morceau de sucre roux. Clarisse ouvre un tiroir, s’empare du couteau à pain et, d’un geste régulier, la lame affûtée tranche sur la planche la baguette croustillante. Vaincus, les yeux de la mie se dilatent et s’abandonnent. Tenace, la farine s’accroche et poudre ses longs doigts. Seules restent sur la table les miettes abandonnées. Les toasts prisonniers des résistances incandescentes du gril rôtissent, laissent échapper un filet de fumée. Soudain, un bruit résonne dans la cuisine. La mâchoire de feu éjecte sa proie brûlante et parfumée, que la pointe d’un couteau pique et pose sur une assiette dans un angle du plateau. Le beurrier et un pot de marmelade d’oranges amères achèvent la composition de ce premier repas de la journée.
La clé plus que centenaire tourne dans l’imposante serrure. Lentement, la lourde porte d’accès au jardin pivote sur ses gonds. Là, telle une couronne, majestueuse, une clématite entoure l’entrée et déploie ses grandes fleurs pourpres comme des joyaux. Sur les dalles de pierre, un salon de jardin romantique attend la maîtresse des lieux. Les mules de Clarisse claquent sur le carrelage du couloir. Elle pose son plateau, tire une chaise et s’assoit face au soleil qui joue à cache-cache entre les arbres.
Pensive dans cet écrin de verdure où règnent la paix, le calme et la sérénité d’un cloître, elle croque sa tartine avec appétit et savoure cet instant privilégié.
En été, la bâtisse aux murs épais, les volets tirés, baigne dans une fraîcheur à faire pâlir de jalousie tout système de climatisation. Confortablement installée dans son fauteuil de cuir fauve, Clarisse regarde l’arrivée du Tour de France au col de l’Izoard. L’heure est venue de se dégourdir les jambes. Dehors, il fait moins chaud. Elle pose la télécommande sur la table du salon. En veille, la télévision muette s’éteint, et seul le balancier de l’horloge qui égrène les secondes se fait à nouveau entendre. Sans un regard, elle passe devant l’imposante cheminée, où les chenets impatients portent une bûche prête à s’enflammer et à crépiter aux premières pluies d’automne.
Vêtue d’une légère robe de cotonnade blanche, sandales aux pieds, l’âme solitaire musarde dans le jardin paysager, épluche les fleurs fanées des géraniums rouge sang. Elle frôle du regard les calices bleus des althéas, caresse les grappes parme des buddleias et ses narines palpitent au contact des dernières fleurs parfumées du chèvrefeuille. Les effluves de la lavande toute proche l’enivrent. Immobile, elle observe le ballet incessant des papillons, un citron aussi jaune que le fruit et trois superbes paons du jour rouges aux tons chauds. Ce petit monde, toujours en mouvement, pompe goulûment et se saoule de ce festin de fleurs estival.
Au fond du jardin, un portillon rustique débouche sur le sentier qui serpente entre deux friches. Les sauterelles donnent un concert dans les herbes desséchées, léchées par une douce brise qui taquine se mêle aux cheveux de Clarisse. Une mèche se retrouve sur son nez, et déjà un parfum de résine laisse deviner la pinède. Moka, La truffe au vent, gambade à ses côtés. Le chemin plonge alors sur la droite, raide et raviné. Les gravillons roulent sous ses semelles et déclenchent au passage de minuscules avalanches de sable.
En bas coule un ruisseau traversé par un pont, où Clarisse se laisse glisser et s’assoit. Elle sent la rugosité du bois sous ses doigts, capte la chaleur accumulée par les épaisses planches noueuses. Les longues herbes aquatiques portées par le courant calme ne connaîtront jamais l’ivresse du voyage. Une araignée d’eau aux pattes fines, vêtue de son habit noir, telle une patineuse, se déplace sur ce miroir limpide dans un ballet saccadé, tan-dis qu’une libellule verte, rapide comme l’éclair, scintille sous le soleil dans son habit de fête. Les touffes d’orties envahissent les berges, une branche d’arbre échouée là prend plaisir à briser le flux qui, vaincu, la contourne, roule et rayonne de tous ses feux. Là-bas, la Vive disparaît dans un méandre, protégée des regards, dissimulée par les roseaux et les saules installés sur ses rives. Soudain, Moka saute, nage et batifole dans la fraîcheur de l’onde, mais Clarisse la rappelle. Elle ressort aussitôt, s’ébroue et éclabousse sa maîtresse, avant de venir se sécher à ses côtés.
Lieu propice à la méditation où elle se ressource, c’est sa tour d’ivoire. Un rire soudain résonne à ses oreilles. Réel ou irréel. Son cœur bat la chamade. Elle reconnaît Martin. Martin et Clarisse, Clarisse et Martin, complices. Dans son monde intérieur, elle revit ses souvenirs comme si c’était hier. Transportée dans le temps, hypnotisée, sa mémoire remonte le cours de sa vie. Elle ne sait pas comment une présence peut être aussi palpable. Les yeux fermés, un voile orangé balaie ses paupières.
Aux portes du désert tunisien, la ville de Douz envoûte la voyageuse, réveille l’imaginaire de l’Occidentale prête à fuir et à se perdre sur la route des caravanes. Le sable doré, fluide comme du talc, recouvre ses pieds. Main dans la main, Clarisse et Martin dominent l’immensité des vagues de dunes qui déferlent vers l’infini. Le soleil couchant déclenche une tempête d’ombres et de lumière, irradie cet océan de sable d’une palette rosée, dessine les crêtes et creuse les dunes dans l’obscurité naissante. Un battement de paupières tourne une page du livre des souvenirs. Le ferry fend les eaux noires de la mer du Nord, où les reflets métalliques des nuages et la grande luminosité, indescriptible, angoissante, dessinent des formes prêtes à engloutir les hommes dans les abysses glacials. Accoudés au bastingage, ils regardent la barrière rocheuse des îles Lofoten se rapprocher, fascinante, sombre, inhospitalière. Les villages colorés se blottissent dans les criques, où le regard croise les échafaudages de morues, attachées deux par deux par la queue sur les séchoirs à poissons, comme le linge vole au vent sur les fils dans nos campagnes. Clarisse n’oubliera jamais la nuit passée avec Martin, dans les rorbuer, ces anciennes cabanes de pêcheurs sur pilotis, peintes en rouge et blanc, transformées en hôtels. Soudain, le film muet s’accélère. Une succession d’images défilent dans un tourbillon qui lui fait tourner la tête. La magie du soleil de minuit au cap Nord. Les chaleureuses soirées passées à la cabane à sucre au Québec, animées par un violoneux déchaîné, où le sirop d’érable enrobe et sucre les lèvres gourmandes de la voyageuse. Les longues promenades entre les murs de pierres sèches des îles d’Aran battues par les vents. Les rencontres sympathiques dans les pubs à musique d’Irlande, le nez dans une pinte de bière brune, sous l’emprise des gigues endiablées et des ballades envoûtantes. Enfin, sur la trace des premiers chrétiens en Cappadoce, la découverte des églises rupestres, aux antipodes de nos cathédrales du Moyen Âge.
Les mains glacées, son cœur martèle sa poitrine. Soudain, elle sent une main se poser sur son épaule et, sans frayeur, ouvre les yeux, certaine du soutien éternel de son mari, à tout jamais à ses côtés. Clarisse a la nausée, retrouve le monde des vivants. C’était hier, les jours heureux. Où sont les allumettes ? Elle entend à nouveau Martin, se dit qu’elle doit perdre la raison.
Ce soir-là, elle s’en souvient, il faisait aussi chaud qu’au-jourd’hui, mais c’était au mois d’août, le treize ou le quinze, elle ne sait plus exactement. À cette époque, la vieille maison respirait la joie de vivre. Lieu de convivialité, Clarisse et Martin invitaient fréquemment leurs amis, qui appréciaient l’hospitalité du couple dans ce cadre enchanteur. L’idée était venue de Martin. Organiser une soirée au jardin et, si le temps le permettait, regarder les étoiles filantes, nombreuses en ce mois caniculaire. Vers vingt heures, les invités arrivent par groupes souriants. Les hommes portent des pantalons de coton clairs, assortis d’une chemisette blanche à manches courtes, le col ouvert, élégants dans leurs tenues malgré la chaleur accablante. Les femmes chaussées de sandales de cuir tressé, les cheveux relevés ou coupés court, portent des robes de lin ou de soie à fines bretelles, aux couleurs pastel, unies ou fleuries. Tout à leurs bavardages, elles observent du coin de l’œil la toilette de leurs voisines.
Au jardin, près du barbecue de pierre, une longue desserte est dressée pour le buffet. De grandes nappes blanches, relevées dans les angles, donnent à l’ensemble un aspect médiéval. Un bouquet de roses rouges au centre et deux candélabres retrouvés au grenier peaufinent ce décor suranné. Le ton est donné, rappeler à la demeure les soirées organisées l’été au siècle dernier. À quelques pas de là, une dizaine de tables rondes décorées de photophores et leurs chaises attendent les convives. Dans un coin, une glacière conserve au frais les bouteilles de rosé de Provence, de vin rouge de Cahors et de champagne. Le menu se compose d’une salade niçoise garnie d’olives noires, de tranches de saumon fumé arrosées de jus de citron, de cinq poulets fermiers cuits au tournebroche, accompagnés de tomates passées au gril, parsemées d’ail et de persil. Un brie de Meaux pour le fromage et du nougat glacé au dessert. Les corbeilles d’osier croulent sous les petits pains et les miches tranchées s’étalent sur la nappe.
À l’apéritif, une coupe de champagne à la main, chacun devise et apprécie les nombreux plateaux de canapés salés, variés et colorés, qui disparaissent peu à peu, avalés par une armée de mandibules gourmandes. Déjà, une odeur alléchante de poulets rôtis met l’eau à la bouche, chatouille les narines des convives pris soudain de fringale. Lorsque le soleil continue sa course, plonge derrière la colline boisée, les oiseaux diurnes s’affolent, se dépêchent de rejoindre leur nid. Le ciel se moire de bleu, de jaune et de rose, jusqu’au moment où seule l’ombre de la terre se dessine à l’horizon. Entre chien et loup, imperceptiblement, le jour cède sa place à la nuit, les feuilles des arbres se détachent, telle une fine dentelle noire. Sans qu’aucun signal soit donné, la vie nocturne reprend ses droits. Les trois premières notes du rossignol résonnent alors dans la nuit comme une vocalise, donnant le départ d’une sérénade ininterrompue. Soudain, le vol d’une chauve-souris effraie la gent féminine, encore hantée par les superstitions d’antan. Des cris stridents fusent, mais l’animal ne s’accroche pas aux cheveux de ces dames. Fort heureusement, sous la rampe des projecteurs, les festivités peuvent continuer à la nuit tombée. Cette soirée douce, sans nuages et sans orage, amicale parenthèse dans un monde impitoyable, apaise les cœurs. La lune discrète observe la scène, poursuit son ascension, tandis que, sur les tables, les flammes tremblantes des bougies répondent aux étoiles. Déjà, les petites cuillères entament les parts de glace distribuées et le rafraîchissant nougat glacé fond rapidement sur la langue des gourmets. C’est cet instant que Martin choisit pour sortir sa guitare et, ravis, tous reprennent en chœur les airs folk et country.
Des ombres glissent furtivement au fond du jardin, où des transats attendent les curieux. Une coupe de champagne à la main, confortablement installés, les plus frileux enveloppés dans un plaid, tous sont prêts à assister au feu d’artifice céleste, à cette pluie d’étoiles filantes, et à savourer cette nuit magique. Au ras du sol, une lueur phosphorescente nargue les spectateurs d’un soir, l’air de dire : « Regardez-moi, je ne suis qu’une luciole, simple ver luisant. Moi aussi, j’illumine la nuit et l’on me voit de loin. Au lieu de lever le nez vers la Voie lactée et faire des vœux à chaque étoile filante, venez m’admirer et me prendre au creux de votre main. » La nuit tiède ne connaîtra pas la fraîcheur. Vers deux heures du matin, les chaises longues se vident discrètement les unes après les autres. Les invités s’éclipsent, ravis de cette soirée et du spectacle unique offert par la nature. Certains ne sont pas partis sans remarquer la luciole dans les herbes, près d’une pierre, sur le chemin du retour et prennent le temps d’observer l’animal pendant quelques secondes, minuscule fanal mystérieux devenu si rare.
C’était hier, il y a si longtemps… Le vague à l’âme, Clarisse reprend peu à peu ses esprits. Même les rayons du soleil ne peuvent, malgré leurs plus chaudes caresses, réchauffer son cœur. Là-bas, en haut de la colline, elle aperçoit les tuiles rouges du toit de sa maison derrière les frondaisons. Il est temps de rentrer. Chaque pas la rapproche de la vieille demeure. Clarisse fait une pause, accompagne du regard le soleil qui s’accroche à la cime des sapins, savoure cet instant. Elle se sent bien chez elle, nichée dans un hameau aux confins de la grande banlieue parisienne qu’elle souhaite garder secret.
Sa vie a basculé un beau jour de printemps. Il y a des événements, de prime abord anodins, qui en une seconde ôtent tout sentiment d’insouciance, vous rongent d’angoisse et d’espoir à la fois. Ce matin-là, Martin est revenu anxieux, les rides marquées au front et le visage fermé. Il y a des signes qui ne trompent pas. Ses jambes se dérobent soudainement, Clarisse se prépare à entendre une mauvaise nouvelle.
